Chapitre 12 : Confession

Chat Noir passa à travers la fenêtre et atterrit lestement sur le carrelage. Il avait fait aussi vite qu'il avait pu, mais il était sûr que son absence avait éveillé des soupçons.

Comme pour confirmer ses craintes, il entendit trois coups sur la porte.

« Un instant, j'arrive tout de suite, » lança-t-il d'un ton aussi naturel que possible.

Un grognement lui répondit de l'autre côté de la porte : c'était la voix du Gorille.

Le héros sentit la panique monter. Il aurait aimé avoir un peu plus de temps pour se remettre du combat...

Il passa une main devant le robinet, qui s'enclencha automatiquement. Puis il agita ses doigts sous le jet pour faire autant de bruit que possible. Lorsqu'il fut certain que personne ne pouvait entendre sa voix, il osa enfin murmurer « détransformation ».

Le monde disparut dans un flash vert, avant de redevenir tout à fait normal. Seul Adrien avait remplacé Chat Noir dans le miroir. Plagg apparut à ses côtés, visiblement désorienté. Il ouvrit la bouche, mais Adrien lui fit signe de se taire. Le kwami obtempéra et vint se réfugier dans la poche de son polo.

Le jet d'eau s'arrêta. Le jeune homme passa une main dans ses cheveux pour les discipliner avec ses doigts humides, puis voulut réajuster son col. Mais lorsqu'il en écarta les pans, il découvrit avec horreur des marques au niveau de sa pomme d'Adam.

Il comprit enfin pourquoi Ladybug avait paru si horrifiée : une longue trace violacée zébrait son cou, là où Mayura avait pressé le bâton, et des taches rosâtres étaient apparues au-dessus et au-dessous de cette marque.

Cette découverte raviva la douleur dont il avait réussi à faire abstraction. Il sentit ses muscles se raidir, son visage se crispa en une grimace peu naturelle, ses yeux dans le miroir le dévisageaient avec une panique grandissante. Il se força à inspirer profondément, mais le passage de l'air dans son larynx provoqua des tremblements dans tout son corps. Sa cage thoracique semblait se resserrer comme un étau autour de ses organes.

« Merde… Merde, merde, merde... »

En proie à la panique, Adrien chercha le regard de Plagg dans le miroir. Le kwami avait sorti sa tête de la poche et observait son partenaire d'un air inquiet.

« Je peux pas sortir comme ça, » lâcha-t-il d'une toute petite voix.

Il releva les pans de son col, dans l'espoir de camoufler les marques, mais ils s'affaissèrent mollement. Il réessaya, cette fois-ci en boutonnant le sommet du polo, mais le résultat était à peine plus satisfaisant : si quelqu'un le regardait de près, il remarquerait tout de suite son cou strié de noir.

Les trois coups contre la porte se répétèrent.

« Oui, oui, j'arrive ! »

Il ne pouvait pas sortir, mais il ne pouvait pas non plus rester caché éternellement. S'il avait un peu de chance, le Gorille ne verrait pas ses blessures. Ses amis au lycée oui, en revanche…

Il devait absolument trouver une excuse pour rentrer à la maison.

Il échangea un dernier regard avec Plagg, qui comprit qu'il devait se cacher. Adrien ajusta encore une fois son col, expira longuement, roula des épaules et se décida enfin à sortir.

Il poussa la porte et tomba nez à nez avec son garde du corps. Ce dernier le regarda de la tête aux pieds, visiblement intrigué. Presque inconsciemment, Adrien rentra sa tête entre ses épaules : même si le Gorille était plus grand que lui et ne pouvait voir clairement son cou, il préférait ne pas prendre de risques.

« Désolé, ça a pris un peu de temps… Je crois que je me sens pas très bien… fit-il avec un air penaud. Ce serait possible de... de rentrer à la maison ? »

Le Gorille fronça les sourcils. Adrien savait qu'il hésitait, partagé entre les ordres d'Agreste senior et son empathie envers Agreste junior.

Heureusement, ce dernier savait exactement comment faire pencher la balance en sa faveur.

« Je sais que ça fait beaucoup d'absences en peu de temps, mais… C'est pas la première année où ça m'arrive au mois de juin… »

Un éclair de compréhension traversa le visage ordinairement impassible du Gorille. Il hocha la tête avec un grognement, sortit un téléphone portable de sa poche, sélectionna un contact et porta l'appareil à son oreille. Il fit signe à Adrien de sortir, et lui emboîta le pas.

