Hello hello ! Je suis ravie de vous présenter un nouveau petit projet qui me trotte dans la tête depuis quelques semaines. A la base, ce devait être un OS, et puis finalement le nombre de mots est devenu bien trop élevé pour vous infliger un unique chapitre donc j'ai décidé de le diviser en 5 parties de longueur aussi aléatoire qu'inégale.

Tout est plus ou moins écrit et j'essaierai donc de publier les 4 parties suivantes assez rapidement, même si ma copine TheWhiteQuill (qui a gentiment accepté de me relire) vous dirait qu'il s'agit en réalité d'un texte à trous pour le moment (ce n'est pas un secret pour ceux qui me connaissent, je n'écris pas dans l'ordre).

Cette fic sera bien sûr un Tomione qui se déroule dans un AU assez spécial qui ressemble un peu à celui de Bons Baisers de Babylone pour ceux qui l'ont lu et dans lequel Tom et le trio d'or sont allés à Poudlard ensemble, ce qui signifie que Voldemort n'existe pas (ou du moins, pas encore...).

Chaque partie intercale plusieurs timelines, un "avant" qui retrace la dernière année de Tom et Hermione à Poudlard et un "maintenant" qui raconte leurs retrouvailles dix ans plus tard.

Le rating est pour l'instant T, mais passera en M au fur et à mesure de la publication (en tous cas, il y aura du smut / lemon dans les 2 dernières parties, je peux vous le garantir).

Enfin, cette mini-fic sera également disponible sur ArchiveOfOurOwn (Ao3) où j'écris sous le même pseudo.

Sur ce, il ne me reste qu'à vous souhaiter une bonne lecture et à espérer que cette première partie vous plaise.


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The problem with wanting

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« … te moques de moi ! »

« Calme toi, Granger. »

« Que je me calme ? Que je me calme ? J'espère que c'est une plaisanterie, Malefoy ! »

Sa voix résonne, aigüe et haut-perchée dans le haut plafond du bureau d'Abraxas Malefoy et, l'espace d'un instant, la sensation de déjà-vu qui déferle sur Hermione Granger lui donne envie de rendre son maigre déjeuner sur la moquette verte qui s'étale sous ses pieds.

Face à elle, son collègue pousse un long soupir las, fixant le bout de ses chaussures vernies négligemment posées sur le bois sombre de son bureau.

« Je ne comprends pas pourquoi tu te mets dans cet état pour une stupide loi », répond-il d'une voix traînante.

En presque vingt ans passés à côtoyer - bien malgré elle - Abraxas Malefoy, Hermione ne pense pas l'avoir déjà autant haï qu'à cet instant précis.

« Une stupide loi ? », répète-t-elle lentement, et les lumières accrochées au mur du bureau vacillent légèrement. « J'ai passé les trois dernières années de ma vie à travailler sur cette proposition, Abraxas. J'ai interviewé plus de cent trente-deux loups-garous à travers le Royaume-Uni, j'ai fait des analyses, produit des statistiques, j'ai collaboré avec les meilleurs spécialistes au monde de la lycanthropie et tu… tu… »

Elle s'interrompt juste au moment où la colère commence à la faire bégayer.

Elle ne peut pas perdre cette bataille.

Face à lui, elle en a déjà trop perdu.

Lorsqu'elle reprend, sa voix est calme, dissimulant à peine les notes suraiguës du vibrato hystérique qui commence à prendre naissance dans sa gorge.

« Tu te permets de ruiner mon travail en achetant les votes des sorciers de la Commission. »

Face à elle, Malefoy se redresse dans sa chaise, le talon de ses chaussures hors de prix râpant contre l'ébène de son bureau avant d'atterrir sur la moquette dans un bruit étouffé.

« Encore et toujours les mêmes accusations infondées depuis ton amendement sur les droits des centaures il y a huit ans », baille-t-il d'un air exagérément ennuyé. « Tu n'as pas envie de changer de refrain, pour une fois ? »

Le coup est bas et pourtant, son effet est dévastateur. Le souvenir de son premier échec contre Malefoy se réveille douloureusement dans l'esprit d'Hermione, suintant comme une cicatrice à peine soignée que l'on vient de rouvrir d'un coup de scalpel aiguisé.

« Elles ont cessé d'être infondées lorsque tu as invité la moitié des membres du Magenmagot à ton mariage », murmure-t-elle, glaciale.

Malefoy lui adresse un sourire en coin.

« Qu'est-ce qu'il y a Grangy, tu es jalouse ? Tu aurais voulu recevoir une invitation ? »

Ses yeux orageux coulent sur elle, la détaillant paresseusement de haut en bas et elle se raidit instinctivement.

Avec ses longs cheveux blonds presque blancs, impeccablement retenus dans sa nuque par un noeud en soie gris assorti à son regard et ses boutons de manchette en or fin - probablement fabriqués par des Gobelins - il n'a rien perdu de la nonchalance aristocratique qui le caractérisait lors de leurs années à Poudlard.

A côté de lui, entre ses cheveux broussailleux, ses traits tirés, ses joues écarlates et sa chemise froissée, elle doit ressembler à la pire des souillons.

Sale à l'intérieur comme à l'extérieur, doit-il penser et l'idée même lui fait serrer les dents tant et si bien que sa mâchoire commence à s'engourdir.

« A votre petit rassemblement de dégénérés racistes ? J'aurais préféré mourir », crache-t-elle avec hargne.

Malefoy ricane, se délectant visiblement de la frustration de son ancienne camarade de classe.

« Écoute, Granger, j'ai gagné, tu as perdu. Tu dois commencer à t'y habituer, non ? Alors pourquoi ne pas retourner dans ton antre pour y préparer pendant plusieurs mois une autre proposition idiote qui sera rejetée comme les quinze dernières ? J'ai un rendez-vous qui commence dans une minute et crois-moi, il est bien plus important que… »

« Mes propositions ne sont pas idiotes. Elles sont justes et tu le sais », coupe-t-elle en serrant les poings.

« Tes propositions sont inadmissibles et ridicules », assène-t-il en levant les yeux au ciel. « Autoriser les loups-garous à enseigner ? Et pourquoi ne pas payer les elfes de maison pendant que tu y es ? Oh mais attends, ce n'était pas un de tes projets de l'an dernier ? »

Hermione craque.

Elle ne sait pas si c'est le manque de sommeil, la voix narquoise de Malefoy, le fait de voir une fois de plus son travail réduit à néant ou les trois à la fois, mais quelque chose à l'intérieur d'elle se fissure.

« Tu n'es en aucun cas qualifié pour dire ce que tu penses être inadmissible ou ridicule, Abraxas Malefoy ! La seule raison pour laquelle tu es ici, c'est le népotisme qui gangrène ce ministère. Ce n'est que parce que ton père a payé pour que tu sièges au Magenmagot que tu es assis dans ce bureau ! Peut-être as-tu tendance à l'oublier, mais je peux t'assurer que ce n'est pas mon cas ! »

Le flot de paroles venimeuses franchit ses lèvres sans qu'elle ne puisse les retenir, tapissant son palais d'un fiel empoisonné qui colle à sa langue comme un miel trop sucré.

Toute trace d'humour s'évanouit subitement des iris gris de Malefoy.

« Et la seule raison pour laquelle tu es ici, à polluer mon air, c'est parce que pour une raison quelconque, tu penses que j'ai encore envie d'écouter ce que tu as à me dire. Dégage de mon bureau ! », ordonne-t-il sèchement.

Mais Hermione est bien trop furieuse, bien trop épuisée et bien trop écoeurée pour faire demi-tour. Dans ses veines, une colère brûlante, accumulée depuis près d'une décennie, fait bouillir son sang comme de la lave en fusion.

« Sinon quoi, Malefoy ? Je vais attraper une maladie mystérieuse qui me poussera à la démission, comme le Ministre Leach et la moitié des employés nés-moldus du ministère avant lui ? », siffle-t-elle, les poings crispés.

« Ce sont des insinuations très graves, Granger. J'espère que tu as de quoi prouver tes allégations et qu'il ne s'agit pas de menaces à l'encontre d'un membre du Magenmagot », réplique-t-il sur le même ton.

Mais Hermione n'est pas impressionnée par les provocations d'Abraxas Malefoy. Elle ne l'a jamais été.

Sans se démonter, elle pose ses deux mains à plat sur son bureau et se penche vers lui, amenant son visage à quelques centimètres du sien. Ses yeux marrons ne sont qu'à quelques centimètres des prunelles glaciaires de son collègue et l'hostilité qui y brûle alimente sa propre rage, comme de l'essence jetée sur un feu ardent.

