Chapitre 6 : Milou et Gribouille

« Et là, tu vois, il m'a dit que je lui rappelais trop sa mère et qu'il pouvait pas continuer comme ça. Tu te rends compte ?

- Je t'avais bien dit qu'il était bizarre, mais t'étais trop occupée à le mater pour faire attention à ce que je disais…

- Je sais, Milou, je sais, je devrais utiliser mes oreilles plutôt que mes yeux, mais me dis pas qu'il était pas adorable avec sa bouille d'ange... »

Émilie se contenta de lever les yeux au ciel. Patricia ne changerait jamais : même si elle jurait après chaque rencard qui s'était mal passé qu'elle ferait une pause dans ses histoires de cœur et se concentrerait sur ses études en musique, Émilie savait que ses intentions partiraient en fumée face aux yeux du premier beau brun venu…

Assises sur les pelouses du jardin du Luxembourg, les deux amies profitaient de leur pause de midi pour se revoir et papoter un peu. Le parc se trouvait à mi-chemin de leurs écoles respectives et offrait une oasis paisible au milieu de l'agitation parisienne. L'endroit idéal pour grignoter quelques biscuits et échanger les derniers ragots. Enfin, surtout ceux de Patricia...

La jolie métisse faisait tourner beaucoup de têtes : sa beauté naturelle et ses traits doux contrastaient avec ses tenues grunge et son maquillage sombre. Salopettes déchirées, chemises à carreaux délavées, créoles immenses ou lunettes de pilote, son style vestimentaire était à l'opposé de celui d'Émilie, dont la garde-robe débordait de petites robes et de motifs floraux.

Vestimentairement opposées, elles étaient pourtant les meilleures amies au monde, et ce depuis presque dix ans. Même si elles ne fréquentaient plus la même école, elles faisaient tout leur possible pour se voir au moins deux ou trois fois par semaine.

L'année scolaire était presque terminée, seule une semaine les séparait des vacances d'été. De nombreux étudiants avaient élu domicile sur les pelouses environnantes, même si beaucoup n'en avaient sans doute pas fini avec leurs travaux, leurs auditions ou leurs examens. Mais ce genre de préoccupations n'avait jamais empêché personne de sortir pour procrastiner un peu au soleil. Le parc était devenu le point de rencontre favori des jeunes adultes du 6e arrondissement.

Émilie arrachait distraitement des brins d'herbe et observait les différents groupes assis autour d'elles. Parfois, quand elle croisait le regard d'une personne qu'elle connaissait, elle lui souriait ou lui faisait un signe discret. Toutefois, la majeure partie de son attention était focalisée sur son amie, dont la vie amoureuse était plus trépidante que n'importe quelle telenovela.

« En parlant de mater, c'est toi qu'il a prise comme cible, aujourd'hui. Et il a l'air plus concentré que d'habitude... » reprit Patricia.

Émilie tourna la tête en direction du grand platane, vingt mètres à leur droite. À son pied, un jeune étudiant griffonnait frénétiquement sur un bloc de dessin, ne levant les yeux que de temps en temps. Elle mit quelques secondes avant de le reconnaître.

C'était le jeune homme qui, depuis quelques semaines, s'installait là toutes les pauses de midi et dessinait sans interruption pendant une heure ou deux, sans prêter attention à autre chose qu'à la personne qu'il avait choisi de dessiner.

Émilie ne lui avait jamais parlé – elle ne s'était même jamais vraiment approché de lui –, mais elle avait grappillé des informations auprès d'autres étudiants : il était en troisième année à l'EnsAD, ne venait pas de Paris, n'avait jamais été vu en compagnie d'une copine ni même d'amis, n'interagissait avec d'autres personne que lorsqu'elles l'abordaient en premier et répondait monosyllabiquement à leurs questions.

Quelqu'un l'avait appelé « Gribouille » une fois, et ce surnom lui était resté. Il était devenu une partie intégrante du parc, comme les arbres, les bancs ou les oiseaux. Si quelques-uns le voyaient comme un artiste qui, dévoué corps et âme à sa passion, avait pris les étudiants parisiens comme muses, beaucoup plus se moquaient de lui ou le considéraient même comme un pervers qui utilisait le dessin comme excuse pour mater des jolies filles.