L'entrée du cinéma grouillait de monde : maintenant que le sentimonstre avait été vaincu, plus rien n'empêchait les Parisiens de reprendre le cours de leur journée. Il était tout juste 8 heures, la météo était au beau fixe, et l'approche de l'été insufflait une énergie nouvelle à la capitale française. Le rideau de fer avait été levé, certaines personnes se dépêchaient de quitter les lieux, d'autres, encore sonnées, restaient assises contre les murs. Presque tous avaient leur téléphone à la main, appelaient leurs collègues, écrivaient à leurs proches ou encore mettaient à jour leurs statuts pour signaler qu'ils allaient bien.

Adrien se fraya rapidement un chemin dans la foule : il avait croisé quelques regards et avait compris en une fraction de seconde qu'il avait été reconnu. Il devait partir aussi vite que possible, avant que quelqu'un ne remarque les marques sur son cou…

La présence du Gorille lui facilita la tâche. Les gens s'écartaient sur son passage dès qu'ils voyaient son imposant garde du corps.

En quelques secondes, ils furent dehors. Deux minutes plus tard, Adrien s'asseyait dans la voiture. Pendant tout leur périple, le Gorille avait gardé le téléphone contre son oreille, mais personne ne lui avait répondu.

Adrien était à peine surpris par l'absence de réponse de son père, mais celle de Nathalie l'intriguait. Il l'avait vu arriver le matin-même alors qu'il se préparait à partir au lycée, et si son père était rarement joignable, sa secrétaire l'était presque tout le temps durant ses heures de travail.

Le Gorille poussa un autre grognement. En l'absence d'instructions, c'était à lui de décider s'il céderait à la demande d'Adrien ou non. Comme la route était toujours bloquée par d'autres véhicules, il avait encore du temps pour réfléchir.

Ils échangèrent un regard dans le rétroviseur. Adrien rentra encore plus la tête entre ses épaules et prit un air aussi innocent que possible.

Le jeune homme sut qu'il avait gagné lorsqu'il entendit son garde du corps soupirer et allumer le moteur. La voiture se mit à vibrer, avant de glisser lentement à la suite de la camionnette devant eux.

Adrien se renversa sur son siège, un peu plus serein. Il avait toute la matinée pour trouver comment camoufler les marques autour de son cou. Son shooting photo prévu pour l'après-midi lui épargnerait le lycée (et comme c'était pour la collection d'automne, il était sûr qu'il passerait la séance en col roulé), et son cours de chinois du mardi soir était donné par un professeur qui le regardait à peine.

Si tout se passait bien, personne ne remarquerait ses bleus.

xxx

La nuit était tombée sur Paris, mais il faisait presque plus chaud que la journée. C'était du moins l'impression qu'avait Chat Noir : en pleine patrouille, il bondissait de toit en toit et même à travers ses bottes, il sentait la chaleur qui irradiait des tuiles.

Après l'attaque du matin, le reste de sa journée s'était déroulée sans incident particulier. Adrien était rentré chez lui, avait filé dans sa salle de bain, s'était badigeonné le cou de fond teint et s'était mis au lit, au cas où Nathalie serait venue vérifier pourquoi il était rentré plus tôt que prévu. Mais la secrétaire n'était pas venue, et il ne l'avait même pas croisée lors du déjeuner, ni à son départ pour la séance photo, ni même à son retour.

En revanche, il avait croisé son père avant de dîner, mais n'avait pas eu le temps de lui poser des questions au sujet de Nathalie. C'était d'ailleurs peut-être mieux ainsi, car son père avait paru soucieux (le type de « soucieux » qui n'était pas lié à son travail) et lui avait à peine adressé la parole.

Après leur échange chaleureux de la veille, c'était étrange de le voir se refermer ainsi…

Heureusement, il n'avait pas eu le temps d'y penser trop longtemps : c'était son tour de patrouille ce soir-là, et la perspective d'y revoir sa lady l'avait motivé à sortir au plus vite.

Courir sur les toits en pleine nuit lui faisait toujours le même effet, même après trois ans : euphorie, énergie, sensation de liberté absolue… L'espace de quelques heures, il pouvait laisser son emploi du temps de mannequin et ses responsabilités de super-héros, et profiter comme personne de la beauté de la capitale.

À cause des attaques de plus en plus fréquentes, ces moments étaient malheureusement devenus de plus en plus rares. Il était donc d'autant plus déterminé à profiter de ces instants de liberté.

