Une suite qu'on n'attendait plus, mais qui arrive enfin après des mois de pause.
J'espère qu'elle vous plaira. Bonne lecture !
Remarque : Les chapitres précédents ont été légèrement remaniés. La trame générale ne change pas, il s'agit simplement de petites modifications de forme ou d'ajouts mineurs.
Chapitre 15 : Chocs
Adrien continuait de fixer le croquis dans ses mains. Il était immobile, encore sous le choc, mais ses mains tremblantes trahissaient ses sentiments. Sur son épaule, Plagg ne bougeait pas non plus, sans doute en proie au même désarroi.
La broche que son père avait offerte à sa mère 25 ans plus tôt était le miraculous du paon.
Adrien était incapable de réfléchir clairement, mais il sentait déjà des pensées émerger au fond de son esprit et il savait qu'elles ne tarderaient pas à engloutir toute sa conscience comme un tsunami. C'était ce qui lui arrivait habituellement lorsqu'il se retrouvait face à un événement inattendu, mais la révélation à laquelle il avait affaire à ce moment-là dépassait de loin tout ce qu'il avait vécu.
Il devait garder son calme, ne pas céder à la panique, ne pas laisser ses émotions prendre le dessus, rester rationnel. Après tout, il n'avait en face de lui qu'un croquis qui rappelait certes le miraculous du paon, mais qui pouvait représenter une broche quelconque : les paons étaient des animaux communs qui avaient inspiré de nombreux joailliers, il n'était donc pas exclu qu'il s'agisse d'un tout autre bijou…
La ressemblance était pourtant flagrante. Tout semblait correspondre, de la forme de la broche au nombre de plumes. Seules les couleurs manquaient.
Adrien et Plagg restèrent longtemps immobiles, les yeux braqués sur le croquis. Même sans paroles, il était évident que leurs pensées suivaient le même cours. S'il s'agissait bien du miraculous du paon, il y avait de fortes chances qu'Émilie Agreste soit...
« Non, c'est impossible ! Il doit forcément y avoir une autre explication ! » lança enfin Adrien en repliant le dessin et en le plaquant contre son lit pour ne plus le voir.
Plagg rentra ses griffes et ouvrit la bouche, mais son porteur ne lui laissa pas le temps de répondre. Il se leva si brutalement qu'il le fit tomber de son épaule, ignora son gémissement de protestation et se mit à faire les cent pas dans la chambre.
« C'est une coïncidence, rien de plus ! C'est juste une broche en forme de paon, rien de particulier. C'était très à la mode, les paons, à cette époque… »
Il n'en avait pas la moindre idée, mais il se raccrochait à chaque hypothèse qui démentait la conclusion à laquelle il ne voulait pas aboutir.
Il se sentit vaciller, il peinait à tenir l'équilibre, la chambre tournait autour de lui, mais il ne pouvait s'arrêter. Ses pieds, tout comme ses pensées, étaient dans un tel état d'agitation qu'il lui était impossible de s'asseoir. Il n'arrivait pas à garder la tête froide, ses réflexions logiques et rassurantes étaient rongées par les doutes. Un mauvais pressentiment l'avait pris aux tripes et il ne pouvait s'en débarrasser.
En quête d'une autre explication, Adrien se précipita vers le lit et retourna tous les autres papiers qui étaient tombés de la doublure. Il y avait peut-être un autre indice parmi eux, une photo de la broche qui prouverait qu'il ne s'agissait absolument pas du miraculous.
Il ne trouva rien de concluant. Désespéré, il reprit le carnet et le secoua, dans l'espoir de faire tomber d'autres papiers, sous le regard inquiet de Plagg. Sans succès.
Si seulement le journal avait eu quelques pages de plus… Ces quelques pages auraient contenu les détails nécessaires pour infirmer ou confirmer ses craintes. Si seulement il avait en sa possession le journal suivant…
Il se souvint alors : lorsqu'il avait été pris en flagrant délit par son père, il avait réussi à cacher deux carnets dans sa poche. Plongé dans le premier, il avait oublié l'existence du second, soigneusement rangé dans un tiroir de sa table de nuit.
Il se précipita vers son lit et tira le tiroir avec une telle précipitation qu'il le fit tomber par terre. Vieux câbles, crayons et emballages de chewing-gums volèrent de tous les côtés. Il les remarqua à peine. Seul le carnet l'intéressait.
