CRACK FEST
Les contraintes : écrire un texte qui mêle un défi loufoque, un thème sérieux et un crackship (soit tirés au sort, soit choisis). J'ai choisi les miens : ils sont listés en note de fin.
Gourdeniaiseries
Résumé : En août 1993, Sorcière-Hebdo ne décerne pas à Gilderoy Lockhart son sixième prix du sourire le plus charmeur. Gladys Gourdenièze, sa plus fervente fan, s'insurge.
Maison des Gourdenièze, 65 avenue de la Concision, Llanfairpwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch, Pays de Galles.
La jeune femme se précipita dans sa chambre, un paquet plaqué contre son cœur battant. Au claquement de la porte refermée derrière elle se succéda un couinement d'excitation, qui s'apparenta curieusement, aussitôt que son émettrice se mit à sautiller sur place, au son d'une boîte à meuh trop vivement secouée. L'enthousiaste se jeta ensuite sur son lit, étouffant un cri dans son oreiller et battant des jambes sur son édredon.
Son surplus d'énergie enfin déversé, Gladys Gourdenièze se tourna sur le dos, un sourire béat aux lèvres. Ses yeux pétillants fixèrent alors le plafond, recouvert d'innombrables posters et photos – soumis à des charmes de protection comme s'il s'agissait d'objets de collection. Ce que Gladys appelait modestement sa Chapelle Sixtine honorait l'image d'un seul et même homme : un Adam aux boucles blondes, aux yeux bleu clair et aux dents étincelantes, dont elle reçut, en cascade, plusieurs dizaines de clins d'œil aguicheurs.
Dans cette gigantesque fresque animée, seul un emplacement demeurait libre. Un emplacement soigneusement aménagé trois mois auparavant, de la taille de l'objet reçu en ce jour par notre héroïne. Un emplacement qui prolongeait l'alignement de cinq couvertures de Sorcière-Hebdo qui titraient toutes « Sourire le plus charmeur de l'année ».
« Enfin », soupira la jeune fille, le paquet levé d'un bras en direction de l'espace vide, telle la pièce manquante d'un puzzle.
N'y tenant plus, Gladys se releva sur son lit pour attaquer le paquet, dénouant la ficelle et déchirant l'emballage, les mains tremblantes d'émotion.
« Enfin ! », s'écria-t-elle, prête à tomber en pâmoison devant le sourire divin de son cher et tendre, qui apparaîtrait bientôt derrière le dernier pan de papier kraft.
En voyant le sourire, cependant, Gladys perdit le sien.
C'était impossible.
« C'est impossible. »
Impensable, même.
« Parfaitement impensable. »
Gladys Gourdenièze n'avait pas consacré les trois derniers mois de son existence à organiser l'envoi d'exactement cent-soixante neuf bulletins de vote à la rédaction de Sorcière-Hebdo pour qu'un quidam à la dentition douteuse dérobe au superbe sourire de Gilderoy Lockhart le sixième prix qui lui était incontestablement dû.
C'était tout bonnement inimaginable.
Et pourtant l'image lui faisait face, repoussante et décevante : celle d'un sourire bancal primé par le soi-disant « vote des lectrices ».
Oh, on ne la lui faisait pas, à Gladys ! Porte-parole du Front d'Adoration de Gilderoy Lockhart et Présidente des Jeunesses Lockartiennes du Pays de Galle, elle savait comment obtenir ces « votes de lectrices » : à grand renfort de chocogrenouilles et de tourtes à la citrouille, distribuées à tours de bras aux fillettes, ménagères et grands-mères encore inexplicablement indifférentes aux charmes dentaires du maître. Experte en bourrage d'urnes et en fraude électorale, elle reniflait donc le coup monté à des kilomètres : cette farce était le fruit d'une manœuvre malhonnête qu'elle ne comptait guère tolérer.
D'un tour de baguette, Gladys embrasa le magazine jusqu'à ce qu'il tombe en cendres.
