Chapitre 10 : Regrets

Adrien observait les rues parisiennes qui défilaient à l'extérieur de la voiture. Il était sept heures et demie et Paris se réveillait en douceur en cette matinée presque estivale : des parents emmenaient leurs enfants à l'école, quelques personnes promenaient leurs chiens, d'autres partaient au bureau, de petits groupes d'étudiants se dirigeaient vers leurs écoles respectives...

Il aurait aimé faire comme eux et aller au lycée à pied ce jour-là, pour pouvoir se vider la tête et penser à autre chose, mais il savait pertinemment que tant qu'il serait Adrien Agreste, jeune mannequin au futur prometteur et fils d'un des plus prestigieux stylistes du monde, se déplacer seul dans les rues de la capitale lui serait impossible.

Après le départ de Ladybug la veille au soir, Plagg était sorti de sa cachette et l'avait sévèrement réprimandé : s'en prendre à l'héroïne avait été non seulement cruel, mais dangereux, car sa détresse la mettait en danger d'akumatisation. Et même si la situation ne dégénérait pas à ce point, mettre sa partenaire dans un tel état risquait fort de leur porter préjudice. La semaine précédente, l'héroïne lui avait avoué que, surmenée à cause des attaques incessantes du Papillon et de Mayura, elle sentait qu'elle était sur le point de craquer.

« Ce que tu lui as dit, c'est peut-être la goutte d'eau qui va faire déborder le vase, » avait conclu Plagg avec gravité.

Adrien, encore fulminant de colère, n'avait pas répondu à ses accusations et était allé se coucher directement, pour signifier à son kwami qu'il n'avait pas envie d'en parler plus longtemps.

Même s'il avait réussi à s'endormir, son sommeil n'avait pas vraiment été réparateur, ponctué de rêves étranges. C'était d'un mauvais pied qu'il s'était levé ce matin-là, adressant à peine un « bonjour » à Plagg et mettant autant de temps que possible à s'habiller.

Maintenant qu'il était dans la voiture, il se sentait plus amer que jamais : il savait qu'il n'aurait pas la force de sourire et de faire comme si de rien n'était en cours, ce qui éveillerait les soupçons de ses amis. Il n'avait vraiment pas envie d'affronter leurs regards suspicieux et de répondre à leurs questions gênantes, bien que nées d'une inquiétude sincère.

Mais il n'avait pas le choix : qu'il le veuille ou non, il devait affronter ce mardi, même s'il s'annonçait long...

Un violent coup de frein le tira de ses réflexions. Le véhicula s'arrêta brusquement, et Adrien se retrouva projeté contre le dossier du siège devant lui. Au même moment, la musique que diffusait la radio fut interrompue par un flash info : un akuma venait d'apparaître à quelques rues de là où ils se trouvaient.

Adrien se redressa en se massant le nez : le choc avait été plus violent que prévu et il regrettait de ne pas s'être attaché ce matin-là. Il avait l'impression de s'être pris un coup de poing.

Devant eux, les voitures s'étaient arrêtées, et chauffeurs et passagers en sortaient précipitamment pour se réfugier dans les bâtiments environnants. Le Gorille embraya la marche arrière et se retourna pour reculer, mais d'autres voitures derrière eux leur bloquaient toute échappatoire. Il poussa un grognement, avant de faire signe à Adrien de sortir.

Ce dernier jubila intérieurement : si la route avait été libre, il aurait été forcé d'attendre d'être de retour chez lui pour se transformer et partir au combat. Maintenant qu'ils n'avaient d'autre choix que se mettre à l'abri avec d'autres civils, il pourrait se fondre dans la foule et échapper temporairement à son garde du corps.

Il prit son sac, jeta un coup d'œil à l'intérieur pour s'assurer que Plagg s'y trouvait bien et passa la sangle par-dessus sa tête. Le Gorille, déjà dehors, lui ouvrit la porte pour le laisser sortir à son tour. De l'autre main, il tenait son téléphone contre son oreille, sans doute pour informer Gabriel Agreste de la situation.

Lorsqu'Adrien fut dehors, son garde du corps claqua la porte derrière lui et l'attrapa par le bras, l'entraînant à la suite des derniers civils qui couraient se cacher dans un cinéma déjà ouvert. Adrien l'entendit pousser un grognement exaspéré avant de remettre le téléphone dans sa poche. Son père, comme souvent, n'était pas joignable...

