Chapitre 2 : Nouvelle alliée, nouveaux espoirs

Adrien se réveilla dans sa chambre. La lumière orangée qui filtrait sous les stores à moitié baissés lui indiquait qu'il avait dormi quelques heures tout au plus après son retour à la maison. Après son « malaise » en pleine rue, le Gorille était venu le chercher. En voyant son état, Gabriel Agreste avait même décidé d'annuler la séance photo à laquelle son fils devait participer et l'avait envoyé dans sa chambre pour se reposer. Lorsqu'il lui avait proposé d'appeler un médecin, Adrien lui avait simplement dit qu'il était un peu tendu et qu'il avait besoin de repos.

Un coup d'œil à son réveil lui confirma qu'il était 20h00. Il avait donc dormi trois heures. Ce n'était pas beaucoup, mais c'était tout de même plus que les trois nuits précédentes.

Avec un grognement, Adrien roula sur son autre flanc, et se retrouva nez à nez avec Plagg, assis sur le bord de son bureau. D'ordinaire, il s'installait là pour réclamer du camembert dès le petit matin, mais cette fois-ci, il avait l'air beaucoup trop grave pour une telle demande.

« Déjà debout ? remarqua-t-il. Je pensais que le manque de sommeil t'avait rattrapé et que t'allais dormir au moins trois jours non stop.

- J'aimerais bien...

- C'est toujours à cause d'elle, n'est-ce pas ? »

Adrien n'avait pas besoin de répondre. Plagg l'avait déjà vu dans cet état à trois reprises, chaque mois de juin depuis qu'Adrien était devenu Chat Noir. Il savait exactement ce qu'il se passait. Et dans ces moments-là, il laissait de côté son sale caractère pour aider autant que possible son porteur.

« Je sais qu'on en a déjà discuté, reprit-il , et que tu vas de nouveau me dire non, mais... Faudrait que t'en parles à quelqu'un, en dehors de moi. Je suis pas humain, alors c'est difficile pour moi de te conseiller

- J'ai personne à qui je pourrais le dire... Mon père a jamais le temps et refuse de parler de ma mère. Chloé va réagir au quart de tour et me faire passer par tous les psys de Paris. Avec Kagami, j'ai à peine le temps d'échanger deux mots à la fin de l'escrime, et je sais que sa mère surveille parfois ses messages. J'ai pas envie d'embêter Nino avec mes histoires, il a déjà assez de problèmes à la maison avec son frère qui fait sa crise d'ado. Alya et Marinette aussi ont autre chose à faire. Et pour les autres, je pense pas qu'on soit assez proches pour que j'ose leur confier tout ça... »

Le blond s'était assis sur son lit. Il savait ce que Plagg allait dire, et que la discussion qui l'attendait serait tout sauf agréable et fructueuse

« J'ai surtout l'impression que tu cherches des excuses, répondit Plagg. Tu veux en parler à personne parce que tu as peur de ce qu'ils pourraient dire et que tu pourrais pas l'accepter. »

Le kwamide la destruction avait quitté sa place sur le bureau et lévitait devant lui. Son expression était indéchiffrable, mais son ton accusateur ne laissait planer aucun doute sur la nature de ses reproches.

Adrien savait que son kwami s'inquiétait pour lui et qu'il le pensait bien, mais il était lassé de cette discussion qui se répétait chaque année. Il se sentait fatigué, perdu et seul. En ce moment, c'étaient d'encouragements dont il avait besoin, et non de reproches.

Sa lassitude se transforma en colère. Si même son kwami était incapable de le comprendre, il n'y avait personne dans le monde vers qui il pouvait se tourner pour trouver du soutien.

Au fond de son esprit, sa pensée critique lui soufflait que si les propos de Plagg le mettaient tant en colère, c'était qu'il se doutait que son kwami avait raison. Adrien était cependant trop agité pour écouter cette voix.

« Ah ouais ? Et même si je leur en parlais, ils me diraient quoi, hein ? Que je dois tourner la page, me concentrer sur l'avenir, me rapprocher de mon père, continuer à vivre comme elle aurait voulu que je vive ? Ils vont me dire tout ça en me regardant avec pitié, et j'ai besoin de tout, sauf de ça… J'ai plutôt besoin d'aide pour la retrouver.

