Chapitre 9 : (Dés)illusions
Adrien peinait à garder les yeux ouverts cet après-midi-là, mais ce n'était pas par fatigue cette fois-ci. Même s'il était présent physiquement dans la classe, son esprit était ailleurs, et il aurait aimé pouvoir s'endormir là, car il savait vers quelles pensées le mèneraient ses rêves...
Découvrir les débuts de la relation entre son père et sa mère l'emplissait d'une euphorie qu'il ne se souvenait pas avoir ressentie auparavant. La plupart de ses camarades de classe auraient sans doute grimacé devant le moindre signe d'affection entre leurs parents, mais Adrien avait l'impression de redécouvrir les siens : c'était une agréable surprise de les voir sous un jour nouveau, plus fous, plus décontractés et plus passionnés que ceux qu'ils étaient devenus par après.
Ils n'avaient jamais été ni méchants, ni froids, ni injustes avec lui dans son enfance. La seule chose qu'il pouvait leur reprocher, c'était de l'avoir trop protégé, mais après mûre réflexion, il les comprenait : après tout, il était le fils d'un styliste de renom et d'une comédienne célèbre, une cible idéale pour d'éventuels kidnappeurs. Et pourtant, il aurait tout de même aimé que son père lui laisse un peu plus de liberté maintenant qu'il était presque adulte...
Le premier baiser de ses parents l'avait fait rougir, comme s'il les avait espionnés. Dès qu'il avait lu les dernières lignes de ce souvenir particulier, il avait refermé le carnet d'un coup sec et l'avait posé sur sa table de chevet. Puis il s'était allongé sur son lit et avait fixé le plafond pendant une éternité, un sourire béat aux lèvres. La narration de sa mère était à la fois réaliste et romancée, sa prose fluide et entraînante, la magie de ses souvenirs communicative. L'espace de quelques pages, il s'était retrouvé dans sa tête et les pensées d'Émilie étaient devenues les siennes, aussi légères et merveilleuses que des rêves éveillés.
Plongé dans cet émerveillement, il en aurait même oublié sa patrouille si Plagg ne le lui avait pas rappelé. Sa course nocturne sur les toits de Paris l'avait réveillé un peu, mais il n'en avait pas cessé de rêvasser pour autant.
La sonnerie de la cloche le tira de sa rêverie : c'était l'heure de la pause, et autour de lui, ses camarades de classe s'étiraient ou fouillaient leurs sacs, à la recherche d'un casse-croûte ou de leur téléphone. Les lundis matin étaient toujours pénibles, la fin des deux premières heures de cours provoquait toujours un soulagement collectif.
D'ordinaire, la première pause de la semaine démarrait toujours par une invention de Lila (« Désolée de pas avoir répondu aux messages sur le groupe de la classe, mais j'étais en Chine avec ma mère pour l'inauguration d'une réserve naturelle pour les pandas. » ou autre fantaisie du genre, que tout le monde gobait depuis des années, au grand désespoir de Marinette et lui), ou une embrouille entre Chloé et la personne qui avait le malheur de croiser son regard au mauvais moment (« C'est déjà pas facile de venir si tôt le matin, alors j'espère que t'as une bonne raison de me regarder d'un air condescendant... »). Mais ce jour-là, les deux étaient absentes, ce qui permettait à la classe « d'émerger » paisiblement.
Adrien recula sa chaise et s'étira longuement, en observant le flux de personnes qui sortaient pour la pause. Assis tout devant près de la porte avec Nino, il était aux premières loges pour surprendre les débuts de conversations de ses amis. C'était sa façon de se mettre à jour sur les derniers ragots et les événements du week-end. Comme son père le laissait rarement sortir, il n'avait jamais l'occasion de boire un verre ou d'aller au cinéma, et loupait ainsi tous les incidents notables et « croustillants » : qui avait ramené sa copine, qui était parti après 30 secondes parce qu'il ne supportait pas les films d'horreur, ou encore qui avait croisé un de leurs profs éméché dans le métro.
Pourtant, ce matin-là, les discussions lui paraissaient moins enjouées que d'habitude. Ou, pour être plus précis, elles semblaient cesser devant son banc, pour reprendre de plus belle dans le couloir. Pire, ses camarades de classe lui lançaient des regards furtifs quand ils passaient devant lui. Des regards compatissants, parfois tristes, parfois curieux aussi. Le jeune homme mit quelques secondes à comprendre quelle en était la raison : ils savaient ce que lui-même avait failli oublier.
Cela faisait exactement quatre ans que sa mère avait disparu.
Adrien se sentit coupable : les 10 juins précédents, il avait en effet eu le moral au plus bas, et avait été reconnaissant pour le soutien de ses amis. Même la semaine précédente, à l'approche de la date anniversaire, il avait à peine réussi à dormir. Mais ce jour-là, date anniversaire, il ne se sentait pas triste, ni même déprimé, mais plutôt... optimiste et plein d'espoir.
