CHAPITRE 31

La Nouvelle Maiden

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C'était comme si on avait ôté un voile des yeux de Summer.

Maintenant que ses pouvoirs étaient éveillés, Summer découvrait ce qui coulait sous la glace : l'Énergie était là, tout autour d'elle et en elle, pulsant de son cœur jusqu'aux extrémités de ses membres en suivant une forme évoquant la foudre. C'était d'une telle beauté…!

— Sublime, n'est-ce pas ?

La voix résonna avec la puissance du tonnerre en elle, projetant dans l'Énergie une onde qui secoua la Maiden ! Un Titan s'adressait à elle et Summer levait un regard médusé vers cet être pour hoqueter de surprise en découvrant de qui il s'agissait :

Sélénée !...

mais métamorphosée !

La Maiden la voyait à travers un nouveau filtre : son visage, ses expressions, ses vêtements, tout cela avait été remplacé par une forme féminine baignant dans les palettes de couleurs violettes qu'offrait le Flux. Son cœur était une étoile d'un genre nouveau, qu'aucun astronome ne pouvait contempler, alimentée par un ensemble de veines d'Énergie qui provenaient de partout autour d'elle.

Raptoria baignait elle-aussi dans cette mer intérieure d'Énergie, mais la couleur s'apparentait à la multitude de bleu dans le ciel crépusculaire. Summer pouvait remarquer les veines d'Énergie gonflées au point d'imploser, presque désespérées à redonner des forces à l'Incarnation de la Création. Elles étaient si dilatées que la Huntress y voyait quelque chose d'intrigant…

Des... chaînes ?

Des maillons d'un or sinistre suivaient les liaisons de Flux jusqu'aux deux Incarnations, enchaînaient chaque partie de leur corps, étranglaient leur cou, bâillonnaient leur bouche. C'était une vision insupportable !

— Ce que tu vois est la matérialisation du signal, commenta la forme violette qu'était Sélénée. C'est notre fardeau, pas le tien. Ignore-le.

Summer opina de la tête et canalisa l'Énergie entre ses mains avant de les poser à nouveau sur Raptoria. Aussitôt, la foudre qui illuminait ses bras fut aspirée par l'Incarnation de la Création. La magie en ses yeux se dissipa, et elle éprouva de plus en plus de mal à respirer alors qu'elle vit cette force s'instiller au sein de la mer bleue et y former un tourbillon de vie, qui se mit à tourner de plus en plus vite jusqu'à former une silhouette elliptique, telle une… galaxie !

Le résultat ne mit pas longtemps à agir…

Les paupières de Raptoria se mirent à ciller plusieurs fois. L'Incarnation remua et, lentement, très lentement, elle reprit pied dans la sombre réalité qu'était Remnant.

— "Rise and shine", sœurette ! déclara Sélénée avec humour.

— Hmmm… Sélénée…? Que…?

— Relax… Tu as perdu connaissance, c'est tout.

Summer voulut lui expliquer :

— On parlait de vos enf…

— Chuuuut~~~..., souffla Sélénée en apposant son index sur ses lèvres.

Summer lia d'abord le geste à la présence d'un ennemi, mais elles étaient toutes les trois seules. Ce ne fut qu'après avoir consulté son regard qu'elle comprit que le silence lui était imposé pour une toute autre raison. D'une main, Sélénée ferma les yeux de sa sœur et aussitôt, cette dernière fut emportée dans le Royaume de Morphée. Alors seulement l'Incarnation du Choix retira son doigt de la bouche de l'Argentée, mais cela ne convainquit pas pour autant Summer de parler. Le sourire de loup de Sélénée n'avait pas changé mais ses yeux si. Une fine lueur brillait au fond de ses beaux yeux noirs. Une teinte rouge au cœur de la noirceur !… Ce n'était pas encore le regard de son frère mais…

— Tu es plus précieuse que nous, Summer Rose, déclara Sélénée. Mais il y a certaines choses qu'il vaut mieux ne pas rappeler au monde. Le passé de certains en fait partie.

Sans un son, Summer hocha lentement la tête. Aussitôt, les yeux de Sélénée reprirent forme humaine, de même que son sourire. D'un claquement des mains, elle chassa l'atmosphère pesante.

— Brave fille~ ! Mets ma sœur quelque part en sécurité et rejoins tes amis en haut, ils pourraient avoir besoin de ton aide... Ne t'inquiète pas pour Raptoria, elle s'en...

Summer sursauta quand Sélénée leva brusquement les yeux vers le plafond avant de décaler la tête vers la droite, à la manière d'un prédateur aux aguets.

— ...tirera… Et elle n'est pas la seule, apparemment, hum ?…

Summer passa le bras de sa maîtresse autour de son épaule tandis que Sélénée fit apparaître sa faux, le regard ailleurs. Alors qu'elle commençait à s'éloigner, la Huntress ne put s'empêcher de demander avec hésitation :

— Et vous ?

Sélénée fit des moulinets avec son arme.

— Humm~... Tu es une gentille fille et je suis une garce. Devine un peu…


Alors que le vaisseau achevait sa descente finale vers les flots de l'océan, Raven dévisageait Qrow, hésitante quant à quoi faire avec lui. Son frère tremblait comme une feuille, et il lui semblait qu'un coup de vent suffirait à le rompre en deux...

Dégage, Raven.

Il n'y avait plus que sa voix pour prouver qu'il restait encore une trace de vitalité en lui. Mais cette impression ne trompa Raven.

— Non.

Son refus fit gonfler une veine sur la tempe de Qrow.

Tu l'as entendu, bon sang… Ce pourri doit CREVER !

— Peut-être… Mais ici, pas maintenant… Et surtout pas comme ça.

QU'EST-CE QUE ÇA PEUT FOUTRE ?! TU COMPRENDS PAS CE QUE ÇA FAIT !

— Summer était aussi mon amie !

Le visage entièrement brûlé de Shykra se contorsionna en un sourire mauvais alors que la tension montait au centre de cette confrontation. Encore un peu et les traîtres s'entretueraient devant lui !

Dommage que son espoir s'éteignit si vite quand la pointe du katana de sa cousine visa sa jambe encore indemne…

— Ne tente rien qui me pousse à te tuer, Shykra. J'ai des questions au sujet de cette accusation de trahison.

Au début, Shykra ne fut pas certain d'avoir bien entendu. Certainement, cette conne n'espérait pas lui faire croire que… Puis il se rappela de sa tronche quand il leur avait rappelé de leur statut au sein de la Tribu… Raven était bien des choses mais elle était une pitoyable comédienne.

C'ESt çA...

Shykra ouvrit de grands yeux incrédules en réalisant la chose. Il loucha de Raven à Qrow avant de se retourner vers sa cousine… Et explosa de rire ! Un cri ignoble.

C'ESt çA ! Ah...Ah, Ah, Ah ! C'ESt çA ! Une grOsse blAGUE !

Il se tordit de rire, et malgré ses brûlures et sa jambe percée, il se releva de toute sa taille, armé d'un sourire fou et de son marteau.

— JUste Une blAGUE

— N'essaye même pas, prévint Raven d'un ton menaçant, les deux mains sur la poignée de son arme.

Un tonnerre frappa la tôle dans son dos alors que résonnait la voix glaciale de son frère :

Amène-toi, POURRITURE !

Qrow avait enfoncé son épée massive dans le métal, le regard assoiffé de sang ! Prêt à se jeter sur sa proie d'un instant à l'autre. Même sans Aura et incapable de se battre, Shykra lui renvoya ce défi, défiant jusqu'au bout en pur héritier de la Tribu !

QUANd tU VEUX !

— Qrow, STOP !

Les pires craintes de Raven se matérialisèrent...

Son frère et son cousin allaient s'entretuer d'ici un instant ou l'autre. Aucun des deux n'envisagerait de reculer d'un pas face à la férocité de son opposant ! Le sang de la Tribu brûlait en eux d'un feu sacré ! Tuer ou être tué ! Telle était la loi du plus fort !

Shykra voulait partir la tête haute, dans le pur esprit de la famille, et Qrow n'en attendait rien de moins. Mais si son frère venait à assouvir sa vengeance, il allait sombrer là d'où Raven ne pourrait l'en tirer. Il allait devenir une bête à l'apparence humaine… Et la Tribu aura gagné un monstre identique à leur père…

Raven refusa d'offrir ce plaisir à quiconque.