Le super-héros s'arrêta enfin sur son toit préféré, d'où la vue sur les coupoles illuminées du Sacré-Coeur était incomparable. Mais il n'était pas aussi concentré sur ce qu'il voyait devant lui que sur ce qu'il entendait derrière lui. Il sourit lorsqu'un impact à peine audible trahit l'arrivée de sa partenaire.

« Bonsoir, ma lady, l'accueillit-il en se retournant.

- J'arriverai jamais à tromper ton ouïe…

- T'as pas tort, mais c'est pas ça qui t'a trahie cette fois. »

Il vit sa silhouette se raidir.

« Tu m'as vue te suivre ?

- Sans vouloir te manquer de respect, c'était tout sauf discret. »

Elle ne répondit pas à sa pique. Debout à quelques mètres de lui, elle restait immobile, la tête baissée, comme si elle hésitait. Même si Chat Noir ne distinguait pas très bien son visage, il était sûr qu'elle se mordillait la lèvre, comme à chaque fois qu'elle ne se sentait pas tout à fait à l'aise.

Il remarqua qu'elle tenait une main derrière son dos, comme si elle voulait lui cacher quelque chose. Le combat contre Mayura, au flash étrange, à la main calcinée de sa partenaire… Les événements de la journée lui revinrent à l'esprit.

Il brûlait d'envie de lui poser des questions à ce sujet, et dut presque se mordre la langue pour se retenir. Elle semblait déjà tendue, ce sujet de conversation ne ferait qu'accentuer son malaise.

« C'est chouette que tu sois venue, ça fait plaisir de te voir, reprit-il d'un ton enjoué. J'imagine que tu connais déjà l'endroit, mais ça reste ma vue préférée du moment. J'aime bien venir ici la nuit pour rêvasser ou méditer. Même si les tuiles sont pas très confortables… »

Il s'assit sur le bord du toit, les pieds dans le vide, se retourna vers elle et tapota la tuile à côté de lui. Après quelques secondes d'hésitation, elle vint enfin vers lui. Elle dévoila alors sa main cachée, dans laquelle elle tenait un sachet de papier couvert de taches de graisse.

Les narines de Chat Noir frémirent : lorsque le sachet atterrit sur ses genoux, il en avait déjà deviné son contenu.

Il poussa un sifflement admiratif en l'ouvrant. Même s'il était difficile d'en distinguer le contenu exact dans la pénombre, il reconnut l'odeur de la vanille et de la cannelle, et repéra la forme d'un croissant.

« Tout ça pour nous ? On va finir obèses ! »

Elle s'assit à ses côtés.

« Tout ça, c'est pour toi, Chaton. J'ai déjà mangé en chemin, » fit-elle avec un sourire amusé. Le premier de la soirée.

Chat Noir s'apprêtait à lui répondre lorsque le ventre de sa partenaire se mit à gargouiller.

« Vraiment ? T'as déjà mangé en chemin ? la taquina-t-il.

- C'était un long chemin, » se défendit-elle.

Il sortit un pain au chocolat du sachet et le lui tendit. Elle refusa d'un signe de tête. Il insista en agitant la viennoiserie devant son visage, elle repoussa son bras avec délicatesse mais fermeté.

« Tant pis pour toi, Buginette. Tu viens peut-être de refuser le meilleur pain au chocolat du monde, et tu le sauras jamais, fit-il en enfournant la viennoiserie dans sa bouche.

- Je crois que je pourrai vivre avec… »

Elle répondait à ses vannes, mais il voyait bien que le cœur n'y était pas. Son esprit était ailleurs, ses yeux rivés sur la basilique, ses mains crispées sur le bord du toit. Chat Noir avait l'impression qu'elle voulait à tout prix éviter son regard.

Son ventre se serra : c'était à cause de son alter-ego qu'elle était dans un tel état…

Un silence étrange s'installa entre eux. C'était à lui de le briser, mais il ne savait pas comment : les seuls sujets de conversation qui lui venaient à l'esprit étaient liés à Mayura ou au Papillon, ou aux difficultés de leur vie de super-héros. Rien qui ne puisse améliorer son humeur…

À sa grande surpris, ce fut Ladybug qui rompit le silence :

« Désolée d'être un peu… comme ça. Je suis pas vraiment dans mon assiette ces jours-ci… comme tu l'as sûrement remarqué…»

Le ton de sa voix ressemblait dangereusement à celui sur lequel elle avait parlé le matin avant de craquer.

Chat Noir intervint immédiatement. Il engloutit la dernière bouchée de sa friandise et passa une main rassurante dans le dos de Ladybug.

