Svadilfari avait décidé d'envoyer un message à son Excellence l'ambassadeur Frey, même si le retour de celui-ci n'aurait lieu que le surlendemain – son secrétaire pouvait réceptionner la missive et prendre les dispositions jugées nécessaires.
« Je vois que tu n'hésites pas à écouter ta fille » commenta Loki qui se rappela très bien Eisa suggérant cette tactique.
« Les enfants peuvent avoir des idées parfaitement valables, sais-tu » répondit Svadilfari. « Ils ne disposent pas forcément de tout le contexte et des informations, et ils se font une étrange conception de ce qui est possible et approprié, mais ça ne signifie pas qu'ils sont complètement stupides. »
L'ancien prince d'Asgard qui se rappelait les regards tendus et les chuchotis désapprobateurs sur son passage quand il n'était encore qu'un gamin beaucoup trop curieux qui ne voulait pas cesser de poser des questions inconvenantes avait concédé que l'argument était très juste. Quand à Eisa, la fillette avait gonflé de fierté, naturellement, et il était certain qu'elle ferait étalage de sa supériorité dans les mois à venir.
Bon sang, il allait falloir surveiller de près les enfants pour que ça ne dégénère pas en guerre intestine qui incommoderait la maisonnée entière pendant la moitié d'une décennie – enfin, ce serait si Asgard le permettait.
Asgard serait-elle plus rapide à revenir que Frey ? Probablement pas, retrouver un prince perdu qui s'était avili en se laissant réduire à une concubine ne pouvait pas exactement être considéré comme une urgence nationale, du moins c'était la conclusion de Loki. Là-dessus, une invasion ratée de Midgard jouait en leur faveur : entre la menace d'un protectorat du Père de Tout et un scandale concernant la famille royale, évidemment que le souverain actuel du Royaume d'Or se concentrerait sur le péril militaire d'abord.
Et dire qu'il avait tant maudit la disposition martiale des Asgardiens dans le passé, comme leurs instincts et traditions les poussaient à sauter d'emblée sur n'importe quel prétexte bon pour se battre. Aujourd'hui, cette même disposition leur sauvait la mise en leur accordant le délai nécessaire pour monter une défense.
Après tout, ce serait infiniment plus difficile pour Odin de causer une scène en présence de l'ambassadeur Vane et de son épouse, ainsi que des grands seigneurs qui ne manqueraient pas de venir soit car ils avaient intérêt à garder Svadilfari prospère et loin de prison, soit parce qu'ils ne voulaient bêtement pas manquer le spectacle qui se déroulait aujourd'hui dans l'arène politique.
Oui, menacer de causer un esclandre très publique, c'était leur meilleure stratégie. Comme le prouvait le désastre du couronnement avorté de Thor, Asgard répugnait à perdre encore davantage la face. Avec un peu de chance… un peu de chance et juste assez de pression sociale, le Père de Tout déciderait que le jeu n'en valait pas la chandelle, que le second prince pouvait demeurer un mystère à jamais irrésolu et que Gerd Gymirsdottir pouvait garder sa camériste, car qui irait accorder la moindre importance à la troisième épouse d'un humble marchand elfique ?
Peut-être. Rien qu'un peut-être.
