Chapitre 5 : Complicités

Adrien se réveilla à plusieurs reprises aux premières heures de l'aube, à cause de la lumière matinale qui venait lui chatouiller les paupières. À chaque fois, il réussit à se rendormir, en passant un bras sur son visage ou en tournant légèrement la tête. Mais l'intensité lumineuse croissante finit par avoir raison de son sommeil: avec un grognement, le jeune homme ouvrit les yeux.

Plagg était endormi contre lui et ronronnait paisiblement contre son torse, nullement dérangé par la lumière du jour. D'habitude, il dormait sur des T-Shirt qu'Adrien avait laissé traîner dans un coin de la pièce, ou dans le « nid » qu'il s'était créé au sommet de la bibliothèque.

Adrien n'osa pas bouger pour ne pas le déranger. De telles démonstrations d'affection étaient rares chez son kwami... sauf quand il voulait l'amadouer pour avoir un bout de fromage. Mais ce n'était pas le cas, apparemment, car Plagg dormait à poings fermés.

Le jeune homme leva la tête de quelques centimètres, juste de quoi pouvoir lire l'heure sur son réveil: neuf heures pile.

D'ordinaire, Nathalie l'aurait déjà réveillé deux heures plus tôt, mais les dimanches, elle n'arrivait qu'à dix heures, ce qui lui laissait quelques heures de paresse. Certes, comparées à celles de ses amis, ses grasses matinées n'étaient peut-être pas très longues, mais dans son emploi du temps chargé, la moindre heure libre valait de l'or.

Il parcourut le reste de la chambre du regard. La nourriture de la veille se trouvait toujours sur la table, à peine touchée. Deux mouches voletaient au-dessus des tomates-mozzarella.

La visite nocturne de Ladybug lui revint en tête. Son cœur se serra, sa respiration devint plus lourde. Il avait de nouveau craqué devant elle, sous le poids de ses souvenirs...

À la fin de son récit, Ladybug avait interrompu l'enregistrement et l'avait pris dans ses bras pour le consoler... encore une fois.

Il craignait que s'il continuait à pleurnicher comme ça, elle finirait par se lasser et prétexter d'autres missions urgentes pour ne plus venir le voir. Après tout, d'autres Parisiens avaient des problèmes plus graves et n'en faisaient pas toute une histoire. Pourquoi Ladybug devrait-elle l'aider lui alors qu'il y avait d'autres causes plus importantes et moins désespérées à défendre?

Ou peut-être qu'elle s'occupait autant de lui car elle le voyait comme une prochaine victime potentielle du Papillon, une bombe prête à exploser dès que ses sentiments deviendraient incontrôlables, une drama queen dont les émotions intenses faisaient planer au-dessus de lui le risque constant d'une akumatisation?

Il se couvrit le visage, embarrassé. Depuis qu'elle avait promis de l'aider, il avait espéré faire bonne impression sur elle, l'impressionner un peu, mieux la connaître et passer plus de temps avec elle. Il avait même nourri l'espoir fou qu'Adrien réussirait là où Chat Noir avait échoué: être un peu plus qu'un simple ami pour elle.

Trop obnubilé par ses espoirs, il n'avait jamais pensé à la manière dont elle le percevait. Maintenant qu'il y réfléchissait, il se sentit défaillir: pour elle, il ne devait être qu'un gosse riche et célèbre qui n'arrivait pas à contrôler ses émotions.

« Excellente impression, Agreste, bravo… » maugréa-t-il en se pinçant la peau des joues.

Il y avait pourtant un élément qui nourrissait ses espoirs, même s'il n'arrivait pas à l'expliquer: les regards et les gestes tendres de Ladybug durant la plupart de leurs interactions.

Il la connaissait depuis longtemps et savait distinguer ses actes sincères de ses routines savamment étudiées pour plaire aux journalistes et aux plateaux télé. Elle maîtrisait les mimiques de son visage à la perfection, mais ses yeux ne mentaient jamais. Adrien avait juste besoin d'un regard, et il pouvait lire en elle comme dans un livre ouvert.

