Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Je suis encore en retard... sans commentaire XD (Oui, j'ai honte.) ! Voici un nouveau chapitre. N'hésitez pas à laisser un commentaire et bonne lecture ! L'écriture de la partie de Raito est nécessairement un peu plus décousue que d'habitude, j'espère que ça reste néanmoins compréhensible.
Johanna : Nous aussi on a été choquées de Watari si ça te rassure. (Mais ce n'est probablement pas bien rassurant). Quant à la relation Watari/Yagami, elle ne va pas s'arranger du tout dans l'immédiat, mais bon ils ont tous des relations un peu comme ça X) Merci beaucoup pour ton message !
Thirst Chapitre 58
Pacte de (dé)raison
Un gargouillement.
Me roulais en boule sur la planche qui me servait de lit. L'odeur du sucre se tendait comme des antennes sur ma peau, l'incisait pour se glisser dans la tête et ne plus en partir. Ordre de manger qui résonnait avec sa voix. Je détestais ça.
Je détestais ça autant que j'avais faim.
La gelée de fraise tapissait la porcelaine noire, jusqu'à imbiber totalement le minuscule quignon de pain qui en coiffait le centre. Elle me narguait. Foudroyée du regard. Coup de pied décoché dans le pichet d'eau qui ruissela le béton glacé.
L'échec devait probablement avoir ce goût-là : une saveur écœurante et lourde de psychotropes, choisie pour ne surtout pas être camouflée. Dévorais l'assiette des yeux, sans pouvoir arrêter. Et celle d'à côté. Et celle d'à côté. Et celle…
La lumière crue ne s'éteignait jamais, réfléchie sur l'aveuglante blancheur des murs et d'un sol percés de néons. Unique chose dans le monochrome à aimanter mon regard : cette rangée d'assiettes noires à la nourriture sous-dosée et droguée.
Sadique. C'était terriblement sadique.
Hors de question que j'y touche. Encore.
Des flots épais et huileux s'emmêlaient sous mon crâne depuis… savais pas. M'agrippais avec angoisse à la lueur perçant le marécage cérébral. La seule lueur. Trou de clarté diffus, dans lequel je m'étais replié, à l'intérieur. Assemblage d'idées à peu près fonctionnelles mais atrocement engluées, amputées, comme des pop-ups en cartons serrés les uns sur les autres par un élastique.
Depuis… quand ?
Le temps, le temps.
Il fallait que je m'y cramponne, que je trouve un repère dans toute cette viscosité.
Autre gargouillis dans le silence de cathédrale. Mon attention glissa encore vers la porcelaine noire, inexorablement. Me concentrer sur autre chose. Autre chose.
Nous avions changé d'endroit et j'avais changé de cellule, de vêtements : bulle limpide dans la mélasse de choses collantes et fracturées.
Le nombre d'assiettes ne voulait rien dire, n'indiquait rien et, ça aussi, c'était limpide. Je n'avais aucune prise, pas même sur cette manche gauche que j'écrasais des doigts. Le tissu blanc se gorgeait à mesure, la douleur pointue et profonde me vitalisait, rendait le reste plus aigu.
La clarté gagna un peu de terrain, semblant d'acuité.
La manche devenait chaude, dégoulinante sur mes phalanges et la texture ne constituait pas un indice sur l'écoulement du… temps. Trop liquide. Trop fluide, beaucoup trop. Depuis trop longtemps.
Anormal.
Anormal ?
Peut-être des anticoagulants ? Difficile à dire.
Certaines choses, malgré tout, relevaient de la certitude dans l'instabilité. Elles étaient de celles-là. Elles s'enfonçaient sous ma paume, à travers la manche. La température de la pièce n'ayant pas varié, a priori, leur refroidissement aurait pu poser un jalon dans le flou temporel. Décompte des degrés et des secondes démarré trop tard.
Tout était faussé, inutile.
Plongée interne, remontant le passé plus lointain. Un fil de pensée – peut être l'un des seuls qui paraissaient encore intacts – que je sélectionnai, déroulai.
Prouver mon utilité, trouver BB, trouver Kira, même s'il fallait que je me jette dans une gueule pleine de crocs. J'avais sauté seul et le requin, lui, avait été là, plus fulgurant que prévu dans ses réactions. Si la possibilité de capture avait généré une majeure partie de mon hésitation à voir Kaname, il avait fallu avancer. Trouver quelque chose. J'avais accepté les possibilités, y compris celle de finir entre ses mains, être ce qu'il était nécessaire de trouver. Pour que le jeu en vaille la chandelle, oui, j'avais accepté ça. Je n'avais pas ralenti et j'avais choisi la bonne manière de débusquer BB, comme la mauvaise.
Lisibilité parfaite de ces idées-là, dans mes souvenirs. Plus fluctuante, mais encore nette, cette partie d'échecs. Le sacrifice nécessaire pour pousser mon avantage. Son regard à lui, ses lèvres embrassées.
Et la pelote mémorielle s'effilochait entre la ville ruisselante de pluie et des actions trop difficiles à démêler, fondues les unes dans les autres. L'obscurité. Puis il y avait eu Beyond.
Beyond dans sa prison rouge.
Beyond dans son amas d'images entrelacées.
Le bruit de pieds nus me fit ouvrir les yeux. Peau hérissée d'adrénaline à ce simple son, c'était nouveau. La silhouette voûtée aurait pu être rassurante, mes rétines ne renvoyaient que le stress, directement dans les veines. Plus éclatant encore que ce trop-plein brutal de blancheur, autour.
Je dépliai mes jambes pour m'asseoir correctement, risible de normalité.
Gouffre qu'il ouvrit en moi par son regard, hurlant à quel point il n'était pas lui. Rien de plus qu'une parodie grimaçante, décalage grossier et morbide, voilà ce qu'il était. Un masque de chair qui me regardait.
La lumière clinique éclairait sa face imprécise, aux contours mâchés, brouillés. Pas d'imitation hormis la surface, imitation vulgaire. Sa manière de bouger, ses mimiques, le rythme de ses gestes me troublaient bien plus, cadence parfaite.
Il s'assit sur la planche, m'obligea à lui faire face. Main se promenant contre mon flanc pour le pincer à loisir. Timbre grinçant et doucereux d'un rire tordu, à demi étouffé.
« Ryuzaki n'a pas pris soin de toi : je peux compter tes mignonnes petites côtes si facilement. À croire que tu veux que je les brise lentement, une à une, comme des allumettes. Ou… c'est peut-être lui qui me le demande. » Il chuchotait, pressé, écrasant son souffle sucré contre ma joue. « J'ai tellement envie de te craquer et de t'embraser, ma jolie boîte d'allumettes. »
M'obligeais à ne pas déglutir, à retrancher l'anxiété. Maîtrise de façade, je ne tremblais pas.
« Le résultat risque d'être décevant, tu aurais dû le savoir.
— Tu es loin d'être décevant.
— Je ne suis pas Kira.
— Ça ne fait aucun doute, tu es loin d'être lui. Tu es très loin d'être lui. Tu es un sachet de sucre qui dort dans un magasin de bonbons, quelque chose comme ça. Je crois qu'il préfère les berlingots aux sucres d'orge, tu y penseras, chouchou. »
L'amusement suppura entre ses joues pour contaminer les iris. Il savait. Phrase test, lancée avec un effroi ravalé.
« La partie n'est pas terminée.
— Non, non, non, elle est finie depuis longtemps. J'ai toutes les pièces du jeu dans mes mains. Et j'ai le Roi, maintenant. » D'une cuillère, il appuya sur ma joue, pensif, déraillant ses voyelles. « Ça va être difficile pour moi, de pas trop te détraquer, de te laisser un peu de chair. Enfin, on pourrait s'interroger sur sa considération à ton égard, j'ai mes sources, tu sais. Ton échiquier prend la poussière, à croire qu' il s'en carre le cul ou qu'il sait déjà ce qu'il y a savoir. Puisqu'on a gagné pour l'instant, un autre jeu va commencer.
— « On » a gagné ? Tu attends que je morde à l'appât ? »
Il secoua la tête à mon reniflement dédaigneux, regardant mon bras gauche avec une mimique désaxée, bancale. Il avait ce regard contradictoire : lointain et tranchant. Comme s'il voyait à travers moi et dépeçait jusqu'au creux de mon nom. Il éluda ma question rhétorique, changea de sujet comme une girouette dans l'orage.
« Tu as toujours eu les mains rouges, vilain.
— Tes crimes dépassent toute comparaison, achète-toi une conscience et étudie la question dix ans avant de venir l'ouvrir. »
Gloussement éthéré porté par un parfum de fraise.
« Faudra-t-il que je compte sur tes mimi-mignons-jolis crimes sur tes doigts ? Kiyomi ? Tes mains n'y suffiront pas. » Timbre dégradant les tonalités d'un coup, à gronder. « Si tu n'avais pas batifolé à droite et à gauche. Si tu n'avais pas fait de la peine à mon petit dragon…
— Je ne suis pas responsable de tes actes, L savait que – »
Mon visage qu'il comprima entre ses phalanges, écrasa, écrasa jusqu'à m'arracher un gémissement. Ses doigts gauches s'enfoncèrent, fouillèrent les chairs dans mon bras. Vision voilée.
« Ne l'appelle pas L. Tu n'as aucune idée de ce que signifie ce nom. » La basse de son ton vibrait entre nous. « Que tu le veuilles ou non, le sang du monde entier coagule sur tes phalanges, mon cher chéri cherrydoll. »
Il se nettoya la main de sa langue et son sourire se fit béant. Il attrapa mon bras, en dénuda le déchirement de l'épaule au poignet. Fond de pichet qu'il versa dessus. À travers le liquide déperlant entre les chairs comme de l'acide, les pointes métalliques surgissaient dans la chair. Et l'eau ravinait, dévalant les longues coupures profondes, mal rapprochées.
Frisson à la vision du système veineux, redessiné au cutter.
« J'ai essayé de faire dans la métaphore, mais j'ai un peu dépassé la main. C'est tout moi, ça, avoir la main lourde. » Il eut un rire léger, fragile. Et, du bout de ses ongles rongés à vif, il rejoua lentement la caresse torturante de la lame, glissant la souffrance directement entre les fibres des muscles et des nerfs. Subclaviaire qu'il avait recherchée, fouillée, longée. La thoraco, l'auxiliaire qu'il avait dégagées de leurs entraves de chairs. Céphalique et basilique isolées de part et d'autre, aux contours découpés. Il avait tranché une partie des cartilages de l'articulation, endommageant le nerf cubital et certains autres nœuds du bras.
Ses doigts sautillaient sur chaque attache d'acier qui fermait les pans d'épiderme, remimant le planté des épaisses agrafes chauffées à blanc.
Promesse qu'il m'avait alors faite de recommencer plus profond, plus tard.
Après avoir ôté les agrafes pour tissu avec ses dents.
Nausée qui menaçait.
Non.
Mes yeux grands ouverts, je déconnectai mes rétines, m'obligeai à trancher les attaches. Me couper du monde, couper les signaux cérébraux, tout ce qui venait de l'extérieur.
Pourtant l'eau s'infiltrait comme du magma, tiraillant la douleur pour m'incendier. Son index tapotait, effleurant les tensions, enfonçait les agrafes. Répression sans pitié du sifflement, de la grimace, du recul. Il grimpa sur mes genoux pour s'y asseoir. Immonde proximité, immonde immonde immonde. Submergeante.
Cette fois, mon recul fut irrépressible, contrôlé par sa poigne de fer. Croissant de lune entre ses joues qu'il fendit au supplice d'un sourire. Tête qu'il rapprocha, balançant sur le cou en saccades. Ses pupilles me couvaient, me promettaient leur abyme de déraison sous la tempête. Écarquillement brusque de ses paupières, à me bouffer.
« Anticoagulants ou pas ? Et si oui, comment savoir quelle est la fréquence ? Le dosage ? Ce ne sera pas un indice temporel. » Il ronronnait, attisant encore le besoin viscéral d'arracher la moindre zone de contact entre nous. « Je ne suis pas si prévisible.
— Raconte-toi ça si ça t'aide à dormir. »
La provocation, minime, ne sembla pas le toucher. Sinon pour l'amuser. C'était le but. Équilibre à trouver, plus mince et glissant qu'un filin d'araignée tendu au-dessus d'une mer létale de brouillard.
Ses dents luisaient sous la gelée rose.
« Si tu avais prévu mon comportement, tu ne serais pas là. Regarde-toi, tu trembles, tu le sens dans tes tripes. Oh, je pourrais accrocher ta peur, la tordre et la suspendre à un ballon, ça te ferait plaisir.
— Suspends-toi au ballon et livre plutôt le paquet à la police. Avec la bouche en cœur, littéralement, voilà qui me ferait plaisir. Et n'oublie pas tes tripes en guise de ficelle.
— Mesquin petit garnement… jamais compris ce qu'il te trouvait. Enfin, je suppose que si : rien du tout. »
Il ricana quelques instants, se pencha encore, à me suffoquer de son haleine lourde. Accentuer mon malaise, il adorait trop ça pour que je le lui montre.
« Tes idées sont encore un peu embrouillées alors, réfléchissons ensemble. Pourquoi es-tu ici ? Parce que je l'ai voulu ? Parce que Ryuzaki l'a voulu ?
— J'ai anticipé que tu puisses souhaiter cette situation. Qui a un coup d'avance, finalement ?
— Hm, prétentieux, j'aime. Mais ce ne sont que des suppositions. Si c'est toujours Kira qu'il cherche, alors tu es exactement là où il voulait que tu sois. Avec moi. »
Pour me faire avouer ? Pour me torturer ? Pour se… débarrasser ? Je ne devais surtout pas imaginer.
J'incendiai Beyond de toute la haine qui dévorait son nom dans ma tête, savais que ce que je lui montrai était une arme. Pourtant, les muscles de mon visage semblaient... pas fonctionner comme d'habitude. Trop transparent. J'étais tellement ...lisible, maintenant. Il ne me laissa pas répliquer, présentant une cuillère au contenu froid à ma bouche fermée. Pression accentuée du métal contre mes lèvres, serrais les mâchoires à en avoir mal.
Une gravité perçante enveloppa d'un coup son visage trop proche. Chaque muscle lesté. Intensité troublante de son regard me faisant détourner la tête. Sa présence était une invasion toxique, je n'en voulais pas.
« Tu es ici depuis trois semaines, il ne te cherche même pas. »
La cuillère insistait encore, mais je parvins à glisser un filet de voix. Sans émotion ?
« Menteur.
— D'accord, d'accord, les assiettes ne veulent rien dire. Ça fait trois jours. Non, neuf. » Ses lèvres effleurèrent une pommette, crevassées d'ombres. « Un mois. Sept jours. Six fois. Ça fait trois, deux, une semaine. Il t'a toujours détesté. Tu lui étais utile, c'est pour ça qu'il te gardait, rien d'autre. Raito, Raito… tu n'es pas encore conscient du nombre de coups d'avance que j'ai sur lui. »
Lui ? L ? Kira ? Embrouillé, tout était embrouillé. Évidemment que j'étais là pour faire arrêter Beyond.
Il caressa ma joue d'une main avec une satisfaction révoltante.
L'assiette bouillait à travers mon pantalon.
Ça n'avait pas de sens ?
Savais plus.
La cuillère revint. Tapota mes lèvres, les pressa avec son contenu glacé. Pourtant, la chaleur ardente de l'assiette se diffusait toujours contre ma jambe.
J'acceptai la nourriture pour lui cracher la bouchée à la figure. Elle lui barra le visage et coula, nappant son nez, ses lèvres, son menton. Il sourit, de ses dents teintées, et la torsion piqua mes omoplates de sueur. Les miettes de nourriture ruisselaient sa peau, tombaient au sol et sur mes cuisses en pluie spongieuse.
Étrangement, il n'y avait pas le goût résiduel des psychotropes contre mes papilles. Juste l'horrible saveur de fraise mélangée à de la viande froide. Pensée glaçante, viande froide à la fraise. Ce que je serais peut-être, bientôt.
Il s'installa plus confortablement, mordilla mon oreille pour se mettre à chanter, s'essuya dans mon cou en passant. Le cerne sous son œil gauche avait débordé, s'était… estompé.
Compris pas tout de suite les quelques notes sulfurant l'air, puis les mots s'organisèrent.
« Kira, où es-tu, que fais-tu ? Kira, Kira ouvre-moi, ou le chasseur te tuera. Kira, entre et viens, me serrer la main. Viens jouer, qu'on s'amuse. Viens jouer avant que je te creuse.
— Je t'emmerde, toi, Kira et toutes tes saloperies. Je te les ferai bouffer une par une avec une sulfateuse jusqu'à ce que tu les vomisses en crevant. »
Crachai les dernières miettes qu'il me restait sur la langue en direction de son putain de visage. Raté.
Il se leva et s'éloigna.
Sa délectation aiguisait ses lèvres comme un poignard à double lame.
« À l'occasion, je te passerai quelques enregistrements de caméras de surveillance, gamin mal élevé. Ils avaient peur de Kira, de toi. Tu aurais dû savoir qu'ils ne t'accepteraient jamais, jamais vraiment. Comme tout le monde. Ils sont heureux depuis que tu es avec moi, même ton père est heureux. Soulagé.
— Vas-y, continue, c'est divertissant de te voir essayer de me faire avaler tes merdes au kärcher.
— Allons, chouchou. Bien sûr que tu me crois. Ils n'ont jamais cru en toi, eux, tu le sais bien. Comment auraient-ils croire en autre chose que Lui. Même Ryuzaki, tu le sais depuis le premier jour, a toujours cru en Lui, jamais en toi. »
Les syllabes empoisonnées se fichaient dans le mur, visite après visite, inlassablement répétées.
Dès son départ, l'intensité lumineuse augmentait, presque à faire pleurer la rétine, violente de lumières stroboscopiques. Le premier cri passait les enceintes des haut-parleurs. Puis un deuxième, remuant mes entrailles. Ça ne s'arrêtait pas. Ça ne s'arrêtait pas. Des cris fendant mes tympans, entrecoupés d'un opening d'animé japonais pour enfants… arrivais pas à me souvenir lequel. Les deux étrangement mêlés pour perforer mes pensées, suinter la peur et le dégoût. Le volume me cisaillait le crâne, l'intellect, le repos.
Temps non quantifiable, écoulé.
Deux hommes au visage masqué entrèrent. Un coup fusa dans l'arcade. Des doigts fermés autour de ma tête qu'on explosa brutalement contre le mur. Sonné, je réagis à peine quand ils m'attrapèrent, me traînèrent. Vision valsante, pensées syncopées. Mal. Mal. On m'arrêta devant les deux anneaux d'aciers, plantés dans le mur. Des chaînes cliquetèrent mes poignets, lourdes. Elles vinrent coulisser dans les anneaux du mur, me soulevant jusqu'à ce que mes pieds ne touchent plus le sol. Le poids du corps ne reposait que sur les bras.
Et j'en hurlais de douleur, sans un son, sous l'attente.
Mon bras gauche gouttait sur mon front en un chemin chaud et ruisselant. À l'intérieur, il me semblait les sentir craquer, se briser. Les agrafes. Les ligaments. Les pans de peau qui saturaient à tout contenir, les nerfs, les tendons à la rupture.
Conscience cinglante de tout : des balancements qui me noyaient dans la douleur, de la brûlure qui me carbonisait, des lumières qui ne s'arrêtaient pas, du bruit qui ne s'arrêtait pas.
Il y avait la projection sur le mur. Nouvelle. Depuis quand ? Des horloges holographiques tournaient dans tous les sens, en face. S'arrêtaient, reprenaient, s'inversaient en décalé. Leur rythmique était plurielle, sons factices répercutés dans les coins. Le tic-tac des aiguilles se mêlait absurdement à la musique enfantine, aux cris. Me tournaient la tête en s'y enfonçant comme des hachoirs.
Tout se résumait à la brûlure.
Brûlure.
On m'avait détaché. Ce n'était qu'une maigre perception solitaire dans l'océan-incendie, déviante. On m'avait allongé sur la planche faisant office de lit. Incapacité à comprendre le reste. Aurais pu m'évanouir de soulagement, si cela signifiait que ça se terminait. Si ça se terminait… si seulement. Si… Caresse sur mon visage, yeux noirs dévorés de cernes. Cerveau soufflé.
J'ouvris les yeux et la panique, aussitôt me secoua les côtes.