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Shykra se tendit de tout son être, prêt pour ce dernier combat. Sans Aura, il était condamné à perdre, ses réflexes seuls ne pourraient résister aux assauts de Qrow, mais que ses ancêtres le maudissent s'il n'allait pas affronter la mort et lui cracher à la gueule une dernière fois…

C'est alors que ce fit entendre le cliquetis caractéristique d'une lame qui se désolidarise de son fourreau.

Ses yeux se tournèrent vers Raven, qui le regardait en retour sans un mot. Ses intentions étaient limpides, son regard certain. Shykra frémit malgré lui. Dans son moment de bravoure, il avait oublié que le plus dangereux des jumeaux n'était pas Qrow. Et elle se tenait juste. devant. lui...

Indifférente à de telle considération, Raven ne se laissa pas aller à échanger des dernières paroles avec son adversaire.

Raven lui trancha la gorge d'un geste précis.

Ce fut si bref, si rapide, que Shykra ne sentit rien. Il passa une main sur sa plaie et sentit un flot de sang chaud l'imprégner. Machinalement, il chercha à juguler l'hémorragie. En vain. Il s'effondra à genoux et jeta un regard incrédule à sa cousine. Raven ne disait toujours rien, à peine y lisait-on un soupçon de regret.

— Pauvre idiot, finit-elle par murmurer. J'avais des questions.

Elle ne savait… vraiment rien...

Les lèvres de Shykra s'animèrent mais tout ce qui en sortit fut du sang. Trop tard… Trop tard pour tant de choses…

Il en aurait encore ri. Tout ça… C'était vraiment...

Une blague.

Ses yeux se révulsèrent et il mourut.


Les tréfonds de la superstructure furent ébranlés par une explosion qui déchiqueta les entrailles du vaisseau. Des poutrelles métalliques se tordirent et d'autres s'effondrèrent dans un fracas assourdissant comme un arbre abattu. La structure du Transporteur ne pouvait plus supporter les explosions qui se succédaient dans son cœur.

— Bon sang !

Le major leva précipitamment son pied du sol. Certaines parties du plancher étaient si brûlantes que sa semelle fondait dessus si elle restait posée plus de quelques secondes ! Il regarda autour de lui et poussa un juron en réalisant qu'il avait perdu de vue le capitaine.

— Capitaine !

Dans ces espaces confinés, la fumée y était si épaisse qu'il lui était impossible de distinguer quoi que ce soit au-delà d'un mètre ! Il appliqua son masque à oxygène et avala goulûment ce bol d'air non vicié. Par soucis d'économie, il rangea le masque et s'aventura — non sans précautions — dans le chaos.

Entre les flammes toujours présentes, la chaleur brûlante des débris métallique et les câbles électriques toujours alimentés, il fallait faire autant attention à protéger sa propre vie que de tenter d'en sauver une autre. Armé d'un extincteur, il s'avança malgré tout à travers l'enfer, hurlant son nom quand la fumée ne l'étouffait pas…

— Capitaine !

— Tout va bien, entendit-il au loin. Je cherche la commande anti-incendie.

Il s'avança prudemment à travers la fumée vers l'origine de la voix. Il manqua de trébucher, se rattrapa d'une main contre un mur brûlant et lâcha un juron quand la douleur lui vrilla les nerfs.

— Où êtes-vous ?

— Attendez une minute ! La commande de désenfumage…! J'y suis presque…

En moins de temps que demandé, plusieurs lances à carbone vaporisèrent leur contenu dans la coursive. En quelques instants, il n'y eut plus de flammes. Quant à la fumée, des ventilateurs encore fonctionnels les aspirèrent pour les rejeter autre part. Enfin, le capitaine et lui pouvaient se voir.

— Par les Dieux…

Le désespoir était palpable à travers la voix du capitaine. Le major suivit son regard et découvrit l'intérieur du vaisseau dans un état catastrophique. Il n'osait imaginer ce que ressentait le capitaine alors que le vaisseau qu'il considérait comme sa maison était en ruines...

— Je regrette, capitaine. Vous tenez le coup ? demanda-t-il en pointant du menton son uniforme couvert de sang.

— Ça va… C'est superficiel… tousse… Plus de peur que de mal… tousse tousse...

Il ne put en dire plus dans la fumée.

— Vous devriez respirer un bon coup, vous aussi…, fit le major en lui tendant son masque.

Le capitaine accepta volontiers cette bouffée d'oxygène. Le major vit le sang se gonfler et s'affaisser avec la cage thoracique. Il y en avait beaucoup trop pour que ce soit superficiel...

— Bon sang… C'est qui ces pirates de l'air ? C'est la première fois que qu'ils viennent rôder si près de Vale.

— Je crois que les Huntsmen parlaient de la Tribu, glissa le capitaine.

— La Tribu ? De mieux en mieux… tousse… (le capitaine lui rendit le masque.) Il faut qu'on fasse demi-tour, avant que cette bande de lurons ne nous égorge tous. Restez-là… Je vais m'en occuper...

— Non ! Il… Il faut que… Il faut que j'aide les autres !

Il se leva et manqua de s'écrouler par terre. Lui aussi avait été secoué…

— Laissez-moi vous donner…

— N-non ! Ça va aller… Gardez… votre masque…

— Voyez les choses en face ! Si vous continuez…

— Vous le sentez ?... tousse... Le vaisseau…?

—Hein ?

C'était à peine palpable pour les non-initiés, mais le vieux loup des airs, expérimenté par des années de vol, sentait le vaisseau perdre de l'altitude sous leurs pieds.

— Écoutez-moi.

Le capitaine posa une main sur l'épaule du major et ce dernier fut saisi par la force qui habitait son regard. Ce n'était pas tout le monde qui pouvait inspirer une telle volonté ! Comme en transe, il but les paroles alors que le capitaine, en dépit de la quantité de sang sur son uniforme, s'exclama d'une voix forte :

— Si on ne fait pas remarcher la propulsion, ce vaisseau est perdu. Et il est hors de question que j'abandonne mon équipage ! Dépêchons-nous !

Devenu le meneur du groupe, le major obéit à ses ordres sans poser de question. Satisfait, le capitaine ouvrit la marche à travers les décombres. Néanmoins, le major finit par ciller, tâchant de garder pour lui sa surprise de voir cet homme, si timide et doux au décollage, être devenu si autoritaire et décisif. Certes, les épreuves pouvaient révéler des hommes !... mais il ne pouvait s'empêcher de se dire que quelque chose n'allait pas. C'était presque irréel…

Il posa sa main contre son épaule, là où le capitaine avait posé sa main, et à sa surprise y trouva sa peau froide !

Il n'eut le temps de réfléchir plus longtemps : perdu dans sa perplexité, il vint cogner contre le dos du capitaine. Celui-ci était figé sur place, à la façon d'un animal surpris par les phares d'une voiture.

Là, face à eux, drapée dans une noirceur identique aux marques de brûlures sur le métal, uniquement perceptible par la blancheur de son menton et de ses mains, se dressait une personne que le major ne sût reconnaître. Prudemment, il saisit son arme de service…

— Qui que vous soyez, identifiez-vous !

La capuche se releva de quelques centimètres, juste assez pour laisser voir sa bouche s'étirer en un sourire insoutenable. Il n'existait pas de mots pour décrire la malfaisance qui hantait ces lèvres. D'un geste lent, horriblement lent, l'être des ténèbres porta son doigt albâtre à ses lèvres douces.

— Chut~~... Nous sommes ceux qui chassent le Mal que vous prétendez ne pas exister.


Alors que le vaisseau achevait sa descente finale vers les flots de l'océan, Qrow se trouvait incapable de détourner les yeux du corps de Shykra. Sa fureur et sa douleur étaient toujours en lui, et il n'avait plus personne sur qui les projeter !

— Tu n'avais pas à faire ça…, lâcha-t-il furieux entre ses dents serrées.

— Ce qui est fait est fait, déclara Raven en rengainant son katana.

SUMMER EST MORTE À CAUSE DE CETTE POURRITURE, PUTAIN ! rugit-il de toutes ses forces. C'ÉTAIT À MOI DE LE TUER ! À MOI !

