Chapitre 8 : Une soirée au StanDArt
Émilie s'arrêta net dans sa course lorsqu'elle arriva en face du bar. Ses poumons allaient exploser, ses jambes menaçaient de la lâcher, son cœur battait à tout rompre. Elle mourait de chaud, mais son corps était parcouru de frissons à cause du vent qui soufflait sur son dos couvert de sueur.
Elle se pencha en avant, prit appui sur ses cuisses, ferma les yeux et inspira longuement. Elle devait se calmer aussi vite que possible si elle ne voulait pas être encore plus en retard. Bien sûr, rien ne l'empêchait d'entrer tout de suite, mais elle n'osait même pas imaginer quelle impression elle donnerait en arrivant décoiffée, transpirante, essoufflée et en retard au vernissage d'une de ses bonnes amies.
Les picotements sur ses joues et son nez s'estompèrent après quelques secondes, et elle réussit enfin à prendre une inspiration sans avoir l'impression que ses poumons brûlaient. Elle se redressa et consulta sa montre.
20 h 53.
Elle avait presque une heure et demie de retard. L'accueil et la présentation principale étaient sûrement terminés depuis longtemps. Si Alison avait remarqué son absence, elle allait la tuer. Sans parler de Gabriel, qui avait sûrement dû partir après une heure en croyant qu'elle lui avait posé un lapin...
Si seulement il savait qu'il était partiellement la cause de ce retard...
Émilie n'était pas le genre de jeune femme à passer des heures dans sa salle de bain avant de sortir de chez elle : un coup de brosse dans les cheveux, un peu de mascara et de baume à lèvres, un brossage des dents express et elle était prête à aller affronter le monde. Elle mettait à peine plus de temps pour s'habiller, puisqu'elle avait composé sa garde-robe de manière à ce que toutes les pièces soient faciles à assortir.
Et pourtant, ce soir-là, elle avait décidé de faire un effort, en accentuant son regard avec un peu d'eye-liner et sa bouche avec du rouge à lèvres. Peu habituée à se maquiller autant et privée des conseils avisés de Patricia, elle s'y était prise au moins dix fois avant de trouver un look qui la satisfaisait. Ses paupières étaient d'ailleurs encore un peu rouges à force d'avoir été démaquillées...
Elle avait ensuite enfilé une petite robe noire à dos nu qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de mettre. L'habit était assez formel pour convenir à un vernissage mais suffisamment décontracté pour la partie festive et dansante qui allait suivre.
Lorsqu'elle s'était rendue compte qu'elle était en retard et risquait de louper son bus, la jeune femme avait renoncé à ses talons et avait mis une paire de Converse orange avec lesquelles elle pouvait courir. Ce choix avait au final été inutile, car au moment où elle avait claqué la porte de l'immeuble derrière elle, elle avait vu son bus lui passer sous le nez...
Après avoir regardé autour d'elle et s'être assurée que la rue était déserte, Émilie se cacha entre deux voitures, posa son sac par terre et en sortit son miroir de poche pour constater l'étendue des dégâts : son visage était tout rouge, des cernes noires s'étaient formées sous ses yeux, des mèches de cheveux s'étaient collées sur son front en sueur. Elle sortit alors un paquet de mouchoirs et s'empressa de se débarbouiller de son mieux.
Il faisait déjà nuit et l'éclairage dans la rue n'était pas des meilleurs, mais elle réussit à redonner à son visage l'apparence qu'il avait quand elle était sortie de sa salle de bain. Quelques coups de doigts suffirent à remettre ses cheveux en ordre et, après avoir vérifié une dernière fois qu'il n'y avait personne dans la rue, elle s'essuya la nuque, les aisselles et le dos avec les mouchoirs qui lui restaient, avant de les fourrer dans son sac avec le miroir.
Les vitres des voitures lui renvoyèrent l'image d'une jeune femme blonde parée à faire la fête toute la nuit. Elle se regarda dedans encore une fois, repoussa une mèche derrière son oreille et se sourit. Puis elle traversa la route d'un pas décidé, le regard levé vers l'enseigne du « StanDArt ».
L'établissement, jadis une pharmacie, était devenu le lieu de rencontre de toute la jeunesse alternative et artistique parisienne. Depuis dix ans, il accueillait dans ses 80 m2 toutes sortes d'expositions et de performances artistiques : le patron mettait un point d'honneur à collaborer avec des étudiants ou des jeunes diplômés d'écoles d'art pour leur permettre d'exposer leurs premières créations sans se ruiner.
Le bar en lui-même n'était pas en reste : les prix étaient bas, les boissons correctes, la musique bonne, l'ambiance toujours au rendez-vous. C'était un des bars préférés d'Émilie, qui le fréquentait régulièrement depuis une année ou deux, pour assister à un spectacle, découvrir une exposition ou simplement boire un verre avec des amis.
La jeune femme grimpa les quelques marches qui la séparaient de l'entrée et tira la lourde porte. Elle fut tout de suite assaillie par le bourdonnement de mille conversations et une forte odeur de tabac, si caractéristique du StanDArt. On s'y habituait vite après quelques minutes à l'intérieur, mais l'entrée était toujours difficile, surtout pour les non-fumeurs, comme Émilie. Elle plissa le nez et serra les lèvres avant d'entrer dans le bar.
La partie festive de la soirée avait déjà commencé, à en juger l'ambiance générale. La salle était pleine à craquer. Quelques invités attendaient patiemment leur tour au bar, derrière lequel deux barmen tiraient des bières, versaient des verres de vins ou décapsulaient des bouteilles. D'autres personnes s'étaient installées sur les divans et les fauteuils noirs qui longeaient les murs et discutaient entre elles en sirotant leurs boissons. Les tables et les chaises qui se trouvaient d'ordinaire au milieu du bar avaient disparu, sans doute pour laisser place à une piste de danse. Deux groupes de filles s'y trémoussaient déjà, alors que la musique diffusée par les hauts-parleurs ne s'y prêtait pas particulièrement : ce n'était qu'un enchaînement de morceaux pop génériques, destiné à créer une ambiance de fond en attendant l'arrivée du DJ.
Émilie remarqua alors que presque tout le monde avait une flûte de champagne à la main. Ce choix l'intrigua, car même si le bar avait cet alcool sur sa carte, ce n'était pas la boisson de prédilection de sa clientèle.
« Milou ! Te voilà enfin ! » fit alors une voix juste à sa gauche.
Elle se retourna et découvrit Thomas, un des employés du bar, accoudé contre une table haute, juste à côté des porte-manteaux, inutilisés en cette saison. Il avait devant lui des feuilles et des petits coupons verts numérotés, et tapotait la table avec son stylo, dans un cliquetis frénétique.
Émilie lui sourit timidement, penaude.
« Désolée, je suis en retard, j'ai eu des... imprévus en route. J'ai tout loupé, c'est ça ?
- C'est le cas de le dire... Là, Alison est en train de ranger ses affaires, et le DJ va pas tarder.
- Alison va me tuer, c'est sûr... »
Thomas posa une main rassurante sur son épaule. Émilie leva les yeux vers lui. À côté de lui, elle se sentait toute petite : avec son physique d'armoire à glace, ses bras tatoués et sa barbe fournie, il faisait le videur parfait les soirs de grande affluence. Il suffisait pourtant de lui parler quelques fois pour se rendre compte que sous ses apparences de grizzly se cachait un véritable nounours. Il connaissait bien Émilie, qui le considérait comme son grand frère.
« Si ça peut te rassurer, y'a tellement de monde qu'elle a peut-être pas remarqué que t'étais pas dans la foule. Si tu vas vers elle maintenant, elle va penser que t'étais là depuis le début.
- Tu penses que ça passera ?
- Pour Alison oui, mais y'avait aussi Pat' qui te cherchait... Et un autre gars, qui m'a dit que tu l'avais invité. Assez grand, avec des lunettes. »
La main d'Émilie se crispa autour de la sangle de son sac à main.
« Gabriel ? Il est encore là ?
- Je l'ai pas vu sortir en tout cas. Il est arrivé avec dix ans d'avance, je venais d'ouvrir, alors je lui ai offert une bière. Il était pas très bavard... »
La jeune femme se sentit à la fois soulagée et coupable : soulagée de savoir qu'il était toujours là, coupable de l'avoir laissé seul parmi des inconnus, avec lesquels il n'était jamais à l'aise.
« Si c'est pas indiscret, c'est qui en fait ? reprit Thomas en lui lâchant l'épaule.
- C'est un... ami. Il... il est fan de peinture, balbutia Émilie, prise au dépourvu par la question.
- Un ami, hein ? »
La voix du géant était devenue taquine, son expression espiègle. Émilie sentit ses joues s'enflammer. Elle savait que nier ou protester ne lui servirait à rien : au contraire, ça ne ferait qu'éveiller la curiosité de son interlocuteur. Elle choisit donc de rester muette et de continuer à lui sourire innocemment... tout en élaborant un plan pour tuer Patricia : elle soupçonnait son amie d'avoir raconté à qui voulait l'entendre ses folles théories sur le couple « Gribouille-Milou ».
Heureusement, Thomas n'insista pas. Il arracha deux coupons verts de son calepin et les lui tendit.
« Tiens, c'est pour le champagne. Un verre par personne, parce qu'on en a pas énormément en stock, mais comme t'es la chouchou du personnel... » fit-il avec un clin d'œil.
Les joues toujours rose, elle le remercia chaleureusement et prit les deux tickets. Puis, après lui avoir promis de revenir lui parler pendant la soirée, elle partit affronter la foule, à la recherche de Gabriel.
De nombreux visages lui étaient familiers. À plusieurs reprises, elle échangea un sourire ou une brève salutation avec des étudiants qu'elle connaissait plus ou moins : certains fréquentaient ou avaient fréquenté les mêmes écoles qu'elle, d'autres venaient régulièrement au « StanDArt », d'autres encore étaient des amis de ses amis.
Si les circonstances avaient été différentes, elle se serait volontiers arrêtée pour discuter avec certains d'entre eux, mais retrouver Gabriel était à ce moment-là sa priorité.
Émilie ne le voyait nulle-part dans la foule, et déduisit qu'il était probablement dans l'autre salle : s'il avait été là, elle l'aurait vu, grand comme il était...
Le « StanDArt » était séparé en deux espaces : l'espace bar, dans lequel elle se trouvait à ce moment-là, et l'espace exposition (jadis la réserve de la pharmacie), dans lequel se déroulaient les spectacles de danse, les scènes de théâtre ou les expositions de tableaux, de dessins ou de graffitis. Spacieuse et polyvalente, cette seconde salle se prêtait bien à toutes les performances artistiques possibles et imaginables. C'était sans doute là qu'Alison avait présenté ses œuvres.
Émilie dut jouer des coudes pour se frayer un chemin jusqu'à l'autre bout du bar, à cause de toutes les allées et venues, qui rappelaient les courants tumultueux d'une mer agitée : les gens allaient commander des bières au bar, cherchaient à rejoindre leurs amis ou voulaient s'absenter quelques minutes aux toilettes. Sans parler des danseurs au milieu de la salle, dont les mouvements étaient imprévisibles... Elle n'aimait pas user de la violence, mais elle s'était vite rendue compte que ce n'étaient pas les « Pardon, désolée, excusez-moi » qui l'aideraient à avancer...