Tout au long de leurs rencontres, elle avait été sincère. L'inquiétude dans ses yeux, les mains rassurantes sur son épaule, les étreintes à la fois fermes mais douces...

Ladybug en faisait souvent de même avec Chat Noir, mais avec Adrien, il y avait quelque chose de plus... sincère? Doux? Affectueux?

Il passa une main dans ses cheveux et se massa le cuir chevelu avec des mouvements circulaires, les mêmes gestes qu'elle avait fait la veille pour le calmer. C'était agréable, certes, mais pas aussi agréable que quand elle l'avait fait elle.

La réminiscence de ses doigts dans ses boucles blondes le fit frissonner. Même si son esprit était sans cesse agité par des souvenirs douloureux, des espoirs confus et des questions sans réponse, son corps avait des réactions beaucoup plus claires et beaucoup plus positives vis-à-vis de cette situation: privé d'affection depuis trop longtemps, il était déterminé à profiter du moindre contact physique avec sa partenaire, réagissant au quart de tour.

Ses mouvements finirent par réveiller Plagg, qui ouvrit les yeux et bailla longuement.

« T'as fini de bouger ? On peut même plus dormir tranquille, se plaignit-il.- T'es pas censé dormir dans une de tes planques, toi? Tu dis toujours que je bouge trop la nuit pour que tu dormes avec moi.»

Les grands yeux verts de Plagg s'assombrirent.

«Je me disais qu'après hier soir, t'aurais besoin d'une présence à tes côtés... après le départ de Ladybug. T'avais pas l'air bien.»

Après leur étreinte, la super-héroïne avait fini sa limonade d'une traite et avait pris congé, lui promettant de revenir deux nuits plus tard. « Il faut que je réfléchisse à tout ça... mais promis, je reviendrai avec des nouvelles... et de quoi manger, » avait-elle dit avant de partir.

Adrien sortit ses mains du dessous de la couverture. Les inquiétudes de Plagg lui faisaient chaud au cœur. Il tendit le bras et caressa la tête du kwami.

« T'es sentimental maintenant? le taquina-t-il.

- J'essaie d'être sympa et c'est comme ça que tu me remercies? » grogna Plagg, l'air vexé.

Peu impressionné, Adrien lui grattouilla le menton.

« Je rigolais, Plagg, sourit-il. C'est vraiment gentil de ta part, mais t'en fais pas, je vais bien.

- Pourquoi tu m'avais jamais parlé de ça ? De la maladie de ta mère et de la dernière fois que tu l'avais vue ? »

Adrien se crispa. Il n'en avait jamais parlé ni à Plagg, ni à d'autres personnes depuis qu'il avait témoigné durant l'enquête policière. Se remémorer ce moment était difficile, mais il ne pouvait rien faire contre les souvenirs qui remontaient à la surface. En revanche, il pouvait choisir d'en parler ou non. Et c'était moins douloureux de garder le silence...

« Je veux pas embêter le monde avec ça… C'est juste un souvenir, on peut rien y changer de toute façon… Et c'est pas non plus facile d'en parler. »

Plagg se dégagea alors de sa main et fonça vers lui pour se blottir contre son torse.

« Tu peux me parler de tout, tu sais? J'ai jamais rien dévoilé sur mes porteurs, même pas contre une tonne de fromage. Alors hésite pas, d'accord ? C'est mieux que tu relâches la pression de temps en temps plutôt que d'exploser d'un coup. »

Adrien sourit.

« C'est d'accord, Plagg. »

Le jeune homme profita du temps qu'il restait avant l'arrivée de Nathalie pour ranger ce qu'il avait préparé la veille. Il donna les bouts de mozzarella à Plagg et improvisa un brunch avec les tomates, les scones et les fraises, jeta ensuite les assiettes en plastique à la poubelle, cacha les bougies dans un tiroir et remit les articles de journaux dans leur classeur originel.

Quand il se fut assuré qu'il ne restait plus aucune trace de la présence de Ladybug, il enfila un vieux training, prit son livre de chinois et descendit dans le salon. Il ne savait pas ce que son père lui avait prévu comme mission dans la journée et en attendant, il ne voulait pas rester dans sa chambre à tourner en rond. Plagg, l'estomac bien rempli, préféra y rester.

