Chapitre 3 : Pistes, soupçons et double-identité

Chat Noir était en pleine patrouille nocturne quand son bâton se mit à vibrer. Un akuma était apparu à la place de Clichy. Rena Rouge était déjà sur place et les autres héros n'allaient pas tarder.

Il soupira. Il n'était toujours pas au meilleur de sa forme et n'arrivait pas à se déplacer aussi vite qu'il l'aurait voulu. Et même s'il avait pu, il se trouvait actuellement à l'autre bout de la ville et mettrait un bon moment avant d'être sur place. Heureusement, il était rassuré par le fait que Ladybug ne serait pas seule jusqu'à son arrivée : quelle que soit la situation, sa partenaire serait épaulée par trois autres héros.

À peine avait-il traversé la Seine que son bâton vibra à nouveau. Il s'arrêta pour consulter le message qu'il venait de recevoir : Rena Rouge l'informait qu'il ne s'agissait pas d'un akuma, mais d'un sentimonstre. Encore un...

Depuis quelques mois, ces derniers apparaissaient de plus en plus souvent, parfois seuls, parfois accompagnés d'un akuma. Le Papillon était devenu plus agressif et plus malin dans ses attaques, et même s'il ne se montrait jamais en public, il envoyait souvent Mayura sur le terrain. De plus en plus souvent, celle-ci amokizait un citoyen quelconque, attendait que Ladybug et Chat Noir vainquent le sentimonstre et fondait sur eux au moment où ils s'apprêtaient à partir pour se détransformer. Elle n'avait jamais réussi à prendre leurs miraculous, heureusement, mais elle n'en avait pas été loin. Pire encore, elle avait failli à plusieurs reprises découvrir leurs identités...

Ils avaient essayé de la capturer, mais elle leur filait toujours entre les doigts avec une facilité déconcertante.

Face à ce nouvel adversaire, les deux héros avaient décidé de faire appel aux renforts : Rena, Carapace et Queen Bee avaient été promus au rang de super-héros réguliers. Officiellement, c'était pour « créer une équipe plus efficace, plus soudée, plus forte et encore meilleure pour protéger Paris ». Officieusement, c'était parce que Mayura était une adversaire si redoutable que Ladybug et Chat Noir se sentaient dépassés. Mais ça, ils ne pouvaient l'avouer au grand public, sous peine de provoquer une panique générale.

Leur adversaire ce soir-là ne serait pas seul, c'était clair. Il n'y avait jamais de sentimonstre sans Mayura.

Chat Noir poussa un grognement. Lui qui avait espéré que la nuit serait calme et qu'il pourrait rentrer à la maison sans encombre pour enfin dormir correctement, c'était raté.

Il reprit sa course sur les toits de Paris, tout en tentant d'appeler ses coéquipiers pour demander des détails sur le sentimonstre. Personne ne lui répondit.

Il devait se dépêcher. Le combat avait probablement déjà commencé.

Les rues du 8e arrondissement défilaient sous ses pieds. Malgré l'heure tardive, des fêtards y déambulaient encore, vendredi soir oblige. Certains le remarquaient et le pointaient du doigt en criant « On t'aime, chaton ! » ou « Cours, Forrest, cours ! », d'autres étaient tellement ivres qu'ils arrivaient à peine à marcher droit ou à monter dans un taxi. Peu importe leur état d'ébriété, Chat Noir n'espérait qu'une chose : qu'ils aient la bonne idée de se mettre à l'abri si le sentimonstre bougeait dans leur direction.

Il n'était plus qu'à quelques rues de la place de Clichy lorsqu'il aperçut leur adversaire, un immense colosse grisâtre qui se détachait du ciel nocturne. Un point rouge tournoyait au-dessus de sa tête : l'hélicoptère de TVi, qui volait dangereusement près du monstre. Nadja Chamack était toujours prête à prendre les plus grands risques pour le moindre scoop...

Des flashes verts, oranges et jaunes volaient sans cesse autour du sentimonstre, qui essayait de s'en débarrasser en agitant les bras. Carapace, Rena Rouge et Queen Bee n'y allaient pas de la main morte pour essayer de le vaincre, l'attaquant de tous les côtés en même temps.

