California dream
Chapitre I
Accoudé sur la portière, Sasuke laissait ses orbes noires observer les côtes californiennes qui s'étendaient à l'horizon. Derrière les verres fumés de ses lunettes, il gardait son air impassible habituel, comme si même le magnifique spectacle du soleil se levant sur l'océan pacifique ne pouvait l'émouvoir.
- C'est beau, hein ?
Sasuke posa son regard sombre sur son frère aîné qui conduisait à côté de lui. Les longues mèches brunes qui encadraient son visage virevoltaient paisiblement dans le vent alors qu'un sourire flânait sur ses lèvres fines.
- Ça va, répondit-il en haussant une épaule.
En réalité, Sasuke avait déjà le mal du pays. Ils avaient quitté le Japon - fui le Japon, serait le terme le plus approprié - quelques jours plus tôt et avaient atterri sur le sol américain avec un seul objectif en tête : changer de vie. Le temps d'acheter une belle décapotable d'occasion à Los Angeles, et les voilà désormais sur les routes arides de la Californie.
Le coffre rempli de bagages de première nécessité, Sasuke ne pouvait s'empêcher de songer à tout ce qu'ils avaient laissé derrière eux. Le bon, comme le mauvais. Sa vie entière venait d'être bouleversée, si bien que même ce magnifique paysage côtier ne pouvait le consoler. La perte était immense, douloureuse, à tel point qu'il regrettait presque de ne pas avoir affronté la réalité au Japon.
Son frère, Uchiwa Itachi, avait fait jouer les derniers contacts hauts placés qui lui restait afin de leur obtenir un visa d'un an sur le sol américain. En quelques jours à peine, ils avaient pu obtenir les papiers du consulat et organisé leur départ, laissant derrière eux leurs amis et leur maison. Un aller simple sans explication pour ceux qu'ils avaient abandonné.
Le vague à l'âme, Sasuke reporta à nouveau son regard sur l'océan et les longues étendues de sable doré. A 23 ans, il venait juste d'obtenir son diplôme dans les achats internationaux et n'avait même pas eu le temps de trouver son premier emploi qu'ils avaient déjà quitté le territoire. Il n'était pas un jeune homme très sociable -et ses amis se comptaient d'ailleurs sur les doigts d'une main- mais il regrettait sa vie, tout simplement. Il venait de fuir tous ses repères, tout ce qu'il tenait pour acquis, pour foncer tête baissée vers une culture qu'il ne connaissait pas.
C'était effrayant.
- Regarde, lui intima son frère.
Sasuke tourna la tête vers le panneau vert à l'entrée de la ville.
- Santa Barbara, lut-il à voix basse.
A ses côtés, son frère s'esclaffa plus fort que lui.
- Santa Barbara ! cria-t-il, le sourire aux lèvres. Here we are !
Sasuke laissa un triste rictus étirer ses lèvres. Et même si le coeur n'y était pas vraiment, il avait envie de se laisser contaminer par la joie de son aîné. Alors il afficha un sourire de circonstance pour le rassurer, lui qui avait tant fait pour les tirer de leur terrible situation et se laissa conduire jusqu'au bord de la jetée.
Alors qu'Itachi éteignait le contact du véhicule, Sasuke sentit le regard de son frère chercher son approbation. Derrière ses lunettes de soleil, il hocha imperceptiblement la tête et ce signe sembla suffire à son aîné.
- Trouvons un appartement, lui dit Itachi, calme à nouveau. On sera bien ici.
A midi tapante, Sasuke s'étira alors qu'il sentait la fatigue d'avoir roulé toute la nuit le gagner. Il leva un œil de son ordinateur pour observer son frère qui ne semblait pas atteint par ce maladif sommeil qui le guettait. Il bailla un instant, pensif alors que la peau de son visage commençait à le tirailler. Sa peau opaline n'était pas habituée au soleil brûlant de la Californie, et il commençait à en payer le prix.
- Je vais me rafraîchir, annonça-t-il à son aîné.
Il quitta la table de la terrasse du café où ils s'étaient installés depuis plusieurs heures pour faire des recherches d'appartements. Jusqu'alors, aucun bien ne semblait leur convenir : soit trop insalubre, soit hors de prix. Et Sasuke sentait la colère monter alors qu'il pensait au coût de la superbe décapotable pour laquelle Itachi avait craqué - ce serait leur seule folie, avait-il dit. Il grogna en poussant les portes battantes des sanitaires, leur seule folie leur avait coûté plus de la moitié de leur budget. Quelle connerie !