C'était comme si le destin avait décidé de lui faire un cadeau après quatre ans d'acharnement : Ladybug était venue le trouver pour l'aider à retrouver sa mère et à démasquer la personne qui avait voulu saboter l'enquête, il avait découvert des journaux intimes qui pourraient la mener jusqu'à elle, et son père s'était montré moins froid que d'habitude la veille, ce qui présageait peut-être un rapprochement entre eux. Et maintenant qu'Adrien l'avait vu au travers des yeux de sa mère, il avait eu la confirmation que Gabriel Agreste était quelqu'un de chaleureux sous ses apparences austères.
Lorsqu'il se retourna vers Nino, il vit qu'il avait le même air inquiet que tous ses camarades. À nouveau, il se sentit coupable : il ne se sentait pas assez mal pour mériter une telle compassion.
« Ça va ? Tu veux aller faire un tour dehors ? lui demanda son meilleur ami, presque en chuchotant.
- Comme tu veux, j'ai pas de préférence. Je te suis. »
Malgré lui, Adrien adopta l'air triste qu'on attendait de lui : ses épaules s'affaissèrent, sa voix devint plus rauque, son regard descendit sur son banc.
Alya apparut alors devant eux.
« Attendez ici, y'a Marinette qui a une surprise pour nous. Elle est allée la chercher dans son casier, » fit-elle à voix basse, pour ne pas être entendue des autres.
La métisse prit une chaise d'un banc voisin et s'installa dessus à califourchon en face d'eux, et posa la tête sur le dossier. Elle se mit à dévisager Adrien sans aucune gêne, comme si elle cherchait à graver le moindre de ses traits dans son esprit. Il essaya de l'ignorer, mais ses joues et ses oreilles se mirent à la picoter.
Nino vint à sa rescousse.
« Al', arrête de fixer les gens comme ça. C'est vraiment flippant.
- J'ai fini, t'en fais pas. C'est juste quelque chose qui me perturbe. T'as l'air... différent de d'habitude, ajouta-t-elle en s'adressant à Adrien.
- Tu sais quel jour on est... s'offusqua Nino.
- Non, je voulais dire différent des autres 10 juins, l'interrompit-elle à nouveau. Et différent en bien. T'as l'air plus tranquille et apaisé. »
Visiblement, Adrien n'avait pas hérité des talents d'actrice de sa mère. Alya l'avait grillé en quelques secondes, et ne tarderait pas à poser des questions. Il lui fallait des explications crédibles, et vite.
« C'est possible. On va dire que j'ai pu me rapprocher de mon père ce week-end, mentit-il à moitié. On a pu parler un peu, et je me suis rendu compte que même sans ma mère, j'avais quelqu'un de la famille sur qui je pouvais compter.
- Attends, on parle bien de ton père ? De Gabriel Agreste ? »
Nino était ébahi. Devant son expression, Adrien ne put s'empêcher d'éclater de rire.
« Je sais, je sais, on dirait pas comme ça, mais il a bon fond. Sinon, ma mère se serait pas mariée avec lui. »
L'arrivée de Marinette dans la salle de classe les fit taire. Leurs regards à tous furent attirés par une mystérieuse boîte orange qu'elle tenait dans ses mains.
« C'est tout frais de ce matin, annonça-t-elle avec enthousiasme. Vous allez être les premiers à les découvrir : les mini-fraisiers de la boulangerie Dupain-Cheng, édition spéciale de l'été 2019. »
Elle posa la boîte sur le bureau et l'ouvrit délicatement. Adrien en sentit le contenu avant même de le voir : l'odeur des fraises, du sucre et de la crème était irrésistible. L'apparence n'était pas en reste : les quatre petites pâtisseries avaient été confectionnées et décorées avec soin. C'était presque dommage de les manger...
Nino n'était pas du même avis : son estomac gargouilla à ce moment-là. Il attrapa le fraisier le plus proche et le fourra presque en entier dans sa bouche.
« Mon père essaie de se renouveler un peu, alors j'espère que ça vous plaira, ajouta Marinette en prenant une autre chaise et en la tirant vers leur table.
- Ch'est délichieux ! » articula Nino, la bouche pleine avec un air extasié.
Un postillon atterrit sur le bras d'Alya, assise en face de lui. Elle l'essuya avec un pan de sa chemise, avant de sortir un paquet de mouchoirs de sa poche et de le tendre à son petit-ami, en le traitant de cochon au passage. Il se défendit en lui rappelant que quand elle sirotait une boisson chaude, on l'entendait jusqu'à l'autre bout de la ville. Ce à quoi elle réagit en lui donnant une pichenette sur le bout du nez.
Les deux étaient en couple depuis quelques années déjà, et chaque année, leurs chamailleries devenaient plus divertissantes. Adrien les soupçonnait de faire exprès de se provoquer ainsi pour ne pas sombrer dans la routine.
Adrien se tourna vers Marinette et la surprit en train de l'observer. Elle baissa tout de suite les yeux en rougissant un peu.