Enfin, après avoir soigneusement contourné un homme qui portait trois choppes dans chaque main, une femme qui tenait une cigarette en agitant les bras dans tous les sens et un couple qui testait des pirouettes qu'aucun des deux ne maîtrisait, elle atteignit enfin le bord de la petite scène à l'autre bout de la salle, située là où jadis devait se trouver le comptoir de la pharmacie. Le DJ venait d'arriver et était penché au-dessus de l'immense valise dans laquelle il avait rangé tout son matériel. Elle l'avait déjà vu durant d'autres événements, mais ne se souvenait pas de son nom.
La porte pour accéder à l'autre espace permettait le passage simultané de deux personnes uniquement : à l'origine, elle n'était utilisée que par le personnel de la pharmacie qui circulait entre le comptoir et l'arrière-boutique. Depuis l'ouverture du « StanDArt » dix ans plus tôt, le patron promettait d'élargir le passage à chaque fois que quelqu'un s'en plaignait, mais ses promesses se terminaient toujours par « le mois prochain, quand j'aurai un peu d'argent de côté, là je suis à sec ».
Un groupe se tenait juste devant la porte et discutait avec entrain d'un sujet quelconque. Passablement exaspérée par le parcours du combattant qu'elle avait dû faire pour arriver jusque-là, Émilie avait envie de leur dire en termes peu délicats de se décaler pour la laisser passer. Mais au moment où elle s'apprêtait à tapoter l'épaule d'une des femmes qui lui tournait le dos, elle repéra Patricia, un verre de champagne à la main, qui suivait les conversations au sein du groupe.
Leurs regards se croisèrent. Le visage de sa meilleure amie s'illumina.
« Milooouuu ! T'étais où ? »
La métisse se précipita vers elle, l'attrapa par le bras et la tira sur le côté, à l'écart du groupe. Sans même regarder par terre, Émilie devina qu'elle avait mis ses bottes à talons : avec ses dix centimètres de plus, elle la dépassait à présent d'une demie-tête !
« T'as tout loupé, comment ça...
- Je sais, je sais, j'ai pas fait exprès... Je voulais être à l'heure, mais j'ai mis plus de temps que prévu à me préparer...
- Je vois ça. »
Patricia se lécha le pouce et le passa sous l'œil d'Émilie, là où le mascara avait coulé. Puis elle recula d'un pas et l'examina de la tête aux pieds.
« Une vraie bombe, encore plus que d'habitude, commenta-t-elle avec un clin d'œil. Tu cherches à impressionner quelqu'un ? »
Comme avec Thomas, Émilie renonça à se défendre pour ne pas éveiller les soupçons, mais ses joues la trahirent.
Patricia éclata de rire.
« Je l'ai vu juste avant, il est dans l'autre salle. C'est chouette que tu l'aies invité. Comme ça, je pourrai assister à votre premier rencard en direct.
- C'est pas un rencard, je l'ai juste invité pour... »
L'arrivée d'un homme du groupe aux côtés de Patricia l'empêcha de terminer sa phrase. Le grand brun passa un bras autour de la taille de la jeune métisse et posa la tête sur son épaule, en fixant Émilie d'un air intrigué. Cette dernière comprit tout de suite de qui il s'agissait.
Sa diversion était bienvenue : sa meilleure amie ne la taquinerait pas sur sa vie amoureuse tant que « potentiel petit ami n° 54 » se trouvait dans les parages.
Après de brèves présentations et quelques banalités, Émilie prit congé des deux tourtereaux, sous prétexte qu'on l'attendait à côté. Après avoir promis de repasser vers eux plus tard dans la soirée, elle se fraya un chemin jusqu'à la porte et passa enfin dans l'autre salle.
Même s'il s'agissait du même établissement, l'ambiance dans l'espace exposition était totalement différente : la salle était vide, à l'exception de l'estrade centrale et des peintures accrochées aux murs, éclairées par des projecteurs. Quelques personnes étaient debout devant ces œuvres et les observaient attentivement, chuchotant parfois des commentaires à leurs voisins. Émilie n'entendait rien de ce qu'ils disaient, car la musique et les conversations du bar couvraient leurs paroles.
Alison était accroupie au bord de la scène centrale et discutait avec deux invités. Elle avait à côté d'elle trois énormes cabas, dont Émilie ne parvenait pas à deviner le contenu. Elle savait que son amie avait prévu une mise en scène pour montrer comment lui était venue l'idée du thème de sa première exposition : les masques.
Cinq grandes toiles et dix tableaux plus petits étaient apposés sur tous les murs. Tous représentaient des personnages masqués à différentes époques et dans différents contextes : princesse vénitienne, médecin de peste, chaman iroquois, super-héroïne new-yorkaise... Les tableaux étaient tous très différents, mais mettaient en valeur le regard des héros représentés.
Émilie avait déjà vu une partie des œuvres à différents stades d'avancement, mais se retrouver au centre de la collection ne la laissa pas indifférente. Elle avait l'impression que ces personnages la fixaient avec curiosité, et qu'elle pouvait lire leurs pensées et leurs émotions quand elle croisait leurs regards.
Ils étaient hypnotisants, si hypnotisants que, l'espace d'un instant, elle en oublia les raisons pour lesquelles elle était venue.
Un frisson lui parcourut l'échine. Elle baissa les yeux et secoua la tête, rompant le charme, et reporta son attention sur les personnes (bien réelles, elles) qui se trouvaient autour d'elle. De là où elle était, elle ne voyait toujours pas Gabriel.
À côté de la porte, une jeune femme était installée à une table sur laquelle étaient disposées des flûtes de champagne. Émilie se souvint alors qu'elle tenait toujours les deux coupons verts dans la main. Elle s'approcha d'elle et lui en tendit un.
« Champagne ou prosecco ? On a les deux sortes, je peux même vous faire goûter un peu. »
Comme elle ne s'y connaissait pas vraiment, Émilie prit un verre de champagne, en contempla les bulles et la couleur, huma son parfum avant d'y tremper les lèvres. Elle avait vu des connaisseurs faire pareil avec du vin, mais elle ignorait s'il fallait le faire aussi avec d'autres boissons alcoolisées. Ne décelant rien de particulier dans le champagne (il avait le goût du champagne, c'était sa seule certitude), elle remercia la sommelière et s'éloigna avant que celle-ci ne lui commence à lui poser des questions.
La scène centrale lui dissimulait presque la moitié de la salle. Son verre à la main, elle la contourna, à la recherche de celui qu'elle avait invité.
C'est alors qu'elle le vit, debout devant le tableau d'un acteur kabuki. Les yeux rivés sur la toile, il écoutait d'un air gêné l'homme à côté de lui, qui parlait d'un air sérieux en gesticulant.
Émilie sentit ses entrailles se serrer lorsqu'elle reconnut ce dernier.
Gabriel était tombé entre les griffes de Stan.
Stanislas Vidor, précurseur d'un genre nouveau sur la scène parisienne, artiste incompris aux idées inédites, créateur hors normes et hors pairs. Du moins, c'était ainsi qu'il aimait se définir, et il le répétait ad nauseam dès qu'il en avait l'occasion. Il fréquentait une prestigieuse école d'art, mais tout le monde savait que son talent (qui était plutôt une absence de talent) n'y était pour rien : son père, PDG d'une grande entreprise, était le principal sponsor de l'établissement.
Émilie l'avait déjà croisé à d'autres vernissages : cet « artiste incompris » participait à tous les événements culturels de la ville, non pas pour féliciter les créateurs ou élargir ses horizons artistiques, mais pour commenter et critiquer les moindres détails, et expliquer comment lui aurait fait s'il était à la place de l'artiste, et ce même s'il s'agissait de domaines qu'il ne connaissait pas, comme la sculpture ou le stylisme. Lui-même n'avait exposé ses dessins qu'une fois, et de ce qu'Émilie avait entendu, l'exposition avait fait un flop.
Tous ceux qui évoluaient dans le milieu artistique parisien avaient appris à l'éviter : à chaque fois qu'il approchait quelqu'un, ce dernier faisait semblant de ne pas le voir, s'immisçait dans la conversation la plus proche ou trouvait un prétexte pour partir aussi vite que possible, sans même chercher à rester poli, car dès que Stanislas trouvait un interlocuteur un tant soit peu ouvert, il ne le lâchait plus de la soirée.
Faute de le connaître, Gabriel était tombé droit dans son piège. Émilie reconnaissait le malaise dont il était pris, celui de quelqu'un qui veut désespérément quitter la conversation mais qui n'ose pas le faire de peur de vexer son interlocuteur.
Elle devait à tout prix le sauver.
Après avoir ajusté son sac sur son épaule, bu une gorgée de champagne et fait quelques grimaces discrètes pour détendre les traits de son visage, elle se précipita vers eux d'un air affolé.
« Gab' ! T'es là ! Faut vite que tu viennes, on doit aller chercher la voiture d'Alison ! »
Les deux hommes se retournèrent vers elle, surpris. Elle s'arrêta droit devant eux en faisant semblant d'être essoufflée, et posa une main sur l'épaule de Gabriel.
« Salut Stan, désolée de venir vous interrompre dans votre discussion, mais... Gab', Faut qu'on se dépêche, elle m'a dit avant qu'elle voulait qu'on charge toutes ses affaires aussi vite que possible, pour pas perdre de temps ! » fit-elle, tout en priant que Gabriel lise le véritable message dans ses yeux : « Je t'offre une échappatoire, joue le jeu, s'il-te-plaît. »
Le regard de Gabriel s'illumina. Émilie retint un soupir de soulagement. Il avait compris.
Au même moment, elle sentit une main se poser sur son épaule. Elle frissonna. Comme dans une scène au ralenti, elle se tourna vers Stan, avec un sourire si crispé et forcé qu'il lui faisait presque mal aux zygomatiques.
« Émilie, quel plaisir de te voir ! Ça faisait longtemps ! »
Elle avait presque oublié l'autre raison pour laquelle elle avait de la peine à le supporter...
Sans la lâcher, Stan se pencha vers elle pour lui faire la bise. Émilie fit de son mieux pour que leurs joues ne fassent que s'effleurer et réprima une grimace quand elle sentit son souffle au niveau de son oreille. Elle se sentait un peu paranoïaque de penser ça, mais elle avait l'impression qu'il cherchait toujours à prolonger le moindre contact physique qu'il avait avec elle.
« Tu viens plus au Café du Lys ? On se croisait souvent là-bas, mais je t'y ai plus vue depuis des semaines... ajouta-t-il en se redressant.
- Oh, tu sais, j'ai beaucoup de travail ces derniers temps, entre les cours, les répétitions, le boulot... J'ai plus vraiment le temps de sortir comme avant, » fit-elle vaguement.
Elle ne pouvait pas lui dire qu'il était la raison pour laquelle elle ne mettait plus les pieds dans ce café.
« C'est dommage... Mais tu auras un peu plus de temps cet été ? On pourrait aller boire un verre ensemble. »
Les doigts se serrèrent encore un peu plus sur son épaule, comme les serres d'un rapace. L'instinct d'Émilie lui criait de fuir, mais ses bonnes manières l'en empêchaient. Pour ne pas avoir à répondre, elle amena son verre à ses lèvres, son sourire plus crispé que jamais.