Les deux hommes s'engouffrèrent dans le cinéma par la porte vitrée. Le hall d'entrée était déjà bondé, et toutes les personnes qui s'y trouvaient regardaient nerveusement la télévision accrochée derrière le guichet où Nadia Chamack annonçait les premières informations sur ce nouvel akuma :

« ... il y a quelques minutes dans le 8eème arrondissement. D'après cette vidéo que nous venons de recevoir, il s'agit d'un immense dragon gris. Aucun des héros n'est encore sur place, toute personne se trouvant dans le quartier est priée de... »

Adrien n'avait pas besoin d'en savoir plus pour l'instant. Sa priorité, c'était d'échapper au Gorille et de sortir du cinéma sans être vu.

Il se retourna vers la porte, et constata avec horreur que l'une des employés était en train de baisser le rideau de fer qui protégeait l'entrée. Il leva les yeux au plafond, à la recherche des panneaux de sortie de secours, mais ceux-ci indiquaient un passage qui se trouvait derrière les guichets, là où seul le personnel pouvait passer. Impossible de sortir par là non plus sans se faire remarquer...

Adrien devait faire vite. Autour d'eux, les murmures étaient passés d'inquiets à paniqués. L'écran diffusait en boucle la vidéo amateur du dragon qui piétinait tout sur son passage. Il ne s'en était encore pris à aucun bâtiment, mais seulement à des véhicules vides et à des lampadaires, mais ce n'était peut-être plus qu'une question de temps...

Un employé monta sur le guichet et demanda à tout le monde de s'asseoir et de garder son calme. Ladybug, Chat Noir et les autres allaient apparaître sous peu, il ne fallait pas s'inquiéter. Tout irait bien, il fallait simplement patienter.

Une majorité obtempéra et s'assit contre les murs ou sous les comptoirs, mais quelques individus restèrent obstinément debout. Parmi eux, un homme d'affaires insistait auprès de l'employée qui avait bloqué la porte : il devait absolument se rendre à un rendez-vous urgent et même l'attaque d'un akuma ne pouvait l'en empêcher. La jeune femme en face de lui essayait de le calmer et de le convaincre de s'asseoir, sans succès. Une fillette commença à pleurer malgré les paroles rassurantes de sa mère. Un adolescent, téléphone en main, répétait sans cesse qu'il allait bien et qu'il était en sécurité à un interlocuteur qui, visiblement, n'était pas du tout rassuré.

La situation était sous contrôle précaire, elle pouvait dégénérer à tout moment. Les conséquences des actions d'une foule en panique pouvaient parfois être pires que celles des attaques d'akumas, et elles ne pouvaient être réglées par des coccinelles magiques...

Adrien devait se dépêcher. Il tapa sur l'épaule du Gorille, qui le tenait toujours au niveau du coude.

« Je dois aller aux toilettes, je me suis tapé le nez avant et j'aimerais passer de l'eau froide dessus, mentit-il à moitié en se couvrant le visage. Les toilettes sont juste à côté, je reviens vite. »

Son garde du corps parut hésiter, avant de le lâcher avec réticence : il appréhendait sans doute la réaction du père Agreste s'il lui ramenait son fils défiguré, le nez bleu et en sang. Adrien lui sourit en guise de remerciement et fila vers les WC d'un pas rapide. Sans hésiter, il entra dans les toilettes pour personnes handicapées et ferma la porte à clé derrière lui. À son grand soulagement, il y avait une petite fenêtre au-dessus du lavabo, suffisamment large pour le laisser passer.

« Plagg, on a du boulot, fit-il en ouvrant son sac. Y'a un dragon qui rôde pas loin d'ici. »

Rien ne bougea dans le sac, alors qu'il savait que son kwami était là. Il s'apprêtait à secouer le sac lorsque Plagg sortit enfin, l'air aussi buté que la veille.

« Tiens donc, tu as besoin de moi ? Je croyais que tu m'ignorais, remarqua-t-il d'une voix amère.

- C'est pas le moment, Plagg. Y'a urgence. On en reparlera après, » lui rétorqua Adrien.

Le comportement de son kwami lui rappela les événements de la veille au soir : les accusations de Ladybug, ses réactions face à ces accusations, la façon dont il l'avait chassée sans lui laisser le temps de s'expliquer... Cette soirée lui laissait un goût amer dans la bouche, et il déglutit lorsqu'il se rendit compte que dans quelques minutes, il devrait affronter sa partenaire sans rien laisser paraître de ses émotions négatives, sous peine de dévoiler sa double-identité : la révéler, même accidentellement, pouvait mettre toute la ville en danger.

