Chapitre 13 : Retrouvailles
« Je viens de vous envoyer les photos des deux campings : t'as un lac et des accrobranches dans le premier, mais y'a l'air d'avoir des soirées vraiment stylées dans le deuxième. Je vous laisse choisir, mais faut vous grouiller : y'a encore des places pour juillet dans les deux, mais ça va pas durer. »
Alya était allongée par terre, la tête posée sur les genoux de Nino, et regardait Marinette avec un air impatient, voire agacé. Il y avait de quoi : celle-ci avait paru réticente à l'idée de partir quelques jours avec eux, sous prétexte qu'elle devait aider ses parents à la boulangerie durant l'été. Alya avait alors pris les devants en demandant aux parents de Marinette s'ils pouvaient la laisser partir en vacances, ce à quoi ils avaient répondu qu'ils n'y voyaient aucun inconvénient et qu'ils étaient ravis que leur fille passe quelques jours seule avec ses amis. Marinette n'en semblait pas plus enthousiaste pour autant, et répondait de façon évasive à chaque fois qu'Alya ou Nino abordaient le sujet.
Sa réticence avait créé une tension entre les deux amies, d'autant plus qu'elle refusait d'en expliquer les causes. Nino essayait tant bien que mal de préserver l'harmonie du groupe, en modérant les remarques passives-agressives de sa copine et essayant de convaincre Marinette avec des arguments logiques. De temps en temps, il jetait des regards implorants à Adrien pour lui demander son soutien.
Adrien aurait aimé l'aider, mais il n'était pas le mieux placé pour le faire : lui-même savait qu'il ne participerait pas à ce voyage, retenu à Paris par ses obligations de Chat Noir. Et heureusement pour lui, il pouvait utiliser son père comme excuse pour échapper à l'ire d'Alya.
Il ne savait pas si c'était la chance de sa lady qui avait déteint sur lui, mais depuis qu'il avait endossé le costume de super-héros, il n'avait jamais eu besoin de quitter Paris plus de quelques heures. Il avait donc pu intervenir à chaque attaque et aider sa partenaire à purifier les akumas.
Ils avaient abordé le sujet de leurs absences à plusieurs reprises. Ladybug lui avait dit qu'il avait le droit de partir quelques jours si c'était nécessaire ou s'il avait besoin de prendre des vacances, tant qu'il l'avertissait à l'avance. Elle lui avait assuré qu'elle pourrait se débrouiller sans lui en faisant appel aux autres héros.
« Et toi, ma lady ? Quand est-ce que tu vas prendre des vacances ? » lui avait-il demandé.
Elle avait haussé les épaules, penaude. Ils connaissaient la réponse : en tant que gardienne et seule héroïne capable de purifier les akumas, Ladybug n'aurait pas de répit tant que le Papillon terroriserait Paris. Chat Noir s'était alors juré qu'il l'aiderait à porter le fardeau de cette responsabilité constante et ne quitterait pas la capitale tant qu'on aurait besoin de lui.
Les autres héros n'avaient pas tous son sens du sacrifice : Rena Rouge et Carapace s'absentaient quelques semaines par année, mais jusqu'à maintenant, ils avaient réussi à organiser leurs vacances de telle manière que l'un d'eux soit toujours présent. Queen Bee, à leur grande surprise, prenait son rôle si à cœur qu'elle n'avait elle non plus jamais quitté la ville.
« T'en penses quoi, Adrien ? » demanda Nino.
Adrien prit son téléphone et fit défiler les photos : les deux campings avaient l'air cosy mais il avait de la peine à s'y projeter, en tant que fils de grand couturier qui n'avait jamais mis les pieds dans un hôtel de moins de cinq étoiles.
De plus, il était préoccupé par d'autres choses que leurs vacances : il n'avait pas vu Nathalie depuis la veille. Ce n'était certes pas très long, mais comme il s'agissait de la première personne qu'il voyait le matin (et souvent de la dernière qu'il voyait le soir), son absence était étrange. D'autant plus qu'elle ne lui avait laissé aucun message et que son père ne lui avait rien dit.
