Chapitre 8 – Les loups et l'agneau.
La semaine, qui avait plutôt bien commencé, sembla sur le point de s'achever de la même manière. Et c'était une première pour moi dont la vie n'avait jamais été un long fleuve tranquille. J'avais passé les jours suivant à ranger et organiser la bibliothèque tout en travaillant sur mon premier cours que j'étais censé donner le vendredi en fin d'après-midi. Et j'avais tant été occupée que je n'avais plus songé à broyer du noir. Bien sûr, ma mère était loin d'être un lointain souvenir et il arrivait encore que son ton sec revienne me hanter lorsque je me perdais dans mes pensées, mais pour le reste, ma grand-mère faisait désormais office de figure maternelle. Et c'était plus que satisfaisant. Car même si elle s'échappait régulièrement en soirée -et je me doutais qu'elle allait rejoindre des copines pour faire la fête même si elle se gardait bien de m'en parler- elle était toujours d'un soutien sans faille, m'encourageant dans cette nouvelle voie que je m'étais découvert.
Une autre personne avait su me soutenir et il s'agissait de monsieur Young, le proviseur du lycée. J'avais découvert sans trop m'y attendre qu'il était le frère ainé d'Emily Young, la jeune femme enceinte dont j'avais croisé la route la veille de son appel. J'avais également découvert qu'il était le neveu au troisième degré du vieil homme austère qui tenait le supermarché de la réserve. Et devant mon air ahuri par cette découverte, il m'avait assuré que la réserve était petite et que quasiment tout le monde avait un lien de parenté. Avec bienveillance il avait accepté de venir voir l'état de la bibliothèque et avait parfaitement compris qu'il ne s'agissait pas là de bonnes conditions pour enseigner. Une télévision et de nouvelles étagères -fabriquées par la scierie du coin si j'avais bien compris- devait arriver après les cours pour me permettre de commencer la semaine prochaine dans des conditions optimales. En attendant, j'allais devoir improviser un peu et m'adapter aux lieux.
Pour l'heure nous étions vendredi et je faisais désormais face à une trentaine de lycéens qui, divisés en petits groupes, travaillaient studieusement sur la petite réflexion que je leu avait demandé de faire. Apparemment, mon premier cours du lundi avait été un franc succès car d'autres lycéens, d'autres années, avaient fait des demandes pour changer d'enseignement. Et, si j'avais craint que les plus âgés soient un peu plus durs avec moi, j'avais été surprise en constatant qu'ils étaient tous aussi discrets et studieux les uns que les autres. Tous sauf Colin et son petit groupe, qui, assis au fond de la salle, avaient couché leurs têtes sur leurs sacs et semblaient faire la sieste. Un peu agacée par ce comportement alors qu'il m'avait semblé si enclin à participer à la séance précédente, je croisais les bras sous ma poitrine et m'approchais d'eux en fronçant les sourcils.
« - Bon, Colin, si j'ai accepté que le reste du Boysband te rejoigne c'est pas pour un gros dodo collectif. Vous pourriez au moins faire semblant de bosser !.. »
Ils se redressèrent difficilement et Colin grimaça
« - Pardon Rey. Mais c'est vendredi…
- Oh oui, c'est vraiment terrible que vous soyez si épuisés pour affronter le week-end ! …»
Ma petite pointe d'ironie était cependant un peu agressive. S'ils étaient déjà épuisés alors que nous n'en étions qu'à la première semaine de cours, je n'osais même pas imaginer comment se déroulerait la fin de l'année.
« - Non c'est pas ça…. »
Il avait tenté d'argumenter mais subitement, un grondement sourd se fit entendre. C'était comme un ours qui venait de grogner à mon encontre et j'ouvris grand les yeux en réalisant qu'il s'agissait des ventres des jeunes garçons qui criaient famine. Non, ce n'était pas possible, je devais probablement faire une erreur. Je jetais un coup d'œil autour de moi avant de me pencher en avant pour être sure que je n'étais pas en train de rêver :
« - Ce sont vos ventres qui font des bruits pareils ?! »
Les garçons adoptèrent un air gêné comme si je venais de les humilier. Colin hocha doucement la tête mais il ne me regardait plus, fixant ses pieds.