Heureusement, Gabriel vint à la rescousse. Il s'interposa discrètement entre eux, tourné vers Émilie. Elle recula d'un pas pour lui laisser plus de place, et Stan la lâcha enfin.
« Faut vraiment qu'on bouge, la voiture doit être prête avant qu'Alison sorte. On reviendra après de toute façon, ajouta-t-il en regardant brièvement Stanislas.
- Oui, on va revenir vite. À tout de suite, Stan ! » compléta-t-elle, avec un sourire sincère cette fois-ci, soulagée d'avoir trouvé une échappatoire.
Elle attrapa Gabriel par la main et partit en direction de la porte, l'entraînant avec elle dans sa fuite.
La main de Gabriel se serra autour de la sienne, enveloppant ses doigts dans une chaleur apaisante et agréable. Émilie n'avait plus envie de la lâcher.
Ils passèrent la porte et se retrouvèrent dans le bar. Les sens d'Émilie furent tous assaillis en même temps, comme si elle avait sorti la tête de l'eau : la musique des hauts-parleurs, la fumée des cigarettes, la foule qui s'agitait dans tous les sens... En quelques pas, ils s'étaient retrouvés au milieu du chaos. Ses mains se crispèrent autour de son verre.
Gabriel s'arrêta derrière elle. Elle se tourna vers lui. Ses lèvres bougèrent, mais elle n'entendit rien de ce qu'il disait.
« Attends, y'a des canapés sur les côtés, ce sera plus confortable et je pourrai t'entendre, » articula-t-elle en espérant qu'il comprenne au moins la moitié de ses paroles.
Il hocha la tête, avant de pointer son index en direction de l'entrée. Elle acquiesça : s'ils avaient de la chance, ils trouveraient un canapé libre près de la porte, là où la musique était la moins forte.
Gabriel serra alors sa main autour de la sienne et l'entraîna à sa suite dans la foule. Il s'y fraya un chemin avec une aisance qu'Émilie lui enviait : comme il dépassait tout le monde d'une bonne tête, les gens s'écartaient naturellement sur son passage, sans même qu'il ait besoin de les pousser. Si seulement il avait été avec elle quand elle était arrivée...
Leur traversée ne dura que quelques secondes, et ils se retrouvèrent devant la baie vitrée qui jouxtait la porte d'entrée. Trois canapés, disposés en « U » autour d'une table basse, s'étaient transformés en vestiaire, vu les nombreux sacs, vestes, casques et foulards qui s'y entassaient. Émilie lâcha la main de Gabriel, posa son verre à moitié vide sur la table et s'empressa de leur dégager deux places sur le canapé qui faisait face à la salle, en poussant les affaires sur le côté ou en les déplaçant sur les autres sièges. Devant l'air interloqué de Gabriel, elle haussa les épaules :
« Je pense pas que ça va gêner si on déplace tout ça pour s'asseoir. Et si quelqu'un voulait vraiment pas qu'on touche à ses affaires, il aurait pu les mettre au vestiaire, y'a des casiers à côté des toilettes. »
Elle posa son sac au pied de la table et s'assit. Voyant que Gabriel n'avait pas bougé, elle tapota la place à côté d'elle avec un air encourageant. Après une seconde d'hésitation, il contourna la table et s'installa à ses côtés.
Leur mensonge pour échapper à Stan les avait rapprochés : Émilie sentait qu'une sorte de complicité était apparue entre eux. Gabriel paraissait plus détendu que lorsqu'elle avait parlé avec lui la première fois, et elle-même ne ressentait rien de la gêne qu'elle avait appréhendé.
« Désolée d'être en retard... et désolée que vous... que tu sois tombé sur Stan. Quand on le connaît, on apprend à l'éviter, mais il a appris à repérer les nouveaux pour être sûr d'être écouté... »
Revenir au vouvoiement alors qu'elle l'avait tutoyé quelques secondes plus tôt sonnait faux. Maintenant qu'un semblant de lien s'était créé entre eux, elle ne voulait pas le briser en lui parlant avec trop de politesse et de distance.
Il lui sourit et passa une main dans ses cheveux châtain. Coupés courts, ils paraissaient impossibles à ébouriffer : ses mèches reprirent exactement la même place lorsqu'il reposa sa main sur ses genoux. L'imagination d'Émilie vint à se demander quelle était leur texture et leur odeur, mais elle chassa ces pensées aussi vite que possible.
« C'est rien, ça peut arriver à tout le monde, t'en fais pas... Et pour Stan, c'était plutôt... divertissant, de parler avec lui. Ou de l'écouter parler, pour être précis.
- Ah oui ? Qu'est-ce qu'il t'a raconté ?
- Je suis trop sobre et j'ai trop soif pour faire une bonne imitation. Il me faut à boire avant. Tu recommandes quoi ici ? »
Il se pencha sur la table pour attraper la carte des boissons, l'ouvrit et la tint entre eux pour qu'Émilie pût lire aussi.
Trois coins de la carte étaient écornés, le quatrième était même déchiré. Plusieurs boissons avaient été tracées ou annotées, mais l'écriture était presque indéchiffrable. Par endroits, les prix avaient été modifiés ou reliés à d'autres boissons avec des flèches. Le pense-bête sur lequel figurait habituellement l'offre du mois avait était arraché, il n'en restait plus qu'un coin jaune pétant.
Émilie se pencha dans l'espoir de déchiffrer plus facilement ce charabia. Elle sentit alors son parfum : discret et musqué, c'était une véritable bouffée d'air frais, au milieu des miasmes de tabac, d'alcool et de sueur qui baignaient le « StanDArt ». Un frisson lui parcourut le dos. Elle avait envie de s'approcher pour inspirer son odeur à pleins poumons. Mais à nouveau, elle chassa cette pensée : elle devait rester stoïque et concentrée si elle voulait faire une bonne impression sur lui.
« Alors... Je bois pas beaucoup en général, alors je suis pas la meilleure personne à qui demander... Je prends toujours de la bière, c'est une valeur sûre ici, et leurs vins sont bons aussi, d'après ce qu'on m'a dit, même si c'est rarement des grands crus. »
Elle se souvint alors du coupon qui lui restait.
« Si tu veux du champagne gratuit, j'ai un coupon pour un verre, aussi. Ils donnent le champagne dans la salle d'expo, mais je suis sûre que tu peux aussi l'utiliser au bar.
- Je vais plutôt me laisser tenter par du vin blanc. Et toi ?
- Une blanche, petite, mais attends, je te passe les sous... »
Émilie se pencha au-dessus de son sac, à la recherche de son porte-monnaie. Lorsqu'elle se releva, il n'était plus à côté d'elle. Après trois secondes de panique, elle le repéra de l'autre côté de la table.
« Je t'invite, t'inquiète, » articula-t-il avant de disparaître dans la foule, sans laisser à Émilie le temps de protester.
Elle se retrouva alors toute seule sur le canapé. Une partie d'elle avait envie de le suivre et d'insister pour payer sa part, mais elle y renonça à l'idée de devoir affronter la foule une nouvelle fois. Elle paierait la prochaine tournée...
La jeune femme décroisa les jambes et se renversa dans son siège, profitant des quelques minutes de solitude qui lui étaient accordées pour adopter une position moins élégante mais plus confortable. Pourtant, elle ne réussit pas à se détendre : toute seule au milieu d'un bar bondé, elle se sentait vulnérable, comme si des dizaines d'yeux étaient braqués sur elle, épiant ses moindres faits et gestes.
Personne n'avait l'air de faire attention à elle, et pourtant, elle avait l'impression que tout le monde la regardait et se demandait pourquoi elle était toute seule dans son coin. Ce n'était que de la paranoïa, elle le savait, mais son malaise n'en disparaissait pas pour autant.
Pour paraître plus occupée, elle prit son verre et sirota encore un peu de champagne, les yeux perdus dans la foule. Les bulles lui montaient à la tête, les premiers effets de l'alcool n'allaient pas tarder. C'était peut-être mieux ainsi : elle parviendrait peut-être à se détendre et serait moins timide au retour de Gabriel.
Soudain, elle reconnut une silhouette familière qui se frayait un chemin jusqu'à elle : Patricia, seule cette fois-ci, avec deux shots dans les mains. Son sourire n'augurait rien de bon.
Émilie finit cul sec sa flûte de champagne, la reposa sur la table et se redressa, appréhensive. Un des verres que tenait son amie était sûrement pour elle, et la métisse n'était pas du genre à accepter qu'on lui dise non.
« Milou, j'ai quelque chose pour nous, chantonna-t-elle. Un peu de courage, ça va pas faire de mal, on en a toutes les deux besoin. »
Elle s'assit sur la table basse et posa les deux verres entre elles.
« Toi, avoir besoin de courage ? Je croyais que ça se passait bien de ton côté, » demanda Émilie avec un étonnement exagéré. Si Patricia mordait à l'hameçon et commençait à parler d'elle, elle oublierait peut-être ses questions gênantes sur son « rencard » avec Gabriel.
La métisse leva les yeux au ciel.
« Y'a son ex qui est arrivée, il la lâche pas des yeux, alors je crois que c'est mort. C'est comme si j'existais plus... Je tombe jamais sur des gars corrects, je dois avoir un problème... » soupira-t-elle avec amertume.
Émilie posa une main rassurante sur sa cuisse.
« Laisse-le tomber, Pat'... S'il a pas tourné la page avec son ex, il peut pas t'apprécier à ta juste valeur. Ça serait du gâchis que tu finisses avec lui. »
Patricia n'avait pas l'air convaincue. Ses épaules s'affaissèrent encore un peu plus. Émilie prit un des verres qu'elle avait amené et le lui tendit.
« Pat', te prends pas la tête pour ça. Bois un peu, parle à d'autres gens, profite de la soirée, et tu verras que demain matin, tu seras contente d'être rentrée toute seule parce que tu auras ton lit rien que pour toi, sans un mec qui ronfle et qui transpire comme un porc. Alors arrête de penser à lui et pense à toi, rien qu'à toi. »
Après quelques secondes, sa moue se transforma en sourire. Elle prit le shot qu'elle lui tendait.
« Milou, y'en a vraiment pas deux comme toi... J'espère que Gribouille se rend compte de la chance qu'il a.
- Arrête de l'appeler comme ça ! protesta Émilie en lui cognant la cuisse, ce qui eut pour seul effet de la faire éclater de rire.
- Vous étiez mignons, en train de traverser la salle en vous tenant la main. Deux amoureux à l'école primaire ! (Émilie leva le bras, prête à lui donner un autre coup.) D'accord, d'accord, j'arrête. »
Elle leva alors son verre, prête à trinquer. Émilie fit de même, humant au passage la liqueur qui s'y trouvait. Son odeur ne lui rappelait rien, et sa couleur était étrange : jaune topaze avec des reflets rosés. Elle grimaça à l'idée d'avaler ce liquide.
« C'est quoi ce truc ? Tu commandes toujours des trucs bizarres.
- Spécialité du barman, il appelle ça le « shot PACMAN ».
- À cause de la couleur ?