— Et qu'est-ce que tu vas faire alors ? déclara-t-elle en marchant droit vers lui, ne s'arrêtant que lorsqu'elle fut à un cheveu de sa face.

Elle ne craignait rien de sa part, même en cet instant, dans son état et son arme toujours en main. Son frère ressemblait à un animal blessé, qui n'avait plus nulle part où fuir, et qui se trouvait sans personne à affronter pour son combat final… Il n'avait jamais révélé autant de faiblesse chez lui depuis la mort de leur mère et le voir dans cet état était un vrai crève-cœur. Mais Qrow n'était pas seul dans sa douleur, Raven aussi ressentait une boule à l'estomac…

C'était Summer qui avait réussi à établir la cohésion de l'équipe, là où au début Raven avait refusée de la reconnaître comme leader, mais s'était trouvée incapable de la remplacer. Elle n'avait jamais appris à commander autrement qu'en soumettant les autres par la violence. Reconnaître cette faille avait été un cuisant aveu de faiblesse, mais… Summer était Summer... Au lieu de se moquer, elle avait tendu sa main et Raven l'avait accepté… pour ne plus jamais la lâcher jusqu'à ce jour...

Une larme solitaire coula sur son visage alors que ses mains tremblaient. Il fallait le reconnaître, avant d'être consumé par le deuil… mais le dire, c'était ne laisser aucune place à l'espoir. Hors, l'espoir n'avait pas sa place dans la Tribu. Ce fut avec cette mentalité en tête qu'elle lâcha d'une voix rauque :

— C'est fini, frangin. C'est fini.

Qrow resta sans voix. Son corps se mit à trembler et il baissa la tête pour cacher ses yeux qui papillonnaient autant à cause de ses nerfs que de ses larmes.

Il en vint à lâcher son épée et ses jambes suivirent. Il ouvrit grand la bouche et un hurlement guttural en jaillit.

Il cria.

Pour maudire l'injustice de ce monde, pour extirper le chagrin qui l'étranglait avec autant de force que...

Oh… LA fERme...

Le Huntsman s'arrêta net. Il leva la tête vers sa sœur, choqué de sa réaction. Il ne pouvait pas croire que ces mots puissent provenir d'une troisième personne jusqu'à ce qu'il voit le visage scotché de sa sœur.

C'était impossible… Et pourtant, ils durent le reconnaître quand leurs visages se tournèrent simultanément vers un même point. Là où devait gésir le cadavre de leur cousin se dressait le bandit toujours vivant. Son cou était couvert de son propre sang, assez pour laisser quiconque sur le carreau excepté lui.

Raven crut à une hallucination, due à la fumée et leur excitation. Elle maniait depuis trop longtemps le katana pour douter d'elle-même. Elle avait tranché les deux jugulaires avec aisance, sans même regarder. La simple sensation dans la poignée de la lame tranchant la chair lui suffisait pour connaître le verdict d'une telle plaie. Par respect pour leurs origines communes, elle s'était abstenue de le décapiter mais son cas était réglé.

Il devait être mort !

Puis l'attention de Raven se porta sur un détail. Une nuée de bouts de métal dansaient dans les airs autour de lui, provenant des explosions du Transporteur. Certains étaient aussi acérés que des lames de rasoir, d'autres étaient rougis par le feu.

Alors Raven comprit. Et sa révélation se vit confirmer quand elle examina plus en profondeur le cou de son cousin. Là où elle devait voir une plaie ouverte d'une jugulaire à l'autre, elle ne vit qu'un informe bourrelet de chair brûlée.

Je pEux… lIRela stUpEuR... DANs chAquE fIbre… de vOs cORps… QUelle EXtase...

— Je vois…

Quand il avait surgi en chevauchant la roquette, ce n'était pas par bravade mais en rapport avec sa Semblance. Quand il avait levé les doigts, les deux morceaux étaient revenus à la vie. Et maintenant qu'elle y regardait de plus près, son cousin avait les mains pleines de ces morceaux de métal.

— Domination…

Mais des deux Branwen, elle fut la seule assez calme pour analyser la situation.

Aussitôt qu'il le vit, la rage de Qrow se ralluma ! Sans laisser à Raven le temps de réagir, il se jeta sur lui ! Trop vite pour qu'elle le rattrape ! Cette fois, il était à LUI ! Avec toute sa rage au cœur, il actionna le mécanisme de son arme, qui passa d'épée à faux en une seconde.

Il avait l'allonge, la vitesse et la force ! Il ne se demandait même pas comment il pouvait encore être debout. La raison l'avait quitté et ne reviendrait qu'une fois sa vengeance exercée.

D'un geste puissant, il faucha son cousin ! Il ne visa pas la tête mais la taille, pour le trancher en deux le plus atrocement possible ! Pour que ce ne soit pas sans souffrance ! Pour qu'il ressente un semblant de ce que lui subissait !

CLINK

Qrow serra les dents ! À quelques centimètres seulement de Shykra, sa faux fut stoppée nette dans les airs, bloquée par un conglomérat de morceaux de métal, de carlingue et de rivets dansant dans le vide comme s'il était doté d'une vie propre.

Cela ne refroidit en rien la rage du Huntsman qui faucha sans relâche son cousin pour être à chaque fois bloqué par ces mêmes métaux volants.

Poussant un grand cri, Qrow changea sa faux en épée et s'apprêta à frapper d'estoc !

En face, Shykra brandit devant lui son Scroll ! Un appareil sale et abîmé, mais qui clignotait et vibrait tout en même temps.

Un appel.

À la vue de cet objet, Qrow frappa la carlingue de ses pas. Malgré la fureur en lui, il ne savait que trop ce que signifiait son geste.

De l'autre main, Shykra appuya sur une touche :

— NightINgAle, TU me reçois ? LES chaRges sONt prÊtes ?

La radio crachota quelques mots déformés par les parasites. La mine de Raven s'assombrit. Tai avait échoué...

Le sourire meurtrier de Skykra s'agrandit. Devant ses deux cousins, il avait finalement prouvé sa domination absolue !

— Fais tOUt PÉTER !

Qrow et Raven blêmirent d'horreur. À l'unisson, leurs pensées se plongèrent dans les entrailles du vaisseau, où se trouvaient toujours Taiyang ! Ils étaient paralysés entre l'envie irrésistible de courir à son sauvetage ou d'étriper cette pourriture, sachant pertinemment que ces deux choix étaient inutiles ! Ils fermèrent les yeux, prêts à se changer en oiseaux dès que la chute les aurait jetés dans le vide…

— Allôôô ? On m'entend ? Ça marche, ce truc-là ?

Les trois héritiers de la Tribu haussèrent grands les sourcils, totalement pris par surprise. Cette voix…

— Hé, toi ? T'es sûr que ça marche ? 'Mens pas sinon tu t'en prends une.

— AAh !... Non ! Pitié ! J'vous jure ! Ils entendent ! ILS ENTENDENT !

— Crie pas comme ça, on va croire que c'est moi le méchant à la fin ! Tout ce raffut pour une clé de bras… Z'êtes vraiment de la Tribu ?

— Tai ? murmura Raven.

— Oh, salut Raven ! Content de t'entendre ! Où j'en étais, moi… Ah oui ! Désolé l'ami, mais je crois que tes potes sont pas en état de faire quoi que ce soit !


Non, vraiment pas en état...

Assis sur une pile de corps inconscients qu'étaient devenus la bande de la Tribu, Taiyang s'amusait à parodier ses acteurs favoris avec le Scroll de l'un des bandits. Il fallait dire qu'il se sentait plutôt confiant en contemplant l'étendue du carnage.

La vaaache, le cheptel de grenades lui avait donné toute la puissance nécessaire et plus encore !

Peut-être un peu trop même…, pensa-t-il en voyant l'état déchiqueté de son gilet, l'un des (très rares) cadeaux que lui avait offert Raven... Bah ! Il n'avait pas honte d'exposer ses abdos !

C'ESt IMpossIble ! Y'avAIt DIx-hUIt GARs en BAs !