Émilie ne faisait partie d'aucun de ces deux camps. Elle admirait la diligence avec laquelle il venait dessiner quotidiennement, ne prenant de pause que les week-ends, mais sa constante solitude l'attristait. Même s'il n'avait pas l'air malheureux et que toute interaction semblait l'agacer, elle ne pouvait s'empêcher de se demander si son art n'était pas une distraction pour s'échapper d'un quotidien où il était toujours seul.

À plusieurs reprises, elle avait eu envie d'aller lui parler, mais avait fini par y renoncer, de peur de le déranger. De plus (et elle l'avait gardé pour elle), elle le trouvait assez mignon, avec ses lunettes rondes, ses cheveux châtain et ses tenues toujours très soignées pour un étudiant en art. Dans un univers où tout le monde cherchait à être aussi extravagant que possible, la simplicité de cet inconnu était comme une bouffée d'air frais.

Si seulement il avait été un peu plus approchable...

La remarque de Patricia lui fit prendre conscience de son regard posé sur elle. Elle sentit ses joues s'enflammer et détourna la tête pour que Patricia ne le remarque pas.

« Je me demande ce qui le pousse à toujours venir ici, continua son amie. Va savoir, c'est peut-être un espion russe qui se prépare à tous nous kidnapper. Ou alors c'est un psychopathe qui cherche sa prochaine...

- Ou alors c'est juste un gars normal qui doit rendre un dossier dans deux jours et il veut pas aller trop loin pour chercher l'inspiration ? Pourquoi tout le monde l'accuse du pire ? » s'emporta alors Émilie, plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu.

En se retournant vers son amie, elle vit qu'elle la regardait d'un air choqué, qui se transforma en sourire en coin quelques secondes plus tard.

« Attends, attends, attends... Tu veux dire que... Nooooon !

- Quoi ? pipa Émilie, qui sentit ses joues passer du rose au cramoisi.

- T'as un faible pour Gribouille !

- N'importe quoi, j'aime...

- T'as un faible pour Gribouille !

- … juste pas quand les gens sont...

- Ça sert à rien de mentir, Milou, je te connais. T'as craqué sur lui ! »

Émilie grimaça. La voix grave de Patricia portait loin, à tel point que les trois femmes qui révisaient un peu plus loin avaient levé la tête dans leur direction. Si elle ne se taisait pas, tout le jardin du Luxembourg serait au courant...

« Pat', arrête, souffla-t-elle. T'es pas obligée d'hurler, surtout si c'est pour dire de la merde. »

Ses paroles n'eurent qu'à moitié l'effet espéré. La brune se tut, mais son sourire ne fit que s'élargir.

« D'accord, d'accord, je me tais. T'inquiète pas, ton secret est en sécurité, je dirai ri... »

Elle ne put terminer sa phrase car Émilie lui avait plaqué la main sur la bouche. La blonde se pencha alors vers elle jusqu'à ce que leurs yeux soient à la même hauteur et murmura :

« Tu diras rien car y'a aucun secret. J'ai craqué sur personne, personne a craqué sur moi. Compris ? »

Patricia hocha la tête, mais ses yeux la trahirent : pétillants, ils dévoilaient les pensées excitantes qui s'enchaînaient dans son esprit à un rythme effréné. Émilie ne doutait pas qu'elle les imaginait déjà, Gribouille et elle, s'embrassant à leur premier rencard ou se disant « oui » devant l'autel.

Son amie ne dévoilerait rien, mais n'en pensait pas moins.

Émilie la lâcha enfin, et avant que Patricia ne puisse enchaîner, changea de sujet : leurs projets pour l'été.