Ce n'était pas la première fois qu'il la surprenait ce jour-là : depuis son arrivée en classe, il avait senti son regard posé sur lui à au moins trois reprises. Et à chaque fois que leurs regards s'étaient croisés, elle avait détourné le sien, comme gênée d'avoir été prise sur le fait.
Ce comportement lui rappelait la Marinette qu'il avait connue au collège, mignonne et gentille comme tout mais toujours mal à l'aise en sa présence. Il ne savait pas pourquoi elle se comportait ainsi, mais il voulait y remédier.
« Tu nous gâtes trop, je pense pas qu'on le mérite, lui lança-t-il pendant que le couple se chamaillait encore.
- Oh, tu sais, c'est rien de particulier, lui répondit-elle.
- On a fait quelque chose de particulier pour mériter ça ? Ou alors tu te prépares à nous annoncer une mauvaise nouvelle, et tu veux faire passer la pilule ? »
Il vit ses épaules se raidir et son sourire se crisper. Alerté, il se pencha vers elle. Lui qui pensait faire une blague innocente, il avait peut-être touché un sujet sensible.
« Marinette, tout va bien ?
- Je... Oui, t'en... t'inquiète pas, balbutia-t-elle, la voix tremblante. En fait, si j'ai pris tout ça, c'était parce que je me disais que tu aurais besoin de quelque chose pour te remonter le moral aujourd'hui. »
S'il n'y avait pas eu la table entre eux, il se serait probablement jeté sur elle pour lui faire un câlin. Non seulement elle avait pensé à lui, mais elle lui avait aussi apporté quelque chose pour l'aider à aller mieux. Ce n'était peut-être que « rien de particulier », comme elle l'avait dit, mais pour Adrien, cette petite attention valait toutes les grandes attentions du monde.
C'était vraiment leur Ladybug du quotidien.
À défaut de pouvoir l'enlacer, il posa sa main sur la sienne. Il sourit lorsqu'il la sentit sursauter.
« Merci, vraiment, merci du fond du cœur. Mais t'en fais pas pour moi, je suis plus solide que j'en ai l'air...
- Oublie pas qu'on est là pour toi. Je sais que je te l'ai déjà dit jeudi, mais sache que si tu as besoin de parler, on est là. On sera toujours là pour toi quand... si les choses se gâtent. »
Cette fois-ci, elle avait parlé sans balbutier, en le regardant droit dans les yeux. Adrien en eut un frisson dans le dos : il sentait qu'il y avait un autre message derrière ses paroles, mais il n'arrivait pas à le déchiffrer. Sa seule certitude, c'était que ça devait être important. Sinon, pourquoi Marinette le regarderait-elle d'un air si grave et si... désolé ?
Il s'apprêtait à lui poser une question lorsqu'Alya tapa du poing sur la table. Comme ramené à la réalité, il lâcha la main de Marinette et reporta son attention sur le couple à côté d'eux.
« Désolée de vous interrompre, mais vous avez plus beaucoup de temps si vous voulez manger. La pause est finie dans deux minutes. »
Le reste de la journée se déroula sans encombre. C'était même une journée particulièrement calme, sans Lila ni Chloé. Adrien reçut tout de même quelques messages de cette dernière, mais fut agréablement surpris lorsqu'il vit qu'elle s'était souvenue de la date de la disparition de sa mère, et qu'elle lui offrait une oreille attentive et une épaule sur laquelle pleurer s'il en avait besoin. Même si son amie d'enfance était devenue plus gentille depuis quelques mois, une telle bonté de sa part était toujours surprenante. Pour sa peine, il prit la peine de l'appeler pendant la pause de midi pour la remercier de vive voix.
Après les cours de l'après-midi, une autre surprise agréable l'attendait à son cours d'escrime : Kagami aussi avait pensé à lui, et avait réussi à convaincre M. D'Argencourt de les libérer un peu plus tôt pour qu'ils aient le temps de discuter un peu avant l'arrivée de leurs chauffeurs respectifs. Après lui avoir promis d'être là pour lui s'il en avait besoin, ils avaient parlé de tout et de rien, comme ils n'avaient plus eu l'occasion de faire depuis longtemps. Deux minutes avant l'arrivée de la limousine des Tsurugi, elle lui avait même fait un câlin. C'était si rare pour Kagami qu'Adrien n'y avait pas cru au début, et avait mis tout le trajet de retour à la maison pour se rendre compte que leur étreinte avait été bien réelle.
Assis derrière le chauffeur, Adrien contemplait les rues qui défilaient dehors. Il faisait encore jour, mais le ciel s'était couvert et il allait sans doute pleuvoir dans les heures à venir. Il s'en souciait peu, car son esprit ressassait les événements de la journée. Même si c'était l'anniversaire d'un événement funeste, il se sentait... bien, et coupable de se sentir si bien. Tous ses amis s'étaient montrés compatissants et compréhensifs avec lui, persuadés qu'il passait un moment difficile. Ce n'était pas tout à fait faux, mais maintenant que l'espoir de retrouver sa mère était plus fort que la tristesse de l'avoir perdue, il se sentait serein, presque de bonne humeur.