- Ouais, et parce que si t'en bois trop, tu vois des fantômes après. Mais t'en fais pas, c'est juste un shot, il va rien t'arriver, ajouta-t-elle lorsqu'Émilie grimaça. Allez, à toi et à ta future vie commune avec ton dessinateur !
- Au vernissage d'Alison, et à notre amitié, » corrigea Émilie, en insistant bien sur chaque mot.
Les deux femmes trinquèrent et vidèrent leurs verres d'une traite. Émilie fut immédiatement prise d'une violente quinte de toux. Sa gorge et son œsophage étaient en feu, et son estomac la brûlait, comme si elle avait avalé de la lave. Des larmes lui montaient aux yeux, ses joues la picotaient, ses narines la démangeaient.
En essayant tant bien que mal de calmer sa toux, elle lança plus qu'elle ne posa son verre sur la table et se pencha au-dessus de son sac, à la fois pour y récupérer des mouchoirs et pour cacher son visage à Patricia. Celle-ci, mis à part une grimace et un long râle, n'avait pas l'air particulièrement affectée. Elle l'entendit même ricaner avant de sentir une main lui tapoter le dos.
« Ça va ? Tu survis ? »
Tâtonnant à l'aveugle pour retrouver son paquet de mouchoirs, elle lui répondit par un grognement. Même si sa toux s'était calmée, ses cordes vocales n'étaient pas encore opérationnelles.
Elle se redressa en s'essuyant les yeux. Patricia la regardait, son éternel sourire aux lèvres, mais ses iris s'étaient teintés d'inquiétude. Peut-être qu'elle se demandait si elle n'était pas allée un peu trop loin ?
« Ça va... croassa Émilie. T'as pas autre chose à boire, pour faire descendre ça ?
- Non, mais je peux aller te chercher un verre d'eau, si tu veux, fit-elle en désignant le bar d'un signe de tête. Ah ben tiens, y'a ton chéri qui revient, je vous laisse ! »
Avant qu'Émilie ne puisse intervenir, elle était déjà partie.
Sa gorge la brûlait toujours autant, elle avait toujours aussi chaud, mais les picotements sur son visage avaient cessé. Elle essuya la sueur sur son visage du revers de la main, en espérant que son maquillage tiendrait le coup.
Gabriel, absent pendant cinq minutes à peine, était en train de revenir vers le coin des canapés, un verre dans chaque main. Tel un nageur dans des eaux tumultueuses, il se frayait un chemin jusqu'à elle. Lorsque leurs regards se croisèrent, il lui sourit. Émilie se redressa et lui fit un signe de main timide, en espérant qu'il n'avait rien vu de son entrevue avec Patricia : s'il lui demandait de quoi elles avaient parlé, elle ne pouvait vraiment pas lui avouer que Patricia avait passé son temps à la taquiner sur leur potentielle relation. Elle serait obligée de mentir, et non seulement elle avait horreur de ça, mais elle le faisait très mal... surtout après avoir bu de l'alcool.
Son corps lui paraissait plus lourd, mais son esprit semblait flotter à quelques centimètres au-dessus de sa tête. La musique lui semblait plus lointaine, mais lorsqu'elle s'éclaircit la gorge, son toussotement l'assourdit presque. Et quand elle voulut ajuster le bas de sa robe sur ses genoux, ses gestes lui parurent maladroits, peu coordonnés et trop lents.
Les signes ne trompaient pas : elle était pompette.
Il fallait absolument que Gabriel ne s'en rende pas compte. Même s'il n'avait fait aucune remarque négative concernant son retard, Émilie était sûre qu'il n'en avait pas eu une bonne impression. Si elle voulait rattraper le coup, il fallait qu'elle reste irréprochable pendant toute la soirée. Elle devrait mettre en œuvre tout son talent de comédienne pour y arriver.
« Désolé, j'ai mis du temps, il y avait beaucoup de monde, fit Gabriel en arrivant vers elle. Ils avaient plus de bière blanche, alors j'ai pris de la blonde, j'espère que c'est bon... Est-ce que ça va ? »
Émilie se raidit. Sa question, posée sur un ton inquiet, l'avait prise au dépourvu.
« Oui oui, pourquoi ? demanda-t-elle d'une voix enrouée.
- T'as l'air un peu... rouge ? Enfin, c'est juste une impression...
- J'ai juste un peu chaud, c'est tout, t'en fais pas. »
Il contourna la table pour s'asseoir à côté d'elle et posa leurs verres devant eux.
« Tu veux sortir un moment ? Je t'accompagne volon...
- Non, non, non, pas besoin. La bière, ça va me rafraîchir ! » fit-elle en saisissant son verre.
S'ils sortaient, il se rendrait compte que sa démarche n'était pas très assurée et se douterait qu'il y avait anguille sous roche...
Elle but rapidement une gorgée de sa bière, soulagée d'avoir enfin quelque chose pour rafraîchir sa gorge en feu. Boire de l'alcool alors qu'elle était déjà un peu ivre n'était pas une très bonne idée, elle s'en rendait compte, mais ce n'étaient pas quelques gorgées de bière qui allaient y changer quelque chose. De plus, elle aurait les idées plus claires lorsqu'elle aurait soulagé les sensations de brûlures...
Elle croisa alors le regard de Gabriel, qui l'observait d'un air intrigué, son verre de vin blanc à la main, prêt à trinquer.
« Oh, désolée, j'étais trop pressée. J'avais vraiment soif, ajouta-t-elle avec un rire nerveux.
- Je vois ça. »
Elle avait envie de se gifler mentalement : une sorte de tension s'était créée entre eux, Gabriel suspectait quelque chose Si elle ne se prenait pas en main rapidement, cette rencontre serait un désastre...
Il leva son verre. Elle l'imita.
« Merci pour l'invitation, commença-t-il. C'est toujours sympa de voir ce que font les autres.
- Merci d'être venu... et encore désolée d'avoir été en retard. C'est pas mon genre, d'habitude.
- C'est vraiment pas grave, ça m'a pas embêté d'attendre. Oublions ça, » ajouta-t-il avec un clin d'œil.
Clin d'œil qui lui fit l'effet d'une décharge électrique. Son cœur s'emballa.
Ils trinquèrent. Gabriel huma le contenu de son verre d'un air concentré avant d'en siroter un peu. Émilie trempa à peine les lèvres dans sa choppe, embarrassée d'avoir oublié une règle de politesse aussi importante. Après l'avoir reposée sur la table, elle se renversa sur le canapé en se tournant légèrement vers lui, avec autant de nonchalance qu'elle pouvait feindre.
« Alors, qu'est-ce qu'il t'a raconté, Stan ? Dis-moi tout. »
Gabriel se redressa, baissa ses lunettes de quelques centimètres et reprit son verre avec une expression arrogante. Il plissa ses narines, comme si respirer le même air que les gens autour de lui l'horripilait au plus haut point. Lorsqu'Émilie pouffa devant sa grimace, il la regarda avec un air si dédaigneux en soulevant les sourcils qu'elle se demanda si Stan n'avait pas temporairement pris possession de son corps.
« Attends, tu oublies quelque chose, remarqua-t-elle en attrapant un béret qui traînait sur l'un des canapés. Il te manque un accessoire essentiel. »
Elle posa le béret sur sa tête et l'ajusta de façon à ce qu'il soit aussi tordu que possible sans tomber, à la manière de Stan. Lorsqu'elle s'était penchée vers lui, elle en avait profité pour humer son parfum à nouveau. Maintenant que l'alcool avait embrumé son esprit, son odeur était devenue encore plus entêtante.
« Voilà, c'est parfait, » commenta-t-elle en reprenant sa place. Si elle restait trop proche de lui, elle avait peur de faire une bêtise...
« Ces tableaux sont impressionnants, certes, commença-t-il d'une voix pompeuse, mais je trouve qu'ils ne font pas honneur au thème du masque. C'est beaucoup trop... terre à terre. Vous voyez ce que je veux dire ? »
Son imitation frôlait la perfection. Émilie se laissa prendre au jeu, même si elle devait lutter pour ne pas éclater de rire.
« Oui, tout à fait.
- Parfait, je vois que vous vous y connaissez, contrairement à la plupart des gens ici... Vous voyez, je trouve que c'est un thème trop subtil pour être traité par des artistes débutants... Si j'étais à la place de l'artiste, j'aurais plutôt travaillé sur les masques intérieurs, ceux que chacun de nous porte en lui, si vous voyez ce que je veux dire. »
Émilie n'arrivait pas à dire si Stan lui avait vraiment dit ça ou s'il exagérait ses propos, mais c'était là toute la magie de son imitation : les pauses excessives entre les phrases, l'usage exagéré du verbe « voir », les regards en coin qu'il lui jetait, à la recherche de complicité... Tout y était.
« Enfin, qui suis-je pour juger ? Chacun peut faire ce qu'il veut, évidemment... Mais je regrette qu'on manque de subtilité dans le domaine... Vous ne trouvez pas ?
- Oh si, je suis d'accord avec vous.
- Merci, je suis ravi de pouvoir parler avec quelqu'un d'aussi éclairé que moi. Post Tenebras Lux, comme auraient dit nos ancêtres romains. D'ailleurs, eux aussi pensaient que l'art n'était pas à la portée de tout le monde... Vous devriez venir à mon atelier un jour, je vous montrerai ce qu'est l'art sous sa forme la plus pure. L'art, le vrai, » ajouta-t-il d'un air dramatique.
Cette fois-ci, Émilie ne put se retenir : elle éclata de rire. À côté d'elle, Gabriel resta stoïque, mais elle voyait les tremblements au coin de ses lèvres : il luttait pour ne pas rire lui aussi.
« Qu'y a-t-il de drôle ? C'est un sujet extrêmement sérieux. Je ne montre pas toujours mon atelier à tout le monde, seulement à ceux qui le méritent... si vous voyez ce que je veux dire, » ajouta-t-il après un court suspens.
À ces huit dernières syllabes, son rire se transforma en fou-rire. Elle mit ses mains devant la bouche et se pencha en avant, dans l'espoir de reprendre son souffle et d'endiguer son hilarité. En vain. Lorsqu'elle laissa échapper un hoquet, Gabriel finit par craquer lui aussi. Son rire était plus discret, comme sa personnalité, et il paraissait surpris de l'effet qu'il avait eu sur elle, mais la jeune femme sentait qu'il était soudain beaucoup plus à l'aise en sa présence. Il n'était visiblement pas habitué à faire rire les gens, et en semblait ravi. C'était adorable.
Émilie mit un moment à se calmer. Ses abdominaux et ses zygomatiques lui faisaient mal à force d'avoir ri, des larmes lui étaient montées aux yeux, sa respiration était saccadée. L'alcool l'avait rendue encore plus sensible à tout type d'humour.
« Pfiou... lâcha-t-elle enfin, après avoir bu une gorgée de bière pour faire passer son hoquet. Il t'a vraiment dit ça ? Je t'ai sauvé juste à temps, alors.
- Si seulement... C'était que le début, je peux continuer. Il m'a parlé pendant en tout cas une demie-heure. Tu es arrivée au moment où il se comparait à Klimt... si tu vois ce que je veux dire, » fit-il en enlevant le béret et en le lançant sur la pile de vêtements d'où Émilie l'avait pris.