Après avoir jeté un œil écœuré au plafond imparfait de sa Chapelle Sixtine, elle se leva de son lit et s'approcha de son bureau. Au-dessus du meuble, accroché au mur, trônait un large cadre doré renfermant en son centre une petite lettre signée du nom de Gilderoy Lockhart. La dernière qu'il lui avait envoyée, conservée près de son enveloppe d'origine. Depuis sa réception, Gladys avait inlassablement lu et relu l'épître, passant des heures à s'étourdir de l'idée que son idole ait songé à elle le temps de la rédiger ; à rougir de poser, par l'intermédiaire du papier, les doigts sur les siens ; à s'attendrir de la précipitation avec laquelle il avait griffonné son nom sur l'enveloppe, d'une écriture en pattes de mouche digne d'un élève de deuxième année de Poudlard, symbole de l'âme d'enfant qui vivait encore au fond de l'intellectuel aventurier.
Portant une main à la lettre encadrée, l'adulatrice en caressa avec tendresse les premiers mots : « Très chère Gladys, ». Puis elle abattit sur son bureau un poing enragé qui fit vibrer sa collection complète des œuvres de Gilderoy Lockhart, menaçant de faire tomber sa précieuse première édition de Vadrouilles avec les goules - son livre préféré - et avec elle, le stock de fanzines que Gladys avait édités en prévision de la prochaine Lockhart Con, composés d'histoires et de dessins que le best-seller lui avait inspirés.
Le regard fixé sur le nom du signataire de la lettre, Gladys déclara alors fermement :
« Je vous vengerai. »
QG de la section galloise des Jeunesses Lockhartiennes, Chez la mère de Perrine, Cardiff, Pays de Galles.
« L'heure est grave. »
On le constatait en effet à la mine déconfite des vingt jeunes filles assises devant Gladys, qui essuyaient leurs larmes d'une main et mordaient dans un cupcake de la mère de Perrine de l'autre.
« Comme vous le savez, cette réunion d'urgence fait suite au crachat lancé à la figure de notre maître par le torchon dont je tairais le nom. »
À la mention du magazine, des huées retentirent dans l'assemblée, entrecoupées de quelques « traître de merdia ! » et autres « journalopes ! ». On jeta mouchoirs usagés et miettes de cupcakes sur la couverture sacrilège, fixée sur une cible à l'aide d'une fléchette.
Devant la colère légitime de ses comparses, Gladys hocha la tête d'un air grave.
« À l'ordre du jour, reprit-elle, je vous propose de rassembler les informations dont nous disposons sur cet abominable affront, avant de mettre au point une stratégie de contre-attaque. Parlons d'abord du sujet qui fâche : ce pseudo-lauréat… ».
Elle ne cacha pas son dégoût à son évocation.
« Veronica, à toi l'honneur », dit-elle à la secrétaire des Jeunesses Lockhartiennes.
La concernée remonta d'austères lunettes sur l'arête de son nez et se mit à lire d'une voix accusatrice :
« Abraxas Malefoy, 66 ans, 1 mètre 93, 81 kilos. Sorcier de Sang-Pur. Veuf depuis trois mois. Père de Lucius Malefoy et...
- Un ennemi à abattre, entendit-on grogner au premier rang.
- Et à maudire sur trois générations, surenchérit-on au fond.
- Indigne du prix du sourire le plus charmeur, cria quelqu'un.
- Appellerait-on seulement cette contorsion faciale un sourire !
- Aucun sourire sur ce visage, aucun charme dans cette grimace !
- Et aucune quenotte authentique dans ce dentier de sexagénaire !
- On reconnaîtra quand même que le papi est bien conservé pour son... »
L'assemblée se tourna d'un bloc en direction de la dissidente, la fusillant d'un regard si noir qu'elle se tut sur le champ.
« Samantha, l'interpella Gladys, si ton cœur n'est pas dévoué à la cause, tu peux rendre ton badge à l'effigie du maître et t'encarter aux Jeunesses Abracadabraxiennes - si tant est qu'on compte des jeunes parmi ses admiratrices. »
Honteuse, ladite Samantha se recroquevilla sur sa chaise, tentant de se dérober à la ligne de mire de ses camarades.
« Reprenons, déclara Gladys. Où en étions-nous ? »
Après vérification de ses notes écrites, la secrétaire répondit.
« Au dentier de sexagénaire.
