Le temps et l'espace n'étaient plus qu'un marasme infâme. Neris ne savait pas depuis combien de temps elle avait été menée dans cette grande pièce, grande pièce dont elle ne distinguait plus les murs. La faute sûrement au voile de larmes qui troublait sa vision. Assise par terre contre un mur, ses jambes ramenées contre elle, Neris tremblotait. Elle ignorait si c'était de la terreur, de la tristesse ou de la colère, mais ses nerfs étaient à deux doigts de lâcher complètement. Clu l'avait fait escorter jusque ici, avant de rejoindre le monde réel. Qu'allait-il se passer ensuite ? Il avait une armée, et les utilisateurs n'étaient clairement pas prêts à faire face à la menace qu'il représentait.

La jeune femme recroquevillée dans un coin avait réussi à retenir la plupart de ses larmes jusqu'à ce qu'on la laisse seule. Puis elle avait laissé ses pleurs ruisseler, elle avait pleuré encore et encore, jusqu'à ne plus avoir la force de continuer. Son visage inondé de larmes, essuyé de temps en temps d'un revers de main, avait eu le temps de sécher, ses yeux étaient rouges, ses traits tirés, ses cheveux ébouriffés. À présent, seules quelques larmes, une fois de temps en temps, s'échappaient et coulaient sur ses joues, solitaires.

Neris sursauta lorsqu'enfin la porte s'ouvrit. Clu entra, suivi de Rinzler. Neris eut juste le temps de distinguer deux sentinelles à l'extérieur avant que la porte ne se referme derrière les deux programmes. Clu avait l'air pensif. Presque… changé. Mais pas dans le bon sens. Il semblait plus déterminé que jamais.

« Alors ? fit le clone de Kevin Flynn en s'arrêtant au milieu de la salle. Qu'est-ce qu'on fait ? »

Lentement, Neris se releva, affaiblie par les pleurs et le désespoir qui l'avaient vidée de son énergie.

« Où sont Sam et Quorra ?

— Enfermés pour l'instant. Bon, faisons vite. La proposition que je t'ai faite tient toujours. Est-ce que tu veux nous rejoindre ? »

Neris n'avait plus la force de répondre. Elle secoua lentement la tête de gauche à droite, silencieuse.

« Tant pis », répondit Clu dans un haussement d'épaules.

Il tourna brièvement la tête vers Rinzler, puis il fit lentement demi-tour pour reprendre la direction de la sortie. Rapidement, Rinzler s'était dirigé vers Neris, l'avait plaquée au sol, et il s'était emparé de son disque dans son dos avant de l'approcher de sa nuque. Il allait l'exécuter avec son propre disque. L'utilisatrice se mordait la lèvre jusqu'au sang, elle voulait garder sa fierté, mourir sans supplier pour sa vie. Mais elle ne pouvait pas s'empêcher de se débattre, folle de rage et de dépit. Rinzler devait être habitué à immobiliser des cibles avant de les exécuter, car il lui suffisait de deux pressions, une pour tenir le bras gauche de l'utilisatrice, l'autre pour bloquer sa jambe gauche à l'aide d'un genou, afin de la maintenir au sol. Neris ferma les yeux pour tenter de contenir les larmes qui commençaient à se remettre à couler.


« Une mission contre une vie. »

Neris rouvrit les yeux en entendant la voix de Clu. Elle pensait qu'il était déjà sorti, mais non. Il avait dû s'arrêter sur le pas de la porte.

À cet instant précis, Neris sut qu'elle était perdue. Sa volonté s'était fissurée comme une fine couche de glace dans un ruisseau durant la débâcle, détruite et dispersée par un torrent. Cette simple phrase, cet ajout faussement innocent comme un détail sans importance, c'est tout ce qu'il avait fallu.

« Une mission contre une vie. » Cinq mots, comme le nombre de battements de cœur que Neris put écouter avant que ses pensées ne résonnent trop fort. Cinq mots, comme le nombre d'éclairs que la petite Jenna de classe élémentaire avait pu observer avant que sa mère ne la traîne de force à l'abri. Cinq mots, comme sa pire note, 5,5 en géographie, lorsque Neris n'avait dessiné qu'une masse informe pour tout continent, sous prétexte que l'institutrice n'avait pas précisé sur quelle époque le tracer du planisphère devait se baser. Cinq mots. Et des années à se convaincre qu'elle mourrait dans la Grille, envolées, dépouillées de leur pouvoir de persuasion, vidées de leur matière sémantique.

Neris avait anticipé beaucoup de choses, de situations, se rapprochant par exemple du célèbre « Dis-moi où il est, et je te laisserai la vie sauve. » Elle avait également songé que Clu pourrait se montrer intéressé par ses capacités d'adaptation qui lui avaient permis de survivre si longtemps dans la Grille, mais elle ne pensait pas qu'il envisagerait sérieusement de lui proposer un poste il la savait trop têtue, pas assez influençable, trop loyale. En un mot : intenable. Cependant, il semblait avoir découvert le moyen d'exploiter ses connaissances et ses capacités. Si Neris s'était répété encore et encore que sa vie pouvait être sacrifiée, son instinct résistait à cette idée, il voulait qu'elle se batte pour sa survie, pas pour celle des autres. C'était devenu plus difficile encore à présent, car rien ne suggérait que la mort de Neris puisse empêcher quoi que ce soit. Plus encore, Clu lui proposait de gagner des vies à épargner. L'instinct de Neris voulait qu'elle survive, sa raison voulait qu'elle évite le pire, qu'elle sauve des vies. Refuser l'offre du maître de la Grille, choisir de mourir maintenant, cela entrerait en contradiction avec les deux souhaits qui habitaient Neris et qui guidaient son âme à travers le labyrinthe sans fin où elle était perdue depuis des années déjà.

Plusieurs fois, Neris cligna des yeux tout en regardant autour d'elle, tout autour d'elle, comme si le mouvement de ses paupières pouvait dissiper les doutes en plus d'évacuer les poussières et autres impuretés difficilement trouvables dans la Grille. Mais de toute manière, la tête tournée vers le sol, elle ne voyait rien du tout, et comme il fallait s'y attendre, elle n'y vit pas plus claire à la suite de tous ces clignements et de ces mouvements oculaires. Son regard s'immobilisa tout à fait, figé en un dernier instant de réflexion, figé comme le silence de quelqu'un s'apprêtant à sauter dans le vide. Alors, enfin, Neris releva les yeux en direction de Clu, qui se tenait toujours planté près de la porte, prêt à partir en cas de refus, prêt à laisser son exécuteur se salir les mains. Plusieurs mèches ondulées ciselaient le champ de vision de la jeune femme, mais à travers cette dentelle orangée et grossière, elle distingua parfaitement le sourire du programme qui régnait sur la Grille. Il faudrait être stupide pour ne pas interpréter les réactions de Neris comme des preuves qu'elle considérait sérieusement son offre, et stupide, Clu était loin de l'être.

« Utilisateurs et programmes ? » s'enquit doucement Neris, du bout des lèvres.

Le sourire de Clu s'élargit, et d'un simple signe de tête, il adressa un ordre silencieux à Rinzler. L'instant d'après, le crépitement près de la nuque de Neris s'évanouit, et elle sentit que ses menottes lui étaient retirées. Ensuite, le poids au-dessus d'elle disparut, alors elle se releva de son mieux, les muscles encore crispés d'appréhension. Elle ne ressentait plus rien, plus de douleur, plus de peur, juste un poids incommensurable qui pesait sur son âme et qui ne disparaîtrait probablement qu'avec elle.