Chat Noir accéléra, même s'il avait déjà le souffle court. Il ne voulait pas louper le final.

Soudain, les bras du colosse se plaquèrent violemment contre son corps, ses jambes se serrèrent brusquement. Chat Noir le vit vaciller, reprendre son équilibre, vaciller encore et enfin tomber. Même s'il était encore trop loin pour voir ce qui se passait exactement, il n'eut aucune peine à deviner qui avait provoqué cette chute : les attaques au yo-yo de sa partenaire étaient reconnaissables entre mille.

Le sentimonstre s'écrasa au sol avec un bruissement frénétique, semblable à des feuilles agitées par le vent.

Chat Noir atterrit sur le toit d'une pizzeria qui bordait la place au moment où les coccinelles magiques ramenaient le monde à la normale. Il soupira. Il n'était pas seulement en retard, il avait complètement loupé le combat...

Il aperçut Ladybug, Rena Rouge et Queen Bee en train de débattre devant une librairie qui bordait la place. Il ne voyait Carapace n'était nulle-part : durant le combat, son coéquipier s'était trouvé sur l'autre épaule du monstre, du côté du cinéma. Comme le colosse était tombé dans sa direction, le héros avait sans doute dû s'éloigner un peu pour qu'il ne lui tombe pas dessus. Il rejoindrait sûrement le groupe un peu plus tard.

Chat Noir devait descendre et rejoindre les autres lui aussi, mais il était réticent. Il s'attendait déjà aux remarques acerbes de Queen Bee, aux regards curieux de Rena Rouge et aux questions de Ladybug, toutes des réactions auxquelles il répondrait en haussant les épaules. Il était en retard, ça pouvait arriver à tout le monde. Surtout qu'il avait bien le droit à une petite erreur, après trois ans à veiller sur la ville sans jamais faire de pause.

Il s'apprêtait à sauter lorsqu'il remarqua une silhouette sombre sur le toit d'un bâtiment à l'autre bout de la place. Il leva un bras pour lui faire signe : c'était sûrement Carapace qui avait repris ses esprits.

« Hé, Cara', par ici ! »

Son bras se raidit au milieu du geste. Quelque chose n'allait pas. Carapace n'était ni aussi grand ni aussi fin que la personne à qui il faisait signe. Lorsque celle-ci sauta du toit et disparut, il la reconnut tout de suite à son élégance aussi naturelle que meurtrière : Mayura.

Que faisait-elle ? Pourquoi partait-elle sans les attaquer, comme elle le faisait d'habitude après qu'ils eurent vaincu son sentimonstre ? Où allait-elle ?

Chat Noir avait un mauvais pressentiment. Il décida de la suivre, en croisant les doigts pour qu'elle ne l'ait pas vu avant. Si elle préparait un mauvais coup, il pourrait la prendre par surprise et déjouer ses plans.

Sautant de toit en toit, il garda un œil sur la place de Clichy, qui reprenait vie après l'attaque : les premières voitures de police arrivaient dans un cortège de sirènes et de lumières rouges et bleues, l'hélicoptère de TVi était descendu tellement bas que ses pales menaçaient de décapiter le Monument au Maréchal Moncey, les lumières se rallumaient aux étages et les Parisiens osaient enfin ouvrir les fenêtres pour voir ce qu'il se passait dehors. Chat Noir ne voyait Carapace nulle-part, mais il était sûrement caché au milieu de ce capharnaüm.

Il atterrit enfin sur la cheminée où il avait vu Mayura deux minutes plus tôt. Il contempla alors le labyrinthe de ruelles et de cours intérieures qui s'étendait à perte de vue devant lui. Mayura pouvait être partie n'importe où. Elle s'était peut-être déjà même retransformée et se baladait en contrebas comme si de rien n'était, sans laisser à Chat Noir la moindre chance de la reconnaître.

Au moment où il s'apprêtait à laisser tomber et à retourner vers les autres héros, il entendit un cri étouffé. Noyé par le brouhaha ambiant, il aurait probablement été inaudible pour toute personne dont l'ouïe n'était pas décuplée par des super-pouvoirs. Il y avait dans ce cri quelque chose de familier, comme s'il connaissait la voix.