Soudain, il vit l'essuie-mains trembler, presque imperceptiblement. Quelques secondes plus tard, il sentit une légère secousse au niveau du sol. Quelques secondes plus tard encore, une autre, un peu plus forte cette fois-ci. Leur rythme était régulier, comme celui du pas d'un grand animal.

L'akuma approchait, il n'avait plus le temps d'avoir peur ou d'hésiter.

« Plagg, transforme-moi ! »

Une minute plus tard, il était sur le toit du bâtiment, son bâton en main, prêt à en découdre avec l'immense reptile. Il fut d'abord surpris de sa proximité, à moins de trois cents mètres du cinéma où il s'était caché avant.

Le dragon arpentait les rues sans se soucier de ce qu'il écrasait sur son passage, mais ne paraissait pas particulièrement hostile. Il avait plutôt l'air de chercher quelque chose... ou quelqu'un. S'il était aux ordres du Papillon, la réponse était évidente.

« Hé, le lézard, c'est moi que tu cherches ? » cria-t-il en agitant son bâton.

Le dragon s'arrêta et regarda autour de lui, les naseaux fumants, avant de le repérer entre les cheminées. Il poussa alors un cri guttural et se précipita vers lui.

Malgré sa carrure imposante, sa démarche était gauche, lente, maladroite. Chat Noir, sans être inquiété le moins du monde, attendit qu'il soit plus proche. Il profita de ces quelques secondes pour observer son adversaire dans les moindres détails, à la recherche des faiblesses et des potentiels objets où pouvait se trouver l'akuma... s'il s'agissait bien d'un akuma.

Plus il regardait la créature, plus il était persuadé qu'il s'agissait d'un sentimonstre. Les akumatisés, malgré leurs costumes et leurs modifications physiques, gardaient toujours une vague forme humaine, et se lançaient dans des tirades lyriques avant de s'attaquer à eux. Les sentimonstres, à l'image des émotions dont ils étaient issus, prenaient les formes les plus diverses et allaient droit au but.

Chat Noir raccourcit son bâton et approcha le micro de ses lèvres, sans lâcher le dragon des yeux.

« Salut tout le monde, je suis déjà sur place. C'est encore du sentimonstre au menu, un dragon cette fois-ci. Je pense que je peux l'occuper un moment, mais traînez pas trop. »

Il n'eut pas le temps d'attendre une réponse. Le monstre était sur lui, et il réussit tout juste à esquiver un de ses coups de pattes. Les tuiles du toit où il s'était tenu deux secondes plus tôt s'écroulèrent dans un grondement assourdissant.

Vaincre un sentimonstre était beaucoup plus difficile que vaincre un akumatisé : s'ils étaient en général moins malins et plus prévisibles, l'amok n'était jamais caché sur eux. Il fallait donc non seulement retenir le monstre, mais aussi trouver la personne qui avait été amokisée et briser l'objet où se cachait la plume. Après deux attaques de sentimonstres, Ladybug et Chat Noir s'étaient rendus à l'évidence : à deux, ils ne tiendraient pas le coup à long terme. C'était pour cela qu'ils avaient décidé de faire de Rena Rouge, Carapace et Queen Bee des héros à plein temps. Et vu la fréquence des attaques au cours des dernières semaines, ils avaient eu raison.

Chat Noir savait qu'il ne pourrait pas vaincre complètement le sentimonstre tant que l'amok serait activé. Il devait attendre l'arrivée des renforts, qui lui permettraient de souffler un peu et de partir à la recherche de l'amokisé. En attendant, il distrairait son adversaire aussi longtemps que possible pour limiter les dégâts matériels.

Il se propulsa sur son bâton jusqu'à être à la hauteur des yeux du dragon. Puis il s'accroupit au sommet, profitant du super-équilibre que lui procurait ses pouvoirs pour rester dans cette position inconfortable.

« Faudra être plus rapide si tu veux m'attraper, mon gros, » lui lança-t-il avec malice... avant de le regretter amèrement lorsqu'un jet de flammes bleues jaillit dans sa direction. Il l'évita de justesse en sautant sur un toit à sa gauche, mais il sentit un picotement désagréable au bout de ses oreilles de chat : quelques poils y avaient sans doute passé.

