Chapitre 4 : Souvenirs d'une dernière rencontre
« Tu veux pas encore te mettre à poil sur le lit avec une rose entre les dents ? lui demanda Plagg d'une voix moqueuse.
- Arrête, Plagg, c'est pas ce que tu crois. Je veux juste lui faire un bon accueil pour la remercier de m'aider. Elle avait l'air au bout du rouleau hier soir. »
La remarque de Plagg n'était pas anodine. Adrien avait passé la moitié de son samedi après-midi à ranger sa chambre et une bonne partie de la soirée à la rendre aussi accueillante que possible. Il savait qu'une chambre qui faisait la taille de certains appartements à Paris pouvait facilement impressionner ou mettre mal à l'aise, et il voulait y remédier.
En plus de la lampe de chevet et de la lampe à pied près du canapé, quelques bougies à la citronnelle baignaient la pièce d'une lumière tamisée. Quand il avait expliqué à Plagg que c'était surtout pour éloigner les moustiques, ce dernier avait levé les yeux au ciel : il connaissait bien les excuses bidons
Le jeune homme avait aussi fait secrètement le plein de victuailles dans la cuisine. Il était le premier à savoir à quel point les patrouilles nocturnes creusaient l'estomac, et avait fait le nécessaire pour que sa lady n'ait ni faim ni soif chez lui : limonade maison faite avec des citrons de Syracuse, brochettes de tomates cerises et de mozzarella préparées par un chef italien, scones cuits le matin-même dans une prestigieuse pâtisserie londonienne et des fraises du marché. C'était tout ce qu'il avait pu prendre dans la cuisine sans se faire remarquer. Il aurait aimé prendre quelque chose de chaud également, mais s'était résigné, estimant que c'était trop compliqué de le garder au chaud.
À présent, lorsqu'il regardait la table basse qui croulait sur toute cette nourriture, il se demandait s'il n'avait pas eu les yeux plus gros que le ventre.
« Ou alors tu crois que j'en fais trop ? »
Le kwami lui adressa un regard lourd de jugement, avant de lâcher :
« J'approuverai seulement quand tu auras mis un plateau de fromage au milieu de tout ça. C'est ce qui marchera le mieux si tu veux l'impressionner. À condition que tu me donnes un bout. »
Adrien soupira. Plagg ne donnait jamais de bons conseils quand il avait l'estomac vide... ce qui était presque toujours le cas.
Il ouvrit le mini-frigo sous son bureau, en sortit un bout de camembert bien mûr et le lança à Plagg. Celui-ci l'attrapa en plein vol et s'envola avec au sommet de la bibliothèque.
« Pas obligé de te cacher tout de suite, elle viendra sûrement pas avant minuit. Elle est en pleine patrouille en ce moment, » remarqua Adrien, mais son commentaire n'eut aucun effet. Plagg ne réapparut pas et seuls des bruits de mastication trahissaient sa présence.
La chambre était prête, il ne restait qu'à préparer une place de travail. Adrien avait volontairement repoussé cette tâche jusqu'au dernier moment parce qu'il savait que ressortir ses notes le ferait repenser à la révélation inquiétante de la nuit précédente : Ladybug soupçonnait que la disparition d'Émilie Agreste n'était pas accidentelle.
Le jeune homme avait toujours de la peine à y croire : il savait que personne n'était parfait, mais la personne qui s'en rapprochait le plus était bien sa mère. Qui avait pu lui en vouloir au point de la faire disparaître ?
Peut-être que ce n'était qu'un malentendu ? Peut-être qu'il y avait une explication parfaitement logique à la clôture précipitée de l'enquête ? Après tout, Ladybug lui avait avoué qu'elle n'était pas tout à fait sûre de ce qu'elle affirmait. Elle lui dirait peut-être ce soir qu'elle s'était trompée, que sa mère était en fait devenue amnésique, qu'elle avait mis les voiles vers Cuba, où elle avait ouvert une école pour les enfants malvoyants.
Bercé d'illusions, il poussa tout de même les assiettes vers un coin de la table pour disposer des feuilles, des notes, des articles de journaux à leur place. Il ramassa aussi la tablette qu'il avait mis à charger au pied de la télévision et s'assit sur le canapé. Il ne restait plus qu'à attendre...