Une fois dans le salon, Adrien alluma la télé, choisit une chaîne chinoise quelconque pour créer une ambiance de fond et s'installa confortablement pour réviser.

Il avait mis le chinois de côté durant les semaines précédentes pour pouvoir se concentrer sur ses examens de fin d'année. Maintenant que ceux-ci étaient derrière lui (dans son lycée, les derniers examens avaient lieu au mois de mai et le mois de juin était consacré à des cours ludiques ou à des activités culturelles et sportives), il avait enfin du temps pour ses cours de langue. Non pas qu'il les appréciait particulièrement, mais ils étaient moins longs que les séances photos et moins fatigants que les séances d'escrime.

La porte principale s'ouvrit au moment où démarrait le flash info. Il était seize heures à Pékin, dix heures à Paris. Nathalie venait d'arriver.

Adrien entendit la porte se refermer, une clé tourner dans la serrure, des chaussures à talons cliqueter sur le sol en marbre. Quelques secondes plus tard, la secrétaire apparut dans l'arche qui séparait le hall d'entrée du salon.

Elle aussi avait l'air fatiguée, à en croire ses cernes bleuâtres. Adrien se demanda si sa fatigue à lui n'était pas contagieuse. D'abord Ladybug, puis Nathalie… Il espérait qu'il n'y en aurait pas d'autres.

Il lui décocha son plus beau sourire, comme pour lui transmettre un maximum d'ondes positives.

« Bonjour Nathalie, comment ça va ce matin?

- Bonjour Adrien, sourit-elle en retour. Vous êtes matinal, aujourd'hui. D'habitude, je dois vous tirer du lit le dimanche.

- J'arrivais plus à dormir… Et ça fait longtemps que j'avais plus révisé le chinois.

- Voilà qui fera plaisir à votre père. Je vais monter le voir maintenant, et je reviendrai vous transmettre votre emploi du temps un peu plus tard.

- Parfait, merci ! »

La secrétaire hocha la tête et repartit comme elle était arrivée, à coups de cliquetis de talons. Adrien la regarda s'éloigner: malgré la fatigue qu'il avait vue sur son visage, elle ne laissait rien paraître dans sa démarche. Contrôlée, efficace, assurée. L'employée parfaite, toujours prête à satisfaire les exigences de son père.

Enfin… Sauf les fois où elle libérait discrètement quelques heures dans son emploi du temps pour qu'il puisse passer du temps avec ses amis ou les fois où elle fermait les yeux quand elle le surprenait en pleine fringale dans la cuisine. Sans parler des fois où ils profitaient de leurs pauses ensemble et jouaient aux cartes ou regardaient des vidéos sur Internet…

Sous ses airs stricts et autoritaires, elle dérogeait aux ordres de son père pour lui offrir un semblant de liberté dans son quotidien chronométré. Et pour ça, elle méritait sa reconnaissance éternelle.

Elle revint une heure plus tard. Dès qu'il entendit le cliquetis familier, Adrien referma son livre de chinois et le glissa machinalement sur la table basse. Il croisa les bras sur son torse, prêt à recevoir la sentence qui rythmerait la semaine à venir.

Nathalie entra dans le salon avec une expression indéchiffrable, les bras chargés de feuilles et de sa tablette de travail. Elle glissa son doigt sur l'écran avant de la lui tendre.

« Voici votre emploi du temps à partir d'aujourd'hui. Il n'y a rien de particulier à signaler, si ce n'est que vos deux séances d'escrime sont remplacées par des séances photos: votre père a été choisi pour designer les maillots des athlètes français aux Jeux olympiques l'année prochaine. Il a déjà créé quelques prototypes, il ne reste plus qu'à faire les photos et à envoyer le portfolio au Comité national olympique. C'est votre amie Kagami qui posera avec vous. »

Adrien prit la tablette et consulta le programme de la semaine. Le vert, couleur des séances photos, était dominant sur la grille, suivi du bleu, couleur du lycée. Il y avait aussi des cases colorées çà-et-là, pour les cours de chinois ou de piano ou des rendez-vous divers. Il n'y avait pratiquement pas d'espaces vides, sauf la nuit. Et même la nuit, un espace vide sur deux n'était en réalité pas si vide que ça, puisqu'il devait patrouiller sur les toits de Paris…

La semaine s'annonçait chargée. Le jeune homme parcourut chaque jour en détail, appuyant de temps en temps sur une case pour avoir plus de détails sur les activités. Trop focalisé sur les détails, il ne remarqua que plus tard que quelque chose clochait.