« Et il crache du feu, si jamais, » ajouta-t-il à l'intention de ses coéquipiers en rétractant son bâton.

Il n'y avait toujours aucune trace des autres héros. Chat Noir espérait qu'ils ne tarderaient pas, car il ne savait pas combien de temps il tiendrait encore tout seul.

Il décida de longer une des rues que le dragon avait déjà piétinées afin de limiter le périmètre des dégâts. Comme il l'avait prévu, son adversaire le suivit de sa démarche pataude. Chat Noir espérait qu'il avait besoin d'un temps de « recharge » avant de se remettre à cracher des flammes. Sinon, il ne donnait pas cher de sa peau...

Soudain, il entendit le dragon pousser un grognement furieux. Les secousses qui agitaient le sol à chacun de ses pas cessèrent brutalement. Le sentimonstre s'était arrêté.

Chat Noir se retourna, interloqué, et découvrit Ladybug qui faisait des grandes signes au monstre à quelques toits de là.

« Hé, viens voir par ici si j'y suis ! »

C'était bien elle, aussi déterminée, resplendissante et courageuse que jamais. Elle faisait tournoyer le yo-yo devant elle, prête à le lancer, avec un sourire amusé.

« Ben alors ? T'en mets du temps pour réagir, » ajouta-t-elle.

Sa moquerie sembla réveiller le dragon. Chat Noir l'entendit inspirer par les narines. Il reconnut immédiatement le bruit de ce souffle, pour l'avoir entendu quelques minutes plus tôt. Un frisson lui parcourut le dos.

Il savait ce qu'il s'apprêtait à faire.

« Ladybug, fais atten... » cria-t-il avant de sentir le sol se dérober sous ses pieds.

Quelque chose l'avait tiré violemment par la queue. Il bascula en arrière, glissa du toit et atterrit quelques mètres plus bas. L'atterrissage lui coupa le souffle, et il mit quelques secondes à se rendre compte qu'un visage familier était penché au-dessus de lui.

« T'en fais pas, c'est qu'une illusion en attendant la vraie, » chuchota Rena Rouge en posant un doigt sur ses lèvres, signe qu'ils devaient rester discrets.

Chat Noir, encore à bout de souffle, se redressa avec peine. Il découvrit qu'ils se trouvaient sur un petit balcon, à trois mètres en-dessous du bord du toit.

« Elle est pas encore là, la vraie ? murmura-t-il à l'intention de Rena, qui fixait la gouttière au-dessus d'eux, sans doute prête à bondir dès que le dragon se rendrait compte de la supercherie.

- Queen Bee est en route, Carapace aura du retard car il peut pas se transformer tout de suite. Mais j'ai aucune nouvelle de Ladybug pour l'instant. »

L'absence de sa Lady était inhabituelle. Chat Noir sentit un poids se former dans son estomac, alors qu'il se remémorait les mots de Plagg la veille au soir : ses paroles l'avaient peut-être mise en danger d'akumatisation...

À quelques mètres au-dessus d'eux, il vit les volutes d'une fumée grise.

« Y'a pas eu d'alertes akuma ? » demanda-t-il à sa coéquipière, la gorge nouée.

Celle-ci lui jeta un regard en coin exaspéré, comme si elle en avait marre d'être tirée de sa concentration.

« Non, et heureusement. Ça va déjà être assez difficile comme ça. »

Un hurlement féroce les fit trembler tous les deux. Le sentimonstre venait de se rendre compte que sa cible s'était volatilisée.

« J'y retourne. Toi, essaie de voir qui a créé le sentimonstre. Il est apparu vers le parc Monceau, c'est probablement par là qu'il faut chercher. »

Sur ces mots, l'héroïne-renarde sauta sur le toit au-dessus d'eux et disparut de son champ de vision.

Chat Noir resta encore quelques secondes sur place, immobile. Au moins, sa lady n'avait pas été akumatisée. Et ce n'était pas non plus elle qui était à l'origine du sentimonstre, car ce dernier s'était attaqué à elle dès qu'il l'avait vue. Néanmoins, le jeune homme ne serait pas rassuré tant qu'il ne la verrait pas devant lui en chair et en os.

L'appréhension lui nouait les entrailles, une question tournait sans cesse dans son esprit : et si elle se sentait mal au point de ne pas pouvoir venir, à cause de ce qu'il lui avait dit ?