« Je sais pas… Je dirais plutôt le premier, on a pas tellement l'occasion de se baigner dans un lac à Paris. Mais faut pas vous baser sur mon choix, j'ai jamais fait de camping et je suis pas encore sûr que mon père me laissera venir.
- Je peux essayer de le convaincre, ça a marché avec les parents de Marinette. Par contre, faut pas qu'il dise oui et que tu décides de dire non, » fit Alya avec une pointe d'aigreur dans la voix.
Adrien jeta un regard à Marinette, assise en face de lui. Elle regardait ailleurs en arrachant des brins d'herbe par terre, mais il sentait que la pique d'Alya l'avait blessée et qu'elle luttait pour ne rien laisser paraître.
Il avait vraiment envie de l'aider : même si ses fausses excuses étaient pour le moins étranges, elle ne méritait pas que sa meilleure amie s'acharne ainsi sur elle. Il devait à tout prix faire quelque chose.
Un de leurs cours de l'après-midi était tombé, et ils profitaient de cette heure de répit pour prendre le soleil dans un parc près de leur lycée. De là où ils étaient, ils pouvaient voir Alix et Kim s'affronter au ping-pong dans un match effréné, arbitré par Rose et Mylène. D'autres élèves de leurs classe déambulaient entre les stands d'un petit marché artisanal un peu plus loin.
Ce marché lui donna une idée.
« Je vais aller faire un tour là-bas avant qu'on retourne en cours, vite fait. Tu m'accompagnes, Marinette ? J'aurai besoin de ton aide. »
L'intéressée parut surprise par son invitation, mais elle finit par se lever, épousseta son pantalon et jeta un regard interrogateur à Nino en désignant son sac à dos.
« On surveille les affaires, vous en faites pas, la rassura-t-il avec un sourire bienveillant. Mais faites pas trop long. »
Alya ne fit aucune remarque, les yeux rivés sur son téléphone.
Les deux lycéens se mirent en route, avançant silencieusement l'un à côté de l'autre. Adrien sentait que Marinette était un peu nerveuse à côté de lui, et ce n'était pas la nervosité dont elle avait souffert au début de leur amitié, celle d'une fan qui se retrouve soudainement en présence de sa star préférée. Celle-ci était beaucoup plus… sombre, triste, inquiétante ? Il ne savait pas pourquoi, et espérait qu'il n'avait rien fait pour la mettre mal à l'aise.
Il attendit qu'ils soient fussent suffisamment loin de leurs amis pour lancer la conversation. Peut-être qu'elle était simplement tendue à cause des remarques d'Alya et qu'elle avait juste besoin de se changer les idées ?
« Merci de m'accompagner, je cherche un cadeau et comme j'ai jamais d'idées, je me suis dit que ce marché était pas une mauvaise occasion de trouver des trucs sympas.
- Pas de quoi, je suis toujours là pour t'aider, sourit-elle sans réussir à camoufler une certaine tension dans sa voix. C'est un cadeau pour qui ?
- Pour Nathalie. Ça fait deux jours qu'elle est absente, et ça lui arrive jamais, sauf quand elle est malade. J'aimerais bien lui envoyer une carte ou un petit cadeau pour lui souhaiter bon rétablissement. »
Ils atteignirent les premiers étals, sur lesquels étaient exposés des vêtements pour bébés tricotés à la main.
« Ton père t'a rien dit à son sujet ?
- Je l'ai pas vu non plus… mais ça, c'est presque normal. Je sens que si je lui demande des nouvelles, il me dira qu'elle a juste besoin de repos et qu'elle va m'envoyer toutes les informations importantes par message. »
Il faisait de son mieux pour ne pas paraître trop inquiet, mais vu le regard que lui lança Marinette, c'était raté.
« T'inquiète pas, ton père t'aurait sûrement dit si c'était quelque chose de grave. Je suis sûre qu'elle a juste besoin d'une pause, vu tout le travail qu'elle fait pour ta famille. Mais, reprit-elle, c'est une super idée de lui offrir un cadeau, pour la remercier de tout ce qu'elle fait. Tu sais ce qu'elle aime, ses goûts, tout ça ?
