Petit mot de l'auteure : ce texte a été écrit pour la journée mondiale de l'art. Il fallait s'inspirer d'une oeuvre et écrire à partir d'elle. J'ai choisit Le buffet de Chardin.


Violet Crowley n'était pas femme à paniquer.

Elle analysait les situations avec froideur et logique, afin de parvenir au meilleur résultat possible. « A chaque problème sa solution » avait-elle pour habitude de répéter, et elle trouvait qu'elle avait plutôt bien réussit à appliquer cet adage.

Pourtant, ce jour là, elle devait bien admettre perdre légèrement ses moyens. Pâques arrivait, et comme chaque année, la grande recherche des œufs en chocolat faisait son retour. Robert et Cora, aidés par Mary, Edith et leurs gendres, s'employaient à cacher les sucreries dans l'immense domaine. Violet quant à elle était restée dans le manoir pour superviser l'installation du goûter. La pause rafraîchissante était en effet une tradition à part entière de la maisonnée : des boissons étaient proposées, mais aussi des fruits qui devaient compenser le gras des chocolats. C'était par ailleurs sur les fameux fruits que Violet était maintenant concentrée.

- Non, un peu plus à droite, disait-elle avant de changer d'avis : non, à gauche. Et Daisy, remettez cette pêche, que l'on voit le côté le plus luisant. Et il faut que la pyramide soit plus haute !

Violet se rendait bien compte qu'elle était infernale. Bien que tatillonne, elle n'avait jamais été si intransigeante. Malheureusement, elle n'arrivait pas à faire autrement. Elle sentait en effet bien qu'elle était très fatiguée, plus que d'ordinaire. Même sans être morbide, elle se doutait qu'il s'agissait là peut-être de son dernier goûter de Pâques. L'an prochain... Peut-être que la famille devrait le fêter sans elle. Alors elle voulait que tout soit parfait.

Ainsi, lorsque les parents revinrent du jardin et qu'ils appelèrent les enfants pour commencer la chasse, Violet pointa du doigt la belle pyramide de fruits.

- Je vous prierai d'y faire bien attention. Daisy a passé du temps pour la faire, alors ne venez pas la renverser.

Les trois Crowley, accompagnés du fils de Bates et Anna, hochèrent sagement la tête. Mais à peine la comtesse venait-elle de dire « bien » qu'une touffe de poil géante arriva dans son champ de vision, se ruant à toute vitesse sur la présentation.

Par la suite, Violet ne sut dire si le chien de Robert avait vu quelque chose qui l'avait excité ou qu'il aimait tout simplement un peu trop les pêches, mais une chose était sûre : la table était sans dessus dessous. La dame était tout simplement effarée : envolée, sa belle présentation !

Dans le salon, un silence de mort s'était abattu. Nobles comme domestiques n'osaient rien dire.

Jusqu'à ce que la petite Marigold ne commence à rigoler, en pointant du doigt le chien qui était dégoulinant de jus. Elle fut bientôt rejointe par les autres enfants, avant que les adultes ne se mettent eux aussi à rire. Et quand Robert se précipita pour récupérer son chien, lequel se colla à lui dans une étreinte poisseuse, Violet elle-même ne put retenir un sourire.

Au final, la présentation importait peu. Si Violet devait effectivement mourir, elle préférait emporter avec elle le souvenir des rires de ses proches plutôt qu'une coupelle en verre. Alors elle fit signe aux domestiques de laisser le carnage comme cela.

Ils avaient tous des œufs à chercher.