Il avait envie de s'arracher les cheveux : il s'était vraiment comporté comme un goujat avec elle. Il lui devait des excuses. Et à Plagg aussi.

La boule au ventre, il décida de se rendre utile, déploya son bâton et se propulsa en direction du parc Monceau. Ladybug n'était pas là, mais le combat faisait rage, et Chat Noir ne pouvait pas se permettre de broyer du noir dans un coin.

Il avait à peine parcouru deux blocs qu'un éclair jaune et noir passa dans sa vision périphérique. Une seconde plus tard, Queen Bee courait à ses côtés.

« Alors, Chat Noir, on fuit le combat ? » fit-elle, amusée.

L'humour de Queen Bee gardait encore les traces de la méchanceté de sa préadolescence. Avec le temps, ses piques devenaient plus drôles et moins maladroites, même s'il y avait encore un long chemin à faire. Malgré tout, Chat Noir avait tout sauf envie de rire à ce moment-là.

« Faut qu'on trouve l'amok aussi vite que possible. Sinon, on va finir complètement cramés, » souffla-t-il en s'arrêtant sur un toit.

Queen Bee se campa à ses côtés.

« On sait quelque chose sur l'amokisé ? demanda-t-elle.

- À part qu'il est près du parc Monceau, rien. On va se rendre sur place et on verra. Avec un peu de chance, il sera dehors et on le repérera facilement. »

Sa coéquipière haussa les sourcils, visiblement sceptique. Lui non plus n'y croyait pas trop, mais c'était pour l'instant leur seule solution.

Le bâton de Chat Noir vibra alors faiblement. Il venait de recevoir un message. Queen Bee aussi, apparemment, puisqu'elle consulta sa toupie.

« C'est bon, entonna la voix de Rena Rouge. Ladybug vient d'arriver. Queen Bee, Chat Noir, on compte sur vous pour repérer l'amok. Appelez-nous quand vous l'aurez trouvé. »

Les deux héros se tournèrent en direction du dragon, qui s'agitait toujours dans la rue où ils l'avaient laissé, à deux cents mètres de là. Deux silhouettes tournoyaient autour de lui, une orangée et une rouge.

Elle était enfin arrivée.

« Bon, on peut y aller, maintenant ? » demanda Queen Bee avec impatience.

Mais Chat Noir ne bougea pas. Ses yeux étaient fixés sur Ladybug, qui venait d'enrouler son yo-yo autour d'une patte du monstre. Il ne savait pas pourquoi, mais il avait un mauvais pressentiment. Quelque chose dans ses mouvements était différent de d'habitude...

Il la vit tirer sur le yo-yo de toutes ses forces pour faire basculer le dragon. Celui-ci, beaucoup plus grand et plus fort qu'elle, résistait sans peine à la tension du fil. Rena Rouge sauta sur l'autre patte du monstre, sa flûte déployée, prête à lui asséner un coup sur le museau, mais il la déséquilibra en secouant son épaule. La renarde retomba sur ses pattes, sur un balcon quelques mètres plus bas.

Ladybug tirait toujours sur le fil, sans que le monstre ne bronche.

Queen Bee agita une main devant le visage de Chat Noir. Il la repoussa avec un geste agacé.

« Attends un instant, ou vas-y déjà, » siffla-t-il d'une voix tendue.

D'ordinaire, dans de telles situations, Ladybug lâchait prise, choisissait un autre angle d'attaque, retentait le coup, et répétait cet enchaînement autant de fois que nécessaire pour fatiguer et désorienter leur adversaire. Mais cette fois-ci, elle ramena son yo-yo et le lança dans les airs, appelant son lucky charm.

C'était étrange. Elle attendait en général de bien connaître la situation avant d'utiliser ce pouvoir. Qu'est-ce qui lui prenait ?

Sans en connaître la raison, Chat Noir sentait qu'il devait retourner vers elle. Son mauvais pressentiment, d'abord un murmure, lui hurlait à présent de partir à son secours.

« Chlo... Queen Bee, je sens qu'il y a quelque... »

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Au moment où Ladybug réceptionnait le lucky charm (de si loin, il ne vit pas de quoi il s'agissait exactement), le sentimonstre lui asséna un violent coup de patte qui la projeta des dizaines de mètres plus loin.

Cette fois-ci, Chat Noir n'hésita plus. Il se lança dans la même direction.