Sa dernière phrase faillit relancer son fou-rire, mais elle réussit à se retenir.
« Mon pauvre... Si ça peut te consoler, tu l'imites vraiment bien. Tu pourrais rejoindre notre troupe de théâtre quand tu veux.
- C'est pas la première fois que je rencontre quelqu'un comme lui. Mon école grouille de cas pareils, des artistes persuadés qu'ils vont changer le monde. Je me suis habitué, à force.
- Tu es à l'EnsAD, c'est bien ça ? »
Leur conversation fut soudainement interrompue par un larsen. Émilie grimaça et se boucha les oreilles, mais c'était trop tard : ses tympans avaient déjà été sonnés. La musique s'interrompit. Dans la salle, des cris retentirent, certains agacés, d'autres paniqués.
« Test, un, deux, un, deux, fit alors une voix masculine dans les hauts-parleurs. Ah, c'est bon ! Désolé pour ça, je branchais juste mon matos. J'espère que vous êtes prêts, parce que ça va bouger toute la nuit ! »
Émilie reconnut la voix du DJ, celui qu'elle avait vu se préparer un peu plus tôt. Quelques cris enthousiastes s'élevèrent de la foule en guise de réponse. Ils furent presque tout de suite noyés par la première chanson, Je danse le MIA de IAM.
Émilie fut soulagée de se trouver là où ils étaient : comme les hauts-parleurs étaient dirigés vers le centre de la salle, ils pouvaient continuer à parler sans trop hausser la voix.
« Donc tu es à l'EnsAD ? répéta-t-elle.
- Oui, dans le secteur de l'image imprimée. Je sais pas si tu sais un peu comment ça fonctionne, mais en gros, il y a différents cursus dans lesquels on peut se spécialiser.
- Ma sœur voulait faire architecture là-bas, mais on l'a pas prise, alors je vois vaguement les différentes formations. Mais « image imprimée », c'est quoi exactement ?
- Différentes techniques, comme la gravure, la peinture, le dessin... ce que je fais maintenant, comme tu l'as remarqué, » ajouta-t-il en rougissant un peu.
Bien sûr qu'elle l'avait remarqué, c'était d'ailleurs la raison pour laquelle ils s'étaient rencontrés.
« De ce que j'ai vu, t'as un talent fou, c'est incroyable. Après, je suis pas une experte dans le domaine, alors mon avis vaut peut-être rien... Tu veux pas montrer tes dessins à Stan ? »
Il pouffa de rire.
« Pas besoin, je sais déjà qu'il me dira qu'à ma place, il aurait dessiné la beauté intérieure de ses modèles, car l'apparence, c'est trop terre à terre. »
La musique passa à Girls Just Want To Have Fun de Cindy Lauper. Les yeux d'Émilie se perdirent dans la foule, où tout le monde avait commencé à danser. Ou à se balancer en rythme, pour les moins doués.
« Et toi ? Ton domaine, c'est bien le théâtre ? »
Sa question était timide, un peu évasive, comme s'il avait peur de lui demander quelque chose de trop personnel. Son intérêt paraissait toutefois sincère, et Émilie était ravie de pouvoir lui parler un peu plus de sa vie et de lui partager son monde. L'alcool la rendait aussi plus loquace.
« Oui. Enfin... J'essaie, et je crois que je m'en sors pas trop mal. Je sais que je pourrai probablement jamais en vivre plus tard, mais pour l'instant... c'est vraiment mon élément, » conclut-elle, rêveuse.
Ses parents l'avaient inscrite à des cours de théâtre quand elle avait huit ans, pour l'aider à vaincre sa timidité. À ce moment-là, ils ne se rendaient pas encore compte de la place que prendrait ce « simple hobby » pour leur fille...
Douze ans plus tard, elle en avait fait sa vie et voulait continuer aussi longtemps que possible, même si l'avenir que lui offrait cette passion était incertain. Répéter pendant des semaines avec une troupe solidaire, débattre sans cesse avec le metteur en scène pour trouver la meilleure manière de jouer, sentir le trac monter à mesure que la première représentation approchait... et enfin, monter sur scène, sous le feu des projecteurs, pour présenter en une heure trente le travail d'une année de dur labeur. C'était durant ces soirs de spectacle qu'elle se sentait le mieux.
« Pourquoi tu dis que tu pourras jamais en vivre ? C'est vrai que c'est pas le travail le plus stable et le plus facile du monde, mais il y a sûrement plus de possibilités à Paris que n'importe où ailleurs dans le pays.
- C'est vrai, mais il y a tellement de monde qui en rêve... Des gens talentueux, en plus... des gens qui sont nés pour faire ça, alors que moi... J'ai la passion, mais pas le talent, alors j'ai aucune chance face à tous ces futurs comédiens qui « montent » à Paris. »
Elle avait essayé de prendre une attitude posée et un ton détaché, mais elle n'avait pas réussi à camoufler complètement sa déception. Elle n'était pas jalouse, loin de là : c'était même la première à encourager ses collègues et amis avant leurs castings. Mais quand elle les voyait décrocher leurs premiers rôles dans des films ou rejoindre des troupes prestigieuses, elle ne pouvait s'empêcher de se demander parfois pourquoi elle-même n'y arrivait pas.
En quelques pensées, sa bonne humeur s'était transformée en coup de blues. Et avec l'alcool qui amplifiait ses émotions tout en réduisant son self-control, elle aurait toutes les peines du monde à cacher sa tristesse à Gabriel. Elle qui rêvait de faire carrière sur scène, elle n'arrivait même pas à faire semblant de s'amuser à une fête...
Le jeune homme se pencha alors vers elle. Lorsqu'elle croisa son regard, elle y lut quelque chose de nouveau, quelque chose qu'elle n'avait jamais vu chez lui avant. Quelque chose de... doux et rassurant.
Émilie ne se serait jamais doutée que des yeux bleus pouvaient être aussi chaleureux.
« Dis pas ça. Le talent, ça fait pas tout. Il y a aussi la passion et le travail qui comptent énormément. Si t'es passionnée par ce que tu fais et que tu te donnes les moyens pour réussir, ça finira par marcher. Il faut juste un peu de patience, ça arrivera au moment où ça doit arriver. »
Émilie avait déjà entendu de tels propos de la part de ses amis ou de ses profs, mais venant de Gabriel, ces encouragements avaient plus d'effet. Comme s'il en savait plus qu'elle-même sur l'avenir qui l'attendait. Ou s'il s'était trouvé à sa place dans le passé.
« Et en parlant des gens qui montent à Paris pour réussir... reprit-il. Crois-moi, c'est pas parce qu'ils ont déménagé de l'autre bout du pays qu'ils sont forcément doués. Y'a qu'à voir mon exemple...
- Ton exemple ? T'es le nouveau Rembrandt et tu me dis que tu fais pas partie des gens doués ? »
Ses yeux s'assombrirent, il détourna le regard vers le contenu de son verre. Émilie eut un pincement au cœur. Sa remarque avait touché une corde sensible, visiblement.
« J'étais pas venu à Paris pour faire du dessin, à la base. Je voulais faire du stylisme, mais j'ai loupé les examens d'entrée deux années de suite, alors c'est tombé à l'eau. C'était probablement pas la bonne voie pour moi... »
Gabriel, styliste ? Émilie n'y aurait jamais pensé, mais maintenant qu'il le lui avait dit, c'était presque évident : le style de ses croquis au jardin du Luxembourg lui rappelait beaucoup les esquisses des grands couturiers, et les vêtements des modèles y étaient représentés dans les moindres détails. Cet indice aurait dû lui mettre la puce à l'oreille.
Elle se sentit bête de s'être plainte de sa vie alors qu'elle avait la chance de faire ce dont elle avait toujours rêvé. D'autres n'avaient pas cette chance...
Enhardie par l'alcool, elle posa alors une main rassurante sur sa cuisse, comme elle l'avait fait avec Patricia un peu plus tôt.
« Ils avaient peut-être peur que tu décourages les autres élèves avec tes créations, » plaisanta-t-elle d'une petite voix, guettant sa réaction.
Les yeux toujours plongés dans son verre, Gabriel haussa les épaules. Elle l'entendit toutefois souffler fort par le nez, comme s'il avait retenu un rire. Elle aurait même juré que la commissure de ses lèvres s'était soulevée de quelques millimètres.
Un silence s'installa entre eux. Gabriel fixait pensivement la foule, qui se déhanchait à présent sur Take On Me de A-ha. Émilie se sentait de plus en plus nerveuse, non seulement à cause de la pause dans leur discussion, mais aussi de sa main gauche, toujours posée sur sa jambe : elle ne savait pas comment l'enlever en restant « naturelle », tout en sachant que plus elle la laissait posée longtemps, plus le geste serait suspect.
Pour calmer sa nervosité, elle but une gorgée de sa bière, en espérant que l'alcool l'aiderait à se détendre et à trouver l'inspiration pour combler les blancs.
« Je comprends pourquoi tu viens souvent dessiner au parc : y'a tellement de gens avec des styles différents, ça doit être le paradis pour les passionnés de mode !
- À vrai dire, j'y suis allé la première fois pour un devoir, une série de croquis sur la nature en ville. Mais tu as raison : voir autant de styles différents m'a redonné la motivation de dessiner et d'imaginer des tenues. Ces esquisses vont probablement jamais sortir de mon tiroir, mais ça me donne l'occasion de rêver un peu.
- Tu sais jamais. Peut-être que dans dix ans, les gens vont s'arracher les créations de Gabriel Agreste, le plus grand styliste et couturier de toute l'histoire française ? »
Il n'avait pas l'air de la croire, vu sa moue sceptique. Il ne se rendait sans doute pas compte du potentiel qu'il avait, ou avait renoncé à ses rêves pour ne pas les voir brisés par ses échecs.
Peut-être que c'était comme ça qu'il la percevait aussi ? Comme quelqu'un qui gâchait son propre avenir, convaincu que son « moi » du présent n'y arriverait pas et que ça ne valait même pas la peine d'essayer ?
« Tu sais quoi ? lança-t-elle d'une voix décidée. On va faire un marché, toi et moi. On se donne six ans pour réussir ce dont on se sent pas capables : moi de percer dans le théâtre, toi pour te relancer dans le stylisme et percer dans la mode. Et en juin 2000, on se retrouve ici autour d'une bière pour fêter nos succès et se moquer des « nous » de juin 1994. »
Gabriel lui lança un regard surpris, qu'elle lui rendit : ses pensées divaguaient dans son esprit éméché, cette idée lui était venue spontanément, et elle l'avait émise sans réfléchir ni se rendre compte de ce qu'elle disait sur le moment. Mais ce qui était dit était dit, elle ne pouvait que continuer sur sa lancée. Elle osa enfin ôter sa main gauche de sa cuisse, et lui tendit sa main droite.
« Ça te va, ce deal ? »
Il continua de la dévisager sans bouger pendant quelques secondes. Le sourire d'Émilie se crispa. Elle déglutit, en se demandant si elle n'était pas allée trop loin cette fois-ci et s'il ne la prenait pas pour une folle.
Enfin, il lui sourit et serra sa main, avec fermeté mais douceur.
