« Et bien, voilà qui aurait pu tourner au vinaigre » commenta l'épouse principale de Svadilfari d'un ton aussi désinvolte que si elle examinait une carafe de cristal renversée sur un tapis coûteux. « Quelle surprise, le spécimen Asgardien dans toute sa splendeur décidant d'écouter la voix de la raison et de ne pas nous massacrer tous dans son emportement furieux. »
« Tamamo... »
« C'est la pure vérité, tu le sais aussi bien que moi, très cher. »
« Certes, mais pourrais-tu éviter de pulvériser les illusions des enfants de la sorte ? » interrogea Svadilfari. « Laisse-leur encore un siècle ou deux pour croire en la bonté de l'univers et en la possibilité des miracles. »
« Un de ces jours, il faut grandir, et je ne vois vraiment pas en quoi ça a plus d'importance de le faire plus tard et pas maintenant... »
La conversation – ou bien s'agissait-il d'une dispute, difficile à déterminer – passait au-dessus de la tête de Loki, trop occupé à réconforter les enfants et à digérer les événements récents.
Thor savait qui il était, derrière le masque soigneusement modelé de la camériste Loptr. Thor savait où il s'était réfugié durant tous ces siècles. Thor allait revenir à Asgard après avoir renvoyé les Midgardiens à bon port et il allait tout raconter à Odin, et si le Père de Tout apprenait le devenir de la vierge des glaces qu'il avait égaré…
Le sorcier brun ne pouvait pas imaginer la réaction du souverain Ase comme positive, rien que d'un iota. Quelle raison de se réjouir avait-il des noces d'un marchand elfique avec une vierge des glaces jotunn, un mariage qui ne profitait en rien au Royaume d'Or – car si la famille royale admettait avoir recueilli un Géant des Glaces et essayé d'en faire une créature vaguement civilisée, le public ne comprendrait rien et manifesterait sa désapprobation aussi bruyamment que spontanément.
Non, Odin ne pouvait pas reconnaître la troisième épouse jotunn de Svadilfari comme le second prince perdu d'Asgard. Ce qu'il pouvait faire, c'était lancer des troupes contre le domaine de l'elfe, traîner les adultes dans les geôles et réduire les enfants à la mendicité ou au statut de serfs.
Les enfants…
« Mamou ? Mamou, est-ce que le prince Asgardien va te prendre ? » demanda Vali d'une voix vacillante. « Parce que tu es ma maman et la troisième épouse de papa, alors il a pas le droit de t'emmener là où il veut. »
« Je peux le mordre s'il essaie ! » suggéra Einmyria, des étincelles crépitant à l'extrémité de ses nattes et transformant les pointes de ses mèches en frisettes.
« Il faut que tu contactes la femme de son Excellence » marmottait Eisa, le cerveau tournant à plein régime, « l'ambassadeur pourra faire du bruit et alarmer tous ses contacts, si Asgard se met à dos l'ensemble d'Yggdrasil au lieu d'une maison marchande toute seule, ils auront bien d'autres ennuis que de venir nous chercher des noises, pas vrai ? »
Loki voulait un peu pleurer, et il voulait les couvrir de baisers, ces enfants qui se cramponnaient à ses manches et ses jupes et le regardaient comme ils l'avaient toujours fait, comme une de leurs mères adorées plutôt que le prince renégat d'un royaume dont ils n'avaient pas la plus haute estime.
Nornes, était-ce possible d'éprouver une telle affection envers quelqu'un ? Même ses souvenirs heureux d'Asgard, de Thor et de Frigga, n'avaient pas préparé le sorcier brun à recevoir une réponse pareille à cette question.
En y repensant, rien de son enfance sur Asgard n'avait préparé Loki à la vie qu'il menait sur Alfheim.
