Chapitre 7 : Les promesses d'un père

Adrien n'en croyait pas ses yeux. Ce qu'il venait de lire, c'était... c'était...

Plagg flottait devant lui, l'air inquiet.

« Terre appelle Adrien, Terre appelle Adrien, répondez, » avait-il soufflé à plusieurs reprises, mais l'intéressé, plongé dans la lecture, avait balayé ses appels d'un coup de main.

Il finit par refermer le carnet avec un claquement sec et leva enfin les yeux vers son kwami. Il sentait des larmes perler au coin de ses paupières, mais cette fois-ci, il s'agissait de larmes de joie. Son cœur léger battait à tout rompre, comme s'il voulait sortir de sa poitrine et s'envoler.

« Plagg... Je viens d'assister à la première rencontre de mes parents, lâcha-t-il enfin avec un soupir rêveur.

- Quoi ? demanda le kwami en plissant les yeux, confus.

- Ça, reprit Adrien en agitant le cahier devant son nez. C'est un des journaux de ma mère, un de ceux de 1994. L'année où elle a rencontré mon père. Ça commence par ça, d'ailleurs. »

Plagg parut réfléchir un moment. Rien dans son attitude ne laissait présager qu'il partageait l'enthousiasme de son porteur.

« Mais... commença-t-il. Mais comment ça va t'aider ? Tu cherchais le dernier carnet dans lequel elle a écrit, c'est bien ça ? »

Il avait raison. Les souvenirs remontaient à trop longtemps pour s'avérer d'une quelconque utilité dans l'enquête. Et pourtant, Adrien ne regrettait pas d'avoir rapporté ce journal.

« Je sais, Plagg, je sais... Mais c'est juste que... j'ai l'impression de la retrouver. J'ai l'impression d'entendre sa voix qui me raconte des souvenirs. »

C'était ce qui l'avait tant ému. Elle qui avait disparu, il l'avait retrouvée, l'espace de quelques pages.

Il serra le carnet contre son cœur. L'expression de Plagg passa de confuse à attendrie.

« Et le cahier rouge, c'est quelle année ? »

Trop bouleversé, Adrien l'avait oublié. Il ramassa le second cahier et l'ouvrit à la page de garde.

« Ça nous avance pas trop, il date de 2004...

- T'es né en 2002, toi, non ? Ça veut dire que ça parle de toi là-dedans ! »

Les yeux de Plagg brillaient d'excitation. Il vola jusqu'à se trouver à quelques centimètres seulement de son nez.

« Allez, lis un peu, je veux voir comment était bébé Adrien !

- Arrête, Plagg, c'est pas intéressant. À part dormir et manger, je faisais rien, marmonna le blond en rougissant un peu. De toute façon, je l'ouvrirai pas avant d'avoir fini le premier.

- T'es pas drôle. Y'a sûrement des photos aussi... »

Plagg pouvait être insistant quand il le voulait. Adrien décida de l'ignorer jusqu'à ce qu'il se lasse du sujet. Il posa les carnets par terre et se releva en se massant l'arrière des cuisses. Maintenant qu'il ne lisait plus, il se rendait compte à quel point sa position contre la porte était inconfortable. Mieux valait trouver une meilleure place s'il voulait poursuivre sa lecture.

Il se pencha, ramassa les deux cahiers et les serra contre lui, comme s'il s'agissait de son bien le plus précieux. Ce qui était probablement le cas, après son miraculous.

Sa mère avait disparu, mais il sentait sa présence à chaque page. Il avait envie de l'enlacer, de se blottir contre elle, de ne plus jamais la lâcher, mais il n'y avait que du vide autour de lui. Elle n'était pas vraiment là...

Mélancolique mais aussi plein d'espoir, il serra les carnets encore un peu plus fort contre son torse en fermant les yeux, comme un enfant serrerait son doudou.

« Ça va ? demanda Plagg en se posant sur son épaule.