- Oui, voilà ! Merci, Veronica. »
Une jeune fille se leva alors brusquement de sa chaise, se frappant le front comme si une évidence venait de lui apparaître.
« Vous savez à qui ça ressemblerait de baver sur un croulant pareil, demanda-t-elle en parcourant l'assistance des yeux comme pour donner le temps à chacune de deviner.
- Au club de bingo magique du coin, entendit-on murmurer.
- Aux résidents de la maison de retraite St Oswald, pouffa-t-on.
- Pourquoi tant de gérontophobie, se plaint une âme sensible.
- La ferme, Delphine », rétorqua un chœur de voix agacées.
La jeune fille reprit la parole pour couper court au suspens.
« Vous n'étiez pas si loin : ça ressemblerait fort à un coup de la Société des Sorcières de Sang-Pur ! »
L'hypothèse agita l'assistance. « Mais bien sûr ! », « SSS de malheur ! », « Toujours elles ! », clamait-on de part et d'autre. Seule une recrue novice observait les réactions d'un air incrédule.
« Euh, excusez-moi, intervint-elle en levant une main timide. De qui s'agit-il ? »
Les réponses fusèrent dans un brouhaha quasi inaudible.
« Ces aristos qui pètent plus haut que leur popotin et se croient trop bien pour vénérer Lockhart : elles ont dû faire tinter les flûtes de champagne en découvrant le dernierSorcière-Hebdo...
- Vous pensez qu'elles ont des vues sur papi Malefoy maintenant qu'il est veuf ? Peut-être ont-elles sorti le portefeuille auprès du magazine pour se faire remarquer !
- Mais… sa défunte femme faisait partie de la Société, non ? L'épouse aussitôt enterrée qu'on accourrait pour la remplacer ? »
L'assemblée s'émoustilla tant du scandale que Gladys dut appeler au calme.
« Mesdemoiselles, concentrons-nous ! Maintenant que nous avons une idée de qui a pu corrompre la rédaction de Sorcière-Hebdo, il est temps de déterminer comment nous allons réagir ! »
Une main se leva.
« Une pétition »
Puis une autre.
« Un boycott ? »
Une troisième.
« Un sitting ? »
Veronica nota dûment chaque option.
« N'oublions jamais que notre maître n'a pas vaincu le Spectre de la mort avec un sourire, intervint Gladys. C'est pourquoi je vous propose plutôt… une insurrection ! »
Bureaux de la rédaction de Sorcière-Hebdo, Londres, Angleterre.
Ce fut fin prêt à briser des plumes, brûler des magazines et botter des derrières que le Front d'Adoration de Gilderoy Lockhart lança l'opération « Invasion éclair » contre la rédaction de Sorcière-Hebdo. Guidés par Général Gourdenièze, des régiments gallois, anglais et écossais envahirent les bureaux, tandis que des sentinelles irlandaises surveillaient les entrées et condamnaient les sorties. Un corps militaire étranger – cinq fans françaises de passage à Londres pour leurs vacances – renforçait les troupes.
Quelle ne fut pas la stupéfaction des journalistes de voir débarquer cette belle et grande armée d'adolescentes et de mères au foyer, soudées dans la défense commune de leur idole, dont elles portaient fièrement, sur un t-shirt qui leur servait d'uniforme, le sourire étincelant. Armées de pancartes sur lesquelles une croix rouge barrait le visage du pseudo-lauréat, elles scandaient des slogans tels que « Sacrilège-Hebdo aux cachots », « Prix du sourire le plus menteur » et « Justice pour Gilderoy ».
Les journalistes tentèrent, sans grand succès, de raisonner la centaine de fans en colère qui donnait au vaste open space l'étroitesse d'une boîte de sardines. Le ton monta rapidement. « C'est moi que tu traites de journalope ? », s'indigna-t-on. À partir de là, des insultes furent lancées, des encriers jetés et des cheveux tirés. Entre deux coups de pancartes assénés sur des têtes ennemies, Général Gourdenièze commandait l'attaque d'une pile de magazines, férocement défendue par quelques fieffées graphistes. De tels combats n'avaient pas animé les locaux de Sorcière-Hebdo depuis le scandale du lobby moldu des stylos-bille(1).