— Oh si, si, c'est possible ! D'ailleurs, on aimerait aussi te remercier pour la séance de barbecue gratuite dans la salle des machines. Dommage qu'on n'ait rien à cuire, par contre. Du coup, on a dû y mettre fin. La direction aurait pu nous emmerder avec ça…

Tai lança un sourire complice au "Balai". Mais le chef de l'ingénierie n'avait plus la tête à s'occuper de ces détails… Quelques minutes plus tôt, tous les rescapés et lui-même avaient dû évacuer la salle des machines, condamnant la survie du vaisseau. Les flammes y étaient si intenses que certains avaient perdu connaissance et étaient pris en charge par le commandant Ironwood et le lieutenant Hood. Mais en dépit de la gravité de la situation, personne n'arborait un air de fin du monde. Tous par contre étaient atterrés devant l'inconcevable.

Parce qu'il n'y avait plus de flammes.

Plus d'incendies.

Il ne restait plus que l'Homme en Blanc.

Personne n'avait su dire par où il était venu, il était simplement... apparu, à contre-courant de ceux qui fuyaient le feu, ignorant ceux qui le heurtaient dans leur fuite, ignorant Ironwood et Hood malgré leurs armes ou le "Balai" qui voulait l'empêcher de se jeter dans le feu.

Comme auparavant, il n'eut besoin que de tendre la main pour souffler l'incendie.

À présent, il marchait à travers le métal déformé par la chaleur et le plastique fondu, les yeux bleus tournés presque avec obsession vers les machines qui alimentaient les moteurs en Dust.

Contrairement à ce que les gens imaginaient, les systèmes de propulsion des grands vaisseaux volants se rapprochaient plus de ceux d'un navire que d'un jet. Toute la puissance du Transporteur était générée ici-même avant d'être distribuée vers les propulseurs à l'arrière.

C'était le cœur de la machine, et il avait définitivement cessé de battre.

Les explosions de Dust avaient détruit trop d'équipements pour pouvoir être remis en état. Seule une révision en cale sèche pouvait effectuer de telles réparations. Et il fallait atteindre une ville à l'infrastructure développée pour cela. Vale était une bonne candidate mais l'état du vaisseau éliminait l'idée du trajet… Si Raptoria était ici, elle aurait pu manipuler la physique et alimenter la Dust ainsi raffinée directement aux propulseurs. Mais du peu d'Énergie qu'il percevait d'elle, cette option était également à supprimer... Lux n'était pas un Créateur, ses options se limitaient aux Connaissances dont il était le héraut. Il fallait trouver une autre solution…

Il contempla les machineries détruites un long moment, puis d'un œil avisé, analysa les décombres qui restaient du désastre et dans son esprit se dessina l'esquisse d'un schéma. Des équations se formulèrent et se résolurent. Des montages se planifièrent, furent testés, comparés et sélectionnés.

Il savait quoi faire.

Son cheminement ne lui prit pas plus de quelques secondes…

— Commençons.

.

Il y eut des sursauts et des cris de stupeur quand, dans un silence total, la salle éclata brutalement dans un jet de lumière aveuglant ! L'incendie, pourtant éteint, venait de se rallumer d'un coup !

— Mais qu'est-ce que vous…?! Vous…? Vous…

Le reproche du "Balai" s'étrangla dans sa gorge avant qu'il ne puisse élaborer plus longuement.

L'Homme en Blanc écarta un bras de sa cape et par ce geste, générateurs, débris et outils de toutes tailles furent balayés dans la foulée, mais plutôt que de voler dans toutes les directions et d'écraser le personnel, les différents éléments furent stoppés dans les airs tout autour de l'Homme en Blanc !

Il claqua des mains et les flammes furent aspirées entre ses paumes. Il joignit ensuite les mains comme on tient un fruit et entre ses pouces jaillit un fin jet de flammes. Ce minuscule soleil, à peine plus gros qu'un poing, s'étira sous les yeux ahuris de tous en une lance enflammée, suffisamment brûlante pour perforer sans effort la coque du vaisseau. Heureusement pour tout le monde à bord, cette idée destructrice ne vint pas à l'esprit de l'Homme en Blanc. Ce que les humains ne pouvaient savoir, c'était que l'Incarnation de la Connaissance n'agissait pas de la sorte pour surprendre les gens présents, pour lui, il s'agissait avant tout d'obtenir la température la plus élevée possible et le tranchant le plus efficace possible.

Il relâcha la lance de feu qui vola en silence devant lui, à quelques centimètres de son visage, sans s'inquiéter du danger qu'il courait en cas d'accident. D'une rotation du doigt, il fit danser chaque pièce d'équipement sur elle-même afin de les examiner le plus minutieusement. Ceux qui décevaient ses attentes retombaient inertes à terre, pour les autres, un rôle particulier leur était réservé… Des poutres d'acier lourdes de plusieurs tonnes volèrent à travers la pièce et d'une pensée, elles furent fondues par le chalumeau d'Énergie. Décomposé en un liquide incandescent dansant dans les airs, le métal fut façonné pour donner formes à des boulons, des ressorts, des tiges, des bobines… Tout y passa, jusqu'aux éléments les plus complexes des générateurs. En forgeron attentif, Lux s'assura que chaque pièce était conforme au design escompté avant de l'insérer dans l'organe mécanique qu'il construisait. C'était un modèle rudimentaire, bien moins performant que l'original mais suffisamment robuste par sa simplicité pour permettre au Transporteur d'atteindre Atlas.

— Le fils de pute…, souffla le Balai en reconnaissant le modèle. Il est en train de bricoler un foutu Mark II !

— Un quoi ? demanda Taiyang du coin de l'œil tout en observant l'Homme en Blanc relier le générateur à l'alimentation de Dust.

— Un vieux boui-boui que Vale a fabriqué pour ses vaisseaux après la guerre. Ça a pas de patate mais c'est construit pour durer ! AH ! Attendez ! ATTENDEZ !

Le "Balai" se précipita devant l'Homme en Blanc avant qu'il ne puisse démarrer la machine.

— Quoi qu'vous voulez faire avec ces moteurs, ça va tous nous tuer !

— De quoi tu causes l'ancien ? T'as pété un câble ? fit un soldat.

— De quoi il parle ? lança un autre.

On commença à s'impatienter chez le reste de l'équipage. Personne ne comprenait ce que racontait le chef de l'ingénierie et personne n'avait le temps de l'écouter…

— J'parle que dès qu'on va stopper la chute, la pression va être encore pire sur la quille ! ELLE VA PÉTER COMME UNE BRINDILLE, OK ?!

Il y eut aussitôt un silence de mort. Tout le monde regarda tour-à-tour l'Homme en Blanc et le plus-si-fou mécanicien.

— Un instant, un instant ! C'était bien vous qui vouliez relancer les moteurs tout à l'heure, non ? fit remarquer un pourvoyeur de munitions.

— Parc'qu'on pouvait contrôler plus facilement la puissance des propulseurs pour arrêter doucement not'chute ! Là, un Mark II, c'est on/off ! Si on l'démarre, le vaisseau va s'arrêter d'un coup ! Vous imaginez c'qui va s'passer ?! CRACK ! On est tous morts !

Pendant que les hommes assimilaient l'information, le "Balai" se tourna vers l'Homme en Blanc.

— Écoutez ! Chais pas comment vous avez fait ça, mais si vous allumez ce moteur, on va tous crever.

— Je sais.

Le "Balai" blêmit, et il ne fut pas le seul.

— Et vous voulez quand même le faire ?

— Le vaisseau tiendra. Le temps qu'il faudra.

— Comment vous pouvez l'savoir ! Y'a une chance sur un million que ç'arrive !

— Je ne me fis pas à la chance… (Et en disant cela, il se tourna vers Taiyang.) Je me fis à la Connaissance.

Les yeux bleus de son maître perçaient l'âme de Taiyang mais derrière ce regard, il lut la demande. Il était temps pour l'élève de prouver sa valeur au maître… Il se tourna vers le "Balai" :

— Laissez-le faire, monsieur. C'est le seul qui peut encore sauver le vaisseau !

— J'peux pas, gamin ! C'est trop dangereux !

— Faites-moi confiance !

Le "Balai" chercha à peser le pour et le contre… Le risque était trop grand ! Le gamin avait beau lui avoir sauvé les miches, ses gars et lui, il était une brêle concernant la maintenance d'un vaisseau.

— Non, désolé ! C'est trop dangereux !