Lorsqu'ils arrivèrent au manoir, Nathalie l'attendait sur le pas de la porte. À peine était-il sorti de la voiture qu'elle lui annonçait que son père l'attendait pour manger. Adrien en fut surpris : même si son père le lui avait promis la veille, c'était le genre de promesse polie qu'il n'honorait jamais, par manque de temps.
« Vraiment ? demanda-t-il en montant les escaliers. Mais.. Il est tellement occupé en général qu'il planifie nos repas ensemble avec trois mois d'avance. Et là, j'ai rien vu sur mon emploi du temps...
- On sait tous les deux qu'aujourd'hui n'est pas une journée comme les autres. Allez-y, je pense que ça vous fera du bien, à vous et à votre père. Vous voulez que je prenne votre sac de sport ?
- Ça va, je le prends moi. »
Il ne voulait pas embêter Nathalie avec des tâches qu'il pouvait faire lui-même, mais surtout, il ne voulait pas risquer qu'elle découvre Plagg, qui roupillait dans son casque d'escrime.
Adrien avait peur que le repas ne s'éternise : Ladybug venait le voir ce soir-là avant sa patrouille, et même s'il était tôt, il voulait au moins ranger un peu et prendre une douche avant son arrivée.
De plus, les occasions où il mangeait avec son père étaient si rares qu'il n'était jamais très à l'aise. Assis face à face à une table qui pouvait accueillir au moins vingt personnes, ils dînaient souvent en silence car son père n'initiait jamais les conversations et Adrien ne savait jamais quoi dire : il était inutile de lui parler des cours, car Nathalie lui faisait des comptes rendus précis, il en allait de même pour ses activités extra-scolaires, et Adrien ne se sentait pas assez proche de son père pour lui parler de sujets plus personnels.
Il fallait espérer que ce repas-là serait différent : après tout, Gabriel Agreste avait pris un peu de temps pour lui la veille, et ce jour-là était tout de même particulier. Si leurs personnalités étaient différentes, l'amour qu'ils avaient pour Émilie les rapprochait.
Il entra dans la salle à manger avec un peu d'appréhension, car il ne savait pas à quoi s'attendre. Son père était déjà assis à table et pianotait sur sa tablette, les sourcils froncés. Lorsqu'il l'entendit arriver, il releva la tête.
« Adrien, tu es là ! On va pouvoir manger, » fit-il d'une voix plus chaleureuse que d'ordinaire.
Comme par magie, un domestique apparut avec deux assiettes fumantes qu'il déposa sur la table, à leurs places respectives. Gabriel le remercia et le congédia, sous prétexte qu'ils n'auraient plus besoin de lui ce soir-là. Adrien croisa son regard surpris, et dut lui confirmer d'un signe de tête qu'il pouvait bien partir... ce qu'il fit enfin, après quelques secondes d'hésitation et une révérence respectueuse.
Le jeune homme déposa alors son sac de sport au pied de la table et s'assit en face de son père, qui éteignit sa tablette et la posa sur une des chaises vides à côté de lui. Puis il porta son attention sur Adrien, qui eut la désagréable impression d'être passé aux rayons X. L'expression de son père était indéchiffrable, son regard insoutenable.
Adrien préféra alors baisser les yeux et examiner ses lasagnes, comme s'il en voyait pour la première fois. Des lasagnes ? Son plat préféré ? Chez les Agreste ? Était-ce possible ? Était-ce Noël avant l'heure ? Il dut planter sa fourchette dedans pour s'assurer qu'elles étaient bien réelles.
Gabriel Agreste s'éclaircit la gorge. Par réflexe, Adrien releva la tête.
« Ta journée s'est bien passée ? demanda-t-il, un peu hésitant. Et mange, ça va être froid. »
C'était une question banale, plus polie que sincère, mais c'était déjà beaucoup de la part de son père, dont les paroles semblaient toujours conçues pour être brèves, claires et efficaces.
« Ça va, c'était plutôt calme. J'ai pas eu d'éval' et j'en ai pas reçu non plus, donc y'a rien de nouveau. À l'escrime aussi, ça a été... »
Il hésitait à parler des signes de soutien qu'il avait reçu de la part de ses amis, car ce sujet les mènerait à Émilie Agreste. Même si Adrien se doutait que la mentionner ce soir-là était inévitable, il n'osait pas s'engager le premier.
« Et vous ? ajouta-t-il après quelques secondes de silence gênant. Comment s'est passée la journée ? »
Son père parut surpris par sa question.
« La... Oui, plutôt bien, même s'il n'y a rien eu de particulier de mon côté non plus, sauf la routine du travail. »
Nouveau silence gênant, rompu à intervalles réguliers par le tintement de leurs services sur les assiettes. C'était évident qu'ils tournaient autour du pot.
Adrien décida finalement de se jeter à l'eau.
« Et aussi... j'ai reçu plein de messages de soutien de mes amis, car beaucoup de gens de ma classe se sont souvenus que c'était aujourd'hui la date où... la date où maman a disparu, il y a quatre ans... »
Une ombre passa sur le visage de son père, qui reposa ses services. Adrien venait de crever l'abcès, les masques pouvaient tomber.