Chat, les sens en alerte, tendit l'oreille, à l'affût d'un autre cri. Il étendit aussi son bâton, prêt à frapper au moindre mouvement suspect.

Un autre appel, encore plus étouffé que le premier, mit fin à son immobilité. Il s'élança dans sa direction et atteignit en quelques bonds une terrasse de laquelle il avait une excellente vue sur la ruelle dont provenait le cri.

La rue était exiguë, mal éclairée et minée par des travaux qui l'avaient transformée en cul-de-sac. La traverser s'apparentait à effectuer un parcours d'obstacles entre des barrières, des panneaux d'interdiction et des machines de chantier, le tout sur des pavés instables ou des passerelles bancales au-dessus de fossés. Un vrai danger pour les piétons.

Ce chantier aurait dû être désert au milieu de la nuit, mais cette nuit-là, il était devenu un champ de bataille.

Chat Noir repéra Mayura, nonchalamment appuyée contre une sphère diaphane et semi-transparente striée de lignes vertes : le champ de protection de Carapace ! Chat distinguait vaguement son coéquipier à travers la surface écaillée de son bouclier magique. Recroquevillé, les bras au-dessus de la tête, il n'en menait pas large.

« Comment tu vas faire maintenant, hein, sans ton communicateur ? rit la super-vilaine en tapotant la sphère. Tu peux contacter personne et dans trois minutes, pouf ! Finis, les pouvoirs ! Tu ferais mieux de te rendre tout de suite et de me donner ton miraculous. Je te laisserai même partir sans rien te faire, et on en reparlera plus.

- Jamais ! » vint la réponse étouffée de l'intérieur de la sphère.

Loin de paraître contrariée, Mayura continua de tambouriner sur la surface écaillée. Dans son autre main, elle faisait tournoyer le communicateur de Carapace, d'ordinaire toujours accroché au poignet du héros.

Chat Noir en avait assez vu. Il prit son bâton et enregistra un bref message qu'il envoya à ses trois coéquipières :

« Mayura est arrivée. Venez vite, Carapace est en danger. »

Il étendit son bâton, inspira un grand coup, et fondit sur Mayura.

L'effet de surprise aurait dû lui donner un avantage, voire même lui garantir la victoire : un bon coup sur la tête, et il aurait pu lui prendre son miraculous pour être débarrassé d'elle à jamais. Malheureusement, il avait mal évalué la distance et atterrit à deux mètres de Mayura, et à deux centimètres d'un des trous dans la chaussée. Il vacilla, faillit tomber en arrière, se rattrapa in extremis grâce à son bâton.

« Tiens donc, le matou nous fait honneur de sa visite, remarqua Mayura en tournant la tête vers lui. Tu viens te rendre aussi ?

- Désolé de vous décevoir, chère Madame, mais c'est plutôt vous qui devriez vous rendre. Et me rendre quelque chose, par la même occasion, » répondit-il en pointant vers sa broche.

Elle pouffa. Chat Noir ne lui laissa pas le temps d'en dire plus. Il se jeta sur elle, le poing serré autour de son bâton, prêt à en découdre. Elle l'esquiva d'un bond en arrière, jeta le communicateur de Carapace dans un trou et rangea son éventail. Elle ne l'utilisait jamais dans les combats au corps à corps, préférant ses poings et ses talons.

Le héros se retourna pour une nouvelle attaque et évita de justesse une balayette. Il tenta de la frapper à la tête mais elle lui attrapa le bras et le tordit jusqu'à ce qu'il lâche son arme avec un cri de douleur. Elle lui balaya alors les jambes et il tomba à terre. Sa tête heurta si violemment le sol qu'il vit les étoiles.

« C'est tout ce que tu as dans le ventre ? Tu es moins résistant que d'habitude. T'arrives au bout de ta neuvième vie ? » se moqua-t-elle en se penchant au-dessus de lui.

