Chapitre 6

Hello, hello! J'en suis encore à écrire le chapitre 10, mais j'ai décidé de poster celui-ci pour avancer un peu les publications.

Un grand merci à Alienigena, si elle passe dans le coin, pour m'avoir aidée à retravailler les dialogues.

Pour ce chapitre, j'ai imaginé qu'Uhura ne comprend pas encore parfaitement son cher et tendre, ni sa culture d'origine.

En s'appuyant au mur, Uhura se leva lentement. Ses jambes flageolantes la trahirent, et elle serait tombée si deux mains n'avaient pas fermement maintenu ses épaules.

« - Requérez-vous mon assistance, lieutenant? demanda Sarek, le visage près du sien.

- Ca va passer d'ici cinq minutes, haleta-t-elle, honteuse de sa faiblesse et un peu gênée que le Vulcain la voit ainsi.

- Mes quartiers sont tout près. Si vous le permettez, je vais vous y mener pour que vous puissiez vous reposer un peu. »

Il la tira doucement en avant. Elle se laissa faire, trop étourdie pour trouver des arguments lui permettant de refuser. Elle se retrouva bientôt assise sur le canapé réglementaire des cabines des invités, une tasse brûlante à la main. L'odeur qui en émanait dissipa les brumes de son esprit, et elle réprima un sourire: c'était le thé préféré de Spock.

Elle lança prudemment un coup d'oeil vers Sarek. Dans la chaude pénombre, le vieux Vulcain se servit une tasse de thé avant d'attirer une chaise et de s'asseoir à son tour. Elle ne put s'empêcher d'admirer avec quelle facilité il s'adaptait aux Humains: tout à l'heure, il n'avait pas décrit aux centième près l'heure de réveil de Gav ou la distance qui les séparait de ses quartiers, et à présent, il adoptait les règles de convivialité des Terriens alors qu'il était parfaitement illogique de prendre du thé en cette heure tardive.

Désireuse de lui rendre la pareille en respectant les coutumes vulcaines, Uhura se hâta de prendre une gorgée de thé. Il lui sembla que la chaude et odorante boisson coulait dans ses veines, apaisant la frayeur rétrospective qui commençait à la gagner depuis qu'elle se remettait du choc physique. Les émotions négatives étaient toujours présentes, mais elles s'éloignaient, et elle pouvait les regarder sans en être affectée. Elle se demanda si c'était pour ces vertus que Spock prisait tant ce thé.

Elle manqua fermer les yeux pour profiter du bien-être retrouvé, mais réalisa que Sarek la fixait sans un mot, comme s'il évaluait son état du regard. Elle se sentit rougir -mais peut-être n'était-ce que la chaleur de la pièce?

Dans le silence qui s'appesantissait, Uhura chercha une formule de remerciement adaptée (Lesek- non, c'est quand on reçoit un cadeau… Th'i-oxalra- non, c'est pour dire qu'on a apprécié un moment ensemble…), mais ce fut Sarek qui parla le premier:

« Souhaitez-vous rapporter vous-même ces évènements au commandeur Spock, ou préférez-vous que je m'en charge, en tant que témoin? »

Elle s'attendait à une question plus franche. Mais elle reconnut la finesse du Vulcain. Elle estima que le moment était mal choisi pour adopter un style direct, et décida de jouer le jeu.

- Il le saura de toute façon, par le rapport des agents de sécurité, répondit-elle lentement.

- Je doute que cela lui suffise, répondit Sarek. Un compte-rendu est une chose, mais le récit de quelqu'un en est une autre.

- Qu'entendez-vous par là? » demanda Uhura.

Sarek se redressa légèrement sur sa chaise, semblant peser ses mots.

« - Si Spock avait été attaqué, vous contenteriez-vous d'un rapport affirmant qu'il est indemne?

- Certainement pas, répondit Uhura en essayant de rester calme sous le regard perçant du Vulcain (Sans doute mon futur beau-père, ne put-elle s'empêcher de penser tandis que son coeur cognait dans sa poitrine) . Mais je… je suis humaine. Une telle réaction serait normale pour moi.