« Je sais... C'est aussi pour cela que j'ai voulu qu'on mange ensemble ce soir. Elle tenait toujours à ce qu'on prenne au moins un repas par jour tous ensemble. »
Cette tradition s'était perdue après sa disparition. Les premiers mois, Gabriel Agreste n'était même plus descendu au rez-de-chaussée, rongé par le chagrin, et était à peine sorti de sa chambre ou de son bureau, hantant parfois les couloirs tel un spectre lors de ses longues nuits d'insomnie. Avec le temps, il s'était lancé corps et âme dans son travail et avait repris une vie « normale », mais il ne descendait que rarement dans la salle à manger. Adrien s'était habitué à manger tout seul à cette grande table.
La présence de son père était exceptionnelle, presque miraculeuse. C'était peut-être un signe qu'il allait mieux ? Que malgré l'absence d'Émilie, il avait décidé de sortir un peu de son isolement ? Qu'il avait décidé de consacrer plus de temps à son fils depuis trop longtemps ignoré ?
Adrien repensa au journal de sa mère et à la perception qu'elle avait de Gabriel. C'était difficile à croire que le dessinateur du parc en 1994 était cet homme qui se tenait en face de lui en 2019, tant ils semblaient différents. Adrien savait pourtant que sa mère n'avait pas menti : c'était juste son père qui avait changé. Beaucoup changé.
« Gribouille » se trouvait quelque part sous cette attitude détachée et austère, et il ne réapparaîtrait sans doute que si Émilie revenait. Il fallait la retrouver coûte que coûte...
Ladybug lui avait dit que quelqu'un avait « saboté » l'enquête, et que ce quelqu'un était sans doute un membre de la famille ou un proche. Ce n'était qu'une hypothèse, mais elle était suffisamment plausible pour l'inquiéter.
Que savait son père à ce sujet ? Était-il au courant de cette interruption soudaine ? La police l'avait-elle contacté à ce sujet ? En savait-il plus qu'Adrien et Ladybug ? Soupçonnait-il lui-même quelqu'un ?
Adrien mourait d'envie de lui demander, mais quelque chose dans le regard de son père l'en empêchait. Ils avaient enfin l'occasion de manger ensemble, il ne voulait pas gâcher ce moment avec des soupçons ou de folles théories.
Mieux valait continuer la conversation avec quelque chose de plus positif.
« Je sais pas si c'est le meilleur moment pour demander, mais... commença Adrien après avoir avalé quelques bouchées. Comment vous vous êtes rencontrés, avec maman ? »
Son père parut surpris.
« Ta mère ne t'a jamais raconté ? demanda-t-il après une pause.
- Pas vraiment, » mentit Adrien, qui voulait réécouter cette histoire d'un autre point de vue.
Le regard de Gabriel devint vague, ses yeux glissèrent vers le plafond, comme pour mieux visualiser les souvenirs qu'il se remémorait, un léger sourire étira ses lèvres, son expression devint rêveuse.
Ça faisait des années qu'Adrien n'avait pas vu son père dans cet état. Cette vision lui réchauffa le cœur.
« C'est drôle que tu me le demandes maintenant, car cette année, ça fait vingt-cinq ans qu'on s'est rencontrés... J'étais encore un étudiant en art sans expérience et sans perspectives, je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire dans la vie... Jusqu'à ce que je croise ta mère dans un parc. Elle y venait souvent pendant ses pauses de midi, quand j'y allais pour dessiner et chercher de l'inspiration. Dès que je l'ai vue, j'ai su qu'il y aurait quelque chose entre nous et qu'elle jouerait un rôle important dans ma vie, sans vraiment savoir pourquoi, mais je n'osais même pas espérer qu'elle deviendrait ma femme un jour... »
Il lui décrivit ensuite le jour où il s'était assoupi contre un arbre et où Émilie l'avait réveillé pour lui rendre ses croquis. Adrien connaissait déjà cette partie de l'histoire, mais son père avait un air si touchant quand il en parlait qu'il ne s'en lassait pas. Gabriel était tombé amoureux de sa mère vingt-cinq ans plus tôt, et après vingt-cinq ans, son amour pour elle ne s'était pas essoufflé. Et quand il parlait d'elle, Adrien avait l'impression de voir un peu ce « Gribouille » adorable dont sa mère était tombée amoureuse.
C'était si mignon qu'il en oublia presque de manger.
« Enfin, je ne vais pas t'embêter plus longtemps avec mes vieux souvenirs... conclut alors Gabriel avec un sourire nostalgique, un peu triste mais toujours rêveur. Je t'en dirai plus quand elle sera de retour, pour qu'elle puisse te le confirmer. »
À nouveau, son père semblait sûr de lui quand il parlait du retour d'Émilie, et Adrien ignorait d'où lui venait cette assurance. Certes, tout comme lui, Gabriel ne voulait pas perdre espoir, mais de là à en parler comme si sa mère était simplement partie en voyage quelques jours et allait revenir à tout moment... C'était tout de même étrange.