Sasuke ouvrit l'eau du robinet pour se rincer le visage alors qu'il sentait sa peau s'échauffer. Ils devaient absolument trouver un appartement rapidement, car la seule pensée de vivre encore quelques jours comme des vagabonds lui semblait insurmontable. Il avait mal au dos de ne pas avoir dormi dans un lit depuis trop longtemps. Et à son âge, c'était bien regrettable.
Après s'être rafraîchi, Sasuke jeta un oeil au miroir de plein pied qui ornait le mur des sanitaires. Cette ville semblait si luxueuse, en passant des villas qu'ils avaient vues le long de la côté jusqu'aux sanitaires des cafés de la jetée. Ce n'était pas étonnant de ne pas trouver d'appartement dans leurs prix.
Son reflet le fit grimacer alors qu'ils voyaient les poches sous ses yeux noirs se creuser davantage. Et un soupir lui fendit l'âme alors qu'il constatait l'énorme coup de soleil qu'il avait attrapé sur le nez.
- Génial ! railla-t-il. Je commence bien...
Il s'observa un instant de plus, alors que ses cheveux noirs et sales - il rêvait d'une douche, bon sang ! - encadraient son visage fatigué. Son t-shirt bleu marine lui collait à la peau, humide à force de rester en plein soleil et son jean brut lui donnait trop chaud. Sauke aimait s'habiller simplement, de toute façon maintenant, il n'avait plus les moyens de faire des folies dans les magasins.
Son corps svelte manquait un peu de musculature et même s'il aimait beaucoup le sport, il n'était pas de nature à s'épaissir. En dépit de cela, Sasuke se savait beau garçon : les filles ne manquaient pas de chanter les louanges de son charme mystérieux. Mais seuls l'avis des hommes l'intéressaient ; voilà des années qu'il était en paix avec son orientation sexuelle.
Lorsqu'il retrouva son frère en terrasse, celui-ci avait commandé une nouvelle tournée de jus de fruits et de café.
- On visite un appartement cet après-midi ! s'esclaffa Itachi, retrouvant un peu d'entrain.
Sasuke se plongea à nouveau dans l'écran de son ordinateur.
- C'est dans nos prix, au moins ?
Itachi acquiesça.
- Je ne t'en parlerais pas sinon ! Le propriétaire accepte de fermer les yeux sur notre situation si on lui paye six mois de loyer d'avance.
Sasuke manqua d'avaler sa salive de travers.
- Tu plaisantes ? argua-t-il. Six mois ?
Itachi laissa passer un silence et Sasuke comprit. Pas de boulot, pas de garant, pas de recommandation, pas d'avis d'imposition... et la liste était encore longue. Ils n'avaient absolument aucune situation et surtout aucun moyen de négociation.
A contre coeur, il accepta d'aller visiter l'appartement. Sasuke soupira en levant les yeux de son ordinateur portable. A quoi bon continuer de chercher, de toute façon ? Ils étaient démunis et à la merci du premier escroc opportuniste.
- Quelle merde, souffla-t-il. Bon, on y va ?
Alors qu'il se levait, Sasuke fut violemment bousculé par une planche de surf qui le fit retomber sur sa chaise. Il grimaça sous l'impact alors que l'homme maladroit faisait volte face. Avec horreur, il vit la planche percuter à nouveau la table mais il n'eut pas le temps d'esquisser l'ombre d'un mouvement que son verre rempli de jus d'orange se renversait déjà sur le clavier de son ordinateur resté ouvert.
Il y eut une seconde de flottement avant que Sasuke ne sente la colère monter en lui. Quel imbécile ! Il venait certainement de casser son seul bien matériel !
- Je suis désolé, s'excusa l'homme. Je ne t'avais pas vu.
Sasuke lui jeta un regard mauvais. L'homme aux cheveux blonds et à la peau dorée ne semblait pas vraiment s'en préoccuper.
- Mon ordinateur est fichu, grogna Sasuke dans un anglais qu'il voulait sûr. Vous ne pouviez pas faire attention !?