Encore sonné, il voulut la repousser et se relever, mais elle enfonça son talon dans ses côtes. Une vague de douleur lui parcourut tout le corps. Il poussa un glapissement et se roula en boule, ramenant son bras gauche aussi près de lui que possible. C'était tout ce qu'il pouvait faire pour protéger son miraculous, vu son état, même s'il ne faisait que retarder l'inévitable de quelques secondes.

La main de Mayura se posa sur son coude. Une seconde plus tard, il entendit un sifflement suivi d'un bruit sourd. La présence au-dessus de lui disparut.

Encore étourdi, Chat Noir se força malgré tout à lever la tête pour voir ce qui était arrivé.

Son nez effleura la botte de Carapace, qui s'était interposé entre Mayura et lui. Le héros-tortue rattrapa en plein vol le bouclier qu'il avait jeté sur leur ennemie comme s'il s'agissait d'un boomerang.

Mayura, qui ne s'était sans doute pas attendue à une nouvelle attaque, avait été propulsée violemment contre un mur.

« Tu le touches encore une fois et tu vas te prendre un coup tellement fort que ça va te détransformer, Mayura, » grogna Carapace avec colère.

Ses propos auraient eu plus d'impact si son bracelet n'avait pas émis un bip, signalant qu'il ne lui restait plus beaucoup de temps.

Profitant de ce court répit, Chat Noir se retourna et s'appuya péniblement sur ses bras pour se mettre à quatre pattes. Le coup de Mayura l'avait eu en pleine rate, et même si le pire de la douleur était passé, il en avait encore des sueurs froides.

Mayura se redressa et épousseta ses épaules, nullement affectée par le coup qu'elle venait de se prendre.

« Moi, me détransformer ? Tu es sûr que tu parles pas plutôt de toi ? Quel courage d'avoir voulu protéger l'autre, mais vous faites pas le poids à deux contre moi.

- À deux, peut-être pas, mais à cinq, ça sera du gâteau. »

Chat Noir n'eut pas besoin de lever la tête pour voir qui avait parlé. Il aurait reconnu cette voix entre mille.

Ladybug atterrit lestement devant Carapace et lui, yo-yo en main, les jambes écartées en position de combat.

« Pourquoi tu t'en prends pas à quelqu'un de ton niveau ? Tu trouves que c'est un fair-play, de t'en prendre à un seul d'entre nous quand il est déjà épuisé après un combat ? »

Deux autres silhouettes atterrirent à ses côtés : Rena Rouge et Queen Bee. Elles étaient apparues si soudainement que Chat Noir avait de la peine à savoir d'où elles étaient arrivées.

Mayura poussa un juron. Elle balaya leur équipe du regard, parut réfléchir quelques secondes et jeta un œil furtif au ciel. Elle prit alors son éventail et en arracha une plume.

« Toi qui me parles de fair-play, tu trouves ça juste, un combat à trois contre un ? fit-elle en désignant les trois super-héroïnes. Pas vraiment, n'est-ce pas ? Laisse-moi rendre ça un peu plus équitable. »

Elle serra le poing, souffla à l'intérieur et le rouvrit, laissant apparaître une plume violacée. Un amok...

Ce fut au tour de Ladybug de pousser un juron. Mayura lui fit un clin d'œil avec un rictus méprisant et lança la plume en l'air. Elle s'éleva jusqu'au dernier étage des bâtiments environnants et fut emportée par le vent.

L'air satisfaite de son coup, Mayura leur fit un salut militaire ironique et prit le même chemin que la plume : rapide comme l'éclair, elle escalada le mur contre lequel elle s'était écrasée un peu plus tôt et disparut sur les toits de Paris.

Sa fuite n'avait pris que quelques secondes, et il fallut un petit moment à tout leur groupe pour régir.

« Rena, Queen Bee, suivez-la, je vais m'occuper de l'amok. Mais prenez pas des risques inutiles, » ordonna enfin Ladybug.

Les deux héroïnes obtempérèrent et disparurent dans la nuit, à la poursuite de Mayura.

Chat Noir prit appui sur son bâton pour se remettre debout. Il avait toujours mal, mais il était prêt à ignorer la douleur et aller aider ses deux coéquipières pour arrêter Mayura.