« Six ans ? Ça fait long... Il faudra que tu me téléphones d'Hollywood pour me le rappeler, pour que je puisse libérer un peu de temps entre deux fashion weeks. »
Émilie fut soulagée par sa réaction. Ils savaient tous les deux que sa proposition n'était pas sérieuse, mais jouer le jeu et faire semblant de planifier leur future rencontre évitait de dire non tout de suite. Ils avaient le droit de rêver...
Au moment où elle s'apprêtait à lui lâcher la main, des notes familières s'élevèrent dans l'air. Un tempo rythmé, une mélodie entraînante, des paroles dans lesquelles perçait le sourire du chanteur... Émilie avait déjà entendu cette chanson quelques mois plus tôt et l'avait tout de suite désignée comme « sa » chanson coup de cœur, mais elle n'avait jamais réussi à retrouver le groupe qui l'avait composée. Elle avait demandé à ses amis, à ses connaissances et même aux vendeurs dans les magasins de disques, mais personne n'avait pu la renseigner. C'était comme si cette chanson la fuyait, et ne choisissait d'apparaître qu'à certains moments de sa vie.
L'occasion était trop belle et trop rare pour qu'elle reste assise.
Sans lâcher Gabriel, Émilie se leva, déterminée à en profiter.
« Tu fais quoi ? lui demanda-t-il.
- C'est mon coup de cœur, viens danser avec moi ! » lui répondit-elle en tirant sur son bras.
Il écarquilla les yeux et pâlit. La panique se lisait sur son visage. Mais Émilie ne comptait pas le lâcher.
« Quoi ? lâcha-t-il.
- Allez viens, je te guide ! »
Il finit par céder, même si à son expression, on aurait dit qu'elle lui avait proposé de se jeter dans une rivière infestée de piranhas. À peine avait-il décollé ses fesses du canapé qu'elle l'entraînait dans la foule, comme il l'avait fait un peu plus tôt dans le sens inverse. Cette chanson la mettait toujours de bonne humeur, et maintenant qu'elle était pompette, son état frisait l'euphorie.
Lorsqu'elle trouva une petite place entre deux groupes, elle s'arrêta et se tourna vers Gabriel. Il n'avait plus l'air paniqué, mais mal à l'aise et résigné. Devant une telle mine, elle ne put s'empêcher d'éclater de rire.
« C'est quoi cette tête ? » cria-t-elle pour être sûre qu'il l'entende.
Il grimaça, et articula une réponse qu'elle ne comprit pas, mais elle devina qu'il s'agissait de quelque chose comme « j'aime pas danser » ou « je sais pas danser ».
Elle lui lâcha alors la main, s'approcha de lui et passa ses mains autour de sa nuque. Comme il était plus grand qu'elle, elle dut se coller à lui pour avoir une bonne prise.
« C'est parce que t'as encore jamais dansé avec moi, » lui murmura-t-elle à l'oreille.
Quelque part au fond de son esprit, son « moi » sobre se demandait où elle avait trouvé autant de hardiesse.
La peau sous ses mains dégageait une chaleur agréable. Elle sentait les pulsations précipitées de sa jugulaire. Son parfum était encore plus envoûtant qu'avant, maintenant qu'elle était serrée contre lui.
Elle leva les yeux vers lui et lui fit un clin d'œil d'encouragement.
« Laisse-toi porter et tout ira bien, promis. »
Émilie glissa les mains sur son torse et prit appui dessus pour s'éloigner, puis elle se mit à danser devant lui. Ses yeux étaient rivés sur les siens, l'invitant à se joindre à elle. Il ne restait plus que quelques mesures avant le refrain, la partie la plus entraînante de la chanson. C'était le moment ou jamais.
Elle vit la tension sur son visage fondre comme neige au soleil. Il ne la lâchait pas une seconde du regard, son rictus crispé se transforma d'abord en sourire timide, puis en mine amusée. Il commença à se balancer en rythme.
« Tu vois ? C'est pas si terrible ! » rit-elle, sans savoir s'il pouvait l'entendre.
Ses mouvements devinrent plus assurés. Et même si ce n'était pas le meilleur « cavalier » avec qui Émilie avait eu l'occasion de danser, il s'en sortait plutôt bien, pour quelqu'un qui avait paru aussi réticent.
La piste de danse était bondée mais elle avait l'impression qu'il n'y avait plus qu'eux dans tout l'univers, le mètre carré qu'ils occupaient était devenu le champ de tous les possibles, maintenant qu'elle avait mis son partenaire à l'aise.
Le refrain commença. Son rythme endiablé la rendit plus audacieuse. Tout en dansant, elle se glissa derrière lui et en profita pour lui effleurer les omoplates. Lorsqu'il se tourna pour lui faire face, elle revint à la place où elle était avant et lui tapota l'épaule. C'était la blague la plus vieille du monde, mais elle n'avait pas pu résister.
Il se retourna à nouveau vers elle, une moue de protestation sur les lèvres, mais elle ne lui laissa pas le temps de réagir. Elle attrapa ses mains et l'entraîna dans une improvisation de lindy hop et de swing. Il se prit au jeu en quelques secondes à peine et suivait ses mouvements sans aucune hésitation, comme s'il lisait ses pensées. À trois reprises, il prit même l'initiative et la fit tournoyer.
Son partenaire s'avéra non seulement un excellent dessinateur et un acteur correct, mais aussi un bon danseur. La jeune femme se demanda quels étaient ses autres talents cachés et combien de temps elle mettrait pour les découvrir. Elle se jura de le lui demander dès qu'ils se seraient rassis à leur place.
Soudain, le sol se déroba sous ses pieds. Ces quelques pensées parasites l'avaient distraites pendant à peine une seconde, mais ça avait suffi à la faire trébucher. Émilie ferma les yeux, la tête dans les épaules, prête à laisser son dos encaisser l'impact.
Impact qui ne vint jamais. Au moment où elle pensait heurter le plancher, une main se glissa dans son dos pour la retenir. Sa chute fut brusquement interrompue, moins douloureuse que ce qu'elle avait craint. Par le plus grand des hasards, la musique s'arrêta au même moment.
Un peu sonnée, Émilie ouvrit timidement les yeux et découvrit le visage de Gabriel à quelques centimètres du sien. Il paraissait aussi essoufflé qu'elle.
« Ça va ? » demanda-t-il, inquiet.
Elle l'entendait distinctement, car la musique n'avait pas encore repris. Elle jeta un regard autour d'eux, et remarqua des dizaines d'yeux rivés sur eux. Ses joues s'enflammèrent, en partie parce qu'elle était au centre de l'attention, mais surtout parce qu'il était si proche d'elle. Il faisait soudain très chaud.
« Oui, je me suis juste pris les pieds dans quelque chose, ça m'arrive tout le temps, » mentit-elle.
L'alcool était probablement le principal responsable de sa maladresse, mais elle se garderait bien de le lui avouer.
Il l'aida à se remettre sur pieds, tout en gardant une main protectrice sur son épaule et l'autre dans son dos. Certains danseurs autour d'eux les observaient encore, mais une grande partie s'était déjà détournée. La musique reprit et le public se mit à scander les paroles de Heaven is a Place on Earth, de Belinda Carlisle.
« Tu es sûre que ça va ? Viens, je te ramène vers les canapés. Tu peux t'appuyer sur moi, » lui proposa Gabriel, en enlevant la main qui était collée contre le bas de son dos. Celle qui était sur son épaule restait bien en place, prête à la stabiliser au moindre vacillement
Émilie fit non de la tête et se décolla de lui. Elle allait bien, tout allait bien... mis à part qu'elle était essoufflée, que sa tête tournait, qu'elle avait très chaud, et que son cœur battait à la chamade. Elle était en train de redescendre sur terre après leur danse, et se rendait compte de qu'il s'était passé : leur complicité, leur danse, leur proximité, la magie évidente qui avait opéré entre eux... Sur le moment, elle avait agi spontanément sans penser à rien, mais maintenant, les émotions la rattrapaient, et elle ne savait pas comment les contrôler.
Un urgent besoin d'être seule l'assaillit, indispensable pour qu'elle puisse se remettre ses idées en place.
« Vas-y, je te rejoins tout de suite. Je voulais juste demander le nom de la chanson au DJ, » fit-elle d'une voix aussi assurée que possible, en désignant la petite scène où se trouvait le disc-jockey.
Les yeux de Gabriel suivirent son geste, et elle suivit son regard... pour découvrir une silhouette familière debout à côté de la table de mixage, en pleine conversation avec le musicien.
C'était Patricia, le visage rayonnant d'un air qu'Émilie reconnut tout de suite : celui qu'elle prenait toujours quand elle manigançait quelque chose. Elle eut un mauvais pressentiment.
« C'est pas ton amie à côté de lui ? » demanda Gabriel.
Émilie déglutit en hochant la tête. Son mauvais pressentiment se transforma en panique totale lorsque Patricia pointa un doigt dans leur direction. Leurs regards se croisèrent, et la blonde comprit ce que la métisse avait en tête.
Il ne lui restait plus beaucoup de temps. Il fallait agir, et vite. Sans hésiter plus longtemps, elle attrapa le bras de Gabriel et l'entraîna à sa suite en direction des canapés.
« Suis-moi, faut qu'on sorte d'ici, lui cria-t-elle en se retournant.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Je t'explique dehors. Faut qu'on se dépêche ! »
Leur passage fut plus mouvementé que les précédents, car Émilie avait laissé tomber tous les égards qu'elle avait pris pour les autres et bousculait tout le monde. Les protestations fusaient dans son sillage, mais elle n'en avait rien à faire. Ils devaient absolument sortir avant la fin de la chanson.
Elle le lâcha lorsqu'ils atteignirent enfin les canapés. Un couple avait pris leur place et en profitait pour s'embrasser passionnément, mais Émilie leur prêta à peine attention : elle se précipita vers eux, plongea sa main dans l'espace entre leurs jambes et la table basse pour attraper son sac et repartit tout de suite, sans leur accorder un seul regard.
Gabriel l'attendait, confus. Elle lui indiqua la porte d'un signe de tête. La sortie n'était plus très loin...
La voix de Belinda s'interrompit alors, à quelques secondes du dernier refrain, et fut remplacée par une mélodie douce de piano. Émilie la reconnut tout de suite.
Can You Feel the Love Tonight d'Elton John. Un autre de ses coups de cœur récents, que Patricia lui chantait souvent pour la taquiner sur sa vie amoureuse. Ce n'était pas un hasard si le DJ la passait juste après lui avoir parlé...
La jeune femme rejoignit la porte d'entrée à une vitesse record, ne s'arrêtant qu'une demie-seconde pour s'assurer que Gabriel la suivait. Thomas se tenait toujours là, penché sur une feuille gribouillée de chiffres. Il leva la tête à son passage, mais avant qu'il ne puisse faire une quelconque remarque ou poser une question, elle lança un « Besoin d'air, on revient ! » en guise d'explication et poussa la porte pour sortir.
L'air frais de la nuit lui fit l'effet d'une gifle. Il ne faisait pas particulièrement froid dehors, mais la température à l'intérieur était si haute et l'air si enfumé que le contraste était frappant. Émilie s'appuya contre la porte grande ouverte et inspira la plus longue bouffée d'oxygène de sa vie.