« T'as pas à t'excuser. Vraiment. Et oublie pas que tu peux me parler s'il y a quoi que ce soit qui te tracasse. Je suis là. »

Il brûlait de curiosité : même s'il savait ce qui l'avait mise dans un tel état, il ressentait le besoin de connaître son point de vue sur la situation, afin qu'il puisse mieux la consoler et qu'ils puissent mettre toute cette histoire derrière eux. Même si les accusations de Ladybug envers son père étaient graves, sa colère s'était complètement évanouie au moment où il l'avait vue craquer en plein combat contre le sentimonstre, transformée en regret.

Il voulait rattraper son erreur aussi vite que possible, mais il ne pouvait pas la forcer à se confier : c'était elle qui déciderait quand elle serait prête à parler.

« C'est une histoire un peu compliquée, commença-t-elle enfin. Je crois que j'ai fait une grosse bêtise hier soir, et je sais pas comment faire pour la réparer…

- Dans ta vie civile, ou dans ta vie d'héroïne ?

- Un peu dans les deux, soupira-t-elle après un instant de réflexion. Comme je t'ai dit, c'est compliqué… et long à expliquer... »

Chat Noir continuait de lui caresser le dos. Il sentait qu'elle était crispée et qu'elle hésitait encore à tout lui raconter.

« Ça tombe bien, j'ai toute la nuit pour t'écouter. »

Elle osa enfin un regard dans sa direction, et lui sourit timidement.

« Tu te souviens de ce civil dont je t'ai parlé la semaine passée ? Celui à qui j'ai promis de retrouver sa mère ?

- Cette histoire où tu soupçonnais quelque chose de criminel ?

- Oui… Ben j'ai continué à creuser pour en savoir plus, et… j'ai exploré toutes les pistes possibles, j'ai fait des dizaines d'hypothèses, j'ai passé mon week-end à lire des articles sur des disparitions, des kidnappings, des histoires de famille bizarres, même des théories du complot sur des familles célèbres pour m'inspirer… Mais à chaque fois, je suis arrivée à la même conclusion : que c'était son père qui était responsable de la disparition de sa mère, qu'il l'aurait kidnappée, cachée, ou même pire… Et quand j'en ai parlé à ce civil hier soir, il a pas très bien réagi… »

C'était un bel euphémisme. Chat Noir dut se mordre la langue pour ne pas faire de remarque.

« C'est quand même violent, comme accusation, fit-il enfin en haussant les sourcils.

- Je sais… Mais je voulais être honnête avec lui, comme tu me l'as conseillé… J'ai essayé d'être diplomate, j'ai préparé une argumentation en béton et… c'est tout tombé à l'eau au moment où j'ai commencé à lui parler. J'ai perdu mes moyens, je me suis mal exprimée, il l'a très mal pris, et m'a dit de plus jamais revenir… »

Ladybug cacha son visage entre ses mains et poussa un long soupir.

« Avec du recul, je me rends compte que j'ai fait tout faux… J'aurais jamais dû lui dire ça... »

La voir dans cet état lui fendait le cœur : elle regrettait sincèrement ce qu'elle avait fait,Chat Noir n'avait aucun doute à ce sujet. Et maintenant qu'il avait entendu sa version de l'histoire, il se sentait d'un coup encore plus coupable...

Il passa doucement la main autour de ses épaules et l'attira vers lui. Elle se laissa faire.

« T'en fais pas, Buginette, ça va aller… »

Les mots lui manquaient pour la consoler : il avait peur de se trahir en révélant par erreur une information qu'il n'était pas censé savoir. Sa partenaire était déjà bien assez secouée pour encore apprendre que Chat Noir et Adrien étaient en réalité une seule et même personne.

Mais Ladybug ne semblait pas lui en tenir rigueur. Sa respiration était devenue irrégulière, ses épaules tremblaient, ses inspirations sifflaient dans l'air nocturne. Même si son visage était toujours dissimulé par ses mains, il savait qu'elle avait recommencé à pleurer.

Il la prit dans ses bras et la serra aussi fort que possible contre lui. La position n'était pas très confortable, les pieds dans le vide, le corps tourné dans une autre direction, mais il était prêt à la garder toute la nuit s'il pouvait aider sa lady à aller mieux.

Ils restèrent ainsi enlacés pendant de longues minutes. Chat Noir lui caressait continuellement le dos, à l'affût de ses changements de respiration. Celle-ci redevenait régulière par moments, avant d'accélérer à nouveau sous l'effet des sanglots.