« Quoi qu'il en soit, la rencontrer a changé ma vie... et je souhaite que tu rencontres quelqu'un comme ça aussi, un jour. »
Cette fois-ci, ce fut au tour d'Adrien d'être surpris. Il ne s'attendait vraiment pas à une telle remarque. Il eut soudain très chaud et sentit ses joues le picoter.
« Euh... Oui, moi aussi, j'aimerais bien que ça m'arrive aussi un jour, » bredouilla-t-il, un peu gêné.
Cette personne, il l'avait déjà rencontrée des années plus tôt. Cette personne, c'était sa partenaire, avec qui il sauvait Paris chaque semaine. Cette personne, c'était sa meilleure amie, qui était toujours là pour lui dans les moments difficiles et qui lui avait proposé son aide pour retrouver sa mère. Cette personne, c'était celle dont il était désespérément amoureux, même après qu'elle lui avait dit qu'il devait se contenter de son amitié car elle en aimait un autre.
Cette personne, c'était Ladybug, et elle lui avait dit qu'elle viendrait le voir ce soir-là pour continuer leur enquête.
Adrien jeta un regard paniqué à l'horloge : il était presque vingt-et-une heure. Ladybug passerait avant sa patrouille ce soir-là, ce qui lui laissait à peu près trente minutes avant son arrivée. S'il voulait encore prendre une douche avant, il devait se dépêcher...
Il avala les lasagnes qui restaient sur son assiette en quelques bouchées rapides et demanda s'il pouvait monter dans sa chambre car il avait encore un devoir à terminer. Son père, bien que confus par sa soudaine précipitation, ne fit aucune objection, et lui souhaita une bonne nuit.
Le jeune homme attrapa son sac de sport, le passa par dessus son épaule et marcha d'un pas décontracté jusqu'à la porte. Une fois hors de vue de son père, il piqua un sprint jusqu'à l'escalier, gravit les marches quatre à quatre et courut jusqu'à sa chambre. Une fois arrivé, il jeta son sac sur le lit (et ignora le cri de protestation qui s'en échappa), fila dans la salle de bain, en embarquant son pyjama au passage, se déshabilla en vitesse et sauta dans la douche.
D'ordinaire, il prenait un bain après l'escrime pour détendre ses muscles et prévenir les courbatures, mais cette fois-ci, il n'en avait ni le temps ni l'envie : il fallait encore préparer un peu la chambre et sortir les « dossiers » pour l'enquête. Ladybug n'allait pas tarder.
Il se mouilla, se savonna et se rinça en un temps record, mais resta tout de même plus de temps que nécessaire sous le jet chaud d'eau chaude, perdu dans ses pensées. Puis il éteignit l'eau et sortit de la douche, revigoré.
Lorsqu'il retourna dans sa chambre après s'être essuyé et avoir mis son pyjama (un vieux training de la marque Agreste, collection printemps-été 2016), il découvrit Plagg, qui lévitait au-dessus de son lit d'un air mécontent.
« Un peu de respect pour le dieu millénaire grâce à qui t'as des super-pouvoirs, ça t'écorcherait ? »
Son kwami avait en effet passé toute la journée caché dans son sac, ce qu'il supportait de moins en moins, et comme Adrien avait dîné avec son père, il avait dû y passer encore une heure de plus.
« Désolé, Plagg, tu sais à quel point c'est rare que je mange avec mon père, j'avais pas prévu le coup... Et puis, je croyais que t'aimais bien dormir avec mes vieilles chaussures de sport, parce que l'odeur te rappelle le fromage... »
Plagg protesta, mais Adrien l'écouta à peine, trop occupé à faire de la place sur la table basse pour pouvoir y mettre sa tablette, son « dossier » d'enquête, un bloc-notes et de quoi écrire. En passant près du lit, il ne put s'empêcher de caresser la tête de Plagg. La kwami broncha à peine, toujours boudeur, mais un faible ronronnement le trahit : quelques grattouilles aux bons endroits suffisaient à faire passer sa mauvaise humeur.
« Merci pour ta patience, je t'offrirai mon poids en gruyère à l'occasion.
- Maigrichon comme tu es, c'est pas beaucoup... »
Il voulut répliquer, mais trois coups sourds contre la fenêtre les firent soudain sursauter tous les deux. Plagg réagit immédiatement et fila se cacher sous l'oreiller.
Adrien, le choc initial passé, déglutit et se tourna vers la fenêtre. Son cœur battait à tout rompre : si Ladybug l'avait vu caresser Plagg, elle aurait tout de suite compris que c'était lui, Chat Noir, et même si sa réaction était imprévisible, Adrien se doutait qu'elle ne serait pas forcément très positive...
Sa silhouette familière flottait de l'autre côté de la vitre, accrochée à un fil. Après quelques secondes où aucun d'entre eux ne bougea, elle lui fit un signe de la main, qui tira Adrien de sa tétanie. Il se précipita vers elle et lui ouvrit la fenêtre.