Le vacarme s'interrompit tout à coup lorsque s'ouvrit la porte du seul bureau personnel du lieu.
En sortit un homme d'un âge aussi avancé que Malefoy senior, vêtu d'un costume trois-pièces bordeaux, dont l'élégance s'accordait mal avec le masque de nuit remonté sur sa chevelure poivre et sel.
L'air ahuri, il parcourut des yeux le champ de bataille, s'attardant sur les pancartes arborant l'image d'Abraxas Malefoy - dont quelques dents avaient été noircies au feutre et dont les narines avaient été affublées de touffes de poil.
« Ah », conclut-il, jugeant alors pertinent d'ôter son masque de nuit pour affronter la crise.
Gladys profita du silence pour se faire entendre.
« Oui : 'ah' ! », lança-t-elle, jouant des coudes pour se faufiler dans la foule et faire face à l'inconnu. « En tant que porte-parole du Front d'Adoration de Gilderoy Lockhart, je demande à savoir à qui nous devons ce désastre ! »
Elle brandit le dernier Sorcière-Hebdo en guise d'illustration dudit désastre.
« Je crains qu'il faille me le reprocher, admit l'homme.
- Et qui donc êtes-vous, au juste ?
- Rocus Pocus McLaggen, pour vous servir. J'ai pris, il y a peu, la suite de feu Tobias Misstlehorpe Jr à la tête de notre estimé magazine. »
Il ponctua son propos d'un sourire excessivement séduisant qui eut le dont d'agacer Gladys.
« Dans ce cas, servez toutes ces lectrices en colère, répliqua-t-elle en pointant du doigt l'attroupement de fans, et restaurez leur estime en ce magazine en réparant la grossière erreur que vous avez commise.
- Je ne puis faire une telle chose », regretta McLaggen.
Un mécontentement polyphonique se fit entendre derrière Gladys.
« Et quelle force prévaut donc face à la voix des lectrices ?
- Au suffrage de vos abonnées ? À la loyauté de vos clientes ?
- À leur goût impeccable en matière de charmes masculins ?
- À leur jugement éclairé en matière d'excellence dentaire ?
- Serait-ce les gallions de la Société des Sorcières de Sang-Pur ? »
À mesure que les questions fusaient, pressantes, les femmes se rapprochaient, menaçantes. Pour autant, l'homme pris à partie n'en resta pas moins calme. Devant les dernières accusations, il soupira longuement, un air désolé sur le visage.
« Il est possible que quelques concessions aient dû être faites, pour le bien financier du magazine et de sa rédaction, auprès de la Société des Sorcières de Sang-Pur », avoua-t-il.
On hurla alors à la corruption et à la fraude.
« Mais, poursuivit-il, ce n'est pas la véritable force qui m'a poussé à ignorer votre admirable tentative de fraude électorale… »
La pourvoyeuse de chocogrenouilles et de tourtes à la citrouille rougit.
« Gilderoy Lockhart aurait gagné avec ou sans notre aide ! affirma alors Gladys.
- Croyez-moi, vu son état, le pauvre aurait perdu avec ou sans vous, souffla-t-il.
- Son… son état ? Le… « pauvre » ? bredouilla-t-elle. Que voulez-vous dire ? »
L'homme vint alors murmurer à l'oreille de Gladys une de ces phrases terribles qui marquent un avant et un après dans une vie. Les mots lui firent l'effet d'un coup de poing dans le ventre. Le souffle court, elle sentit ses jambes défaillir sous elle, si bien que la force lui manqua pour retenir McLaggen, lorsqu'il se fraya un chemin dans la foule et prit un bureau pour estrade, emportant avec lui le centre d'attention de toute la pièce, loin d'une Gladys médusée derrière les dos tournés.
La voix histrionique de Rocus Pocus qui emplit alors la pièce lui parvint comme un lointain bourdonnement.
« Mesdames, laissez-moi vous partager un secret qui ferait pâlir d'effroi la Société des Sorcières de Sang-Pur. »
L'appât d'un potin croustillant captura l'attention des femmes, qui baissèrent leur garde et leurs pancartes.