— S'il vous plaît ! Si c'est pas pour moi, faites-le pour…!

— Le "Balai"...

Le "Balai" se tourna vers Falco et Stilts. Le premier ne disait rien, se contentant de garder les bras croisés pour appuyer les propos du second, qui le regardait avec un air affligé.

— Papy… J'tiens pas à crever ici…

— Stilts, déconne pas ! J'ai promis à ta mère qu'il t'arriverait rien… Me force pas à faire ça…

— Je sais ça, mais… Si on fait rien, on va tous y passer… S'il te plaît,…

Le chef mécanicien se mit à se gratter furieusement la tête. Si son heure était venue, ça valait au moins la peine de se dire qu'il avait tout essayé. Et puis, il en devait une au Huntsman…

— Oh et puis merde !

.

Aussitôt que le chef mécanicien fit démarrer le moteur, un capharnaüm de pièces mécaniques mises en branle envahit la salle ! Il était désormais impossible de se parler, c'en était si fort que même les mécaniciens se bouchèrent les oreilles ! Mais si leurs oreilles en souffraient, ils accueillirent avec joie de ne plus sentir la sensation de chute sous leurs pieds ! Contrairement aux pires craintes, aucune force ne terrassa la quille du Transporteur et ne causa leur départ de ce monde dans d'atroces souffrances !

L'Homme en Blanc ne se mêla pas à l'euphorie. Son travail était terminé ici, et un second l'attendait ailleurs. Indifférents aux regards portés sur lui, il quitta l'ingénierie. Son chemin le fit passer près des membres de la Tribu. Trop près.

— Attention ! prévint Hood.

Surgissant du tas de corps inconscients, Nightingale se jeta sur Lux, brandissant un poignard. Comment avait-il réussi à reprendre conscience malgré la force de Taiyang ? Où avait-il planqué cette arme alors qu'il avait été fouillé ? Nul ne savait quoi répondre à la première question et peut-être que personne ne voulait connaître la réponse à la seconde…

Tout aurait pu se finir là. Taiyang était trop loin pour intervenir. James Ironwood et Hood étaient gênés par Lux qui s'interposait entre le bandit et eux. Le membre de la Tribu n'avait qu'à le prendre en otage et le menacer pour exiger qu'on le laisse filer !

C'était sans compter une inconnue dans l'équation.

Il ne fit pas un pas en avant qu'un ruban immaculé perça l'obscurité depuis le plafond et s'enroula autour de son cou avant de le hisser hors du sol.

Tout le monde se figea, les armes prêtes à tirer, ignorant s'il s'agissait d'une intervention alliée ou non ! Mais avec un calme désarmant, comme un général commandant ses troupes, Lux leva une main sereine, signalant à tous qu'ils n'avaient rien à craindre alors que le bandit se débattait contre ce fin ruban qui l'étranglait ! Malgré ses facilement 80 à 90 kilos de muscles et de cruauté, le propriétaire du ruban le garda suspendu dans les airs ! Rapidement, le visage du bandit prit une teinte bleutée. Ses mouvements se firent plus saccadés, plus incontrôlables. Et quand ses forces vinrent finalement à le quitter, une force le tira en haut et sa tête vint percuter le métal. Cette fois, Nightingale perdit connaissance pour de bon. Aussitôt devenu un poids mort, le ruban se déroula et laissa s'effondrer le bandit.

Sans un regard pour l'état du bandit, Lux se tourna vers les ténèbres et d'un ton sans émotion déclara à l'attention de sa sauveuse.

— Ta présence n'est pas requise ici. Rejoins Sélénée ou Raptoria.

Il y eut un bruit venant des circuits de ventilation en guise de réponse, un bruit qui semblait s'éloigner…

— Qui était-ce ? demanda James.

— Des renforts.

Parlant de cela… Dans son état actuel, Lux n'en nécessitait nullement de la part des humains. Mais une assistance plus... matérielle ne serait pas de refus.

Son regard se posa sur le tas d'armes qu'on avait soustrait aux bandits. Il y avait là des épées, des sabres, des dagues et des poignards, tous plus ou moins bien aiguisés et entretenus. Pour l'Homme en Blanc, c'était plus que suffisant. D'une pensée, une dizaine d'armes hétéroclites décolla du sol et vint léviter en tournoyant derrière son dos telle une nimbe divine.

— Le danger menace toujours en haut. Restez ici et surveillez ces pirates.

— Vous n'avez pas d'ordre à nous do…, hissa Hood.

James fit un pas en avant.

— Nous allons les surveiller, en convint-il. Mais pas question d'abandonner ceux qui sont encore en danger dans le vaisseau. Je viens avec vous.

— Vous ne bénéficierez d'aucune assistance de notre part.

— Il n'en aura pas besoin.

Taiyang s'avança à ses côtés.

— J'ai encore de l'énergie à revendre ! Voyez-ça comme un entraînement !

— En ce cas, vous devriez commencer par répondre à votre appel.

— Hein ?

Décontenancé, Taiyang baissa la tête vers son Scroll qui brillait à travers la poche de son short. Heureusement qu'il ne l'avait pas mis dans celles de son gilet.

— Saloperie ! maugréa Ironwood.

Taiyang redressa la tête vers l'Homme en Blanc, mais celui-ci avait disparu !

Ah miiince… Il y avait une grosse fêlure sur l'écran, mais les communications fonctionnaient encore.

— Ici Summer, Qrow, Raven, je suis arrivée à la quille !


— … Je devrais pouvoir la consolider, conclut-elle en se tournant vers sa tâche.

Summer se trouvait dans la section la plus basse du Transporteur, une gigantesque soute qui devait jadis être remplie de conteneurs de Dust. Maintenant, il n'y avait plus rien. L'explosion avait soufflé les parois de tous côtés, à l'exception des structures porteuses qui retenaient encore les deux parties du vaisseau, donnant à Summer l'idée de se trouver encerclée par les côtes d'un Titan. Non loin gisait le magasinier, toujours vivant grâce à Raptoria. Mais il était recroquevillé sur lui-même, le regard perdu, en état de choc…

Ce dernier ne risquant rien pour l'instant, Summer reporta son attention sur la quille. Il n'était pas bien dur de trouver la partie fragilisée. C'était une fine ligne de métal aplatie ! Ridiculement petite en comparaison de la varangue qui la sertissait des deux côtés ! La torsion qui avait presque déchirée la varangue avait été plus dévastatrice encore pour la quille : elle était scindée en deux ! Le vaisseau pouvait se briser en deux à tout moment !

Elle s'avança en équilibre sur un renfort qui s'encastrait au centre de la quille, sans prêter attention au vide sous ses pieds, gardant toujours en tête les mots de Raptoria à Beacon.

Elle pouvait geler des déserts si elle le voulait. En comparaison, ce qu'elle désirait paraissait bien modeste…

Summer leva la tête, tout le dessus du Transporteur avait été désintégré mais la fumée qui s'échappait des coursives éventrées l'empêchait de distinguer la superstructure ou Qrow et Raven. Elle pria pour qu'ils soient saufs et invoqua ses pouvoirs…

La Maiden visualisa l'Énergie qui coulait en elle et matérialisa une épaisse couche de glace, la plus épaisse possible. Elle la vit se former, bien plus vite que ce qu'elle s'y s'attendait ! Là où la glace devait prendre plusieurs minutes pour recouvrir la quille, quelques secondes suffirent ! Était-ce le résultat de la leçon de Sélénée ?

Avant qu'elle ne puisse y songer plus profondément, un craquement résonna malgré le vent, brisant sa confiance naissante.

Son reflet dans la glace fut défiguré par une large fissure, qui se multiplia et s'étendit à travers toute la surface de glace !

Avant même qu'elle ne puisse rappliquer ses mains dessus, la glace se brisa et les deux segments de la quille s'écartèrent un instant, faisant hurler les structures métalliques autour d'elle !

La Maiden recommença ! En doublant la quantité de glace. Mais le résultat fut le même. En un instant, le mini-iceberg se fractura jusqu'au centre !

— Par Mounty...

Summer comprit qu'elle ne pouvait pas sauver le vaisseau. Elle avait eu raison de douter… La glace ne pouvait pas retenir une telle concentration de charges sur un si petit point. C'était peine perdue…

Un feulement attira son attention. Du plastique brûlé tombait goutte par goutte dans du liquide de refroidissement, formant un début de stalagmite hideux mais extrêmement résistant.