« Désolée de pleurer tout le temps… hoqueta-t-elle péniblement après une nouvelle crise. C'est la deuxième fois aujourd'hui…

- Te prends pas la tête avec ça, Bug'. Je suis pas juste là pour cataclysmer des méchants et faire des jeux de mots... »

Il l'entendit souffler du nez : elle avait souri. Puis tout doucement, elle s'écarta de lui en s'essuyant les yeux. Le pire avait l'air d'être passé.

Les deux héros s'installèrent à nouveau côte à côte sur le toit. Le ciel s'était encore assombri, rendant la ville encore plus lumineuse.

Chat Noir faisait semblant d'examiner les monuments, mais il observait toujours Ladybug du coin de l'œil. Ses yeux étaient encore bouffis et les larmes n'avaient pas encore séché sur ses joues, mais elle lui paraissait enfin plus sereine.

Il aurait aimé changer de sujet, lancer un débat stupide, amorcer une joute verbale ou raconter une histoire à dormir debout, mais son instinct lui chuchotait que ce n'était pas le moment. Même si sa coéquipière s'était calmée, il avait peur que les larmes ne reprennent dès qu'elle serait rentrée chez elle. Il fallait crever l'abcès une bonne fois pour toute.

« Pour être franc, reprit-il, j'ai pas l'impression que tu aies fait une si grosse bêtise que ça. Ton civil t'a demandé de mener l'enquête, tu l'as fait, et il a pété un câble quand tu lui as dit ce que t'as trouvé. J'imagine que c'est jamais agréable d'entendre que ton père a tué ta mère, mais il avait pas à se mettre en colère contre toi. T'étais sûre de ce que tu disais ? T'avais bien des preuves, non ? »

La curiosité l'avait poussé à poser les deux dernières questions. Il se souvenait parfaitement de ce que Ladybug lui avait dit la veille, mais il voulait savoir s'il y avait des informations qu'elle avait cachées à Adrien… ou qu'elle n'avait pas eu le temps de dire.

Ladybug poussa un long soupir en regardant ses pieds.

« C'est justement ça, la partie compliquée de l'histoire… J'ai pas de preuves concrètes que c'est son père qui l'a fait, c'est plutôt des suppositions basées sur des indices. Mais quand tous les indices pointent dans la même direction, c'est qu'il y a anguille sous roche quelque part. Peut-être que ce n'est pas lui qui a fait disparaître sa femme, mais il a été impliqué dedans, ou alors il sait ce qui est arrivé. »

Entendre à nouveau ces accusations lui fit un drôle d'effet. Chat Noir sentit une nouvelle vague de colère en lui et dut lutter pour la contrôler. Ladybug ne faisait que son travail de détective, elle examinait chaque hypothèse et ne gardait que la plus plausible. Ce n'était rien de personnel contre Gabriel Agreste.

Ou peut-être que oui ?

Chat Noir se souvenait très bien de la fois où Ladybug avait soupçonné son père d'être le Papillon. Cette accusation lui avait parue précipitée, mais il n'avait rien dit. De toute manière, Gabriel Agreste avait été akumatisé peu après, ce qui l'avait rayé de la liste des suspects.

Peut-être que Ladybug avait quelque chose contre lui, pour une raison quelconque ?

« C'est quel genre de type, son père ? demanda-t-il aussi innocemment que possible.

- Je sais pas trop… Strict et exigeant avec son fils ? C'est tout ce que je peux dire, vu que je le connais pas personnellement. »

Elle n'avait pas vraiment tort là-dessus.

« Mais Ad… son fils a l'air de beaucoup tenir à lui, vu comment il l'a défendu, reprit-elle. C'est pour ça que j'aime pas le soupçonner, parce que ça doit pas être un mauvais type… »

Ce n'était donc pas une vendetta contre Gabriel Agreste. Chat Noir était rassuré, et étrangement soulagé que Ladybug aille au-delà des airs austères de son père.

« Mais je vois pas qui d'autre s'en serait pris à sa mère, et tout indique qu'il est impliqué. Alors je sais pas quoi penser…

- Peut-être qu'il est impliqué, mais pas volontairement ? Genre il est témoin, ou alors le vrai coupable le fait chanter ? Je connais pas les détails de ton enquête, mais ça pourrait régler le dilemme du « coupable ou pas coupable ». »

Le visage de Ladybug s'illumina : Chat Noir voyait qu'elle n'avait pas envisagé ces possibilités et que sa suggestion venait peut-être de débloquer de nouvelles pistes.