Après tout ce bruit, toute cette lumière… J'étais enveloppé dans une nuit ouatée, absolue. Même les sons de ma propre bouche ne me parvenaient pas.
Mes membres luttèrent brièvement contre les entraves. La souffrance rugissait dans mon bras, dans mes épaules et mes forces me dévalaient la chair, malgré la peur. Plus rien à donner, énergie délayée par les heures, la douleur.
Je ne bougeais plus, mais criais plus fort, en vain. Le silence.
C'était insupportable. Cette obscurité sans fond, ce mutisme total.
J'étais aveugle, sourd.
Tout s'agitait dans mon crâne en ailes malades, cognant les parois.
Un casque antibruit, oui, oui, c'était forcément l'explication. M'y raccrochais.
Un casque antibruit.
Et… je déglutis. Sous mes doigts, il y avait quelque chose. Ça avait un contact mou, spongieux, froid. À tâtons, je trouvais ces choses sur moi. Autour. Promenant ma main sur l'un des objets, cœur battant, mes doigts s'enfoncèrent brutalement dans une substance visqueuse, à l'intérieur d'une cavité. Dégoût qui me hérissa. Je fermai inutilement les yeux. Inspirai et me forçai à palper davantage la forme. Reconnus les contours d'un visage, d'un cou.
C'était une… tête. Coupée.
Je me mis à hurler sans pouvoir m'entendre.
Des heures plus tard ou des jours, la lumière s'alluma, brutale et crue, à sentir la contraction désagréable des pupilles. Voyais plus rien et j'avais peur de regarder, aussi. Ma poitrine soulevée en bourrasques inaudibles. Quand la luminosité se fit supportable, je… je ne voulais pas faire ça. Pas regarder, pas constater ce que je savais déjà. Sauf que Beyond. Si je ne le faisais pas, il me le ferait payer. Inspiration choquée, je décollai mes paupières et je me penchai autant que possible. Exclamation mutique, chahutée.
Des têtes humaines, livides et rougeâtres imbibaient le béton. Elles s'empilaient dans toute la cellule, avaient été posées sur mes jambes, mon torse. Blanchâtres. Répandant des fluides épais, noirs et sanglants. Leurs yeux morts m'observaient, vitreux, débordant de culpabilité et de reproches.
Les cous avaient été tronçonnés en charpie, pendaient de morceaux de tendons blancs, d'artères flasques et dégueulantes.
Je me secouais, et les visages posés sur mon corps, tombèrent avec les autres. Nausée grimpante. Gestes frénétiques de panique, d'horreur. Les bruits spongieux quand les morceaux de corps humain chutèrent me firent aussitôt recracher toute la confiture que Beyond avait patiemment enfoncée dans ma gorge.
Les têtes me regardaient.
Et plus le temps passait, plus je leur trouvais des ressemblances avec des gens que je connaissais. Les traits ressemblaient à ceux de mes amis de l'université, du collège, de l'école, des clubs.
C'étaient Rei, Hamako, Rina, Nori, Tenshi.
C'était ma sœur. Kaname.
Les chairs livides se transfiguraient, se modifiaient. La puanteur se collait à ma peau, s'infiltrait dessous, partout. Et les globes oculaires, les lèvres suppuraient, pourrissaient. Les minuscules larves blanches, noires commençaient à se tortiller dans une pestilence de mort, de mort en attente depuis des jours. Des jours.
Mille Kiyomi.
Mille L.
En décomposition.
« Fais-moi confiance, fais-moi plaisir. Il n'y a rien à part la nourriture. C'est promis ! » Ses doigts qu'il croisa en tirant la langue.
J'aurais pu rire d'amertume si je me souvenais comment actionner les zygomatiques. Beyond était encore assis sur mes jambes, si près que le dégoût emplissait les moindres failles de mon corps. Mes sens se perdaient entre les contrecoups de la torture et la répulsion.
Mes bras n'étaient plus qu'un amas ardent et je me noyais dans une douleur volcanique.
Voulais pas une autre punition.
J'hésitai. Acceptai finalement la bouchée et sa mine se réjouit.
Comme qui que ce soit pouvait le confondre avec L ? Ils n'avaient rien à voir et ce n'était pas des saletés de faux cernes qui faisaient une ressemblance. Beyond finalement se résumait à une poupée prémâchée au visage mal recollé, fissuré. Et cette compassion sirupeuse qui comblait les vides de ce masque, révoltante. Rien de plus faux que cette tête-là. Et la voir me cramait de haine.
« Je suis Kira ou pas ? C'est difficile de suivre toutes tes contradictions. »
Il pouffa comme un enfant. Voix déraillant dans les trop aigus et les trop graves.
« Je ne possède que les contradictions que je choisis de ne pas avoir, tu saisis ? Mais parlons de moi. Tu n'es qu'un écho, une ombre dans un grand rêve de flammes. Et l'ombre ne m'intéresse pas. »
La panique commençait à me saturer. Idées qui me vacillaient dans le crâne.
Il s'était penché en avant, à effleurer mon front. Joue remontant sur des dents cruelles.
Chair de poule.
« Je veux craquer ta deuxième allumette. Je veux te mettre à feu et à sang. »
Noirceur des murs et du sol, matières différentes des précédentes et l'œil d'une caméra brillait, ici comme partout.
Grincement des sangles lorsque je tentai de bouger sous son regard. Mes chevilles, ma taille et l'un de mes poignets étaient ligotés à la chaise. Ses coups de genou pulsaient encore, avaient fendu les commissures droites de ma bouche et mon arcade en ruissellements chauds.
L'emprise des drogues commençait à se déliter, pensées qui prenaient lentement de la vitesse, tournaient.
La porte claqua en s'ouvrant sur Beyond, de retour. Parti chercher quoi ? Ma gorge s'assécha, à voir cette silhouette approcher, traverser les vagues de ténèbres striées par l'ampoule nue. Traces rouges sur le jean bleu, éclipsées par la lueur sombre et folle chahutant ses pupilles. Des pans de nuit enflaient, oscillaient, lui inondaient la face en vagues déréglées.
Son image me répugnait tellement. Pour la courbure copiée, pour les vertèbres arrondies, mécaniquement déroulées, enroulées. Pour les cernes. Pour la bataille de mèches sombres. Pour tout ce qu'il prétendait être et parce qu'il n'était qu'un miroir déformé. Plus fracassé à chaque pas vers l'avant.
La peur me paralysait, à observer les fragments de son esprit chutant, presque sous mes yeux, pour se briser.
Pourquoi était-il parti, revenu ?
Une fourchette qui jeta un éclair dans ses mains. Sueur immédiate, collante dans le dos. Pourtant, au lieu de s'en servir sur moi, il l'abandonna au sommet d'une pile de pots à confiture. Pyramide rose qui accompagnait une deuxième chaise. À côté de lui, il y avait un plat rempli de fraises fraîches : j'allais être son spectacle, une fois encore.
La seule main qu'il n'avait pas attachée, la droite, tressaillait. Phalanges blanchies à force de serrer le bois de la chaise pour empêcher le spasme involontaire des muscles, en vain.
De sa poche, il fit surgir une pomme brillante et rouge. Sorte de mauvais magicien, imitant une gestuelle qui ne lui appartenait pas, il percha le fruit sur mon accoudoir. Encore cette histoire de pommes, obscure. De ses doigts en éventail, il poussait, recalait minutieusement le fruit, centimètre après centimètre. Temps infini de la manœuvre. La proximité s'était faite électrique, se déployait partout en tentacules de tension, découlait de sa posture pour m'emplir, me déborder.
Terreur, c'était le mot. Terreur qui me hérissait, dilatait le temps et la rage.
Anticipation de la douleur qui vrillait tout.
Finalement satisfait, Beyond ne s'éloigna pas. Au contraire, il s'agenouilla à ma hauteur, yeux choquant les miens. Sa jubilation en plaie ouverte dans sa bouche comme un lent pourrissement remonté sous la surface. Sa fièvre à nue saccadait ma respiration. Et toutes les ombres de la pièce saccadaient avec elle, ombres dansantes de sa folie.
Tout ça dégoulinait. Son avidité. Avidité à m'avaler. Sa nuit à m'avaler tout entier.
Un objet apparut entre deux doigts, qu'il déroba aussitôt à ma vue. C'était un rectangle noir, plutôt petit. Pas identifiable. Sa main passa contre ma cheville, remonta. Non, le rectangle, ça ressemblait à - Je me mordis durement les lèvres, sans rien sentir. Tremblement incontrôlable sous l'expectative de la souffrance.
« Dis, bonjour. »
Contact sur le tibia, sous le pantalon. Du papier ? Du scotch ? Que –
Éclairs.
Le hurlement me lacéra la gorge.
Flashs d'images et de sons, éclatements de pensées, fulgurants. Chaos total qui écrasa tout. Ouragan de lave sensorielle, étrangère. Et la douleur m'écartelait dans une épilepsie de paroles et de perceptions. Torture lancée à pleine vitesse, cerveau morcelé, saturé. Mes fissures s'ouvrirent d'un coup.
Fracture béante jusqu'aux tréfonds.
Cerveau explosé. Brisé.
Tout s'éboula.
Déchirement.
Main libre que je plaquai contre mon visage, tremblante. Hoquetement ravalé, puis, plus rien.
Rien.
Phalanges figées, raidies. Retombèrent lentement.
Observation mutuelle dans un tissage étouffant de silence. Beyond s'était penché en avant, à vouloir m'encager dans les bourrasques hallucinées de ses pupilles.
D'un mouvement brutal vers l'avant, j'enfonçai mes doigts dans son visage pour le tirer à moi, plus près, à partager sa respiration. Triomphe sismique contenu au fond de ma gorge en feu.
Je lui dévoilai ma victoire d'une incision sous l'indifférence.
Le lent sourire asymétrique me craqua l'épiderme, la bouche.
Dis bonjour.
Froideur veinant jusqu'à l'iris. Quelques syllabes de velours douces, si douces.
Bon-jour.
Courbe de mes lèvres qui s'affûta, creusante. Implacable.
Sa tempe que j'écrasais dans ma main, avant-goût pour l'instant où je l'écraserais lui. Alors, je le relâchai et il ne recula pas. Icare volant trop près de mon soleil.
Son inconscience totale des règles du jeu était risible. Il aurait pu constituer une surprise, mais certainement pas une menace. Il n'était qu'une variable, un pion de plus à broyer sur le damier.
J'allais le dévorer jusqu'à l'os. Tôt ou tard.
Et lui contemplait sa propre mort au fond de mes yeux, avec une fanatique gourmandise.
Oh, le bouillonnement erratique de Beyond venait d'entrer en fusion, à cet instant.
Il se rejeta en arrière et se mit à applaudir, plusieurs fois, chaloupant ses membres avant de se figer. Curiosité douloureuse à ses traits, vorace à les tendre comme des cordes. Ses doigts désarticulés pianotèrent, jouant les traits de mon visage sans oser les toucher. Il y avait une sorte d'éblouissement, radiant la voix syncopée.
« Je te vois. Encore mieux que je l'avais imaginé. Oh, encore mieux. Tu es tellement Toi que tu n'en reviendrais pas si tu te voyais. »
Mes yeux s'étrécirent, gelants.
Sa nuque se déboîta d'un côté, de l'autre. Et il s'inclina en une absurde révérence toute en tour de bras, flirtant avec les limites anatomiques et articulatoires.
« Votre impériale majesté. »
Fausse ironie ornée de canines blanches, à moitié dans la pénombre. Œillade qui se délectait, capturée entre la cascade de cheveux sombres.
Il ne comprenait pourtant pas la vérité profonde de ces paroles. À quel point ma supériorité sur lui était indiscutable. Ni à quel point j'aimais jouer avec ma nourriture.
L'adrénaline roulait mes veines, me baignait littéralement d'électricité. Intégrité parfaite. Tout avait pris dimensions, sens. Foudres de l'unicité. Merveilleuses. Mais l'ivresse ne me dissimulait pas combien j'avais été diminué. Cette amputation, au sens littéral se révélait pourtant comme un atout incroyable, juste maintenant. Beyond ne connaissait qu'une identité martyrisée que j'avais découpée de mes propres mains. Il ne me connaissait pas, ne verrait rien venir.
Je me sentais tellement plus acéré.
Le tueur dans toute sa petite vulgarité me tourna le dos et ses omoplates tressautaient d'un rire grave. Il s'éloigna de quelques pas, se pencha pour ramasser quelque chose que je ne pouvais pas voir. Volte-face virevoltant, un bras caché dans le dos, il sautilla pour revenir, torsadant ses genoux vers l'intérieur.
Devant moi, il se fixa. Me toisa longtemps d'un petit sourire au sadisme fleurissant.
« Le Roi est mort, longue vie au Roi. »
Et il posa la pomme sur l'accoudoir.
Mon œil glissa vers le fruit, enlisement cérébral.
Paralysie.
Cette pomme n'aurait pas dû être là.
Pas avec tout ce que Beyond y injectait, le sous-entendu que le nouveau Roi, c'était lui. Impossibilité et surprise carbonisantes.
Aurais-je pu me tromper ? S'il constituait davantage qu'une variable mineure ?
L'engrenage de pensées s'emballa, se fracassa à toute vitesse entre mes tempes. Calcul des implications, remontant les bribes de souvenirs et les dernières volutes des drogues. Voix d'Higuchi repêchée, me couvrant les neurones. Un de nos amis communs te dit bonjour. Lui aussi, il en pouvait plus, pressé de s'amuser. Littéralement mort d'impatience, on pourrait dire.
Disséquer toutes les ramifications, implications. Visage de Beyond que je scrutais, épluchais ses micro-expressions. Test lancé, reprenant la dernière phrase intéressante d'Higuchi.
« Il les aime toujours autant, tu sais. Bien rouges…
— et sucrées », compléta Beyond.
Réflexion en accélération dans l'inertie de la pièce. Lui me détaillait, délice et attraction au clair, se mélangeant, se dispersant en éclats d'amusement piquants. Bruit d'ouverture d'un pot de confiture, claquant, que je reléguai au loin.
Je cessais bientôt de percevoir, immergé dans un ensemble fluctuant de théories.
Image voletante d'un cimetière, d'échanges successifs, les deux Death notes.
Où était l'erreur ?
Le cahier appartenant à Remu avait été passé sous ma propriété, puis enterré. Le Death note initial de Ryuku était devenu le mien, puis je l'avais confié à Remu pour qu'elle trouve un Kira de remplacement. Remu, puis Higuchi en avait été propriétaire. Beyond ayant tué Higuchi, il avait donc récupéré son cahier.
Remu aurait dû être là, pas Ryuku.
Flash d'épinéphrine et d'angoisse. Course ravageante de pensées.
« Altesse, commencerais-tu à… stresser ? La couronne n'est peut-être plus à ta taille. »
Sa voix me tira à demi vers lui. Phrase ponctuée de déglutitions sonores, il se pourléchait les doigts, poursuivit. « Ryuku attend à côté, il est impatient de relancer le jeu. »
Étincelle dansante dans son œil. Mauvaise.
En trouvant le cahier d'Higuchi, Beyond avait pu comprendre la création de Kira. L'apparition du deuxième Kira, publique, lui avait indiqué l'existence d'un deuxième cahier, mais ça ne suffisait pas. Comment aurait-il su pour Ryuku, les pommes ?
Incohérence.
Je ne serais pas ici, depuis autant de temps, s'il possédait tout.
Incohérence.
Ryuku s'ennuyait, aux tréfonds de sa carcasse. Jamais il ne resterait à côté d'une source de divertissement, surtout si la source, c'était moi. S'il était là, je le verrais, maintenant.
Incohérence.
Remu ne pouvait avoir indiqué l'emplacement du second Death note. J'avais veillé à ce qu'elle parte avant d'avoir dissimulé le cahier. De fait, Ryuku ne pouvait être ici, son cahier dans les mains de Beyond. Impossible.
Je ne faisais jamais d'erreur.
Une seule explication : Beyond mentait. Remu devait être sa source, elle avait toujours été de parti pris, cette garce. Elle avait tout dit, pour les pommes, pour Ryuku, et Beyond avait probablement obligé Higuchi à aborder le sujet avec moi. Minable tentative pour me tromper, me faire dire l'emplacement du second cahier ?
Récupérer tout le pouvoir, oui, Beyond voulait tout. Quelle intolérable insignifiance.
Le silence alignait les instants en rangées de pics. L'attente se crispait, se densifiait entre nos regards.
Mon petit rire de gorge effaça le contentement à l'autre visage. D'un revers de main nonchalant, j'essuyai le sang à ma bouche. Pomme attrapée dans le creux de ma main, examinée. L'amusement m'embrasa, rouge.
« Menteur. »
Sourire se savourant, la texture fraîche et sucrée du fruit craqua sous mes dents.
Même pas de psychotropes ? Allait peut-être réviser son jugement, s'il me considérait inoffensif.
Il voulait le deuxième cahier, il voulait mon trône, mon nom. Il voulait devenir moi. Comme s'il était à ma hauteur.
Malice en ébullition dans mes iris, ma voix.
« Remu est devenue une vraie pipelette. »
Temps de latence, de calcul.
Puis, il haussa une épaule, sa réponse presque désintéressée.
« M'attendais pas vraiment à ce que ça marche. » Son air qui se fit pensif, pleine main noyée dans sa confiture. « J'aurais regretté que tu te fasses avoir. Ça m'aurait privé du plaisir d'arracher la réponse depuis ton adorable ventre, littéralement. J'ai un faible pour les tripes et les cœurs battants, tu le savais ? Ton cœur battant comme un loukoum, chaud et sucré, hum, j'en ai l'eau à la bouffe. »
Ombre d'un sourire négligent que je laissais pointer. Qu'est-ce qu'il ne fallait pas entendre.
« Va falloir trouver mieux, je risque de m'ennuyer, Beyond. »
Tête qu'il inclina, lueur maladive dans les pupilles dilatées à l'extrême, souffle de sa déraison contre ma joue. Baiser des lèvres collantes, chuchotantes.
« J'ai hâte de t'entendre hurler, hurler, hurler. Me supplier. »
Il s'installa sur la chaise, en face. Piqua une fraise de la pointe de sa fourchette pour la plonger dans le pot. Il recueillit consciencieusement chaque dernière trace de gelée rosâtre contre le verre. Avec une lenteur infinie. Puis son regard s'arma en harpon, pétillant de cruauté.
« Je suis sûr que Ryuzaki adore ça. Quand tu le supplies. »
Blanc.
Pardon ?
Rire glacé irrépressible qui se fit brutalement rattraper, éteindre. Par une image.
Mes yeux écarquillés.
Beyond passa un genou par-dessus un accoudoir, gloussa.
« On dirait que ta mise à jour lague, mon poussin. »
La douleur vrilla ma vue, je plaquai un poing contre mon front. Frémissement des tendons, comme pour retenir la migraine qui écrasait mon crâne. Flots d'images, de sensations. De s… de sen… senti…
Respiration haletante.
Non.
Non non non non non.
Impossible.
C'était… impo… ssible.
« WindowsK rencontre visiblement un problème et va devoir redémarrer, merci de vous procurer le patch correctif avant votre prochaine tuerie de masse. » ricana-t-il. L'écoutais pas. Main qu'il agita devant mes yeux. Vide, je me sentais vide. Vide et trop plein de sent–
Nausée en plein chavirement.
Beyond attrapa mon menton, le poussa à droite.
Voyais plus rien.
Blocage sur une seule chose. Images. Visage.
« Rougir ou pâlir, il faut choisir, mon poussin. » Éclats évanescents, tourbillonnants. « Supplie-moi, et peut-être que je te rendrai amnésique à nouveau. »
Dans la clarté violente et les cris, j'étais immobile et seul, attaché. Restriction totale de mes mouvements.
Regard fixe, droit vers le plafond, loin du morceau de Death note à mon tibia. Pensées concentriques, aimantées par le détective alors que je ne voulais que m'en dépêtrer, trancher, amputer tout.
Je réclamais davantage de hurlements, de brûlures. Qu'ils viennent. Qu'ils viennent me faire oublier, m'inonder de douleur et me maintenir éveillé sous les coups. La privation de sommeil n'était rien. Rien face à ce visage.
J'étais tombé aussi bas.
Successions d'images tapissant mes rétines qui me harcelaient d'une réponse atroce. Infiniment sale.