Ce nouvel exemplaire était plus petit et plus abîmé que celui de 1994 : la couverture orangée et la moitié des pages étaient gondolées et ne tenaient en place que grâce à deux élastiques, l'un à la verticale, l'autre à l'horizontale. Adrien les arracha sans grand ménagement, les mains encore tremblantes.
Plagg flottait toujours au-dessus de lui, impuissant.
« Adrien, c'est pas le moment de paniquer. Je sais à quoi tu penses, mais faut que tu restes rationnel : y'a plein de bijoux avec des paons, c'est presque impossible que ta mère ait reçu le miraculous du paon. On a juste un croquis, c'est tout ! Et même si c'est le cas, et c'est un si vraiment très hypothétique, elle l'avait en 1994, ça veut pas dire qu'elle l'a encore et que c'est Ma… »
Adrien l'interrompit en brandissant une image devant son nez. C'était la première qu'il avait vue en ouvrant le journal, bien attachée à la page de garde par un trombone.
« Et ça, t'en penses quoi ? »
La photo représentait Émilie Agreste, un bambin dans ses bras : Adrien, âgé d'une année ou deux si on se fiait à la date du journal. La photo avait été prise dans la chambre de ses parents, visiblement en plein été vu la tenue que portait sa mère. Un accessoire attirait tout de suite l'attention sur la chemise pêche de sa mère : une broche scintillante en forme de paon.
Ce n'était plus un croquis sommaire et monochrome : la qualité de la photo prouvait qu'il s'agissait bien du miraculous.
Adrien ne l'avait jamais vu sous cette forme-là, évidemment : les seules fois où il avait pu voir la broche de près, c'était lors des corps-à-corps contre Mayura, lorsque le miraculous était activé. Ladybug lui avait toutefois montré des images du bijou sous sa forme inactive, et c'était exactement celui-là qu'il avait sous les yeux.
Un dernier détail venait dissiper les derniers doutes : une fine ligne irrégulière traversait le bijou, suivant exactement le même tracé que la fissure sur le miraculous de Mayura.
Plagg s'approcha lentement, les sourcils froncés, examinant le moindre pixel de l'image. Aucun commentaire n'était nécessaire, sa conclusion se lisait dans son regard.
« Elle l'avait en 1994, elle l'avait aussi en 2004, alors y'a de fortes chances qu'elle l'ait encore maintenant. Un miraculous, c'est pas un bijou fantaisie que tu remplaces après une saison…
- Mais est-ce que tu l'as vue avec, au moins une fois ? Tu as des souvenirs d'elle en train de le porter, comme sur la photo ? Ou alors d'avoir vu Duusu ? »
Adrien retourna l'image pour la regarder encore une fois. Il ne savait pas à partir de quel âge les enfants étaient capables de garder des souvenirs, mais il était visiblement trop jeune sur la photo pour se rappeler du moment où elle avait été prise. Ses premiers souvenirs, très flous, remontaient à ses 4 ou 5 ans, et dans aucun d'entre eux, il n'arrivait à trouver de traces d'une broche en forme de paon ou d'une créature étrange. Même plus tard dans son enfance, il n'en avait aucun souvenir.
Il observa son visage sur la photo, à la recherche d'un détail qui aurait pu raviver sa mémoire : une cicatrice, un accessoire, une mimique, qui aurait pu le ramener à cette époque. Il ne trouva rien : il aurait même eu de la peine à se reconnaître lui-même sur la photo si sa mère ne s'y était pas trouvée.
« J'ai aucun souvenir, mais elle a peut-être arrêté de le porter quand j'ai eu l'âge de me rappeler, ou elle a préféré garder le secret. C'est quand même un des miraculous les plus puissants, elle a dû se rendre compte qu'elle pouvait pas l'utiliser à la légère. Elle l'a peut-être caché quelque part… avant de le ressortir pour aider le Papillon. »
Peut-être qu'elle n'avait pas voulu l'aider ? Peut-être que le Papillon était venu la chercher et l'avait forcée à tout laisser derrière elle, sous peine de s'en prendre à elle ou à sa famille ? Peut-être qu'il la faisait chanter et qu'il la forçait depuis des années à amokiser les habitants de Paris ? Peut-être que sa mère était toujours la personne la plus gentille et la plus bienveillante au monde, comme dans son souvenir, et qu'elle n'agissait ainsi que sous la contrainte ?