- T'inquiète, Plagg, ça va... C'est juste... C'est comme si je l'avais vue dans un rêve, et je viens de me réveiller... »

Le kwami frotta alors sa tête contre son cou, le chatouillant de ses moustaches. Malgré lui, Adrien gigota et sourit. Il grattouilla le kwami entre les oreilles.

« Mais t'en fais pas, ça va aller. Je suis bien entouré, » ajouta-t-il avec un sourire en coin.

Il y avait Plagg, évidemment, son éternel compagnon de route qui, malgré ses caprices, était toujours là pour lui dans les moments difficiles et avec lequel il avait vécu des aventures incroyables. Il y avait Ladybug, qui maintenant était présente dans les deux facettes de sa double-vie. Il y avait aussi ses amis du lycée qui, même s'il ne leur avait jamais avoué à quel point sa mère lui manquait, étaient là pour le distraire et l'aider à supporter ses coups de blues.

Il y avait aussi sa famille, même si elle n'était pas des plus conventionnelles. Nathalie veillait quotidiennement sur lui et il essayait de le lui rendre de son mieux. Elle n'était plus juste une employée pour Adrien, mais s'apparentait d'avantage à une tante sympa qui l'aidait parfois à désobéir à son paternel en fermant les yeux aux moments opportuns.

Enfin, il y avait son père, la seule véritable famille qui lui restait...

Le jeune homme se raidit. Penser à son père l'avait ramené à la réalité. Gabriel Agreste allait venir dans les prochaines minutes pour lui passer un savon.

Il soupira. La confrontation était inévitable...

« Tu ferais mieux de te cacher, Plagg, avant que mon père te voie... Il va pas tarder à arriver, fit-il avec amertume.

- Tu crois vraiment qu'il va te punir pour ça ? T'as rien fait de mal, et en plus ton excuse était crédible, répliqua Plagg.

- Tu le connais, il déteste quand je respecte pas son autorité. Et t'as vu comme il a réagi quand il m'a vu... »

Adrien traîna des pieds jusqu'à son lit et ouvrit le premier tiroir de sa table de chevet qui lui servait de fourre-tout : vieux câbles, bouchons d'oreille, ibuprofène, batterie portable, pins divers... Il repoussa tout le bric-à-brac d'un côté, posa les deux carnets de l'autre et les recouvrit d'un magazine qui traînait sous son lit. Même s'il avait envie de lire encore un peu pour échapper à la réalité, il ne voulait pas que son père le surprenne avec. Il les lui confisquerait, sans aucun doute.

Il referma le tiroir d'un coup sec et se mit à faire les cent pas dans sa chambre, incapable de rester immobile. Son cœur battait trop vite et trop fort, il avait l'impression qu'il allait exploser s'il restait sur place.

Plagg flottait toujours sur place et observait ses moindres faits et gestes. Au bout de quinze minutes, il l'interpella.

« Adrien, assieds-toi, tu me donnes le tournis.

- Je peux pas, j'arrive pas... Je sais pas quoi faire, je peux rien faire. Enfin si, je peux me transformer en Chat Noir, sortir d'ici et plus jamais... »

Il s'interrompit. De l'autre côté de la porte, des bruits de pas lui signalaient une présence. Ce n'était pas le rythme posé des pas de son père, mais plutôt un cliquetis frénétique.

Les talons de Nathalie.

Adrien et Plagg échangèrent un regard. Le premier fit alors signe au deuxième d'aller se cacher. Ce dernier obtempéra et s'envola vers le sommet de la bibliothèque avec une lenteur exagérée. C'était sa façon à lui de traîner les pieds.

Adrien se précipita vers le canapé, sauta par-dessus et s'y installa avec un air aussi nonchalant que possible. Il attrapa son téléphone au passage pour paraître plus crédible et ouvrit une application quelconque.

Trois coups secs résonnèrent contre la porte.

« Adrien ? Vous êtes là ?

- Oui, entrez, » cria Adrien par-dessus son épaule. Il sentait sa voix trembler.

La secrétaire entra dans sa chambre. Il se retourna vers elle et se força à lui sourire pour masquer son inquiétude. Elle parcourut la chambre du regard d'un air suspicieux.