« Va chercher l'amok, je m'occupe d'elle, » lança-t-il encore à l'intention de sa coéquipière avant de se propulser dans la direction de sa lady.

Ce n'étaient que quelques dizaines de mètres qui les séparaient, mais Chat Noir eut l'impression que le trajet lui prenait des heures. Ses super-pouvoirs lui paraissaient moins efficaces que d'habitude, il ne courait pas à la vitesse à laquelle il aurait aimé courir. Ses entrailles étaient prises dans un étau d'angoisse, tant l'inquiétude pour sa partenaire le rongeait. Il devait absolument la retrouver, la protéger si le sentimonstre décidait de la poursuivre, la soigner si elle s'était blessée, la rassurer si elle se sentait mal...

« Pitié, faites qu'elle aille bien, pitié, » priait-il intérieurement à chaque pas.

Le dragon était encore dans sa vision périphérique, mais il n'avait pas l'air de vouloir le poursuivre. Rena Rouge avait créé des illusions d'optiques autour de lui pour le déconcentrer, et Carapace venait d'apparaître à ses côtés. Il ne se retourna pas pour voir si Queen Bee était partie de son côté à la recherche de l'amok. Il espérait simplement qu'elle avait assez de bon sens pour le faire.

Il atteignit la zone où il avait vu Ladybug tomber, un quartier chic aux vieux bâtiments élégants. Il ne l'avait pas vu freiner sa chute avec son yo-yo ou ressurgir sur un toit, elle était donc sûrement encore à terre. Le cœur battant à tout rompre, l'angoisse aux tripes, il se mit à parcourir les toits, les yeux rivés sur les ruelles sous ses pieds, à la recherche d'une silhouette rouge.

Sa partenaire n'en était pas à sa première chute, loin de là : tomber et survivre à des impacts qui auraient été fatals aux simples mortels faisait partie de leur quotidien de super-héros. Mais après son arrivée tardive et ses tactiques de combat inhabituelles, Chat Noir était sûr que quelque chose n'allait pas. Et quelque part, il se doutait de ce qui n'allait pas et de la personne qui l'avait mise dans un tel état...

« Ladybug ? Ladybug ? Tu m'entends ? » appela-t-il en portant son bâton vers ses lèvres, la voix tremblante.

Pas de réponse.

Lorsqu'il arriva à la grande avenue qui marquait la fin du quartier, il repartit dans l'autre sens, inspectant les rues adjacentes.

« S'il-te-plaît, ma lady, dis-moi que tout va bien... »

Il n'avait pas utilisé son communicateur cette fois-ci, c'était plutôt une prière à l'intention de n'importe quel dieu qui lui prêtait attention à ce moment-là.

Enfin, il découvrit une trace d'impact contre la façade beige d'un immeuble. Son regard glissa jusqu'au sol, où il aperçut la personne qu'il cherchait : Ladybug était en train de se relever péniblement en se frottant la tête. Il ne voyait pas son visage, mais elle n'avait pas l'air blessée, seulement un peu désorientée.

« Ma lady ! »

Il atterrit à ses côtés. Elle sursauta, avant de reculer d'un pas.

« Chat Noir, qu'est-ce que tu fais là ? » demanda-t-elle d'une voix étrange, la tête baissée.

Il n'y avait pas que sa voix : tout son comportement était étrange. Elle s'était légèrement détournée de lui et ne le regardait pas en face.

Chat Noir déglutit.

« Je venais voir si tu allais bien, fit-il d'une voix aussi naturelle que possible. Tu t'es pris un sacré coup, quand même !

- Ça va, t'en fais pas... »

Elle leva enfin la tête, pivota vers lui et lui sourit. Mais son sourire était crispé, ses yeux d'ordinaire si bleus étaient rouges et brillants, ses épaules tremblaient.

Ils comprirent les deux en même temps qu'il n'allait pas croire à son mensonge.

Le héros tendit les bras vers elle, au moment où son visage se décomposait. Elle se détourna à nouveau de lui et cacha sa tête dans ses mains. Elle étouffa un premier sanglot, mais ne put retenir les suivants.

La prédiction de Plagg était vérifiée : elle était en train de craquer.

Chat Noir sentit son cœur se briser en mille morceaux. Il se rendait à présent pleinement compte de l'impact que sa colère avait eu sur elle. Son retard, sa maladresse au combat, sa crise... Tout ça était de sa faute.