- Mais, Adrien...

- Elle est pas morte. Je sais ce que tu penses de ça, mais je suis sûr qu'elle est pas morte. Si c'était le cas, je… Je le saurais. C'est pas un hasard si j'ai ces insomnies et si j'ai l'impression qu'elle m'appelle. ? »

Il connaissait déjà la réponse de Plagg à cette affirmation : le kwami lui dirait que c'était sa tristesse qui amplifiait ses souhaits et leur donnait l'apparence de la réalité. S'il voulait convaincre le kwami de la justesse de ses intuitions, il lui fallait des preuves tangibles.

Plagg ne répondit pas, se contentant d'un long soupir, et partit se réfugier au sommet de la bibliothèque, dans un coin où il s'était aménagé une sorte de nid. Lui aussi avait sans doute conclu que la discussion ne mènerait nulle part.

Adrien donna de vigoureux coups de pied dans sa couverture pour s'en dépêtrer et s'assit sur le bord du lit. L'heure du dîner était passée et il était presque sûr que personne ne viendrait le déranger si tard, surtout après sa crise de l'après-midi. . En plus, il n'était pas de patrouille ce soir-là. Il pouvait donc se consacrer à ce qu'il voulait sans avoir peur d'être dérangé.

Il s'étira longuement : c'était le moment de reprendre ses recherches.

Un des tiroirs de son bureau avait un double fond : il l'avait découvert à huit ans quand il rangeait ses crayons de couleur. Un message, signé par sa mère, l'avait félicité de sa découverte. Preuve qu'elle avait prévu le coup et qu'elle le connaissait trop bien.

Pendant des années, Adrien n'avait su quoi y ranger, car il n'avait rien d'important à cacher. Mais après la disparition d'Émilie, il l'avait utilisé pour entreposer toutes les informations qu'il pouvait trouver à son sujet : articles de journaux, interviews, photos... même une carte SD contenant des extraits du JT et des articles trouvés sur Internet. Peu après, il avait même commencé à rassembler des données sur d'autres femmes disparues en France durant la même période. Puis il avait étendu ses recherches au monde entier.

Les informations attestées étaient peu nombreuses : dans les faits, tout ce qu'on savait avec certitude, c'était qu'Émilie Agreste avait été vue pour la dernière fois en public lors de l'avant-première de « Couleuvre », une comédie musicale composée par les étudiants de l'école où elle avait fait ses premiers pas sur scène, le 4 juin 2015, six jours avant sa disparition. Rien dans son attitude ou dans son apparence n'avait été suspect : les paparazzis avaient simplement commenté « sublime comme toujours, malgré un air fatigué ». Le 10 juin, Gabriel avait annoncé à la police qu'à son réveil, sa femme n'était plus à côté de lui et les médias avaient relayé l'information aux quatre coins de la France. Les recherches avaient commencé, mais n'avaient abouti à aucun résultat, et les policiers avaient clos l'enquête, faute de pistes. Et depuis, plus personne n'avait cherché à aller plus loin, mis à part quelques théoriciens du complot sur Internet à la crédibilité douteuse.

Du haut de ses douze ans, Adrien avait supplié son père de continuer les recherches, quitte à engager des détectives privés ou des médiums. Gabriel Agreste avait paru particulièrement réticent, et l'avait repoussé en lui disant qu'il devait cesser de remuer le couteau dans la plaie et se faire une raison.

Depuis ce jour-là, leur relation n'avait plus été la même. Une distance s'était installée entre les deux, et Adrien avait depuis longtemps cessé d'essayer de la combler. Il attendait que son père fasse le premier pas.

Adrien sortit la carte SD d'une petite pochette et la glissa dans sa tablette. Pendant que le contenu chargeait, il étala tous les papiers par terre autour de lui, créant une mosaïque de textes et de photos. Il les avait déjà tous consultés une dizaine de fois, mais il gardait espoir que cette fois-ci, il trouverait quelque chose qui lui avait échappé auparavant. La mention d'une personne qui ne portait pas Émilie Agreste dans son cœur ou d'un cas similaire survenu quelques années plus tôt, ou encore le témoignage de quelqu'un qui l'aurait vu en Argentine quelques mois plus tard...