« Désolé, tu m'as un peu surpris, j'ai mis un moment à comprendre ce qui se passait... Viens, entre ! »
Ladybug atterrit lestement sur le plancher de sa chambre et ramena son yo-yo d'un vigoureux coup de poignet. Adrien ne distinguait pas son visage car elle avait baissé la tête, mais quelque chose dans sa posture l'intrigua : elle paraissait raide, tendue, nerveuse.
« C'est pas grave, t'en fais pas, je peux attendre un peu, » le rassura-t-elle.
Sa voix n'était pas différente de d'habitude, mais elle observait toujours quelque chose par terre, comme si elle voulait à tout prix éviter son regard.
Adrien commença à paniquer. L'avait-elle vu parler à Plagg ? Avait-elle compris que c'était lui, Chat Noir ? Était-ce ça, sa réaction ?
Il posa une main sur son épaule et se pencha légèrement vers Ladybug. Elle sursauta et leva enfin les yeux vers lui.
« Tout va bien, Ladybug ? » murmura-t-il d'une voix douce qui, il espérait, ne trahissait pas sa panique.
Il la vit rougir un peu, avant de poser sa main sur la sienne et de l'enlever de son épaule.
« Oui, t'en fais pas pour moi... C'est juste que... j'ai beaucoup réfléchi à la disparition de ta mère, et... » commença-t-elle avant de s'interrompre soudainement.
Elle n'avait donc pas découvert son identité secrète. Son état était lié à autre chose. Et pourtant, Adrien fut loin d'être rassuré. Quelque chose clochait. Et ça avait l'air grave.
« Viens, on va s'asseoir pour en parler, ce sera plus confortable, » proposa-t-il avec douceur.
Elle acquiesça. Adrien marcha alors jusqu'au canapé, s'y installa confortablement et tapota la place à côté de lui, avec un sourire encourageant. Après quelques secondes d'hésitation, elle le suivit et s'assit à ses côtés, mais il remarqua qu'elle se tenait tout au bord du siège, comme prête à prendre la fuite à tout instant.
« Tu veux quelque chose à boire ? Je peux aller chercher...
- Non, ça va aller, merci... »
Elle fixait à présent ses genoux et jouait nerveusement avec ses doigts. Adrien sentait que quelque chose n'allait vraiment pas, mais il ne savait pas comment lui demander quoi, et encore moins comment y remédier. Il ne voulait pas lui poser des questions intrusives pour ne pas la brusquer, et il n'osait plus la toucher, vu comme elle avait repoussé la main qu'il avait posée sur son épaule. Il resta donc assis, immobile et impuissant.
Un silence pesant s'installa entre eux. Adrien regardait Ladybug, qui ignorait son regard et fixait le sol avec obstination.
« Alors ? Tu as beaucoup réfléchi et... ? » fit-il lorsque le silence devint trop difficile à supporter.
Ladybug prit une longue inspiration. Puis, sans doute après s'être rendue compte qu'elle ne pouvait pas éviter éternellement le sujet, elle leva les yeux vers lui.
« Adrien... Je... J'en suis arrivée à certaines conclusions, mais... Mais elles vont pas te plaire...
- Des conclusions ? Tu veux dire que tu as découvert ce qu'il s'est passé ?
- Non, pas à ce point, mais... Je crois que j'ai découvert qui est la personne qui a essayé de saboter l'enquête... »
Le pouls d'Adrien s'accéléra.
« Et ? C'est qui ?
- J'ai imaginé tous les scénarios possibles, pour être sûre de n'exclure aucune possibilité, mais il n'y en a qu'un seul qui est plausible... »
Elle tournait autour du pot. Adrien commençait à s'impatienter, même si une part de lui avait un très mauvais pressentiment.
« Et donc ? C'est quoi ? la pressa-t-il, incapable de se retenir.
- La seule personne qui aurait pu autoriser une interruption de l'enquête si peu de temps après la disparition de ta mère, c'est... Adrien, je suis désolée, mais la seule personne qui était assez proche de ta mère pour pouvoir le faire, c'est... c'est ton père, Gabriel Agreste. »
Le cœur d'Adrien loupa un battement. Il avait sûrement mal entendu.
« Quoi ? » lâcha-t-il, incrédule.
Ladybug tendit ses bras devant elle, sur la défensive. Ses yeux fixaient les siens d'un air coupable et désolé.
« Attends, écoute-moi d'abord. J'ai plusieurs raisons de croire ça... »
Adrien ne pouvait pas la lâcher du regard. Il ne comprenait pas. Comment Ladybug pouvait-elle soupçonner son père ? C'était impossible : de toutes les personnes qui avaient été affectées par la disparition d'Émilie, c'était bien Gabriel Agreste.
« Non, c'est impossible. Ladybug, je sais que t'as des super capacités de déduction, mais là, tu te trompes... C'est impossible que mon père soit derrière tout ça.