L'homme regarda la montre connectée qui décorait son poignet. Il semblait tout juste sortir de l'eau, les cheveux mouillés et une combinaison de surf enfilée jusqu'à la taille. Son torse nu -et musclé, cela sautait aux yeux- dégoulinait encore de gouttes d'eau. En d'autres circonstances, Sasuke se serait bien délecté de la vision de ce bel homme, mais son attitude pressée et son air supérieur l'agaçaient profondément.
- Désolé petit, j'ai une réunion qui va commencer, répondit l'homme et Sasuke accrocha son regard dans ses yeux céruléens. Tu n'as qu'à demander mon numéro au patron du café, on verra plus tard pour les modalités.
L'homme tourna les talons et quitta le café sans plus de cérémonie et Sasuke resta pantois.
- Quoi ? Mais, attendez ! cria-t-il dans son dos. Revenez !
Énervé, il voulut le poursuivre mais son frère l'arrêta en lui attrapant le bras.
- Laisse-tomber, Sas', le raisonna son aîné. Prends son numéro au comptoir, et allons nous-en, tu n'obtiendras rien en le poursuivant.
Sasuke maugréa en se libérant de l'emprise de son frère. Toutes ses données, tous ses souvenirs étaient contenus dans son ordinateur et ce parfait inconnu venait de les lui enlever sans exprimer le moindre regret. Il souffla de colère alors que les fausses excuses de ce maudit blond bourdonnaient encore à ses oreilles. Comment allait-il faire des recherches pour trouver un emploi, maintenant ?
- Allez, ne traînons pas, le pressa Itachi en ramassant leurs affaires. Allons visiter l'appartement.
Sasuke voyait rouge et n'avait aucune envie de coopérer.
- C'est ça, râla-t-il, ironique. Et bienvenue en Amérique.
Après avoir mangé un morceau sur le bord de la plage, Sasuke avait suivi son frère à travers la ville. Santa Barbara était une belle agglomération, à ne pas en douter ; luxueuse et bien entretenue. La côte était entourée des beaux quartiers où de belles villas siégeaient au milieu de la verdure. Le quartier d'affaires se trouvait au bout de la jetée, avec ses hauts buildings entièrement vitrés où nombreux hommes en costumes déambulaient toute la journée.
En s'éloignant des plages de sable fin, un peu plus loin dans les terres, Sasuke découvrit une autre partie de la ville. Derrière les superbes maisons et loin des beaux espaces verts se cachait un quartier beaucoup moins aisé, bien loin de la ville parfaite sortie d'un film Hollywoodien. Les rues n'étaient que bitume et terrains en construction ; si grises, si tristes. Difficile de croire qu'ils étaient toujours à Santa Barbara.
Plus ils s'enfonçaient dans les bas-fonds de la ville, moins ils ne se sentaient rassurés. Et Sasuke connaissait suffisamment son frère pour savoir qu'inquiétude régnait derrière son air confiant. Alors c'est ici qu'ils vivraient ? Entourés de bitume et du bruit assourdissant des marteaux piqueurs ? Ils étaient tombés bien bas.
Itachi se gara devant une maisonnette attenante à une boucherie et il s'empêcha de grimacer. A première vue, la toiture semblait prête à s'effondrer alors que le revêtement vert pomme de la façade tombait en lambeaux. L'usure du temps semblait avoir frappé ce endroit laissé à l'abandon.
Le propriétaire les accueillit pour une visite et Sasuke fut surpris d'y trouver un logement correct : ni vraiment décent, ni insalubre. Les matériaux étaient en bon état, même s'ils semblaient pour la plupart de mauvaise qualité. L'endroit était propre et à l'heure actuelle, c'était certainement leur seul critère de sélection.
L'entrée donnait directement sur le séjour où le parquet boisé semblait avoir été spécialement lustré avant leur arrivée. Au fond de la pièce, une modeste cuisine ouverte remplissait la pièce. Ce n'était pas très grand, pas très beau non plus, mais il y avait suffisamment de place pour les meubles d'usage. Une porte près de la gazinière donnait sur un jardinet à l'arrière tandis que les escaliers menaient aux deux petites chambres et à la salle de bain.
- Alors, ça vous convient ? demanda le propriétaire aux cheveux grisonnants. J'ai encore deux visites derrière, si vous voyez ce que je veux dire.
