McCoy se força à prendre une grande inspiration pour essayer de se calmer. Il avait l'impression d'être resté en apnée pendant l'heure qui venait de s'écouler, et il avait besoin de recouvrer ses esprits.
L'examen de Sarek avait plutôt bien commencé. Le Vulcain s'était drapé dans un silence fier, mais s'était soumis sans discuter aux divers contrôles et avait répondu avec netteté aux questions du médecin. L'impression que McCoy avait eue en voyant Sarek arriver sur l'Entreprise s'était confirmée: l'ambassadeur était objectivement maigre. Il était aussi très carencé, principalement en potassium et en calcium. Quand McCoy lui avait demandé s'il se nourrissait suffisamment, Sarek avait laissé entendre que la nouvelle Vulcain ne fournissait pas encore suffisamment de nourriture à la population, et qu'il était logique que les individus jeunes et vigoureux, ayant statistiquement le plus de chances de survivre et de perpétrer l'espèce, soient favorisés dans leurs apports nutritionnels. McCoy avait réussi à réfréner ses sarcasmes sur la théorie de Spock (qu'il tenait sûrement de son éducation vulcaine) au sujet de l'intérêt du plus grand nombre, mais n'avait pas pu s'empêcher de lever les yeux au ciel et de demander si la mort d'un ambassadeur, avec son expérience de vie, était négligeable. Sarek s'était contenté de le regarder avec une expression indéchiffrable, même pour McCoy, entraîné à décrypter les états d'esprit à peine exprimés de Spock. Peut-être Sarek avait-il lui-même insisté pour ne pas recevoir de privilège, ou au contraire avait-il été obligé de se soumettre à la règle générale…
Mais il y avait plus inquiétant: le scanner avait révélé une petite malformation cardiaque, dont Sarek connaissait l'existence depuis son enfance, et qu'il aurait pu conserver jusqu'à sa vieillesse sans aucun signe d'alerte si son sévère amaigrissement et ses carences ne l'avait pas aggravée.
Quelques minutes après, Sarek avait refait une crise, plus forte, et il avait perdu connaissance. McCoy l'avait perfusé avec un sédatif, comprenant que le moindre effort physique était dorénavant impossible sans que le coeur ne s'emballe.
A présent, une cure nutritionnelle ne suffirait plus: il fallait une intervention manuelle pour corriger la malformation. Une opération à coeur ouvert… McCoy frissonna. Cela demandait de connaître parfaitement l'anatomie du patient (par chance, McCoy s'était amusé à réviser toute l'anatomie vulcaine la semaine dernière, relevant le défi de M'Benga qui avait promis de lui offrir une bouteille de whisky terrien s'il répondait à ses questions les plus pointues sur le sujet), un excellent doigté (pour cela, il s'estimait l'un des meilleurs, en toute objectivité), un assistant capable de comprendre ses besoins avant même qu'il n'ouvre la bouche (Chapel ferait parfaitement l'affaire), le meilleur matériel médical possible (l'infirmerie de l'Entreprise avait de quoi rendre jaloux tous les chirurgiens de l'Univers)… et plusieurs litres de sang compatible avec celui du patient, pour compenser les inévitables hémorragies qui surviendraient durant l'intervention.
Et quelque chose lui disait qu'il lui faudrait des arguments en béton armé pour les obtenir de la seule personne capable de les lui donner.
Sans beaucoup d'enthousiasme, il pianota sur l'intercom de son bureau. Un soudain remue-ménage dans l'infirmerie le fit sortir de son bureau avant qu'il n'ait eu le temps de contacter la passerelle. Il resta immobile un instant, comme frappé de paralysie: un agent de sécurité, suivi de deux autres, se dirigeait à grandes enjambées vers un lit disponible, Kirk dans ses bras. Une tache rouge poissait l'uniforme du capitaine juste en-dessous des côtes.
Le médecin grogna entre ses dents. Depuis leurs études à San Francisco, il lui était souvent arrivé de s'occuper de Jim, qui semblait prendre un malin plaisir à se fourrer dans les situations les plus dangereuses et se faire récompenser par les bobos les plus improbables; mais jamais McCoy n'avait craint pour sa vie. Voir Jim ainsi, respirant péniblement entre ses dents serrés, luttant visiblement pour garder les yeux à moitié ouverts, lui inspirait une crainte qu'il n'avait jamais connue avec lui.