« Cette couverture que vous exécrez tant, cette récompense que vous jugez imméritée, ce ne sont pas tant les marques d'une rédaction corrompue, ni d'un déni de justice fait à votre idole... »
Le tribun baissa alors la voix pour obliger l'audience à tendre l'oreille.
« C'est en vérité la tentative désespérée d'un homme pour attirer l'attention d'un autre. Ma tentative désespérée, mais que je souhaitais romantique, de courtiser M. Malefoy. »
On retint son souffle dans la salle.
« Ce que vous avez pris pour une déclaration de guerre n'était en fait qu'une déclaration d'amour. Comme on offre des fleurs, j'offre des couvertures. Comme on offre des compliments, j'offre des prix du sourire le plus charmant. »
Quelques couinements attendris se firent entendre dans l'auditoire.
« Je vous en conjure donc : ne jetez aucun discrédit sur le nom de Sorcière-Hebdo, ni sur la belle équipe de journalistes qui l'anime ! Jugez bien plutôt ce vieil homme, tout honteux devant vous, amoureux fou. »
Au lieu d'être voué aux gémonies, le beau parleur suscita la compassion et titilla l'imagination. Les yeux plein d'étoiles, les femmes s'empressèrent de le questionner au sujet de cette romance inattendue et prirent même des notes pour quelques fictions homo-érotiques de leur cru.
Et pendant qu'une révolution rocus pocusienne s'opérait dans les cœurs de ses troupes, Général Gourdenièze, encore estomaquée de la funeste information qui tournait en boucle dans sa tête – « Allez constater vous-même l'état de M. Lockhart parmi les amnésiques de Sainte-Mangouste » – perdit connaissance au front.
Hôpital de Sainte-Mangouste, Lieu-dit Purge & Pionce, Londres, Angleterre.
Entrant dans l'hôpital, Gladys tomba nez à nez avec le rictus narquois d'Abraxas Malefoy sur un présentoir de magazines. Naturellement, elle ne put s'empêcher de dérober les Sorcière-Hebdo et de les dissimuler dans son sac.
Satisfaite, elle se dirigea ensuite vers l'accueil de l'établissement.
« Bonjour, je m'appelle Babette Bécassotte, se présenta Gladys Gourdenièze. L'association Magie à l'hôpital m'envoie pour une activité destinée à divertir et stimuler l'un de vos résidents amnésiques. Un certain... »
La jeune femme feignit de vérifier, sur un petit calepin, un nom qu'elle n'oublierait jamais.
« … Gilderoy Lockhart ? »
D'un air désabusé, une infirmière jeta un œil aux listes de visiteurs prévus pour la journée.
« Bécassote, vous disiez ?
- Bécassote, tout à fait !
- Par ici, s'il vous plaît. »
Ça y était. Après des mois d'infiltration, on lui donnait enfin l'accès normalement réservé aux familles des patients nouvellement internés. On l'accompagnait enfin jusqu'à l'aile Janus Thickey. On lui ouvrait enfin la chambre de Gilderoy Lockhart.
La main sur la poignée, l'infirmière s'arrêta pour signaler :
« En plus de souffrir d'amnésie rétrograde, le patient dispose d'une mémoire à court-terme encore capricieuse. Elle devrait se stabiliser au fil du temps, mais ne vous offusquez pas s'il vous oublie. Votre présence reste bénéfique pour son rétablissement. »
Puis elle ouvrit la porte.
Et Gladys le vit enfin.
Assis à une table ronde, il faisait face à un puzzle à son image, dont il peinait à reconstituer les pièces. Vêtu d'une blouse blanche surmontée d'un foulard lilas, il tenait une pièce dans une main et un miroir dans l'autre, alternant entre les deux objets pour y trouver quelque correspondance.
« Une certaine Gladys lui a envoyé ce puzzle fait-maison pour son anniversaire », expliqua l'infirmière en un murmure, avant de présenter Mme Bécassote au patient et de quitter la pièce.
Émue, Gladys vint s'asseoir en face de son héros, qui l'observait avec des yeux curieux. Ne sachant par où commencer, elle décida d'aller droit au but.
« Bonjour, je suis venue vous aider à recouvrer la mémoire. »
Comme preuve de sa bonne foi, elle observa alors le squelette du puzzle, avant de placer une pièce au bon endroit.