Adrien repensa à leurs derniers affrontements et dut se rendre à l'évidence : les actions de Mayura n'avaient rien de forcé. Elle agissait de son plein gré, et semblait même prendre plaisir à infliger le plus de dégâts possibles.
Plagg flottait toujours près de lui. Ils échangèrent un regard, conscients que ce qu'ils venaient de découvrir changeait complètement la donne. Ils devaient agir, et vite, mais aucun d'entre eux ne savait quoi faire. Le choc et les émotions qui avaient suivi paralysaient leurs réflexions.
C'est à ce moment-là qu'une alarme se déclencha sur le téléphone d'Adrien. Une sonnerie stridente, assourdissante, et terriblement familière : celle qui signalait une attaque d'akuma.
xxx
Des nuages gris foncé s'amassaient à l'horizon, l'air était lourd, l'atmosphère presque étouffante. L'orage n'allait pas tarder.
Chat Noir sautait de toit en toit, nullement dérangé par la météo. Un cyclone aurait pu s'abattre sur Paris, la Seine aurait pu déborder et inonder les rues, un volcan aurait pu apparaître à la place de la Tour Eiffel, il l'aurait à peine remarqué, tant il était troublé.
Il sautait de toit en toit en direction de l'attaque. Ses muscles, habitués aux courses effrénées et aux parcours irréguliers, se mouvaient par automatisme, alors que son esprit ruminait encore ses récentes découvertes.
Une partie de lui refusait de croire que sa mère et Mayura étaient une seule et même personne. Il ne pouvait pas accepter qu'Émilie Agreste ait choisi d'aider le Papillon dans sa quête des miraculous et terrorise Paris à ses côtés depuis des années. Néanmoins, cette partie s'affaiblissait de seconde en seconde, au fur et à mesure que sa détermination augmentait : il devait découvrir la vérité, quelle qu'elle soit. Il savait qu'il n'aurait pas à attendre longtemps : il y avait de fortes chances que Mayura apparaisse ce soir-là.
Obnubilé par ses réflexions, il remarqua trop tard l'ombre qui se rapprochait de lui et fut ramené à la réalité lorsque celle-ci lui asséna un violent coup de coude dans les côtes. Il chavira, faillit tomber mais se rattrapa in extremis.
« Heureusement que je suis pas un akuma, tu serais déjà KO. L'alerte t'a tiré du lit et t'es pas encore réveillé ? » fit Queen Bee en s'arrêtant à ses côtés.
Chat Noir se contenta d'une grimace en guise de réponse : le coup avait été plutôt violent pour une tape amicale, au point de lui couper le souffle, et il avait besoin de quelques secondes pour s'en remettre.
« Tu peux pas garder tes coups pour les akumas ? souffla-t-il enfin. C'est déjà pas facile tous les jours, alors si on prend encore des coups avant le combat…
- Pfff, c'est pas ma faute si tu m'as pas vue arriver… Allez, faut qu'on bouge. Plus vite on aura gagné, plus vite je pourrai retourner à mon concert. »
Chat Noir savait exactement de quel concert elle parlait : Chloé avait même invité Adrien à y participer quelques jours plus tôt, mais il avait refusé, trop occupé par ses activités extrascolaires, ses obligations de superhéros et son enquête avec Ladybug.
La semaine écoulée lui paraissait avoir duré plusieurs années : il était passé de l'ignorance la plus totale à la découverte de l'identité de Mayura. Rien qu'y penser lui donnait le vertige.
Queen Bee repartit d'un pas léger en direction de l'attaque. Chat Noir lui emboîta le pas : même s'il sentait toujours l'impact là où elle l'avait frappé, il était reconnaissant de sa présence, qui lui permettait de se focaliser sur autre chose que ses pensées.
L'akumatisé avait choisi de faire régner la terreur à l'esplanade Jacques Chaban-Delmas ce soir-là. Au premier abord, il s'agissait d'un flûtiste capable de contrôler un serpent géant. L'un des deux devait avoir le pouvoir de transformer les gens en pierre, au vu des dizaines de statues aux postures crispées qui occupaient la place.