Le miraculous de Carapace bipa encore une fois, attirant l'attention de Ladybug. Elle se retourna vers eux. Même si elle affichait un air assuré et déterminé, Chat devina qu'elle non plus n'était pas au meilleur de sa forme : ses gestes n'étaient pas aussi fluides que d'ordinaire, sa voix tremblait un peu par moments, et des tics nerveux lui agitaient parfois le visage.

« Carapace, va vite te cacher pour te détransformer, le bâtiment blanc là-bas a une cour intérieure assez pratique, dit-elle rapidement. Chat, je reviens après, je dois d'abord m'occuper de l'amok. »

Elle avait parlé si vite que Chat Noir ne saisit ses paroles que quelques secondes après qu'elle soit partie pour rattraper la plume. Il se tourna vers Carapace, qui le regardait avec de grands yeux.

« Woh... Ça se passe toujours aussi vite ? demanda l'apprenti-héros.

- Ça dépend, mais oui, en général. Y'a pas plus réactif que Ladybug. Et d'un côté, elle a pas tort, faut que tu te bouges, ajouta Chat Noir en pointant vers son bracelet.

- Ah, ouais... T'as raison. Du coup, à plus ?

- À plus, fais gaffe à toi en rentrant.

- T'inquiète, mec, j'habite pas loin. »

Son miraculous bipa encore. C'était sans doute le dernier avertissement. Carapace hocha la tête pour lui dire au revoir, et se précipita en direction du bâtiment que Ladybug lui avait indiqué.

« Au fait, Carapace, merci de m'avoir sauvé ! C'était moins une ! lui lança encore Chat Noir au moment où il ouvrait la porte.

- De rien, mec ! Je suis là pour ça ! »

La porte se referma derrière lui. Chat Noir se retrouva seul dans la rue. Il fit quelques pas pour voir s'il était physiquement capable d'aller aider Rena et Queen Bee, mais renonça vite quand il se rendit compte que le moindre mouvement rapide ravivait la douleur aux côtes.

Dépité, il s'assit sur un tas de pavés. Il était fatigué, avait mal et se sentait inutile. Il hésita à rentrer à la maison avant le retour des autres : il ne voulait ni voir l'inquiétude à son égard dans les yeux de Ladybug ou de Rena, ni écouter les reproches de Queen Bee, d'autant plus que ceux-ci seraient justifiés : il était arrivé en retard, avait failli perdre son miraculous et était en trop mauvaise forme pour les aider.

Il s'apprêtait à filer quand il vit Ladybug sur un des toits au-dessus de lui. Elle lui faisait signe de monter. Il lui fit signe en retour, recula de quelques mètres pour prendre de l'élan et, se servant de son bâton comme d'une perche, se propulsa jusqu'à elle. Le choc à l'atterrissage le fit grimacer.

« Re-bonsoir, ma lady, ravi de te revoir si vite, fit-il d'un ton enjoué qui, il l'espérait, détournerait l'attention de ses grimaces de douleur. De mon côté, Carapace s'est transformé en toute sécurité. Et toi ? Tu as pu capturer l'amok ? »

Elle ouvrit sa main en guise de réponse, dévoilant une plume immaculée. Elle souffla dessus, et elle s'envola au loin.

Chat Noir la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans la nuit. Puis il reporta son attention sur sa partenaire. Malgré la pénombre et le masque, il voyait bien qu'elle n'avait probablement pas beaucoup dormi non plus la nuit précédente. C'était partiellement à cause de la visite qu'elle lui avait faite, et il s'en voulait passablement, regrettant de ne pas pouvoir s'excuser sous cette identité.

Il avait néanmoins une raison de s'excuser en tant que Chat Noir.

« Désolé pour ce soir, j'ai vraiment pas assuré... Je suis vraiment pas au top de ma performance ces temps-ci.

- T'en fais pas pour ça, Chat, moi non plus je suis pas en super-forme... En plus, t'étais en pleine patrouille, alors c'est pas ta faute d'avoir été en retard. On fait de notre mieux, c'est le plus important. »

Maintenant qu'ils étaient seuls tous les deux, elle avait laissé tomber les apparences de force et d'assurance. L'air inquiet, elle regardait la Tour Eiffel à quelques quartiers de là en se tenant le bras. Son pouce caressait nerveusement son coude.