Sasuke tiqua de colère, tous les américains étaient-ils si désagréables ? Entre l'enfoiré de la plage et ce vieux propriétaire véreux, il commençait sérieusement à se poser des questions. La France n'aurait-elle pas été une meilleure destination ? Mais en se souvenant des quelques touristes français, Sasuke enleva bien vite cette idée de sa tête.
Itachi s'adossa au plan de travail de la cuisine où ils faisaient le point sur la petite maison.
- On la prend, annonça-t-il calmement. Aujourd'hui.
L'homme haussa un sourcil.
- Il faut compter une semaine le temps de remplir le dossier, expliqua l'homme en levant les mains. Il faut assurer le logement et...
Sasuke vit son frère couper l'homme aux cheveux gris.
- Je vous paye sept mois en cash, et vous nous laissez les clés aujourd'hui, continua Itachi. Laissez-moi le dossier, je vous le ferais parvenir demain matin.
L'homme sembla hésiter une seconde tandis qu'Itachi gardait un air confiant.
- Bien, affaire conclue ! s'écria l'homme. Les bons comptes font les bons amis, n'est-ce pas ?
Sasuke leva les yeux au ciel. A ce prix là, l'homme y trouvait forcément son compte, même en dépit de la loi.
Les deux plus âgés sortirent pour se rendre à la voiture et depuis la fenêtre du séjour, Sasuke put observer son frère donner une mallette pleine de billets de banque au propriétaire. Il avait l'impression de regarder un mauvais film de mafieux. Les deux hommes se saluèrent et son aîné rentra à nouveau dans la maisonnette.
- Voilà, c'est chez nous, lui sourit Itachi.
Sasuke se renfrogna.
- Et on est pauvres, répondit-il, amer.
Itachi marqua un temps d'arrêt et Sasuke découvrit que la patience de son aîné avait des limites.
- Écoute, Sasuke, commença Itachi de sa voix grave. Je fais de mon mieux pour nous sortir de la merde, alors mets-y un peu du tiens, ok ?
Le plus jeune des Uchiwa se mordit la lèvre pour ne pas répondre. Il était en colère et trouvait cette situation à la fois injuste et improbable mais il s'empêcha d'en faire part à son frère. Itachi avait raison, il se démenait pour qu'ils s'en sortent et il ne pouvait simplement pas lui rabâcher sa mauvaise humeur du matin au soir. Il allait devoir apprendre à se contenir et à être reconnaissant.
- Désolé, répondit-il. Je sais que tu fais ça pour nous.
Itachi le dévisagea un instant mais sembla se contenter de cette réponse. La ride formée entre ses sourcils s'estompa rapidement pour retrouver son air habituel.
- Mais tu as raison sur un point, petit-frère, annonça Itachi. Il ne nous reste que 250 dollars.
Sasuke encaissa l'information sans broncher alors que le calcul se faisait naturellement dans sa tête. Ce n'était pas avec ce maigre budget qu'ils arriveraient à se meubler et se nourrir : il allaient devoir choisir. Et les jours qui les attendaient semblaient bien sombres et incertains.
Tandis que le clocher de la jetée sonnait onze heures, Sasuke commençait à étouffer derrière ses fourneaux. Il avait été embauché pour tenir un stand de hot-dogs à l'orée de la plage, et la toile qui recouvrait l'échoppe ne suffisait pas à lui faire de l'ombre. A cette heure-ci, le soleil brûlant avait presque atteint son zénith et lui ne pouvait que le subir péniblement. Et même s'il avait investi -avec le maigre budget qu'il leur restait, on pouvait clairement parler d'investissement- dans un écran total, il sentait sa peau vampirique s'échauffer de plus en plus.
A force d'éplucher les petites annonces, Sasuke avait finalement trouvé ce job qui ne demandait aucune qualification particulière. Après trois jours à Santa Barbara et malgré ses diplômes en poche, il s'était résolu à souffrir pour pouvoir manger. Ses études ne semblaient pas être reconnues ici en Californie et même si cet état de fait le mettait hors de lui, l'urgence de la situation l'avait conduit à cuire des saucisses une bonne partie de la journée.
Voilà une semaine qu'il croupissait derrière les fourneaux de son stand bancal, où la roulette avant droite ne faisait que de se dévisser. C'était un petit boulot agaçant, dégradant pour ses grandes ambitions mais il tenait bon. D'autant plus qu'en fermant l'échoppe le soir, il pouvait repartir avec quelques invendus. L'affaire du siècle. Et il s'estimait heureux lorsqu'il pensait à son pauvre frère, anciennement directeur financier de l'Uchiwa Corp et désormais réduit à nettoyer les toilettes des espaces publics de la ville. Son mauvais niveau d'anglais lui faisait défaut.