Et cela donna une idée à la Huntress.

"La glace... n'est qu'un des pouvoirs qu'une Maiden peut utiliser. Tous les éléments... se soumettrons à ta demande…"

Sa demande...

Summer fronça les sourcils. Elle posa la main contre son cœur et ressentit cette chaleur réconfortante. Depuis qu'elle s'était ouverte au Flux, tout semblait différent. L'Énergie était là… Mais jusqu'à quel point pouvait-elle l'utiliser ? Tant pis ! Comme auprès de Sélénée, la Huntress ignorait si elle pouvait y arriver ou pas, mais elle devait essayer !

Elle appliqua ses mains sur la quille et sentit l'Énergie croître en elle…

Elle n'aurait droit qu'à une seule chance. À l'instant où le métal entrerait en fusion, tout le poids du vaisseau allait briser ce qui restait de la quille comme une brindille... C'est à ce moment précis qu'elle devait utiliser la glace pour refroidir la quille et la consolider en un instant.

Summer ferma les yeux et inspira profondément…

…Avant d'avoir les oreilles agressées par le grincement de la quille qui se disloque un peu plus encore ! Elle porta les mains à ses oreilles et le vent manqua de la faire basculer ! Il était impossible d'entrer en méditer ici !

Soudain, une perturbation fit basculer le vaisseau vers le sol, et la quille se crevassa plus encore sous ses pieds ! Il n'avait plus de temps à perdre ! Summer devait le faire instinctivement, comme avec la glace…

Il fallait qu'elle se rappelle de cette chaleur dans les mains, quand le Flux et elle n'avaient fait plus qu'un. Elle avait été entraînée jusqu'au Commencement, mais elle ne se rappelait de rien de ce qu'elle y avait vu, et elle n'en demandait pas tant. Elle voulait juste retrouver cette lumière… Cette force qui animait le Flux, cette chaleur qui parcourait l'Énergie, elle voulait retrouver cela. Cette sensation en elle qui n'attendait plus qu'à éclater au grand jour ! Ses mains se mirent à trembler contre le métal grinçant et ses yeux se forcèrent à rester clos, alors que ses réflexes voulaient qu'elle les garde grands ouverts.

Cette stimulation aida. Summer sentit un manteau de chaleur se poser sur ses épaules. De l'extérieur, la cape de la Huntress s'agitait par un étrange courant d'air…

Si ton équipe est aussi forte qu'on le dit, tu peux leur faire confiance, non ?

Elle se força à ressentir cette sensation, et cela aida. L'Énergie se diffusait à travers ses veines jusqu'à venir se concentrer dans ses mains, mais ce n'était pas assez… Il fallait plus ! Bien plus encore pour faire chauffer de l'acier ! Elle puisa plus encore de cette force, et chacun de ses battements de cœur contribua à alimenter cette demande. Elle pouvait le sentir, l'entendre, le sentir sur sa peau. Ce bruit sourd et puissant, cette cadence rythmée qui suivait sa pensée et qui l'aidait. C'était ça… Comme une source d'eau qui n'attendait qu'un coup de pioche pour jaillir à la surface !

Elle osa ouvrir un œil, et à sa joie autant qu'à sa surprise, elle découvrit l'acier de la quille passé de gris à orange. Ça marchait ! Mais trop lentement… Ramolli par l'Énergie, la quille laissa entendre un grincement lourd de mauvais présage. Une secousse frappa le vaisseau et l'avant se détacha plus encore du vaisseau ! Son intervention venait juste d'achever les dernières résistances de la quille !

— Oh non…

La jeune Maiden se força à accumuler cette Énergie dans ses bras ! À travers ses yeux, elle pouvait voir ses veines accumuler l'Énergie et s'illuminer comme la foudre ! Mais ce n'était toujours pas suffisant. Elle devait persévérer ! Elle devait sauver le vaisseau ! Elle devait sauver ses amis ! La chaleur s'accrut dans ses mains en même temps que l'écho de souvenirs dans son esprit.

"Ta vie est plus précieuse que la nôtre…"

Elle les chassa de sa tête. Elle ne devait pas être distraite ! Très vite, la chaleur devint suffisamment vive pour que vienne la douleur, puis les larmes. Et la chaleur continua à grandir… Elle déborda dans ses bras puis dans son torse, jusqu'à l'engloutir entièrement ! Et ça ne suffisait toujours pas !...

"Chuuut… Tout va bien… L'Hiver est aussi paisible que mortel. Tu as obtenu un pouvoir des plus dangereux. Tu dois apprendre à le maîtriser correctement."

Elle se mordit les lèvres quand la douleur devint insoutenable. Elle pouvait sentir sa peau se craqueler par tant de puissance ! Elle poussa un hurlement mais sa détermination resta sans faille ! La quille ne cédera pas !

Ce qui est brisé peut encore désirer vivre un dernier instant.

Les mots de Raptoria la ramenèrent brusquement au moment de la chute de Mountain Glenn…

Elle se revoyait en haut du clocher avec l'Incarnation de la Création. Elle voyait la scène sous un autre angle. Spectatrice de son propre passé, elle assista au miracle qui avait sauvé la colonie de la destruction totale. Mais… cela se déroulait si lentement, comme pour mieux appuyer le propos d'un discours sans mots. Pourtant, cette chape de plomb semblait ne rajouter que plus de grâce à Raptoria. L'Incarnation de la Création leva délicatement sa main et ses doigts vinrent caresser la surface métallique. Summer se remémora les paroles de Raptoria plus vite que le temps allongé ne permettait au son de faire connaître sa douce voix…

— L'âge t'a donné la vie, mais c'est cette ville qui a formé ton âme…

Summer se retourna vers sa version du passé. Identique à elle-même, bien-sûr, cela ne remontait qu'à si peu, et pourtant si loin… Elle était une enfant qui réalisait pour la première fois que le reste du monde ne voulait pas forcément lutter pour un monde meilleur…

Tout était si différent maintenant… Seule Remnant n'avait pas changé. Elle caressa la joue de sa version d'antan et la quitta pour se rapprocher de l'écho de sa maîtresse. Summer se tint à ses côtés, à côté du parapet. De là, on pouvait voir l'entièreté de Mountain Glenn à feu et à sang. Derrière elle, Raptoria commença à entonner sa demande et Summer la devança :

— Accepteras-tu de faire battre le cœur de Mountain Glenn une dernière fois ?

— Accepteras-tu de faire battre le cœur du Transporteur une dernière fois ?

Summer cilla, décontenancée par l'incertitude d'avoir bien entendue. Elle s'arracha au désastre déjà survenu et se tourna vers Raptoria. Sa position était figée au moment exact où elle avait questionnée la cloche, son visage était tourné vers l'instrument saboté, il n'y avait que ses yeux qui étaient rivés sur elle, comme si elle voulait s'assurer que Summer observe bien.

Et Summer regarda.

Elle regarda alors que ses yeux magiques voyaient l'étoile qui formait le cœur de l'Incarnation se mettre à pulser, attirer vers elle les veines du Flux présentes tout autour et extirper d'elles une Énergie si intense qu'elle aveuglait l'environnement autour des deux femmes. Le clocher avait disparu, tout comme l'autre Summer. Il n'y avait plus que Raptoria, Summer et la cloche.

Entraînée à travers le corps de l'Incarnation à la manière de rapides, l'Énergie entra presque immédiatement en contact avec le clocher et en réponse, le métal se mit à briller de cette lumière si unique que Summer ne pouvait comparer à aucune autre. Et plus cette Énergie redoublait d'intensité, plus Summer réalisait que le temps ralentissait plus encore, pour elle. À sa demande. Pour que ses yeux enregistrent dans les moindres détails les différentes nuances de l'Énergie, ses infimes fluctuations, chaque veine utilisée.

Pour répondre à la demande de la Maiden.

Summer vit tout cela, et plus encore, jusqu'à ce que la lumière domine toute chose. Raptoria n'était plus qu'une silhouette perdue dans l'Énergie mais son regard bleuté persistait à fixer Summer.

— Accepteras-tu… de faire battre le cœur de Mountain Glenn une dernière fois ?