Quelque chose tinta dans la pièce. Adrien leva les yeux dans la direction du bruit, et vit un éclair noir disparaître au sommet de l'étagère. Plagg était sorti quelques secondes de sa cachette pour observer ce qu'il faisait.

Il sourit. Dans une heure ou deux, Plagg serait sûrement sur son épaule à lire les mêmes articles que lui et à gribouiller des hypothèses dans un bloc-notes.

Le jeune homme se plongea dans la lecture.

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Il lisait et réfléchissait depuis quatre heures déjà lorsqu'il entendit trois coups. Il releva la tête vers le sommet de la bibliothèque, mais n'y vit aucune trace de Plagg.

Les trois coups se répétèrent. Il se rendit alors compte qu'ils ne venaient pas de la bibliothèque, mais de la fenêtre. Il se leva et avança prudemment vers la vitre : la nuit était tombée, et il ne distinguait presque rien à l'extérieur à travers les reflets de sa chambre.

Il n'osa pas s'approcher plus de la fenêtre sans savoir qui se trouvait derrière (un paparazzi ? une fan ? un akuma ?). Par prudence, il recula jusqu'à l'interrupteur et éteignit la lumière pour avoir une meilleure vue sur ce qu'il se passait dehors

Ses yeux mirent quelques secondes à s'habituer à l'obscurité. Il découvrit alors, de l'autre côté de la vitre, une silhouette familière suspendue à un fil. Il ne voyait pas clairement son costume, mais il aurait pu replacer avec exactitude tous les points noirs sur sa tenue rouge.

Il se précipita vers la fenêtre pour lui ouvrir, le cœur battant à tout rompre.

« Ladybug ! Désolé, je t'ai pas remarquée tout de suite ! Viens, entre, ça sera plus confortable ! »

Il ne put s'empêcher de rougir : même s'il la côtoyait très souvent en tant que Chat Noir, c'était toujours particulier de la rencontrer en tant qu'Adrien... encore plus quand elle venait dans sa propre chambre !

Son pouls s'accéléra. Il tenta de rester aussi naturel que possible, espérant que Chat Noir ne ressurgirait pas à un moment ou à un autre.

Il s'écarta pour la laisser passer, se retenant de faire une courbette ou de lui tendre la main. La super-héroïne atterrit lestement sur la tapis de sa chambre. D'un coup de poignet, elle ré-enroula son yo-yo sur lui-même et le rangea à sa taille, avant de se tourner vers lui. Malgré son sourire, Adrien lut de l'inquiétude dans ses yeux. Était-elle au courant de ce qui lui était arrivé dans la journée ? L'incident avait-il déjà fuité sur Internet ?

« Bonsoir Adrien ! Je suis désolée de te déranger, c'est juste que je patrouillais dans le coin et j'ai vu qu'il y avait de la lumière. À cette heure-ci, c'est assez rare, alors je voulais juste m'assurer que tout allait bien… »

Adrien jeta un œil à son réveil : il était minuit passé ! Gêné, il détourna le regard en se massant la nuque, l'air penaud.

« C'est rien, t'en fais pas... C'est vraiment gentil d'être venue, merci, mais tout va bien, j'étais juste un peu trop pris par ce que je faisais, » ajouta-t-il en désignant les papiers et la tablette par terre… avant de se rendre compte qu'elle ne voyait pas grand-chose dans les ténèbres.

Il faisait toujours noir dans sa chambre. Adrien y remédia en allumant la lampe sur son bureau et celle à côté de son canapé, inondant la pièce d'une lumière chaude et tamisée.

Ladybug, curieuse, avança jusqu'au milieu de la mosaïque et s'accroupit pour mieux voir ce qui y figurait. Adrien cessa de respirer : elle allait sûrement poser des questions, et il ne savait pas s'il était prêt à y répondre.

Sans le masque de Chat Noir, il se sentait vulnérable en sa présence, et il tremblait à l'idée de devoir lui expliquer ce qu'il faisait exactement. Il savait qu'elle ne se moquerait pas de lui – elle avait toujours été extrêmement patiente et compréhensive avec sa forme civile –, mais elle le prendrait pour un psychopathe, ou lui dirait ce qu'il craignait tant qu'on lui dise : que sa mère était morte et qu'il devait se faire une raison.