« Nathalie? Je crois qu'il y a un bug, j'ai rien aujourd'hui, » remarqua-t-il en lui tendant la tablette.

Elle ne répondit pas et se contenta de le fixer droit dans les yeux. Les coins de ses lèvres tremblotaient, comme si elle se retenait de sourire.

Adrien comprit enfin.

« J'ai rien aujourd'hui, » répéta-t-il, incrédule.

Elle acquiesça.

« Vous êtes sûre? demanda-t-il, sceptique. C'est pas son genre de me laisser faire ce que je veux.

- Disons que… Je lui ai dit que vous aviez l'air fatigué, et qu'un mannequin fatigué faisait mauvaise impression sur un portfolio. »

Elle avait plaidé pour lui. Si elle n'avait pas été une employée de son père, il lui aurait fait un câlin.

« Waouh… Merci, Nathalie, c'est vraiment gentil, c'est vrai que je suis pas en grande forme ces jours-ci. »

La secrétaire s'assit sur l'accoudoir du canapé.

« Une raison particulière à ça ? Est-ce que vous voulez que je prenne rendez-vous chez le médecin ? Ou autre chose ? »

Adrien baissa les yeux et observa une vieille cicatrice sur sa paume pour éviter son regard. Il ne savait pas quoi répondre et n'osait pas regarder Nathalie en face. En dehors de Plagg et de Ladybug, c'était une des personnes avec qui il passait le plus de temps. Il savait que son intérêt pour lui était sincère mais il ne voulait pas la déranger avec ses soucis, elle qui courait déjà dans tous les sens pour accomplir les tâches que Gabriel Agreste lui avait assignées.

« C'est rien, c'est juste ma petite déprime du mois de juin. Ça finira par passer tout seul, je sens que je remonte déjà la pente. »

Il savait qu'elle avait compris son euphémisme, même si elle ne fit aucune remarque.

La secrétaire posa alors ses affaires sur le canapé et s'empara de la télécommande. Avant qu'Adrien ne puisse intervenir, elle ouvrit la bibliothèque de films et sélectionna la catégorie « Nanars ».

« Votre père m'a dit de remonter après le déjeuner, ce qui nous laisse une heure et demie, voire deux. Et ça fait longtemps qu'on a pas regardé de films ensemble, il me semble. Autant en profiter, non? Ça aide à se changer les idées, aussi. »

Comme lui, Nathalie avait une identité secrète: quand ils n'étaient que les deux et qu'ils avaient du temps libre, elle passait de « Nathalie-secrétaire-stricte » à « Nathalie-tante-cool ».

Adrien se redressa sur son siège, enthousiaste.

« La dernière fois, c'était pour « Ninja vs Cobras », non? Je crois qu'il y a une suite, « Ninja vs Cobras vs Robots », ou quelque chose du genre. On pourrait voir si c'est disponible. »

Nathalie pianota le nom du film dans la barre de recherche. La miniature apparut à l'écran. Elle la sélectionna.

Pendant que le générique du début défilait à l'écran, elle s'installa sur le canapé à côté de lui. Elle défit son chignon et secoua la tête pour laisser tomber ses mèches sur ses épaules. Elle les parcourut des doigts et commença à se recoiffer.

Adrien l'observait du coin de l'œil. Maintenant qu'il la voyait plus détendue et avec les cheveux détachés, il se rendait compte qu'elle était vraiment jolie. Elle avait fêté ses trente-cinq ans quelques mois plus tôt, mais paraissait beaucoup plus jeune. Il se demandait si elle avait été mannequin par le passé et si c'était comme ça qu'elle avait rencontré ses parents.