« J'ai cru entendre des voix avant. Vous parliez avec quelqu'un ? »

Un frisson lui parcourut le dos. Nathalie avait entendu Plagg !

« Non... Enfin oui, j'étais avec Nino au téléphone, j'avais mis le haut-parleur, fit-il en levant son portable avec un air innocent. Mais on vient de finir de parler. Enfin bref... Qu'est-ce qui se passe ? »

Il appréhendait sa réponse, qu'il était presque sûr de déjà connaître. Ses mains étaient si crispées sur son téléphone que ses phalanges lui faisaient mal.

« Rien de particulier, je venais juste vous appeler pour le déjeuner. Il va être servi dans cinq minutes, répondit-elle. Ce sera dehors, ça vous va ? »

Adrien haussa les sourcils. Il mit quelques secondes à se rendre compte de ce qu'elle avait dit. L'appeler pour le déjeuner, c'était tout ?

« Euh... Oui, volontiers, j'arrive tout de suite. Mais... mon père vous a rien dit ? » demanda-t-il tout de même, confus.

Ce fut au tour de Nathalie d'hausser les sourcils.

« Non, répondit-elle, suspicieuse. Il aurait dû ?

- Euh, en fait, je me demandais s'il mangeait avec moi aujourd'hui et s'il vous l'avait dit. C'était tout. »

Si Nathalie n'était pas (encore) au courant de leur confrontation, il valait mieux taire le sujet. Adrien ne voulait pas lui mentir, mais il ne voulait pas non plus lui dévoiler l'enquête dans laquelle il s'était lancé.

Nathalie consulta rapidement sa tablette avant de lever pensivement les yeux.

« Il ne m'a rien dit ce matin, donc je suppose que non. »

D'ordinaire, cette nouvelle aurait attristé Adrien, mais cette fois-ci, il dut réprimer un soupir de soulagement.

« Pas grave, une autre fois... fit-il toutefois avec un air déçu. J'arrive tout de suite. »

La secrétaire hocha la tête avec un sourire bienveillant et tourna les talons. En sortant de la pièce, elle laissa la porte ouverte derrière elle. Adrien attendit que ses pas s'évanouissent pour oser parler à voix haute.

« Plagg, il me reste au moins une heure de plus à vivre, » dit-il incrédule.

Le kwami sortit de sa cachette et atterrit sur la table basse.

« Ben tu vois, pas besoin de se faire trop de souci. Descends manger et ramène-moi du fromage.

- Promis, espèce de glouton, » rit Adrien en lui donnant une pichenette sur le nez.

Le blond n'avait pas vraiment faim : le brunch qu'il s'était improvisé quelques heures plus tôt lui aurait suffi pour toute la journée. Mais comme il ne voulait pas paraître suspect, il enfila une paire de pantoufles, passa dans la salle de bain pour se débarbouiller un peu et descendit au rez-de-chaussée.

La porte qui menait à la terrasse était entrouverte et laissait passer l'air estival, chargé d'effluves floraux et d'une forte odeur de viande grillée. Intrigué, Adrien suivit son odorat et sortit.

Sous la pergola qui surplombait toute la terrasse, le personnel de cuisine avait remplacé la petite table de jardin par une table plus grande, et avait placé un grill portable au milieu. Deux brochettes de poulet grillaient déjà dessus, d'autres étaient empilées sur un grand plat. Deux bols de riz fumant, une salade verte et une carafe de thé glacé maison accompagnaient la viande.

Adrien sentit son ventre gargouiller, par gourmandise plutôt que par réelle faim. Il s'approcha pour s'asseoir, mais s'arrêta net. La table avait été mise pour deux personnes.

Son père avait-il décidé de venir, finalement ?

Il déglutit, et fit prudemment le tour de la table, de manière à tourner le dos au jardin et à voir la porte d'entrée, afin de ne pas être surpris par une arrivée impromptue de son paternel. Il tira la chaise, grimaça à cause de son crissement sur les dalles de pierre, et s'assit doucement, comme si son siège était en verre et pouvait craquer à tout instant.