-Certes, les Humains ont besoin d'être émotionnellement rassurés au sujet de leurs proches, répondit Sarek. Mais les Vulcains… »

Sa voix marqua une pause à peine perceptible.

« … éprouvent également le même besoin, à leur manière. Il est donc logique que Spock, héritant de ces deux ascendances, ait la nécessité de s'assurer que vous allez bien. »

Uhura se retint de froncer les sourcils: elle fréquentait Spock depuis plusieurs années, l'avait vu évoluer progressivement, avait même recueilli quelques confidences, et Sarek prétendait mieux le connaître qu'elle?

Un souvenir lui vint soudain: juste après la transfusion du sang de Khan dans les veines de Jim, Spock avait refusé de s'éloigner de la porte de l'unité des soins intensifs. Il était resté sur sa chaise, raide et maintenant tant bien que mal son masque d'impassibilité, tandis qu'une infirmière se contorsionnait pour lui poser quelques points de suture là où Khan l'avait frappé. Le Vulcain semblait retenir une envie de se précipiter de l'autre côté de la porte, apparemment retenu par sa fierté et l'illogisme total de sa présence au chevet de son ami.

Elle avait alors compris l'origine du désir de contrôle des Vulcains. Ils n'étaient pas insensibles. Au contraire, ils possédaient une sensibilité si aiguë qu'elle risquait de les détruire s'ils ne la tempéraient pas, et choisissaient le chemin inverse: la méfiance envers les émotions et leur maîtrise total, au point de pouvoir prétendre ne pas en avoir.

Peut-être Sarek avait-il raison, après tout. A l'en croire, même les Vulcains « entiers », par moments, étaient impuissants face aux émotions créées par les liens avec leurs proches. Cet aveu la frappait et la touchait en même temps, et elle comprit que Sarek voulait lui donner quelques clés pour mieux comprendre son fils. Elle se demanda quelles émotions la relation entre Spock et Sarek engendrait… si tant est qu'il y en ait au moins une: elle devait avouer que le diplomate était bien moins facile à comprendre que son fils.

Sarek, le regard fixé sur les volutes qui sortaient de sa tasse, la laissait suivre le fil de ses pensées. Il était parfaitement impassible, et cela déconcertait Uhura. Elle avait pensé que, en fréquentant Spock, il lui serait plus facile de comprendre les Vulcains. Ce dernier avait parfois de brefs moments où il laissait percevoir un minuscule extrait de son humanité, ce qu'Uhura avait appris à percevoir et à comprendre. Mais il était impossible à la jeune femme d'essayer de deviner l'état d'esprit de Sarek: pas la moindre crispation de visage, aucun changement de tonalité dans la voix…

Uhura réalisa brusquement que, si Sarek parlait de son fils, il se décrivait aussi lui-même. Elle se demanda comment il avait vécu la destruction de sa planète et la perte de sa femme. Les Vulcains avaient-ils de rites de deuil, ou des moyens de surmonter une épreuve si terrible?

Elle fut soudain persuadée qu'elle finirait par comprendre les Vulcains. Elle devait d'abord parler à Spock, car elle refusait de prendre seule la décision, mais elle voulait à présent que les choses soient claires avec Sarek. Mais pour l'instant…

Elle prit un moment pour choisir ses mots.

« - Alors, mieux vaut que j'aille moi-même lui en faire part. Me voir indemne sera la meilleure des preuves que je vais bien.

- Dans ce cas, je me permets de vous conseiller d'aller le voir au plus vite. Recevoir un rapport avant votre venue serait pour lui assez déplaisant. »

Uhura prit le temps de finir son thé (l'inverse eût été injurieux selon la coutume vulcaine), puis se leva.

« - Itar-bosh, dit-elle en inclinant la tête.

- Sanosh, répondit le vieux Vulcain. Et veillez bien sur vous », ajouta-t-il en anglais juste avant que la porte ne se referme sur la jeune femme.