« - Le vendredi ce sont les anciens qui cuisinent pour nous et c'est pas franchement bon. Les plus vieux nous avait prévenu, mais on avait cru à une blague alors on n'a rien prit d'autres à manger… »
C'était Shirley qui venait de prendre la parole. J'avais remarqué qu'elle aimait bien lancer des coups d'œil à Colin pendant les cours. A coup sûr elle devait bien l'aimer, mais pas sûr que l'intéressé s'en soit rendu compte. Shirley n'était pas une native de LaPush mais m'avait confié dans sa petite présentation qu'elle était née dans une autre réserve bien plus au Sud. Elle avait pourtant suivi ses parents jusqu'ici un peu par dépit. Car elle, elle rêvait de devenir actrice. La plus grande actrice native américaine de tout les temps, selon ses propres mots. Très cultivée et un peu bavarde avec sa meilleure amie Cheyenne, elle avait conquis mon cœur rien qu'en lisant les premiers mots de sa présentation. Je clignais des yeux avant de me tourner vers le reste de la salle pour les interroger
« - Tout le monde meurt de faim ici ? »
Tout le monde hocha la tête et je sentis comme une libération dans l'air. Les pauvres, en pleine croissance, se passer d'un repas devait être une véritable torture. Sans chercher plus loin, je me dirigeais vers la réserve pour me saisir de ma boite de biscuits secs que je n'avais même pas eu l'occasion d'entamer depuis mon arrivée. En la voyant, Colin se redressa sur sa chaise. Il me sembla même qu'il était sur le point de se jeter dessus au risque de m'arracher le bras.
« - Okay, alors si cette classe est en état de crise… Servez-vous et partagez, je ne veux pas de laissés pour compte… »
Mes propos furent accueillit par des acclamations et bientôt la boite passa de mains en mains, dans une ambiance des plus décontractées. C'est à ce moment-là que le nom d'un élève absent me revint en mémoire et, comme ils semblaient tous être subitement de bonne humeur, je décidais d'en profiter :
« - Par contre, quelqu'un peut me dire qui est Seth Clearwater ? »
Grand silence, mais les coups d'œil à l'intention de Colin et ses amis ne m'échappèrent pas le moins du monde. Je les toisais donc
« - Il fait partie de votre boysband les gars ? »
Les intéressés hochèrent la tête avec méfiance, continuant de dévorer les biscuits que je leur avais proposé.
« - Il est malade ? »
Là, la réponse fut moins évidente puisqu'ils se contentèrent tous de hausser les épaules comme s'ils n'avaient pas la moindre idée de ce que leur ami pouvait bien avoir. A coup sûr, ils essayaient de le couvrir, mais je décidais de ne pas les questionner davantage pour éviter de les mettre dans l'embarras. Cependant, les absences de ce lycéens me tracassaient énormément car aux yeux de la loi, il était encore dans l'obligation d'être présent en cours, même s'il était en dernière année.
« - Dans ce cas vous direz à Seth de ramener son derrière lundi s'il ne veut pas être collé tous les samedi jusqu'à la fin de l'année. Et si ça ne suffit pas à l'effrayer, je peux faire monter son dossier à l'Etat pour qu'eux s'occupent de régler son absentéisme. Et comme il est mineur, la protection de l'enfance pourrait intervenir. »
Là, plus personne n'avait envie de rire dans la salle de classe, c'était certain. Les garçons se mirent même à froncer les sourcils comme si j'avais fait quelque chose de mal. Aie. Dur rappel à la réalité alors qu'ils semblaient se souvenir que je n'étais pas une amie mais bien leur professeur. Je décidais donc d'insister une dernière fois pour leur faire comprendre l'importance de la situation :
« - J'suis sérieuse les gars. Alors dites-lui de venir au moins une fois pour qu'on discute tous les deux.
- Tu vas pas vraiment foutre la merde si ? Me demanda Colin avec inquiétude.
- Il se fout dans la merde tout seul en refusant de venir ici. Il vient aux autres cours ? »
A nouveau j'eus droit à une réponse très vague de leur part. Apparemment non, il n'allait pas non plus aux autres cours. Ce qui était curieux, c'était que j'étais la seule à réellement m'en soucier, comme si tout cela n'était pas grave. J'abandonnais le sujet pour éviter de trop le gêner ou pire, de perdre le peu de confiance qu'ils daignaient m'apporter.