Il faisait plutôt chaud dans la chambre et le courant d'air qui venait de la fenêtre apportait une fraîcheur bienvenue. Adrien ferma les yeux et leva la tête, exposant son visage aux caresses du vent. Avec un soupir d'aise, il s'enfonça dans le canapé et laissa son esprit vagabonder. Les nouvelles de Ladybug seraient peut-être mauvaises, il voulait donc profiter autant que possible de l'instant présent où tout était encore incertain...
Il ne se rendit compte qu'il s'était assoupi qu'au moment où trois coups sourds le réveillèrent. Il sursauta et regarda autour de lui, encore groggy, jusqu'à ce qu'il croise le regard de Ladybug. Elle était perchée sur le rebord de la fenêtre et lui souriait timidement. Il se leva et se précipita vers elle.
« Désolé, je me suis endormi ! s'excusa-t-il platement en lui tendant la main pour l'aider à descendre. Entre. Et bienvenue, tu peux faire comme chez toi.
- T'en fais pas, répondit-elle en prenant sa main. C'est moi qui suis en retard, en plus. Désolée de t'avoir réveillé.
- C'est rien, t'inquiète. »
Elle s'appuya sur son bras et atterrit à ses côtés. Ses yeux parcoururent la pièce et Adrien remarqua le léger écarquillement de ses pupilles quand elle vit la nourriture sur la table.
Il rougit. Il en avait peut-être trop fait…
« Je me suis dit que tu aurais peut-être faim en arrivant. Ça doit creuser, être une super-héroïne, bredouilla-t-il en guise d'explication devant son air choqué. Si tu veux autre chose, je peux aller encore voir en cuisine. Qu'est-ce que tu aimerais ?
- C'est bon, Adrien, t'en fais pas. C'est juste… C'est vraiment gentil de ta part, même quand on est invité pour des interviews à la télé, le staff en fait pas autant... »
Ils se rendirent compte qu'ils se tenaient toujours la main. Adrien la lâcha brusquement, comme touché par une décharge électrique. Il s'éclaircit la gorge et lui indiqua le canapé avec un hochement de tête. Elle acquiesça et s'y installa du côté de la lampe à pied, tout en examinant les articles de journaux disposés sur la table.
Le jeune homme vérifia que Plagg n'était pas visible depuis en bas avant de la suivre. Il s'arrêta soudainement et, pendant les cinq plus longues secondes de sa vie, il hésita sur la place qu'il devait prendre : sur le fauteuil perpendiculaire à la table basse, ou sur le canapé à côté d'elle ? La première option était plus professionnelle, plus sérieuse, plus décente, mais peut-être trop distante. La seconde lui semblait trop familière – après tout, Adrien et Ladybug ne s'était jamais vraiment parlé avant – , mais elle pouvait se justifier d'un point de vue pratique : se trouver du même côté de la table facilitait grandement la lecture et les discussions à deux.
Il opta enfin pour la seconde option et s'assit aux côtés de Ladybug avec un air faussement détendu : intérieurement, il calibrait ses mouvements au millimètre près pour trouver la position idéale, ni trop proche ni trop distante.
La présence seule de la fille dont il était amoureux le perturbait à tel point qu'il n'arrivait ni à parler, ni à bouger, ni même à penser normalement. La partie rationnelle de son cerveau lui reprochait de faire une telle gymnastique mentale, mais la partie émotionnelle, qui avait le dessus à ce moment-là, ne l'écoutait pas.
« Un peu de limonade ? C'est fait maison, j'ai goûté avant, elle est vraiment pas mauvaise, » proposa-t-il en soulevant la carafe.
Il n'attendit pas sa réponse et remplit les deux verres sur la table. Ses mains tremblaient et il manqua plusieurs fois de renverser la limonade sur les journaux.
Ce fut seulement lorsqu'il lui tendit la boisson qu'il remarqua qu'elle avait l'air nerveuse. Ce n'était pas évident au premier regard, mais il la côtoyait depuis suffisamment longtemps pour reconnaître les signes qui la trahissaient : mordillement des lèvres, grattage de bras, regards furtifs dans toutes les directions sauf la sienne.
Il se doutait bien de la raison de cette nervosité : elle s'apprêtait à lui annoncer que la disparition de sa mère n'était pas un accident.
Il devint anxieux lui aussi, car il n'était pas sûr de réussir à feindre l'ignorance. Pas quand il avait déjà de la peine à se comporter normalement.
Elle prit le verre et le remercia avec un sourire qui ne dissipa pas complètement les ridules inquiètes sur son front.
« Ça va ? Y'a pas eu de problèmes pendant la patrouille ? demanda-t-il pour détendre l'atmosphère.