Uhura n'eut pas le temps de lui demander s'il s'agissait d'un vouvoiement de politesse, ou si Spock était inclus.

Une fois Uhura partie, Sarek resta immobile, plongé dans ses pensées.

Dès la première fois qu'il avait vu la jeune femme, il l'avait appréciée. La fermeté de son caractère et son professionnalisme manifestés pendant les difficultés suscitées par Nero l'avaient surpris chez ce cadet tout juste sorti de l'académie de Starfleet.

Et à présent, 2,36 années plus tard, voici que ces qualités s'accompagnaient d'une forte attirance envers Spock, lui-même rigoureux dans son travail et aussi impassible qu'un Vulcain entier -hormis lors de cette explosion de colère sur le pont juste après la destruction de Vulcain. Mais Sarek savait à quoi cela était dû (il avait d'ailleurs réussi à l'exprimer à demi-mot au lieutenant Uhura): non pas un incontrôlable sentiment humain, mais la manifestation violente de l'hypersensibilité que tout Vulcain qui se respectait travaillait à étouffer tous les jours de sa vie. Si lui-même n'avait pas parfaitement maîtrisé ses réactions, il était certain qu'il se serait jeté sur Kirk avant Spock.

Sarek était sûr qu'Uhura avait compris cela, et saurait communiquer avec Spock de la manière qui conviendrait. Il était heureux de leur lien-et le fait qu'Uhura parlât couramment la langue vulcaine n'était pas pour lui déplaire.

Penser à la colère de son fils, puis à l'humaine qu'il aimait, fit jaillir dans son esprit une image qu'il ne réussit pas à chasser: une femme souriante, dont les sourcils arrondis entouraient de grands yeux noirs fixés sur lui avec tendresse.

Il se secoua: il ne devait pas penser à sa femme. Elle était morte. Il était illogique de ressasser le passé.

Quand d'autres images surgirent, il se dirigea vers le fond de sa cabinet, marchant à grandes enjambées. Avec précaution, il sortit de sa housse une lyre vulcaine aux délicates gravures. C'était l'un des seuls objets personnels qu'il avait pu retrouver après la destruction de Vulcain: prévoyant un voyage vers Delta-Compax, il l'avait déposée avec quelques affaires dans une navette qui avait pu décoller avant d'être engloutie dans le trou noir.

D'habitude, il se servait de sa lyre pour exercer sa dextérité et son oreille; mais elle avait aussi un autre usage, révélé de père en fils, que nul non-Vulcain ne connaissait.

Du long manche, il tira un archet habilement dissimulé, et commença à le glisser doucement le long des cordes de la lyre.

Une mélodie plaintive s'éleva: une totale improvisation, qui permettait à Sarek d'exprimer ce qu'il ressentait tout au fond de lui, et qui risquait de le submerger.

Au début, la musique lui fit du bien; mais les souvenirs revinrent, plus forts, comme le ressac qui, après un reflux, monte toujours plus haut.

Il revit, posé sur sa table de chevet, la fine dague avec laquelle il devait, selon la coutume couper sa ti'kah pour dénuder son front, le soir de son mariage; sa jeune épousée, devant son hésitation, être plus vive que lui, saisir la dague et, d'un geste sans appel, couper ses cheveux en signe de solidarité; les cordes de la lyre qu'il avait tissées en secret avec les longues mèches soyeuses, et qu'il faisait chanter en ce moment même…

La musique cessa soudain. Une douleur sourde montait dans sa jambe droite, la faisant trembler de plus en plus fort.

Sarek posa la lyre avec un peu moins de précautions qu'il l'aurait souhaité, puis, en s'appuyant au mur, il se laissa tomber au sol et tenta de plonger dans une profonde méditation.

Mais il était trop tard. La douleur était à la limite du supportable. Sarek tomba à terre et laissa échapper un gémissement sourd.

Pour la musique vulcaine, je vous suggère "Song of the caged bird" de Lindsey Stirling. Je trouve que l'émotion évoquée convient tout à fait.