Chapitre 2
« Et enfin, voici le pont. Il y a eu quelques changements ces dernières années. Entre autres… »
La voix de Kirk fit sursauter Uhura, concentrée sur l'écoute d'une émission audio inattendue dans cette partie de l'espace. Elle ne se retourna pas: elle savait qui accompagnait le capitaine. L'annonce avait été faite sur le pont, et d'autre part, elle aurait reconnu entre mille le pas d'un Vulcain, plus net et plus lourd que tous les autres. Elle garda les yeux fixé sur son écran, s'efforçant de garder une respiration calme, et se demandant si le visiteur entendrait les battements de son coeur, qui semblait soudain s'emballer.
Il ne faut pas qu'il soit au courant.
Quand la voix s'éloigna, elle risqua un coup d'oeil vers Spock (assis devant ses consoles et apparemment tout à fait indifférent au monde extérieur), puis vers Sarek…
Leurs regards se croisèrent. Uhura retourna précipitamment à l'étude de ses écrans, les joues brûlantes, puis regretta instantanément cette réaction purement réflexe: rien n'aurait pu mieux la trahir. Elle tendit l'oreille. Derrière elle, le pas de Sarek avait à peine changé: juste légèrement plus sonore, comme si les pieds du diplomate percutait le sol un peu plus vigoureusement.
Il sait.
Elle maudit son imprudence. Certes, Spock lui avait dit qu'il ne voyait aucun argument logique à cacher leur relation à son père, mais… elle voulait retarder l'échéance le plus possible. Spock avait tant vécu au milieu des Humains, comment Sarek accepterait-il ce qu'il pourrait considérer comme une énième trahison de l'héritage qu'il avait transmis à son fils?
Elle se secoua, balaya tant bien que mal ses inquiétudes et se remit au travail.
Kaiidth.
Ce qui est fait est fait.
III
« - Il sait, dit-elle dès qu'elle se retrouva seule avec Spock, dans ses quartiers, deux heures plus tard.
- C'était à prévoir », répondit Spock sans perdre son calme.
Il se retourna pour poser sa veste sur le dossier de la chaise, un geste qu'il réalisait comme un rituel quand il arrivait dans les quartiers d'Uhura. Ordinairement, cela la touchait toujours: c'était à la fois un remerciement implicite pour le chauffage excessif qu'elle lançait toujours avant son arrivée, et la manifestation qu'il se sentait à l'aise.
Mais aujourd'hui, ce geste habituel l'irritait.
« - Enfin, Spock! Nous étions d'accord pour garder le silence sur notre relation jusqu'à la fin de la mission, pour pouvoir…
- « …rencontrer nos futures belles-familles respectives en pouvant prendre le temps nécessaire pour apaiser les éventuelles tensions », récita Spock. Je ne l'ai pas oublié. Mais la probabilité que mon père devine ce qui nous lie était de 78%. »
Uhura leva les yeux au ciel.
« Tu n'aurais pas pu me donner ce chiffre avant? Nous aurions pu prendre le taureau par les cornes et aller directement le voir, au lieu de créer cette situation gênante! Ou peut-être as-tu laissé passer ta fierté avant nous? » siffla-t-elle, le visage à quelques centimètres de celle de Spock.
Elle regretta immédiatement cette sortie, et sa colère tomba d'un coup quand elle vit une lueur fugace traverser le regard de Spock.
« - Je suis désolée, je ne voulais pas…
- Si, bien sûr que tu voulais connaître mon état d'esprit à ce sujet, répondit-il d'un ton impassible. C'est logique et nécessaire. Je vais donc te répondre. Il restait une probabilité non nulle que mon père ne découvre rien. Nous aurions alors pu poursuivre notre objectif premier. Quant à ta deuxième question… »
Il détourna le regard, cherchant visiblement ses mots. Le coeur d'Uhura se serra. Elle réprima le réflexe de poser une main réconfortante sur l'épaule du Vulcain.
« - Je désire vivement que les relations avec mon père se normalisent, dit-il enfin. Je suis prêt à faire certaines concessions pour parvenir à cet objectif. Mais j'ignore à la fois si cette volonté est réciproque et comment m'y prendre.
- Je suis sûre que des occasions se présenteront, dit Uhura d'un ton qui se voulait rassurant. Il suffira de les guetter. Peut-être voudra-t-il bientôt te parler au sujet de moi?
- C'est possible, dit lentement Spock. Les Vulcains savent garder leur langue mieux que quiconque, mais ils ont encore davantage soif de connaître ce qu'ils estiment devoir savoir. De plus, il a épousé une humaine; il voudra sans doute me donner certains conseils pour éviter certaines difficultés. »
- Ce serait une bonne manière de reprendre contact avec lui », dit Uhura en posant doucement sa tête sur la poitrine du Vulcain.
Spock mit ses bras autour d'elle, très légèrement, sans la serrer. Uhura ferma les yeux et sourit: venant de lui, c'était un geste extrêmement affectueux, et elle le savourait pleinement.
Après quelques instants, elle se dégagea et tendit l'index et le majeur de la main droite, s'efforçant de concentrer toute son affection au niveau de ses doigts: le Vulcain aussi avait droit à la manifestation d'affection qui lui convenait. Spock l'imita. Leurs doigts se frôlèrent.
« - Pardon pour ma colère de tout à l'heure, murmura la jeune femme.
- Tu es toute pardonnée », répondit Spock.
Uhura sourit: au début de leur relation, Spock se serait contenté d'hausser un sourcil en affirmant qu'une demande de pardon pour un simple débordement de sentiment était illogique. Mais il commençait à dévoiler de mieux en mieux son état d'esprit.
Les Vulcains n'étaient pas si différents des Humaines, après tout.