Carapace était déjà arrivé et observait la situation du sommet d'un immeuble. Queen Bee atterrit lestement à côté de lui, suivie de Chat Noir quelques secondes plus tard.
« Ça a pas l'air trop difficile aujourd'hui, commenta leur coéquipier. L'akuma se trouve sûrement dans la flûte, et l'amok au bout de la queue du serpent : vous avez vu, on dirait qu'il y a une sorte de ruban accroché. »
Alors que Carapace leur faisait part de ses observations, le flûtiste fit volte-face et joua une mélodie stridente. Le serpent réagit immédiatement, et fondit en direction d'une voiture à proximité. Les héros virent une portière s'ouvrir, une silhouette en sortir et prendre la fuite, avant d'être rattrapée et se voir transformer en pierre par une seule morsure.
Leurs ennemis étaient connus, leurs pouvoirs évidents, mais les vaincre n'en serait pas pour autant plus facile. La moindre erreur pouvait les figer jusqu'à la fin du combat… ou pour toute l'éternité, si le Papillon remportait la victoire. Il fallait donc procéder avec la plus grande prudence.
Queen Bee suggéra un plan d'attaque, Carapace le refusa d'un ton sec, avant d'en proposer un à son tour, qui n'avait pas l'air au goût de l'héroïne. Chat Noir écoutait leur débat d'une oreille distraite : malgré la gravité de la situation et la concentration qu'elle demandait, son attention était focalisée sur les toits environnants, à la recherche d'une silhouette familière. Il savait qu'elle apparaîtrait à un moment ou un autre, puisqu'un amok était présent ce soir-là. Il redoutait son arrivée, mais ne pouvait s'empêcher de l'attendre avec impatience. Sa curiosité malsaine devait être assouvie, il voulait à tout prix découvrir son identité ce soir-là. Il préférait voir sa pire crainte réalisée et découvrir sa mère sous le masque que vivre dans le doute une journée de plus.
« Et pourquoi on pourrait pas l'attaquer avec ses propres armes ? Les serpents, c'est venimeux, alors je pourrais l'immobiliser avec mon propre venin.
- C'est trop risqué ! Tu sais pas si ça va marcher et comment il va réagir. Et tu risques de… »
Le flûtiste avait grimpé sur la statue de Louis Pasteur, à la recherche de sa prochaine victime. Le serpent zigzaguait impatiemment sur le rond-point, se redressant de temps en temps, comme s'il avait entendu quelque chose. Il n'y avait plus personne sur l'esplanade, leurs deux ennemis n'allaient pas tarder à partir. Il fallait les mettre hors d'état de nuire avant qu'ils ne puissent faire plus de victimes.
C'est alors qu'il la vit, debout en équilibre sur le toit du bâtiment en face du leur, aussi immobile qu'une statue. Il était pourtant sûr d'avoir regardé cet endroit plusieurs fois, sans jamais la remarquer, mais leur némésis avait le chic pour apparaître (et disparaître) soudainement aux endroits les plus improbables.
C'était bien elle. Mayura. Ou plutôt… Sa mère disparue. Émilie Agreste.
Il était bien trop loin pour distinguer autre chose que les contours de sa silhouette, mais son esprit se chargea de combler les vides et d'éclaircir les ombres pour la transformer en une figure familière qu'il espérait revoir depuis des années.
Il sentit son cœur s'emballer, un violent frisson lui parcourut le dos. Il était sûr de reconnaître sa mère, mais il savait aussi que son esprit n'écoutait pas ses sens à ce moment-là, seulement ses craintes.
Ses mains se mirent à trembler, il ne savait plus quoi penser. Il s'agrippa à son bâton, en quête de stabilité, mais même ce contact n'arrivait pas à le calmer. Il ne pouvait plus rester immobile, il devait absolument dissiper ses doutes. Et ce immédiatement.
Il se leva. Ses coéquipiers, toujours accroupis, cessèrent leur discussion et se tournèrent vers lui, comme surpris par son mouvement soudain. Il ignora leurs regards interrogateurs, déploya son bâton, et s'élança sur la place.