Summer se plongea dans la dernière lueur de sa maîtresse, et ses yeux s'embrasèrent d'Énergie quand elle répondit d'une voix résolue :

— Oui.

.

Aussitôt sa déclaration prononcée, la quille poussa un grincement strident ! Autour des mains de la Maiden, la fracture se mit à rougir par la puissance d'un millier de soleil ! Une force élémentaire restreignit le métal travaillé comme la pince d'un forgeron, et une seconde redressa progressivement le métal plié pour lui rendre sa forme d'antan. Summer poussa un cri et dans un dernier effort, siphonna cette Énergie d'un coup, si brusquement qu'elle fut projetée en arrière !

Elle tomba loin derrière, les mains brûlées, le visage en à peine meilleure mine.

Elle resta un long moment par terre, sonnée. Il lui fallut se forcer à organiser ses pensées pour trouver la force de se relever, une fois de plus… Une fois debout, elle réalisa que son épaule était déboitée. Elle la remise en place en retenant un grognement de douleur. Au moins, cela réveillait !...

Son inspection lui permit de découvrir l'état de ses mains. Ce n'était pas beau à voir. La peau était craquelée à certains endroits, du sang y coulait, de même que sous ses ongles. Mais ses muscles et ses os fonctionnaient toujours et pour le moment, la douleur était absente. C'était plus que ce qu'elle pouvait demander…

Et puis, Summer se tourna vers la quille. Il n'y avait plus de grincement mais cela ne suffisait pas à la rassurer. Et si la réparation était faussée ? Il fallait qu'elle en ait le cœur net.

La boule au ventre, elle se rapprocha de la quille. Une bourrasque lui souffla sur le visage et des larmes lui vinrent au bord des yeux. Quand elle les rouvrit, Summer ne put les empêcher de couler. Mais pas par tristesse, par émoi.

La quille se tenait droite, unie.

Elle avait réussi. Elle avait réussi !

— Ici Summer, je…! La quille est réparée !


Shykra bouillait de rage.

Non seulement Nightingale avait échoué à s'emparer de la salle des machines mais la salope de Huntress s'en était tirée ! Et voilà maintenant qu'il lisait le soulagement dans les yeux de ce traître de Qrow ! C'était pire encore à supporter que sa gorge tranchée !

Mais terriblement moins que de savoir qu'il était fait ! Il n'avait presque plus d'Aura, plus de forces, Nightingale était son dernier atout. Mais les deux traîtres pouvaient toujours rêver s'ils voulaient qu'il se rende !

— Ici Summer, la quille est réparée ! Je vous rejoins en haut !

— C'est fini, Shykra, déclara Raven.

Shykra jeta à terre son Scroll puis l'explosa d'un pied rageur.

PAs TANt QUe je rEsPIrai !

— C'est drôle… J'espérais que tu dises ça. Finalement, tu n'as pas ce qu'il faut pour être le futur chef de la Tribu.

QUOI ?!

Des veines se gonflèrent sur le corps de Shykra. Comment osait-elle…?

— "Un chef n'a pas besoin de sauver tous les membres de la Tribu. Il ne le doit surtout pas. Parfois, il faut savoir sacrifier l'un des nôtres pour en sauver deux autres. Être lâche te permet de vivre un jour de plus pour le bien de la Tribu. Être lâche est une force. Les forts vivent et les faibles meurent", récita Raven. Si notre père t'avait appris à être le prochain chef, c'est ce qu'il t'aurait appris. Je commence à saisir maintenant… Il n'y a jamais eu de trahison, pas vrai ? Tu voulais juste te débarrasser de la concurrence, c'est ça ? Tu n'as pas changé…

APPRIs ? CONCUrrENce ? T'es vRAIment TROp COnne

Avec l'énergie du désespoir, il recula jusqu'à s'adosser contre les restes de la passerelle. Celle-là même que la pute de Qrow avait cherchée à sauver. Il leva la tête malgré la douleur lancinante à sa gorge et vit les visages de survivants tout en haut, derrière les baies en éclat et une illumination frappa Shykra.

ÊTRe lÂche ESt Une fORce, hein ?

Avec un sourire sadique, le bandit leva son marteau, et le transforma en lance-roquettes et le pointa non pas vers ses cousins, mais directement vers les membres d'équipage. Il y eut aussitôt des cris et des suppliques chez les désormais otages.

— Fumier… Tu sais pas quand t'arrêter, cracha Qrow.

— Vous me laissez filer, ou ils canent. Vous savez comment on fait…

Shykra pouvait savourer le sentiment d'être de nouveau maître de la situation. Il avait tout le loisir d'imaginer comment partir en beauté de ce vaisseau. C'était foutu pour Nightingale et les autres mais il pouvait toujours rejoindre le Vector et se tirer en un seul morceau… Et pourquoi pas exécuter les otages en cadeau ? Il fallait bien respecter les traditions familiales !

.

..

Tout méditant qu'il était sur comment causer un doigt d'honneur final aux traîtres, Shykra ne réalisa pas la méprise quant à l'origine de la peur chez les jumeaux. Ce n'était pas son arme, ni ses otages, qui terrifiait tant les deux jumeaux…

C'était bien pire encore...

Il ne prêta pas attention au silence qui tomba sur les flammes crépitantes et le métal grinçant, derrière lui. Pas plus qu'il ne remarqua ce même silence qui s'abattit sur les otages. Il fallut qu'un malaise s'instille en lui pour que Shykra comprenne que quelque chose n'allait pas… Ce dernier n'entendait plus que sa respiration, de plus en plus profonde, et les martèlements de son cœur, de plus en plus frénétiques. Lentement… Très lentement… Trop lentement, peut-être ?... Quelque chose de profondément horrifique se fit ressentir dans son dos. Quelque chose qui semblait avoir toujours été là, mais dont il ne réalisait que maintenant l'existence. Et cette présence grandissait… Elle grandissait terriblement vite à mesure qu'il comprenait qu'elle était , et qu'elle était proche…!

Shykra se tourna instinctivement vers cette nouvelle menace et pour la première fois depuis des années ressentit la peur lui saisir les tripes.

C'était une silhouette.

Une entité ténébreuse qui s'extirpa des amas de ferraille et des flammes qu'était jadis la base de la passerelle du Transporteur. Quelque chose de si abominable que la lumière semblait s'assombrir autour d'elle ! Aucun son ne trahissait l'existence de cette monstruosité. L'univers même n'osait appliquer ses lois en présence de cette chose innommable…

Shykra frémit, et ses mains moites cherchèrent à bouger ses bras, à pointer son arme et…

Soudain, les yeux de l'Homme en Noir percèrent les ténèbres de sa capuche et Shykra fut figé sur place !

Deux pierres incandescentes le fixaient…

Magnétiques, rouges comme le sang.

Tranchées en leurs milieux par des pupilles reptiliennes.

Qui semblaient l'enchaîner, la clouer sur place. Impossible de leur échapper…

Un regard dur, glacial, et d'où jaillissait un éclair de haine à l'état pure, adressé à l'univers tout entier.

Un regard monstrueux.

Dirigé contre lui.

La Mort se dressait face à lui, drapée dans une vision cauchemardesque. Plus rien n'existait en sa présence…

Rien…

…si ce n'était l'Homme en Noir.

L'abomination fit un pas en avant, et le bruit qui suivit vibra dans les airs comme une pierre qui se fracasse au sol. Aussitôt, Shykra voulut fuir, voulut tirer, voulut hurler, mais il ne fit rien de tout cela. Le corps du bandit fut saisi de tétanie ! Ses membres étaient paralysés, le doigt sur la gâchette tremblait tant qu'il ne pouvait la presser. Comme une proie confrontée à un prédateur, il était figé dans le vain espoir d'être éparg…

Au second pas, un liquide chaud se mit à couler sur son torse en dégageant une odeur ferreuse qu'il reconnut sans effort… Ses blessures venaient de se rouvrir, même celles qu'il avait cautérisé !