Elle surprit son regard. Il détourna la tête, sentant ses joues rougir.

« Je sais, j'ai des valises sous les yeux, à défaut d'en avoir pour partir en vacances, » commenta-t-elle avec un clin d'œil.

Adrien pouffa. Il fallait qu'il la retienne, cette blague, pour son répertoire de Chat Noir.

« Non, c'est pas ça… Je réfléchissais, c'est tout. En fait, je me demandais comment vous avez connu mes parents. J'ai l'impression que vous avez toujours été là.

- C'est rien de très passionnant. J'étais stagiaire dans le théâtre où... votre mère se produisait, elle a vu que je m'en sortais pas trop mal au niveau de la paperasse, et elle m'a demandé si je voulais pas devenir la secrétaire personnelle de Gabriel Agreste. J'ai dit oui, et me voilà ici, quinze ans plus tard. »

Adrien voulut poser d'autres questions, mais le film avait commencé. De plus, Nathalie avait hésité avant de mentionner sa mère, comme si elle avait eu peur de remuer le couteau dans la plaie. Ce n'était peut-être pas la meilleure période pour ce genre de questions.

Il repensa alors aux révélations de Ladybug: quelqu'un avait voulu que sa mère disparaisse. Quelqu'un de proche, probablement. Donc quelqu'un que son père ou Nathalie connaissait. Son père refuserait d'en parler: le sujet « Émilie Agreste » était toujours tabou entre eux. Mais Nathalie serait peut-être plus encline à répondre à ses questions, s'il demandait de la bonne manière au bon moment. Il fallait être patient...

L'adolescent se laissa entraîner dans le film, qui consistait principalement en un enchaînement de scènes de combat loufoques, narrées par une voix masculine asthmatique. L'histoire principale tournait autour d'un ninja (nommé « Ninja ») dont la fiancée avait été enlevée par des robots. Pour la sauver, il devait s'allier avec ses anciens ennemis, les Démons-Cobras, et s'infiltrer dans la base des robots. Parfois, des flashbacks venaient interrompre la trame principale pour présenter les exploits héroïques des ancêtres de Ninja, même si ceux-ci n'avaient rien à voir avec l'histoire.

Au troisième interlude de ce genre, Nathalie se leva pour aller chercher du pop-corn. Adrien voulut mettre le film sur pause, mais elle l'en dissuada: le film n'avait ni queue ni tête, elle ne risquait pas de louper un élément-clé de l'intrigue en s'absentant trois minutes.

Adrien profita de son absence pour s'étirer un peu et masser ses joues endolories par les fous-rires. Les endorphines avaient fait leur effet, et il se sentait plus serein pour la suite. Ce ne serait pas facile, mais il savait qu'il pouvait compter sur le soutien de Ladybug, de Plagg et de Nathalie.

Le flashback à l'écran narrait l'histoire de Ying Yue, arrière-grand-mère de Ninja et princesse chinoise. Elle avait été enfermée dans une tour par son père mais avait trouvé comment s'enfuir en voyageant dans le temps grâce à son journal intime. Pourquoi et comment ? Le film ne l'expliquait pas, comme toutes ses autres incohérences.

Pourtant, l'idée du journal intime attira son attention. Quelque chose l'intriguait, il ne savait pas pourquoi. C'était comme si c'était quelque chose d'extrêmement familier. Mais Adrien n'avait jamais tenu de journal intime…

Il se redressa violemment. Lui n'en avait jamais tenu, mais sa mère oui !

Son cœur s'emballa. Il savait où il pourrait trouver les réponses à ses questions!

Sa mère avait tenu un journal intime pendant des années, même avant sa naissance. Adrien se souvenait de tous les soirs où, penchée sur un carnet, elle écrivait les événements de la journée. Elle l'avait même laissé écrire quelques phrases ou faire des dessins quand il était petit, et lui avait lu quelques extraits.

Il savait qu'elle avait continué à écrire jusqu'aux derniers jours avant sa disparition. S'il arrivait à mettre la main sur le journal le plus récent, il trouverait sans doute des indices sur celui ou celle qui était derrière tout ça !