Gabriel la rejoignit quelques secondes plus tard. À peine était-il sorti qu'elle claquait la porte derrière lui. Ils avaient réussi...
Émilie n'était pourtant pas encore tirée d'affaire : si elle avait déjoué le plan de Patricia, celui de « faire danser Émilie avec Gabriel sur une chanson extrêmement mièvre pour accélérer les choses », elle devait encore expliquer son comportement étrange à son compagnon.
Ce dernier la regardait avec un mélange de confusion et d'inquiétude. Un de ses bras était même légèrement tendu vers elle, comme s'il craignait qu'elle ne s'évanouisse d'un instant à l'autre.
« Émilie, je veux pas être parano, mais t'as pas l'air... bien. Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Maintenant qu'elle était seule avec lui et qu'il n'y avait plus aucune distraction autour d'eux, elle pouvait difficilement lui mentir. Pourtant, elle ne voulait pas avouer qu'elle avait peut-être un peu trop bu (que penserait-il d'elle à ce moment-là ?), et encore moins que sa présence à lui la mettait dans tous ses états – en bien ou en mal, elle ne savait pas.
« J'ai fait quelque chose qu'il ne fallait pas ? » demanda-t-il.
Même s'il n'avait que posé la question, Émilie entendit déjà des excuses dans sa voix. Son cœur se serra de culpabilité : elle était restée si focalisée sur ses émotions et sur la façon de les contrôler qu'elle ne s'était jamais vraiment demandé comment il se sentait, lui.
Ce fut alors qu'elle se rendit compte que ce n'était pas qu'elle ne pouvait pas lui mentir, mais qu'elle ne voulait pas lui mentir. Depuis le début, elle était persuadée que Gabriel était quelqu'un de bien, et cette soirée qu'ils avaient passée ensemble le lui avait confirmé. Si elle voulait qu'il y en ait d'autres, elle lui devait la vérité, car elle ne voulait pas que leur relation soit basée sur un mensonge.
Elle expira longuement, passa nerveusement sa main sur sa nuque et baissa les yeux.
« Non, c'est pas toi. T'as été super pendant toute la soirée, c'est moi qui ai pas assuré... Je te dois des explications. »
La porte s'ouvrit derrière eux. Deux femmes et un homme sortirent du bar, pris dans une discussion animée. Émilie et Gabriel s'écartèrent sur leur passage, sans que le trio ne leur prête la moindre attention.
« On devrait peut-être trouver un endroit plus calme pour parler ? » proposa Gabriel.
Il la regardait avec inquiétude, il avait parlé sur un ton doux et bienveillant. Adopterait-il ce même ton quand elle lui aurait tout raconté ?
Un banc libre se trouvait à une vingtaine de mètres de l'entrée. Il ferait parfaitement l'affaire pour leur discussion. Émilie le désigna d'un geste discret, Gabriel hocha la tête.
Même si le déplacement jusqu'au banc ne leur prit que quelques secondes, la jeune femme eut l'impression qu'il durait des heures. Son cerveau embrumé tentait de construire un discours d'explication cohérent, mais sous la pression de l'appréhension, il n'y arrivait pas. La présence de Gabriel à côté d'elle ne facilitait pas non plus ses réflexions...
Gabriel atteignit le banc en premier, mais il attendit qu'elle s'asseye pour s'installer à ses côtés. Émilie remarqua avec regret qu'il y avait plus de distance entre eux que lorsqu'ils étaient assis au StanDArt.
Le moment était venu de se jeter à l'eau. Émilie inspira longuement.
« C'est vraiment bête comme histoire, et c'est rien de grave, commença-t-elle en regardant entre ses pieds. Mais en gros... Tu vois qui c'est Patricia ? La fille qui est souvent avec moi au parc et qui parlait au DJ ce soir ? (Il acquiesça.) Ben Patricia, elle s'est mis en tête que... que toi et moi... qu'elle voulait que toi et moi... qu'elle ferait tout pour que toi et moi... Non, attends, je recommence : Patricia s'est mis en tête que toi et moi, on ferait un super couple, et qu'elle ferait tout pour nous mettre ensemble. »
Elle avait bégayé avant de prononcer cette dernière phrase, et maintenant qu'elle l'avait dite, elle sentait la chaleur lui monter à la tête. Sa gêne se lisait sûrement sur ses joues, même si elle n'avait pas de miroir pour le vérifier.
Elle osa un regard en coin vers Gabriel. Celui-ci l'observait attentivement sans bouger. Il restait stoïque en attendant la suite de ses explications, mais son visage avait pris des teintes rosées.
« C'est une fille adorable, reprit Émilie. Mais elle est très têtue, et quand elle a une idée en tête, c'est impossible de la faire changer d'avis. C'est elle qui a fait passer Can You Feel the Love Tonight après nous avoir vu danser, elle s'est sûrement dit que ça provoquerait quelque chose entre nous, c'est pour ça que je nous ai fait sortir... C'est pas que j'aurais pas aimé continuer à danser avec toi, hein, c'est juste que... je voulais pas que tu te trouves dans une situation pas confortable à cause des manigances d'une de mes amies... »
Ses explications n'étaient peut-être pas très claires, mais elles étaient sincères.
« Et donc, désolée pour les moments où j'ai été bizarre ce soir, c'était parce que j'étais aux aguets au cas où Patricia voulait nous forcer un peu la main... et parce que je tiens pas très bien l'alcool. Je voulais pas le montrer parce que je voulais pas que tu me prennes pour une fille qui connaît pas ses limites et qui boit trop en soirée, mais je crois que tu l'as remarqué de toute façon... »
Sa langue s'était déliée, elle lui avait tout avoué. C'était peut-être gâcher ses chances avec lui, mais au moins, elle n'aurait pas de regrets. Gabriel était quelqu'un de bien et méritait la vérité.
« Donc voilà... Tu connais toute l'histoire, » conclut-elle.
Elle n'osait pas se retourner vers lui. Il ne l'avait pas interrompue une seule fois, et elle ne l'avait pas regardé pendant qu'elle parlait.
Comment avait-il réagi ? Que pensait-il ? Était-il fâché, déçu, outré ?
Une main se posa alors sur son épaule. Surprise, elle leva la tête vers Gabriel. Il s'était rapproché d'elle et, les joues toujours un peu rose, l'observait avec un sourire amusé et bienveillant.
« Merci de m'avoir dit, fit-il. C'est vrai que y'a des moments où je sentais que quelque chose m'échappait, et je savais pas quoi. Pour être franc, je m'attendais à pire : je pensais que ça avait un lien avec moi et que tu buvais parce que je te mettais mal à l'aise.
- Non, non, c'est vraiment pas ça. Je tiens vraiment pas l'alcool, alors je suis déjà pompette après deux verres. Et si j'ai bu ma bière si vite quand tu étais là, c'était parce que Patricia m'avait fait boire un shot avant qui m'a brûlé la gorge. Les alcools forts, je peux vraiment pas.
- Pareil. De temps en temps, j'essaie en me disant que je vais aimer cette fois-ci, mais ça marche jamais. J'ai acheté une bouteille de whisky de bonne qualité, j'étais sûr que ce serait différent, et au final, ça m'a coûté 300 francs pour une bouteille que j'arriverai jamais à finir...
- Garde-la et revends-la dans dix ans, quand ça sera vintage. »
Leur discussion se poursuivit naturellement, comme s'il n'y avait jamais eu de malaise entre eux. Elle lui raconta toutes les fois où elle avait fait semblant de boire une vodka-orange devant ses amis alors qu'elle avait commandé un jus d'orange et la première fois où elle avait goûté à du rhum à douze ans, lorsque ses parents avaient laissé une bouteille sur la table. Il enchaîna avec son dégoût pour les alcools forts, qui ne lui faisait qu'apprécier plus les vins, même s'il ne percevait jamais toutes les nuances « fruitées, avec un arrière goût de chêne » dans ceux qu'il goûtait. D'ailleurs, ils étaient tous les deux d'accord sur le fait que, dans la plupart des vins, ces nuances n'étaient qu'une invention des œnologues pour se donner un genre.
Le sujet passa ensuite aux « artistes » à l'ego surdimensionné qui créaient des œuvres au mieux médiocres, au pire incompréhensibles, en les faisant passer pour des coups de génie.
L'aveu d'Émilie avait été comme un nouveau départ. Loin des regards et du brouhaha du StanDArt, ils pouvaient parler ouvertement et apprendre à se connaître, sans gêne ni jugement. La rue était déserte, et quelques étoiles luisaient faiblement dans le ciel malgré la pollution lumineuse, c'était comme si le monde leur appartenait, et qu'ils pouvaient le refaire à leur guise.
Ils restèrent là, assis sur le banc, à parler de tout et de rien, aussi naturellement que s'ils se connaissaient depuis toujours. Il n'y avait qu'un sujet qu'Émilie évitait d'aborder, et Gabriel semblait faire la même chose, même si elle n'en était pas sûre. Elle lui avait clairement dit que Patricia les voyait comme un couple, mais elle-même n'avait fait aucun commentaire à ce sujet, car elle n'était elle-même pas au clair sur ses sentiments. La possibilité d'une relation plus que platonique était loin de lui déplaire, mais elle ne voulait pas précipiter les choses. Après tout, c'était seulement la deuxième fois qu'ils se voyaient « vraiment » et elle ignorait ses sentiments à son égard. Il valait mieux laisser les choses arriver naturellement...
Un bus passa soudain devant eux à toute vitesse. Émilie ne réussit pas à voir son numéro, mais elle savait qu'il n'y avait qu'une ligne qui passait dans cette rue. Elle consulta sa montre : 00 h 04.
Ils étaient restés dehors pendant au moins une heure et demie, sans s'en rendre compte.
« Tu vois le bus qui vient de passer ? C'était le dernier que je pouvais prendre pour rentrer chez moi. Et pour le métro, c'est mort aussi, » ajouta-t-elle.
D'ordinaire, elle aurait commencé à paniquer : elle habitait tout de même à l'autre bout de la ville, impossible pour elle de rentrer à pied, et le taxi était hors de prix pour son budget d'étudiante. Mais à ce moment-là, elle se sentait tellement bien en présence de Gabriel qu'elle n'avait même pas envie de réfléchir à comment rentrer.
« Tu vas faire comment pour rentrer ? lui demanda-t-il en écarquillant les yeux.
- J'sais pas. J'pense que Pat' va rester jusqu'à la fin, alors je peux la rejoindre en attendant le premier bus. Même si je dois dire que j'ai pas trop envie d'y retourner, avec le monde et le bruit qu'il y a... »
Gabriel plongea alors une main dans la poche de sa veste et en sortit une clé.
« Je peux te ramener si tu veux. Je suis à vélo, alors faudra que tu montes sur le porte-bagages. Ça sera pas très confortable, mais tu seras chez toi en quinze minutes maximum.
- Plutôt trente, j'habite dans le 20e.
- Pas grave, c'est sur mon chemin pour rentrer, je peux te déposer. Je vais pas tarder de toute façon, je me lève tôt demain. »
Émilie hésita. Elle ne voulait pas l'importuner, mais elle avait envie de rester aussi longtemps que possible avec Gabriel.