- Quelques bagarres entre civils, mais ça, c'est les effets du samedi soir. C'est pas vraiment à moi de m'en occuper.
- Je vois, c'est toujours comme... ça ? »
Il s'était rattrapé à la dernière syllabe, transformant cette confirmation en question. Chat Noir savait que toutes les patrouilles du samedi soir visaient à endiguer les ravages de l'ivresse. Adrien n'était pas censé le savoir.
« Souvent oui, surtout en été. Mais on s'y fait. »
Un silence gênant s'installa entre eux. Adrien ne savait pas comment continuer cette discussion mondaine.
Il décida alors de se jeter à l'eau, et d'aborder le sujet pour lequel elle était venue.
« Alors... euh... Par rapport à ma mère... Tu as pu passer au commissariat ? Tu as trouvé quelque chose ? »
Ladybug leva brièvement la tête vers lui. Leurs regards se croisèrent, il vit que le sien était plein d'hésitations. Puis elle baissa les yeux, fixant les bulles dans son verre de limonade.
« Oui, mais...
- Mais ?
- C'est... plus compliqué que prévu. Je vais te montrer pour que tu puisses arriver à tes propres conclusions, et on pourra en parler après. »
Elle sortit alors son yo-yo, pianota sur le clavier et le lui tendit. Il le prit délicatement.
« J'y suis allée vendredi après-midi après les cours. J'ai pu accéder aux anciens dossiers sans problème. Faut croire qu'être Ladybug, ça aide... Enfin bref, j'ai trouvé facilement le dossier « Émilie Agreste » et j'ai tout pris en photo ce qu'il y avait dedans. »
La photo sur l'écran était celle d'un formulaire de « Requête aux fins de constatation de présomption d'absence », celui que son père avait rempli après que sa mère avait disparu. Les quatre pages du document contenaient les informations essentielles concernant la disparue et le lanceur d'alerte. Adrien les parcourut rapidement, car il les connaissait déjà.
« Il y en a d'autres, tu peux les faire défiler et zoomer, comme sur un portable, » commenta Ladybug en passant un doigt sur l'écran pour lui montrer. Son bras effleura son coude, et le cœur d'Adrien s'affola à nouveau.
Les photos suivantes étaient celles des procès-verbaux des témoignages de la maisonnée Agreste : il y avait celui d'Adrien (deux pages), de Gabriel (quatre pages), de Nathalie (trois pages) et du Gorille (quatre lignes). Comme il les connaissait déjà tous, il les fit défiler rapidement. Il n'y avait rien de particulier dans ces compte-rendus.
La dernière image, en revanche, était nouvelle. Il s'agissait d'un certificat de vaines recherches, qui confirmait qu'Émilie Agreste n'avait pas été retrouvée et que, suite à la demande d'un anonyme, l'enquête avait été close. Le document datait du 16 juin 2015, à peine une semaine après sa disparition.
Il tenait entre ses mains la preuve de ce que Ladybug lui avait dit la veille : quelques jours après la disparition d'Émilie Agreste, quelqu'un avait réussi à convaincre la police de clore l'enquête. Le voir écrit noir sur blanc lui fit un choc.
Il leva les yeux vers elle et l'interrogea du regard.
« J'ai mes propres théories, lui répondit-elle, mais je veux d'abord savoir ce que tu en penses toi. Je voudrais pas te lancer sur une fausse piste en interprétant trop... »
Il relut encore une fois le certificat, puis compta mentalement jusqu'à vingt pour ne pas répondre trop vite.
« Je... J'étais pas au courant de cette histoire d'interruption, lâcha-t-il enfin en lui rendant son yo-yo. Je pensais même pas que c'était possible de demander ça.
- Je le savais pas non plus avant, mais je me suis renseignée. En général, la police clôt l'enquête après une année. Là, c'est à peine une semaine, et y'a aucune raison mentionnée là-dedans.
- Est-ce que tu as demandé aux policiers ? Peut-être que c'est pas tout écrit, que y'a des infos qui se sont perdues, ou qu'ils ont des renseignements supplémentaires sur leurs ordinateurs...
- Je leur ai posé la question, ils ont regardé le dossier et ils ont été aussi surpris que moi de pas avoir d'autres infos. Ils ont même appelé le commissaire qui avait été chargé de l'enquête, mais il a dit qu'il se souvenait plus trop de ça... Ou en tout cas, il se souvenait pas de l'avoir close. Ils m'ont promis qu'ils allaient mener une enquête à l'interne, mais vu combien la police est occupée avec les akumas ces derniers temps, je pense pas qu'ils vont y consacrer beaucoup de temps... »
Elle s'interrompit. Adrien la regarda avec insistance pour qu'elle continue.