Comme propulsé par un ressort, Adrien se leva et se précipita vers sa chambre. Il faillit renverser Nathalie qui arrivait avec un grand saladier de pop-corn dans les mains.

« Désolé! Je me rends compte que j'ai oublié de répondre à un message super important de Nino! Je reviens vite, continuez sans moi, » répondit-il à son air interrogateur.

Il monta les escaliers quatre à quatre, manqua de peu de glisser dans le couloir et déboula dans sa chambre comme s'il y avait un incendie.

« Plagg, Plagg, je sais comment on va retrouver ma mère! cria-t-il après avoir refermé la porte.

Le kwami, couché sur le lit, se contenta de lever la tête avec un air confus.

« Tu veux pas faire une pause? On est dimanche, quand-même...

- Non, c'est vraiment une bonne piste ! Ma mère tenait un journal intime tous les jours, pendant des années, et je suis sûr qu'elle a écrit dedans jusqu'à ce qu'elle disparaisse ! Si elle s'est embrouillée avec quelqu'un, c'est forcément marqué dedans ! Maintenant, il faut juste qu'on retrouve ce journal ! »

Cette fois-ci, Plagg se leva complètement. Ses pupilles se dilatèrent sous l'effet de la curiosité.

« Elle a écrit pendant des années dans le même journal ? C'est possible, ça ?

- Non, elle a sûrement utilisé des dizaines ou des centaines de cahiers et elle les rangeait quelque part petit à petit. Faut juste trouver où. »

Le manoir des Agreste était immense, mais il savait que sa mère ne rangeait pas les choses n'importe où.

« Le plus logique, ça serait la chambre de mes parents, celle dans laquelle mon père a pas dormi depuis que maman a disparu. Mais il la ferme à clé et je doute qu'il me laisse y aller si je lui demande… »

Son enthousiasme fut quelque peu refroidi par cet obstacle. Il fallait qu'il trouve un moyen de s'infiltrer dans une chambre de sa propre maison. Ce qui promettait d'être difficile...

« Ça serait tellement pratique si t'avais un dieu à tes côtés qui pouvait passer à travers les portes et les déverrouiller... soupira alors Plagg en s'envolant vers lui. Ça te faciliterait tellement la tâche! »

Adrien le dévisagea quelques secondes avant de comprendre.

Le kwami lui fit un clin d'œil. Sa queue balayait l'air derrière lui, ses oreilles étaient dressées sur sa tête, ses pattes s'agitaient avec impatience.

« T'es toujours partant quand il s'agit de faire des trucs interdits, hein ?

- Ça serait trop ennuyeux si on faisait que ce qui était permis, tu penses pas? »

Maintenant qu'il savait comment entrer dans la pièce, il devait trouver le bon timing. L'idéal serait peut-être d'y aller la nuit, mais il se sentait trop impatient pour attendre jusque-là. D'autant plus qu'il était de patrouille ce soir-là et qu'il serait sans doute trop fatigué après pour une mission d'infiltration.

Il avait envie d'y aller tout de suite, impatient comme jamais. Après tout, c'était peut-être le meilleur moment : Nathalie était occupée en bas, son père était dans son bureau, lui avait du temps libre devant lui.

Sa décision était prise. Il écarta la poche ventrale de son sweat et fit signe à Plagg de s'y cacher. Après s'être assuré que la bosse qu'il formait n'était pas trop visible, il ouvrit lentement la porte et guigna des deux côtés du couloir pour vérifier qu'il n'y avait personne. Puis, une fois sûr, il sortit, ferma la porte derrière lui et se mit en route vers la chambre conjugale sur la pointe des pieds.

Les couloirs étaient vides, seuls les échos de la télé au rez-de-chaussée témoignaient d'une présence humaine dans la maison. Adrien, en chaussettes, glissait sur le marbre pour faire le moins de bruit possible. Le sang qui battait à ses oreilles l'assourdissait presque.