Tous ses sens étaient en alerte. Le grésillement de la viande sur le grill devint assourdissant, son odeur enivrante, les rayons de lumière qui filtraient à travers les feuilles aveuglants.

Son attention était concentrée sur la porte, par laquelle son père pouvait arriver à tout moment.

« Tout va bien, Adrien ? »

Le jeune homme sursauta et fit volte-face, manquant de tomber de la chaise.

Nathalie se tenait à quelques mètres derrière lui, sur les escaliers qui descendaient au jardin. Elle l'observait avec un air inquiet.

« Euh... Oui, oui, vous en faites pas, vous m'avez juste fait peur, c'est tout, » répondit-il en se forçant à sourire.

À son grand soulagement, la secrétaire ne posa pas plus de questions. Elle monta les deux marches qui la séparaient de la terrasse et vint s'asseoir sur la chaise en face de lui.

Adrien comprit enfin.

« Aaah, mais c'est vous qui mangez avec moi ? »

Elle lui lança un regard curieux, teinté d'une pointe d'agacement.

« Si vous voulez, je peux vous laisser seul. »

Il se rendit alors compte à quel point sa remarque avait pu être mal interprétée.

« Non, non, non, s'excusa-t-il, penaud. C'est juste que ça fait longtemps qu'on avait pas mangé ensemble, alors je m'y attendais pas... C'est une bonne surprise ! »

Elle lui sourit et retourna les deux brochettes sur le grill.

« C'est vrai que j'aurais peut-être dû vous le dire avant. Mais c'était une idée de dernière minute, je me disais que ça vous ferait du bien de manger avec quelqu'un de temps en temps. »

Sa considération le toucha.

« Vous en faites pas pour moi, j'ai l'habitude... » la rassura-t-il, non sans une pointe d'amertume.

Il détourna le regard et contempla les glycines qui fleurissaient tout autour d'eux. Son père prêtait plus d'attention au choix des plantes dans le jardin qu'à lui... sauf quand il lui désobéissait. Dans ces moments-là, Gabriel Agreste lui prêtait toute l'attention du monde et arrivait au pas de course pour le punir.

La peur qu'il éprouvait à l'encontre de son père se transformait progressivement en colère. Malgré lui, il sentit ses poings se serrer, sa mâchoire se crisper.

La voix douce de Nathalie le ramena à la réalité.

« Je vais essayer de le convaincre de passer plus de temps avec vous. Je ne peux rien vous garantir, vous savez à quel point il est occupé et à quel point il travaille dur... Mais ne vous trompez pas, il tient énormément à vous, même s'il a de la peine à le montrer. »

Cette fois-ci, Adrien se fâcha pour de bon. Nathalie lui répétait souvent cette promesse, mais il n'y croyait plus vraiment. De temps en temps, son père faisait un effort, passait le voir et prenait le temps de discuter un peu, mais ces occurrences étaient si rares qu'elles n'excusaient pas les journées entières où il semblait oublier qu'il avait un fils.

Il n'en voulait pas à Nathalie d'essayer d'arranger les choses. Au contraire, il était même touché par ses efforts, mais il aurait aimé qu'elle se rende compte qu'il n'y avait plus vraiment grand-chose à sauver dans cette relation.

La mine renfrognée, il prit une brochette et se mit à en retirer la viande à vigoureux coups de fourchette.

« Pas besoin de se faire du souci, il va passer me voir plus tard, marmonna-t-il en fixant son assiette. Il est toujours là quand c'est pour me passer un savon.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? » demanda-t-elle en prenant la brochette qui restait, avant d'en placer une autre sur le grill.

Adrien hésita. Nathalie était toujours à l'écoute et se faisait du souci pour lui, il lui devait sans doute la vérité. Mais elle travaillait aussi pour son père, qui risquait de lui poser des questions. Il était sûr qu'il pouvait lui faire confiance et qu'elle ne lui dévoilerait pas ses secrets, mais il ne voulait pas la mettre dans une situation difficile qui la forcerait à mentir.