« Oh, ne t'en fais pas Malefoy, je vais les prouver, ce n'est qu'une question de temps », chuchote-t-elle d'une voix doucereuse. « Je vois clair dans ton jeu, espèce d'ignoble petit cafard corrompu et rétrograde. »

D'un geste vif, Malefoy se hisse sur ses pieds, la forçant à reculer de quelques pas pour éviter que leurs têtes ne s'entrechoquent. De larges plaques rouges teintent ses pommettes habituellement blafardes et elle porte instinctivement sa main à la poche où est rangée sa baguette. Au fond de ses yeux gris, la haine a remplacé la colère et Hermione se baigne dans sa répulsion comme elle le ferait dans un bain tiède.

« Tu oublies ta place, espèce de sale… »

« Vas-y, dis-le », vocifère-t-elle entre ses dents.

« … répugnante… »

Chaque nerf de ses doigts la picote d'anticipation tandis que ses phalanges effleurent le manche de sa baguette. Encore un mot et elle le fera. Qu'importent les règles, au diable les conséquences, elle donnera à Abraxas Malefoy la correction qu'il mérite.

Tout ce qu'il a à faire, c'est de prononcer cet unique, détestable, petit mot.

« Sang-de-b… »

« Incroyable comme certaines choses ne changent pas », commente calmement une voix masculine dans son dos.

Hermione se fige sur place.

Son sang, qui bouillonnait dans ses veines il y a quelques secondes encore comme au centre d'un volcan en éruption, se glace subitement, gelant ses os et givrant ses tendons. Elle est pratiquement persuadée que si elle bouge un muscle, elle se brisera.

A vrai dire, elle ne sait pas comment elle ne s'est pas encore fracturée en mille morceaux.

Cette voix.

Ce n'est pas possible.

Une voix grave et impassible qui appartient à un passé lointain qu'elle a presque réussi à effacer de sa mémoire.

Ce n'est pas possible.

Une voix qu'elle n'a pas entendue depuis près de dix ans.

Ce n'est pas...

Lentement, elle fait volte-face.

Ses yeux rencontrent deux iris couleur nuit qui la scrutent calmement depuis l'embrasure de la porte.

Il est là.

Debout devant elle.

Raide et froid et fier, l'observant de cet air indéchiffrable qu'elle ne connaît que trop bien.

Et elle sent la bile lui monter aux lèvres.


(Quatre mille cent quinze jours plus tôt)

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Hermione fronce les sourcils.

Ses doigts effleurent tranche après tranche la couverture des livres qui s'étalent devant ses yeux, leurs titres défilant fluidement dans son esprit.

Monologue avec un Vampire par Amarillo Lestoat, Préface Préféré des Parfaits Préfets par Fribert Lewis, Sorts et Enchantements Anciens et Oubliés par Eduardo Limus, Flâneries avec le Spectre de la Mort par Gilderoy Lockhart - sérieusement ? -, Festin Minute en un coup de baguette par Mary Lockwood, et...

« Les Grands Événements de la sorcellerie au XVIIIe siècle ! », exulte-t-elle, son index s'immobilisant sur un gros volume rouge à la couverture poussiéreuse. « Je savais qu'on l'avait quelque part ! »

Prudemment, elle descend une par une les marches de la longue échelle en bois sur laquelle elle s'est hissée quelques minutes plus tôt et trottine fièrement en direction de la salle centrale, sa trouvaille à la main.

L'écho de ses pas résonne sous les gigantesques plafonds, s'élevant dans les airs en symbiose avec les larges colonnes de marbre richement sculptées, jusqu'aux arabesques dorées qui décorent la voûte infinie de la Grande Bibliothèque d'Alexandrie.

L'illusion créée par la Salle-sur-Demande est parfaite, du marbre vert sapin qui décore le sol jusqu'aux immenses statues de l'époque hellénistes qui se dressent fièrement dans les alcôves de calcaire blanc. Les murs sont presque entièrement recouverts par de hauts rayons de bois brun, eux-mêmes garnis d'ouvrages en tous genres, copiés de la bibliothèque de Poudlard, achetés chez Fleury & Bott ou simplement laissés à l'abandon par de précédents occupants de la Pièce Va-et-Vient ; une collection phénoménale dont elle n'aurait jamais imaginé pouvoir profiter même dans ses rêves les plus fous, juste à portée de main.

Hermione rejoint d'un pas assuré la longue table en hêtre massif qui se dresse au centre de la pièce principale, bien trop grande pour l'unique personne qui y est assise.

« Tu me dois deux noises », annonce-t-elle en jetant sur la surface vernie le traité qu'elle vient de dénicher au fond de la salle des archives.

Lentement, Tom Jedusor lève les yeux du parchemin sur lequel il est en train d'écrire pour les poser brièvement sur le manuel qu'elle vient de poser à ses côtés.

« Il s'agit de la réédition de 1832 », indique-t-il froidement avant de reporter son attention sur son devoir.

Hermione hausse les sourcils.

« Et alors ? »

« Alors », réplique-t-il patiemment, sans toutefois daigner la regarder, « au vu du scandale qu'a provoqué le meurtre d'un ministre de la magie par son propre elfe de maison, tu imagines bien que certains groupes politiques ont fait pression sur l'auteur pour effacer toute trace de cette affaire. La version que tu cherches est l'édition originale, que - je le répète - nous n'avons pas ici. »

Hermione renifle dédaigneusement, ses yeux suivant le tracé fluide de la plume de son camarade sur le papier.

De là où elle est, elle peut constater qu'il a atteint les deux tiers de la longueur réglementaire de son parchemin. D'après ses calculs, il aura fini dans les treize prochaines minutes tandis qu'elle n'en est même pas à la moitié.

Dans d'autres circonstances, elle aurait été absolument extatique à l'idée de partager une immense bibliothèque secrète avec un seul autre élève.

Mais Tom…

Tom est différent.

Tom Jedusor est le préfet-en-chef de Serpentard. Il est le garçon le plus grand de l'école et la seule personne capable de tenir un débat face à elle sur les différents courants interprétatifs de la rune Mannaz. Il est l'un des trois seuls élèves dans son cours d'Arithmancie Avancée et, à en croire sa mine ravie à chaque fois qu'il passe le pas de sa salle de classe, un Dieu vivant aux yeux du professeur Slughorn - et pour être honnête, de la quasi-totalité des professeurs du château. Il n'aime ni le Quidditch (si l'on en croit son absence répétée aux matches de Serpentard), ni les animaux (si l'on en croit son mépris évident pour l'adorable - bien que caractériel - Pattenrond), ni les filles (si l'on en croit son absence totale de partenaires romantiques connues au cours des six dernières années - non pas qu'Hermione prête attention à ce genre de choses). Tom a une réputation impeccable, un esprit insupportablement brillant et des cheveux parfaitement coiffés en toutes circonstances qui, malgré ses démentis répétés, sont manifestement maintenus en place par un sortilège dont il garde égoïstement le secret.

Accessoirement, Hermione est absolument certaine qu'il a décidé de continuer la Divination après ses B.U.S.E juste pour le principe de lui prouver qu'elle avait tort, ce qui fait probablement de lui la personne la plus ridiculement orgueilleuse qu'il lui ait été donné de rencontrer.

« N'importe quoi ! », rétorque-t-elle, sans pouvoir s'en empêcher. « L'assassinat d'Osbert est un événement historique qui a marqué un véritable tournant dans la façon dont les elfes sont perçus et traités par les sorciers. Il n'aurait pas été simplement effacé dans les livres d'histoire à la demande de quelques politiciens véreux ! »

« Si tu le dis », répond son camarade d'un ton parfaitement désintéressé.

Comprenant qu'il ne s'abaissera pas à prouver ses dires, Hermione serre les dents. D'un geste vif, elle attire l'ouvrage vers elle et parcourt l'index jusqu'à trouver la référence pertinente, avant de feuilleter le vieux livre jusqu'à la page 283.

« Aha ! 14 septembre 1798 : décès du ministre de la magie Flagorneur Osbert dans...»

Elle s'interrompt.

« Dans ? », demande tranquillement Tom, sans cesser d'écrire sur son parchemin.

« ... dans des circonstances inconnues. Il est ensuite remplacé par Artemisia Lufkin, première sorcière à devenir ministre de la magie », finit-elle à mi-voix, avant de repousser le livre vers le centre de la table, écoeurée.

Tom marque une pause. Sa plume se soulève de quelques millimètres seulement, planant au-dessus de son devoir presque terminé, comme s'il réfléchissait à la prochaine phrase à écrire.