Ses paroles n'avaient en rien allégé sa culpabilité. Chat tenta une autre approche, plus optimiste.

« Au moins, on voit qu'on commence à être plus synchro' en groupe. J'ai vu le combat de loin, et vous avez assuré. Faut voir les choses positivement, dit-il avec un entrain exagéré, espérant la mettre de meilleure humeur.

- J'aimerais bien, Chat, j'aimerais bien, mais... »

Sa voix s'était brisée. Chat Noir se raidit.

« Mais ? »

Elle ne répondit pas. Elle se détourna même de lui, comme si elle ne voulait pas qu'il voie son visage, comme si elle avait honte de montrer ses limites.

Ladybug était toujours forte, avait toujours la solution à tout et n'échouait jamais. La définition-même de la super-héroïne : invaincue et invincible.

La fille sous le masque, en revanche, appartenait au commun des mortels, avec le lot de doutes et de faiblesses que cela impliquait. Cette fille-là se montrait rarement, seulement dans les moments où elle était poussée à bout. Ce soir-là faisait partie de ces rares moments.

Chat Noir posa sa main sur son épaule. Il ne voulait pas la forcer à parler, simplement lui témoigner sa présence et son soutien. Elle sursauta à ce contact, tourna la tête vers lui l'espace d'une seconde, puis reprit sa position initiale.

« Je... C'est juste que ça devient angoissant. Savoir que Mayura peut apparaître à n'importe quel moment et nous prendre nos miraculous, c'est... angoissant. Ça nous met tellement la pression et on a encore moins droit à l'erreur qu'avant... »

Ils avaient déjà parlé de ce sujet après les premières apparitions de leur nouvelle ennemie. Chat avait longtemps partagé le ressenti de sa partenaire, mais celui-ci s'était estompé après leurs premières victoires : il avait préféré rester optimiste en se disant que si le Papillon n'avait jamais réussi à les vaincre après des années, Mayura n'y arriverait pas non plus.

« T'inquiète pas, Ladybug, je laisserai personne nous voler nos miraculous. Si on se retrouve vraiment dans le pétrin un jour, j'avale tes boucles d'oreilles et ma bague, et là, je leur souhaite bonne chance pour les retrouver. »

Elle ne broncha pas. Puis soudain, elle lui donna un coup de poing dans les côtes.

« T'es bête, fit-elle sans pouvoir cacher l'amusement dans sa voix.

- Et encore, t'as à peine effleuré la surface, ma lady. Si tu savais ce qui te reste à voir... Là d'où je viens, ma bêtise est légendaire.

- C'est pour ça que t'es venu jouer le super-héros à Paris ? Pour exporter ton talent ? »

Ladybug se retourna enfin vers lui, un sourire taquin aux lèvres. Ses yeux avaient l'air plus pensifs qu'inquiets à présent.

« Tu vois ? Avec moi, tu perdras jamais le sourire. Fais-moi confiance, ça va aller, » dit-il en lui pinçant affectueusement la joue.

Il s'attendait à recevoir une réplique cinglante en retour, mais à sa grande surprise, elle se jeta à son cou et le serra contre elle avec une telle force qu'il sentit ses côtes craquer. Il réprima un cri de douleur, mais tint bon pour ne pas qu'elle le lâche.

« Merci, vraiment, » murmura-t-elle en enfouissant son visage contre son torse.

Chat sentit son cœur s'emballer. C'était la deuxième fois en vingt-quatre heures qu'elle l'enlaçait. Même si c'était dans deux contextes très différents, son corps réagissait toujours de la même manière : bouffées de chaleur dans la tête, frissons le long de la colonne vertébrale, papillons dans le ventre.

Il lui tapota le dos.

« Toujours là pour te rendre service, Buginette. »

Il aurait aimé que ce moment ne finisse jamais. Elle et lui, seuls sur les toits de Paris, baignés par les lueurs des monuments. Si seulement une étoile filante pouvait passer à ce moment-là pour exaucer son vœu...