Il n'y a pas de sous métier... se répétait-il à longueur de journée. Mais l'écart entre leur vie au Japon et leur nouveau départ en Californie avait de quoi laisser des séquelles. Bien qu'ils n'aient jamais intégré la haute société, leur mode de vie en Asie avait été bien plus aisé qu'ici. Désormais, ils en étaient réduis à faire des boulots dont personne ne voulait se charger, tandis que leurs parents jadis avaient tant travailler pour leur assurer un avenir. Aujourd'hui, c'était tout leur héritage qui partait en fumée.
Sasuke soupira, le regard perdu dans ses grillades. L'heure de pointe allait bientôt commencer. A cette heure-ci, les touristes affluraient le long des plages tandis que les salariés du quartier d'affaire viendraient piquer une tête dans l'océan entre midi et deux. Dans quelques minutes, il savait qu'il n'aurait même plus une minute pour se morfondre sur son sort. Et quelque part, c'était peut-être mieux ainsi.
Les premiers clients arrivèrent et Sasuke s'affaira. Griller la viande, saucer le pain préalablement toasté, enfourner la viande et encaisser. C'était d'une simplicité enfantine bien que d'une pénibilité certaine. Heureusement, il avait hérité de la combativité de sa défunte mère et s'accrochait à l'espoir de trouver mieux dans les jours à venir. Mais voilà dix jours qu'ils avaient foulé pour la première fois les rues de Santa Barbara, et sasuke n'avait pas trouvé mieux que ce fichu stand. Il fallait qu'il réagisse.
Il avait besoin d'un nouvel ordinateur portable pour améliorer la qualité de ses recherches. Et si sa fierté lui avait interdit d'appeler cet enfoiré de surfeur qui lui avait impunément cassé le sien, aujourd'hui il s'était senti de faire fi de sa dignité. Même si celai avait impliqué de s'avouer prolétaire dans une ville bourgeoise, Sasuke avait pris son courage à deux mains en laissant un message vocal au blond le jour d'avant. Et ce bâtard prétencieux lui avait simplement renvoyé un texto pré-enregistré.
«Je suis en réunion. Je vous rappellerai plus tard.» Enfoiré ! Son téléphone n'avait jamais sonné en retour... Sasuke sentait le millionnaire à plein nez, l'être typiquement exécrable qui n'avait aucune empathie pour ses semblables. L'habitant standard de Santa Barbara, en somme. Et c'était désolant.
Quelle mouche avait donc pu piquer son frère pour qu'il veuille s'installer ici ?
Sasuke enchaîna son service, essayant de penser à des jours meilleurs. Sur le chemin du retour pour leur maison, il calcula leurs dépenses et tenta de se projeter un peu. Payés à la semaine, les deux frères auraient suffisamment d'argent pour s'offrir un canapé, un frigo et un matelas dans les prochains jours. Il ne leur restait plus que quelques nuits à dormir à même le sol. Et ça, c'était plutôt réjouissant.
Alors qu'il passait la porte de la maison verte, Sasuke fut surpris de trouver un vieux canapé en tissu marron qui trônait au milieu du salon. Il haussa un sourcil en se rapprochant du meuble et l'analysa prudemment comme s'il s'agissait d'un animal enragé. Un ressort avait transpercé le coussin de l'une des assises tandis que des trous de brûlures de cigarettes décoraient les accoudoirs. Le brun grimaça : c'était un coup à attraper le tétanos.
Il releva la tête et joua du cou pour apercevoir son frère par la fenêtre qui donnait sur le jardinet. Bière à la main et cigarette aux lèvres, son aîné était accompagné d'un rouquin qu'il n'avait jamais vu. Ils s'affairaient à préparer un barbecue dans un vieux tonneau métallique.
Sasuke leva les yeux au ciel en posant les quelques hot-dogs qu'il avait ramené de son boulot sur le comptoir de la cuisine et vint ouvrir la porte qui donnait sur le jardin. C'était une petite cour, 20m2 à peine où s'éntassaient les vieux meubles d'exérieur des anciens locataires. Une vieille palissade rafistolée séparait leur espace de celui des voisins, cachant la vue des potentiels curieux. C'était un endroit modeste... mais pratique.