Rire nerveux, paniqué qui enflait dans ma poitrine. Je ne pouvais pas avoir envie –
Ça ne pouvait pas arriver. Je le refusais.
Déferlement sensoriel du premier baiser qui me claqua entre les dents comme un élastique. Honte cuisante, infernale. Il y avait eu d'autres b- Dessous, c'était l'invasion, un maelstrom que je ne pouvais empêcher, les sensations cycloniques me creusaient… d'un manque trop profond. D'une envie… sale.
C'était le mot, sale.
Toiles dégueulasses des sen… souvenirs à cacher, à faire mourir dans d'autres regards que le sien.
Pourquoi. Pourquoi est-ce que ça ne fonctionnait pas.
Torture.
La douceur de ses lèvres et la chaleur de ses cuisses sous mes mains supplantaient tout.
Torture.
« L, si tu veux m'arrêter, arrête-moi. Maintenant. »
Censure.
La trahison abjecte rampait au plus profond de ma chair. Je me sentais mal, terriblement mal.
C'était écœurant. Avilissant.
Faible.
Fermais les yeux.
L'affolement heurtait à l'unisson de tout mon corps, un affolement que Beyond ne pourrait jamais provoquer. Viscéral.
« L, si tu veux m'arrêter, arrête-moi. Maintenant. »
Voulais me cramer les neurones.
Soudaine, la foudre me pressura au tranchant d'une pensée. Mon malaise se fit absolu, découpant mes peurs aux contours d'une silhouette électrique.
Et si L m'avait manipulé dès le début ?
Et s'il ne l'avait pas fait ?
Les câbles électriques qui avaient remplacé la main s'éloignèrent. Je toussais sans pouvoir m'arrêter, la gorge écrasée. Manque d'air terrible. Malgré la poitrine soulevée avec frénésie, je n'arrivais pas à retrouver mon souffle. Pensées emmêlées, bousculées.
Beyond enfouit sa main dans mes cheveux, me traîna vers la baignoire. Tête brutalement écrasée contre la fonte émaillée, rebondissant vers l'arrière. Jambes vacillantes sous la poussée, mon crâne pulsant de souffrance. La pièce se renversait, flottante dans le feu de mes sens. Genoux coupés. Je m'effondrais, alors que tout se retournait, se noyait rouge. Arrivai plus à respirer.
« Alors, où est le deuxième cahier ? »
Les mots s'alignaient trop difficilement dans la valse de mon crâne. Regard frondeur qui l'envoya clairement se faire foutre à travers le rideau flou de ma vision. Lovée dans le bourdonnement emplissant mes tympans, sa voix battait le métronome factice de mon exécution.
Son visage tangua, défiant les lois de la physique à la ligne retorse de ses dents.
Arrivai plus à respirer, à bouger. Les muscles de mon cou trop endoloris d'avoir été broyés, massacrés.
On me jeta dans la baignoire, en tirant ma jambe de côté pour qu'elle reste au sec. Voulus remonter, mais des bras me plaquèrent au fond, m'empêchant de bouger. Remous du liquide qui me brûlaient atrocement la peau dans le chaos de mouvements avortés. Yeux étroitement fermés. Concentrer toutes mes forces à me débattre, échapper à la violence de ces mains.
De l'air. De l'air.
Et ce n'était pas de l'eau dans cette putain de baignoire. Vinaigre, sel, citron, essence, mélasse ? Ça entrait dans mes poumons, dans ma bouche et je ne pouvais pas remonter. La panique m'asphyxiait avec une acuité bordélique. Ralentissement accéléré des secondes qui m'aspirait, figeait mes gestes. Et, ma conscience sur le fil, dévidait un visage, toujours le même. Poignée de mots qui noircissaient.
Le liquide filait dans ma gorge et mes pensées s'enfuyaient.
Tout se fana, s'éteignit.
Alors, des mains agrippèrent mes cheveux et m'extirpèrent… à peine senties. Tapotements sur mes joues, peut-être, puis une claque me tordit le cou. Once de réalité retrouvée dans l'explosion sur mes rétines injectées. J'aspirais l'air comme je n'avais jamais rien dévoré de ma vie. Frénésie totale. Et je n'arrivais même plus à le respirer.
Sa voix qui me parvenait à travers une distance épaisse. Il n'était qu'une tache sur mes iris.
« Le cahier ? Où est-il ? »
Cracher le liquide qui était entré dans mon œsophage en train de brûler. Me retournai, déversais sur le sol ce qui me noyait les bronches. Tousser. Repris un peu d'air à travers les hoquets de douleur, d'inspirations, expirations. Tellement inefficaces. Je me redressais vers lui, secoué par les crachotements.
Haine glacée ma réponse pour Beyond.
Vivement, sa main s'enroula autour de ma trachée, rejointe par sa jumelle. Beyond me vola mon souffle, presque directement contre la bouche, pressant. Pressant. Je ne faisais rien pour ma défense, ma promesse de fer au coin des lèvres sur une ombre de sourire. Létale. J'y gauchis l'arrogance et la certitude crâneuse qu'il ne me tuerait pas maintenant. Et que la réciproque serait fausse.
Son ricanement s'élevait entre nous alors qu'il chiffonnait mon larynx entre ses mains. Son visage imprécis se nervurait de ténèbres tissées et je me sentis partir, la carotide sous ses doigts. Il susurrait des paroles que je ne comprenais plus au sucre d'une respiration, d'un baiser collant de confiture.
Filet d'air qu'il laissa soudain s'écouler dans ma gorge. Quelques secondes, quelques instants nécessaires pour récupérer.
Dès que ce fut fait, on me poussa, m'écrasa la tête dans le bain, pour que je ne remonte pas sous la poigne. Les doigts s'enfonçaient dans ma nuque, me plaquaient le visage au fond, en cognant la paroi. Cerveau qui tournait dans une gangue désordonnée de mouvements et d'impuissance. Plus de souffle, déjà. L'oppression rageait, m'agitait, me terrifiait. Je me vampirisais, me délitais dans cette mixture atroce et, vite, il n'y eut plus rien. Que le vide.
Quand on m'arracha à ma prison acide, je ne m'en rendis pas compte. Juste la voix de Beyond, flottant quelque part. On m'administra une paire de baffes, une autre. Ma vision trop trouble pour le distinguer, mais sa main s'était fermée autour de mon visage en feu. Même mes rétines pleuraient d'irritation.
« Laissons de côté le cahier, pour le moment. Tu vas avouer autre chose pour moi, mon poussin. »
Presque caresse du bout des phalanges devenue compression atroce, à faire hurler le silence. Je sentais mon larynx ployer.
Et l'enfer liquide m'enveloppa de nouveau dans son asphyxie.
L'alternance de noyades et d'étranglements ne s'arrêtait pas.
Encore.
Encore.
Je ne connaissais pas cette pièce exiguë, dallée de plaques sombres et de béton. À peine assez de place pour une table qu'on avait flanquée de deux chaises, c'était une salle d'interrogatoire.
Toussai. Explosion de pics à blanc dans la gorge, résilles noires qui me passaient sur les rétines. Difficile de rester concentré : attention qui perdait en acuité, revenait. Beyond tapota le dossier de ma chaise, une séquence familière de rythme, cognée avec les ongles. Ses cheveux me chatouillèrent quand il vint effleurer mon cou, attisant les contractures des muscles complètement mâchés. Le simple fait de respirer, déjà, me foudroyait les mastoïdiens, hyodïens. Mon souffle chuintait entre mes lèvres, plus rapide au contact de Beyond. Finis quand même par comprendre qu'il essayait d'ajuster mon col pour dissimuler les traces de strangulation autour de la trachée.
Toussai pour ne pas rire.
Il pouvait faire ce qu'il voulait avec ce col, ça ne changerait rien à la visibilité du reste. Les marques, le sifflement de chaque mouvement thoracique remettait les aveux en cause, aussi simplement que ça.
Beyond avait posé un trépied dans un coin, avec une caméra. Deux caméras rien que pour moi, donc, en comptant celle du plafonnier.
Les sangles me comprimaient contre le dossier et le « bain » ne faisait que piquer chaque coupure à l'air libre. Mon bras gauche n'était qu'un élancement continu de souffrance, amas de viande martyrisée, sans mots. Refusais de regarder le résultat.
Il boucla la dernière attache pendant que je m'accrochais de toutes mes forces au semblant d'énergie que palpitait mon orgueil, me faisait tenir les yeux ouverts.
Le tueur pouffa et ses doigts tapotaient la table, toujours la même série, rythmique. Ongles frappant le bois, huit, pause, six, pause, crescendo loupant le majeur puis –
« La couleur naturelle des cheveux fait ressortir tes plaies, c'est tellement merveilleux. Profite des spotlights. »
Frémissement de sourire ravalé.
Il orienta la caméra vers moi.
Mes lèvres se fendirent aux commissures avec une arrogance pointue, brillante. Maîtrise totale de mon jeu... et du sien. Lui frétillait d'excitation, avec une inconscience qui patientait pour que je la fasse agoniser.
« Cher public, bienvenue dans notre quotidienne. Nous saluons Ruyzaki, notre auditeur favori. »
Poignard d'un regard tranchant que je lui renversai, sans répondre. Il attendait, je ne disais rien. Ma jubilation piquait à voir son énervement grimper pour la première fois quand j'étirais un peu mon temps de réaction, pas trop.
Je déclinai avec obligeance mon identité puis mon âge en consonnes sifflotantes et gémissantes, papier de verre écorché. Il me l'avait arraché entre des simulations de noyades et d'étranglements, alors, comme convenu, l'aveu arriva. Miel onctueux de vérité trop retenue sous des traits impassibles.
« Je suis Kira. »
Je suis Kira.
Le silence se feutrait, écrin de temps et de révérence, couronne de mots.
Pas d'émotions.
J'offrais un contraste total avec Beyond et son visage allumé, vibrant de fascination. Il se pencha, ondoyant, et son timbre portait une gravité étrange lestée de tout ce qui était tu.
« J'ai tellement rêvé ce moment, et tu es là, Kira, enfermé avec moi. »
Tournais la tête vers lui d'un mouvement fluide et lent. À le cadenasser dans les glaces absolues de mon pouvoir.
« Beyond Birthday, c'est toi qui es enfermé avec moi. »
Il réprima sa réaction, mais je le vis : ce frisson au creux de son iris. L'atmosphère venait de changer, de façon subtile. Mes lèvres se fuselèrent, exaltation hautaine. Prédation dans toute sa féroce élégance. Alors, j'articulai une phrase. Une seule.
Et je bus l'inquiétude à même son regard.
Blême, il arracha le morceau de papier collé à mon tibia, sous le pantalon.
Sa silhouette tournoyait sur les murs et se multipliait. Beyond… ou L ? Je ne savais pas, plus. C'était pourtant la voix du détective que j'entendais. Ses insultes, son indifférence, son mépris, dégoulinant des haut-parleurs directement dans mes rêves. Et je ne faisais plus la différence entre ce qui était vrai et ce qui ne l'était pas. Les deux se remplissaient de cette douleur sourde, de tous ces mots.
C'était des enregistrements, je le savais. Je voulais le croire. Des morceaux d'anciennes disputes, conversations où il m'accusait d'être Kira, où il me disait sa haine.
M'agitais dans tous les sens, incapable de me boucher les oreilles.
Un ballon rouge était collé au plafond.
Puis deux.
Trois.
Symboles de ma peur viscérale que tout soit réel qui s'alignaient au-dessus de ma tête.
Me narguant.
Quatre ballons.
J'avais froid.
Le visage de L se pencha sur moi, orné d'un adorable sourire en coin.
Je fronçai les sourcils, comprenais pas. C'était … impossible ?
Main droite tremblotante qu'il laissa caresser son visage, sous l'œil. Pas de poudre grise sous mon pouce.
« Tu as l'air perdu, Raito-kun.
— Je sais que tu n'es pas lui.
— C'est beau de croire en ses rêves. » Petit rire. « Je n'ai jamais cru en ton innocence et tu as vraiment pensé que j'étais attiré par toi ? Tu es complètement à l'ouest, Raito-kun. Mon… quoi… premier ami ? Tu as marché, tu as vraiment marché ? Oh, tu as été parfait. »
Il susurrait mes peurs avec gourmandise, à quel point il me trouvait haïssable, à quel point il m'avait manipulé pour débusquer Kira. Chaque phrase qu'il avait pu me dire se trouva assortie d'un double sens, d'une double vérité que je refusais. Mon manque de réaction ne l'empêchait pas de continuer.
Enfin, ses cheveux effleurèrent mon cou et les traits de L se mirent à se décaler, les lignes structurantes se modifiaient.
« L'hypnotique fonctionne encore mieux que prévu.
— Tu n'es pas L.
— En es-tu sûr ? C'est là toute la question, chéri. »
Frémissements de dégoût et de froid à chaque effleurement. M'arracher la peau, je voulais m'arracher la peau. Il prenait son temps, avait gardé le visage pour la fin. Sa langue glissa sur mon front, ma pommette, plusieurs fois, nettoyant avec application. Descendait sur le cou. La révulsion me recouvrait, me démangeait, me fourmillait. Cerveau qui se mettait à flotter par moments. Un état second et cotonneux se tissait à travers l'incandescence de chaque douleur.
Tousser, même respirer était atroce.
Ma gorge… me noyer dans une baignoire de gelée à la fraise n'aurait pas dû provoquer des effets aussi violents. Litres de cette horreur qui m'emplissaient encore les poumons malgré tout ce que j'avais recraché. Atrocité de la texture gluante et épaisse que je sentais encore me poisser le corps entier. Les perceptions éclatées et suffocantes de la scène encore trop vives : mes gestes perdus, la confiture qui passait les barrières, s'engouffrait pâteusement sous mes paupières, dans ma bouche.
Les dents de Beyond me ramenèrent à l'instant, mordillant la carotide. Glapissement de douleur et de surprise presque hurlé. Souffrance écartelant ma trachée, d'une vivacité incroyable. Incohérente. Impression qu'un truc m'échappait.
Satisfait, il se plaqua durement pour profiter des dernières gouttes de sucre sur la peau, revint titiller la veine de sa langue. Il en comptait les pulsations, se délectait de l'accélération.
Contenir la peur.
Je n'y arrivais pas.
Quand il s'éloigna, il n'y eut plus que le chuintement de mon souffle, parcourant l'air en bas voltage. Depuis quand ? Pouvais pas bouger à cause des sangles.
Risquai un regard vers mon bras gauche, hésitant. Nausée immédiate. Je détournai la tête de cette viande rougeoyante qui dégueulait, sanguinolait sur toute la chair déchirée et béante. Les fibres musculaires à vif avaient craqué de partout, charpie de couleurs et d'épiderme massacré. Au creux des perforations du cutter, les veines palpitaient à travers les lacérations.
Sueur sur mon front.
Je n'avais presque plus rien à vomir.
Le bruit de pieds nus accompagna son retour et stress grimpa en flèche.
Me crispai d'instinct à un contact, mais ce n'était qu'un filet d'eau tiède. Le peu de gelée qui n'avait pas été léchée par Beyond dévala mes vêtements, mon épiderme. La sensation de saleté, elle, ne partirait pas.
Sa main douce passa dans mes cheveux, à faire mousser un produit quelconque, puis le rincer. Gentillesse identique quand il me forçait parfois à avaler quelques cuillères de nourriture droguée, pour compenser mon refus d'ingérer tout le reste.
Dans ces moments-là, cette main n'était plus celle qui m'étranglait et me cognait contre un fond de baignoire remplie de confiture, d'essence ou de chocolat, elle était attentionnée. Effrayante.
Cheveux dégouttant l'eau en petits tapotements irréguliers. Ne pas bouger le moindre muscle, un raidissement parfait ne lui donnerait pas de prétexte. Son souffle sur ma nuque rendait les sifflements de ma gorge plus sonores. Obsession de sa présence, planante. Ma peau se hérissait dès qu'il y passait les doigts, les emmêlait dans les cheveux. Mes mèches coupées tombaient … bizarres. Aucune trace de teinture noire. La confiture ou l'essence n'était pas assez acide pour attaquer la teinture.
Ma perception était-elle à ce point détraquée ?
Depuis combien de temps étais-je ici ?
L'angoisse que je muselais de mon mieux n'était qu'un animal en cage qui se débattait.
Autour, les lames tranchaient avec rapidité, dextérité, me chargeaient l'épiderme d'une crainte lourde et électrique.
« Je ne suis pas rancunier, tu as de la chance, Lalalaito. Sur une échelle de chaton à chocolat chaud, je me situe plutôt vers le marshmallow du lundi.
— Je me situe profondément à va te faire foutre. Forfait hebdomadaire. »
L'acier glacé claqua puis glissa mes cervicales. La menace implicite, pourtant insuffisante l'adrénaline me lâchait, elle aussi.
Tout me lâchait.
Un éclat de son gargouilla, ravi. « Quel sale caractère. » Ma tête dodelina, attrapée dans sa main.
« Une vraie tête de cochon. Ça fait deux jours depuis la dernière fois que je t'ai autorisé à manger et à pioncer. Peut-être cinq, tu as pu t'en rendre compte ?
— Ou trois heures. »
Me contractai à sentir claquer les tendons dans les omoplates quand il ralentit ses gestes, glissa dans mon oreille :
« Va savoir. Tu es avec moi depuis des mois, et, au fond de toi, tu le sais. Fou comme le temps passe vite quand on s'amuse. – Lèvres qu'il retroussa sur des canines. – Tu sais ce qu'est le bromure de pancuronium ? »
Une sensation froide dans mon coude, un pincement. Je baissai le nez sur la seringue fichée dans le creux de l'articulation.
Déglutis, me forçais à rester impassible.
« Curare non dépolarisant, utilisé notamment dans l'injection létale avec du barbiturique et du chlorure de potassium.
— Paralysie des muscles, entre autres réjouissances. On utilisera du barbiturique une autre fois, sois pas déçu. »
Bouffée de haine pour le pouce ourlant ma joue.
Crachai la provocation entre mes dents.
« Profite du spectacle. Bientôt, tu testeras les trois sur une jolie chaise, avec un peu de chance, ils se planteront dans le dosage du potassium. La souffrance sera plus longue, la mise à mort plus réussie. Il faut dire que tu ne mérites certainement pas plus d'attention ou d'égards que de crever dans une pièce crasseuse, oublié de tous. Insignifiant jusqu'au bout. »
Tic dans sa joue qui ne fit pas varier son sourire, il appuya sur la seringue et le produit coula mes veines.
« Cocktail maison. Tu vas avoir tellement mal que tu voudras t'arracher les tripes, mais que tu ne pourras pas bouger un seul muscle… » Il ajouta sur un éclat de rire à moitié mangé de cheveux, à moitié déraillant. « Je suis peut-être rancunier, finalement. »
Peu à peu, mes membres se firent lourds. La peur inutile galopait mais la lutte était perdue d'avance. Charges d'épinéphrine déchoquant les muscles, en vain. Mes bras immobiles ne répondaient plus.
Beyond se pencha alors pour me mordre l'oreille, sadisme caressant.
« Il ne te cherche pas, il s'en fout. L te balançait juste au bout d'une chaîne en attendant de te balancer au bout d'une corde. »
Voulus articuler une réponse, mais mes lèvres s'agitaient à peine. Arrivais juste à respirer.
Sa saloperie me faisait trop de mal.
Je ne sentais plus rien et je ne pouvais plus bouger. Mon cerveau avait été retranché de tout, encagé. Malgré la rage, je n'étais plus qu'un sarcophage de chair.
Alors, le brasier s'enfuit depuis l'aiguille, enfla mes artères en météore. Rivières de flammes en tsunami déferlant.
Mon corps entier avait été jeté en l'enfer. Et je ne pouvais même pas me tordre de douleur.
La tige tomba et son fracas résonna dans la pièce trop vide, m'arrachant un sursaut. Elle rejoignit des spatules, pieds de biche et autres objets, jetés au sol après utilisation. À l'orée de mon champ de vision, Beyond farfouillait dans un amas d'instruments, enjambait, passait d'un côté à l'autre sans cesser de fredonner.
Il s'approcha, tournant et retournant un tison dans ses mains pâles. Sa langue se darda dans l'air, au-dessus de mon visage, serpentine.
« Hmmm. Je la sens qui chante sur le bout de ma langue. Elle me supplie de te découper, tu l'entends ? Tu l'entends chanter ? »
Arc de métal accrochant la lumière, la frappe suivante me coupa le souffle. Directement sur les côtes. Les coups pianotaient mes jambes, mes bras, mon corps comme une pluie.