Les gestes familiers lui vinrent sans qu'il ait même besoin de réfléchir, et cela le rassura un peu. Son moral remonta encore quand il vit que le poumon avait été touché plutôt que l'abdomen: rien de bien difficile à réparer. Il se hâta d'injecter un anesthésiant à son patient, qui se détendit immédiatement, puis donna quelques directives à Chapel et retourna pianoter sur l'intercom de son bureau. Pour une fois, le protocole allait lui être utile.
« Je vous écoute, docteur ».
McCoy ferma soigneusement la porte de son bureau et s'y adossa. Le gobelin ne sortirait pas d'ici avant d'avoir écouté tout ce que le médecin avait à lui dire. Mais d'abord, il lui donnerait quand même des nouvelles de Jim -pas parce que ce fichu protocole l'imposait, mais plutôt pour prendre Spock par surprise, une fois qu'il se serait détendu. Car oui, quelque chose chez le Vulcain était tendu: le regard plus grave, un léger pli entre les sourcils…Cependant, McCoy ne put y repérer aucune émotion, juste une attention décuplée afin de s'adapter rapidement aux circonstances. McCoy se demanda si Spock avait déjà en tête tous les scénarios possibles: un vaisseau avec un capitaine blessé pendant un certain temps, avec un capitaine mort…
Forcément que cela touchait Spock, même si McCoy était incapable de le voir sur son visage. Il ne fit pas durer l'attente plus longtemps.
« Il va s'en sortir, et sans séquelles, dit-il. Quelques jours de repos forcé, et il sortira d'ici plus en forme que jamais. »
Un court instant, les traits de Spock se détendirent, avant de reprendre leur neutralité coutumière.
« Je vous remercie pour ces informations, docteur, répondit-il. Je vais me rendre sur la passerelle et annoncer à l'équipage ce changement de situation. »
Il fit un pas en avant, mais McCoy ne bougea pas.
« -Ce n'est pas tout, dit-il. Je voudrais vous parler de votre père.
-Il me semble que la gestion de l'Entreprise est plus urgente qu'un bilan de santé, répondit Spock avec raideur.
-Il ne s'agit pas de cela, dit McCoy. J'ai besoin d'opérer votre père, et il risque de perdre beaucoup de sang. Le seul moyen de le garder en vie est de prélever le vôtre. J'estime qu'il en faudrait plusieurs litres, et il faudrait vous injecter un stimulant hématopoïétique, ce qui ne serait pas sans risque pour vous.
-C'est impossible, docteur, dit fermement Spock.
-Je comprends, soupira McCoy après un moment de silence. C'est logique de ne pas risquer votre vie pour…
-Il ne s'agit pas de cela, docteur, l'interrompit Spock. Nous sommes en situation de crise. Il y a enquête pour meurtre, les ambassadeurs sont sur le point d'en venir aux mains entre eux, et l'Entreprise est poursuivie par un vaisseau inconnu sans doute en lien avec la mort de Gav. Monsieur Sulu, qui me remplace actuellement, est un excellent pilote mais n'a pas été formé à gérer ce genre de situation. Ma présence sur la passerelle est donc requise de toute urgence. Je me mettrai à votre disposition quand le danger sera passé. »
Il s'avança encore, se trouvant à un pas de McCoy, le toisant de haut. Le médecin soutint un instant son regard, se demandant si Spock oserait forcer physiquement le passage; puis il baissa le regard et haussa les épaules.
« Allez-y, alors, bougonna-t-il en s'éloignant de la porte. Mais franchement, vous avez un sens discutable des priorités. »
Mais en disant cela, et regardant Spock s'éloigner à grands pas, il savait que le Vulcain n'avait pas tort. Une chose le rassura cependant: Spock avait refusé de rester par devoir envers l'Entreprise, et pas par risque des effets secondaires du prélèvement de sang. Si Sarek était toujours en vie une fois la situation revenue à la normale, McCoy reviendrait à la charge, et il faudrait vraiment un évènement exceptionnel pour que Spock ne revienne pas à l'infirmerie.