Ni l'akuma ni l'amok ne l'effrayaient. Ils lui paraissaient lointains, même au moment où il passait au-dessus de leurs têtes. Il avait besoin de réponses, et même la perspective d'être transformé en pierre ne pouvait le dissuader d'aller les chercher directement.
Mayura était toujours aussi immobile, mais il sentait son regard braqué sur lui. C'était sans doute la raison pour laquelle il n'avait dû esquiver aucune attaque : elle était curieuse de connaître les raisons pour lesquelles il fonçait vers elle sans se soucier des ennemis autour de lui, et elle avait choisi de lui faciliter le périple.
« Tiens donc, lança-t-elle avec condescendance lorsqu'il fut à portée de voix. La raclée avant-hier ne t'a pas suffi ? »
Son ton était aussi venimeux que d'habitude, mais maintenant qu'il y faisait attention, sa voix lui paraissait familière. Et ce n'était pas parce qu'ils interagissaient régulièrement depuis des années : il était presque sûr de l'avoir entendue ailleurs, dans sa vie civile.
C'était peut-être encore un tour de son imagination. Ce n'était pas parce que la voix de Mayura lui rappelait quelque chose que c'était forcément celle de sa mère. Après tout, il aurait très bien pu avoir reconnu celle de Nadja Chamack, qu'il avait entendue des centaines de fois dans sa vie…
Il devait rester concentré. Qu'il s'agisse de sa mère ou non en face de lui, elle était extrêmement dangereuse, et le moindre faux-pas pouvait avoir des conséquences désastreuses. Elle s'en prendrait à lui avec son agressivité habituelle : après tout, elle ignorait qu'elle faisait face à son propre fils…
Il atterrit sur le bâtiment où elle se trouvait, le cœur battant à tout rompre. Elle restait immobile, mais ne le lâchait pas des yeux. Son regard lui brûlait la peau.
Il déglutit péniblement, dérangé par les marques autour de son cou. Leur dernière rencontre l'avait bien amoché, et il savait qu'elle n'aurait aucune hésitation à terminer ce qu'elle avait commencé.
« Pas de répartie ce soir ? Le héros de Paris aurait-il donné sa langue au chat ? »
Il ne répondit pas, trop concentré sur son corps pour en maîtriser les spasmes. Il était sûr que Mayura les avait remarqués.
Il n'y avait pas que sa voix qui lui était familière : maintenant qu'il était suffisamment proche pour distinguer les traits de son visage, plus il la regardait, plus il avait l'impression de bien la connaître en dehors de sa vie de super-héros.
C'était une figure proche, familière, maternelle, qui se tenait devant lui.
Le doute n'était plus permis : c'était bien sa mère en face de lui. Il sentit son cœur se briser.
« Arrêtez, » lâcha-t-il, les dents serrées.
Ses jambes tremblaient, il avait de la peine à garder l'équilibre sur la pente du toit. Ses mains étaient crispées autour de son bâton, il en avait mal aux articulations. Il sentait les larmes monter et luttait pour ne pas les laisser couler. Il avait besoin de tous ses sens, à défaut de pouvoir compter sur son esprit.
« Arrêtez quoi ? Je croyais que tu étais quelqu'un de particulièrement friand de jeux de mots. C'est dom…
- Arrête. Tais-toi. »
C'était la première fois qu'il la tutoyait. Et qu'il lui parlait sur ce ton, vu sa réaction : son air narquois se décomposa pour laisser place à une mine intriguée.
Il aurait aimé lui lancer qu'elle n'était pas au bout de ses surprises, mais sa gorge était sèche, le moindre mot lui demandait un effort considérable.
Il avait imaginé des centaines de scénarios où il retrouvait sa mère, où il rentrait à la maison et elle l'attendait dans le hall d'entrée, où un hôpital appelait son père pour leur annoncer qu'Émilie Agreste avait été retrouvée saine et sauve, où il recevait une lettre d'explication lui demandant de la rejoindre quelque part à l'autre bout du monde… Celui qu'il vivait maintenant était bien pire que tout ce qu'il avait pu concevoir.