Ladybug finit par le lâcher, trop vite à son goût, et recula d'un pas. Elle repoussa deux mèches rebelles sur son visage avant de reprendre avec hésitation :

« En fait, je m'inquiète aussi pour une autre histoire, alors mes soucis s'accumule, et ça me rend dingue...

- Envie de parler de cette autre histoire ?

- Je sais pas, c'est un peu... confidentiel.

- Confidentiel ? Ça a l'air super sérieux.

- Enfin, pas vraiment confidentiel, plutôt personnel. J'aide un civil dans une enquête. Sa mère a disparu et il veut la retrouver. »

Chat Noir se raidit. Elle parlait de lui... à lui. Sans savoir que c'était lui.

« Il avait l'air désemparé, j'arrive même pas à imaginer combien il devait se sentir triste et seul... Ça m'a fait mal au cœur, alors je lui ai dit que j'allais l'aider. »

Avait-il vraiment le droit d'écouter ce qu'elle allait lui dire ? Ladybug pouvait parler aussi librement à Chat car elle ignorait que Chat était aussi Adrien, le civil en question. Pouvait-il vraiment la laisser continuer, ne la trompait-il pas ainsi ? Devait-il l'arrêter ? Quelle était la chose morale à faire ?

En plein dilemme, il remerciait sa bonne étoile que Ladybug soit en train de regarder l'horizon. Il savait que l'air faussement naturel qu'il essayait de garder ne l'aurait pas trompée.

« Je suis passée au commissariat pour me renseigner sur cette histoire et je m'attendais à trouver un dossier avec plein de photos et de détails sur l'enquête, mais tout ce que j'ai trouvé, c'était dix pages de témoignages et d'alibis, et une feuille où c'était marqué que suite à une demande anonyme, l'enquête a été close quelques jours après la disparition. Pas de détails sur l'identité de la personne qui a fait la demande ou sur les raisons pour lesquelles elle l'a fait. C'est vraiment suspect... »

Chat écarquilla les yeux.

« Attends, ça veut dire quoi, ça ? Tu veux dire que...

- Que quelqu'un essaie peut-être de cacher quelque chose... Quelque chose de criminel. »

Les doigts de Chat se mirent à trembler.

La disparition de sa mère n'était peut-être pas accidentelle. Quelque chose était arrivé et quelqu'un cherchait à étouffer l'affaire. Mais qui ? Qui pouvait bien en vouloir à sa mère à ce point ? Et pourquoi ?

Sa mère avait tenu à rester discrète, si discrète que la presse people, le peu de fois où elle l'avait mentionnée, l'avait nommée « l'épouse du couturier Gabriel Agreste » plutôt que « l'actrice Émilie Agreste » dans ses articles. Là où beaucoup se seraient vexées, elle en avait ri. La notoriété lui importait peu : elle était née pour jouer sur scène, pas pour apparaître dans des articles racoleurs.

Répéter pendant des semaines dans un théâtre en perpétuelle rénovation, monter sur scène avec la boule au ventre le soir de la première, se mêler au public à la fin de la représentation et faire la fête avec sa troupe jusqu'au bout de la nuit...

Adrien se souvenait des nombreuses fois où sa mère l'avait emmené avec elle, avant que sa santé fragile ne la force à se limiter à deux ou trois rôles par année. Même s'il avait souvent revu les collègues-comédiens de sa mère par la suite, ces soirées au théâtre lui manquaient, car elles faisaient partie de ses plus beaux souvenirs...

Cet apparent manque d'ambition cachait en réalité un désir de mener une vie simple et sans prétention, même si vivre auprès de Gabriel Agreste était très loin de l'idée que beaucoup se faisaient de la modestie. Pendant des années, la presse l'avait soupçonnée de se donner de faux airs, mais elle avait balayé ces soupçons par ses actes : à l'exception de quelques longs-métrages, elle ne s'était produite que sur les scènes de petits théâtres parisiens. Les gens de ce milieu étaient tellement soudés qu'il était difficile d'imaginer que sa mère s'y soit fait des ennemis.

La personne impliquée dans sa disparition devait venir d'ailleurs.