Bien vite, il capta le regard de son frère tandis qu'il descendait les quelques marches qui séparaient la maison de la petite cour. Il vit immédiatement à son air inhabituellement désinhibé qu'il était saoul et Sasuke sentit une petite tension venir chatouiller sa patience. Avaient-ils encore les moyens de se faire plaisir ?
- Bières et cigarettes ? demanda-t-il sèchement à son frère. Ça te plaît d'être un prolo ?
Itachi leva un sourcil et Sasuke se demanda s'il était finalement si saoul que cela.
- Détends-toi, Sas' ! lui répondit son aîné. On fête l'arrivée de notre nouveau canapé !
Sasuke jeta un oeil au rouquin qui le dévisageait. C'était un homme d'une trentaine d'année, comme son frère. Des cheveux naturellement en bataille, un corps finement musclé et des yeux émeraudes qui semblaient l'analyser. C'était un bel homme, plutôt à son goût mais Sasuke n'était pas d'humeur à s'attendrir. Son frère avait un côté impulsif qui le mettait hors de lui. Après tout s'ils avaient fui le Japon, c'était de sa faute à lui.
- Tu parles de l'épave au milieu du salon ? ironisa Sasuke en reportant son regard sur Itachi. Il ne manquera pas trop à la déchetterie, tu crois ?
Piqué, son aîné sembla à son tour céder à la colère. Les dix jours à Santa Barbara commençaient à peser dans la balance, et les deux frères semblaient sur le point de craquer depuis quelques jours déjà.
- Tu fais chier Sasuke, répondit-il froidement. Tu veux continuer à dormir par terre ?
Leurs yeux se lançaient des éclairs alors que Sasuke sentait sa colère s'embraser davantage. A côté d'eux, le rouquin ne semblait rien comprendre à leur conversation menée en japonais.
- J'ai pas demandé à venir ici, Itachi. Voilà où on en est avec tes conneries !
Une veine tressauta sur le front de son aîné et Sasuke sentit un plaisir malsain l'envahir. Cela faisait des jours et des jours qu'il avait envie de lui rentrer dedans et la satisfaction qu'il éprouvait à l'instant le contentait de plaisir.
- C'est vrai que tu serais bien à l'heure qu'il est, au Japon, lui répondit Itachi. C'était une bonne option aussi, le cimetière !
Itachi semblait contenir ses paroles pour ne pas le heurter et Sasuke se sentit subitement frustré. Il avait besoin d'une vraie engueulade, de crier jusqu'à s'époumoner. Il en voulait à son frère de lui avoir imposé cette situation et il savait qu'il n'arriverait pas à accepter cette nouvelle condition tant qu'il ne se serait pas excusé de les y avoir précipité.
- Tu n'as pas l'impression d'être fautif ? continua-t-il pour le pousser dans ses retranchements. Si tu n'avais pas fait le con, tu penses vraiment qu'on serait là à l'heure qu'il est ?
- Le con !? répondit Itachi qui soutenait son regard. Mais sans moi tu serais mort à l'heure qu'il est !
A côté d'eux, le rouquin se racla la gorge, visiblement mal-à-l'aise. Même s'il ne comprenait sûrement rien à la conversation, le ton qu'ils utilisaient ne laissaient aucun doute sur la nature de la discussion. Sasuke le toisa un instant avant de reprendre la dispute.
- Je n'aurais jamais dû te suivre ici, conclut-il sèchement.
Itachi laissa un silence couler alors que leurs yeux noirs s'affrontaient.
- Je ne te retiens pas, répondit Itachi sur le même ton. Ton passeport est dans le tiroir de la cuisine.
Sasuke encaissa en silence alors que les mots de son frère le touchaient de plein fouet. Il voulait qu'il s'en aille ? Pas de problème ! Il en avait ras-le-bol de jouer le prolétaire à suer toute la journée sous un soleil de plomb ! Alors s'il voulait qu'il parte, il partirait. Immédiatement.
Dans un dernier regard accusateur, Sasuke tourna les talons et remonta rapidement les marches pour retourner dans la maison. Il sentait la colère bouillir dans tous ses membres et dicter ses gestes précipités alors qu'il cherchait frénétiquement son passeport dans le fouillis du tiroir. Il le fourra rapidement dans la poche arrière de son jeans et attrapa les clés de la décapotable posée sur le comptoir. Après tout, cette bagnole avait été payée avec ses économies à lui aussi.