« T'abîmer… un peu… beaucoup… à la folie. »
Flaques d'ecchymoses s'étalant, se mélangeant en couleurs malades. Les instruments défilaient, je retenais mes cris, je retenais tout. Mon épiderme qu'il teinta avec patience d'un dégradé rougeoyant et bleu, le pinceau changeant. Il testait la vitesse de réaction, la couleur, l'angle, la forme laissée sur la peau. Ses commentaires critiques sous les impacts que j'ignorais, chair fleurissant presque immédiatement de pétales malsains. Quelques coupures suppuraient sur les hématomes.
Valse de son visage sous mes yeux, entre les coups, alors j'avais peut-être imaginé cette phrase-là, la chanson qu'il fredonnait, rythmant les cinglements sur le tempo.
Words are gonna bleed from me and I will think no more.
Un bac d'eau glacé me rappela à l'ordre. Flagrant délit de perte de conscience, il allait me punir pour ça.
Beyond me faisait l'effet d'une ménagère s'apprêtant à découper un poulet. Peut-être à cause du tablier à fleurs et les fleurs dégoulinaient rouges sur le tablier, déjà.
Des quelques incisions, je ne sentais presque rien, sinon le pincement négligeable. Sinon la langue, gourmande, roulant sur les déchirures. Et les hématomes battant sous ses papilles.
« On dirait que les données changent, tic tic tic. Elles toquent, toquent à sa porte et défilent, refilent. » Et, de la pointe émoussée d'un pied-de-biche de tapissier heurta ma cuisse. Toujours la même série, huit coups, puis la pause de trois, six… puis…
Ses doigts s'enfoncèrent dans mes mâchoires, et, à vrai dire, je ne le sentis pas. La lueur enfla son regard.
« Tu n'as jamais compté, pas une seconde.
— Non.
— Tiens, ton premier mot depuis des heures. Non, mais tu as raison, c'est vrai. Il n'y a que Kira qui compte, alors… juste pour ça, tu as dû compter toi aussi. Un peu. En passant. Comme moyen d'accès.
— Rien de ce que tu pourras dire ne m'atteindra, mais si ça t'amuse de perdre ton temps, essaye.
— Tu te mens tellement que c'est la chose la plus divertissante qu'il m'ait été donné de voir. J'ai payé ma place à ton spectacle. Pour chaque goutte, j'ai payé ma place.
— Ta folie te fait perdre toute logique.
— Tu penses que … — la tête s'inclina — oh, tu croyais qu'il t'appréciait, Lightlightlight. Comment quelqu'un d'obsédé par Kira pourrait penser un peu à toi autrement que comme, au mieux, un pantin ? Tu n'es rien, rien du tout. Tu n'existes même pas. »
Son sourire craqua sa bouche.
Dans ces moments-là, je pouvais la voir, l'immense fissure qui traversait son visage. Sa déraison comme un impact dans son front, dans son crâne, rayonnant de fêlures. À travers, quelque chose flambait, suivait le réseau de crevasses jusqu'aux iris, rouges pulsatiles.
L'image se voila, disparut. Où était-il, d'ailleurs ? Où était Beyond ?
Plus personne.
La question se mêlait en mélasse de pensées et de fragments. Perdais pied. Ma tête flottait et l'ombre s'habillait d'idées tournantes.
Il y eut un bruit de cliquetis et la porte s'ouvrit.
Une silhouette, d'abord, qui avançait. Noirceur percée d'une faible lumière, balançant chaque enjambée pour se lover à ses pommettes. Ma respiration s'était bloquée depuis longtemps. Mètres au tambour de mon cœur battant qu'il avala au pas de course. Panique à son visage.
Ce visage.
Son visage.
Pas une imitation, pas un rêve. L était bien là, en face. Agenouillé à ma hauteur.
« Raito ! »
C'était lui, c'était lui, ses mains autour de ma tête, sa voix. L'aurais reconnu entre mille imitations de Beyond, entre mille. Je dévorais son expression soulagée, égratignée de stress. C'était si inespéré, après tout ce temps. Aurais voulu le toucher, lui dire à quel point il m'avait manqué. Le soulagement me relâcha de toute tension, élastique enfin déchiré, d'un coup. Je laissais enfin tomber les retenues psychologiques, les murs psychiques. Me laissais éprouver réellement, ressentir le manque, la douleur. La fatigue.
J'étais à bout, cette réalité m'attrapait dans son regard et n'importait plus. Parce qu'il était là. Parce que tous les propos de Beyond m'avaient fait trop mal.
« J'ai failli attendre. »
Filet de voix presque pas audible, récompensé par un demi-sourire, remuant l'urgence de sa présence. Besoin viscéral et hurlant, trop contenu. Ses doigts s'activaient déjà autour de la sangle qui compressait ma taille.
« Ne parle pas, je me dépêche, il pourrait revenir. »
La boucle métallique sauta quand il tira sur le cuir de l'attache pour l'enlever. Brusquement, il serra la sangle de plusieurs crans supplémentaires, me coupant la respiration. Puis, il sourit.
Stupéfaction catatonique.
Arrivais pas à faire le point sur ce qu'il venait de se passer. Regardais son sourire s'élargir cruellement, me faire saigner plus que n'importe quoi d'autre.
Un cauchemar. Un cauchemar. C'était un cauchemar.
Alors, je pris seulement conscience de l'avertissement résonnant sous mon crâne. Depuis le début.
« Surpris, Raito ? Tu es intelligent pourtant. » La voix que j'adorais se fit basse, murmure susurrant ourla le velours cruel de ses lèvres. « Tu es tout ce que je hais le plus au monde. »
L avait attrapé une barre de fer.
« Ton père avait raison, je te manipule depuis la première seconde. C'était facile, mais tellement looong. Chaque partie d'échecs, chaque seconde, chaque baiser était d'un ennui profond, mortel. En vérité, sans Kira, tu es tellement indigne de mon intérêt que c'en est offensant. Comme si tu pouvais compter face à lui. Comme si tu étais important … non, non, soyons sérieux. Tu étais vaguement divertissant, tout au plus. Un jouet pour passer le temps. » Éclats de voix venimeux, enregistrés avec horreur. « Mais la date de péremption est arrivée, tu ne sers plus à rien. »
La barre tourna, me cogna le bras en ondes sismiques. Paralysie qui me collait à ses iris.
Les ondes de choc me morcelaient. Puis un autre coup heurta ma cuisse.
Les impacts me criblaient et je restais figé sur son visage. Sur le plaisir étincelant ses traits. Le plaisir, il prenait son pied à me cogner de toutes ses forces. Ça me tordait les entrailles.
Les coups faisaient trembler mes mains. La droite. La gauche ne répondait plus depuis longtemps. Impacts qui creusaient dans mon esprit, qui me creusaient de partout.
La douleur plus profonde que tout ce que Beyond pouvait me faire endurer, tout était vide.
« Comment as-tu pu croire que je te faisais confiance, que tu comptais ? Tu as cru que je pouvais… t'aimer ? Il faudrait que je sois fou. »
Et il rit, enroula sa main autour de ma gorge pour serrer la carotide dans ses doigts.
Vide, j'étais vide. Et écartelé à la fois.
Souffrance indicible.
Quand il arrêta, il ne restait aucun centimètre de peau qui ne soit rouge, bleu, violet.
J'étais en morceaux entre ses mains.
Et rien ne retenait ma chute.
Les heures se succédaient en litanie collée. Alternance de Beyond, de L dans ma cellule. Parfois, j'avais le droit d'effleurer les cernes. Le maquillage poudrait mes doigts de gris et je savais que c'était Beyond. Parfois, il n'y avait rien.
Des heures, des jours, j'étais incapable de le dire. Sortirais jamais, c'était clair. Aussi clair que son dégoût, que son mépris.
Une ou deux fois, j'entendis une voix familière, une voix… je n'arrivais pas à savoir à qui elle appartenait. Elle s'ajoutait simplement à la somme des perceptions dont je me foutais.
Le plafond de la cellule était collé de ballons à hydrogène. Des ballons rouges. Au bout des fils, des cœurs poinçonnés d'un hameçon balançaient, flottaient, visqueux et mous.
Indifférence pour le sang froid coulant parfois sur mon visage.
Soudain, L fut là. Depuis le début ?
Voulais rien dire, « depuis le début ».
Il me regardait, me clouait sous les poignards de ses pupilles.
Plus aucun sens à rien.
Son visage en surplomb se détachait sur le fond morbide. Et je ne pouvais pas m'empêcher de le trouver beau, magnétique. Et je ne pouvais pas m'empêcher de penser qu'il me manquait, qu'il y avait cet abyme dans mon ventre, pour lui.
Mangeais plus. Dormais plus du tout.
Sa douceur dans mes rêves, ses lèvres sur les miennes étaient atroces. Pouvais plus déterminer si le cauchemar avalait le réel ou inversement, ça m'indifférait.
Une lueur amusée filtra le regard noir.
Trop mal pour hurler.
Le besoin de pleurer que j'enterrais aux tréfonds. Plutôt m'arracher les tripes et les lui donner à bouffer.
Aurais voulu cacher mon visage dans mes genoux repliés, mais le détective ne l'entendait pas ainsi et força les genoux à s'ouvrir, me tourna sur le ventre. Bruit des sangles. Poids soudain.
J'avais décidé de ne plus penser. Jamais.
L venait de placer la barre de métal sur le bas de mon dos. Il attrapa mon bras droit, le plaça vers l'avant. Et il força les articulations de l'épaule vers l'avant, encore et encore, l'angle impossible craquait tout.
« Les gens s'évanouissent de douleur assez rapidement. » Contre mon oreille. « Tu es un monstre, Raito. J'avais raison, je l'ai toujours su. Et ça me rend heureux. »
Le reste de ses paroles reprenaient les mots du dossier, les insultes.
Je te hais.
Je te hais.
« Tu n'es rien pour moi. Tu ne seras jamais rien. »
Je te hais.
Je te hais.
Je te hais.
« Je te hais pour ça, pour Kira, plus encore que pour tout le reste. »
Les articulations se disloquaient lentement sous ses poussées.
De côté, j'observais L et mes rétines se voilaient sous la douleur, gravissant les paliers. Presque insoutenable, rongeant le fil de mes pensées. Les contours de sa mâchoire se brouillaient, ses cernes dégoulinaient bizarrement. Sa face s'était redéfinie, restructurée sur la moitié gauche. Son œil pleurait en taches sombres et la pommette ondulait en amas de fibres. Le visage de BB se composait à demi, mêlé, démêlé dans un autre. Les deux moitiés, L et Beyond, s'agglutinèrent en reflet miroir, mouvants et cotonneux. Elles sourirent et se fondirent en coups de pinceaux délavés, découlants. Panachées jusqu'à ce que je puisse plus les séparer.
Alors, l'insupportable souffrance m'emporta dans les brumes de l'inconscience.
Mourir.
Oui, mourir serait presque un soulagement.
L'éclair.
Décharges atroces de souvenirs, me sciant le crâne, littéralement.
L'orage roulait sa fureur dans la nuit. Le calme impeccable de la chambre s'étirait comme une opposition saisissante au tumulte.
Le cahier ouvert sur le bureau m'attendait et il était déjà tard. Éclair. Mon regard se dirigea vers la fenêtre, machinalement.
Un grondement sourd cingla l'air.
Une stature immense et décharnée, à la découpe sauvage de la foudre apparut.
Hurlement instinctif alors que je tombais en arrière. Mes jambes ne tenaient plus, cédées. Afflux de stupeur et de panique dans les veines.
Nuit brutale qui tomba, avalant la silhouette.
Aveuglement aussi terrifiant que soudain, le noir opaque me cognait les pupilles. Mes mains qui se crispaient par terre, convulsivement, à la recherche d'un ancrage, n'importe lequel. Respiration erratique qui résonnait lourdement et tous mes autres sens semblaient affûtés. Guettaient le moindre accroc.
Tâchais d'ordonner mes pensées, de les coordonner avec l'image. L'image.
Ce… montre. Un rêve. C'était un rêve. Un mirage, une illusion…. un… Je détaillais ma chambre avec angoisse. Aussi rangée, aussi normale que d'habitude. Puis le coin gauche de la pièce qui –
Raté cardiaque.
Figement.
Deux yeux me fixaient. Deux yeux jaunes de prédateur.
Un éclair trancha, collant l'ombre démoniaque sur les murs d'un corps efflanqué autour des yeux miroitants. Hurlement muet, cette fois, coincé dans ma gorge, paralysé.
Pas un rêve. C'était là, dans ma chambre.
C'était là.
Un putain de cauchemar devenu chair. Squelette gothique et gigantesque bardé de plumes. Face de tête de mort.
Ça me regardait.
La grande bouche noire s'ouvrit sur des crocs de requin, démesurés.
Mon dos tomba contre le mur, arrêt brut de la déferlante de pensées. Cœur cavalant ma poitrine.
Ça parla et la voix rugueuse se confondait dans les roulements de tempête, dehors. La pièce chavirait, se zébrait en succession de noyades blanches et de flashs d'encre.
Dieu de la Mort. Dieu de la Mort.
La créature était réelle. Elle avançait.
Un Dieu.
Un Dieu qui était un Monstre.
Souffle profond, je tendis ma main vers le dossier de la chaise. Appui, pour me redresser comme la reprise de contrôle, avec ce contact sous les doigts. Souffle. Assurance d'un sourire que je plaquais à mon visage, armure face à l'impossible qui prenait vie. Pas la première fois, après tout.
« Je t'attendais, Ryuku. » Surprise glissant la face ricanante. Ça pouvait donc être surpris ? Intéressant. Rythme-mensonge, de ma voix, miel des mots sur un léger sourire. « Je n'avais plus de doute sur la réalité de ce Death Note. Mais à présent, je vais pouvoir agir sans aucune hésitation.
— Je vois… toi tu es… surprenant. Le cahier est déjà tombé plusieurs fois dans ce monde, mais tu es le seul à avoir tué autant de tes semblables en seulement cinq jours. »
Mon dos se couvrit de sueur : il savait.
Il savait tout.
Muscles contractés dans l'attente du Châtiment.
L'ombre du Dieu envahit les pages du cahier, tentacules nocturnes à l'assaut du blanc, à l'assaut de toute lumière.
L'ampoule du bureau vacillait, si fragile face à l'intensité de ses ombres.
Je n'étais rien. Et j'avais commis la transgression ultime.
Regret sur ma langue, amer. Je me tournais vers le Death note, réprimais la peur avant qu'elle ne me sature. Rien n'était gratuit, jamais. Un acte entraînait des conséquences, j'aurais dû le savoir. Loi universelle.
Pour avoir tordu toutes les limites entre mes mains, le Châtiment m'attendait. Le Châtiment serait ma Conséquence.
Assurance vernie d'élégance, je lui fis face. Briller. Briller dans les ténèbres. Une toute dernière fois.
« Je suis prêt, Ryuku. Tu vas prendre mon âme ? »
Le Dieu se tenait dans l'entre-deux. Les contours farcesques de son visage se doraient de lumière. L'autre moitié perdait sa forme dans une flaque d'obscurité. Parodie d'humanité, or et ténèbres fondues à la silhouette infernale,
Il se tenait à la frontière de tout. À la frontière de mon néant.
J'avais un prix à payer. Il y avait toujours un prix à payer.
Alors, son ricanement guttural dévala mes vertèbres, hivernal.
Sourire creusé de crocs luisants. À s'élargir pour croquer mon entre-deux.
« Je ne te ferai rien. Le cahier fait partie de ton monde depuis le moment où il en a touché le sol. Autrement dit… il est à toi. »
Scène ensevelie sous le broiement de tant d'autres. Clé de voûte d'un ensemble d'images, de concepts, d'idées qui vinrent s'imbriquer, s'articuler autour. Arborescences multiples et entrechoquées, restructurées par les vagues mémorielles. Tout se bousculait dans une douleur monstrueuse. Appel hurlant de toutes les parts de mon être, appel irrésistible.
Soudain, Beyond émergea dans sa réalité, assis en face. Une clarté plus expérimentée depuis des semaines se répandait dans mon cerveau. Probablement des semaines. Je parvenais à réfléchir.
Nous étions dans une nouvelle pièce, encore et il me considérait avec une curiosité sans fond, jetée dans ses pupilles caves.
Boussole d'idées retrouvée comme si elle ne s'était jamais délitée dans un méandre de neurones.
Deux fois que je perdais la mémoire, c'était parfait. J'avais poussé le tueur dans ses retranchements à notre première rencontre pour cet instant. Mon test était validé : Beyond avait très vite cédé à ma provocation, très vite retiré le morceau du cahier, induisant une seconde amnésie. Il ne l'aurait pas fait si je risquais de perdre mes souvenirs de manière définitive. Il n'avait pas réussi à me faire avouer ce qu'il souhaitait, après tout, alors il allait retenter, maintenant. Sans se douter de l'avantage énorme qu'il venait de poser dans mes mains.
Ça avait marché, deux fois, pourquoi pas trois ?
« Kira, je t'adore, mais j'espère que tu seras plus coopératif. »
Il désigna la caméra portative, allumée.
Tout se déroulait à la perfection.
Beyond ricana, une cassette entre ses doigts, glissée dans le magnéto. « Petit cadeau pour Ruyzaki, tes hurlements, il va être ravi. Je prévois de te caresser les côtes ensuite, de les écaler comme un œuf. Peut-être avec un marteau ? Je crois que ça va lui plaire, aussi. »
Je remarquai la perfusion dans mon bras droit. Il répondit à mon regard interrogatif.
« Venin de fourmi balle de fusil, à très forte dose. Tu vas m'avouer tout ce que je veux après ça.
— Et tu veux le second cahier.
— On ne peut rien te cacher. »
L'ironie acide de son ton aurait pu me faire sourire.
Le venin de ces fourmis était classifié au haut niveau de l'échelle de Schmidt. Aucun doute, j'allais lui dire tout ce qu'il voulait. Les effets pouvaient durer six heures, selon la concentration.
« Alors, on danse, mon Kira, on danse ? »
Ses doigts tapotèrent l'aiguille avec excitation, enclenchant la dispersion du poison dans mes veines.
Aussitôt, la douleur me coupa le souffle. Intense, furieuse à tout éclipser. C'était comme l'impact d'un corps contre un capot de camion lancé à pleine vitesse. Tout qui se broyait dans la pression d'incendie, l'instant tournait en boucle. En boucle. Je me broyais contre le capot. Je me broyais.
Mes hurlements venaient du reptilien, de la survie pure, et je n'étais plus conscient de rien, à part ça. Que ça s'arrête. Aurais tout fait pour que ça s'arrête. J'avouais tout, tout ce qu'il voulait, le suppliais. Hurlais. Hurlais. Me tordais la colonne vertébrale.
Et il n'y eut plus de conscience du tout.
Les décharges de venin brasillaient encore mes nerfs. Mes cordes vocales déchirées, ma gorge tuméfiée, tout m'oppressait. Beyond avait le sourire du triomphe. Je lui avais dit, évidemment que je l'avais fait. Maintenant que j'arrivais à aligner deux pensées, j'avais autre chose pour la caméra, à faire passer pendant la conversation. Quelque chose pour la personne qui verrait ces images, plus tard.
« Merci. »
Sa voix ronronnait comme un chat satisfait. Et mon cerveau éclaté peinait à tout reconstruire.
Je m'étais mordu la bouche au sang, lacéré la paume droite de la main. Aucune importance.
J'avais parlé, mais j'avais encore un atout que Beyond ne collectionnerait pas. Pour gagner, je devais perdre la mémoire, encore un peu. Une troisième fois.
« Tu n'arrives pas à la cheville de L. Tu ne mérites pas son n'es rien de lui. »
Double provocation.
« Tu ne sais pas de quoi tu parles. Ne prononce pas ce nom. » Ténèbres sifflantes échardant ses yeux. Haussai un sourcil.
« Quel est le problème ? Tu m'accuses d'avoir été un reflet, une ombre, mais qui es-tu, toi ? Un double pathétique et mal fichu ? L est à un niveau tellement supérieur que tu ne pourrais pas y respirer une seconde. » Mes lèvres étirées lentement. « Il n'a aucune concurrence et tu ne tiens pas la comparaison. Il n'y a personne qui lui ressemble, personne qui ne mérite de se hisser à sa hauteur.
