Svadilfari était certain que Loptr s'était donné l'air le plus pathétique possible afin de le désarmer. Comment voulez-vous être en colère contre votre conjoint quand celui-ci gît au lit, le teint encore pâlot, la moue tragique ? À ce stade, c'était de la manipulation émotionnelle criante, et le pire était que ça marchait.

« Alors » se lança-t-il, « tu as l'air mieux. »

« Ce n'est pas difficile » riposta sa troisième épouse. « Quand on touche le fond, on ne peut aller que vers le haut, n'est-ce pas ? »

L'elfe poussa un long soupir avant de s'asseoir précautionneusement sur le lit, évitant d'aplatir les chevilles de son interlocuteur sous son poids.

« En parlant de fond, il est temps que nous discutions de la guerre que les Neuf Mondes viennent de frôler par ta faute. »

« Ah. »

« Oui, ah. »

Cette fois, ce fut à Loptr de soupirer.

« Je plaide responsable, mais pas coupable. »

« Pour un couronnement ruiné ainsi que la mort de trois jötnar, et toutes les conséquences diplomatiques et politiques ? » ricana Svadilfari.

« Absolument. »

Un long silence s'ensuivit, permettant aux deux parties de la conversation de ruminer l'argument.

« J'ai failli te perdre » finit par déclarer l'elfe. « Je ne veux plus être en colère contre toi, mais je ne saurais te laisser filer sans punition adéquate, même si ton crime est involontaire. »

Le sorcier brun n'essaya même pas de protester. Bon signe, s'il concédait la justesse de ce point de vue.

« A compter d'aujourd'hui, tu ne quitteras plus Alfheim, ou alors seulement en ma compagnie. Je ne peux pas t'empêcher complètement de fréquenter la femme de son Excellence le Prince Frey, mais je l'ai prévenue qu'elle a prouvé son incapacité à veiller sur toi convenablement et que vos visites seront encadrées. Hors de question de te laisser commettre une autre bêtise alors qu'une surveillance adéquate aurait empêché tout ça. »

Loptr fronça le nez.

« Et bien, tu n'objectes pas ? »

« Sur le moment, là, j'ai pas trop envie de bouger de cette chambre, encore moins de la planète. Des visites, n'en parlons pas. »

Le jotunn remua sous ses draps, les remontant sur sa poitrine.

« Peut-être que plus tard, ça me portera sur les nerfs. Pour le moment, tu n'as aucune raison de t'inquiéter. »

Vu les circonstances, Svadilfari était satisfait de cette promesse. Quand viendrait le moment de crise, il faudrait renégocier, mais il était marchand. Il avait l'habitude des négociations houleuses.