Patricia partait bientôt deux semaines en Tunisie pour assister au mariage de sa cousine (« On a jamais été super proches, mais elle m'a invitée, tu vois, alors je vais quand même pas dire non. Je sais pas comment ça va être, mais vu que la famille de son fiancé là-bas est super riche, ça va être la fiesta non-stop ! »). Émilie savait qu'elle passerait tout le mois de juillet à travailler avec sa troupe de théâtre, « Les artistes de gouttière », pour que leur première pièce originale soit prête pour la rentrée. Si les rôles étaient déjà assignés et les répétitions allaient bon train, leur petit groupe n'avait le budget ni pour les décors ni pour les costumes. Leur metteur en scène avait misé sur un décor minimaliste composé d'un divan noir et d'un fond blanc qui feraient ressortir les costumes colorés prévus pour les comédiens. Chacun de ces derniers devrait créer le sien à partir de ce qu'il pouvait coudre ou chiner. Émilie, qui jouait le rôle d'une riche excentrique, avait fait le tour des friperies de Paris pour trouver une robe et des accessoires, mais ses recherches n'avaient abouti qu'à un boa bleu et à deux bagues serties de faux saphirs. Elle s'était résignée à acheter du tissu et à essayer de coudre elle-même la tenue qu'elle imaginait. Elle avait deux mois pour le faire, mais entre les répétitions et son petit job de serveuse, ses vacances ne seraient pas de tout repos. Si elle avait de la chance, elle pourrait peut-être partir quelques jours chez sa tante dans le sud de la France, mais rien de plus.

Quelque part, une cloche sonna un unique coup. Il était une heure.

Patricia consulta sa montre pour s'assurer de l'heure, se leva et s'étira longuement, avant de se baisser pour ramasser l'étui de son violon. Toujours assise, Émilie lui donna une claque sur la fesse. La métisse fit volte-face, surprise.

« T'avais de l'herbe sur ta salopette, c'est pour ça, expliqua Émilie, l'air faussement innocent.

- C'est ça, de l'herbe, grogna Patricia en retour. Et mon cul, c'est du poulet ?

- J'aurais plutôt dit de la dinde, » rétorqua Émilie en lui tirant la langue.

Patricia souleva l'étui au-dessus de sa tête et fit mine de le lui abattre sur la tête. Émilie éclata de rire.

« Tu vas voir, à ton mariage avec Gribouille, je vais ressortir toutes tes vacheries pendant mon discours de demoiselle d'honneur, on verra la tête que tu vas tirer, menaça la métisse avec un sourire carnassier en baissant son instrument.

- Tu peux essayer, de toute façon, y'aura pas de mariage.

- Si tu le dis, Milou, si tu le dis... C'est vrai que y'a plus besoin d'être marié pour fonder une famille. »

Émilie lui lança des brins d'herbe dessus. Patricia pouffa.

« Bon, je vous laisse en tête à tête. On se voit vendredi comme d'hab' ! » annonça-t-elle avec un clin d'œil avant de mettre ses lunettes de soleil et de partir. Émilie n'eut pas le temps de répondre à cette dernière pique et se contenta de la regarder s'éloigner. C'était peut-être mieux, car elle était à court de répliques...

À présent seule, Émilie sortit son script de son sac et s'allongea dans l'herbe pour relire le premier acte. Elle connaissait ses répliques par cœur mais voulait mieux connaître les scènes dans lesquelles elle n'apparaissait pas pour se faire une meilleure idée de la pièce dans son ensemble.

Des nuages se glissèrent devant le soleil, un léger vent se mit à souffler. La chaleur devint enfin un peu plus supportable. Émilie se retourna sur le dos et ôta ses lunettes de soleil. Ses yeux mirent quelques secondes à s'ajuster au texte qu'elle tenait maintenant à contre-jour au-dessus de sa tête.

Le sol était confortable, et après avoir mis le sac sous sa tête en guise de coussin, elle était presque aussi bien que dans son lit. Son lit dans lequel elle passait trop peu de temps ces dernières semaines, tant elle était occupée avec toutes les facettes de sa vie : étudiante, comédienne, serveuse, amie... Heureusement qu'elle ne sortait avec personne à ce moment-là, car elle ne savait pas comment elle aurait trouvé du temps à lui consacrer...