« Nous avions dit deux noises, il me semble ? », murmure-t-il finalement d'une voix douce et Hermione se trouve soudainement intensément curieuse de savoir ce qu'il ferait si elle attrapait son parchemin et le déchirait en mille morceaux.

Ils ne sont pas amis, répète-t-elle régulièrement à Harry et Ron.

Du moins, elle ne croit pas qu'ils le soient.

Si elle devait décrire sa relation avec Tom, Hermione hésiterait entre la qualifier de rivalité cordiale et de désir fréquent et réciproque de meurtre.

Un rapport somme toute très sain entre deux préfets-en-chef, à la tête de deux maisons ennemies, déterminés à s'affronter continuellement pour le demi-point supplémentaire qui leur permettra d'accéder à la ô combien convoitée première place dans le traditionnel classement de l'école - classement qu'ils sont, au demeurant, les seuls à tenir depuis que Dumbledore a décidé à la fin de leur troisième année de mettre un terme à ce qu'il considérait être la source d'une "compétition malsaine" entre les élèves. Une décision aberrante, que Tom et elle se sont bien empressés de contester à grands coups de pétitions et d'exhumation de vieux décrets du Département de l'Education Magique de 1322, sans succès.

Non, hormis les quelques périodes de trêves conclues occasionnellement au fil des ans, dans l'intérêt exclusif des élèves de l'école (que Dumbledore n'a visiblement plus à coeur depuis longtemps), Hermione est pratiquement certaine que Tom et elle ne sont pas amis.

Aussi, la raison pour laquelle elle est la personne qu'il est venu trouver au début de leur sixième année lorsqu'il a découvert par hasard la Salle-sur-Demande et l'immense bibliothèque qu'elle cachait, reste, aux yeux d'Hermione, un parfait mystère.

« Tu m'aurais accusé de triche si j'avais gardé cet endroit pour moi », lui a-t-il simplement répondu lorsqu'elle a osé aborder le sujet avec lui. « Et je n'ai pas besoin d'une bibliothèque privée pour te surpasser dans la moindre matière. »

D'autant plus agacée par la réminiscence de ce souvenir, Hermione pousse un long soupir frustré et farfouille dans ses poches quelques secondes avant d'en sortir deux petites pièces de bronze qu'elle assène sur la table d'un mouvement brusque.

« Tiens, tu es content ? », siffle-t-elle d'un ton cinglant.

« Avoir raison a, en effet, tendance à me mettre de bonne humeur », réplique Tom sans même faire le moindre geste pour attraper son gain.

Exaspérée, Hermione tire sa propre chaise et s'installe face à son devoir délaissé quelques minutes plus tôt, sans pouvoir s'empêcher de maugréer entre ses dents.

« Tu conviendras tout de même qu'il est absolument lunaire que… »

Elle s'interrompt subitement.

Quelque chose a changé.

Pourtant, sa plume est à sa place, soigneusement posée à côté de son encrier fermé, son sac n'a pas bougé d'un pouce, toujours accroché au dossier de sa chaise et son Guide de la Sorcellerie Médiévale est ouvert à sa droite, à la page exacte à laquelle elle l'a laissé.

Hermione fronce les sourcils, parcourant la table du regard à la recherche d'une quelconque anomalie.

Et puis, elle le voit.

Et son cœur manque un battement dans sa poitrine.

« Qu'est ce que c'est que ça ? », murmure-t-elle d'une voix blanche.

Il y a quelque chose d'écrit dans la marge de son parchemin, elle qui aime pourtant les garder sans enluminure ni fioriture. Quelque chose rédigé d'une écriture fine et penchée qu'elle reconnaîtrait entre mille.

Il -

Il a -

« Je me suis permis de faire quelques suggestions », explique Tom en trempant sa plume dans son encrier.

Hermione sent sa bouche devenir sèche tandis qu'elle fixe les inscriptions en italique qui s'étalent nettement sur le papier. L'encre n'est pas encore sèche et brille à divers endroits du parchemin comme une colonie de minuscules scarabées.

« Tu as… corrigé mon devoir ? », articule-t-elle lentement.

« Toi qui ne peut jamais t'empêcher de réciter des chapitres entiers de Histoire de la Magie à qui veut l'entendre, imagine ma surprise lorsque j'ai vu que tu avais écrit que la Grande Guerre des Goules a duré jusqu'en 1432. Tu as une décennie de retard », commente-t-il sèchement, d'un ton presque réprobateur et Merlin le protège car elle est absolument persuadée qu'elle va le…

Hermione prend une longue inspiration par le nez, cherchant frénétiquement dans les recoins de son esprit la raison pour laquelle elle ne lui a pas encore sauté dessus pour l'étrangler.

« Parce que le meurtre d'un camarade de classe est généralement mal vu, parce que tu serais à terre avant même d'avoir songé à poser tes mains sur moi et surtout, parce que c'est contre le règlement de l'école », réplique-t-il, parfaitement calme.

Hermione se fige sur place.

« Qu'est-ce que tu viens de dire ? », murmure-t-elle.

« La raison pour laquelle tu ne m'as pas encore étranglé est probablement parce que tu as trop peur de te faire renvoyer pour ça », répète-t-il d'un air absent, son regard scannant avec précision les dernières lignes qu'il a écrites à la recherche d'imprécisions éventuelles.

Le sang d'Hermione se glace dans ses veines tandis que l'incompréhension brouille son cerveau.

Il a entendu.

Des mots qui n'ont jamais existé que dans sa tête. Une menace qui n'a jamais franchi ses lèvres.

Il a entendu et elle ne sait pas…

« C-Comment ? »

« Ah », dit-il en relevant enfin les yeux vers elle. « Comment, en effet ? »

Ses lèvres sont légèrement incurvées vers le haut, mais il ne sourit pas.

Hermione l'observe comme si elle le voyait pour la première fois. Silencieusement, elle détaille ses boucles sombres, parfaitement réparties par une raie nette sur le côté, sa peau laiteuse, presque diaphane, son nez droit, ses lèvres pleines, ses pommettes saillantes qui soulignent ses traits délicats et les longs cils noirs qui ourlent ses paupières pâles.

Tom est un beau garçon, probablement le plus beau garçon qu'elle connaisse, mais Hermione n'a jamais été du genre à se pâmer devant un joli minois.

Surtout lorsqu'elle est persuadée qu'il n'existe pas.

Il y a une autre raison, pour laquelle Hermione n'est pas amie avec Tom. Une raison qui n'a rien à voir avec leurs chamailleries constantes ou le fait qu'elle a régulièrement envie de le gifler jusqu'à ce que son petit air supérieur disparaisse de son visage séduisant.

Tom Jedusor porte un masque comme Abraxas Malefoy porte le cachemire, avec l'aisance de l'habitude et l'élégance des aristocrates. Un voile opaque mais fin qui cache quelque chose d'autre. Quelque chose de sombre, qui flotte en silence juste en dessous de la surface, attendant patiemment son heure sous la façade parfaite qu'il a réussi à créer au fil des ans.

Quelque chose, qu'elle est certaine d'être la seule à suspecter.

Parfois, elle se demande si c'est à cause de ses yeux.

Tom a des yeux noirs et durs comme de l'obsidienne ; sombres, si sombres qu'elle est persuadée qu'ils pourraient absorber la lumière d'une étoile, si celle-ci s'en approchait de trop près.

Des yeux froids, d'une couleur insaisissable qui lui rappelle celle de ténèbres qu'elle n'a jamais réussi à oublier.

Des yeux qui voient, à travers les murs, la chair et les âmes.

Et soudain, tout devient douloureusement clair.

« Tu es un légilimens », dit-elle calmement.

Trop calmement, pour une fille qui hurle à l'intérieur à s'en arracher les cordes vocales.

« Oui », répond-il simplement, avant de reprendre le fil de son devoir, comme si ce n'était rien, comme si ce n'était pas important, comme s'il ne venait pas de changer les règles du jeu en l'espace d'une seconde.

Hermione sent la panique se diffuser dans ses veines comme un poison lent et inexorable et elle agrippe le rebord de sa chaise entre ses doigts, ses phalanges se crispant sur le bois jusqu'à s'en fissurer les os.

« Depuis combien de temps ? », murmure-t-elle.

Sa propre voix lui paraît faible, presque lointaine.

Tom hausse les épaules. Sa plume glisse dans un crissement agréable sur son parchemin et Hermione voudrait la lui arracher des mains et la briser en deux sous ses yeux.

Ses traîtres, traîtres yeux.

« Deux ans. Trois, peut-être. »

Elle inspire à nouveau. Exhale. Passe sa langue sur ses lèvres sèches.

Elle se sent soudainement immensément impuissante, mise à nu devant ces iris trop noirs qui l'observent sans même la regarder.