Il quitta la maison verte sans un regard en arrière, furieux, et fit une marche arrière en trombe pour rejoindre la route. Direction l'aéroport. Sa paye de la semaine passée lui permettrait certainement de s'offrir un billet en classe éco pour l'Europe où il improviserait le reste de sa vie. Loin de son frère et de ses foutues conneries qui les avaient mis dans la merde jusqu'au cou.
Sasuke conduisait brusquement sous l'adrénaline et la colère, si bien qu'il pila à plusieurs reprises sur des feux rouges. Il se fit klaxonner une première fois, puis à nouveau encore quelques mètres plus loin. Il râla en regardant dans son rétroviseur, à croire que tout le monde s'était passé le mot pour le mettre hors de lui. Et pour couronner le tout, la circulation était impraticable à cette heure-ci.
Lorsqu'enfin il arriva en périphérie de la ville, soulagé de bientôt sortir des bouchons, il s'engagea dans un rond point où il ne vit qu'au dernier moment le 4X4 noir qui arrivait droit sur lui. Affolé, Sasuke freina d'urgence alors que son coeur semblait se décrocher de sa poitrine. Mais malheureusement, la collision fut inévitable et l'autre véhicule percuta l'avant de sa voiture dans un vacarme effroyable.
La tête de Sasuke heurta le volant alors qu l'airbag ne se déclenchait pas. Une plainte de douleur lui échappa alors qu'il réalisait tout juste ce qu'il venait de se passer. L'idiot qu'il était venait tout juste de couper la route à un autre usager.
- Putain, grogna-t-il en passant sa main sur son arcade sourcilière qui saignait.
Il grimaça en constatant qu'il perdait beaucoup de sang. Sasuke leva les yeux vers la route où la circulation s'était partiellement arrêtée et décida de sortir de sa voiture pour constater les dégâts. Ses jambes flageolèrent un instant alors que qu'il foulait le bitume de la route. Il n'avait pas tout-à-fait repris ses esprits. Il passa une main dans sa nuque, encore sous le choc alors qu'il constatait avec effroi que l'aile avant de la décapotable était complètement enfoncée.
Il allait se baisser pour mieux observer les dégâts quand il sentit une main agripper son bras nu.
- C'est toi qui as fait ça, petit ? demanda une voix dans son dos.
Sasuke fit volte face alors qu'il se sentait rattrapé par la réalité. Il se dégagea de l'emprise de l'inconnu et sursauta presque lorsqu'il se retrouva nez à nez avec le surfeur de la dernière fois.
- Encore vous ? Sérieux ?
Le grand homme blond face à lui fronça les sourcils. Il semblait agacé.
- On se connaît ? demanda-t-il.
Sasuke jeta un oeil à la circulation qui reprenait tandis que le bruit des klaxonnes commençaient à s'élever dans les ais. Leurs voitures rendaient difficile l'accès au rond-point et les autres usages ne se privaient pas de le leur faire remarquer. Et Sasuke ne put s'empêcher de remarquer que personne ne s'était arrêté sur le côté pour leur porter secours - encore une différence de taille avec le Japon.
Le blond l'incita à reculer pour se mettre en sécurité.
- Mon ordinateur... soupira Sasuke. Vous avez renversé du jus de fruits dessus.
L'homme leva un sourcil, vraisemblablement surpris. Cette fois-ci, il était habillé d'une chemise noire et d'un jean brut, bien loin de l'image du surfeur de la dernière fois.
- Quoi ? demanda-t-il alors qu'il semblait réfléchir. Ah, c'est toi !
Sasuke était agacé par la situation. Forcément, il fallait qu'il retombe sur ce mec prétentieux à l'instant même où il s'était décidé à quitter ce fichu continent américain.
- Oui, c'est bien moi, le mec que vous deviez rappeler après votre réunion, vous savez...
Le blond en face de lui eut un rire dédaigneux.
- Du coup tu as décidé de casser ma voiture pour te venger ?
Sasuke le dévisagea, cherchant au fond de ses yeux azurs l'ombre d'une plaisanterie. Mais l'homme semblait sérieux, à croire que l'argent rendait paranoïaque ici.