Et dire qu'il avait passé toutes ces années à essayer de la retrouver, à mener l'enquête de son côté pour retrouver sa trace, à tenter de découvrir ce qui était arrivé, à chercher un moyen de la sauver si elle était retenue quelque part… Et pendant tout ce temps, elle s'était trouvée à Paris, aux côtés du fou-furieux prêt à tout pour obtenir leurs miraculous et réaliser un souhait apparemment si important qu'il méritait qu'on terrorise des milliers de citoyens pour lui…
Son mari et son fils faisaient partie de ces citoyens qui vivaient sous la menace constante d'être akumatisés ou d'être victimes d'une attaque, mais visiblement, Émilie Agreste ne s'en souciait pas vraiment.
Chat Noir sentit une vague de colère submerger le reste de ses émotions, et cette fois-ci, il ne fit rien pour la retenir. Il ne pouvait pardonner une telle trahison…
Il brandit son bâton et se jeta sur Mayura, la rage au ventre, faisant fi de toute précaution, stratégie ou réflexion. Il devait la mettre hors d'état de nuire, lui arracher son miraculous et lui demander des explications, avant de la livrer à la police.
Mayura esquiva son coup à la dernière seconde, avec moins d'aisance que d'habitude. Sa rage devait l'avoir prise au dépourvu. Elle atterrit sur la cheminée du bâtiment, mais Chat Noir ne lui laissa pas le temps d'adopter une posture de combat : il réitéra son attaque avec une férocité encore plus extrême.
Quelques minutes après l'avoir retrouvée, ce n'était déjà plus sa mère, seulement une dangereuse criminelle qui méritait de croupir en prison pour le restant de ses jours.
Elle parvenait à parer ses coups, mais il sentait qu'elle peinait plus que d'habitude. Pour la première fois, il avait vraiment le dessus dans un de leurs affrontements. Cette constatation ne fit qu'amplifier la violence de ses frappes.
« Pourquoi tu fais ça, hein ? T'aimes vraiment faire le sale boulot du Papillon sur le terrain ? Qu'est-ce qu'il t'a promis en échange de ton aide, hein ? grogna-t-il entre deux attaques.
- Tu ne sais rien des raisons pour lesquelles il fait ce qu'il fait… Tu es trop jeune, tu ne pourrais jamais comprendre la…
- Et Adrien, est-ce qu'il pourrait comprendre, lui ? »
Le hasard avait voulu qu'ils se trouvent face à face à ce moment-là, leurs visages à la même hauteur. Tout comme il avait voulu que le premier éclair de l'orage éclate à cet instant précis. La seconde où le flash fusa, Chat Noir vit l'expression de Mayura se décomposer.
Les derniers doutes, qu'il ne pensait même plus avoir, se dissipèrent instantanément. Si toutes ses spéculations pouvaient être démenties, ce n'était plus le cas de la réaction de Mayura.
Ils s'immobilisèrent tous les deux, comme si l'éclair avait figé le temps. Chat Noir ne savait pas si le choc qu'il voyait dans les yeux de Mayura était ce qu'elle ressentait ou s'il s'agissait du reflet de son propre état.
« Comment tu… » fit-elle enfin faiblement.
Le tonnerre gronda faiblement, encore lointain, couvert peu à peu par le bourdonnement d'un hélicoptère, mais ils avaient cessé de prêter attention au monde qui les entourait. Chat Noir continuait de dévisager Mayura : il était plus que jamais certain de reconnaître ses traits, et cette révélation l'immobilisait. Son corps, en état de choc, était incapable du moindre mouvement, alors qu'il avait l'impression que son crâne allait céder sous les convulsions de ses pensées.
Enfin, après ce qui aurait pu être une seconde comme une éternité, elle se ressaisit, le repoussa violemment, faucha ses jambes. Le sol se déroba sous ses pieds, il tomba à la renverse, roula sur le toit, tenta à plusieurs reprises de se rattraper aux tuiles sans succès, avant de passer par-dessus la gouttière et s'écraser quelques mètres plus bas sur le toit d'une voiture. Dans sa chute, qu'il vécut comme au ralenti, il vit Mayura se retourner pour prendre la fuite, trébucher, avant de se reprendre et disparaître dans les ténèbres.
Le souffle coupé, il resta allongé sur le toit. Ses forces l'avaient quitté, il avait comme l'impression que ses émotions appartenaient à quelqu'un d'autre à présent. Il se sentait épuisé et vide.