Vulnérable, lui chantonne une petite voix cruelle, juste derrière ses tempes.

« Donc, depuis trois ans, tu… tu t'introduis dans l'esprit des gens et tu voles leurs pensées ? », insiste-t-elle.

Elle essaie de ne pas songer à ce qu'il a vu dans sa tête, ces deux dernières années. Ses inquiétudes pour les B.U.S.E. Ses disputes avec Pansy et Malefoy. Son ridicule béguin pour Ron. Un long couloir sombre. L'impression d'être enfermée dans une boîte, de ne plus pouvoir bouger, des ongles mentaux qui griffent à l'intérieur du couvercle d'un cercueil fermé. Les membres lourds, l'esprit embrumé.

Et l'obscurité, l'obscurité, l'obscurité…

« La légilimancie peut donner un formidable éclairage sur la nature humaine », commente-t-il d'une voix égale.

« Ou alors, tu pourrais... je ne sais pas... simplement demander aux gens ce qu'ils pensent », réplique-t-elle d'un ton cinglant.

Sa voix est aiguë. Trop aigüe, bien plus aigüe qu'elle ne le voudrait, et la hargne dans ses mots peine à masquer les trémolos qui la font trembler.

Tom relève abruptement la tête et Hermione sent son cœur manquer un battement dans sa poitrine.

Pendant un instant, ils s'observent en chiens de faïence, immobiles comme deux gladiateurs dans l'arène se préparant à un combat à mort.

Puis, lentement, il repose sa plume juste à côté de son parchemin et se recule légèrement du bord de la table, pressant ses omoplates contre le dossier de sa chaise dans une posture nonchalante qui ne lui ressemble pas.

« Je ne suis pas du genre à donner des conseils non-sollicités… », commence-t-il d'une voix douce.

« Mon devoir d'Histoire de la Magie ne partage pas cet avis. »

« … mais je pense que celui-ci te sera particulièrement utile. »

Hermione entrouvre les lèvres, sidérée.

Il n'y a pas de condescendance dans sa voix, du moins, pas sous la forme qu'elle s'attendait à y trouver. Pendant un instant, l'étrange et stupide impression que cette conversation est importante pour lui caresse son esprit, avant de s'évanouir sous l'intensité du regard qu'il pose sur elle.

« Lorsque tu veux quelque chose, un choix s'offre à toi », dit-il calmement. « Tu peux le prendre… »

Il marque une pause.

Ses yeux trop sombres percent sa rétine et traversent son âme, traçant de leur intensité brûlante de larges cratères noirs dans son esprit et il lui semble soudainement impossible de respirer convenablement.

« … ou tu peux supplier pour l'avoir », termine-t-il, le visage parfaitement impassible.

Quelque chose change dans l'air. Une tension qui vient alourdir l'atmosphère, rendant rance et épais l'oxygène qui s'infiltre dans ses poumons.

« Et, laisse moi deviner, Tom… », murmure-t-elle, les mots franchissant difficilement la barrière de ses lèvres. « Tu ne supplies pas ? »

Un léger sourire étire ses lèvres pâles, comme si elle venait de dire quelque chose d'infiniment drôle ; une plaisanterie qu'il est le seul à comprendre.

Tom sourit et pourtant, Hermione frissonne.

Parce que son sourire amusé ne gagne pas ses yeux.

Tom ne sourit pas avec les yeux.

« Jamais. »

Tom Jedusor porte un masque comme on porte une deuxième peau, et pourtant Hermione est persuadée que ce n'est pas la sienne.

Et elle n'a pas la moindre idée de ce qui se cache dessous.


.

La porte de son bureau claque dans son dos et Hermione s'adosse contre le bois froid, une mince pellicule de sueur recouvrant son front moite. Ses jambes sont engourdies et sa respiration est sifflante, étouffée par les longs doigts blafards d'une angoisse oppressante qui enserrent sa gorge. Dans sa poitrine, son coeur bat une cadence infernale ; un rythme saccadé qui martèle ses tempes d'un nom qu'elle pensait avoir oublié depuis des années.

Tom. Tom. Tom.

Les évènements des dernières minutes se répètent en boucle dans sa tête et les images défilent, floues et indistinctes devant ses yeux, dans une succession rapide et désordonnée.

Fuir. Elle passe devant lui d'un pas raide, sans le regarder. Elle ne le frôle pas, elle ne le touche pas, elle ne le voit pas. Il n'est pas là. Il n'est pas là, il ne peut pas être là. Fuir, courir, le bruit de ses chaussures à talon qui claquent sur le marbre froid des couloirs du ministère, elle ne sait plus quand elle a arrêté de marcher, quand elle a commencé à s'échapper. Fuir, courir, se cacher, elle rejoint les ascenseurs bondés de monde, les grilles de fer se referment devant elle, et pourtant elle le voit toujours, sa haute silhouette élancée qui se découpe dans la lumière artificielle du corridor. Fuir, courir, hurler, et l'ascenseur qui l'emporte brusquement dans l'obscurité des entrailles du ministère.

Fuir, fuir, fuir...

Le film de ses souvenirs s'estompe peu à peu jusqu'à ce que, au milieu du brouillard de ses méninges, ne subsiste plus qu'une unique image ; une illusion monstrueusement nette incrustée au fer rouge derrière sa rétine.

Un écho, une ombre, un visage.

Tom. Tom. Tom.

Son estomac se retourne violemment tandis que ses doigts se crispent frénétiquement sur sa jupe froissée, y laissant de longues traces moites.

Il a changé, depuis la dernière fois qu'elle l'a vu.

Ses traits se sont durcis avec l'âge et pourtant, il est toujours excessivement beau, peut-être même plus encore qu'à ses dix-sept ans. Ses joues se sont légèrement creusées, accentuant la sévérité de ses pommettes et l'angle ciselé de sa mâchoire. La courbe autrefois sensuelle de ses lèvres est devenue féroce ; le point d'orgue d'une harmonie presque cruelle dans sa froide perfection. Ses cheveux sont plus longs que dans ses souvenirs, ses boucles noires effleurant désormais sa nuque - une fantaisie qu'il ne se serait jamais accordée dix ans auparavant.

Il ressemble à un homme, maintenant.

Pourtant, elle sait qu'il est toujours là, sous sa peau trop pâle et ses yeux trop froids.

Elle sait qu'il est toujours le même.

Qu'il est toujours le garçon qui a…

Ça n'a plus d'importance à présent.

Tom. Tom. Tom.

Combattant la nausée qui lui tenaille le ventre, Hermione ferme les yeux et compte jusqu'à dix dans sa tête.

Un, deux, trois…

L'angoisse s'évapore petit à petit par tous les pores de sa peau tandis qu'une vague glacée coule dans son esprit, étouffant par son flot constant le son des battements de son coeur, l'odeur d'encre qui embaume son bureau et le contour flou de ses souvenirs. Et lorsqu'elle se retire finalement, ne laissant rien d'autre dans son sillage qu'un désert aride et silencieux, Hermione respire.

Quatre, cinq six…

La sensation qui l'envahit n'a rien à voir avec le calme, n'a rien en commun avec la sérénité.

C'est un vide.

Un vide agréable et familier qui, lui seul, parvient à apaiser les battements de son coeur.

Sept, huit, neuf…

Un espace stérile dans lequel, enfin, elle ne ressent rien.


(Quatre mille quatre-vingt-six jours plus tôt)

.

Hermione esquisse un sourire satisfait tandis qu'elle range un vieux manuel à sa place sur l'étagère de la bibliothèque, le glissant entre deux ouvrages poussiéreux. La pièce est calme et paisible, baignée dans la lumière douce du petit matin. L'odeur piquante des livres anciens et celle fraîche des plus neufs se mélangent dans ses narines et elle inspire profondément ce parfum familier qui lui rappelle celui de son enfance.

Mais alors qu'elle s'apprête à rejoindre la pièce principale de l'immense bibliothèque, Hermione s'arrête net. Quelque chose picote étrangement son crâne, faisant se dresser ses cheveux à l'arrière de sa nuque. Un fourmillement désagréable submerge ses tempes, accompagné de la sensation très distincte que quelqu'un est en train de l'observer.

Lentement, elle se retourne, pivotant sur ses talons dans une arabesque silencieuse.

Sans surprise, il est là.

Adossé nonchalamment contre un des piliers de marbre, Tom l'observe en silence.

Hermione serre les dents.

« Depuis quand est-ce que tu es là ? », demande-t-elle, excédée.

Il détonne curieusement avec la clarté du lieu, son visage plongé dans l'ombre, alors que la pièce est inondée de soleil.