- Laisse-moi au moins t'expliquer mon raisonnement. »
À ce moment-là, quelque chose se réveilla en Adrien. Ça partait de ses tripes et ça montait en grondant jusqu'à son cerveau, transformant sa stupéfaction et son incompréhension en quelque chose de sombre et incontrôlable.
Il ne s'était jamais senti comme ça en présence de Ladybug, qui avait le don de lui faire ressentir tout un panel de sentiments positifs. Incapable de lutter contre les émotions négatives qui l'envahissaient, il se renversa sur le canapé et décida d'écouter ce qu'elle avait à lui dire, même s'il savait déjà qu'il ne la croirait pas.
« Seuls les membres de la famille peuvent faire annuler une enquête, et Gabriel Agreste est le seul avec qui la police a été en contact... à part toi, évidemment, mais tu es trop jeune, continua-t-elle. Et aussi... J'ai pu regarder les vidéos des caméras de surveillance dans les rues autour de chez toi, le jour de la disparition, et même deux jours avant et après... Personne de suspect n'est entré ni sorti, en dehors du personnel habituel. Même au niveau des passants et des véhicules, j'ai rien remarqué de bizarre... J'ai même pas vu ta mère sortir ou marcher dans la rue... Ce qui veut dire que s'il s'est passé quelque chose, c'était forcément ici, et que...
- Arrête. »
C'était sorti tout seul, et il ne le regrettait même pas. La colère face à son accusation lui faisait oublier toute la sympathie qu'il avait pour elle.
Ladybug se raidit, sans doute parce qu'il ne lui avait jamais parlé de cette façon.
« Je...
- Arrête, ça n'a aucun sens. Je sais que mon père a pas l'air d'être le type le plus chaleureux au monde, mais c'est impossible qu'il soit impliqué dans sa disparition. Ça fait des années qu'il essaie de s'en remettre, et même si ça va mieux, c'est pas encore gagné. Alors tu crois que ça pourrait être lui, le coupable ? »
Sans s'en rendre compte, il avait serré les poings et haussé la voix. L'expression de Ladybug passa de compassion à inquiétude mêlée de... peur ?
« Adrien, je te jure, je te l'aurai pas dit si j'avais pas été convaincue à 99 %... pipa-t-elle, les bras toujours tendus devant elle, les mains tremblantes.
- La prochaine fois, attends d'être sûre à 100 % alors... Je pensais que t'avais plus de discernement que ça.
- Adrien, s'il-te-plaît, il faut que...
- Il faut que je quoi, hein ? Que je sois d'accord avec toi, que j'accuse mon père d'avoir fait disparaître ma mère ? De l'avoir tuée, même ? Pourquoi pas, hein ? Au point où on en est... »
Sa colère s'était muée en rage. Il se leva, les poings serrés, et marcha jusqu'aux fenêtres. Il faisait nuit dehors, et Adrien distinguait son reflet hagard dans la vitre. Il voyait aussi Ladybug, encore assise sur le canapé, tétanisée. D'ordinaire, s'il l'avait vue dans cet état, il aurait couru vers elle pour la rassurer, mais sa fureur était telle qu'il ne voulait même plus la voir en face.
Il savait que Ladybug ne portait pas particulièrement Gabriel Agreste dans son cœur. Elle l'avait même soupçonné d'être le Papillon, quelques années plus tôt, jusqu'à ce qu'il se fasse akumatiser à son tour. Elle avait été forcée de revoir son jugement à ce moment-là, mais n'en était pas venue à apprécier son père pour autant.
Mais de là à l'accuser d'être derrière la disparition d'Émilie et d'avoir saboté l'enquête pour la retrouver... C'était trop. Même si elle était Ladybug, elle ne pouvait pas se permettre d'accuser les gens comme elle voulait.
Elle était allée trop loin.
« Sors d'ici, lâcha-t-il, sans même se retourner vers elle.
- Quoi ?
- Sors d'ici, et t'es plus obligée de revenir... Je vais continuer l'enquête tout seul. »
Il avait particulièrement insisté sur les deux derniers mots, d'un ton catégorique qui ne laissait aucune place à une réponse.
Le reflet de Ladybug resta immobile. Adrien crut voir sa lèvre inférieure trembler, mais ce n'était peut-être qu'une illusion.
« Vas-y, tu dois aller patrouiller, non ? » ajouta-t-il quand il vit qu'elle ne bougeait toujours pas.
L'héroïne se leva enfin, et se dirigea vers la fenêtre par laquelle elle était entrée. Elle ne savait sans doute pas qu'il observait son reflet, car elle s'essuya les yeux du revers de la main, avant de prendre son yo-yo.
« Je... Je suis désolée, Adrien, vraiment... » murmura-t-elle d'une voix brisée en lui jetant un dernier regard implorant.
Il ne broncha pas. Ladybug poussa alors un soupir (qui ressemblait étrangement au début d'un sanglot), ouvrit la fenêtre et s'élança dans la nuit.
Adrien la regarda disparaître dans la pénombre, un goût amer dans la bouche.