- Travailler non-stop, comme mon père. Mais en dehors, je crois qu'elle aime bien le thé, les romans policiers, les voyages... »
Il se rendit compte qu'il ne la connaissait pas si bien que ça : il côtoyait la secrétaire tous les jours, mais il n'en savait que peu sur la femme qu'elle était vraiment en dehors de son travail, malgré leurs moments de complicité.. Dès qu'elle serait de retour, il ferait tout pour combler cette ignorance.
« Y'a toujours un stand de thé dans les marchés, je suis sûre qu'on y trouvera de quoi lui faire plaisir ! Et on garde l'œil ouvert en chemin, y'a peut-être quelque chose d'encore mieux pour elle. »
Son amie paraissait moins tendue, investie dans leur quête d'un cadeau pour Nathalie. C'était un vrai plaisir de la voir retrouver sa bonne humeur habituelle.
Chaque stand offrait de nouvelles merveilles, et Adrien devait se contrôler pour ne pas s'arrêter à chaque présentoir et examiner plus en détail ce qui se trouvait dessus. Il se souvenait des fois où, petit, il avait accompagné sa mère aux marchés aux puces pour chiner des livres ou des bibelots. Véritables chasses au trésor, ces sorties gardaient une place particulière dans son cœur.
Marinette s'avéra une excellente coéquipière, encourageant Adrien à s'arrêter dès qu'il voyait quelque chose qui était susceptible de plaire à la secrétaire. Ainsi, ils essayèrent des châles colorés, goûtèrent des têtes de choco parfumées à la lavande, humèrent des bougies aux senteurs les plus improbables et tâtèrent des dizaines de cristaux multicolores sans ressentir les effets bénéfiques que leur promettait le vendeur.
Adrien savait qu'ils avaient promis à Nino et Alya qu'ils seraient vite de retour, mais il n'avait pas envie de les retrouver si vite. Il n'avait pas été seul avec Marinette depuis longtemps, et il se rendait compte maintenant à quel point sa présence lui avait manqué.
Son regard fut alors attiré par un stand de bijoux. Des pendentifs dorés et argentés se balançaient et tintaient dans le vent, accrochés à de petits arbres faits en fil de fer. Des bagues et des boucles d'oreilles étaient accrochés à d'autres présentoirs similaires, projetant leurs reflets dans toutes les directions. Comme hypnotisé, et sans attendre Marinette, il s'approcha du stand.
Les pendentifs étaient de toutes les formes possibles et imaginables : épées, crânes, dragons, étoiles, fleurs… et coccinelles.
Immédiatement, ses pensées convergèrent vers Ladybug. S'il avait de la chance, il la reverrait quelques heures plus tard et pourrait enfin lui présenter toutes ses excuses. Peut-être qu'un petit cadeau pourrait l'aider à se faire pardonner ?
Il sourit à la vendeuse et lui assura qu'il ne faisait que regarder pour l'instant, avant de reprendre sa contemplation des bijoux. Les pendentifs-coccinelles avaient certes attiré son attention, mais il cherchait quelque chose de plus subtil pour sa lady. Quelque chose de discret, d'élégant, de mignon, qui collerait à sa personnalité.
Lorsqu'il découvrit un trèfle à quatre feuilles argenté, il sut tout de suite qu'il avait trouvé le cadeau idéal.
« T'as trouvé quelque chose, Adrien ? »
Il sursauta, faisant tomber le pendentif de la branche. Marinette venait de réapparaître à ses côtés et regardait les bijoux exposés avec curiosité.
« Oui, mais c'est pas pour la bonne personne…
- La bonne personne ? »
Adrien hésita. Marinette était une de ses amies proches et il avait horreur de lui mentir, mais il ne pouvait pas lui dévoiler que Ladybug lui rendait visite plusieurs fois par semaine pour enquêter sur la disparition de sa mère.