« Rien, rien, je suis juste entré dans la chambre de mes parents, je cherchais les partitions avec lesquelles ma mère m'avait appris à jouer au piano. Il m'a vu et m'a envoyé dans ma chambre, en disant qu'on en parlerait plus tard. »

Sa voix avait pris un ton plaintif, presque enfantin. Il continua en essayant de rester plus neutre :

« Il m'a jamais dit pourquoi j'avais pas le droit d'y aller. C'est juste une chambre comme les autres, maintenant, vu qu'il dort plus là-bas... Et je pense pas qu'il me le dirait si je lui demandais. C'est comme à chaque fois que j'essaie de parler de ma mère : il ignore toutes mes questions ! C'est comme s'il me cachait quelque chose... J'en ai marre. »

Il en avait dit plus que ce qu'il avait prévu, mais il n'avait plus envie de faire semblant que la distance avec son père ne l'affectait pas.

Nathalie avait lâché ses couverts et le fixait avec un air inquiet. Quand il cessa de parler, elle fronça les sourcils et son regard devint vague, comme à chaque fois qu'elle réfléchissait intensément. Adrien se demanda s'il n'était pas allé trop loin.

« Désolé, s'excusa-t-il à nouveau, gêné. Je me rends compte que je plombe l'ambiance, on devrait parler d'autre chose. C'est pas votre faute, en plus.

- Ne vous en faites pas, je comprends. C'est donc ça qui s'est passé quand vous êtes monté dans votre chambre juste avant ? J'ai entendu des voix à l'étage, mais quand je suis montée, vous n'y étiez plus, j'ai seulement vu votre père sortir de la chambre conjugale et fermer la porte à clé. »

Son père ne voulait donc laisser entrer personne dans cette chambre, pas même sa secrétaire. Pour quelle raison ? Y cachait-il quelque chose ? Ou était-ce pour des raisons purement sentimentales ? Il ne le lui dirait sans doute jamais.

Ils poursuivirent leur repas dans un silence pesant, à l'exception du grésillement de la viande, du chant des oiseaux et du bourdonnement lointain de la ville. Adrien s'en voulait d'avoir gâché ce qui aurait pu être un moment complice et détendu entre Nathalie et lui (d'autant plus qu'elle « sacrifiait » sa pause de midi pour lui tenir compagnie) et cherchait désespérément un sujet plus joyeux pour relancer la conversation.

« Vous avez prévu des vacances cet été ? demanda-t-il enfin.

- Pas vraiment, votre père a beaucoup de projets en ce moment. Mais avec un peu de chance, j'aurai quelques jours de libre en automne, peut-être même deux semaines. Je ne sais pas encore où je vais partir, je verrai quand j'aurai des dates exactes. »

Ils discutèrent alors des nombreuses destinations potentielles et des difficultés à en choisir une : mer ou montagne ? Nord ou sud ? Climat chaud ou froid ? Europe, Afrique ou Asie ? Ville ou campagne ? Les possibilités étaient infinies.

Adrien adorait écouter Nathalie parler d'autres sujets que son travail : ses traits se détendaient, ses yeux pétillaient d'un enthousiasme nouveau, son sourire illuminait tout son visage.

Avant qu'il ne s'en rende compte, les dernières bouchées disparurent de leurs assiettes, au moment où ils comparaient Vienne à Copenhague.

« Si vous hésitez, allez dans les deux, conclut Adrien. Une semaine en Autriche, une semaine au Danemark. Vu combien vous travaillez, mon père devrait vous laisser au moins deux semaines de vacances. Vous mériteriez au moins deux mois !

- J'espère que vous avez raison. D'ailleurs, il faudra bientôt que je remonte. Votre père voulait me voir après le déjeuner, » ajouta-t-elle avec un soupir.

Il aurait aimé qu'ils restent encore un peu ensemble sur la terrasse à rêver de destinations exotiques, de plages au sable fins et de villes tout droit sorties d'un conte de fée. Mais il était le premier à savoir à quel point son père était à cheval sur l'ordre et la ponctualité.