- Vous êtes sérieux, vraiment ? soupira-t-il alors qu'il n'avait pas la force de se disputer à nouveau avec quelqu'un. Faisons simplement un constat et allons nous-en.
Le blond leva un sourcil, sceptique, mais acquiesça en tendant le papier qu'il tenait déjà dans sa main.
- Tu as tes papiers d'assurance ? demanda l'inconnu.
Sasuke se mordit brusquement la lèvre en réalisant que les papiers pour la voiture n'étaient toujours pas en règle. Maudit soit son imbécile de frère ! Il se mit alors à réfléchir à vive allure en regardant le véhicule de l'autre qui ne semblait pas trop endommagé.
- Je... hésita-t-il. Je vous propose d'oublier pour l'ordinateur si on oublie pour l'accident ? Votre voiture n'a pas grand chose de toute façon.
L'homme fut secoué d'un rire ironique.
- Tu plaisantes ?
Sasuke sentit le stress l'envahir alors qu'il ne savait pas du tout comment se sortir de cette situation.
- Laisse-moi deviner, enchaîna l'homme. Tu n'es pas assuré ? Ah, non ! Je sais ! Tu as volé cette voiture !
Le brun tiqua alors qu'il se sentait humilié. Comment avait-il pu se retrouver dans une telle situation, à se faire traiter publiquement de voleur ? Il planta un regard déterminé dans celui de l'inconnu.
- Je ne suis pas un voleur, assura-t-il.
- Et cet ordi, c'était le tien ? continua le blond, imbu de lui-même. Je les connais, les mecs dans ton genre avec vos arnaques bien ficelées. Dès que vous ciblez quelqu'un, vous ne le lâchez plus avant de lui avoir soutiré tout son pognon.
La déglutition fut lente et difficile pour Sasuke qui se sentait injustement traîté. Malheureusement pour lui, il n'était pas en mesure de se défendre alors qu'il venait juste de causer un accident avec une voiture non-assurée.
- Je suis désolé, souffla-t-il, tremblant d'avoir à s'aplatir ainsi devant ce mec prétentieux. C'est la voiture de mon frère et c'est lui qui a les papiers.
L'homme ne sembla pas le croire.
- Bien, donne-moi une pièce d'identité dans ce cas, et rencontrons nous demain pour remplir le constat.
Sasuke pesa le pour et le contre l'espace d'un instant. Ce n'était pas une si mauvaise idée, après tout il comptait quitter le continent ce soir et il y avait fort à parier qu'on ne viendrait pas le chercher jusqu'en Europe pour un simple accident.
Rassuré, il sortit son passeport de la poche arrière de son jean et le tendit à l'inconnu en face de lui.
- Hyuga Sasuke, hein ? lut le bond en prenant la pièce d'identité en photo sur son smartphone. Si tu me fais faux bond, cette photo ira droit chez les flics, c'est compris ?
Le brun hocha la tête en récupérant ses papiers.
- Rendez-vous à 13h demain, au Beach Coffee sur la jetée, lui ordonna l'homme. Ne sois pas en retard, j'ai une réunion à 14h.
Sasuke leva les yeux au ciel, lui et ses réunions... Heureusement, il partirait ce soir et n'aurait pas à se trouver au rendez-vous fixé par le blond. Rendez-vous qui de plus se tiendrait dans le café juste à côté de son stand de hot-dogs.
- Bien, confirma-t-il. Alors, à demain.
En tournant les talons, Sasuke ne put empêcher un léger sourire d'étirer ses lèvres alors que l'idée de poser un lapin à cet homme arrogant lui procurait satisfaction. Le temps où il avait encore des principes ne semblait plus qu'un lointain souvenir, à présent...
Hello tout le monde,
En cette période de confinement je me suis sentie inspirée pour une nouvelle histoire (oui oui, encore, je sais.) J'ai pu prendre un peu d'avance sur l'écriture de celle-ci et j'espère que ce premier chapitre vous aura donné envie de connaître la suite : )
Pas de panique, pour celles qui suivent mes autres fics : elles sont en cours d'écriture et arriveront sur le mois d'Avril. Chaque chose en son temps !
Un grand merci à celles et ceux qui me suivent et prennent la temps de donner leur avis. : )
En attendant, j'espère que tout va bien pour vous et pour vos proches. Prenez soin de vous !
A (très) bientôt !
Akane