— Tu en parles comme si tu en étais amoureux. »
Éviscérai son visage du regard, refusai de laisser les souvenirs me submerger. Refusai de commenter le mot, stupide. À la place, j'arquais les commissures de ma bouche avec mépris, indifférence. Avec moquerie.
« Il n'y a que moi qui sois au niveau, alors tu désespères. Tu veux devenir moi, mais tu ne seras jamais moi. » Ombre de sourire pointue, savourant l'éclair de souffrance rouge à son visage. « Tu comptes t'acheter une personnalité d'ici les dix prochaines années ? Je te suggère le suicide, moins pénible pour tout le monde. »
Le poing dans ma mâchoire cogna l'os, mon crâne tourna. Malgré le tourbillon de mes rétines, je vis la faille, minime, ouvrir son œil. Beyond secoua ses phalanges. Ses trapèzes tiquaient de gestes, d'impulsions, les tendons saillaient la gorge. Quelque chose hantait ses traits. Finalement, il lâcha un rire. Un rire faux, strié de sa rancœur.
« Je devrais te remercier, Raito. Tu m'as montré qui j'étais vraiment et sans toi, je ne l'aurais jamais compris. » Il se pencha, posa un baiser collant de confiture. « Merci, chouchou. »
Son index tapota la musique. Je me figeai en entendant le rythme, ce n'était plus le même. Plus les huit coups, la pause de trois secondes, les six…
Secouais la tête, le sens m'échappait. Il tapa trois impacts, puis quatre, une pause de huit secondes, un crescendo de six…
Pourquoi ? Qu'est-ce qui avait changé.
Gourmandise goudronneuse remuant dans ses yeux.
« Oh, tu as entendu le changement. Ça n'arrête pas de changer. Je ne pensais pas qu'il puisse… Ryuzaki devrait se méfier de toi. Je devrais te boucler ici. »
Il n'avait pas le droit de maîtriser des éléments que j'ignorais. Il n'avait pas le droit de prétendre connaître L mieux que moi.
Mes yeux fendus en ligne mince, lui promettant l'agonie.
« L, Beyond. Des noms étranges. Pourquoi voudrais-tu lui ressembler ? Pourquoi est-ce que tu ne l'appelles jamais par cette lettre ? Pourquoi est-ce que vous vous connaîtriez si bien que ça ? »
Pourquoi est-ce que Watari les connaissait tous les deux ?
Le tueur me détaillait gravement.
« Ce n'est pas son nom.
— Ryuzaki non plus.
— Tu es jaloux ? »
Une satisfaction perverse piqua ses sourcils, ses lèvres et il inclina sa tête, pensif.
Je lâchai un reniflement dédaigneux, éclatai de rire en réponse. Jaloux, bien sûr. Et pourquoi pas amoureux. On nageait en plein délire.
Fil de ma cruauté aiguisé, pour ramener l'impudent à ce qu'il était vraiment. À sa vraie place.
« Tu ne suffis pas et tu ne suffiras jamais. Prends mon pouvoir, prends mon nom, tu ne seras qu'un intrus entre lui et moi. Un usurpateur. Au fond, si tu ne fais que copier les autres, L, moi... c'est parce que tu n'es rien seul. Tu es incapable d'être autre chose qu'une imitation parce que tu es insuffisant, profondément insuffisant. Tu n'es qu'un vide qui cherche désespérément une reconnaissance que tu veux voler et que tu n'auras donc, par essence, jamais. » Une vacillance s'emparait de ses traits. « Beyond… ce n'est pas un mot qui te correspond. Tu ne vas au-delà de rien, sinon du ridicule. On aurait dû t'appeler Near ou Almost. Tu ne seras jamais assez bien. Tu es insignifiant, pathétique et ça tu le sais déjà. Tu essayes, mais rien ne suffit à compenser ta transparence, ton absence d'identité. Tu ne seras qu'un creux hurlant sa faim d'exister et sa faim d'être comblé toute ta putain de vie de parasite. »
Souvenir classé et ressorti de ma mémoire récente.
Fulgurance brute, électrique.
Je formulais l'idée, répétais lentement les mots d'un autre.
J'espère pour toi que le fait de ne pas être mal baisé te conférera des capacités insoupçonnées en tant que cuisinier, gestionnaire et gardien de prison pour enfants et marmots déséquilibrés.
Flamboyance de mon regard sur lui, or liquide en fusion. Je savais.
Le papier à ma cheville fut arraché. Avec brutalité.
༻ Thirst ༺
Tête avachie sur la table. Quelques secondes de pause, yeux fermés, brûlants de fatigue. Savais plus à quand remontait ma dernière vraie sieste. Bâillement suivi d'un soupir mal contrôlé.
Refusais l'endormissement. Paupières battantes, je me redressai tout de même, replongeai dans les colonnes chiffrées, pour repousser une nouvelle fois les frontières des zones non fouillées.
Après l'échec de l'entrepôt, les pistes s'étaient enchaînées, toutes fausses, désespérantes.
Main passée dans mes cheveux pour les éloigner de mon champ de vision. Quelque chose de comestible avalé, maigre regain d'énergie. Mon sens du goût avait disparu quelque part dans la quatrième semaine.
La porte s'ouvrit sur un Watari au teint frais, le costume impeccablement repassé, chaussures vernies avec soin accrochant le soleil fade. Il déposa son plateau à côté de mon clavier, ramassa mes restes et les mouchoirs usagés.
« Bonjour, mon grand. Je suppose que ma recommandation de nuit de sommeil n'a pas été suivie.
— Si, si.
— Quel jour est-on ?
— Tu n'as pas demandé si j'avais dormi cette nuit. » Son regard sévère me faisait mal à la tête. « On est mardi.
— Faux. Vendredi. Tu dois dormir. Ou tu ne tiendras jamais la distance.
— J'aimerais ne pas le devoir. Ce n'est pas très charitable de ta part de sous-entendre qu'il me faudra encore longtemps avant de le coincer.
— Les coincer. Pourquoi n'essaies-tu pas plutôt de trouver la taupe ?
— Oh, oui, ça nous a si bien réussi jusque là. »
Le vieil homme s'assit sur un fauteuil, enleva des poussières invisibles de ses cuisses et déposa ses mains bien à plat sur ses genoux.
« As-tu besoin d'une meilleure motivation ? Je te sais versatile, mais je ne pensais pas que le fait de perdre Yagami-kun pendant si peu de temps suffirait à émousser ton intérêt. C'est une bonne chose, sauf en ce qui concerne les conséquences sur ta santé.
— Arrête de parler. Ça me fatigue.
— Cette fatigue n'est pas le pire. Tu ne t'es aperçu de rien lorsque j'ai échangé tes berlingots contre des morceaux de pomme. Et tu n'as pas fini ton chocolat chaud.
— J'ai pas envie de manger. Ni de dormir. Fous-moi la paix. »
Concentration forcée à se recoller sur l'écran, ignorant la brûlure des rétines, les courbatures jusque dans les doigts, les tiraillements permanents. Nouveau bâillement. Savais confusément que je ne tenais plus que par la volonté.
Soupir de frustration face au manque de résultat. J'avais exploré virtuellement un bon tiers du Kansai par les caméras disponibles, chargé des policiers de vérifier sous de faux prétextes un nombre incalculable d'endroits abandonnés ou fermés au public. Sans jamais retrouver les indices de l'entrepôt ailleurs. Deux fois, pourtant, j'avais cru y arriver. Pour ne tomber que sur une propreté surnaturelle, que même les babouins dressés portant les vestes floquées « forces de l'ordre » n'avaient pas réussi à contaminer. Mais il n'y avait jamais d'indice sur la destination suivante. Et tout était à recommencer.
« Tu n'as pas dormi depuis trop longtemps. La paranoïa va s'inviter très bientôt.
— Génial, non, si elle me permet de faire plus attention aux actes de la taupe. »
Le ton pseudo-paternel soudain acéré. Comme il l'était quand Watari se retrouvait à court d'idées pour me faire obéir, ce qui lui arrivait souvent ces derniers temps.
« Vas-tu cesser de te plaindre. Tu me désespères, Ryuzaki.
— Je fais ce que je peux. Beyond a changé de repaire, je m'évertue à trouver la taupe, à maintenir le Mur, à chercher où il a pu emmener Raito sans le faire fuir de nouveau, à…
— Stupides, pathétiques et vaines complaintes. »
C'était trop acide, même pour lui. Coup d'œil méfiant.
« Tu es vraiment occupé à me critiquer ? J'aurais pensé que tu serais plutôt ravi de la situation.
— Te voir te transformer en loque humaine sous prétexte que tu te retrouves sans ton copain ne saurait me ravir en aucune façon. »
Mon copain ? Tellement réducteur. Tellement insultant.
« Tu serais comment, toi, si c'était moi qui avais été capturé ?
— Ça ne serait jamais arrivé. Je ne t'aurais pas autorisé à sortir, alors même que Beyond t'a déjà dit de faire attention à tes affaires. »
Mes bras croisés devant le clavier, crâne infiniment lourd posé dessus. Pas ça qui l'empêchait de continuer.
« Et je n'ai même pas mentionné le fait que l'acharnement avec lequel il veut aider est révélateur de sérieux problèmes psychologiques. Au mieux.
— Pourquoi tu ne t'arrêtes pas de parler, alors que je fais une sieste ?
— Ta tentative puérile de me faire taire en feignant suivre une consigne est aussi ridicule que sa volonté à lui de passer pour quelqu'un d'équilibré et de fiable. Au pire, j'ai raison depuis le début, et toi aussi. Il te manipule, et n'attend que de retrouver son pouvoir pour te trancher la gorge durant ton sommeil. Tu dors particulièrement bien quand tu es dans son lit. »
Il nous regardait tout le temps, avide d'erreurs. Ou irraisonnablement angoissé pour moi.
« Kira ne tranche pas la gorge.
— Il fera peut-être une exception pour toi. Tu serais capable de lui offrir un couteau et de le placer toi-même sur ta carotide s'il te le demandait au bon moment. Ou avec les bons arguments. »
Ça suffisait. Un casque attrapé, soigneusement positionné sur mes oreilles avant de lancer une playlist de punk anglais. Tout ce qu'il détestait et qui pouvait être assez fort pour étouffer sa voix. Du Mayhem ferait l'affaire.
Il ne se laissa pas vaincre aussi facilement, décala l'oreillette d'une pichenette.
« Je te suggère plutôt d'écouter Annotations of an Autopsy. Ça risque de bientôt être dans le thème.
— Toi, reste avec One Way System, je m'en porterai tout aussi bien. Comme si tu t'y connaissais. »
La porte s'ouvrit une nouvelle fois, sur un Mogi aux yeux cernés et à la peau étrangement grise.
« On a reçu un colis – »
Le casque relâché claqua sur mon oreille, étouffant la fin de la phrase.
La cassette semblait minuscule, dans mes mains. Aussi intrigante que le cadeau rouge de Kaname.
Aucune mention, aucune marque d'aucune sorte. La boîte en carton qui l'avait amenée jusqu'ici ne présentait bien évidemment aucune marque intéressante. Mayat se chargeait quand même de la nettoyer en profondeur, en espérant y récupérer des pollens, des poussières, n'importe quoi qui pourrait nous donner une nouvelle piste à suivre.
Moi, je préférais me concentrer pleinement sur le contenu. Toute fatigue envolée par la fenêtre comme après un ménage de printemps.
Seul, m'étais assuré de ne pas être observé. Caméras et micros en boucle sur moi occupé à travailler, écran d'ordinateur invisible.
Casque sur les oreilles pour être sûr de ne pas être entendu de l'extérieur. Le rat pouvait très bien se mettre à écouter aux portes.
Le bruit blanc paraissait assourdissant, alors que j'allumais ma télévision.
Longue inspiration.
Comment tu ferais pour distancier totalement si c'était quelqu'un que tu appréciais.
Il avait eu raison. L'impossibilité flagrante.
« Cher public, bienvenue dans notre quotidienne. Nous saluons L, notre auditeur favori. » Sa voix beaucoup trop joyeuse, métallique, simulacre. Il était derrière la caméra. Observant sûrement, satisfaisait, ce qu'il avait fait de son prisonnier.
L'envie de vomir me vrilla les entrailles. Hypnose d'horreur orchestrée.
Les sangles servaient plus certainement à empêcher la gravité de triompher qu'à interdire toute fuite. Comment courir, quand on était si esquinté ? Beyond avait peut-être essayé de dissimuler certaines blessures, mais un malheureux col un peu trop relevé ne suffisait pas à effacer complètement les empreintes de doigts imprimées dans la gorge. Violence du mauve sur la peau ternie. Combien de temps depuis qu'il avait été privé de soleil, d'air frais, de sommeil. De liberté. Dernière pensée effacée, voulais pas y répondre sincèrement, les crocs des reproches paternels bien trop venimeux.
Bleus, éraflures parcouraient l'épiderme visible. Et les agressions les plus fortes ne laissaient pas forcément de marques visibles.
Plus inquiétant, son bras gauche suintant de lymphe et de sang mêlés, scintillant d'agrafes. Impossible de savoir s'il allait pouvoir le garder. Planche anatomique vivante, la souffrance répercutée jusque dans les iris.
Paradoxe.
Fixation absolue sur son regard froid.
Ce n'était pas la douleur qui prédominait. Mais une attitude que je ne lui avais plus vue depuis des mois. L'arrogance acérée, la certitude de sa domination.
« Si notre invité du jour veut bien se donner la peine de se présenter. »
Je connaissais trop Beyond pour ne pas entendre son agacement dans la voix de miel rance. À quel point Raito avait-il pu rendre ses coups à son geôlier ? Avait-il pu, au moins un peu, user de son cerveau pour se défendre ? Comment était-ce possible qu'il ait un air si différent de celui d'avant ?
« Je suis Yagami Raito. J'ai dix-huit ans. »
Frisson d'anticipation angoissée. Les sons heurtaient douloureusement les lèvres que je devinais craquelées sans avoir besoin de zoomer. Les phonèmes sifflaient, plaintifs, tranchant l'attitude impérialiste.
« Je suis Kira. »
La froideur ne lui allait pas. Et lui convenait trop. Pouce mordu, le goût du sang trop ferreux sur ma langue. Comment Beyond s'y était-il pris pour faire avouer Raito ?
Quelques secondes fixes, et la bande se finissait.
Les raisons de ce cadeau étaient limpides. Fonctionneraient pas. Si facile, de forcer quelqu'un à avouer n'importe quoi. J'aurais réussi aussi, si je l'avais vraiment voulu, quand je l'avais eu à ma merci, enfermé dans les étages sombres de la tour. En le brisant.
Remis la vidéo à son début.
Il n'était pas brisé. Fatigué, violenté, abîmé. Mais mentalement, il était là. Aiguisé.
Comment la torture physique qui lui avait été infligée avait-elle pu produire cet effet-là ? Oh, certes, Raito avait toujours été plus affûté pour moi que pour les autres. Son désir de camouflage de normalité ne tenait pas pour nos échanges. Pourtant, il avait formellement nié tout lien avec Kira. Refusé. Tout en comprenant pourquoi j'avais douté, au début.
Pouce enroulé dans un mouchoir pour absorber le sang.
Il avait lu son propre dossier, semblé découvrir qu'il faisait un suspect idéal ? Ou juste été… blessé de ce que j'y avais écrit ? Il ne devait pas avoir oublié toute sa vie d'avant son enfermement au QG, pourtant. Il avait su ce que je lui reprochais. Et il n'avait jamais admis quoi que ce soit.
M'arrêtai. Le fil d'idées lacéré. Ça ne servait à rien, de me repasser toutes nos conversations depuis notre première rencontre à l'université. Sa politesse vernissée. Peut-être aussi une agressivité supplémentaire. Pointe d'acidité.
Suffisait. Il serait bien temps d'en parler avec lui quand je le verrais.
« Je suis Kira. » Me collais à cinq centimètres de l'écran, cherchant dans son comportement autre chose que l'assurance, la douleur. La résolution de l'image pas assez bonne pour pouvoir décrypter jusqu'au reflet des iris, suffisante pour m'assurer du masque d'émotions métallique.
Retour en arrière. Alors que Beyond parlait. Un fin tressaillement, au coin des lèvres. Il se retenait de sourire ?
Rien ne pouvait donner le moindre indice sur l'endroit où ils se trouvaient. Pièce étroite, presque noire, à la lumière artificielle, crue. La table et les chaises d'interrogatoire ne servaient à rien, ce n'était pas là que le kidnappeur avait… œuvré. Impossible de nettoyer assez les traces forcément laissées par tant de conscience professionnelle.
Mais son enregistrement allait me servir autrement. Il ne ferait pas que m'envoyer des cauchemars par voie postale sans recevoir aucune réponse.
Les repas tenaient davantage du conseil de guerre que du moment de partage amical et fraternel. Mais qu'ils se l'imposent tous par norme sociale m'éviterait de devoir tous les pister pour vérifier leur comportement avec moi. Mogi n'avait pas reparlé du colis, brave soldat bien discipliné. Les autres se battaient pour la priorité sur le sel, et Misa, histoire de varier, s'était prise de passion pour l'art de la table, entreprenant de modifier la présentation pour que tout soit à sa place. Elle gazouillait comme un étourneau, ne comprenant strictement rien à ce qu'elle essayait de raconter.
« Il faut quand même que ça soye correct.
— Contrairement à ta grammaire. »
Un verre geignit alors qu'elle le reposait avec la brutalité d'une vouivre mal lunée.
« Toi, écoute bien : si tu n'es pas capable de dire un mot gentil, tu ne dis rien. du. tout. »
Haussement de sourcil pour son cinéma de princesse porcine. Elle continua à déranger la vaisselle dans l'indifférence générale.
Petit à petit, la nourriture industrielle disparaissait, engouffrée sans enthousiasme. Yagami surtout traînait la patte, le nez dans ses choux de Bruxelles décongelés. Me lançait parfois des regards courroucés, à moitié noyés d'épuisement. Il profita de la fin de mon crumble pour ouvrir la bouche.
« La maman de Raito veut de ses nouvelles. »
La maman ? Il me prenait pour un enfant de quel âge exactement.
« Vous avez besoin d'aide pour lui trouver un mensonge ? Il est en colonie de vacances dans les Alpes et ne capte par le réseau. Il lui enverra une carte postale. »
Les deux mains se rejoignirent autour du verre d'eau, phalanges blanchies. Mogi et Matsuda prirent la fuite. Akemi se redressa un peu. Mayat faisait crisser son cure-dents sur l'émail de ses canines.
« Elle veut entendre sa voix, elle sent bien que quelque chose ne va pas. C'est son instinct maternel.
— Vous savez bien que ce sont des conneries, un tel instinct n'existe pas. Si vous voulez que Raito lui envoie un message, vous n'avez qu'à récupérer des enregistrements de sa voix et les trafiquer pour qu'il lui passe le bonjour et lui souhaite que ses rosiers aient une belle floraison cette année. Vous devriez lâcher votre verre, vous allez finir par vous blesser. »
Il lâcha effectivement son verre, non sans l'avoir claqué sur la table. Décidément, ce n'était pas le jour pour se réincarner en gobelet ou porcelaine fine. Une veine battait à son front, effleurée par les cheveux grisonnants.
« Mais tu as été élevé par qui, pour ne pas être à ce point au courant des normes sociales familiales ? Par des loups ? Des schizophrènes défoncés au liquide vaisselle ?
— Principalement par les éducateurs employés par l'orphelinat, si vous voulez tout savoir. »
Il se tut, tortilla ses mains avant de les reposer bien à plat sur la table.
« Je suis désolé. Je n'aurais pas dû m'emporter.
— Ça ne fait rien. Leur travail est effectivement critiquable. »
Il malmenait ses doigts de plus belle, pouvais voir ses pensées s'agiter derrière son crâne trop vide. Le pauvre était complètement dépassé, bien conscient qu'il ne servait à rien. Son téléphone sorti de sa poche, il alluma juste l'écran, caressé du pouce. Depuis longtemps la photo de famille y était, maintenant il n'y avait plus que celle de son enfant. Me faisait presque un peu de peine, le commissaire qui n'avait rien fait d'autre ces dernières semaines que de saboter le moral de Raito avec l'égoïsme le plus absolu.
« Je vais arriver à le ramener. C'est une question de jours. Je ne lâcherai rien. »
Il releva les yeux de son téléphone. Humides.