Ses paupières s'alourdissaient au fil de sa lecture, le vent la rafraîchissait agréablement, quelqu'un jouait un morceau à la guitare un peu plus loin... Elle décida de poser le script quelques minutes et de fermer les yeux pour visualiser les scènes.

Quelques secondes plus tard, elle s'endormit...

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Encore dans les limbes, elle sentit un picotement au bout de son nez. Puis un autre sur son front. Et encore un autre sur sa clavicule.

Elle ouvrit les yeux. Au-dessus d'elle, le ciel n'était plus blanc ou bleu, mais gris sombre.

Une goutte lui tomba dans l'œil. Autour d'elle, elle entendait le bruit de pas précipités, de fermetures Éclair et de cris paniqués. La guitare s'était tue.

Émilie se leva précipitamment et fourra le script dans le sac, avant de devoir le ressortir pour retrouver son parapluie, qu'elle déploya immédiatement. Elle regarda autour d'elle pour vérifier qu'elle n'avait rien oublié d'important, comme son porte-monnaie ou ses clés.

Son regard se posa alors sur le platane sous lequel le dessinateur était toujours assis. Dans l'agitation collective, il était le seul qui ne cherchait pas à se mettre à l'abri de la pluie, car il s'était endormi lui aussi. Le vent avait arraché quelques feuilles à son carnet de croquis et menaçait de les traîner à l'autre bout du parc, à travers la boue, les flaques et la terre.

Émilie se raidit. Elle qui avait baigné dans les milieux artistiques dès son plus jeune âge et qui savait à quel point les jeunes artistes s'investissaient dans la moindre esquisse, elle ne pouvait pas partir sans rien faire. Elle se précipita vers les feuilles détachées. Même si certaines paraissaient déjà abîmées, elle pouvait encore les sauver.

Sa course fut ralentie et déviée par son parapluie ouvert, mais elle n'avait pas le temps de s'arrêter pour le fermer. Tant pis si une bourrasque le cassait...

Quatre croquis, accrochés dans un buisson, furent faciles à récupérer. Elle en prit deux autres lors d'une brève accalmie, et enfin attrapa le dernier in extremis avant que celle-ci ne tombe dans une flaque.

Elle avait réussi. Elle les avait tous.

Sans lâcher son parapluie, la jeune femme fit de son mieux pour lisser et ordonner les feuilles, qu'elle vit en détail pour la première fois.

Le surnom « Gribouille » ne lui rendait pas justice : ses esquisses étaient magnifiques.

Émilie reconnut tout de suite chacune des personnes représentées, pour la plupart des étudiants connus pour leur style excentrique : un groupe d'ados au look punk-rock, une fille aux longues robes à carreaux, un étudiant aux sarouels multicolores...

Elle écarquilla les yeux à la vue des trois derniers dessins : c'était elle. C'était elle dans les tenues qu'elle avait portées la semaine-là ! Le débardeur vert pastel avec un short en jean, la chemise et la jupe à carreaux avec des chaussettes hautes, et la robe florale à col claudine qu'elle portait ce jour-là !

Le trait paraissait plus fin et plus assuré que sur les autres esquisses, et contrairement aux autres, son visage était représenté dans les moindres détails. Comme s'il se donnait plus de peine pour la dessiner elle...

À nouveau, le rouge lui monta aux joues. Des sentiments flous et contradictoires l'empêchaient de se retourner, rendre les dessins à leur propriétaire et s'en aller. Elle se sentait à la fois gênée et flattée, sans bien pouvoir distinguer les deux sentiments.

La pluie cognait toujours plus fort sur son parapluie. Même si « Gribouille » bénéficiait temporairement de l'abri de l'arbre, il se réveillerait trempé si elle n'intervenait pas vite.

Elle se retourna vers lui, avec l'espoir qu'il s'était réveillé. Il n'en était rien : l'artiste était toujours endormi, appuyé contre le tronc. Sa main droite tenait encore le crayon, sa tête était tombée sur son épaule, son visage paraissait détendu pour la première fois, maintenant que ses traits n'étaient plus crispés par la concentration.

C'était comme si l'artiste frénétique était devenu un modèle l'espace de quelques instants et s'était transformé en allégorie de la paix et du repos... en chemise et en jean.