« Merci encore d'avoir mangé avec moi, la remercia-t-il alors qu'elle se levait. Ça me touche vraiment beaucoup. Et... désolé pour ma petite crise avant, j'aurais pas dû... »

La secrétaire balaya son excuse d'un revers de main.

« Ne vous en faites pas pour ça, je sais que votre vie n'est pas facile et que l'attitude de votre père n'arrange pas les choses. Mais si vous ne le croyez pas, vous pouvez me croire moi : il tient vraiment à vous et serait prêt à tout pour que vous soyez heureux. Vous le comprendrez un jour. »

Dès qu'elle eut disparu dans l'entrebâillement de la porte, Adrien pouffa avec cynisme. Même si ces paroles venaient de Nathalie, il avait de la peine à y croire...

À présent seul sous la pergola, il se renversa dans sa chaise et ferma les yeux, humant le parfum des fleurs et profitant de l'ambiance paisible et estivale du jardin. Il n'avait pas eu faim avant de manger, mais avait tout de même fini son assiette par gourmandise, à tel point qu'il avait l'impression que son estomac avait doublé de volume et triplé de poids. La diète de mannequin qui lui était imposée lui permettait rarement ce genre de festin, il en avait presque oublié la sensation d'un ventre plein.

Le jeune homme sentait la fatigue pointer le bout de son nez, et il préféra remonter dans sa chambre pour ne pas risquer de s'endormir à table. Il remonta péniblement les escaliers et traîna des pieds jusqu'à sa chambre, dans laquelle il s'enferma.

« Pfiou, ça fait des années que j'ai pas mangé autant, mon bide va exploser, lança-t-il à l'attention de Plagg en refermant la porte derrière lui. C'était trop bon !

- Le nouveau chef que j'ai engagé fait bien son travail, alors ? »

Le sang d'Adrien se glaça. Ce n'était pas la voix de Plagg, même si elle était tout aussi familière.

Son père était debout près de la fenêtre et observait l'extérieur. Il se retourna vers lui avec une expression indéchiffrable. Adrien remarqua qu'il tenait un dossier dans ses mains.

« Je... Oui, balbutia-t-il. C'était super bon. Nathalie a mangé avec moi et elle a bien aimé aussi. Par contre, je pense que j'ai assez jusqu'à demain, les portions étaient grandes. »

Son père lui sourit mais son sourire n'atteignait pas vraiment ses yeux. Adrien se doutait qu'il n'était pas venu seulement pour lui demander s'il avait bien mangé. Ses doigts se mirent à trembler.

Gabriel Agreste s'avança alors vers lui d'un pas qui lui parut beaucoup trop lent, comme s'il voulait savourer la terreur dans laquelle il le plongeait. L'instinct de survie criait à Adrien de prendre la fuite, ou du moins de se couvrir le visage pour se protéger, mais il était tétanisé.

Il n'y avait personne pour l'aider : Nathalie était ailleurs dans la maison et Plagg était caché dans la pièce, impuissant. Il était seul face à son père.

Lorsqu'il ne fut plus qu'à un pas de lui, il s'arrêta, et après une brève période d'hésitation, lui tendit le dossier qu'il tenait. Adrien s'attendait à ce qu'il le soulève d'un coup pour le frapper avec.

« J'ai trouvé ce que tu cherchais. C'était dans mon ancien atelier. Tu aurais simplement pu me demander. »

Le blond leva les yeux vers son père. À sa grande surprise, il n'y discerna que très peu de colère, juste une pointe d'impatience. Les mains encore tremblantes, il attrapa le dossier et l'ouvrit, découvrant alors des partitions jaunies et écornées. Celles avec lesquelles sa mère lui avait appris à jouer.

« Je... voulais pas vous déranger, c'était juste une envie sur le moment, rien de très important, alors je me disais que ça valait pas la peine de demander... »

Encore choqué par la tournure qu'avaient pris les événements, il avait de la peine à trouver ses mots. Il s'étonnait lui-même d'être encore capable de perpétuer son mensonge.