« Heureusement pour vous, reprit-elle, vous avez écrit une grande partie de vos aventures ! »
Gladys extirpa alors de son sac la collection complète des œuvres de son idole, qu'elle disposa en une grande pile sur la table. Abasourdi, Lockhart compta sur ses doigts le nombre d'ouvrages, avant de ne plus avoir assez de mains pour le faire.
« J'ai vécu plus de dix aventures, s'exclama-t-il, les doigts écartés en éventail devant lui.
- Eh oui ! La première fois que je vous ai lu, j'y croyais à peine : qu'un seul et même sorcier ait pu vivre tant de choses. Et pourtant ! »
Les yeux de Gilderoy Lockhart pétillaient.
« Et c'est moi qui aie écrit tous ces livres ?
- Exactement ! Vous disiez toujours que, pour être digne de gloire, il faut soit faire quelque chose qui mérite d'être écrit, soit écrire quelque chose qui mérite d'être lu (2), mais que seuls les plus illustres parmi les illustres parviennent à faire les deux à la fois. »
Ébloui par sa propre sagesse, il ouvrit la bouche en o.
« Donc je suis un homme exceptionnel ?
- À n'en point douter, M. Lockhart.
- Je le savais ! »
Pendant l'heure qui suivit, Gladys Gourdenièze fit la lecture de Randonnées avec les trolls à Gilderoy Lockhart, qui écouta ses prouesses d'un air à la fois fier et fasciné, riant à gorge déployée de ses propres bons mots et commentant de temps à autre ses exploits d'un « je me reconnais bien là ! ». Les deux s'entendirent à merveille, comme deux groupies partageant la même passion. Gladys songea même que Lockhart aurait fait une remarquable recrue pour le Front d'Adoration.
Quand l'infirmière rouvrit la porte, Lockhart paraissait excité comme une puce.
« Et ai-je déjà vaincu un dragon ? Je suis certain que j'ai déjà vaincu un dragon !
- Nous le verrons une prochaine fois », promit Gladys, en réprimant un rire.
Il n'y eut cependant guère de prochaine fois car, le lendemain, Lockhart avait oublié Bécassote et Bécassote avait été démasquée.
Librairie Fleury et Bott, Chemin de traverse, Londres, Angleterre.
Excédé, le sorcier-libraire attrapa Gladys par la cape et la poussa hors de la boutique, si bien qu'elle perdit l'équilibre et tomba dans la neige.
« Si je vous reprends à trafiquer ma vitrine, jeune fille, ça va barder ! »
Les fesses à terre mais le poing en l'air, Gladys n'en démordit point.
« C'est un crime de laisser ces livres prendre la poussière en bas d'étagère : ils méritent d'être exposés à la vue de tous ! Gilderoy Lockhart est une figure incontournable de notre génération, pas un gratte-parchemin de seconde zone ! Vous faites honte à votre profession en le niant et vous privez votre clientèle d'une… »
Le claquement de porte de la boutique, agrémenté d'un tintement de clochette, interrompit sa tirade.
Gladys soupira.
Une main – ou plutôt une moufle – se présenta devant elle pour l'aider à se relever. L'acceptant, Gladys fit bientôt face à une fille plus jeune qu'elle, avec un affreux nid de cheveux sur la tête et un air compatissant sur le visage.
« Merci.
- De rien. »
L'inconnue hésita une seconde, semblant peser le pour et le contre, avant d'ajouter :
« Vous devriez sans doute accorder moins de crédit à Gilderoy Lockhart. Il n'est pas celui que vous croyez. »
Gladys cligna des yeux, prise au dépourvu.
« Pardon ?
- Ces livres que vous défendez ne sont que des mensonges. Les hauts faits de sorciers dont il s'est accaparé la gloire.
- C'est… c'est ridicule ! », s'indigna Gladys.
La jeune fille agita ses moufles en l'air d'un geste pacifique.