Émilie en oublia la tempête qui approchait. Il n'y avait plus que cet inconnu devant elle avec lequel elle n'avait jamais interagi mais dont elle était devenue la muse. D'un certain point de vue, c'était un peu malsain, et pourtant, l'étudiante n'éprouvait que de l'intérêt et de l'admiration pour ce jeune homme aux cheveux châtain.

Peut-être que Patricia avait raison, après tout...

Une rafale plus violente fit craquer une branche au-dessus de leurs têtes, ramenant Émilie à la réalité. Elle avança jusqu'à ce qu'elle soit sous la couronne de l'arbre, posa son parapluie encore ouvert sur le sol et s'approcha de « Gribouille » sur la pointe des pieds. Il n'eut aucune réaction, même lorsqu'elle se pencha si bas vers lui que leurs visages se touchaient presque. Après une longue inspiration suivie d'une brève expiration, elle l'attrapa par l'épaule et le secoua avec douceur.

Il ouvrit immédiatement les yeux, encore somnolent.

Son regard bleu croisa le sien. Après une seconde de réalisation, elle le vit sursauter avec une telle violence qu'il se cogna l'arrière du crâne contre le tronc. Il amena sa main à sa nuque et grimaça de douleur.

Émilie le lâcha et recula d'un pas, se confondant en excuses.

« Je... Désolée, je voulais pas te… vous faire peur, » balbutia-t-elle, penaude.

La main toujours sur la nuque, il esquissa un sourire qui ne fit qu'accentuer sa grimace de douleur. Il murmura quelque chose qu'Émilie ne comprit pas, mais elle remarqua que ses oreilles avaient rougi.

« Je suis vraiment désolée de déranger, reprit-elle, c'est juste qu'il commence à pleuvoir et que tu... enfin, que vous avez failli perdre ça. »

Elle lui tendit les croquis. Le hasard avait voulu qu'elle figure sur le premier dessin. Les deux le remarquèrent en même temps, ce qui les fit rougir un peu plus. Chacun savait que l'autre savait et aucun n'arrivait à faire semblant de l'ignorer.

Émilie sentit son pouls s'accélérer. Elle commença à avoir très chaud, au point d'en oublier le vent et les quelques gouttes de pluie qui lui tombaient dessus à travers le feuillage.

L'artiste prit les esquisses d'une main tremblante.

« Euh, merci, fit-il d'une voix grave qui était loin d'être déplaisante. C'est vraiment sympa... Vraiment... Je... Je m'étais endormi. »

Lui aussi n'avait pas l'air très à l'aise et peinait à aligner une phrase cohérente. Au moins, elle n'était pas la seule à chercher ses mots...

Un peu soulagée, elle osa enfin le regarder en face et lui sourit timidement. Il sursauta, écarquilla les yeux et détourna le regard.

« Et pour ça, continua-t-il en agitant les feuilles, c'est vraiment rien de personnel ou de bizarre, je viens juste souvent ici pour dessiner et je choisis mes modèles selon les gens qui sont là et l'inspiration du moment. Mais c'est vrai que j'aurais dû demander la permission... »

Il leva enfin ses yeux vers elle, l'air désolé. On aurait dit qu'il voulait disparaître dans le tronc de l'arbre contre lequel il était adossé.

« Mais je comprendrais si vous vouliez que je détruise tout ça et que je vous dessine plus jamais, je comprendrais tout à fait. »

Ce fut au tour d'Émilie de sursauter.

« Non, non, non ! Surtout pas, s'exclama-t-elle. Ça me gêne pas, même au contraire... Enfin, je veux dire que ce serait dommage de détruire ça, c'est vraiment bien fait. Je pense que y'a plein de gens qui adoreraient avoir un portrait d'eux dans ce parc, ça leur ferait un souvenir de la fac'... Ça pourrait être une idée pour arrondir les fins de mois. »

Son expression passa de confuse à sceptique. Émilie eut envie de se gifler. « Arrondir les fins de mois », vraiment ? Elle aurait difficilement pu trouver une remarque plus stupide. Ce type en face d'elle lui faisait vraiment dire n'importe quoi...