« Chat ? »

Il s'était perdu dans ses pensées. La voix de sa partenaire le ramena à la réalité. Ladybug s'était retournée vers lui et le fixait d'un air inquiet.

« Désolé, ma lady, j'ai eu un moment de... d'égarement. Tu disais ?

- C'était pour avoir ton avis, répéta-t-elle. Je sais pas si je dois le dire à A... à ce civil que j'aide. D'un côté, c'est un élément-clé pour trouver ce qui est arrivé à sa mère, mais d'un autre... je devrais peut-être attendre d'en savoir plus, pour m'assurer que c'est pas un mal-entendu ? Je sais pas. Tu ferais quoi à ma place ? »

Sa position était délicate : elle lui demandait si elle devait lui dévoiler ce qu'elle venait de lui dévoiler, sans savoir qu'elle l'avait fait.

La moitié « Adrien » voulait évidemment lui conseiller de tout dire dans les moindres détails, mais cette moitié n'était pas censée être là en ce moment. C'était auprès de Chat Noir que Ladybug demandait conseil, pour avoir un avis neutre car Chat Noir n'était pas censé être impliqué dans cette histoire. Sauf qu'il l'était, puisqu'il était aussi Adrien. Ce qu'elle ignorait.

Pourquoi est-ce que c'était si compliqué ?!

Le jeune homme, encore secoué par la révélation qu'elle venait de lui faire, avait l'impression que son cerveau allait exploser. Maintenant que Ladybug était impliquée dans ses deux vies, il devait jouer ses deux rôles à la perfection. Et cette tâche s'avérait plus difficile que prévue.

« C'est... difficile, dit-il enfin. Je sais pas trop ce que je ferais à ta place, parce que je connais pas tous les détails, mais... Je pense que la meilleure chose à faire avec lui, c'est d'être honnête. Dis-lui ce que tu viens de me dire, je pense que ça devrait le faire. »

Il était mal placé pour parler d'honnêteté... Mais avait-il vraiment le choix ?

L'arrivée de Queen Bee, suivie de Rena Rouge, le tira de son embarras. Essoufflées, elles atterrirent à côté d'eux.

« Désolée, on l'a perdue. On l'a suivie un bon moment, jusqu'au manoir des Agreste si tu vois où c'est, mais après, c'est comme si elle s'était volatilisée.

- Elle savait sûrement qu'elle faisait pas le poids contre nous, ajouta Queen Bee avec dédain. Tiens, Chat Noir, ça fait plaisir de te voir enfin ! Tu prenais des vacances ? »

Chat voulut répliquer, mais il fut coupé par Ladybug.

« C'est pas le moment, Queen Bee. On a assez de problèmes comme ça, et je t'ai déjà dit que je tolère pas ce genre de remarques au sein du groupe. Taquiner amicalement, c'est bon, mais des remarques méchantes... Je les tolérerais seulement si t'étais irréprochable, mais c'est pas vraiment ton cas. »

Chat Noir échangea un regard complice avec Rena. Même si elle était devenue plus gentille avec le temps, Queen Bee aimait toujours balancer des remarques acerbes quand l'occasion se présentait, surtout à l'encontre de Rena Rouge et de Chat Noir. Voir Ladybug la remettre en place avait toujours quelque chose de jouissif.

Une cloche au loin sonna une heure du matin.

« Je propose qu'on en reste là ce soir, personne a envie de rester là toute la nuit, même si c'est samedi demain. Ça vous va ? Enfin, moi je vais rentrer, vous pouvez rester si vous voulez. Faites attention, on sait jamais, Mayura pourrait tenter quelque chose maintenant... » annonça Ladybug en s'étirant.

Tous acquiescèrent car tous avaient sans doute eu leur lot d'émotions dans la soirée. Leur leader lança alors son yo-yo au loin, et disparut dans la nuit.

Chat regrettait de la voir partir, mais se réjouissait aussi de retrouver son lit. Après avoir salué ses deux coéquipières (Rena lui fit un clin d'œil, Queen Bee lui tira la langue), il prit à son tour la poudre d'escampette, direction la maison. Les événements de la soirée l'avaient exténué, et il méritait bien quelques heures de sommeil.