« - Ok, vous pouvez continuer de bosser. »
Le reste de la séance passa lentement mais heureusement, tous furent calmes. Les biscuits qu'ils commençaient à diriger semblait les assoupir quelques peu et mes menaces avaient eu pour seul bénéfice de leur faire réaliser qu'ils n'étaient pas ici pour se tourner les pouces. Heureusement Shirley participa énormément et je l'en remerciais mentalement à chaque fois que j'apercevais sa main se lever au-dessus de sa tête. Je n'avais peut-être pas perdu tout le monde après tout.
A quelques minutes de la fin du cours, je décidais de les lâcher avec un peu d'avance pour leur permettre de souffler. Ils allaient d'ailleurs franchir la porte quand, en lisant un petit post-it sur mon bureau, je me souvins que j'avais oublié de leur communiquer une information essentielle
« - Oh, avant que vous ne partiez, ceux qui étaient là lundi, j'ai lu vos fiches et j'ai décidé de les noter, vous avez tous un ''A+'' bien sûr. Je me suis dis que démarrer l'année avec une bonne note c'était plutôt cool. Les autres, comme vous n'étiez pas là, j'aimerais que pour lundi, vous m'écriviez sur une feuille le genre de films que vous aimez, pourquoi vous les aimez et le nom de votre film préféré. Cinq lignes ça suffit, vous pouvez faire plus si vous voulez, mais ça ne vous fera pas gratter des points. »
Visiblement cette nouvelle en fit sourire plus d'un. Je retournais donc m'asseoir derrière mon bureau pour ranger mes cours avant l'arrivé des meubles et de la télévision que monsieur Young m'avait promis lorsque Colin s'avança vers le bureau pour me rendre ma boite en fer, bien évidemment vide du moindre biscuit. Incroyable, ils n'en avaient pas laissé une miette !
« - Merci Colin.
- Ben de rien. Et pour Seth, il va pas avoir de gros ennuis ?
- C'est ton ami j'imagine ? Tu sais ce qu'il a ?
- Oui, mais j'peux pas en parler…
- T'inquiète pas Colin, t'es pas obligé de m'en parler. J'aimerais simplement qu'il vienne, alors fais lui passer le mot. J'aime pas menacer, mais s'il fait la sourde oreille, il faudra bien que je trouve une solution… »
Mes propos eurent l'air de le rassurer quelque peu. J'aurais bien poursuivi pour qu'il ne se sente pas trop mal avant son week-end, mais on frappa à la porte. La seconde d'après, un gaillard qui devait faire deux fois ma taille, au teint sombre et à la mâchoire saillante entra dans la bibliothèque pour me saluer.
« - Bonjour, c'est pour les meubles et la télévision. »
Je me redressais avant de hocher la tête, mais avant que je n'ai eu le temps de répondre quoi que ce soit, l'homme s'avança pour serrer la main de Colin -très cordialement d'ailleurs. Ce dernier lui répondit par un grand sourire franc comme il n'en faisait que rarement et je clignais des yeux avec étonnement. Effectivement, tout le monde se connaissait dans cette fichue réserve.
« - Salut Colin, ça va avec Jacob et les gars ? J'suis étonné de te voir encore en cours !..
- Tranquille Sam ! Et puis les cours de Rey ils sont trop cools on parle de films et de séries ! »
L'homme sembla comprendre que c'était bien moi, ladite « Rey » car il me dévisagea dix bonnes secondes avant de se ressaisir et de continuer à faire son job.
« - Ou est-ce qu'on vous installe-ça ?
- La télé par ici s'il vous plait, commençais-je en indiquant un coin de la salle. Pour les étagères, posez-les dans l'entrée, je me débrouillerais avec y'a pas de soucis.
- Y'a besoin d'aide Sam ? Demanda Colin qui était toujours là.
- Non non, rentre chez toi, ta mère va s'inquiéter à force. »
Et comble de l'étonnement, Colin s'exécuta sans sourciller, attrapant son sac pour s'éloigner de mon bureau. A croire que ce fameux Sam avait une sacrée influence sur lui pour qu'il l'écoute de la sorte. J'avalais doucement ma salive, un peu curieuse de tout cela.