Une goutte atterrit sur son nez, provoquant des frissons le long de sa colonne vertébrale. Une autre suivit, puis une autre, et encore une autre, jusqu'à ce que son visage soit parsemé de perles humides. D'autres, d'une nature différente, se mirent alors à couler sur ses joues. Il étouffa un sanglot.
xxx
Comme un lâche, il avait ignoré les appels de ses coéquipiers pendant tout le combat. Lorsqu'ils s'étaient mis à sa recherche, il avait rampé sous la voiture pour se cacher, se contentant d'un bref message écrit pour leur signifier qu'il allait bien mais qu'il avait dû rentrer plus tôt que prévu.
« J'espère qu'il lui est rien arrivé, dit Carapace lorsqu'il passa dans la rue où il se trouvait. J'aurais peut-être vraiment dû le suivre pour l'aider contre Mayura…
- T'as vu comme il est parti ? C'était inconscient, complètement inconscient ! Je sais pas ce qui lui a pris, répondit la voix de Queen Bee dans son communicateur.
- C'est clair, mais c'est pas une raison pour pas l'aider… J'espère qu'il va vraiment aussi bien qu'il le dit…
- J'espère aussi, répondit Rena Rouge dans le communicateur. Parce que si Ladybug ET Chat Noir commencent à péter des câbles pendant les combats, on est vraiment mal barrés…
- Si jamais, j'entends tout ce que vous dites, » rétorqua la voix de Ladybug, distante.
Les pas s'évanouirent enfin, mais Chat Noir resta allongé encore de longues minutes dans l'espace exigu jusqu'à être sûr qu'il était seul dans le périmètre. Il roula sur le côté et se releva maladroitement. Il avait l'impression de flotter alors que son corps ne lui avait jamais paru aussi lourd, mais il avait renoncé à comprendre ses sensations ou ses émotions. Il ne voulait plus penser à rien, au moins jusqu'à ce qu'il soit rentré chez lui.
Ses pas l'y guidèrent automatiquement. Après des années de pratique, ses jambes connaissaient le chemin par cœur. D'ordinaire, il se laissait porter par son corps alors que sa conscience était perdue dans ses pensées, mais à présent, son esprit baignait dans un brouillard sinistre qui corrodait la moindre idée lucide.
Lorsqu'il fut à une rue du manoir Agreste, son bâton bipa. D'un geste absent, il consulta le message qu'il venait de recevoir.
« Je sais que t'es téméraire, mais pas au point de foncer inconsciemment sur Mayura et de disparaître après. Est-ce que tout va bien ? Si tu as besoin de parler, je suis là. À mon tour de t'aider :) Bonne nuit, Chaton »
D'ordinaire, il aurait souri et lui aurait répondu tout de suite avec un jeu de mots. Ce soir-là n'avait toutefois rien d'ordinaire : il rangea son bâton et parcourut les derniers mètres qui le séparaient de la fenêtre de sa chambre. À peine avait-il atterri sur le tapis qu'il se détransforma et se laissa tomber sur le canapé.
Plagg apparut immédiatement devant son visage. Adrien ne l'avait jamais vu dans un tel état : triste, dépité, perdu.
« Tu me crois maintenant quand je te dis que c'est vraiment ma mère qui a le miraculous du Paon ? » fit-il d'une petite voix.
La situation se passait de commentaires : tous les deux avaient vécu les mêmes événements ce soir-là. Et il fallait croire que leur gravité était telle qu'elle pouvait même désemparer des dieux ancestraux…
Plagg ne répondit pas. Après un long silence, il vola jusqu'à ses genoux et se posa sur ses cuisses, sans jamais le lâcher du regard. Adrien avança prudemment sa main et le caressa sous le menton sans grande conviction.
« C'est pire que tout ce que j'aurais pu imaginer, murmura enfin le kwami. On peut plus gérer ça seuls, il nous faut de l'aide.
- T'as raison, admit Adrien après quelques secondes d'hésitation. On a besoin d'aide… »
Il savait exactement vers qui se tourner. Il aurait d'ailleurs dû le faire beaucoup plus tôt, mais mieux valait tard que jamais…
Avec douceur, il attrapa Plagg, le déposa sur l'accoudoir du canapé et se leva.
« Tu vas où ?
- Voir mon père et tout lui dire. C'est le seul qui peut nous aider maintenant. »