Même si elle savait comment annoncer de mauvaises nouvelles avec douceur, Ladybug était quelqu'un de très rationnel et honnête et ne ne mâchait jamais ses mots. Adrien savait que si elle lui disait qu'il devait arrêter et se faire une raison, il la croirait et cesserait de chercher.

Elle resta longtemps accroupie, le regard rivé sur les journaux, en se frottant pensivement le menton. Malgré son appréhension, le jeune homme ne put détacher son regard de sa partenaire, qui ne prêtait plus attention à blond sentit le sang lui monter aux joues. Son cœur battait dans ses oreilles. Il commençait à avoir vraiment chaud. Avec l'enchaînement d'émotions des dernières minutes, il avait vraiment de la peine à rester stoïque.

Plagg se moquait souvent de lui à ce sujet. Adrien ne doutait pas qu'il était en train de les observer en ce moment, et qu'il lui ferait une remarque dès que Ladybug serait partie.

« Tu enquêtes sur la disparition de ta mère, c'est bien ça ? » demanda-t-elle enfin en tournant la tête vers lui.

La question tira Adrien de ses pensées.

« Oui, pipa-t-il, conscient du regard bleu qui inspectait la moindre de ses expressions. Ça va faire quatre ans qu'elle a disparu et... »

Il se sentit bête. Qu'allait-il dire ? Qu'il se sentait plus qualifié que la police pour la retrouver ? Que par la seule force de sa volonté, il réussirait là où des professionnels avaient échoué ?

L'héroïne eut l'air de comprendre. Elle se releva et vint vers lui, posant avec tendresse une main sur son épaule. Un frisson lui parcourut le dos.

« Et tu veux la retrouver, n'est-ce pas ? »

Sa voix était à peine audible, un vrai murmure, une caresse douce et bienveillante. Adrien eut l'impression que la main de Ladybug diffusait une chaleur réconfortante dans son corps qui dissipait un peu son chagrin.

« Oui, avoua-t-il, à demi-mot. Je sais que c'est bête... J'arrive même plus à dormir à cause de ça... mais y'a des moments où j'ai l'impression qu'elle m'appelle, ou alors qu'il y a un sixième sens qui me dit que je dois pas baisser les bras, alors je sais que je dois continuer... »

Il fut soulagé de ne voir aucun jugement dans ses yeux. Au contraire, il n'y avait que de la tristesse et de la bienveillance dans ses iris.

« Y'a rien de bête là-dedans, t'en fais pas, le rassura-t-elle. Je ferais la même chose si j'étais à ta place : il faut jamais ignorer son sixième sens, parole de super-héroïne. Et toujours se battre tant qu'il y a de l'espoir. Surtout que... elle a l'air de beaucoup te manquer. »

Il hocha la tête. Il sentait qu'il allait de nouveau craquer s'il disait un mot de plus. Maintenant qu'il avait confié sa peine pour la première fois à quelqu'un d'autre qu'à Plagg, il avait l'impression que le fardeau qu'il portait s'était un peu allégé. Il n'était plus complètement seul.

Et, pour la deuxième fois de la journée, il craqua. Il se jeta en avant et prit Ladybug dans ses bras, la serrant contre lui aussi fort que possible. Des larmes se mirent à couler sur ses joues, mais cette fois-ci, elles étaient chargées d'une émotion plus positive : le soulagement d'avoir trouvé quelqu'un à qui parler.

Ladybug s'était raidie, mais après la surprise initiale, il la sentit se détendre, et passer ses bras dans son dos.

« Ça va aller, Adrien, ça va aller... murmura-t-elle en lui tapotant les omoplates. Je suis là, et on va trouver une solution ensemble, d'accord ? »

Il était rarement aussi proche d'elle, sauf quand les combats l'exigeaient. Il inspira à pleins poumons pour tenter de se calmer, mais l'odeur de ses cheveux lui fit tourner la tête. Son cœur menaçait à tout instant de sortir de sa poitrine tant il cognait fort, les papillons dans son ventre cherchaient désespérément à sortir.