« Est-ce que tu... tu as des idées d'explication sur ce qui aurait pu se passer ?
- Oublie pas, je t'ai dit que j'allais te laisser émettre tes propres hypothèses d'abord et je te dirai les miennes après, » lui répondit-elle avec une pointe d'amusement dans la voix.
Il les connaissait déjà, puisqu'elle les lui avait dévoilées la veille. D'ailleurs, il les partageait complètement, d'autant plus maintenant qu'elle venait de lui raconter toute l'histoire. Il fit néanmoins semblant de réfléchir, avant d'articuler son opinion avec des hésitations exagérées :
« Alors... euh... Je suis pas un expert, alors je sais pas si c'est réaliste, mais... Je sais que ça fait vraiment film policier de le dire comme ça, mais j'ai pas vraiment d'autres références... Tu penses que c'est possible que quelqu'un cherche à cacher quelque chose ? Que quelqu'un est impliqué dans la disparition de ma mère et qu'il a réussi à faire arrêter l'enquête ? »
Il était déjà au courant depuis vingt-quatre heures, mais le dire à voix haute lui était pénible. C'était comme si ces suppositions devenaient soudain réelles...
Ladybug hocha la tête avec gravité.
« C'est ce que je me disais aussi, confirma-t-elle. C'est surtout cette histoire de demande anonyme qui m'a mis la puce à l'oreille, parce que ça devrait jamais être anonyme, ce genre de chose. Ça doit soit être quelqu'un de la police qui avait accès à cette enquête qui a trafiqué quelque chose, ou alors... »
Elle hésita, se mordit la lèvre, inspira profondément.
« Alors quoi ? demanda Adrien avec appréhension.
- J'aime pas te demander ça, j'imagine que t'as pas envie de ressasser tout ça mais... Est-ce que y'avait des conflits à ce moment-là dans ta famille ou dans ton entourage ? Des proches qui pouvaient en vouloir à ta mère ? Auraient-ils été suffisamment proches d'elle pour réussir à faire annuler l'enquête sans éveiller des soupçons ?
- Je sais que c'est pas très objectif de ma part, mais je vois vraiment pas qui aurait pu vouloir du mal à ma mère. De toute ma vie, je l'ai jamais vue se disputer avec personne, même pas avec mon père. Après, j'imagine qu'il y a des choses que mes parents me cachaient, et j'étais encore un gamin, alors y'a sûrement plein de choses qui m'ont échappées... Mais ma mère avait vraiment un bon caractère et s'entendait bien avec tout le monde en général. »
Parler d'elle lui réchauffait toujours le cœur : l'amour qu'Émilie lui avait témoigné durant toute son enfance était toujours là et même après des années d'absence, il le portait toujours en lui. En revanche, après quelques secondes de cette chaleur qui lui rappelait cette douceur maternelle, un étau se resserrait autour de son cœur, si fort qu'il peinait à respirer. Elle lui manquait beaucoup trop.
Ladybug semblait avoir remarqué son trouble. Elle posa une main sur son genou avec douceur.
« T'inquiète pas, peu importe qui est impliqué là-dedans, on va le retrouver. Et on va retrouver ta mère, je te le jure. »
Il frissonna à ce contact. C'était comme si les doigts de Ladybug irradiaient une chaleur qui apaisait sa tristesse, mais réveillaient d'autres sentiments qu'il essayait de garder sous contrôle. De plus, il sentait un regard bleu intense posé sur lui. Il évitait volontairement de le croiser : il ne savait pas comment il y réagirait...
En guise de diversion, le jeune homme attrapa sa tablette et ouvrit une application de prise de notes et s'éclaircit la gorge. Elle enleva alors sa main et la reposa sur le canapé.
« Tu permets si je prends des notes de ce qu'on dit ? Histoire qu'on garde une trace précise de toutes nos hypothèses et nos théories ?
- J'allais justement te demander si ça t'embêtait que j'enregistre nos discussions à partir de maintenant, répondit-elle en lui montrant son yo-yo. J'ai l'impression que ça permet de parler plus librement et avec plus de spontanéité, plutôt que si on doit s'arrêter à chaque fois pour tout écrire. On sera les deux seuls à y avoir accès, t'en fais pas, je le partagerai à personne d'autre.