Sa mine s'assombrit pourtant à nouveau, à peine deux secondes plus tard.

« Peut-être bien, mais bon… Ça sert plus à rien maintenant, j'ai été virée, il veut plus me voir, fit-elle avec un rire amer. Ma carrière de détective aura pas duré longtemps…

- Tu veux que j'aille lui parler, à ton civil ? Ou alors lui mettre une paire de baffes ? Vexé ou pas, il avait pas à te traiter comme ça, ce sale gosse, » remarqua-t-il avec colère.

Sa fureur était légitime : il était en colère contre lui-même pour ses réactions de la veille.

« Si seulement c'était un sale gosse… »

Ladybug avait toujours cette même amertume dans la voix, qu'il n'arrivait pas à saisir. À sa place, il aurait été certes un peu triste, mais surtout furieux. Il aurait même passer la soirée à traiter ce civil de tous les noms et aurait été soulagé de ne plus avoir à le revoir.

« C'est le cas, non ? De ce que tu m'en as dit… »

Elle le regarda brièvement, avant de reporter son attention sur le Sacré-Coeur. Son regard devint rêveur, elle sourit faiblement.

« Il est pas comme ça d'habitude. Au contraire, c'est une des personnes les plus gentilles que j'aie rencontrée. Il a toujours été attentionné avec moi les autres soirs, il m'a même préparé à manger une fois, il m'a toujours demandé si ça m'embêtait pas de venir… C'est vraiment quelqu'un d'agréable à côtoyer. »

Chat Noir sentit ses joues s'enflammer. Son rythme cardiaque s'accéléra. Elle était bien en train de parler de lui ?

« Comme il vient d'un milieu assez aisé, je pensais qu'il serait snob et prétentieux, mais c'est clairement pas le cas. Il pense toujours aux autres avant de penser à lui, il se plie en quatre pour satisfaire les exigences de son père, il essaie aussi d'être disponible pour ses amis malgré son emploi du temps super chargé… Des fois, je me dis que c'est un super-héros du quotidien… Ou plutôt un ange, il en a déjà le visage. »

Heureusement qu'elle ne le regardait pas à ce moment-là, car il était sûr qu'il n'y avait pas un centimètre carré de son visage qui n'avait pas viré au cramoisi.

« Waouh ! On dirait que j'ai de la concurrence ! » lança-t-il avec humour, même si sa voix lui paraissait plus aiguë que d'habitude.

Il remarqua alors que les joues de Ladybug étaient plus rose qu'avant.

Il y eut un déclic dans son esprit, comme si toutes ses perceptions des dernières minutes étaient les pièces d'un puzzle qui venaient de s'assembler seules sous ses yeux.

La détresse de Ladybug face à la colère d'Adrien, la façon dont elle l'avait défendu et inondé de compliments, son air rêveur, ses joues cramoisies, cette blague de concurrence…

Se pouvait-il que… ?

« J'y crois pas ! C'est lui !

- Quoi, c'est lui ?

- Cet autre garçon ! C'est lui !

- Quoi ? Non ! »

Ils savaient tous les deux de qui il était question. Ladybug niait en bloc, mais son expression défensive et la couleur de son visage la trahissaient. Elle s'écarta de lui, sur la défensive.

« Chat, je sais pas ce que t'es en train d'imaginer, mais arrête tout de suite ! »

Son ordre fut vain. Les pensées se bousculaient dans l'esprit de Chat Noir, qui n'avait pas encore saisi l'ampleur de ce qu'il avait appris : ça faisait des années qu'elle repoussait ses avances, sous prétexte qu'il y avait un autre garçon qui lui plaisait. Elle avait toujours refusé de lui dévoiler son identité, mais elle venait de se trahir.

Il fut pris de vertiges. L'autre garçon était Adrien Agreste. Ladybug était amoureuse d'Adrien Agreste. Et Adrien Agreste… c'était lui. Et par ironie du sort, il avait été son propre rival en amour pendant des années !

« Mais je ne pense absolument à rien, ma lady, » fit-il d'une voix mielleuse pour la taquiner.

Il devait lutter contre l'euphorie qui le submergeait. Ladybug en pinçait pour lui… enfin, pour son alter-ego, mais c'était tout de même lui !

« Je me dis juste que c'est mignon de te voir mentir, parce que tu le fais très mal, » ajouta-t-il avec malice.