« Il ne ralentit jamais. »
C'était tellement faux. Lui, l'avait forcé à ralentir. Avait scié tellement de choses, sabordé ce prétendu amour filial avec l'allégresse d'un bûcheron dans une forêt primaire. La chaîne de réactions avait finalement conduit là, où je n'avais pas su l'empêcher non plus d'aller. Sacrifice parce qu'il pensait être inutile à cette putain d'enquête à laquelle il était beaucoup trop mêlé.
« Enlevez sa photo de votre fond d'écran. Ça me donne l'impression que vous êtes en deuil.
— Qu'est-ce que je pourrais bien faire d'autre ?
— Reprenez les caméras de surveillance, par exemple. Vous avez un regard d'aigle, et une intelligence de buse suffira à vérifier ce que font les autres quand ils sortent du QG. »
Autant lui dire de me foutre la paix et de se reconvertir en agent comptable spécialisé dans les stocks de pâtes sèches.
Matsuda s'installa sur le canapé, face à la télé.
« Je vais vous montrer une vidéo que j'ai reçue de la part de Beyond.
— À moi tout seul ?
— Les autres l'ont déjà vue. Je la leur ai montrée quand vous faisiez les courses. »
Il n'y avait pas plus faux, mais c'était un mensonge efficace. Autant commencer avec celui qui me paraissait le plus probable.
La première image déclencha une inspiration profonde.
J'avais suffisamment modifié l'emplacement et l'aspect des blessures pour créer des erreurs chez mon coupable, pas trop pour ne pas éveiller des soupçons et un besoin de tout lister par peur de se tromper. Le bras gauche était devenu le bras droit, un œil s'était noirci, les ongles rougeoyaient.
Il fronça les sourcils, posa ses coudes sur ses genoux, les mains pendant entre les cuisses. Détaillait l'image, tout en me jetant de fréquents regards. Trop fréquents.
Me plaçais un peu derrière lui, le forçant à tourner la tête pour m'observer, me laissant le loisir de scruter son profil. Il contrôlait bien sa respiration. Mais la tension était visible dans ses omoplates rapprochées. Sursaut irrépressible et rire maladroit quand je posai ma main sur l'épaule.
L'intuition se muait en certitude. Il n'y avait que cette possibilité.
C'était lui, qui avait écrit les messages sur les murs, quand Mogi était dans le coma. Lui, qui en prétendant se rendre au chevet de son grand ami, l'avait empoisonné pour ensuite venir donner l'alerte et tout faire foirer.
Sentais mes poumons se remplir mieux, plus profondément, mes muscles s'aiguiser, mes pupilles se dilater. Depuis tout ce temps, c'était lui, l'idiot du village, qui nous vendait à Beyond.
« Je ne suis pas Kira. »
« Hein ? »
Il s'était redressé, se figea. Ses yeux plongés dans les miens. Que je savais avides.
« Je… pourquoi il dirait ça maintenant ? Pourquoi Beyond nous enverrait cette vidéo ? Autant le torturer un peu plus jusqu'à ce qu'il crache ce qu'il veut, non ? Je veux dire, euh, il lui a déjà défoncé le bras gauche, alors pourquoi il ne… »
M'affûtais. 100%. Sur l'image, ce n'était pas le bras gauche qui était défoncé. Mais le droit. Trop sûr de lui, Matsuda n'avait pas hésité une seconde sur le bras. Parce qu'il savait quel côté était dépecé.
« Tu parles trop, Matsuda. C'est le propre des menteurs. »
Son erreur hurlait littéralement sur son visage. Et il le savait. La panique gagnait le regard sombre. Feu de paille dans la grange boueuse qui lui servait de cerveau.
« Je… peux tout expliquer.
— J'attends. Tu as le temps que je finisse de parler pour trouver un mensonge potable. Et je préfère prévenir trouve mieux qu'un coup de folie imputable à une palourde contaminée.
— Je suis allergique aux fruits de mer.
— Excuse refusée. »
Les muscles soudain tendus, il s'élança vers la porte, bloqué par mon bras enroulé autour de ses genoux. Il s'étala lamentablement, son nez craquant sous le choc et laissant une sale flaque visqueuse de sang putride.
Son bras ramené dans son dos, le coude exposé, douloureux sans effort.
Il arrêta d'essayer de se débattre, préférant cracher son sang au sol en tentant de ne pas s'étouffer dedans. Cette raclure aurait vraiment mieux fait de se suicider que de se laisser attraper.
Beyond n'avait pas perdu de temps, lui, pour m'envoyer sa réponse. À peine le temps de laisser mariner Matsuda une journée et demie que la clef USB avait été déposée devant la porte. Ledit porteur de la clef ramassé quelques rues plus loin par un Akemi verdâtre d'avoir dû récupérer un de ses hommes encore tout chaud après sa crise cardiaque.
« Tu l'écoutes tout de suite ? » Sa voix aigre, pleine de rancœur. Il n'osait plus tenir le compte des pertes inexpliquées dans ses rangs. Avait déjà proposé de me servir d'assistant dans l'interrogatoire de Matsuda. Tout en vengeance, de celles qu'on se fait entre amis, bien plus sanglantes et enthousiastes que les autres.
La petite clef noire tournait entre mes doigts. Mate, sans marques. Sans odeur.
« Va plutôt vérifier s'il n'y a rien sur le corps. Ce serait assez son style.
— Tu m'attends, pour regarder ce qu'il y a dedans. S'il-te-plaît.
— Tu as cinq minutes. Et mets des gants. »
J'avais bien de quoi m'occuper avant même d'ouvrir le fichier sans nom. Du son, a priori.
Des informations utiles pouvaient encore se cacher sur la clef, sous la surface visible. Une adresse IP, un nom de machine, un numéro de série, n'importe quoi. Rendu où j'en étais, je pouvais me satisfaire de bien peu.
Yagami et Mogi s'invitèrent, avertis par Akemi. Au moins, malgré le cataclysme qu'avait été pour eux la révélation de la trahison de l'autre faisan, ils étaient un peu moins amers avec moi, et un peu plus conviviaux entre eux. La période des « j'y aurais jamais cru » et des « un gars si gentil » avait été écourtée avec une étonnante rapidité.
« Tu penses qu'il veut qu'on le retrouve ? Il donne des indices ?
— Non. Vous ne devriez pas écouter ça, Yagami. Je doute que ce soit une berceuse et des gazouillis d'oiseaux. Ou des indications pour une invitation à une crêpe party.
— Je veux être là. Il n'y a plus de raison de nous mettre à l'écart. »
Il y en avait tellement. Mais Akemi revint, un sachet transparent en main.
« Je donnerai ça à Mayat juste après, mais je te le montre quand même. »
Derrière la pellicule de plastique, l'objet lui-même était d'une laideur sans nom. Les autres s'approchèrent pour observer la chose de plus près, mais s'éloignèrent dans la foulée. Les yeux clos comme pour en effacer l'image rémanente. Le tissage à plat, sorte de tresse étrange, fait de lanières de peau crue. Molle. S'y adjoignaient des mèches de cheveux filées, à la couleur naturelle retrouvée. La voir seule, sans un sourire, sans y glisser mes doigts ni y sentir l'odeur de shampooing lui faisait perdre presque tout son intérêt. L'épiderme était nettement plus menaçant, semblait délicat pour autant que je pouvais en juger sans le toucher directement. Légèrement incliné à la lumière, mais le détail ne suffisait pas à savoir où la peau avait été coupée. Pas très profondément, dans tous les cas, mais ç'avait dû être douloureux. Et l'être encore.
« Il y a une phrase gravée dedans. Akemi, donne ça à Mayat et demande-lui de le regarder au microscope. Je descendrai tout à l'heure.
— Je ne suis pas ton postier personnel.
— Dépêche-toi. On n'a pas toute la journée pour analyser. »
Mogi attrapa le sachet, sortit en marmonnant qu'il se contenterait d'un résumé.
Yagami prit le même chemin un peu plus d'une minute plus tard. Arrivait un moment où il n'y avait plus de mot assez fort pour décrire le son d'une voix détruite à force de hurler. Et l'enregistrement durait plus de dix minutes. Plus de 600 secondes à respirer difficilement, gorge nouée, à lancer un regard meurtrier à Akemi qui avait tapé sur mes doigts rongés.
Impossible de distancier. L'envie de vomir était tenace, rongeante.
Et je n'arrivais pas à tout disséquer, à percevoir un rythme, un fond sonore. Y avait-il seulement quelque chose d'autre à entendre que cette souffrance abominable.
Le silence revenu faisait tache. Irréel de calme.
Les mots d'Akemi aussi assourdissants qu'un avion passant le mur du son, aussi bas étaient-ils. « Tu vas le réécouter, hein. Pour t'assurer qu'il n'y a rien à en tirer. »
Pas envie de parler. Pas sûr de ma propre voix sur ce coup. Simplement clignement appuyé. L'empêcha pas, lui, de continuer.
« Je peux le faire, si tu veux. » Et il se pensait sérieux, en plus, ce con. M'obligeait à parler.
« Non, c'est à moi.
— C'est ce qu'il veut. Beyond. Que tu écoutes. C'est pas Raito qu'il torture, en fait. C'est toi.
— Tout compte fait, tu devrais réécouter au moins une fois l'enregistrement.
— C'est toi, qu'il atteint, en t'envoyant ça. Il sait que tu vas l'écouter jusqu'à l'entendre la nuit.
— Je sais. Mais il a peut-être fait une erreur. Peut-être qu'il y a un fond sonore. Ou que Raito a pu dissimuler un message. Avec des variations dans les cris, un rythme, un bruit… »
Mon fauteuil tourné vers lui. Saletés de sièges orientables.
« Écoute-moi. Personne ne peut faire ça. » Son index pointé vers l'écran, comme si ça lui donnait davantage d'assurance. « Ça, ce n'est pas le bruit que fait quelqu'un encore capable de réfléchir. Il est au-delà de ça. Il peut être aussi intelligent que tu veux, là, il a perdu. »
Savais qu'il avait raison. Mais… Raito n'aimait pas être comparé aux autres. Si quelqu'un devait être le premier à passer un message en étant torturé ainsi, ce serait lui. Pour prouver qu'il était supérieur.
« Tu ne l'aimes pas, toi non plus. Depuis que tu as lu son dossier. »
Il se rassit, se frotta les yeux. Sa sale tête de déterré hantait les salons depuis trop d'heures sans faire de détour par la case dodo.
« Ce n'est pas ça. Mais toi, tu as visiblement oublié ce que tu as écrit dans ce dossier.
— Et je t'ai demandé de l'oublier, toi aussi. La priorité, c'est de le retrouver vivant. Pas de décider avec toi-même si ça en vaut la peine, ou si ce n'est pas mieux de le laisser avec Beyond parce que lui arrive à lui faire avouer des conneries en le torturant depuis des semaines.
— Parce que tu penses vraiment qu'il va te le rendre vivant. » Déraillement. Évidemment, je le pensais. Savais. Il ne me ferait pas ça. « Il n'a jamais lâché personne intentionnellement. Je suis désolé. Mais ça m'étonnerait que tu lui dises à nouveau bonjour. »
Conneries, conneries, conneries.
« Je vais voir Matsuda. Réécoute l'enregistrement si tu veux. »
« Pose les donc, tes questions. Tu n'attends que ça. Je parlerai pas. »
Sa voix infiniment plus affûtée que d'habitude. Depuis quand jouait-il, si ce n'était depuis le début ?
« Oh, mais Matsuda-san, maintenant que tu es là, j'ai toute l'éternité pour prendre ma revanche sur toi. » Et il ne réalisait pas encore à quel point j'étais déterminé à le faire.
La peau du crâne incisée proprement de la pointe d'un scalpel. Le sang perlait, ne coulait même pas, propreté absolue de la découpe. L'instrument posé dans un grincement d'acier. Une longue tige de métal rigide récupérée.
« Tu es un grand malade. »
Les mouvements de Matsuda n'étaient pas si contraints que ça. Ses pieds pouvaient encore un peu balayer ses cheveux tombés à terre. Seule sa tête était complètement impossible à bouger. N'aurait plus manqué qu'une mise à mort accidentelle.
« Tu parles en connaissance de cause. Tu étais là, quand Raito se faisait torturer ? Tu as participé ?
— Il n'y a aucune commune mesure avec – »
La phrase ne se finit jamais. Pointe de l'outil en appui contre la plaie, j'avais visé juste. Un long tremblement parcourut tout son corps, son souffle s'échappa et des larmes perlèrent à ses yeux, reflétés dans le miroir qui lui faisait face. Parfois, voir était bien pire que ne pas savoir.
« Ça, mon cher Tôta, c'est ce qu'on appelle le nerf trijumeau. Il part de l'arrière de ton crâne pour venir innerver ton charmant visage de traître infâme. Et à chaque fois qu'il est touché, comme là – » Frisson et halètement de douleur « – tu as un aperçu d'une des douleurs neurologiques considérées comme presque intenables. Je ne l'ai jamais expérimentée, qu'en penses-tu ? »
Il pleurait déjà. Minable loque humaine.
« Connard.
— Je ne doute pas que tu le penses. »
Allai m'asseoir devant lui, captant son regard flou. « Je veux savoir où ils sont. Et tu vas me le dire. »
Un rire, sournois, saupoudré de désespoir.
« Qui ça ? Beyond ? Raito ? Kira ? »
Il pensait sincèrement que j'allais le laisser s'amuser avec ça ? Le scalpel que je tenais toujours se planta au-dessus de son genou avec la facilité d'une fourchette dans un chou à la crème. Son souffle s'échappa, ses yeux révulsés ne faisaient plus le point.
« Je suis un connard sans aucun sens de l'humour. J'ajouterai que ma patience a des limites et que tu t'apprêtes à les découvrir.
— Je parlerai pas. Ça fait trop longtemps que tu me prends pour un abruti, que tu te crois tout-puissant. Sans jamais rien donner en retour.
— Tes raisons ne m'intéressent donc pas, un abruti peut le déduire. Dis-moi, où sont-ils ? »
Pointe de l'index posée sur le manche du scalpel, le contact suffisait à exciter la douleur.
« Va te faire foutre. Ah non, j'oubliais que tu ne – » La fin de sa phrase engloutie dans son hurlement, la lame venait de s'aplatir contre un autre nerf, incendiant son cerveau sous les impulsions électriques. Il n'avait pas idée de ce que je pouvais faire de ma connaissance du corps humain.
Les soubresauts finirent par s'arrêter, noyés dans les larmes et la bave ruisselant son menton. Je récupérai mon scalpel, l'essuyai rapidement sur sa joue avant de caresser le ventre tremblant avec le métal chaud.
« Me voir sortir tes entrailles de ton ventre béant comme un magicien sort des foulards noués d'un chapeau serait une expérience certes follement amusante, mais je suis persuadé qu'elle ne t'enthousiasmerait que très brièvement.
— Tu ne le feras pas. Ça me tuerait.
— Pas nécessairement. Ou en tout cas, pas avant très longtemps. Si tout reste attaché, tout fonctionne. Dedans, dehors… et l'avantage que j'ai, c'est que toi, personne ne te cherche. Personne ne viendra t'aider. Maintenant que tu es découvert, tu n'as plus d'utilité que pour moi. Je fais ce que je veux.
— J'ai une famille. Le gouvernement sait que je travaille là. »
Lui souris. Ou lui montrais les dents.
« Je te l'ai dit : je fais ce que je veux. Je l'ai déjà fait. »
Il ne tiendrait pas longtemps. La peur rongeait sa volonté comme l'acide chlorhydrique décape un acier. Question de jours, maximum. Et ça me rendait malade que ça puisse prendre aussi longtemps.
Me réveiller la tête sur le clavier devenait une norme détestable. Au moins autant que celle de n'avoir que des cauchemars emplis de cris et d'accusations murmurées sur l'oreiller par un adolescent dont le corps se faisait dépecer sous mes yeux. La fatigue s'accumulait, pas une excuse pour ne pas continuer de chercher. Partout. Tout le temps. Les visages des autres en danse autour de moi, s'alternant rapidement entre chaque phase de demi sommeil inarrêtable.
Doigts grignotés, mais immédiatement recrachés. Le goût absolument immonde transperçait l'absence même du sens émoussé. Incrédule, j'observais la couche brillante sur le bout de mes doigts. La grattais un peu. Du vernis amer ?
L'écran claqua quand je fermai l'ordinateur, traînant son chargeur derrière moi jusqu'au salon où se trouvait Watari.
« Tu te crois drôle, avec tes méthodes pour gamins ?
— Et toi, tu te penses intéressant, à ronger tes mains jusqu'au sang ? Si tu devais perdre une phalange à cause d'une infection, tu serais encore plus insupportable en te plaignant de ta lenteur. Il faut que tu arrêtes ça.
— Je vais aller prendre le dissolvant de Misa, tu sais.
— Je te souhaite bon courage pour le trouver. Je l'ai enlevé.
— Je vais gratter.
— Au moins, tu auras l'esprit occupé. »
M'avançai vers lui, collision des volontés.
« Tu essaies de me saboter. »
Ne nia même pas, continuant de faire ses comptes en rayant à la règle chaque ligne de dépenses.
« J'essaie de préserver ce qui peut encore l'être.
— En allongeant le temps qu'il passe là-bas, à être torturé ? Glorieuse méthode. J'y repenserai, quand je l'aurai ramené et qu'il me demandera pourquoi je passais mon temps à me faire les ongles et à planifier des pique-niques barbecue plutôt qu'à travailler.
— Tu pourras aussi lui dire que tu disputais avec moi de l'intérêt de t'empêcher de ronger tes doigts, en ayant ton ordinateur sous le bras. »
Vexé, je m'assis, et repris effectivement où j'en étais. Cinq lettres s'effaçaient sous un voile rosâtre.
Le rapport de Mayat confirmait évidemment que la peau et les cheveux appartenaient à Raito. Impossible en revanche de savoir de quel endroit venait l'épiderme. La phrase que j'avais vue gravée apparaissait clairement au microscope, les mots enchevêtrés dans les lanières.
Prends soin de toi, je nourris bien ton moineau. Comparaison pour l'appétit d'oiseau ? Un quelconque sens symbolique ? Une simple invitation à attendre la suite du message sagement ?
« Tu penses qu'il restera avec toi, si tu le libères ? »
Il avait vraiment décidé de m'emmerder.
« Il n'aura pas le choix, il sera enfermé au QG la plupart du temps.
— Ce n'était pas du tout le sens de ma question et tu le sais très bien.
— Ah ? J'avais mal compris, alors. Quel était le sens de ta question ? »
Me jaugeait, pas certain de ma sincérité. Finit par trancher, insultant joyeusement tout ce qui pouvait l'être.
« Tu penses que votre relation d'amourette ou de simple exutoire à hormones sexuelles va continuer encore longtemps, si tant est que tu parviennes à le libérer ?
— Je m'interroge sur l'alternative que tu proposes. Selon la nature de cette relation, la réponse me semble différente, non ?
— Les deux sont compatibles. Pas nécessairement pour la même personne.
— Formidable. C'est encore moins clair. Et je suis surpris de ne pas te voir ajouter Kira dans l'équation. Sûr que tu penses que Kira serait capable d'agir comme Raito l'a fait juste pour me piéger. Tu ne vois même pas pourquoi c'est ridicule.
— Il est prêt à tout pour gagner. Pour te tuer.
— Le premier Kira se considère comme un dieu. Ou Dieu. Il ne s'abaisserait pas à ça. Raito ne me tuera pas, et il ne s'en ira pas aussi facilement que tu sembles le croire. »
S'il avait dû le faire, l'occasion rêvée aurait été quand son père nous avait surpris. Les accusations de Watari commençaient à me porter sur les nerfs. Ajoutaient du vinaigre sur chaque pâte de fruits.
« De toute façon, je t'ai déjà dit qu'il n'était pas Kira. Ou plus Kira. Et franchement, vu ce qu'il est en train de vivre, je crois qu'il aura mérité que tu le laisses un peu tranquille.
— Tu le crois capable de fidélité. Mais je parierais ma plus belle chemise qu'il ne restera à tes côtés que le temps que tu lui seras utile.
— Tu n'as pas de plus belle chemise.
— Et tu n'as pas le droit de tout bâcler, tout gâcher sous prétexte que tu dors mieux quand la moitié de ton lit est réchauffée par Kira. Ou n'importe qui capable de te laisser tomber.