Au troisième, l'Aîné des Quatre se tenait face à lui, tel un démon au milieu de l'enfer. Ses yeux rouges plongèrent dans ceux de Shykra et aussitôt, l'esprit du bandit lâcha prise…

Shykra tomba à genoux, le visage rouge, suffocant alors que son corps meurtri se révulsait dans une mare de sang grandissante, incapable de supporter plus longtemps la proximité de cette Incarnation de la Mort ! Rabaissé à une pitoyable posture de soumission, le bandit supplia intérieurement de vivre ! Lui, l'héritier légitime de la Tribu, ravageur de maints villages, persécuteurs des innocents et des faibles, implorait la clémence d'un être dénué de vie !

Ses yeux agités de clignement nerveux étaient incapables de voir cet être, à peine son ombre massive sur le métal. Projetée par les flammes, celle-ci semblait animée d'un balancement souple dû au léger roulis du vaisseau. Elle dansait devant Shykra, et il avait la conviction que le simple fait qu'y être effleuré causerait irrémédiablement sa fin.

Une seconde passa, mais avec l'Homme en Noir, cet instant en suspension parut être devenu l'éternité.

C'était à vous glacer le sang… L'Homme en Noir ne disait mot, mais Shykra pouvait sentir ses yeux le toiser. Un regard si inhumain qu'aucune clé de l'intellect humain ne pouvait révéler ce qu'il contenait.

..

.

Le calvaire prit fin de la manière la plus inattendue : par un pétale immaculé.

Il virevolta avec grâce et acrobatie dans les airs, soufflé par les courants et la chaleur des flammes. Il passa entre Qrow et Raven, et son éclat procuré par le soleil libérèrent les Hunstmen de la peur primaire qui les habitaient.

Le claquement caractéristique d'un tissu contre les coups de vent résonna, et l'Incarnation de la Destruction releva le visage, ses yeux ne faisant déjà plus qu'un avec l'obscurité de sa capuche.

Au bord du cratère qui avait éviscéré le Transporteur jusqu'à la quille se trouvait Summer. Mais une Summer différente que ses amis avaient connue plus tôt. La jeune Huntress était changée elle aussi, son Aura brillait de mille feux autour d'elle, et autour de ses yeux déterminés resplendissaient deux longues flammes d'un blanc éclatant… Qrow en était bouche bée, tout comme sa sœur, mais pour deux raisons bien différentes.

L'Homme en Noir reconnut l'Énergie de l'Été en elle, et en la voyant face à lui, dos au soleil, les paroles du poète lui vinrent en tête, fantôme d'une époque révolue :

"Summer Rose/Thus Kindly, I Scatter"

Le début de la fin avait commencé…

Summer Rose ne fut pas surprise de découvrir le toit du vaisseau dans un état désolé, pas plus que de découvrir ses amis fatigués, car ses sens nouvellement augmentés lui permettaient de savoir tout ce qui se passait à bord du Transporteur, mais même elle plissa les yeux en se tournant vers l'Homme en Noir.

Maintenant qu'il s'était repue d'Énergie dans la Voûte, la Maiden avait un aperçu de la vraie forme de l'Aîné des Quatre, et ce qu'elle voyait la révulsait… Elle voyait la forme spirituelle de cette Incarnation et le Flux vibrer autour d'elle… C'était…

Elle ne put en voir plus.

Un geste, un mouvement d'air, et avant même qu'elle ne comprenne ce qui se passe, Summer se retrouva enfouie aux creux de bras puissants et tremblants. Elle étouffa là-dessous et il fallut que la surprise passe pour qu'elle comprenne qu'il s'agissait de Qrow !

— Oh, Summer… J'avais cru… cru que…

Décontenancée, elle dut attendre que Qrow se ressaisisse pour être libérée de son étreinte. Ses bras la relâchèrent mais ce fut seulement pour l'examiner de la tête aux pieds.

— Bon sang ! Tu vas bien ? Tes mains…

Summer porta le regard à ses brûlures. Elles étaient sévères et lui faudrait plusieurs mois pour s'en remettre. Mais pour l'instant…

— Je vais bien.

— Summer…

— Crois-moi, Qrow. Je ne ressens rien. Et vous ?

— Rien qui ne puisse nous arrêter, déclara Raven. Taiyang devrait être là d'ici un instant ou l'autre.

Summer hocha la tête et s'intéressa au prisonnier de l'Homme en Noir.

— Un ami à vous ?

— La famille, se contenta de dire Raven.

— Je vois…

Il n'y avait rien d'autre à ajouter.

— Summer ?

La leader de la Team STRQ s'avança d'un pas égal vers l'Aîné des Quatre. Elle n'avait plus peur à présent. Tout était différent maintenant…

.

Il y eut un malaise entre l'Incarnation de la Destruction et la Représentante de la Création. Quelque chose de contre-nature à les faire se tenir l'un si proche de l'autre… Il n'y avait pas de magie à l'œuvre. Juste un profond sentiment d'incompatibilité.

.

Et ce fossé ne put être comblé que par le hurlement d'un réacteur. Perforé de balles, dégageant une fumée opaque, le Vector apparut malgré tout au dessus du Transporteur. Le pilote découvrit Shykra à genoux, entouré de Huntsmen et n'hésita pas une seule seconde ! Il tourna le nez de l'appareil vers le Huntsman le plus proche et pressa la gâchette. Mais comme il visait l'Homme en Noir, les canons ventraux restèrent désespérément silencieux !

Rien n'allait se produire, rien ne pouvait lui arriver, Summer le savait. Tel était le bénéfice de se trouver à proximité de l'Homme en Noir. Elle inspira profondément avant de lui adresser la parole.

— Que comptez-vous faire de lui ? demanda-t-elle en désignant Shykra.

Rien.

Ces mots libérèrent Shykra de l'emprise du Monstre en Noir. Comme une bête craintive, il rampa loin de lui, puis réalisant que l'autre n'avait que faire de lui, Shykra s'élança d'un bond vers le Vector ! De son côté, le pilote tourna son appareil et ouvrit la porte latérale.

Qrow ne laissa pas passer une telle occasion.

Il pointa son épée-pistolet et visa le dos de Shykra. Là… Entre les omoplates, en plein cœur. Un coup mortel, il ne verrait rien venir…

Malheureusement pour le Huntsman, une main ferme saisit son arme et le détourna par la force de sa cible.

C'était Taiyang, suivi du commandant Ironwood et du lieutenant Hood. L'Homme en Blanc n'était pas loin derrière.

— Bon sang, Qrow, qu'est-ce qui te prend ! Depuis quand tu tires dans le dos des gens ?!

— C'est pas le moment, là !

— Non mais tu débloques !

— Merde à la fin ! Lâche-moi, Tai !

Qrow n'en revenait pas ! Il vit son cousin sauter à bord de la navette et filer du Transporteur aussi vite que possible. Tant d'efforts pour rien ?!

FAIS CHIIEEERR ! PUTAIN ! POURQUOI T'AS FAIS ÇA ?! TU SAIS PAS CE QUE CE CONNARD PEUT CAUSER !

— Merde, Qrow…

Délaissant son ami, il écarta brusquement les deux militaires pour pointer du doigt l'Incarnation de la Connaissance.

— Pourquoi vous le laissez filer ? Vous pourriez le vaincre en un instant !

— C'est inutile.

— Pourquoi, hein ?! Le vaisseau est maîtrisé mais ce fumier risque de revenir !

— Il ne reviendra pas.

— Et pourquoi ça ? Qu'est-ce qui peut être pire que lui ? Un Grimm ?!

Dans sa fureur, Qrow ne réalisa pas que la réponse était dans sa question.

— Hé !

Taiyang lui saisit l'épaule pour le forcer à tendre l'oreille…

.

Il parut naturel que des Quatre, l'Aîné fut le premier à réagir : ses yeux quittèrent ceux de Summer et se fixèrent vers le lointain. Summer eut un frisson, et suivit son regard. Et son visage écorché se décomposa.

— Oh… Par les Dieux…

Les Dieux n'ont rien à voir avec ça.

L'Homme en Noir n'avait pas menti. Il avait prévenu Summer de se préparer, et elle avait cru que le danger était ces assaillants de la Tribu. Il n'en était rien…

Summer n'avait pas réalisée que les humains n'avaient jamais représenté un danger pour les Quatre. Il n'y avait qu'une seule chose qui pouvait menacer leurs existences…

— Bon sang, y en a combien ?

— Trop…

Un claquement d'ailes résonna dans l'air. Un parmi des centaines d'autres…