« Je vois, » fit-il enfin. Il n'avait pas l'air convaincu, mais il eut au moins la politesse de ne pas le dire ouvertement.

Un silence s'installa entre eux. Leur conversation était terminée, Émilie avait accompli sa mission : le réveiller et lui rendre ses croquis. Pourtant, quelque chose la retenait là, et lui non plus n'avait pas l'air de vouloir partir pour se mettre à l'abri. Heureusement que le platane avait un feuillage épais, sinon tous les deux auraient été trempés jusqu'aux os.

Une idée lui traversa alors l'esprit. Elle sortit un bout de papier de son sac (probablement une quittance), griffonna quelques mots dessus et le tendit à son interlocuteur.

« J'ai une amie qui fait de la peinture et qui va exposer ses tableaux pour la première fois, le vernissage est vendredi soir. Ça vous dirait de venir ? Elle fait vraiment des trucs bien, et ça sera en petit comité, je suis sûre que ça pourrait vous intéresser. Enfin, si vous êtes libre et si vous voulez, bien sûr... »

Il prit le papier et lut les coordonnées qu'elle venait d'y inscrire. Puis il le plia et le rangea dans la poche de sa chemise.

« Pourquoi pas ? Ce serait avec plaisir, » dit-il avec un sourire timide.

Le cœur d'Émilie se mit à battre à un rythme effréné. Son sourire était magnifique. Et il avait dit oui ! Elle était sûre de le revoir !

« Gé... Génial ! bégaya-t-elle avant de se reprendre. Si jamais, c'est censé être sur invitation, mais dites juste que c'est Milou qui vous a invité à l'entrée, ça suffira.

- Milou ? demanda-t-il, intrigué.

- Ah, euh, oui, en fait, c'est un surnom pour Émilie, mon... prénom... »

Elle voulut se donner une autre paire de gifles. Elle ne pouvait pas tenir une conversation pendant cinq minutes sans sortir une phrase embarrassante ou incohérente.

Pour rattraper le coup, elle lui tendit la main.

« Je m'appelle Émilie Lefevre, au fait. Je fais du théâtre au Lucernaire, l'école pas loin d'ici. »

Il hésita quelques secondes avant de lui serrer la main. Sa poigne était à la fois douce et assurée. Celle d'un dessinateur.

« Et moi, c'est Gabriel Agreste, étudiant à l'EnsAD. Ravi de vous rencontrer, Émilie, et merci pour l'invitation. »

Au même moment, le tonnerre se mit à gronder. L'orage n'était plus très loin.

Gabriel la lâcha et s'accroupit à ranger ses feuilles et son matériel de dessin. Ne sachant que faire pour l'aider, Émilie ramassa son parapluie et le déploya au-dessus de lui.

L'étudiant ferma son sac, vérifia qu'il n'avait rien laissé par terre, ajusta sa chemise et se leva. Émilie fut surprise par sa taille : il était plus grand que ce qu'elle avait imaginé, au point qu'elle dut soulever le parapluie de quelques centimètres pour qu'il ne se cogne pas contre.

« Vous prenez le métro ? On peut y aller ensemble si vous voulez, proposa-t-elle.

- Pas maintenant, j'ai cours à quatorze heures. C'est pas loin, je vais y aller à pied. Une prochaine fois ?

- D'accord, répondit-elle sans réussir à cacher sa déception. On se revoit vendredi ? »

Il ajusta son sac sur son épaule, prêt à partir.

« À vendredi, Émilie, » sourit-il avant de s'en aller au petit trot, soulevant le col de sa chemise pour se protéger tant bien que mal de la pluie.

Émilie l'appela pour lui proposer son parapluie, mais il était déjà trop loin.

Elle resta encore longtemps au même endroit, bien longtemps après qu'il eut disparu derrière les arbres. La partie rationnelle de son esprit n'avait pas encore eu le temps d'assimiler ce qui venait de se passer. La partie émotionnelle, elle, était sens dessus dessous.

La jeune femme soupira.

Patricia avait raison...