Son commentaire lui valut un coup de poing dans l'épaule. Ladybug paraissait furieuse et gênée en même temps, ce qui la rendait adorable. C'était comme voir un chaton s'énerver.

« Arrête avec tes théories débiles, siffla-t-elle.

- Tu réagirais pas comme ça si c'était pas la vérité, » la taquina-t-il.

Deuxième coup de poing, mais cette fois-ci, il intercepta sa main sans difficulté. Puis il glissa ses doigts sur les siens jusqu'à ce que leurs petits doigts se croisent.

« Mais je dirai rien, promis : ton secret est en sécurité avec moi, » ajouta-t-il en la regardant droit dans les yeux.

C'était sa façon de se réconcilier avec elle : même si c'était tentant de la charrier encore un peu, il ne voulait pas aller trop loin.

Il lâcha sa main. Ladybug poussa un long soupir, avant de céder.

« Vu qu'on peut rien te cacher… Oui, c'est peut-être possible que ce garçon-là me plaise… un peu. Mais il s'est jamais rien passé, je pense pas que ce soit réciproque et… Et t'en sauras pas plus, alors inutile de poser des questions ! »

Ce n'était pas nécessaire : Chat Noir en savait déjà bien assez… puisque c'était lui, ce garçon. Le garçon qu'aimait Ladybug.

Une partie de lui n'y croyait toujours pas, alors que l'autre avait mille envies de le crier sur tous les toits de Paris. C'était peut-être parce qu'aucune de ces parties n'avait encore pris le dessus qu'il avait réussi à garder un comportement naturel.

« Et de toute façon, comme je te l'ai dit, il veut plus me voir, alors ça sert plus à rien d'en parler, » rappela-t-elle avec amertume.

Suite à l'ampleur de sa découverte, le héros avait presque oublié ce petit détail. Il devait absolument trouver un moyen pour que Ladybug retourne au manoir Agreste, afin qu'elle puisse se réconcilier avec Adrien… donc lui-même.

« Depuis quand tu abandonnes si vite, ma lady ? Je t'ai jamais vue baisser les bras pendant un de nos combats, tu vas pas me dire qu'un civil te fait plus peur qu'un akuma !

- C'est pas la même chose, Chat… Je veux pas l'énerver encore plus en arrivant chez lui alors qu'il m'a dit de plus jamais revenir.

- Peut-être qu'il le pensait pas, et qu'il a dit n'importe quoi sous le coup de la colère ? Ça m'arrive parfois, et après j'ai envie de me mettre des baffes. »

Il sourit à son propre sous-entendu. Ladybug fixait à nouveau ses pieds et tripotait nerveusement le bord du toit.

« À ta place, je tenterais le coup, reprit-il. J'irais le voir et essaierais de lui parler. Si ça se passe bien, tu te rabiboches avec lui, l'enquête reprend et t'as de nouveau tes chances avec lui. Et si ça se passe mal… On va dire qu'il pourra se réjouir d'une visite de Chat Noir et qu'elle sera beaucoup moins agréable que les tiennes. »

Il vit Ladybug froncer les sourcils : elle réfléchissait à ce qu'il avait dit.

« T'as plus rien à perdre, alors autant essayer, l'encouragea-t-il.

- Je sais pas… J'imagine que t'as raison, mais…

- Mais ?

- Tu penses qu'il y a des chances que ça se passe bien ? »

Évidemment que ça se passerait bien, puisqu'Adrien n'était plus en colère contre elle, et qu'il éprouvait des sentiments à son égard. Mais il ne pouvait pas le lui dire, puisqu'il n'était pas censé le savoir.

« Ça, tu sauras pas tant que t'auras pas essayé, » répondit-il avec philosophie.

C'était comme un défi qu'il lançait à sa partenaire. Et personne ne savait aussi bien que lui à quel point il aimait les défis.

Au loin, des cloches se mirent à sonner. Il était minuit.

« Je sais que je t'ai promis toute la nuit, fit Chat Noir, mais le réveil va être difficile si on traîne encore dehors pendant longtemps… On devrait peut-être rentrer ? Sauf si t'as encore d'autres choses dont tu veux parler.

- Je crois que ça suffit pour aujourd'hui... Je suis déjà étonnée que tu aies pas pris la fuite avant. »

Chat Noir se leva et s'étira longuement. Puis il tendit la main vers elle. Elle l'attrapa, et il la hissa vers lui.

« Je resterai aussi longtemps que t'auras besoin de moi, ma lady, » promit-il en déposant un baiser sur ses phalanges.