« Quelques minutes. Quatre, peut-être cinq », répond-il tranquillement.

Sa voix est un murmure et pourtant, en dépit de la distance qui les sépare, elle l'entend comme si elle se trouvait juste à côté de lui.

Elle laisse échapper un grognement de frustration et subitement, les rayonnages de la bibliothèque se brouillent autour d'eux avant de s'évanouir totalement, laissant place aux murs de brique du corridor du quatrième étage.

« Mieux que la semaine dernière, mais il y a encore du travail », commente la voix calme de Tom à sa droite.

Leurs pas résonnent contre les dalles du sol tandis qu'ils tournent au coin du couloir pour rejoindre les escaliers. Hermione cligne des paupières deux fois pour effacer les derniers fragments de son palais mental qui dansent devant ses yeux.

« Je ne comprends pas comment tu as encore réussi à rentrer », soupire-t-elle, amère en massant distraitement ses tempes endolories.

Il y a quelque chose de vexant dans la facilité déconcertante avec laquelle il a réduit en poussière ses murs mentaux. Des heures et des heures à les ériger, pierre après pierre, à former méticuleusement un labyrinthe hermétique et sinueux, tout cela pour que, sous le moindre souffle de Tom Jedusor, ils s'écroulent comme un château de cartes en pleine tempête.

Parfois, elle se demande à quoi bon essayer.

Depuis un mois, leurs rondes hebdomadaires du vendredi se sont transformées en des cours assidus d'occlumancie - qu'elle a réussi à extorquer à Tom au prix d'une regrettable et regrettée admission que sa technique pour lancer les sortilèges de guérison est moins efficace que la sienne - et les résultats obtenus depuis lors sont au mieux décourageants, et au pire, franchement effroyables.

« Patience, Miss Granger, Rome n'a pas été construite en un jour », admoneste gentiment Tom en gravissant les escaliers.

Hermione lève les yeux vers lui. Sous la lumière vacillante des chandelles du château, ses traits semblent encore plus tranchants qu'à l'accoutumée.

Bien qu'il fasse preuve d'une patience admirable avec elle, elle le soupçonne fortement de prendre un malin plaisir à l'observer échouer semaine après semaine dans une discipline à laquelle il excelle.

« Elle a été détruite en un jour », fait-elle remarquer sèchement.

Dans un craquement sonore, les marches de pierre qui s'étalent devant eux se détachent de leur palier, les forçant à s'immobiliser sur place. Tandis que les escaliers coulissent autour d'eux dans une danse aléatoire, Tom se tourne vers elle, un demi-sourire moqueur accroché au coin de ses lèvres pâles.

« Ne t'inquiète pas, Hermione, lorsque j'en aurais fini avec toi, tu n'auras rien à craindre d'une quelconque invasion barbare. »

Hermione tressaille à l'entente de ses mots.

Lorsque j'en aurais fini avec toi, a-t-il dit, et elle ne sait pas si dans sa bouche, elle doit y entendre une menace ou une promesse. Le timbre de sa voix soyeuse l'enveloppe dans quelque chose de froid et glissant comme du satin et ses doigts se crispent sur la rampe des escaliers. Lorsque j'en aurais fini avec toi, comme si elle était son objet, son projet, comme si ces leçons étaient son idée. Comme si elle lui appartenait.

Décontenancée, elle se mordille la lèvre inférieure en sentant ses joues se teinter d'un rouge carmin aussi inexplicable qu'embarrassant. Elle espère secrètement que dans la semi-obscurité du château, il ne peut pas la voir rougir. Au vu du tressaillement amusé qui fait trembler le coin de sa bouche, elle doute toutefois que ce soit le cas.

« J'ai hâte d'y être », marmonne-t-elle en détournant les yeux.

A leurs pieds, les escaliers s'immobilisent dans un bruit mat et sans plus attendre, elle passe devant lui d'un pas raide, rejoignant le corridor du sixième étage où il la rattrape sans le moindre effort, calant son pas sur le sien.

Ils marchent quelques secondes en silence, l'écho de leurs chaussures sur le sol se répercutant dans les profondeurs du château.

Le couloir est sombre, plus encore que ceux des étages inférieurs et la prise d'Hermione sur sa baguette se raffermit légèrement. Même si elle ne l'admettra jamais, la présence de Tom à ses côtés la rassure. Son aura familière a quelque chose de sécurisant, même si la plupart des soirs, elle passe l'entièreté de leur ronde à se retenir de ne pas le transformer en Veracrasse.

Il ne lui a jamais demandé pourquoi elle insistait tellement pour qu'ils arpentent ensemble le château de bas en haut, au lieu de se répartir les étages comme le font les autres préfets. Peut-être l'a-t-il déjà vu dans sa tête, mais au fond d'elle, quelque chose lui dit qu'il n'en n'a pas eu besoin.

Tom sait et n'a jamais rien dit.

Pour cela, elle ne peut s'empêcher de lui être reconnaissante.

« Est-ce que tu as décidé du sujet que tu souhaitais traiter pour le cours de Défenses Contre les Forces du Mal ? », demande-t-il finalement alors qu'ils passent devant la statue de Glanmore Peakes.

Hermione lui jette un regard en biais, tentant de contenir le sourire suffisant qui menace de fleurir sur ses lèvres.

« Les Malédictions », répond-elle simplement, sans toutefois parvenir à dissimuler la satisfaction dans sa voix.

Elle a réfléchi pendant des heures au thème qu'elle souhaitait aborder dans son parchemin de fin de semestre. Quelque chose de complexe et d'intéressant à la fois, sur lequel elle pourrait proposer une analyse de qualité qui lui garantirait un O aux A.S.P.I.C de fin d'année. Et surtout, quelque chose d'assez alambiqué pour clouer le bec de Tom.

Les Malédictions, a-t-elle fini par déterminer, après plusieurs jours de recherches, est le sujet idéal.

C'est un…

« C'est un bon sujet », répond Tom d'un air indulgent.

Et Hermione a envie de l'étouffer avec.

Ce n'est pas un bon sujet. C'est un excellent sujet. Elle le sait. Elle en est convaincue. Et pourtant, la voix de Tom lui donne envie de déchirer un par un les quatre parchemins de notes qu'elle a commencé à préparer à ses heures perdues.

Parce qu'elle sait.

Elle sait, au ton aimable de sa voix et au haussement imperceptible de ses sourcils, qu'il a gagné.

Elle mord violemment sa langue pour s'empêcher de répliquer. Pourtant, ni l'un ni l'autre ne sont dupes. Ils savent tous deux qu'elle va craquer. Le temps s'étire en d'interminables secondes durant lesquelles ne résonnent que leurs pas sur la dalle froide du couloir, Tom attendant patiemment qu'elle capitule et elle, tentant de repousser l'échéance imminente de son échec cuisant.

Puis, immanquablement, après de longues minutes à se battre contre sa propre curiosité, elle finit par céder.

« Quel est ton sujet, Tom ? », souffle-t-elle à mi-voix, refusant catégoriquement de le regarder.

Elle peut le sentir sourire à côté d'elle, sa satisfaction vibrant dans l'obscurité comme une flèche sur la corde d'un arc tendu.

« Les Horcruxes. »

Le mot résonne dans sa tête, ouvre les tiroirs de son esprit un par un à la recherche d'un écho quelconque, sans toutefois y trouver quoi que ce soit.

Finalement, à regret, elle entrouvre les lèvres et murmure :

« Je ne sais pas ce que c'est. »

C'est encore pire que ce qu'elle avait imaginé.

L'admission lui brûle la langue, sa seconde défaite plus amère encore que la première.

« Ça ne m'étonne pas que tu n'en aies jamais entendu parler. C'est une forme de magie très rare, tu sais », se délecte Tom à ses côtés.

Elle n'est même pas sûre qu'il essaye de masquer son ton pédant.

Et pourtant, il s'arrête là, laissant à nouveau le silence s'installer entre eux.

Les yeux plissés, Hermione se tourne vers lui. Tom hausse un sourcil en sa direction et, soudainement, elle comprend exactement ce qu'il attend.

Il va le lui faire demander.

A voix haute.

Elle entrouvre la bouche, horrifiée.

Tom, lui, se contente de l'observer calmement, pas une seule émotion n'entâchant son visage pâle. Dans l'obscurité du château, ses yeux sont impossiblement noirs, comme deux mares d'ombres qui l'appellent à se noyer dedans.

Parfois, elle se demande ce qu'il se passerait, si elle acceptait de s'y laisser tomber.

Ce soir, en revanche, elle a juste envie de les lui arracher.

« Tom ? », articule-t-elle entre ses dents.