Gabriel Agreste posa une main sur son épaule et le regarda droit dans les yeux avec une expression solennelle.

« C'est à cause de demain ? » demanda-t-il d'une voix solennelle.

Que voulait-il dire par là ? Adrien ne comprit pas tout de suite. Il voyait rarement autant de tristesse dans les iris de son père. Sauf quand il parlait d'elle...

« Oui, répondit-il en baissant les yeux, dit-il enfin lorsqu'il comprit. Demain, ça va faire quatre ans... »

Il sentit alors deux bras puissants se refermer sur lui. Sous l'effet de la surprise, il lâcha le dossier, qui s'écrasa sur leurs pieds. Par réflexe, il passa les bras autour des épaules de son père, mais il mit quelques secondes à comprendre ce qui lui arrivait vraiment.

Son paternel lui faisait un câlin. Le premier depuis plusieurs mois.

Adrien n'y croyait pas. Gabriel Agreste n'agissait jamais comme ça. C'était sûrement un rêve né d'un manque d'affection. Il n'y avait pas d'autre explication.

Et pourtant, il resserra un peu plus son étreinte. Même s'il s'agissait d'un rêve, il avait envie d'en profiter autant que possible. Il ferma les yeux, et huma à plein nez le mélange d'odeur de lessive et d'eau de Cologne qui caractérisait son père. Une odeur familière et rassurante.

« Ne t'inquiète pas, Adrien, elle va revenir un jour, et on sera à nouveau une famille, » murmura son père d'une voix étouffée.

Le blond hocha la tête et inspira profondément. Il sentait des larmes perler au coin de ses yeux et cherchait à les retenir, car il savait qu'il ne pourrait arrêter le flot s'il les laissait couler.

« Elle me manque vraiment, croassa-t-il d'une voix rauque.

- À moi aussi, lui répondit Gabriel Agreste, à moi aussi... »

Ils restèrent ainsi enlacés pendant un moment encore, et ce fut son père qui rompit leur étreinte. Il se pencha pour ramasser les partitions et les tendit encore une fois à Adrien.

« La prochaine fois, demande-moi si tu cherches quelque chose. Ça t'évitera de fouiller et de faire du désordre inutilement, » lui rappela-t-il avec sévérité mais bienveillance.

Adrien acquiesça. Il se sentait maintenant coupable d'avoir menti à son père, comme ce dernier se montrait plus compréhensif que prévu. Il hésitait à lui dire la vérité, à lui avouer que ce n'étaient pas les partitions qu'il cherchait, mais les journaux de sa mère, peut-être même à lui dévoiler une partie de l'enquête qu'il avait menée.

Néanmoins, il se ravisa. Ce n'était pas parce que son père s'était montré tolérant une fois qu'il réagirait de la même manière par la suite.

« Bien, reprit Gabriel Agreste. Je dois y aller, le travail n'attend pas. J'ai cru comprendre que tu n'aurais pas faim ce soir, mais je te propose que nous dînions ensemble demain, après ton cours d'escrime. »

Le moment d'émotion était passé. Il avait repris son attitude détachée et professionnelle. Sa proposition n'en était pas vraiment une, car Adrien ne pouvait la refuser. Pourtant, elle lui fit tout de même chaud au cœur. Son paternel prenait enfin un peu de temps pour lui...

Gabriel Agreste se retourna alors et sortit de la pièce. Lorsqu'il eut refermé la porte derrière lui, Adrien poussa le plus long soupir de soulagement de sa vie.

L'air siffla près de son oreille droite. Une seconde plus tard, Plagg apparut à ses côtés.

« Si ça continue comme ça, je crois que mon cœur va pas tenir. J'ai l'impression que mes émotions font les montagnes russes depuis quelques jours, avoua-t-il en se tournant vers son kwami.

- Profite de faire une sieste, maintenant que tu sais que ton père veut pas t'arracher la tête.

- Bonne idée, mais d'abord... sourit Adrien en s'approchant de sa table de chevet. J'ai de la lecture qui m'attend ! »