« - Au'r'voir Rey ! »
Je lui adressais un signe de la main au moment ou il se retournait avant de quitter les lieux, encore un peu étonnée. Après lui, plusieurs types aussi costaud que le premier entrèrent, portant à bout de bras des meubles et cette fameuse télé. Sam qui passait devant moi pour aller installer cette dernière me questionna à nouveau :
« - Vous êtes sûre que vous ne voulez pas qu'on vous les installe ?
- Non c'est bon, répondis-je avec un sourire poli. De toute façon, me connaissant, je vais tout rebouger lundi alors ne vous embêtez pas. Et puis il commence à être tard et je m'en voudrais de retenir tout le monde pour ça. »
Il hocha la tête, mais je sentais bien qu'il s'interrogeait. Moi-même je n'étais pas certaine de réussir à déplacer les meubles, car me connaissant, moi et ma force de crevette, j'allais probablement y passer des heures. Mais tant pis, je voulais juste qu'ils posent leurs meubles pour que je rentre, dans l'espoir que ma grand-mère soit déjà là et que, comme la semaine dernière, elle ait eu l'idée de passer chez le traiteur en rentrant de Port Angeles.
Les hommes travaillèrent rapidement, visiblement très ordonnés. Et, lorsqu'ils eurent terminé, ils s'en allèrent en me saluant d'un signe de tête poli alors que leur patron -du moins, il me semblait évident que ce fameux Sam devait être quelque chose dans le genre- revenait à ma hauteur.
« - Voilà, c'est tout bon. On vous à fait les branchements aussi, pour la télé.
- C'est super ! Merci beaucoup !
- Au revoir, passez une bonne soirée.
- Merci, vous aussi ! »
Eh bien, voilà qui était fait. Après un rapide tour des lieux, j'enfilais ma veste en cuir et détachais mes cheveux blonds -accroché en un chignon- qui me faisait souffrir le martyr depuis quelques heures maintenant. Je soupirais de satisfaction en passant une main dedans pour les remettre en place, puis, après avoir verrouillé la réserve, je pris mon sac à dos et quittais la bibliothèque avec le sentiment du devoir accompli. Ma première semaine était passée et je me sentais plus sereine quand à la suite des évènements. A présent que la machine était lancée, il me semblait que rien ne pouvait m'arrêter.
Devant le lycée, j'eu tout le temps d'observer Colin qui discutait avec le type du nom de Sam et ses compères, ainsi que d'autres inconnus. J'offris un sourire poli à l'assemblée avant que mon regard ne glisse, sans trop le vouloir, sur la camionnette juste derrière le lycéen. A l'intérieur un homme me fixait et en plongeant mon regard dans le siens, il me sembla que mon coeur s'arrêta de battre. Il aurait semblé fou de dire qu'il était beau, car ce mot perdait tout son sens si je tentais de l'utiliser comme adjectif pour le décrire. Il était beau, magnifique, merveilleux, sublime, époustouflant et tout un tas d'autre choses. L'ineffable, c'était lui. La chose, l'être que l'on ne peut qualifier par aucun mot. J'en eu le souffle coupé et je sentis mes jambes trembler. Je continuais pourtant ma route parmi les lycéens, tentant de sauver les apparences pour ne pas avoir l'air d'une idiote. Et lui continuais de me regarder, avec cette chose brulante dans le regard qui me fit rougir brusquement. J'avais l'impression qu'il me voyait moi, réellement. Et c'était agréablement délicieux. Et aussi terriblement effrayant.
« - Bon week-end Rey !
- Merci Colin, à toi aussi. »
Mais j'étais clairement ailleurs, dans un autre monde. Un monde ou Colin n'existait clairement pas, puisqu'il n'y avait que moi et ce type, que j'apercevais du coin de l'œil désormais. Une irrépressible envie de m'arrêter pour continuer à le dévisager s'empara de moi et je dû lutter comme une forcenée pour ne pas le faire. Et comme je ne parvenais pas à m'expliquer cette étrange sensation qui envahissait tout mon être à mesure que je m'éloignais du lycée et de la réserver de LaPush, je rentrais chez moi dans le plus grand des troubles alors que dans ma nuque, j'avais l'impression de sentir le regard brulant de cette divinité que je venais de croiser.