Il avait l'impression d'être dans un jeu vidéo d'horreur dans lequel il devait sortir d'un manoir sans se faire repérer par des monstres. L'impression était d'autant plus réaliste que son père le surprenait parfois aux moments les plus inopportuns, comme s'il avait un sixième sens qui l'avertissait quand son fils s'apprêtait à faire quelque chose d'interdit.

Il arriva néanmoins sain et sauf devant l'ancienne chambre de ses parents. Devant ses battants imposants, il se sentit soudain tout petit. La dernière fois qu'il s'était trouvé là avait aussi été la dernière fois qu'il avait vu sa mère. Il frissonna.

La main tremblante, il appuya sur la poignée. Elle descendit d'un centimètre avant de se bloquer. Adrien poussa la porte, mais elle ne bougea pas. C'était toujours fermé à clé.

« Plagg, murmura-t-il en écartant sa poche. Plagg, j'y suis, c'est à toi de jouer. Faut que tu débloques le loquet. »

Le kwami sortit la tête du sweat, regarda Adrien puis le couloir autour d'eux, avant de filer à toute vitesse à vers la porte. Il la traversa sans peine, comme s'il s'agissait d'un nuage.

Après quelques secondes de silence, Adrien entendit un déclic de l'autre côté. Puis un autre, et encore un autre. Chacun d'entre eux lui fit l'effet d'une détonation.

« Plagg? Tu t'en sors? Dépêche, ou on va se faire chopper! » murmura-t-il, en panique.

Il ne reçut qu'un grognement indéchiffrable en guise de réponse.

Frustré et tendu, il se mit à piétiner d'impatience. Le bureau de son père n'était pas loin, il pouvait le surprendre à tout instant…

Enfin, après un dernier déclic, la porte s'entrouvrit légèrement. Adrien se précipita dans l'entrebâillement et, une fois à l'intérieur, poussa un immense soupir de soulagement. Ils étaient à l'intérieur. Ils avaient réussi.

L'air de la chambre sentait le renfermé, la poussière recouvrait toutes les surfaces, aucun objet n'avait bougé depuis la dernière fois qu'il était venu. Personne n'y était entré depuis quatre ans.

Il n'avait pas de temps à perdre. Il n'y avait que deux commodes dans la chambre, et l'une des deux renfermait sûrement ce qu'il cherchait.

Plagg se posa sur son épaule.

« Je pense que c'est dans celle-là, » murmura Adrien en lui indiquant le meuble qui se trouvait en face du lit. Le kwami poussa un grognement d'approbation.

Toujours sur la pointe des pieds, le jeune homme s'accroupit devant la commode. Il attrapa les poignées, expira longuement, et ouvrit les battants d'un geste sec.

Il faillit avoir une crise cardiaque quand des dizaines de carnets s'effondrèrent à ses pieds dans un boucan d'enfer. Il perdit son équilibre précaire et tomba à la renverse en étouffant un juron.

Cette fois-ci, il était sûr que quelqu'un l'avait entendu. Et il n'aurait jamais le temps de tout ranger avant que ce quelqu'un n'arrive...

Il se redressa tant bien que mal et contempla les dizaines (ou la centaine) de cahiers qui s'amoncelaient devant lui. Cette fois-ci, il jura bien fort. Il n'aurait même pas le temps de trouver le carnet qu'il cherchait dans cette montagne de papier !

Plagg flottait à quelques centimètres de sa tête, aussi impuissant que lui. Dieu de la destruction, ses capacités de rangement étaient limitées. Il le regardait, le regard chargé d'une question à laquelle il ne savait que répondre : « On fait quoi maintenant ? »

Désespéré, Adrien attrapa deux carnets au hasard et les fourra dans la poche de son sweat sans grand ménagement.

« Plagg, aide-moi à tout remettre en ordre, l'implora-t-il d'une voix aiguë. Faut qu'on reparte d'ici le plus vite possible ! »

Il attrapa une pile de carnets et les fourra sur l'étagère supérieure. Deux glissèrent par terre, il les remit en place avec un gémissement de frustration.

Peut-être que son père ne l'avait pas entendu, peut-être qu'il ne remarquerait rien, peut-être qu'il ne viendrait que plus tard, peut-être que...