— J'ai longuement hésité avec l'adoption d'un labrador. Et puis j'ai réalisé que te faire plaisir n'était pas ma priorité de vie. » Respiration ratée. « Pardon. C'est pas ce que je voulais dire. Je suis fatigué.
— C'est tout à fait ce que tu penses. Être fatigué annule simplement la parodie de gentillesse que tu t'imposes d'habitude avec moi.
— Il faut que je dorme un peu. »
Fermai l'écran. Mon téléphone attrapé, une alarme programmée pour une heure plus tard.
« Tu restes ici. »
Ma chaise tournée vers lui, ses mains sur mes épaules. Emprise.
« Écoute, mon grand. Je te dis ça pour ton bien. Tu vas aider Yagami Raito en le libérant de Beyond. Ensuite, tu écouteras ce qu'il a à te répondre sur ses aveux.
— Des aveux obtenus sous la torture ne –
— Ensuite, tu l'interrogeras de nouveau, et tu réexamineras les preuves contre lui.
— Je ne laisserai pas un abruti le juger.
— Tu es détective, ton travail est de rassembler les indices pour établir la culpabilité d'un ou plusieurs suspects. Tu n'es pas juge. Ce n'est pas à toi de décider de la peine encourue.
— Tu sais aussi bien que moi ce que n'importe quel tribunal déciderait pour Kira. Sans jamais se poser de question sur les méthodes utilisées pour le capturer ou le faire avouer.
— Ce qui ne change rien à la culpabilité. La sentence s'appliquera tout de même. Tu pourrais bien lui arracher un œil et faire des guirlandes avec ses articulations, aucun jury ne t'en tiendrait rigueur.
— C'est pas juste. Ma Justice, en tout cas, n'est pas comme ça.
— Bien sûr que si. Misa Amane peut en témoigner. Matsuda aussi. »
Me roulais en boule dans le fauteuil, feignant de ne pas entendre la suite des accusations. Au moins, avoir une voix en berceuse m'évitait de commencer tout de suite à réentendre des hurlements sans le moindre sens caché.
« Beyond pensait que tu demanderais comment il fait pour tuer avant de t'intéresser à Raito. Il sera triste d'avoir eu tort. J'aimerais pas être à la place de ton chéri quand il l'apprendra. »
Ce serpent ne pensait tout de même pas que j'allais le laisser ramper hors du QG… ?
Non.
Nausée galopante.
Est-ce qu'il essayait de me manipuler en suggérant une deuxième taupe ? Ou était-ce simplement sa maladresse et sa connerie légendaires ?
« Si tu as quelque chose à me dire, tu devrais éviter de prendre des détours. Tu n'auras le droit de dormir que quand je te le donnerai.
— Je n'ai rien d'autre à te dire. J'ai pas sommeil.
— Ce sera bientôt le cas. »
Les jambes enserrées dans les mâchoires d'acier, il ne pouvait plus s'asseoir depuis presque vingt heures. Et dormir debout n'avait jamais été qu'une expression.
« Alors, Tôta. Raconte-moi, où allais-tu, quand tu prétextais un besoin de sortir prendre l'air ?
— Chez ta mère.
— Voyons, la tienne ne t'a visiblement pas appris la politesse. Nous allons étudier la question pour t'enseigner ce point absolument essentiel. »
Il était si facile à paniquer. Jouer sur le champ lexical de la décortication, et le voilà qui se pissait dessus. Elle était belle, la police de ce pays.
Je n'avais jamais eu à changer de roue de voiture. Pas plus qu'à soulever un bloc de pierre issu d'une carrière de calcaire. Pourtant, l'utilisation d'un petit cric trouvait une utilité tout à fait intéressante, entre mes mains animées de détermination. Et entre les maxillaires de mon rat.
La mâchoire n'allait pas tarder à craquer. Poussée vers le bas, elle laissait dégouliner la salive sur le menton, puis sur les genoux. Flaque nauséabonde.
N'irais pas jusqu'à la détruire, malgré l'amélioration globale que ça apporterait au niveau global des conversations dans cette maison. J'avais encore besoin d'entendre sa voix, pour une fois employée à bon escient.
« Vous êtes sûr de ne pas avoir la moindre – » Un cran d'ouverture supplémentaire « petite » encore un. Les yeux suintaient de larmes, le souffle n'avait plus rien de régulier « idée » Passais un doigt de la tempe à la joue. La peau tendue n'avait pas de souplesse « de l'endroit où Beyond pourrait se cacher, ou détenir Raito ? Ça m'arrangerait vraiment beaucoup. »
Le filet de voix tremblotait, fragile.
« Bien sûr, c'est difficile de parler. Mais nous n'en serions pas là avec un peu de bonne volonté de chaque côté. »
Tapotements de marteau sur le genou. L'avoir assis permettait aussi d'exposer plus facilement les jeux des articulations. Son regard fou hésitait entre mon visage et ma main.
« Voici ce que nous allons faire. Je vais desserrer ce vilain objet inventé par quelqu'un qui était certainement un peu soupe au lait. Et vous, vous allez me dire gentiment ce que je veux savoir. » Lui sourire était de loin le moyen le plus simple de l'angoisser. Curieusement, la simplicité du procédé n'entamait en rien son efficacité.
Lâcher la pression un peu trop vite déchaîna une vague de douleur supplémentaire chez lui. Et une flopée d'insultes suivit, d'une fadeur confondante. Si même là, il n'était pas imaginatif, je ne pouvais plus rien pour lui.
Treize heures que je lui tenais compagnie, à lui balancer des évidences sur sa vie personnelle et sentimentale, treize longues heures que cette minable scolopendre unijambiste s'épuisait à se déshydrater en larmes et à se saturer d'adrénaline.
Mais malgré tout ça, il avait encore du mal à trouver la motivation pour me parler d'autre chose que de ses traumatismes, si faciles à deviner.
Dans la boîte de métal noir d'où je puisais régulièrement mon inspiration, je dénichai des pinces crocodiles que je balançai à ses pieds. Il geignit, ferma les yeux. Pas assez fort. En revanche, le coupe boulon ferait l'affaire. Lourd, il avait néanmoins l'avantage de produire un bruit particulièrement déplaisant en étant traîné au sol.
« Vous n'avez pas besoin de ce doigt. » Lames appuyées sur la peau tendre, déchirant l'épiderme. Enserrant amoureusement l'os trop fin. Au milieu du hurlement de douleur et du flot de sang bouillonnant, un « Pitié, arrête » résonna.
« Je vais parler.
— J'ai failli attendre. »
Dans le couloir, miss Couette-couette attendait, les bras chargés de sa peluche affublée des mêmes élastiques à paillettes ridicules que sa maîtresse.
« Ah, tu es là, toi.
— Toi aussi. Jouons à nous balancer d'autres évidences. Ton clébard louche et a les dents de travers.
— C'est parce qu'elle a un miroir sur le museau et que tu te vois dedans. Voilà.
— Je peux savoir ce que tu fabriques avec ça, ici ?
— Matsu-chan aime bien Princesse céleste.
— Il est puni. Tout ce que je peux faire pour toi, là, c'est de t'inviter à faire demi-tour et à aller t'abrutir devant Desperate Housewives.
— Tu comptes retrouver Raito à quel moment ? »
Elle me suivit, alors que je la contournai pour remonter les escaliers. De toute manière, elle ne pourrait jamais entrer pour aller apporter un peu de réconfort à l'enflure dont la flaque d'humidité sur ses propres genoux aurait du mal à disparaître, quelques mètres plus bas. Le soleil me surprit au détour d'une fenêtre. Longtemps que je ne l'avais pas vu.
« Eh. »
Ses ongles fichés dans ma manche, le boulet refusait d'être ignoré. Éreintant.
« Quand est-ce que tu vas le ramener ? Je croyais que c'était ça ta priorité. Pas de t'enfermer à la cave pour faire on ne sait quelle saloperie avec Matsu.
— Oh, tu n'as pas idée. » Le visage tordu de malaise sous les idées qui ne tenaient pas dans le crâne. « Qu'est -ce que ça peut bien te foutre, ce que je fais, et quand il rentrera ?
— Mais j'en ai tout à foutre, comme tu le dis avec l'élégance de… de… de toi. Raito est le futur père de mes enfants, alors je veux savoir où il est.
— Tu crois qu'il est au courant de ça ?
— Il ne pourra pas ignorer éternellement l'appel de l'amour. Et ça, c'est la vérité.
— Il n'est pas amoureux de toi. »
Elle gloussa. Pintade.
« Qui ne le serait pas ?
— Moi, déjà. Et lui non plus. » Passais avec soin à travers les zones d'ombre de non-explications des raisons qui avaient pu le faire prétendre le contraire pendant si longtemps. Qui avaient pu le pousser à l'embrasser. Ou à la laisser faire. Non, presque sûr que je l'avais déjà vu initier le geste. Entaille dans les certitudes. Si elle avait été le deuxième Kira, et qu'il avait voulu se servir de son pouvoir supérieur, est-ce qu'il se serait réduit à…
« Pfff c'est pas parce qu'il est en crise que ça change ça. Quand tu l'auras retrouvé, on verra bien qui il aura envie de voir en premier. »
La chienne aboya. S'il fallait que je me mette à gérer une conversation à la fois avec la gourdasse et avec son animal, ma vie risquait de prendre un tournant cataclysmique. Clôturai la conversation d'un bâillement qui la fit déguerpir devant mon manque de savoir vivre.
Le peu d'informations donné par Matsuda n'était même pas réellement intéressant. La planque que nous avions découverte avait été désertée depuis longtemps. Pas sûr que Raito y ait jamais été détenu. Mais pour l'instant, la larve traîtresse ne crachait plus rien. Son claque-merde hermétiquement clos. Pouvais quand même pas littéralement lui arracher les entrailles la contre productivité bien trop forte.
La tour de petits-beurre oscillait dangereusement vers la droite, calée avec des Mikado échafaudage de soutien. Une bombe de Chantilly en main, j'entrepris la création des créneaux et merlons de mon petit château, poursuivi de murs d'enceintes en boudoirs. Pas de quoi créer les douves pour y verser ma tisane. Watari prétendait que le thé me maintenait éveillé, et m'avait supprimé tous les apports d'excitants. Comme si j'en avais besoin alors que le simple fait de savoir que j'avais échoué face à un plan de Beyond me hantait et agaçait chaque nerf disponible.
Quelques coups à la porte de ma chambre. Il n'y avait plus grand monde, ici, pour frapper aux portes. Watari s'en embarrassait parfois, mais c'était uniquement de la politesse, pas une demande d'autorisation à entrer. Yagami entrait toujours parce qu'il avait quelque chose à me reprocher, et la colère ne faisait pas grand cas de l'existence des portes. Akemi ignorait simplement le concept de politesse. Restait Mogi. Calme, serein, effacé et efficace.
Redoublement des coups. Rajouter impatient, à la liste de ses qualificatifs ?
« Entrez, Mogi. »
Pressé, je n'y aurais pas pensé. Pourtant, le géant se tortillait étrangement, les mains gantées de latex serrées autour d'une enveloppe kraft.
« Ryuzaki, ce paquet vient d'arriver. C'est adressé à Lawlipop.
— Je suis désolé du jeu de mots. Et que ce soit toujours vous qui vous y colliez. »
L'enveloppe portait avec elle une odeur diffuse de sang et de confiture. Un peu de pop corn, aussi. L'odeur de semi brûlé n'était pas vraiment engageante.
M'installai au sol, repoussant le marécage de feuilles et de miettes loin de ma zone de travail.
« Merci, Mogi. Je vais regarder ça ici. Vous pouvez informer les autres, je descendrai ensuite. »
Le papier kraft lui-même était banal. Les photos qu'il abritait nettement moins. Certaines étaient faciles à comprendre, ici un coude, là une cheville. D'autres plus sibyllines, un arc qui pouvait être la nuque, là un arrondi de cuisse peut-être. Toutes absolument vomitives. Sur chacune une lettre ou deux, parfois en confiture étalée, parfois noires d'épiderme brûlé, d'autres gravées à même la peau martyrisée. Toutes agressives pour mon estomac. Tentais d'ordonner les lettres, avec la même réussite et motivation qu'un enfant attardé devant un puzzle. Émotions anesthésiées. Les possibilités nombreuses, pas d'aide visible. Rien au dos du papier glacé, toujours la même lumière froide utilisée. Rendait le sang presque noir.
Éventuellement, un moineau. Un électromagnétique ? Ou traumatologie. Idiot. Les pas dans le couloir m'empêchaient de réfléchir.
Le commissaire entra, parcourut du regard les photos étalées. Les cernes ne le quittaient plus, équivalents à ceux de son fils peu avant sa disparition.
« Je voulais te parler de la vidéo. La toute première.
— Vous avez mis le temps.
— Il faut que je sache… si ça change quelque chose. Si tu cherches encore mon fils, ou… ou…
— J'ai dit un jour à Watari qu'il n'y aurait pas de preuve contre lui. Je compte tenir parole à ce sujet.
— Il ne peut pas être Kira. »
Ses yeux cherchés. Rivés sur un coin de meuble. Il avait envie… de me parler ? Clignais lentement, normalement signe de disponibilité d'écoute. Curieusement, il y crut, malgré les images dignes d'un snuff qui m'entouraient.
« Je le connais. Il a des valeurs. Il croit en la Justice.
— Kira aussi.
— Kira tue les criminels, sans discernement.
— Vous êtes certain de vouloir continuer cette conversation ? Kira a changé d'identité à plusieurs reprises. Il y a eu plusieurs Kira en même temps. L'original n'était pas aussi faillible que les suivants. Il ne tuait pas sans discernement.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu ne l'approuves pas.
— Bien sûr que non. Mais il n'y avait pas d'erreur judiciaire dans les premiers mois. Je n'ai pas trouvé d'indices d'une utilisation vraiment personnelle de son pouvoir. Il n'a tué d'innocents que pour se débarrasser des agents du FBI. En tout cas, par crise cardiaque.
— Mon fils était suivi par un de ces agents. Mais rien n'apparaissait sur les caméras. Si… si Kira avait été filmé, il aurait été repéré.
— Je supprimerai tout ce qui concerne Raito une fois l'enquête finie, quelles qu'en soient les conclusions. »
Il agrippa les cheveux de ses tempes, l'air aussi consterné que s'il parlait à une aiguillette de poulet cuite au four à poteries et assaisonnée par un dépressif accro au piment un jour de grand vent. C'était légèrement vexant.
« Tu ne comprends pas. Mon fils ne peut pas être Kira. Je ne le supporterais pas.
— Vous ? C'est lui, le principal concerné. S'il s'avère qu'il a été Kira, il ne l'est plus. Nous ne savons pas encore comment son pouvoir fonctionne, mais –
— Raito n'est pas Kira. Je ne l'accepterais jamais. Beyond l'a forcé à le dire. Dieu sait combien de sévices il a subi avant que ces prétendus aveux soient acceptés et envoyés. Et même comme ça, je refuse d'imaginer que ça puisse être… réel. »
Tête penchée sur le côté. Il était incroyablement égoïste. Comme s'il avait quoi que ce soit à accepter. Tolérer.
« Vous me dites ça parce que vous doutez de lui ? Comme vous doutez en général de ses décisions et de son honnêteté ? Ou vous voulez que je vous rassure ? »
Il avait l'air bien décidé à me faire manger mes propres dents au déjeuner. Dîner ?
Je retournais à mes photos, testant d'autres combinaisons. Continuais de parler sans lui accorder plus que l'attention qu'il méritait. « En ce qui me concerne, ça ne change rien. À ce que j'ai dit, à ce que j'ai fait, à ce que je compte faire. »
J'avais enfin mis la main dessus. Après deux semaines de recherches intensives. Ce cafard abominable, qui fuyait dès qu'un peu de lumière le frôlait, n'allait pas tarder à être pris sous un projecteur.
Si tu veux que j'ouvre la cage du moineau, rends-moi mes ailes. Beyond pouvait aller crever. Ses ailes, j'allais les lui trancher, une fois de plus.
Le quartier entièrement bouclé par des personnes n'ayant même pas conscience de collaborer. Un petit dealer à la cervelle ramollie, une serveuse ayant un peu trop pris l'habitude de confondre arsenic et mousse de lait quand ses ex passaient boire un café, et quelques autres spécimens bien reluisants d'une humanité malade d'égoïsme et de bêtise. Peu importait, la menace de voir son identité diffusée sans filtre au journal du soir suffisait à rendre tout le monde coopérant. Même pas besoin de leur dire qui j'étais.
Le petit restaurant avait tout de la planque bien choisie. Deux sorties, plus une par le toit. Possibilité de communication avec les bâtiments adjacents. Une petite cour arrière. Suffirait pas à lui permettre de s'enfuir. Jeu d'enfant de pirater un téléphone de client, de me servir de sa caméra médiocre pour m'assurer, alors que ledit client était occupé à consulter les informations régionales, que ma proie était bien occupée à commander un plat complet. Sale ordure, qui ne méritait pas de respirer de l'air sans avoir à payer ensuite une taxe pour sa dépollution.
« L, c'est toi qui bâilles dans le micro ?
— La ferme, Akemi.
— Tu aurais dû rester à la maison. Suis pas bien persuadé que ta présence ici soit bénéfique. Soit tu t'endors avant qu'il sorte, soit tu le tues quand tu le vois. Au choix. »
Bâillais une nouvelle fois. Pas pour autant que mon attention s'émoussait. M'autoriserais à dormir, à relâcher la pression, quand je pourrais à nouveau me dire que Raito était en sécurité dans sa chambre, et pas avant.
« Prépare-toi, au lieu de dire des conneries.
— J'ai la main sur le formol, capitaine. Je suis tout prêt à allonger mon casier judiciaire.
— Tu veux que je te le crée ? Je peux lui ajouter des pages, aussi.
— Pense à ajouter « conseiller matrimonial » à mon CV.
— Pardon ? »
Une voix au-delà même de l'agacement, celle de Mogi, nous interrompit. Depuis que la trahison de Matsuda avait été révélée, le colosse ne se laissait plus aller à la moindre once de plaisanterie. C'était peut-être lui, le plus blessé de tous.
« Taisez-vous, tous les deux. »
Quelques minutes de répit pour lui. Jusqu'à ce qu'enfin, l'ordure sorte de sa poubelle. Hmm. Je fatiguais vraiment, mes comparaisons n'avaient plus grand intérêt.
« Mogi, Akemi, restez en position, il ne vient pas vers vous. »
Je le pris en chasse moi-même, sur quelques rues. Tout dans son attitude hurlait qu'il se savait suivi. Ça ne le sauverait pas. À moins qu'il ne me tire dans la tête plus rapidement que je tirerais dans la sienne. Mes deux mains occupées.
Accélération, et je me retrouvais dans son ombre. Personne pour constater ce que j'allais faire. Mes pions bien placés pour éloigner tout curieux.
Le corps plaqué violemment contre le mur, ses mains bloquées du bras qui tenait mon arme, le mouchoir saturé d'anesthésique collé à son nez et sa bouche. Il n'eut même pas le temps de me fusiller correctement du regard.
Kaname s'avachit sur lui-même, évanoui.
« Watari, la voiture. »
Pas de réponse. Il faisait la gueule depuis que j'avais annoncé le plan de la soirée, arguant qu'un prisonnier était déjà bien assez à s'occuper. Fainéant.
Le corps rapidement balancé dans le coffre, les jambes récalcitrantes gaiement tordues pour rentrer sans faire plus d'histoires.
« Si tu continues à appuyer sur cette cheville, tu vas la lui casser. »
Craquement sinistre après un coup d'épaule allègre. La légère douleur dans mon articulation valait bien la satisfaction du sursaut provoqué chez Kaname.
« Il n'en aura plus besoin. »
Les paupières battaient, enfin. Les yeux vagues, perdus. Parlez-moi d'un agent du gouvernement.
« Réveille-toi. »
L'attention fixée sur moi. Ligoté sur sa chaise, sa cheville tristement bancale, il me reconnaissait. Refusait clairement d'ouvrir la bouche. Parfait. Ça ferait moins de paroles mensongères et insignifiantes. Ses hurlements de vérité suffiraient.
« Tu sais où est Raito ? »
Pas un mouvement chez lui. Sa moisissure n'avait pas encore détruit toutes ses capacités.