« Oui, Hermione ? », répond-il parfaitement innocemment et elle est absolument persuadée qu'elle ne l'a jamais autant détesté qu'à ce moment-là.

Hermione déglutit difficilement. Sa gorge est sèche, sa langue lourde et il lui semble que son corps entier proteste contre ce qu'elle s'apprête à faire.

Tom attend patiemment, tel un prince imperturbable savourant chaque seconde qui le sépare de la reddition de son adversaire.

« Qu'est-ce qu'un Horcruxe ? », demande-t-elle dans un souffle, et Merlin sait que celui-ci lui coûte bien plus que tous les paris qu'elle a pu perdre contre lui au cours de ces dernières années.

« Mmh. C'est une question complexe… », répond-il - ose-t-il répondre - ses lèvres pleines tordues dans une moue faussement songeuse. « Laisse-moi y répondre par une autre. Quelle est, selon toi, la différence principale entre les hommes et les dieux ? »

Hermione hausse les sourcils, décontenancée par la tournure que prend la conversation. De toutes les réponses auxquelles elle s'attendait, celle-ci figure aisément en bas de la liste.

« Je ne sais pas… je suppose que les hommes sont mortels ? », tente-t-elle au hasard.

« Presque », concède-t-il. « Les hommes ont une âme. »

« C'est une façon très catholique de voir les choses, Tom. Je ne savais pas que tu avais été enfant de choeur », raille-t-elle en écartant la tapisserie qui recouvre une petite alcôve pour vérifier que personne ne s'y cache.

« J'ai grandi dans un orphelinat, quel genre de livres penses-tu qu'on y autorisait ? », rétorque-t-il et sa voix semble soudainement glaciale.

Hermione sent ses pommettes devenir écarlates.

« Je suis désolée, je n'avais pas pensé à… je ne voulais pas dire que tu… », bredouille-t-elle en se tournant vers lui, s'attendant à trouver une expression contrariée sur ses traits.

Mais dans ses grands yeux noirs qui la regardent sans ciller, il n'y a rien.

« Bien sûr que non », répond-il tranquillement.

Toute trace d'exaspération a désormais déserté sa voix et pendant un instant, elle se demande si elle a imaginé l'intonation raide qui la teintait quelques secondes auparavant.

Elle s'éclaircit la gorge, légèrement mal à l'aise tandis qu'ils continue leur chemin en direction de la tour de Gryffondor, où il la raccompagne toujours avant de rejoindre les cachots.

« Donc... l'âme ? », demande-t-elle, presque timidement.

Tom lui lance un regard en biais.

« Tu n'as décidément aucune patience », objecte-t-il, et elle ne saurait dire s'il est amusé ou irrité.

« Tu l'as déjà dit », ne peut-elle s'empêcher de rétorquer et elle est pratiquement sûre de voir le coin de ses lèvres se retrousser dans un sourire moqueur.

Toutefois, lorsqu'il parle à nouveau sa voix est calme et dénuée de toute émotion, basse et profonde dans la quiétude de la nuit.

« Les Horcruxes sont des objets, des réceptacles plutôt, dans lesquels un sorcier enferme une partie de son âme grâce à un procédé extrêmement complexe. Cela permet, entre autres choses, de garantir l'immortalité de son créateur. »

Hermione fronce les sourcils.

« Ça ressemble à de la magie noire », commente-t-elle d'un ton réprobateur.

« C'est de la magie noire. »

« C'est interdit », fait-elle remarquer.

« A moins que ce ne soit autorisé par un professeur », complète-t-il placidement.

Hermione s'immobilise au milieu du couloir.

« Rogue t'a autorisé à faire des recherches sur la magie noire ? », s'indigne-t-elle, les lèvres entrouvertes dans une expression stupéfaite.

Elle ne sait pas si elle est outrée ou verte de jalousie.

Peut-être un peu des deux.

Tom se tourne vers elle, haussant les épaules d'un air désinvolte.

Il n'a même pas la décence d'avoir l'air arrogant.

Il est juste lui, et c'est encore pire. Juste Tom, élève brillant, préfet émérite et évidemment que Rogue l'a autorisé à travailler sur l'une des formes de magie les plus dangereuses qu'il soit car après tout, pourquoi pas ?

L'injustice est telle qu'elle pourrait hurler.

« Tu pourras la lire lorsque j'aurais terminé », propose-t-il d'un ton aimable.

« Je t'offrirai bien d'en faire de même, mais je suppose que tu corrigeras la mienne quand j'aurais le dos tourné », raille-t-elle en croisant ses bras sur sa poitrine à la manière d'un enfant capricieux.

Tom s'avance vers elle. Un pas, puis deux, avant de s'immobiliser juste en face d'elle. Dans la pénombre du couloir, ses yeux accrochent les siens, la faible lueur du Lumos de leur baguette respective faisant danser dans ses iris une lueur qu'elle n'est pas certaine de savoir déchiffrer.

« Tu as obtenu un O à ce devoir », fait-il remarquer d'un ton léger, le fantôme d'un sourire dansant à la surface de ses lèvres pâles.

« J'aurais obtenu un O sans ton aide ! »

« Bien sûr », assure-t-il d'un ton conciliant.

Il n'en pense pas un mot et Hermione se mord l'intérieur de la joue pour se retenir de lui jeter un sort.


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Dix.

Hermione rouvre les yeux.

Devant elle, les murs familiers de son bureau se dessinent dans des couleurs fades et elle expire longuement. Son cœur a repris un rythme normal dans sa poitrine et, désormais certaine que ses jambes ne risquent pas de se dérober sous elle, elle se décolle de la porte, s'avançant vers le centre de la pièce, où trône son bureau.

Celui-ci est recouvert de dizaines d'ouvrages en tous genres, perdus au milieu de hautes montagnes de papiers qui s'amoncellent sur le bois vernis. Hermione parcourt le chaos ambiant du regard, légèrement accablée.

Puis, quelque chose attire soudainement son attention.

Entre un tract qui indique « Marre des secrets du Département des Mystères, votez Rufus Williamson, pour un Ministère plus transparent », et un exemplaire écorné de Gueule de loup, Coeur d'homme, un vieux numéro de la Gazette des Sorciers titre « La Ligue de Défense des Droits des Loups-Garous, seule contre tous ? Découvrez la nouvelle cause perdue d'Hermione Granger financée par les gallions publics ». Sur la une, son sourire crispé mais confiant se répète en boucle, tandis qu'elle marche d'un pas décidé dans l'Atrium, de larges pochettes colorées sous le bras.

Amère, Hermione attrape le journal entre ses doigts, l'extirpant de sous une pile de dossiers jaunes, avant de contempler la photo d'elle prise quelques mois plus tôt par un journaliste quelconque. Son propre visage lui jette un regard en biais, exposant à ses yeux et à ceux du monde un portrait brut de tout ce qu'elle est et ne sera jamais. Vingt-huit ans, né moldue, célibataire, sans enfants, une carrière en plein naufrage et un bureau dans un désordre à faire pâlir Molly Weasley.

Elle ne peut s'empêcher de se demander ce que l'Hermione de Poudlard penserait, si elle la voyait aujourd'hui ; elle, si pleine d'ambition, de détermination et d'arrogance. Si joyeuse, si insouciante et surtout, si stupidement, ridiculement, irrémédiablement naïve.

Je penserai à toi, pendant que je suis en train de changer le monde.

Ses doigts tremblent autour de la Gazette et elle ferme les yeux pendant une fraction de seconde, songeant à celle qu'elle a été, un jour, il y a si longtemps.

Malgré elle, elle se demande si une seule fois, au cours de ces dix dernières années, il a pensé à elle. Au fond, elle n'est pas sûre de vouloir connaître la réponse.

Elle rouvre les yeux abruptement, chassant de son esprit toute trace de ses indésirables souvenirs, lorsque soudain, la porte de son bureau s'ouvre en grand dans son dos.

Paniquée, Hermione fait volte-face, prête à dégainer sa baguette avant de se retrouver nez-à-nez avec…

« Harry ! », s'écrie-t-elle, mi-choquée, mi-soulagée par l'apparition subite de son ami.

« Hermione ! Il faut que tu dissuades Ron de se présenter aux élections. Il est encore persuadé que sur un malentendu, il peut devenir Ministre de la Magie. Ron ! Je lui ai dit qu'il délirait, Ginny lui a dit qu'il délirait, mais tu sais comment il est. Peut-être que si tu… »

Harry s'interrompt subitement en voyant le visage pâle de son ancienne camarade. Derrière ses lunettes tordues, ses sourcils se froncent légèrement tandis qu'il la détaille de haut en bas, s'arrêtant quelques secondes sur son tailleur froissé et ses cernes grisâtres.