« En fait, c'est pour une amie, se lança-t-il enfin. On s'est pris la tête et… j'ai dit des choses que je regrette. J'espère que je vais bientôt la revoir, parce que j'aimerais lui offrir quelque chose pour m'excuser… »
Il en avait dit assez pour ne pas lui mentir, mais pas suffisamment pour compromettre Ladybug. Il espérait juste que Marinette ne chercherait pas à en savoir plus. Celle-ci parut d'abord surprise, avant d'esquisser un léger sourire.
La vendeuse choisit ce moment-là pour se consacrer à eux.
« Ah, vous avez trouvé votre bonheur, on dirait, lança-t-elle d'un air jovial avec un accent du sud. C'est un cadeau pour la jeune fille ?
- Non, moi je suis juste sa conseillère en bijoux féminins, répondit Marinette avec humour. C'est pour une de ses amies.
- Je vois, une « amie », répondit-elle en mimant les guillemets avec ses doigts. Si vous voulez l'épater un peu plus, j'ai des boucles d'oreilles assorties au collier. Je peux vous faire un prix pour le set. »
Adrien sentit ses oreilles s'enflammer. Le sous-entendu de la vendeuse était tout sauf subtil, et il savait que plus il nierait, plus elle se ferait des idées. D'autant plus qu'il aurait tout donné pour que ce sous-entendu fût vrai.
Marinette l'observait d'un air amusé. C'était évident qu'elle n'avait aucune intention de venir à sa rescousse.
« Je prends juste le collier, merci, » maugréa-t-il en évitant son regard. Il paya aussi vite que possible, décrocha le collier du petit arbre et le rangea dans la poche de son T-shirt sans même demander une pochette cadeau. Il sentait le regard des deux femmes posé sur lui, et il avait envie de leur échapper au plus vite.
Il tourna les talons avec un « merci, au revoir » à peine audible et partit, cherchant à mettre autant de distance que possible entre le stand et lui. Marinette le rejoignit à peine quelques secondes plus tard.
« Attends-moi, on dirait que t'as le feu aux fesses. Fais pas attention aux remarques, elle disait juste ça pour rigoler ! Le prends pas mal ! »
Quelque chose avait changé chez Marinette. Elle était redevenue la Marinette habituelle, joyeuse et pleine d'entrain. Mais il y avait quelque chose d'autre qu'il n'arrivait pas à identifier, quelque chose qui la faisait rayonner.
« Je pensais que je pouvais compter sur ma « conseillère en bijoux féminins » pour me défendre, mais elle m'a trahi à la première occasion, fit-il d'un air faussement dramatique.
- Roooh, ça va ! Je t'offre une tête à la lavande pour me racheter.
- Me parle pas de ça, c'est la pire chose au monde ! On dirait qu'on mange de la lessive !
- Arrête, c'est trop bon ! »
Leur joute verbale les mena jusqu'au stand de thés, où Adrien trouva son bonheur sous la forme d'un coffret de thés estivaux, infusables à chaud et à froid. Il se réjouissait de l'offrir à Nathalie, mais ce n'était rien face à son impatience de revoir Ladybug.
Si elle venait le soir-même, seules quelques heures les séparaient de leurs retrouvailles. Et il était bien déterminé à tout faire pour se rattraper. Même s'il ne savait pas encore exactement ce qu'il dirait ou ferait, il se sentait étrangement optimiste : c'était peut-être dû au poids du pendentif dans sa poche, ou à la présence de Marinette à ses côtés...
xxx
Adrien faisait les cent pas dans sa chambre. Il était presque minuit, il pleuvait abondamment à l'extérieur, et Ladybug n'était pas encore arrivée. Elle ne lui avait certes pas promis qu'elle viendrait (elle ne l'avait même pas confirmé à Chat Noir, après tout), mais il n'avait jamais espéré quelque chose aussi fort.
Plagg l'observait du haut de la bibliothèque.
« Tu devrais aller te coucher. À force de tourner en rond, tu vas faire un trou dans le tapis. Et ça me donne le tournis, en plus ! »
Il ignora sa remarque, continuant ses rondes de plus belle. Dès la fin de son cours de chinois, il s'était précipité dans sa chambre pour tout préparer : pas de dossiers d'enquête sur la table cette fois-ci, juste une petite boîte contenant le collier qu'il allait lui offrir. Il lui avait fallu trois tentatives pour l'emballer correctement, mais il était plutôt fier du résultat. Il espérait que le cadeau lui plairait… si elle venait.