« Tu refuses de parler. Bon. J'aimerais te dire que c'est ton droit. »
Un sourcil relevé. Ce salopard essayait de l'imiter ? Pensait connaître ses mimiques mieux que moi, pouvoir créer la moindre empathie ? Le coup de pied-de-biche dans la rotule lui enleva l'idée de la tête. Et arracha un hoquet de souffrance. Parfait. Délectable.
« Mais tu n'as plus de droits. »
L'incertitude, étincelle fugace. Oh, il pouvait bien avoir une armure aux émotions, maintenant que j'étais capable de décrypter les masques de mon adolescent prodige, plus aucun petit génie ne pourrait me duper. Jamais. Rictus de satisfaction. Pas très sûr de l'effet produit, à part me donner l'air au moins aussi fou que Beyond.
« Tu peux te taire, pour l'instant. En revanche, tu vas m'écouter parler.
— Tu comptes me tuer. Sinon, je ne verrais pas ton visage.
— Excuse-moi, j'ai cru entendre le son de ta voix un instant. Mais je réalise que ce n'était qu'un vent nauséabond qui soufflait un peu fort. Je disais donc, je vais te parler de l'amitié. »
Me levai, me positionnai derrière lui.
« Selon son acception la plus courante, l'amitié suppose une forme de respect, d'appréciation. »
La pointe de métal caressait ses épaules, l'une après l'autre. Le pauvre rat se forçait à ne pas bouger la tête.
« Elle n'est pas compatible avec, par exemple, la trahison. La trahison qui peut consister, par exemple toujours, à tendre un piège dangereux à celui qu'on prétend apprécier en jouant sur des références communes à des souvenirs heureux.
— Ce n'est pas une trahison.
— Mauvaise réponse.
— Lui non plus ne jouait pas franc jeu. Ta présence en est la preuve.
— Ce n'est pas son procès que je fais, mais le tien. »
Il manqua de se déboîter la nuque en tentant de me regarder. On aurait gagné un temps fou.
« Parce que tu as déjà fait le sien, belle Justice ? »
L'inconvénient d'avoir les bras attachés dans le dos, c'est qu'on ne se rend pas compte de ce qu'il s'y passe. La pince mordit l'ongle de son pouce. L'arracha. Provoquant un rétrécissement violent des pupilles et un soubresaut tout à fait intéressant.
« Tu es bavard, Kaname. Et je n'ai jamais été patient. »
L'agent s'était finalement révélé extrêmement douillet. Et décevant. Ou alors, il avait une très bonne méthode pour se forcer à s'évanouir.
Toujours était-il qu'il était inutile, n'avait pas d'informations pour retrouver Raito, et ne savait que le strict minimum concernant Beyond. En tout cas, sinon, il était vraiment à la hauteur de ce que celui qu'il prétendait son ami pensait de lui.
La pyramide de marshmallows s'éboulait pour la troisième fois, toujours pas dans ma tasse de café honteusement décaféiné.
Raito m'en aurait probablement piqué un, coincé entre ses dents, et avalé quand j'aurais fait semblant de bouder. Ou alors, je serais allé le chercher moi-même, avec interdiction d'utiliser les mains. J'aurais alors continué en décorant chacun de ses doigts d'un marshmallow, pour finir par les attraper un à un avec la langue.
« Où en est l'interrogatoire ? »
Yagami faisait des efforts réels, ces derniers temps. Savais pas bien comment il y arrivait.
« Fini.
— Ça ne fait que six heures qu'il est enfermé.
— Je sais. Ma réponse ne change pas.
— Et ?
— J'avais raison de le détester. Raito ne choisit pas très bien ses amis. » Entre un agent à la solde de l'ennemi, ses dindes de parade et ses amis de fac oscillant entre le bulot cuit et la perruche trisomique, il n'y avait vraiment rien qui tienne debout.
« Certains, en effet. »
Qu'il était désagréable. S'il avait toujours cet air accusateur, je pouvais mieux comprendre pourquoi Raito s'était forgé un vernis de normalité parfaite.
« Au moins nous sommes d'accord là-dessus. Il choisit mal ses amis. »
Le torturer un peu plus avec la question du mot qu'il devait coller sur notre relation était bien mérité. Pour lui, pour moi. Aimer autant les petites cases méritait un châtiment, et j'avais envie d'une récréation. Mais il fit juste semblant de ne pas l'entendre, et s'installa sur une chaise.
« Qu'est-ce qu'il a avoué ?
— Il préfère les asperges à la crème au chocolat.
— Ce n'est pas un crime.
— Les asperges nature. » Tout juste une grimace. « Et il est celui qui a piégé Raito. Parce qu'il pense que la justice de Kira est meilleure, et que Beyond lui a complètement lavé le cerveau. Ou orienté. Il a l'air déjà bien lessivé de base.
— Oui, seul un fou mange des asperges nature. »
Il semblait complètement ravagé, le pauvre. Je lui tendis généreusement un marshmallow.
« Beyond veut que je casse le Mur. Que Kira juge de nouveau les criminels. »
La friandise resta entre nous, intouchée. Les yeux sombres me jaugeaient, aussi vautour que d'habitude. Peut-être plus encore. N'avait pas besoin de savoir depuis quand j'avais cette information.
« Il pense échanger mon fils contre la vie de centaines de criminels ?
— C'est l'idée.
— Avec toi ?
— Qui d'autre ? Je suis le seul qui à la fois puisse lui rendre sa capacité de tuer et veuille récupérer Raito en un seul morceau. Enfin, au moins, en vie. »
La main levée, paume en avant. L'autre plaquée sur sa bouche, yeux détournés. Il me prenait pour un chien, à lui obéir au doigt et à l'œil ?
« Quoi ? Vous avez vu les vidéos comme moi, non ? Entendu les cris. Vous n'allez quand même pas être surpris de ce que je vous dis.
— J'aimerais que tu ne le considères pas comme un trophée. Si tu en es seulement capable.
— Hmpf. Vous le considérez comme une extension de vous-même qui devrait systématiquement être en représentation de votre vision de l'enfant parfait. Alors ne jouez pas au père modèle.
— C'est justement être père, que d'essayer d'élever son enfant au-dessus des instincts et de… bref. Je ne veux pas discuter de ça avec toi. »
Dommage. J'avais quelques théories sur la parentalité qu'il aurait pu commenter avec moi. Tant pis pour lui si je les ressortais à un futur repas de famille. Bordel, que j'aimerais même aller manger une nouvelle jardinière de légumes chez les Yagami pourvu que leur fils soit présent.
« Tu vas continuer à le chercher ? » Voix affadie, terne à en mourir. Répondis d'un simple mouvement de tête.
Non.
Mon téléphone reposé. Kurt n'avait pas apprécié devoir lâcher le morceau, maintenant qu'il disposait enfin d'une équipe viable. Jamais ravi.
Artémis non plus, n'avait pas été très aimable. Elle se chargerait de rappeler les troupes d'octets. De détruire toute trace du programme. Le remettre en place une fois Raito libéré serait de toute façon impossible les parades existaient, le public commençait à les voir. Et j'espérais bien arriver à capturer Beyond assez rapidement, maintenant qu'il ne trichait plus avec sa saleté d'espion. Il se retrouvait aveuglé, assourdi. Quand Raito serait là, qu'il serait remis, nous pourrions nous mettre ensemble en chasse. Goût de sang en rongeant une nouvelle fois mon pouce, yeux fermés. Crevais d'envie de le voir. Embrasser l'arc de ses clavicules, me noyer dans son odeur de shampoing frais, le nicher contre mon cou, emmêler nos jambes. Affreuse frustration, affreuse culpabilité.
Discipline imposée. Pas le moment de m'auto-flageller. Quand il serait de retour, il aurait toute latitude pour m'incendier à l'envi. Ne manquerait pas de le faire. De me montrer tous les indices que je n'avais pas vus. De me taper sur les doigts.
Le soir-même, la rumeur enfla. Déferla sur Internet, sur toutes les chaînes. Kira était de retour. Les journalistes filmaient avec bonheur les rues où certains s'écroulaient quand d'autres manifestaient leur joie à coups de cierges allumés. Les commentateurs jubilaient. Les politiques s'enfermaient dans leur mutisme.
Akemi posa sa main sur mon épaule. Inconscient du danger, ou trop conscient que j'étais épuisé au point de ne plus le frapper.
« On ne le laissera pas faire longtemps. C'était la seule décision que tu pouvais prendre. »
C'était faux. Et il savait que je n'avais pas pris la décision qu'un vrai détective aurait dû prendre.
La photo arriva sur mon téléphone, en plein milieu de la nuit. Un parc d'attractions, la structure blanche des montagnes russes dominant un parking, quelques immeubles, un viaduc et une sorte de baie. Une carte attrapée. Il n'y avait pas tant de possibilités. Beyond ne lâcherait pas Raito trop loin, il ne serait pas en assez bonne condition pour résister à quoi que ce soit.
La baie d'Ise. Nagashima Spa Land. Moins de vingt kilomètres.
La voiture fonçait, manqua de déraper sur le bitume détrempé. Yagami essayait de se cramponner à la fois au sac de soins de premiers secours que je lui avais fourré dans les bras et à la poignée au-dessus de sa portière. N'avais emmené que lui, seul prêt à partir dans la minute. Les autres suivraient s'ils voulaient. Pouvaient.
« Si c'est un piège ?
— C'en n'est pas.
— Mais si c'en est un ?
— J'en ai plus rien à foutre. Si ça vous inquiète, prenez l'arme qui est rangée entre les bandages et la morphine. Elle est assez semblable à celle que vous utilisiez dans la police et que vous avez fini par rendre parce que votre sens du respect et de l'honneur a remplacé votre sens pratique. »
Dans la lumière des phares, le parterre de fleurs rougeoyait. Pour un peu, les bégonias ressemblaient à des fraises. Et devant les fleurs, mon moineau.
Vivant. Vivant vivant vivant. Tournait en boucle, incapable de laisser un autre mot le remplacer.
Sortis de la voiture, sans pouvoir regarder ailleurs, vérifier qu'aucune arme n'était braquée sur moi. Comptais peut-être sur le commissaire pour vérifier. Peu importait.
Il tenait debout, pour l'instant. Mais même comme ça, tout hurlait qu'il était dans un état déplorable.
Dans ses yeux, rien n'était lisible. Savais de toute façon pas quoi y chercher. Mouvement vers l'avant, juste assez rapide pour le rattraper avant qu'il ne s'effondre. Mes bras sous les siens, le peu de poids qui s'y appuya était alarmant. Un sachet de berlingots tomba de sa main. Bouffée d'aigreur pour Beyond, qui nous avait volé jusqu'à notre dernière conversation.
Enfouis mon nez dans les cheveux raccourcis, massacrés. Inspiration désorganisée, l'odeur de la peau n'était plus la même, empreinte de sueur douloureuse et d'un arôme fraise écœurant.
Je n'oubliais pas, cette fois. « Merci. » Répété en boucle, sans plus trop savoir pourquoi. Sentir chaque membre tout contre moi fêlait tout ce qui restait.
Soixante-seize jours depuis que mes doigts avaient parcouru ce corps la dernière fois.
Me retournai vers Yagami. En prenant son enfant dans ses bras, il me regardait.
Le regard noyé de larmes mal contenues. Murmure de remerciement. Je ne le méritais pas.
Au loin, un bruit de moteur. Aucune envie de courir après.
Chaque ecchymose, chaque lacération était soignée avec le souci de ne surtout pas rajouter de la douleur. Une douceur infinie ne serait pas suffisante.
De son côté, Mayat s'occupait, en silence pour une fois, de réparer du mieux possible le bras gauche. Massacré. Rien ne permettait de penser qu'il n'allait pas être attaqué par la gangrène prochainement, ni qu'il fonctionnerait de nouveau normalement un jour. La cicatrice parcourrait de toute façon toute la chair. Là, et presque partout ailleurs.
Sur son corps nu, les plaies étaient innombrables. Un camaïeu de souffrances entremêlées, plus tellement humain.
Partout, j'y lisais ma culpabilité. Chaque sévice portait mon nom par procuration.
Le traiter avec les yeux de la science médicale faisait mal. Il n'était là que comme un corps marqué, à moitié cassé. Dévoré de douleurs. Le cerveau sublime était en veille, son esprit lointain, perdu dans les méandres de ce que lui avait infligé Beyond.
Tête secouée. Pas le moment de m'endormir ou de m'apitoyer sur son sort. Serais plus utile en travaillant à réduire les entorses, les fractures, les déchirures. Et la douleur.
Je lâchai l'épaule droite, remise en place. Les bleus autour de l'articulation étaient inévitables et s'estomperaient d'eux-mêmes.
Sur une étagère, je dénichai un flacon de fentanyl. À défaut de pouvoirs magiques, ça ferait l'affaire pour annihiler la conscience de la douleur. Raito dormait déjà mal avant d'être enlevé, les tortures avaient probablement compris la privation de sommeil et les blessures devaient sans doute possible morceler le peu de repos qui lui était accordé. Une aiguille piquée dans le flacon, je préparais une seringue. À la louche, il devait bien avoir perdu sept ou huit kilos.
Le creux du coude caressé de la pulpe des doigts. Le modelé de la peau était particulièrement fin à cet endroit. Et pas trop détruit par mon incapacité à trouver la cachette de Beyond. Bout de l'index appuyé, faisant saillir une veine.
« Faites attention, avec votre dosage. C'est pas du paracétamol, ce que vous vous apprêtez à lui filer.
— Si je pouvais m'abstenir de lui donner quoi que ce soit, j'en serais ravi. Ce n'est pas le cas.
— Tout ce que je dis, c'est que le faire claquer d'une surdose serait con, maintenant que vous l'avez récupéré. Il a maigri, aussi. Diminuez donc le niveau de cette seringue. »
Insupportable harpie à demi comateuse incapable de voir qu'il était urgent et important d'éradiquer la douleur. Même endormi, des spasmes parcouraient les muscles, en engendrant d'autres.
« Je n'avais pas remarqué. L'illusion avec le retour d'un camp de vacances était tellement parfaite. Le teint ensoleillé, la mine reposée, on s'y tromperait. »
Elle m'arracha la seringue des mains, avec une vivacité insoupçonnable. Porta l'objet au niveau de ses yeux, et le vida à plus de la moitié.
« Voila. Maintenant, vous pouvez le droguer comme ça vous chante. Si l'objectif était de l'empêcher de respirer, remontez le dosage. Je suis sûre qu'il n'aura plus du tout mal, quand il sera mort. »
Elle reprit son œuvre, maniant l'aiguille avec l'expertise d'une couturière professionnelle. Et l'art de la saloperie avec la verve d'une pétasse de première. « Et vous, allez vous coucher. Vous tanguez de fatigue, espèce de lourdaud mal dégrossi.
— Grosse truite. » Un simple haussement de sourcil salua la mort programmée de ma propre insulte.
Hormis l'absence de papiers de bonbons, sa chambre ressemblait à celle qu'il avait laissée en partant. Rassurante douceur de l'habitude, des draps propres et du sol débarrassé. La lessive embaumait encore autour du lit.
Niché dans les oreillers, Raito ne ressemblait pas à celui qu'il avait été en partant. Les joues s'étaient un peu creusées, les cernes dévoraient ses yeux. Les ongles arrachés laissaient les doigts enrubannés de blanc. Le torse comprimé de bandages larges pour éviter les inspirations trop fortes excitant les nerfs autour des côtes brisées.
Mais il était vivant. Ce qui ne serait pas forcément mon cas encore longtemps quand il apprendrait que j'avais abattu le Mur pour pouvoir le récupérer. Et que je tiendrais la promesse faite à Watari, en lui posant la question qui vrillait déjà mes propres nerfs.
Une chaise tirée juste à côté du lit, m'y perchai. Yeux couvant le profil parfait, presque intouché.
Es-tu Kira ? Ce serait brutal. J'avais cessé depuis longtemps de chercher l'assassin dans chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Et ce n'était pas en observant ses paupières frémissantes que mon avis allait changer.
Fermai les yeux une seconde, imaginant notre conversation de réveil. La suite de la partie d'échecs. Et la récompense qui allait avec, forcément repoussée encore. Sourire. Enfin, je pouvais savourer le son de sa respiration calme, dans son lit, juste à côté de moi. Remplacer, effacer un peu ses hurlements.
Sursaut incontrôlé. J'avais dormi. La main sur mon épaule écharpait mes rêves.
« Tu devrais aller dormir dans ton lit. Je vais prendre le relais. »
La voix de Yagami était grave, douce. Il parlait bas pour ne pas risquer de réveiller son fils, englouti dans les bandages et les draps blancs. Tout ce blanc.
« Vous aussi, vous avez besoin de sommeil. Je veux surveiller.
— Tu en as déjà assez fait, L.
— Non. C'est de ma faute, s'il se retrouve dans cet état. J'ai été trop lent.
— Tu as été beaucoup de choses. » La serre compressait mon articulation. Il savait bien qu'il m'avait déjà fait la liste de tout ce que j'avais été. Et trop lent n'y figurait pas au palmarès des qualificatifs les moins tendres. « Mais tu l'as ramené vivant. Et je sais que lâcher le Mur a été un échec pour toi.
— Vous sous-entendez que j'aurais pu préférer sauvegarder la vie de criminels.
— Je dis que tu ne l'as pas fait. Et je t'en suis reconnaissant. »
Qu'il devait lui en coûter, de me dire ça. Pourtant, sous ses airs de calme, l'insulte était amère. Prétendre que m'imaginer sacrifier Raito plutôt que de céder était envisageable sonnait aussi juste que cruel.
« Ce n'est pas pour vous que je l'ai fait. »
Un blanc, bienvenu. Assez soutenu pour me laisser me gaver de l'image endormie. La respiration calme et profonde d'un sommeil sans douleur, lourd de fatigue. Combien de temps avait-il été privé de repos, lui qui s'était efforcé de combattre son inclination au sommeil tout seul. Ses cernes creusaient l'obscurité au-dessus des pommettes, me concurrençaient. Rien de comparable avec ceux qui l'avaient parasité quelques semaines avant sa disparition. Le néant de la nuit l'ombrait. Voulais la fin de cette éclipse. Soupir pour mon cerveau épuisé, aux métaphores de plus en plus faibles.
« C'est pour l'enquête. »
Le regardai de travers. Il était aussi paumé qu'un poney Shetland à un concours de saut d'obstacle. Voilà. La colère était un meilleur moteur que l'apitoiement.
« Si c'était pour l'enquête, Raito ne serait pas endormi. Il serait assis, ligoté à une chaise, les veines saturées d'adrénaline et de pentothal.
— Il n'est pas en état de répondre à quoi que ce soit, il –
— Je ne le ferai pas. Alors taisez-vous et laissez-le dormir. Il n'a pas besoin de nous entendre râler comme deux commentateurs sportifs devant une faute ambiguë. »
Un frémissement trop poussé. Une inspiration, un papillonnement des paupières. Les yeux de caramel flou ancrés sur moi un instant, saturés de doute. Qu'est-ce que lui avait fait Beyond, pour annihiler tout ce qui caractérisait les regards de Raito sur moi ? Qu'est-ce qu'il lui avait fait croire ? Comment avait-il joué de notre ressemblance ?
Doute. Appréhension. Défiance. Creusaient mon estomac d'acidité, contorsionnaient ma gorge. L'accusation vibrait entre nous. Suffisante à détruire ma conversation imaginée, les bonjours et les excuses préparées comme autant de pansements multicolores. Stupides. Inutiles.
Fallait que je sorte de là. Abandonne la place à son père.
M'évadai de la chambre, regagnai la mienne. Peut-être un peu de sommeil ? Dans mon lit, pas sur une chaise. Je l'avais mérité. J'étais sûr de ne plus le trouver. Les cris reviendraient, complétés par ce regard-là. Pourtant prévu.
Sur un meuble, une partie d'échecs entamée depuis plus de deux mois attendait sa suite. J'en avais imaginé des dizaines de fois les possibilités. Aucune ne semblait plus valable.
L'échiquier poussé d'un doigt, jusqu'à l'éboulement au sol. Toutes les pièces dispersées, ébréchées.
Beaucoup d'événements dans ce chapitre, nous ne voulions pas nous étendre sur l'enfermement de Raito pendant plus d'un chapitre. En espérant que vous ayez apprécié la lecture, je vous dis aux alentours du 20 décembre pour le prochain chapitre.
Meyan