« Hermione ? Est-ce que tout va bien ? », demande-t-il prudemment.

« Tout va très bien, Harry », répond-elle sèchement en roulant son cou de gauche à droite pour tenter de se défaire de la tension qui tord ses trapèzes.

Sans réfléchir, elle jette d'un mouvement brusque l'exemplaire de la Gazette des Sorciers qui se froisse dans son poing sur le haut d'une pile quelconque de papiers qui trône au pied de son bureau. Elle regrette immédiatement son geste lorsque son ami y jette un coup d'œil, son attention attirée par le visage familier en première page.

« Oh Merlin, quel idiot je fais ! », murmure-t-il en relevant les yeux vers elle. « Comment s'est passé le vote ? »

Hermione ne lui répond pas, se contentant de lui lancer un regard terne.

Harry passe une main nerveuse dans ses cheveux ébouriffés.

« Mince alors, je suis… désolé Hermione », bégaye-t-il en se dandinant d'un pied sur l'autre. « Mais si ce n'est pas cette fois, ça passera la prochaine fois. Un peu de chance et… »

« Ce dont j'ai besoin n'a rien à voir avec la chance, Harry », coupe-t-elle en pinçant l'arrête de son nez. « Ce dont j'ai besoin, c'est qu'Abraxas Malefoy et ses abjects petits copains quittent définitivement le Magenmagot ou, plus improbable encore, se découvrent une conscience ! »

« En parlant du loup, tu ne devineras jamais qui je viens de voir sortir de son bureau ! », s'exclame Harry, s'engouffrant dans la brèche de ce qu'il pense être une conversation moins inconfortable.

Hermione se fige.

« Laisse-moi deviner, Tom Jedusor. »

Son nom s'échappe de ses lèvres dans un croassement rauque, laissant un goût étrange sur sa langue et quelque chose à l'intérieur d'elle se fissure.

Une brèche qu'elle doit colmater, une blessure qu'elle doit panser, une toxine qu'elle doit contenir avant que le poison n'afflue dans ses veines et contamine chaque centimètre de son esprit.

« Apparemment, il se fait appeler autrement maintenant », répond Harry distraitement. « Tu savais qu'il revenait à Londres ? »

« Comment voulais-tu que je le sache ? », crache-t-elle, sur la défensive.

« Je ne sais pas, il aurait pu t'écrire… », répond Harry prudemment, les sourcils froncés face à sa soudaine agressivité. « Vous étiez amis à Poudlard, non ? »

Hermione esquisse un sourire qui doit ressembler à une grimace au vu de la manière dont Harry la regarde.

« Oh oui, Harry. Les meilleurs amis du monde. »


.

(Quatre mille quarante-quatre jours plus tôt)

.

« Je ne dis pas qu'Harry aurait dû m'en parler avant, je dis juste qu'il aurait pu venir me trouver et… »

« Ron, ça fait deux mois que Ginny et Harry sortent ensemble, quand est-ce que tu vas lâcher l'affaire ? », morigène Hermione en réunissant ses cheveux bouclés sur le sommet de sa tête dans un chignon approximatif.

« Enfin, Hermione, c'est ma soeur ! C'est comme s'il sortait avec toi… ça me fait bizarre, c'est tout ! », grogne Ron en s'avachissant légèrement sur son tabouret.

Hermione accuse le coup silencieusement.

Elle sait qu'elle ne devrait pas se sentir blessée par ses mots. Elle le sait et pourtant, elle a l'impression que les paroles de Ron déchiquètent sa peau et s'enfoncent dans son cœur comme une lame, découpant méthodiquement quelque chose au plus profond d'elle.

« Tu n'as pas de souci à te faire de ce côté-là », répond-elle d'un ton faussement décontracté, qui lui semble pourtant grinçant dans ses oreilles.

Ron lui adresse un sourire amusé qui fait pétiller ses grands yeux bleus et elle s'efforce de le lui rendre, tentant de faire bonne figure, comme s'il ne venait pas de réduire son cœur en miettes.

Ce n'est pas grave, il dit simplement ça sans réfléchir. C'est Ron, après tout. Pense à ce qu'il a fait pour toi. Ce n'est pas grave. Sans lui, tu ne serais pas là. Il a été le seul à…

« Abraxas, venez vous installer à côté de Wallenby. Après votre massacre du Philtre de Mort Vivante la semaine dernière, je veux garder un oeil sur vous ! »

Hermione sursaute lorsque la voix forte du professeur Slughorn résonne dans son oreille. Elle se tourne légèrement vers la gauche, là où le visage jovial du maître des potions apparaît derrière son épaule.

« Et vous, Hermione », poursuit-il, son énorme moustache de morse vrombissant de satisfaction « vous n'allez pas laisser ce pauvre Tom tout seul, n'est-ce pas ? »

Il lui adresse un clin d'oeil amical et Hermione tourne mécaniquement les yeux vers l'autre bout de la classe, juste à temps pour observer un muscle tressauter imperceptiblement dans la mâchoire de ce pauvre Tom qui, visiblement, abhorre ce sobriquet autant qu'elle.

A sa droite, Ron pousse un juron dans sa barbe tandis que la voix de Malefoy s'élève déjà dans une exclamation outrée.

Hermione, elle, sait qu'il ne sert à rien de protester.

« Il ne sert à rien de protester, Monsieur Malefoy ! », sermonne Slughorn en se campant au milieu de la classe, ses doigts boudinés prenant place sur ses hanches. « Et veuillez vous dépêcher, votre Élixir de Vérité ne va pas se préparer tout seul ! »

La mort dans l'âme, Hermione récupère son sac et son livre de potions avant de traîner des pieds jusqu'à la paillasse ou Tom organise silencieusement les ingrédients sur leur plan de travail.

« Je ne sais pas pourquoi je m'entête à m'asseoir à côté de Ron, c'est la quatrième fois ce mois-ci », soupire-t-elle en posant son manuel sur la table entre eux deux.

Sans lui adresser un regard, Tom allume le feu sous leur chaudron d'un coup de baguette souple avant de la ranger dans sa poche et d'attraper un petit couteau en argent posé à côté de lui.

« Tu sais qu'il fait ça car il espère secrètement que nous sortions ensemble, n'est-ce pas ? », demande-t-il tranquillement tandis qu'il commence à hacher nettement les racines de marguerite.

Hermione suit du regard le mouvement rapide et précis de la lame, se laissant un instant hypnotiser par la dextérité de ses longs doigts pâles, avant de secouer légèrement la tête et d'ajouter deux volumes d'eau dans la marmite noire.

« Il faudrait avoir subi un maléfice d'aveuglement pour ne pas le voir », grommelle-t-elle en se débarrassant de sa robe de sorcière pour gagner en aisance.

Elle ne sait pas comment Tom fait pour tenir l'intégralité du cours tiré à quatre épingles.

C'est l'une des nombreuses choses qui l'agacent chez lui.

Les vapeurs d'eau qui s'élèvent déjà de leur chaudron bouillonnant collent quelques mèches de cheveux sur son front et Hermione les écarte d'un revers de manche avant de s'emparer d'un petit ramequin de bile de tatou et d'en verser le contenu dans leur préparation qui se teinte d'une couleur jaunâtre.

« La subtilité n'a jamais été son fort », admet Tom à mi-voix en ajoutant à leur mixture les racines qu'il vient de découper. « Mais il ne pense pas à mal. »

Il fait glisser en sa direction la petite balance en cuivre qu'elle attrape d'un geste brusque, avant d'en réarranger les poids pour peser dix grammes de tentacules de pieuvre séchées..

« Ça n'en reste pas moins complètement inapproprié », grince-t-elle entre ses dents.

Tom lève les yeux vers elle, interrompant son mouvement pour attraper le bocal de peau de serpent d'arbre du cap.

« Ce n'est qu'un cours de potions, Hermione. »

Il a raison.

Elle n'a pas la moindre raison d'être à ce point contrariée. Ron est de toute façon absolument épouvantable en potions et elle-même n'a toujours pas digéré le fait qu'il ait choisi de poursuivre ce cours en A.S.P.I.C. juste car il pensait avoir un O facilement grâce à elle. Tom, au contraire, est excellent dans cette matière - comme dans toutes les autres - et elle ne peut nier qu'il est extrêmement agréable d'avoir pour partenaire quelqu'un qui sait faire la différence entre une fève sopophorique et un œil de Boullu.

Non, elle n'a aucune raison d'être aussi en colère. Et pourtant, cette idée même ne fait que décupler sa mauvaise humeur.