Il n'aurait su dire combien de temps ils étaient restés ainsi, enlacés dans la pénombre de sa chambre. À aucun moment, il ne la sentit soupirer, se raidir ou s'éloigner. Aussi inébranlable que face à un akuma ou un amok, elle était prête à rester là le temps qu'il faudrait jusqu'à ce qu'il aille mieux. S'il y avait une personne sur laquelle il pouvait compter, aussi bien en Adrien qu'en Chat Noir, c'était elle.

Les larmes coulaient toujours, mais ses sanglots avaient cessé, maintenant qu'il avait lâché prise et confié ses secrets. Il se sentait juste très, très fatigué d'un coup...

À contre-cœur, il prit l'initiative de rompre leur étreinte. Il recula d'un pas et essuya ses larmes, pendant qu'elle roulait un peu ses épaules pour les détendre. Il ne le voyait pas très bien, mais il avait l'impression que ses joues étaient plus roses que d'ordinaire.

« Désolé, j'y suis peut-être allé un peu fort...

- Non, t'en fais pas, j'ai juste des courbatures à cause de la patrouille, sourit-elle. Ça va mieux ?

- Oui, je... Enfin... Juste... Merci, Ladybug. Tu peux pas imaginer, je... ça m'a fait du bien... »

Il peinait à aligner des phrases cohérentes. La façon dont elle le couvait du regard le perturbait : elle n'avait jamais regardé Chat Noir comme ça. Dans ses iris, il y avait beaucoup plus de... tendresse ? de bienveillance ? de compréhension ? d'autre chose ?

« Si tu veux, reprit-elle après une brève hésitation, je peux t'aider. Plus qu'avec juste du réconfort, je veux dire... Enfin, si ça t'embête pas, je veux pas me mêler de ta vie privée... Je sais pas si je pourrais faire beaucoup après tout ce temps, mais... fit-elle enfin. Je peux essayer de faire des recherches de mon côté, j'arriverai peut-être à glaner des informations plus confidentielles chez la police. Je sais pas si le fait que je sois une super-héroïne suffise à ce qu'ils me montrent tous les détails de l'enquête, mais ça vaut la peine d'essayer. »

Adrien écarquilla les yeux. Il savait à quel point Ladybug était occupée récemment : même si elle ne lui dévoilait jamais rien de trop personnel qui aurait permis de l'identifier, il la connaissait suffisamment bien et depuis suffisamment longtemps pour savoir qu'elle avait un emploi du temps chargé tout au long de l'année, et que sa charge de travail continuait d'augmenter. Elle s'en plaignait parfois lors de leurs conversations sur les toits de Paris, et lorsqu'il lui suggérait de laisser tomber certaines responsabilités ou certains hobbys, elle lui répondait toujours de la même manière : elle, laisser tomber quelque chose ou quelqu'un ? Jamais !

Savoir que Ladybug était prête à l'aider dans ses recherches malgré tout lui faisait chaud au cœur, mais il avait peur que cette énième activité ne soit la goutte de trop. Il ne voulait pas la voir faire un burn-out ou se blesser lors d'un combat à cause du surmenage.

Et pourtant, une partie de lui aurait tout donné pour accepter sa proposition : non seulement il aurait plus de chances de découvrir ce qui était arrivé le 10 juin 2015, mais il passerait aussi plus de temps avec sa coéquipière, et réussirait peut-être là où Chat Noir échouait constamment. Une telle occasion ne se présenterait sans doute plus jamais.

Non, il devait d'abord penser à Ladybug. Il ne pouvait pas exiger qu'elle gaspille son temps libre avec lui.

« Non, t'en fais pas, je veux pas t'embêter avec mes problèmes… Tu dois déjà avoir plein d'obligations en tant que super-héroïne, je veux pas être un obstacle…

- Ça fait aussi partie des missions de super-héros, aider les citoyens dans le besoin. Il faudra bien qu'on serve à quelque chose, avec Chat Noir, quand le Papillon sera plus là, fit-elle avec humour. Tu sais quoi ? Je vais voir ce que je peux trouver en passant une fois chez la police, je te transmets ce que j'apprends, et on voit après si on continue ensemble ou si tu veux le faire seul, d'accord ? »

Son ton était enjoué, sa question rhétorique. Elle ne lui laissait pas vraiment le choix. Tant mieux d'ailleurs : il était ravi de collaborer avec elle et comme c'était elle qui l'avait proposé, il culpabiliserait moins.