- Même pas à Chat Noir ? »
C'était plus fort que lui. Il était trop curieux de voir les réactions de Ladybug à la mention de son alter-ego.
La super-héroïne sourit.
« Même pas à Chat Noir. C'est vrai qu'on travaille toujours ensemble pour sauver la ville ou aider les citoyens, mais avec toi, c'est plutôt une initiative personnelle pour t'aider. Et aussi... Chat a pas l'air très en forme ces derniers temps, alors je veux pas alourdir son emploi du temps. Mais si tu veux, dès qu'il ira un peu mieux, je peux lui proposer de nous donner un coup de main. Même s'il fait souvent l'imbécile et fonce tête baissée sans réfléchir parfois, il a des bonnes capacités de déduction et est vraiment doué pour trouver des solutions. »
Adrien savait que Chat Noir comptait beaucoup pour Ladybug, mais l'entendre s'inquiéter pour lui et louer ses compétences lui fit chaud au cœur.
« Je veux pas monopoliser tous les héros de Paris avec mes histoires de famille, quand même... Mais s'il s'ennuie une fois, pourquoi pas ? »
Il mit la tablette en mode veille et la reposa sur la table, et en profita pour prendre deux scones. Il en tendit un à Ladybug, qui l'accepta avec gratitude. Pendant qu'il mordait dedans avec appétit, l'héroïne posa son yo-yo à côté de la tablette. Une icône de micro clignotait sur l'écran. Après avoir lancé un regard à Adrien, elle appuya dessus.
L'enregistrement commença.
« Pour en revenir à notre sujet... T'inquiète pas, finis de mâcher, ma question est longue, t'as le temps. Je sais que tu as déjà répondu à cette question dans ton témoignage officiel, mais je te la repose, au cas où il y aurait des éléments nouveaux qui te seraient revenus. Donc... euh... Est-ce que tu as remarqué quelque chose de suspect à la maison ou chez tes parents, quelques jours ou quelques semaines avant la disparition ? Est-ce que tu te souviens un peu de ce qui se passait à cette période ? »
S'il s'en souvenait ? Et comment ! Il l'avait ressassée des dizaines de fois au cours des dernières années, à la recherche du moindre détail qui aurait pu le mettre sur la piste d'Émilie Agreste.
« Avant de... partir, commença-t-il, elle était malade. C'était pas vraiment surprenant, elle avait une santé fragile et elle toussait beaucoup. Plusieurs fois par année, elle restait une semaine ou deux au lit et ça passait. C'était le cas à ce moment-là aussi, mais mes parents étaient... bizarres... »
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Adrien sauta sur le gravier et claqua la porte de la Bentley derrière lui. Il fit un dernier signe de main à Chloé, assise sur la banquette arrière, avant de courir vers la porte d'entrée, où Nathalie l'attendait déjà.
« Tout s'est bien passé ? demanda-t-elle en s'écartant sur son passage.
- C'était génial ! On a fait de l'équitation avec Chloé et une de ses copines d'école. J'ai même essayé de faire des sauts d'obstacles ! C'était trop, trop, trop cool ! babilla-t-il avec enthousiasme en enlevant ses bottes couvertes de boue et de sciure. J'aimerais bien aller à l'école aussi, la copine de Chloé était vraiment sympa et je me dis que ce serait cool de voir les autres gens dans sa classe et passer la journée avec eux.
- À votre âge, je disais exactement le contraire, rit Nathalie. J'aurais tout donné pour passer la journée à la maison, et juste pouvoir lire et dormir.
- Y'a le week-end et les vacances pour ça, lui rétorqua-t-il, avant de changer de sujet. Est-ce que maman va mieux ? Elle est sortie aujourd'hui ? »
Le visage de la secrétaire s'assombrit.
« Malheureusement non. Votre père est monté la voir il y a quelques minutes. Elle est réveillée, je crois. »
Il ne lui en fallut pas plus pour se précipiter à l'étage, montant les marches quatre à quatre. Il dérapa dans le couloir et freina de justesse devant la double-porte de la chambre conjugale. Tendant l'oreille, il entendit la voix de son père de l'autre côté. Puis une quinte de toux, puis la voix de sa mère, plus faible et plus enrouée.
Il frappa trois coups et entra sans attendre de réponse.
Les rideaux étaient tirés, tamisant la lumière du jour et colorant la chambre de teintes beiges et ocre. L'air était chargé d'effluves d'eucalyptus, diffusés par un humidificateur d'air. Un ventilateur vrombissait paisiblement dans un coin de la pièce. Les vagues d'air qu'il provoquait soulevaient régulièrement les baldaquins crème du lit où se trouvaient ses parents.