Rongé par l'impatience et l'appréhension, il ne tenait pas en place et jetait sans cesse des coups d'œil à la fenêtre grande ouverte, car sa lady pouvait arriver à chaque instant.
« Je peux pas aller me coucher maintenant, si elle vient bientôt...
- Tu penses qu'elle va venir ce soir ? Alors que c'est bientôt minuit et qu'il pleut des cordes ?
- C'est son tour de patrouille, je suis sûre qu'elle va passer dans le coin.
- J'ai jamais compris pourquoi vous faisiez autant de patrouilles. De toute façon, les akumatisés et les sentimonstres se manifestent tout de suite, ils se cachent pas dans les ruelles sombres pour attaquer de pauvres innocents. Et la police est là pour le reste. À votre place, je resterai au lit ou devant la télé, avec un plateau de fromages. »
Ce n'était pas la première fois qu'il faisait cette remarque, et il n'avait pas tort. Pourtant, Ladybug et Chat Noir continuaient leurs patrouilles, chacun un soir sur deux. Ces sorties leur permettaient de mieux connaître la ville, de repérer des points stratégiques dont ils pouvaient se servir lors des combats, d'intervenir dans des situations dangereuses, et aussi de se vider la tête. C'était toujours agréable de parcourir Paris sans le stress des combats et de contempler les monuments de la ville aussi longtemps qu'ils le voulaient.
Adrien passa ses mains dans ses cheveux, ébouriffant les mèches qu'il avait si soigneusement coiffées, et gémit de frustration. Il se laissa tomber sur le canapé.
« Plagg, je deviens fou… »
Le kwami quitta son étagère et vint se poser sur la table basse, l'air sévère.
« T'es pas fou, t'es juste épuisé… et inconscient de veiller toute la nuit alors que tu pourrais rattraper tes heures de sommeil.
- C'est bon, Plagg, je suis pas le seul gars de la ville à me coucher tard…
- Non, mais t'es le seul gars de la ville qui doit combiner des cours au lycée, un job de mannequin et des responsabilités de super-héros, et qui en plus a décidé de jouer les détectives et de creuser dans le passé difficile de sa famille. Super-héros ou pas, si tu fais pas attention, tu vas finir par craquer, comme ta Ladybug… »
C'était un Plagg ouvertement inquiet qui se tenait devant lui. Et si même un dieu était inquiété par son état, c'était que le moment était venu de se remettre en question.
Adrien se sentit soudain mal à l'aise.
« J'y peux rien, se défendit-il tout de même avec maladresse. C'est pas ma faute si cette semaine est un peu… agitée.
- Agitée ? Est-ce que tu veux que je te rappelle ce qu'il s'est passé en une semaine ? T'as craqué en plein cours, t'as appris que quelqu'un avait peut-être fait du mal à ta mère, tu t'es disputé avec Ladybug et t'as bien failli te faire avoir par Mayura hier ! »
Adrien ne pouvait avancer aucun contre-argument. Au contraire même, il aurait même pu étoffer cette liste de problèmes avec la tension entre Marinette et Alya dans son groupe d'amis, et la soudaine absence de Nathalie, dont il n'avait toujours pas eu de nouvelles.
« Tu vois ce que je veux dire ? » reprit Plagg d'une voix plus douce en s'envolant vers son visage. Adrien remarqua que son regard s'était brièvement posé sur son cou, là où il avait camouflé les marques de strangulation avec des couches et des couches de fond teint. La douleur s'était un peu estompée, mais elle revenait à chaque fois qu'il déglutissait, toussait ou bâillait. Et à chaque fois qu'elle revenait, elle lui rappelait la pression de son bâton sur sa gorge, le poids de Mayura sur lui, la lueur sadique dans son regard… Avec du recul, ces secondes étaient encore plus effrayantes, car il se rendait compte de ce qui aurait pu se passer si Ladybug n'était pas intervenue…
Plagg avait raison : il devait se ménager et se reposer autant que possible s'il voulait rester un bon élève, fils, ami, mannequin et héros. Et s'il voulait éviter de se faire tuer.