« Allez viens. En plus, le premier voyage avec les « Taxis Agreste » est offert, » ajouta-t-il avec un clin d'œil en se levant.
Elle éclata de rire, avant de se lever à son tour. Elle lui expliqua ensuite l'itinéraire général pour arriver jusqu'à chez elle.
« Je te paierai une bière la prochaine fois... ou deux, vu que tu m'en as déjà prise une ce soir, » ajouta-t-elle.
Elle le suivit jusqu'à son vélo, un modèle hollandais au cadre écaillé. Il s'accroupit devant la roue arrière et joua quelques secondes avec le cadenas pour le déverrouiller. Lorsqu'il se releva, il le tendit à Émilie.
« Ça t'embête si tu prends ça ? D'habitude, je l'accroche au porte-bagages quand je roule, mais comme tu vas être assise dessus, ça sera pas très confortable. »
Elle accepta sans hésiter et rangea la chaîne dans son sac. Pendant ce temps, Gabriel poussa la bicyclette jusqu'à la route et l'enfourcha, prêt à partir.
Émilie voulut l'imiter, mais fut stoppée dans son élan lorsqu'elle se rendit compte d'un petit problème... vestimentaire : comme sa robe n'était pas très longue, elle risquait de « trop » en dévoiler si elle montait sur le vélo à califourchon. Mettre les jambes du même côté était toutefois exclu, car cette position mettrait leur équilibre en péril.
Gabriel se décala en avant pour lui laisser la place de monter, et l'encouragea avec deux coups de sonnette. Après une brève hésitation, Émilie enjamba l'arrière du vélo et se hissa de son mieux sur le porte-bagages. Ses pieds touchaient tout juste le sol, mais elle ne voulait pas les lever, de peur de perdre l'équilibre. Ses yeux étaient fixés sur ses jambes, ses mains étaient prêtes à réajuster sa jupe si celle-ci remontait un peu trop.
« C'est assez confortable derrière ? Accroche-toi à moi, ça sera plus stable pour nous deux, lui lança-t-il par-dessus son épaule. Dis-moi quand c'est bon, je pars quand tu veux. »
Émilie se sentit à nouveau rougir lorsqu'elle releva les yeux. Le dos de Gabriel n'était qu'à quelques centimètres devant elle, à tel point qu'elle sentait son parfum, mêlé à l'odeur de sa lessive. La perspective d'être collée à lui pour la prochaine demie-heure lui donnait des frissons.
Ils avaient été très proches aussi lorsqu'ils avaient dansé un peu plus tôt, mais l'ambiance de la salle et la musique l'avaient suffisamment distraite pour qu'elle n'y fasse pas particulièrement attention. Maintenant qu'ils étaient seuls tous les deux, sa présence la submergeait.
Elle posa une paume hésitante au milieu de son dos, puis l'autre, avant de les glisser autour de son torse. Elle appuya ensuite sa tête contre son dos, le cœur battant à la chamade. Elle ferma les yeux.
« C'est bon, » fit-elle enfin en levant les pieds.
Gabriel s'élança alors dans les rues parisiennes. Les premiers mètres furent vacillants, mais le jeune homme ajusta rapidement ses mouvements pour rouler avec stabilité.
Les barreaux froids du porte-bagages s'enfonçaient à l'arrière de ses cuisses et le bas de ses fesses, mais Émilie y prêtait à peine attention. Ses bras serraient le torse de Gabriel de toutes leurs forces et, collée contre lui, elle était complètement immergée dans la chaleur et l'odeur de son corps.
C'était la première fois qu'elle ressentait quelque chose de si fort, à la fois physiquement et mentalement. Gabriel était devenu comme une drogue pour elle. Même si elle humait son odeur à pleins poumons, ce n'était pas suffisant, elle voulait plus. Elle avait envie de s'immerger complètement dans sa présence, d'explorer les sentiments qu'il lui faisait ressentir par sa simple présence, de ne plus jamais le lâcher... sans parler de toutes les idées osées qui lui assaillaient l'esprit et toutes les tentations auxquelles elle avait envie de céder.
Au cours du voyage, Gabriel s'arrêta à plusieurs reprises devant des carrefours ou des feux de signalisation, et lui demanda à chaque fois si tout allait bien. Elle lui répondit par des grognements, trop groggy pour articuler une phrase entière. Elle avait l'impression de rêver, et était prête à tout pour ne pas se réveiller tout de suite.
Au sixième arrêt, elle le sentit rouler doucement des épaules, la forçant à relâcher son étreinte.
« C'était au 28, en face du restaurant chinois, c'est bien ça ? »
Émilie ouvrit les yeux et leva la tête. Elle mit quelques secondes à se rendre compte qu'ils se trouvaient dans la rue de son immeuble, juste devant sa porte d'entrée.
« On est déjà arrivés ? » lâcha-t-elle, abasourdie.
Plongée dans la dimension « Gabriel », elle n'avait pas vu le temps passer.
« Ça se voit que c'est pas toi qui as pédalé, » répondit-il en éclatant de rire.
Il descendit du vélo en premier, et le tint bien droit pour qu'elle puisse en faire de même. Elle s'appuya sur son bras pour redescendre, encore un peu désorientée.
Gabriel parut remarquer son état second.
« Je me suis un peu endormie, je crois, expliqua-t-elle avant qu'il n'ait le temps de faire un commentaire. T'es un bon chauffeur privé, j'ai même pas senti les pavés quand on roulait. »
Elle ouvrit alors son sac pour lui rendre le cadenas, et en profita pour sortir les clés de la maison.
Il l'avait amenée à bon port, l'heure était venue de se dire au revoir. Elle n'avait pas envie de le quitter, mais elle ne pouvait pas le retenir éternellement.
« Je t'aurais volontiers invitée chez moi pour manger un morceau ou boire un dernier verre, mais je vis encore avec ma famille, et ils sont tous en train de dormir...
- T'en fais pas pour ça, je comprends, c'est déjà tard. Tu me revaudras ça une autre fois. De toute façon, il va bien falloir que je rentre.
- Ça va aller pour rentrer ? T'as dit que c'était sur ton chemin.
- Ah... Oui et non, on va dire, fit-il, évasif.
- Comment ça, « oui et non » ? »
Il lui avoua alors qu'il habitait dans le 14e arrondissement, presque à l'autre bout de la ville. Émilie, incrédule, mit quelques secondes à comprendre ce qu'il lui avait dit.
« T'es sérieux ?! T'es vraiment sérieux ?! Tu m'as dit que t'habitais à côté alors que t'es dans le 14e ?! Mais pourquoi t'as fait ça ? explosa-t-elle.
- J'allais pas te laisser rentrer toute seule, et c'est pas si loin quand t'es à vélo, » se justifia Gabriel, penaud.
La jeune femme ne savait pas si elle devait se sentir fâchée parce qu'il lui avait menti, gênée parce qu'il avait fait un détour pour elle ou flattée parce qu'il l'avait fait tout naturellement. Confuse, elle voulut lui donner une tape dans l'épaule, mais il l'esquiva sans difficulté.
« C'est comme ça qu'on dit merci chez les Lefevre ? la taquina-t-il.
- C'est comme ça qu'on traite les gens qui sont tellement serviables que ça devient gênant, répliqua-t-elle sur le même ton. Mais plus sérieusement, t'étais vraiment pas obligé de faire ce détour pour moi. Je voudrais pas qu'il t'arrive quelque chose en route à cause de moi.
- Roh, t'en fais pas, je suis solide. C'est pas la première fois que je traverse la ville de nuit. Je vais m'en sortir. »
Un silence s'installa entre eux. Gabriel avait les mains posées sur le guidon, Émilie tenait toujours sa clé, ils étaient les deux prêts à rentrer à la maison. Et pourtant, il y avait comme quelque chose qui flottait entre eux, une question, une attente, une tension, qui les empêchait de se séparer.
« Tu seras de nouveau là lundi à midi ? demanda soudainement Gabriel. On pourrait aller manger ensemble si t'as le temps. »
Il n'avait pas besoin de préciser le lieu. Les deux le connaissaient déjà.
« Je suis libre de midi à quatorze heures, alors volontiers.
- Chouette. »
Nouveau silence. C'en devenait gênant. Leurs regards étaient baissés vers leurs pieds, et si par hasard ils décidaient de relever la tête en même temps et que leurs yeux se croisaient, ils le détournaient à nouveau.
« À lundi, donc ? » reprit Gabriel.
Le malaise de la situation devenait tellement frustrant qu'Émilie finit par craquer. Elle décida de lâcher prise, de ne plus écouter son cerveau et de se laisser guider par son cœur.
Elle fit un pas vers Gabriel et passa ses mains autour de sa nuque. Sans lui laisser le temps de réagir, elle se hissa sur la pointe des pieds, l'attira vers elle et colla ses lèvres aux siennes.
Comme lorsqu'ils avaient dansé ensemble, le monde cessa d'exister autour d'eux. Émilie oublia instantanément tous les couacs de la soirée : plongée dans l'instant présent, elle en aurait même oublié son propre prénom. Il n'y avait plus que Gabriel qui comptait.
Ses lèvres, douces et chaudes, donnaient envie d'être explorées, mordillées, dévorées. Elles avaient réveillé en Émilie une soif qu'elle n'avait jamais ressentie et qu'elle avait besoin d'assouvir immédiatement. Des frissons électriques lui parcouraient l'échine, des papillons s'agitaient dans son ventre, sa tête tournait, son cœur n'avait jamais battu aussi vite.
Ce n'était pas le premier homme qu'elle embrassait, mais aucune de ses expériences précédentes n'arrivait à la cheville de celle-ci. Il y avait vraiment une magie particulière entre eux, à laquelle elle n'avait jamais cru avant. Et maintenant qu'elle la ressentait pour la première fois, elle savait qu'elle ne pourrait plus jamais s'en passer...
Elle avait mille envies d'approfondir ce baiser, de passer les mains dans ses cheveux, sur ses épaules et sur son torse, de l'inviter chez elle malgré la présence de ses parents. Pourtant, une voix au fond d'elle lui murmurait qu'il valait mieux ne pas précipiter les choses. Émilie ne voulait pas l'écouter, mais elle savait qu'elle avait raison...
À contre-cœur, elle détacha ses lèvres des siennes et redescendit sur ses talons, avec une dernière caresse furtive sur sa joue mal rasée. Elle remarqua alors que les yeux de Gabriel étaient fermés, et qu'il semblait dans un état second qui rappelait beaucoup le sien.
Ce baiser n'avait duré qu'une seconde, mais c'était comme s'il venait de changer toute leur vie.
Il ouvrit les yeux lorsqu'elle retira sa main de son visage.
« À lundi, » murmura-t-elle amoureusement avant de s'en aller sans lui laisser le temps de répondre.
La raison l'avait convaincue d'y aller doucement, mais elle savait qu'elle ne l'empêcherait pas de craquer si elle s'attardait encore longtemps en sa présence. Il valait mieux prendre la fuite... jusqu'à leur prochaine rencontre.
Elle se sentait légère et euphorique, sa démarche était titubante, ses pensées incohérentes, mais cette fois-ci, ce n'était pas à cause de l'alcool.
Émilie venait de tomber follement amoureuse de Gabriel Agreste.