« C'est difficile à croire, concéda-t-elle. Mais je vous l'affirme en tant qu'ancienne fan. Une fan suffisamment entichée, si vous voulez tout savoir, pour avoir dormi pendant deux semaines avec une carte de vœu offerte par Lockhart sous l'oreiller. »
À ce souvenir, l'inconnue se mit à rire d'elle-même, tant et si bien qu'elle ne parvint à prononcer un mot de plus à travers ses esclaffements et se contenta de saluer notre héroïne d'un mouvement de moufle avant de poursuivre sa route.
« Les gens sont fous », songea Gladys.
C'est d'ailleurs ce qu'elle expliqua à Lockhart dans la traditionnelle lettre hebdomadaire qu'elle lui envoya le soir-même.
Imaginez, M. Lockhart : un faussaire, vous! Une fortune forgée dans la filouterie, une notoriété édifiée sur la fausseté, une réputation fondée sur la mystification ! Et tout un fanclub pour applaudir la mascarade ! Voilà qui serait un admirable coup de maître. Un exploit digne d'un nouvel opus signé de votre nom. On l'intitulerait Moi Mythomane, ou Rouerie auprès des arriérés, ou bien encore Contrefaçon en crétine compagnie! Nul doute que ça ferait un tabac !
Allez, trêve de plaisanterie. À dire vrai, vos aventures, vos ouvrages, votre vie, même inventés, n'en auraient pas moins changé la face du monde. De mon monde. Ce qui n'aurait rien eu d'une illusion, ce sont les amitiés que j'ai nouées au sein de votre fanclub et les créations que vous m'avez inspirées ; les moments d'évasion que vos récits m'ont offerts et les transports que vos sourires ont suscités en moi ; l'audace que j'ai eue en votre nom et la bravoure que j'ai mobilisée en voulant vous imiter.
Tout cela existe, indépendamment de toute affabulation, indépendamment de toute amnésie.
Tout cela, je vous le dois et vous en remercie.
À la semaine prochaine.
Votre dévouée Gladys
Ces bons sentiments n'empêchèrent guère notre héroïne d'être furax lorsque, quelques années après, elle découvrit dans l'ultime ouvrage de Gilderoy Lockhart - Qui suis-je ? - des passages entiers tirés de lettres qu'elle lui avait envoyées. Les avertissements de la fille aux moufles parurent alors moins insensés. Si ce plagiat mit un terme à la correspondance à sens unique qu'entretenait Gladys avec Gilderoy, on ne vit toutefois aucune insurrection agiter l'aile Janus Thickey de l'hôpital Sainte-Mangouste. Se sentant curieusement consacrée par le larcin, Gladys entreprit plutôt de se dédier sérieusement à sa carrière littéraire.
C'était après tout l'assurance d'un talent indubitable que d'avoir écrit quelque chose qui méritait que Gilderoy Lockhart en usurpât le crédit.
Note de l'autrice :
(1) Clin d'oeil au cracktexte Poudlard au coeur d'un scandale écrit par Dragsou, suivant un prompt de Carmilla Dilaurentis.
(2) Citation dérobée par Gilderoy Lockhart à Benjamin Franklin (Poor Richard's Almanac, 1738) :
"If you wou'd not be forgotten
As soon as you are dead and rotten,
Either write things worth reading,
or do things worth the writing."
Contraintes choisies :
- Défi loufoque : Gilderoy Lockhart ne remporte pas le prix du sourire le plus charmeur de Sorcière-Hebdo ; Gladys Gourdenièze, sa fan numéro uno, s'insurge.
- Thème sérieux : L'impact de l'irréel sur le réel
- Crackship : Papi Malefoy/Papi McLaggen
Titre : Outre le jeu de mot, c'est une référence aux insurrections qui portent le nom de ceux qui les mènent, à l'instar de "jacquerie" ou "chouannerie". Une "gourdenièzerie", ce serait donc une insurrection menée par Gladys Gourdenièze.
Je dédie ce texte à :
- Carm, pour la création de ce Crack Fest qui m'aura fait écrire et publier (!) ; pour le travail de chef que tu as mené sur ce fest ; et pour ta relecture de mon texte.
- Hel, à qui j'ai emprunté le prénom de Rocus McLaggen, certes pour continuer à m'en moquer bêtement, MAIS AUSSI pour rendre hommage à Temps mort, fic déjà légendaire à mes yeux, même sans être encore sortie !