Adrien attrapa le kwami dans sa paume et lui caressa affectueusement la tête, avant de le glisser dans la poche de son pyjama.
« Message reçu, Plagg. C'est l'heure d'aller dormir. »
Il prit son téléphone et s'apprêtait à aller au lit, lorsqu'il entendit un sifflement à l'extérieur. Il le reconnut tout de suite : le yo-yo de Ladybug.
Une seconde plus tard, elle atterrit sur le rebord de sa fenêtre. Haletante, tremblante et trempée, elle essayait tant bien que mal de garder son équilibre en se tenant au bord de la fenêtre d'une main, tout en serrant une boîte orangée contre elle de l'autre.
Leurs regards se croisèrent. Ils se dévisagèrent quelques secondes, sans bouger ni parler. Seul Plagg bougea dans sa poche, pour mieux se cacher.
C'était la première fois qu'ils se revoyaient depuis leur dispute. Il l'avait certes côtoyée la veille en tant que Chat Noir, mais ce n'était pas du tout comparable. L'atmosphère était tendue.
Adrien lisait une certaine appréhension dans les yeux de sa partenaire, comme si elle avait peur de lui. Son cœur se serra.
Elle finit par rompre le silence d'une voix timide :
« Je… Je passais dans le coin et j'ai vu qu'il y avait de la lumière, alors je... »
Elle éternua, manquant de perdre l'équilibre. Cet éternuement lui fit l'effet d'une décharge électrique. Il se précipita vers la fenêtre et lui tendit la main pour l'aider à descendre, même si elle n'en avait pas vraiment besoin.
« Reste pas dehors, tu vas prendre froid. »
Lorsqu'elle saisit sa poigne et sauta sur le plancher, il se rendit compte qu'elle était bien plus que trempée : on aurait dit qu'elle sortait d'une piscine. Pas étonnant qu'elle tremblait de froid…
« Attends, je reviens tout de suite. »
Il fila vers la salle de bain et revint avec une serviette moelleuse qu'il drapa autour d'elle. Elle l'ajusta sur ses épaules d'une main, l'autre toujours serrée contre elle pour tenir la boîte. Une flaque s'était déjà formée à ses pieds.
« Désolée, murmura-t-elle en baissant les yeux
- T'en fais pas, le parquet a déjà connu pire…
- Pas pour ça. Pour ce que j'ai dit mardi soir... »
Sans laisser le temps à Adrien de réagir, elle lui tendit la boîte.
« C'était une erreur de ma part d'accuser ton père. Et c'était une erreur d'avoir essayé de t'en convaincre. Alors même si tu m'as dit de plus revenir, je tenais à te présenter mes excuses et à t'offrir ça pour me faire pardonner… Mais je comprendrai si tu refuses. »
Elle avait prononcé ces quelques phrases de façon mécanique, comme si elle les avait apprises par cœur et répétées ad nauseam.
Adrien fut pris de court. Il pensait que ce serait lui qui présenterait ses excuses ce soir, mais elle l'avait devancé. Curieux, il prit la boîte qu'elle lui tendait. Elle ressemblait à une de ces boîtes pour transporter les gâteaux ou les viennoiseries, et il s'en dégageait une odeur de vanille.
Il l'ouvrit, et découvrit deux rangées de cupcakes rose et jaunes. Sur chacun d'entre eux était dessinée une lettre, épelant le mot « DÉSOLÉE ». Quelques-uns étaient légèrement écrasés et le glaçage était abîmé par endroits, mais l'intention était là.
« Ils ont un peu pris cher dehors, alors désolée si la forme est pas géniale… Mais le goût y est. J'espère que tu aimeras. »
Il ne réagit pas tout de suite, fixant les pâtisseries qui se trouvaient devant lui. Puis il leva les yeux vers elle. Ses doigts étaient crispés sur la serviette, elle guettait nerveusement sa réaction.