Il fit un pas vers elle, et passa ses bras autour de son corps agité de sanglots. Après quelques secondes, elle se tourna vers lui et appuya son front contre son torse. Il la serra de toutes ses forces contre lui.

« Tout va bien, Buginette, je suis là... lui murmura-t-il en lui caressant le dos. Je suis là maintenant. »

Elle bredouilla quelques mots, mais ils furent incompréhensibles, étouffés par ses pleurs.

« Ccchhh, ça va aller. Pleure autant que nécessaire, et on en parle après, d'accord ? »

Il passa une main dans ses cheveux et lui grattouilla le cuir chevelu, tout en gardant un œil sur les alentours, à l'affût d'un papillon noir. Ladybug n'avait jamais été dans un tel état, et le Papillon risquait d'en profiter.

Ses boucles d'oreille bipèrent, annonçant qu'il ne restait plus que trois minutes avant sa détransformation. Il la sentit se raidir et le repousser légèrement. Il en resserra d'autant plus son étreinte.

« On a encore le temps. Y'a une entrée d'immeuble juste à côté, ça prendra à peine dix secondes pour s'y cacher. Et je te lâcherai pas tant que ça ira pas mieux. »

Il croyait qu'elle allait l'ignorer et se dépêtrer de leur étreinte, mais il n'en fut rien. Au contraire, elle se hissa même sur la pointe des pieds et passa ses bras autour de sa nuque.

Malgré lui, il se mit à ronronner. Il en rougit un peu, car cette réaction trahissait les sensations agréables qui lui parcouraient le corps à chaque fois qu'elle le touchait, mais elle ne fit aucune remarque. Les vibrations paraissaient même avoir un effet calmant sur elle.

Ses tremblements diminuèrent, ses sanglots se calmèrent petit à petit. Au bip suivant, ils avaient cessé. Seule sa respiration forte rappelait qu'elle avait pleuré. Elle leva les yeux vers lui et lui lança un regard timide, accompagné d'un sourire, sincère cette fois-ci.

« M-merci, chaton... T'es vraiment ma bouée de sauvetage, ces temps-ci... »

Si elle savait qu'il était aussi celui qui avait failli la noyer... Chat Noir préféra ne pas y penser.

« Toujours là pour toi, Bug'. »

Il vit que ses yeux s'embuaient à nouveau. Ce n'était pas parce qu'il avait réussi à calmer une crise qu'il n'y en aurait pas d'autres. Il desserra son étreinte, recula d'un pas et glissa ses mains sur ses épaules.

« C'est pas vraiment le meilleur moment pour parler, alors je te propose ça : tu vas te détransformer tranquillement pendant que je vais aider les autres, tu reviens quand tu te sens prête pour purifier l'amok, et on se voit ce soir pendant ma patrouille, comme ça, tu pourras me dire ce qui va pas, d'accord ?

- Mais... pour le combat...

- Pas de « mais » qui tienne, on va se débrouiller, t'en fais pas pour nous. File te détransformer, donne à manger à Tikki, reviens quand tu te sentiras en forme, et pas avant. Promis ? »

Elle voulut protester, mais le dernier bip de ses boucles d'oreille leur rappela l'urgence de la situation. Elle n'eut alors d'autre choix qu'accepter. Il lâcha ses épaules et lui indiqua la porte de l'immeuble à moitié entrouverte, à quelques mètres d'eux. Après un dernier regard, brillant d'une reconnaissance et d'une énergie nouvelle, elle s'y précipita et disparut dans l'entrebâillement.

Chat Noir poussa un long soupir. Il se sentait toujours aussi coupable, mais il était rassuré d'avoir pu la consoler un peu. Maintenant, il ne lui restait plus qu'à trouver un moyen de se racheter... et à vaincre le sentimonstre, aussi.

Il utilisa son bâton pour se hisser jusqu'au toit du bâtiment où sa partenaire avait disparu. De là, il vit Rena et Carapace aux prises avec le dragon, qui semblait encore plus énervé qu'avant. Les deux héros peinaient à lui tenir tête. Des renforts seraient les bienvenus.

Le jeune homme s'élança dans leur direction, mais il fut arrêté net après deux pas à peine par une voix moqueuse.

« Où crois-tu aller comme ça, Chat Noir ? »

Il connaissait cette voix. Un frisson lui parcourut l'échine.

Il se retourna et découvrit Mayura, à quelques mètres derrière lui, un sourire malicieux aux lèvres.