La semaine qui suit… eh bien, c'est tendu. C'est toujours le cas, avec les grands évènements politiques, mais maintenant que Loptr a basculé du côté des coulisses, il en a douloureusement conscience.

C'est surtout pour les détails, plutôt que pour le contexte global. Il surprend un intendant de seconde classe en train de s'arracher les cheveux concernant le placement des invités à une table, il entend un jardinier se plaindre d'un badaud venu abîmer son verger en voulant prendre l'air, il voit une femme de chambre essayer de porter la lessive propre à l'autre bout du palais alors qu'elle dort les yeux ouverts, et plein d'autres anecdotes du même goût.

Pour apprendre tout ça, il lui faut disparaître dans les ombres. Car la peau bleue et les yeux rouges exercent une attirance magnétique sur les regards hostiles, lourds de menace. Même si pour l'instant, personne n'a osé lever le petit doigt sur une invitée du Royaume, rattachée à une cour étrangère et ostensiblement en position de faiblesse – tout guerrier Ase au sang rouge sait qu'il n'y a aucun honneur à attaquer plus faible que soi.

Mais ça le rend malade tout de même. En dépit de ne jamais aller nulle part sans Gerdr ou un autre représentant d'Alfheim, il finit immanquablement la journée couvert de sueur, à bout de souffle, le cœur au bord des lèvres. La nuit ne vaut guère mieux, il ne cesse pas de faire des terreurs nocturnes – et les trois quarts du temps, il réveille Gerdr qui refuse de le laisser dormir seul, apparemment il n'a pas réussi à la convaincre qu'il allait bien.

Ça se remarque, bien entendu. En guise de réponse, Gerdr glisse nonchalamment le fait qu'il attend son deuxième enfant et n'en dit pas plus, laissant l'imagination faire le reste. Et c'est parfait comme alibi, bien sûr ; jamais les Ases n'iront s'imaginer que le problème vient d'eux plutôt que de leur invité quand celui-ci est visiblement mal à l'aise.

Ça renforce à merveille la couverture, aussi. Renfermée, sortie de sa cambrousse et complètement malade de sa grossesse, la camériste Loptr n'a ceci d'intéressant que sa race, et son statut de compagne auprès de la femme du prince Vane en exil. Rien d'assez glamour pour Asgard. Rien qu'une souris quelconque, à oublier dès qu'on la perd des yeux.

Ça, c'est une erreur, et assez grosse. Parce que mine de rien, la terreur constante, les hormones prénatales et les souvenirs refoulés à connotation négative, ça constitue un cocktail furieusement corrosif pour la psyché. Surtout la psyché délicate d'un sorcier à l'estime de soi précaire, dont les fondations identitaires ne se sont pas encore totalement reconstruites.

En rétrospective, les évènements à venir ne seraient guère surprenants, ce qui ne les rendrait pas moins désastreux et incommodants pour un certain nombre de gens. Ce qui est le cas pour beaucoup plus d'occurrences qu'on ne l'imagine.