Il finit par refermer la boîte avec douceur et la posa délicatement sur la table de baby-foot, juste à côté d'eux. Il ne s'était pas attendu à des excuses, encore moins à un cadeau. Il se sentit encore plus coupable pour son accès de colère, car Ladybug était vraiment la personne qui le méritait le moins au monde.
Il avait envie de s'excuser à son tour, de lui dire combien il regrettait, de lui assurer qu'elle n'avait aucune raison de s'en vouloir. Mais les mots lui manquaient pour l'exprimer.
Il choisit alors de céder à ce que son instinct : sans crier gare, il la prit dans ses bras et la serra contre lui. Il l'entendit étouffer un cri de surprise.
« T'as pas à t'excuser, c'est moi l'imbécile dans cette histoire. J'aurais jamais dû exploser comme ça, et ça fait deux jours que je m'en mords les doigts. C'est à moi de m'excuser. »
Il la sentit se détendre, et glisser timidement les mains dans son dos à son tour.
Le linge autour d'elle était déjà mouillé et elle tremblait toujours un peu. Adrien sentait ses mèches humides se coller à la peau de son cou et son corps froid se serrer contre lui, en quête de chaleur.
Ce n'était pas la première fois qu'ils s'enlaçaient, mais ce câlin avait quelque chose de différent, de plus intime, de plus vulnérable. Ils avaient tous les deux lâché prise, ravalé leur fierté et fait un pas vers l'autre pour réparer le mal qui avait failli leur coûter leur amitié.
« Donc désolé d'avoir pété un câble l'autre jour et… merci d'être revenue, » reprit Adrien en s'écartant légèrement pour pouvoir regarder son visage.
Elle leva la tête vers lui. Il n'y avait plus peur ni appréhension dans son regard, juste un immense soulagement.
Adrien avait encore voulu dire quelque chose, mais toutes ses intentions s'évanouirent à la vue de ces yeux bleus si intenses qui le contemplaient de si près. Son cœur s'emballa.
Son regard descendit sur ses lèvres, rosées et encore humides. Il n'avait que quelques centimètres à franchir s'il voulait y goûter…
Il sentit alors les mains de Ladybug remonter dans son dos, effleurer ses omoplates et se glisser jusqu'à son cou. Elle l'attira avec douceur vers elle, l'obligeant à se pencher en avant jusqu'à ce que leurs visages soient à la même hauteur. Et une seconde plus tard, il sentait ses lèvres venir se coller aux siennes. Il ferma les yeux.
Le monde autour d'eux cessa complètement d'exister. Un frisson lui parcourut l'échine, son cœur se mit à cogner encore plus vite et plus fort, il fut pris de vertiges. Les mêmes réactions que celles d'un combat, mais en mille fois mieux. Il était aux anges.
Il resserra sa prise autour de sa taille et l'attira contre lui. Elle avait initié le baiser, mais il décida de l'approfondir. Elle poussa un gémissement mais se laissa faire, il sentit ses doigts se glisser dans ses cheveux.
Il n'avait jamais ressenti quelque chose d'aussi fort, et il en voulait encore plus. Il se sentait brûler de l'intérieur, et avait envie de se laisser consumer par ces nouvelles sensations, de céder à ses instincts, de la serrer encore plus fort contre lui, de la dévorer entièrement… Et vu l'ardeur avec laquelle elle réagissait à ses moindres gestes, elle semblait dans le même état que lui.
Il ne s'était donc pas trompé sur l'identité du garçon qu'elle aimait.
Trop tôt à son goût, elle finit par rompre le baiser, haletante, sans toutefois desserrer son étreinte. Adrien se rendit enfin compte qu'il était lui aussi à bout de souffle. Il ouvrit les yeux, et découvrit Ladybug qui le regardait, le visage presque aussi rouge que son masque.
« Adrien, je… Waouh... »
Ils échangèrent un sourire. Puis elle se blottit contre lui, et il déposa un baiser sur son front.
« J'allais dire la même chose… Waouh, » murmura-t-il.