Il eut à peine le temps d'acquiescer qu'elle planifiait déjà la suite des événements avec rapidité.

« Super ! J'ai un peu de temps demain après les cours, je vais passer au commissariat. C'est Chat Noir qui patrouille le soir, alors je peux même passer plus tôt, pour que je te dérange pas au milieu de la nuit. (Adrien se raidit.) Sauf si... tu as déjà quelque chose de prévu ? Si c'est le cas, je peux passer samedi soir après la patrouille, si ça fait pas trop tard pour toi ? babilla-t-elle à toute vitesse.

- À vrai dire, je préfère samedi soir, j'ai déjà quelque chose vendredi soir…

- D'accord, alors je repasse samedi ? Ou un autre jour ? Dimanche ? Ou plutôt la semaine prochaine ? J'imagine que t'es très occupé avec ta vie de mannequin, et tu dois avoir besoin de beaucoup d'heures de sommeil, alors il faudrait pas que je... »

Adrien l'interrompit en posant une main sur son épaule. Elle se tut immédiatement.

« Ladybug, te prends pas la tête comme ça. On dit samedi soir dans la nuit, et si t'as un empêchement, c'est pas grave. Viens vraiment que si t'as le temps et la motivation, d'accord ? Ça me fait déjà super plaisir que tu veuilles m'aider, alors je peux bien patienter quelques nuits de plus, t'en fais pas. »

Son visage s'était naturellement rapproché du sien. L'assurance de Chat Noir lui était revenue et il osait enfin la regarder de près dans les yeux. Même si son cœur battait toujours à mille à l'heure…

Elle aussi avait l'air troublée par cette soudaine proximité : elle se massait nerveusement les paumes, son regard ne tenait pas en place, ses traits étaient tendus. Est-ce qu'il la mettait mal à l'aise ?

« Je… D'acc… D'accord, ça marche, » balbutia-t-elle d'une voix timide.

Avec un pincement au cœur, il recula et lui lâcha l'épaule. Il devait se souvenir que pour Ladybug, Adrien était presque un inconnu, même si elle le connaissait sûrement de réputation, et qu'il se comportait sans doute de manière trop familière avec elle. Lui non plus n'était pas forcément à l'aise lorsque ses fans se collaient à lui pour prendre des selfies.

Il devrait faire attention à l'avenir.

Un silence gênant s'installa entre eux. Ils s'étaient mis d'accord, mais elle ne se préparait pas à partir, et lui n'avait pas envie de la voir s'en aller.

Adrien se pencha alors pour ramasser la tablette, en retira la carte SD et la tendit à la super-héroïne.

« Tiens, c'est une grande partie du matériel que j'ai rassemblé. Y'a aussi mes notes dans un dossier. J'imagine que y'a rien de très utile, mais si tu veux lire un peu avant de passer chez la police. De toute façon, j'ai encore tout ça sur un disque dur externe, alors tu peux la garder. »

Ladybug la prit avec délicatesse, la main presque tremblante, comme si elle recevait l'objet le plus précieux du monde. Elle la glissa ensuite dans son yo-yo.

« Merci, c'est un super point de départ ! Je vais voir ce que je peux faire avec… Et donc… On se dit à samedi ? ajouta-t-elle après une petite pause.

- À samedi, Bugi… Ladybug, je t'attendrai après minuit. Frappe juste à la fenêtre et je viens t'ouvrir tout de suite, » répondit Adrien avec un clin d'œil.

Est-ce qu'ils devaient se serrer la main ? Se faire la bise ? Échanger une poignée de main secrète ? Quelle était leur relation en ce moment ? Amis, associés, super-héroïne et citoyen ?

Pendant qu'Adrien cogitait sur la meilleure manière de dire au revoir, Ladybug prit les devants et lança son yo-yo par la fenêtre. Elle tira sur le fil pour vérifier qu'il était bien accroché, se tourna une dernière fois vers lui et lui sourit.

« En attendant, bonne nuit, Adrien... »

Puis elle s'élança dans les ténèbres.

Adrien resta encore longtemps sans bouger, à regarder l'obscurité dans laquelle elle avait disparu.

« Bonne nuit, ma lady... »