Sans adresser le moindre regard à son coéquipier, elle tend son bras devant lui pour attraper le petit bol en pierre qu'il a déposé à sa gauche et commence à y écraser avec une force inutile ses tentacules de pieuvre.

« C'est exactement ce que je suis en train de dire. Nous sommes dans une école, pas dans une agence matrimoniale ! », siffle-t-elle entre ses dents.

La table vibre sous les furieux coups de pilon qu'elle assène dans le mortier en granite.

« Tu étais moins outrée lorsqu'il a poussé Krum dans tes bras en quatrième année », fait froidement remarquer Tom en perçant une gousse de snargalouf d'un coup de couteau précis avant d'en extraire le jus pour l'y ajouter à leur chaudron.

« Pouss… Slughorn n'a poussé personne dans mes bras ! », proteste-t-elle vigoureusement en jetant à son tour dans leur mixture la poudre fine qu'elle vient de broyer.

Leur potion prend une teinte grise en tous points conforme à celle décrite par leur livre mais Hermione est trop irritée pour y prêter attention.

« Non, c'était probablement un pur hasard qu'il mentionne que tu n'avais pas de cavalier pour le bal devant Krum. Trois fois », se moque Tom en tournant consciencieusement la louche en bois dans leur chaudron - six fois, dans le sens des aiguilles d'une montre, ne peut-elle s'empêcher de compter.

Malgré les fumées qui s'élèvent désormais de leur chaudron, ses cheveux demeurent impeccablement coiffés, pas une boucle ne s'échappant de sa raie soignée. Même dans la chaleur étouffante qui commence à régner dans la salle des potions, il n'a pas la décence de transpirer, alors qu'Hermione peut distinctement sentir la sueur qui perle sur son front et la moiteur désagréable qui fait coller sa chemise à sa nuque.

Parfois, elle voudrait juste que, l'espace d'une seconde, il cesse d'avoir l'air aussi parfait.

Ses doigts se crispent autour d'un petit bocal en verre posé à côté d'elle.

« Viktor ne m'en a jamais parlé », rétorque-t-elle, glaciale.

Elle ne sait même pas comment ils en sont venus à avoir cette discussion. Tom et elle se contentent habituellement de parler de théories magiques ou de la façon la plus efficace de gérer le planning des rondes des préfets. Et même sur ces sujets, ils trouvent généralement le moyen de se disputer.

Alors pourquoi Merlin sont-ils en train de…

« Je n'ai jamais eu l'impression que Viktor et toi parliez beaucoup », réplique-t-il sèchement en réduisant le feu sous leur chaudron et… Merlin, l'audace de ce garçon !

« Je n'ai jamais eu l'impression que tu étais si attentif à mes relati… »

Il attrape son poignet.

Il attrape son poignet, et la voix d'Hermione meurt dans sa gorge parce qu'elle réalise subitement, qu'en six ans et demi, c'est la première fois qu'il la touche.

Malgré leurs sessions d'études dans la bibliothèque de la Salle-sur-Demande, malgré le fait que Slughorn les paire ensemble plus que de raison en cours de potions, malgré le fait qu'ils partagent leurs rondes de préfets depuis plus de deux ans, pas une seule fois leurs mains ne se sont frôlées en tentant d'attraper le même livre, pas une fois leurs robes ne se sont effleurées au détour d'un couloir, pas une fois ne l'a-t-il bousculé par mégarde en sortant d'une salle de classe.

Tom ne l'a jamais touchée.

Jusqu'à aujourd'hui.

Elle baisse les yeux sur l'endroit ou cinq doigts aux phalanges pâles entourent fermement son poignet, comme de longs serpents enroulés autour de leur proie. Dans sa propre main, un pot d'écorce de hêtre à six troncs se balance encore dangereusement au-dessus de leur chaudron.

Une seule pincée aurait suffit à faire exploser leur décoction et leur paillasse avec.

Lorsqu'elle tourne la tête vers lui, les joues brûlantes, ses yeux rencontrent un regard couleur nuit à quelques centimètres du sien, qui la fixe sans ciller. Il est si proche qu'elle peut compter les cils qui ourlent ses paupières pâles et les stries roses qui marquent ses lèvres.

Inconsciemment, elle prend une longue inspiration pour se donner contenance et une odeur masculine envahit ses sens, remplaçant entièrement les effluves de la potion qu'ils sont en train de préparer. Un odeur de coton propre et de livres neufs, mélangée à une note boisée qu'elle ne parvient pas à identifier. Une odeur agréable, qui lui rappelle celle de chaudes nuits d'été passées sous le porche de la maison de ses parents à dévorer un roman à l'eau de rose chipé dans la table de chevet de sa mère.

Tom Jedusor sent bon et Hermione…

Hermione ne sait pas quoi faire de cette information.

Sa main est toujours fermement enroulée autour de son avant-bras et sa peau est tiède et douce contre la sienne, presque trop pour un garçon qu'elle a toujours imaginé aussi froid que ses yeux.

Silencieusement, elle se demande s'il peut sentir son pouls battre sous ses doigts.

Immobile, elle n'ose arracher son regard du sien, ses yeux captifs des profondeurs infinies de ses iris et pendant un instant, il semble chercher quelque chose dans ses pupilles trop dilatées, la réponse à une question qu'elle ne connaît pas, qu'il n'a jamais posée.

Seconde après seconde, le temps s'étire et se distend, les laissant tous deux plongés au cœur d'une éternité obscure, seuls et silencieux au milieu du brouhaha ambiant.

« Il semble qu'avec toi, je n'ai d'autre choix que d'être attentif », murmure-t-il finalement.

Son souffle chaud effleure son visage, glissant sur ses lèvres et l'arrête de son nez comme une caresse et Hermione refuse de céder au frisson qui menace de parcourir sa nuque.

Lorsqu'il relâche sa prise autour de son poignet et s'écarte de quelques pas, elle repose le pot d'écorce à côté d'elle.

Ses doigts tremblent légèrement.

Tom ne semble pas le remarquer, à nouveau parfaitement concentré sur la prochaine étape décrite dans son manuel, visiblement pas le moins du monde affecté par ce qu'il vient de se produire.

Hermione, elle, exhale discrètement.

Ses mains sont moites autour de sa baguette lorsqu'elle l'agite dans un mouvement circulaire autour du chaudron. Leur potion prend peu à peu une couleur bleutée reconnaissable, mais elle ne parvient pas à s'en réjouir.

Dans sa poitrine, son cœur bat un staccato persistant.

Au fond de la classe, Slughorn sourit.


.

« Hermione, que se passe-t-il ? »

La voix d'Harry lui semble lointaine.

La pièce tangue autour d'elle, comme un bateau en plein ouragan.

Elle ferme les yeux et derrière ses paupières closes, elle imagine une destruction.

De gigantesques vagues qui s'échouent sur des rivages rongés par le sel, des tempêtes qui avalent des collines entières, des montagnes qui s'écroulent sur elle-même. Les murs de son esprit commencent à s'effriter comme un château de sable sous l'orage et tout se mélange dans sa tête.

La voix moqueuse de Malefoy, les nuits sans sommeil à travailler sur sa proposition de loi, la démission inquiétante de Nobby Leach, la chaleur d'une main sur son avant-bras, une bibliothèque dont elle ne parvient plus à se souvenir si elle est réelle ou non, l'image de deux yeux sombres qui l'observent sans ciller, le souvenir d'une odeur familière à ses côtés.

Elle se courbe en deux et vomit sur la moquette de son bureau.


A SUIVRE...


Et voici pour cette première partie, beaucoup plus longue que prévue. Au grand dam de TheWhiteQuill, vous remarquerez que meme si la population de Poudlard reste assez similaire à celle des livres, j'ai décidé de remplacer Drago par son cher grand-père pour qui j'ai un petit faible (sorry, not sorry !)

N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé et surtout, dites moi ce que vous pensez qu'il s'est passé entre Tom et Hermione. J'ai semé quelques petits indices ici et là, mais j'ai hâte d'entendre vos théories (et si quelqu'un trouve à ce stade... je lui offre un exemplaire dédicacé du bouquin de Lockhart qui traîne dans la Salle-sur-Demande).

Si cette première partie vous a plu, n'hésitez pas à suivre / follow cette histoire pour être prévenus de la suite (et à activer les notifications par e-mail sur ffnet qui les désactive constamment).

Enfin et même si je suis assez optimiste sur le fait de poster rapidement la partie 2, je ne suis pas encore assez psychotique pour croire que ce sera fait avant fin 2022 et je vous souhaite donc, d'ici là, une très bonne année 2023 !

Dans la prochaine partie : Hermione prend un bain, Tom fait une insomnie et Slughorn prépare des invitations de mariage.