Son père était assis sur le lit à côté de sa mère et lui tenait les mains. Malgré la chaleur estivale, Émilie était emmitouflée dans une couverture et portait un foulard autour de son cou. Le haut de son corps était surélevé par des coussins. Une tasse de thé fumait sur sa table de chevet, à côté de boîtes de médicaments.
Malgré toutes ces mesures, son état de santé ne s'améliorait pas. Elle était alitée depuis samedi, et on était déjà mardi.
Ses parents s'étaient tournés vers lui au moment où il était entré, une expression de panique dans le regard. Adrien se sentit soudainement gêné. Il avait l'impression d'avoir interrompu un moment intime. Pas intime « intime », mais plutôt une discussion importante à laquelle il n'était pas censé assister.
« Je suis rentré, bredouilla-t-il. Je voulais juste vous dire que ça s'était bien passé. »
Son père avait toujours l'air tendu, mais l'expression de sa mère se radoucit. Elle lui sourit et lui fit signe de s'approcher.
« C'est super, mon chéri. Ça t'a plu, l'équitation ?
- Oui, trop ! »
Il s'assit sur le lit entre ses deux parents. Émilie lâcha la main de Gabriel et ébouriffa tendrement ses boucles blondes. Puis elle jeta un regard insistant à son mari. Ce dernier se redressa et s'éclaircit la gorge.
« Tu aimerais en faire plus souvent ? demanda-t-il d'un ton faussement jovial. Avec ta mère, on se disait qu'on pourrait t'inscrire à une nouvelle activité. Équitation, escrime, ou autre chose si tu veux. »
Adrien oublia momentanément le comportement quelque peu suspect de son père et réfléchit longuement à la proposition. Il y avait bien une nouvelle activité par laquelle il était intéressé, et ce n'était aucune de celles qui avaient été mentionnées.
« En fait, Chloé me parle beaucoup de l'école où elle va et... J'aimerais bien y aller aussi. Je me sens un peu seul ici, et j'aimerais aussi faire connaissance avec d'autres gens de mon âge. »
Sa réponse sembla surprendre ses parents. Ils échangèrent un regard. Gabriel fronça les sourcils, Émilie lui répondit en articulant silencieusement un mot qu'Adrien ne parvint pas à déchiffrer.
Il sentit alors la main de son père se poser sur son épaule.
« C'est à voir. On en reparlera une autre fois, quand ta mère ira mieux, d'accord ? »
Ses paroles paraissaient plus sincères cette fois-ci. Elles avaient toutefois quelque chose de solennel, de grave, d'inquiétant. Adrien sentit un frisson lui parcourir la colonne vertébrale. Quelque chose clochait, mais il n'arrivait pas à dire quoi.
« Tout va bien, hein ? Y'a rien de grave ? » demanda-t-il d'une toute petite voix en regardant ses parents tour à tour.
Sa mère lui sourit d'un air rassurant. Ses traits furent soudain déformés par une grimace de douleur, et elle fut prise d'une violente quinte de toux.
La main sur son épaule se crispa et le tira en arrière.
« Adrien, retourne dans ta chambre. Je m'occupe de maman et j'arrive tout de suite. Tout ira bien, t reste tranquille. »
Il avait envie de rester à son chevet comme elle l'avait fait toutes les fois où il avait été malade. Il avait envie de l'aider à aller mieux, de la soutenir du mieux qu'il pouvait, même si c'était juste avec un câlin, de veiller sur elle jusqu'à ce qu'elle aille mieux.
Mais le ton de son père était sans appel.
« D'accord, papa... »
À contre-coeur, il se leva et traîna des pieds jusqu'à la porte. Avant de la refermer derrière lui, il jeta encore un regard à ses parents.
Gabriel avait passé une main dans le dos d'Émilie pour l'aider à rester droite, et tenait de l'autre un mouchoir devant sa bouche. Elle toussait toujours et peinait à reprendre sa respiration. L'espace d'une seconde, il crut voir la peau de son visage bleuir et ses yeux se teinter de rouge.
Effrayé, il lâcha la porte, qui se referma sur cette scène funeste.
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Adrien essuya les larmes qui perlaient au coin de ses yeux.
« Et c'est la dernière fois que je l'ai vue, » croassa-t-il d'une voix rauque, étouffé par l'émotion.