Il profita de ce geste galant pour examiner sa main de près. Si ses souvenirs étaient corrects, c'était celle avec laquelle elle avait essayé d'arracher le miraculous de Mayura.

Dans la semi-pénombre, le costume lui paraissait intact : il n'y avait aucune trace de brûlure ou d'un quelconque dommage. Mais est-ce que c'était le cas de la peau en-dessous ?

Ladybug semblait avoir lu ses pensées. Elle retira sa main de sa poigne.

« J'ai des fourmis dans la main depuis ce matin, mais ça diminue progressivement. D'après Tikki, ça devrait être bon d'ici un jour ou deux. Donc pas de raison de s'inquiéter.

- Elle sait ce qui est arrivé exactement ? Je veux dire, avec l'éclair quand t'as essayé de prendre le miraculous de Mayura ?

- Non, malheureusement. C'était la première fois que ça arrivait, et c'était tellement puissant qu'après ma détransformation, Tikki s'est évanouie et a mis quelques heures à se réveiller. Je crois que j'ai jamais vécu une journée de cours aussi longue... Mais elle va mieux maintenant, c'était plus de peur que de mal. Et toi, ton cou, ça va ? »

Elle fit un pas vers lui. Par réflexe, Chat Noir porta une main à sa nuque.

« Ça va, juste quelques marques, mais rien que du fond teint ne puisse cacher. Ça sera bientôt plus qu'un lointain souvenir. »

En réalité, il avait encore un peu mal, mais il refusait de le lui avouer. Il ne voulait pas l'inquiéter plus que nécessaire.

Un silence s'installa entre eux. Chat Noir savait que chaque minute qui passait était une minute de sommeil gâchée. Pourtant, quelque chose le retenait sur place. Quelque chose d'inachevé flottait dans l'air, et il en ignorait la nature. Ladybug semblait être en proie à la même hésitation que lui, car elle balançait son poids d'une jambe à l'autre sans jamais vraiment partir.

En regardant ses pieds, Chat Noir repéra le sachet de viennoiseries que sa partenaire avait apporté. Il le ramassa et le lui tendit.

« Tiens, reprends-les. Si tout est aussi bon que le pain au chocolat, ça serait dommage que tu puisses pas y goûter.

- Garde-les. C'est pas grand-chose, mais c'est pour te remercier pour… tout. Ta présence, ta patience, tes conseils… Tout. J'en apporterai d'autres la prochaine fois.

- Va plutôt en apporter à ton civil, ça apaisera sa colère s'il est toujours fâché, » répliqua-t-il avec un clin d'œil.

Il avait pensé qu'il la ferait rire, mais elle baissa les yeux en se mordillant la lèvre. Était-ce la taquinerie de trop ?

Chat Noir était sur le point de s'excuser lorsqu'elle murmura :

« T'es sûr que ça t'embête pas ?

- Qu'est-ce qui m'embête pas ?

- Que je vienne pleurer sur ton épaule à cause d'un autre, alors que je sais… alors qu'on sait tous les deux que tes sentiments à mon égard ne sont pas… seulement amicaux.

- Oh… »

Chat Noir se raidit. Il ne savait absolument pas quoi répondre.

Sa réaction aux aveux de sa partenaire avait sans doute été trop positive. Évidemment, puisqu'elle lui avait justement avoué que c'était lui, le garçon qu'elle aimait, mais il ne pouvait pas le lui dire.

« T'en fais pas pour moi, je me ferai une raison. De toute façon, tant que t'es heureuse, ça me va, peu importe que ce soit avec ou sans moi. »

C'était une explication extrêmement clichée, le genre de phrase qui apparaissait au moins une fois dans toutes les comédies et séries romantiques. C'était néanmoins une réponse correcte, et qui n'était même pas vraiment un mensonge.

Ladybug s'approcha alors encore un peu plus de lui, monta sur la pointe des pieds et vint déposer un baiser sur sa joue.

« Merci, Chaton. T'es vraiment un ange, » lui murmura-t-elle doucement, avant de s'éloigner.

Le héros sentit ses joues s'embraser et son cœur s'emballer. Comme hypnotisé, il eut tout juste la présence d'esprit de répondre à l'au revoir que lui lança Ladybug avant de partir.

La vague d'euphorie qu'il essayait d'endiguer depuis au moins un quart d'heure le submergea, et il se laissa volontiers emporter par les flots.

Sa lady lui avait indirectement avoué ses sentiments, et avait fait de lui l'homme le plus heureux du monde.