« Adrien, qu'est-ce que tu fais ici ? »

Son sang se glaça, son corps se raidit. Il sentit son kwami filer dans sa poche à la vitesse de la lumière. La peau sur sa nuque se mit à chauffer : le regard de Gabriel Agreste avait presque des effets paranormaux sur lui.

Comme un criminel pris sur le fait, Adrien leva les bras au-dessus de sa tête, puis se releva et se retourna avec une lenteur exagérée. Chaque seconde était précieuse pour trouver une excuse crédible.

Son père se tenait dans l'entrebâillement de la porte, les bras croisés sur la poitrine, et le dévisageait avec un air indéchiffrable. Adrien déglutit, terrorisé.

« Je… Père… Je cherchais juste... balbutia-t-il. Je cherchais, euh…

-Tu sais que tu n'as rien à faire ici ? Comment tu es entré ? »

Sa voix était glaciale. Adrien sentait ses genoux trembler. Il avait l'impression que le sol allait se dérober sous ses pieds à tout instant.

« Je… Je voulais juste retrouver mes anciennes partitions de piano. Je les trouvais pas dans ma chambre alors je me suis dit qu'elles seraient peut-être ici. La porte était ouverte, j'le jure. Je suis désolé, j'aurais dû demander avant. »

Son mensonge ne tenait pas la route, il le savait. Surtout si Gabriel remarquait la bosse que formaient les deux carnets dans sa poche ventrale.

La mâchoire de son père se serra. Adrien eut l'impression qu'il tremblait lui aussi, mais de colère.

Le silence dans la pièce dura une éternité. Adrien se voyait déjà privé de sortie jusqu'à la fin de ses jours, avec interdiction formelle de communiquer avec le monde extérieur. C'en était fini de sa liberté.

Il avait envie de pleurer. La journée avait pourtant si bien commencé…

Enfin, son père rompit cette pause interminable. Il retira ses lunettes et se pinça l'arête du nez avec agacement.

« Sors d'ici tout de suite, ordonna-t-il d'une voix froide. On en reparlera plus tard. File dans ta chambre. »

Adrien ne broncha pas, paralysé. Il n'était pas sûr d'avoir bien compris : son père le laissait vraiment partir ?

« Tout de suite, j'ai dit, » aboya alors Gabriel Agreste, mettant fin à son hésitation.

Les bras toujours en l'air, Adrien avança jusqu'à la porte, le regard rivé sur le parquet pour ne pas croiser celui de son père. Ce dernier s'écarta sur son passage sans le lâcher des yeux : Adrien pouvait les sentir, fixés sur sa peau, à la recherche du moindre signe suspect. Les deux carnets dans sa poche s'alourdirent un peu : il avait l'impression qu'ils pesaient des tonnes.

Il progressa lentement dans le couloir, comme s'il marchait sur des œufs, jusqu'à ce qu'il entende une porte claquer derrière lui. Il se retourna discrètement : Gabriel n'était plus là, et la porte de la chambre conjugale était fermée. Son père était sans doute entré pour voir l'étendue des dégâts.

Adrien détala alors comme un lapin, désireux de mettre le plus de distance entre la colère de son père et lui, et fonça jusqu'à sa chambre. Ce ne fut qu'après avoir fermé la porte derrière lui qu'il osa enfin respirer. Il se laissa glisser par terre, haletant : ses jambes ne le portaient plus, son front était couvert de sueur, ses doigts tremblaient, sa tête tournait.

Il était exténué par la peur.

Quelque chose dans sa poche s'agita. La tête de Plagg apparut alors entre les plis du tissu.

« Ça va ? » demanda-t-il, visiblement inquiet.

Adrien poussa un grognement affirmatif peu convaincant. Il ferma les yeux quelques secondes pour essayer de se calmer. Il avait peut-être fait une grosse bourde, mais au moins, il n'était pas revenu avec les mains complètement vides.

Il sortit les deux carnets de sa poche. Mis à part la couleur, ils étaient identiques. Il posa le rouge par terre et ouvrit le turquoise.

La page de garde comportait les mots suivants :

Journal d'Émilie

1994 (2)