Hello à tous,
Me voici de retour avec un nouveau chapitre. Celui-ci a pris un peu plus de temps que prévu car j'ai rajouté un petit truc ici, un petit truc là, ce qui m'a finalement obligé à le diviser en deux. Cette histoire fera donc finalement six parties, j'espère que vous ne m'en voulez pas trop.
Un énorme merci à tous ceux qui ont pris le temps de laisser une petite trace de leur passage, que ce soit sous forme d'ajout en favoris, de follow ou de review - et à ce titre je remercie tout particulièrement Ladgherta, Lilou, Louille, Hermione79, Clem et les Guests pour leurs adorables commentaires.
Comme d'habitude, merci également à TheWhiteQuill pour ses commentaires pertinents, sur Google Doc ou FFnet (sachez que je n'écrirais probablement rien si elle n'était pas là pour me botter les fesses) et à RedBlackHeart (Red) pour ses corrections et son enthousiasme face à cette petite histoire. (Allez lire leurs fics - elles sont toutes absolument géniales, vous ne le regretterez pas !)
Quelques petites RAR avant de passer à la suite et pour ceux à qui j'ai répondu en privé, je ne vous retiens pas plus longtemps !
Lilou : Coucou Lilou ! Merci beaucoup pour ta review, je suis ravie que le dernier chapitre t'ai plu. Ta théorie mérite que je te garde un verre de vin de fée côté ! Ce chapitre t'aidera peut-être à gagner le reste de la bouteille - j'espère qu'il te plaira ! Gros bisous !
Hermione79 : Hello très chère ! Sache que même si je ne peux rien confirmer, j'adore tes théories ! Hermione a en effet une réaction assez inquiétante face au retour de Tom (ce qui est un indice de taille). J'espère que ce chapitre te permettra d'y voir un peu plus clair (ou pas d'ailleurs, j'espère garder encore un peu de suspense). Bisous mille mercis pour ta review !
Guest : Hello hello ! Un grand merci pour ton gentil commentaire. Je ne suis pas une grande fan de bashing, surtout dans les Tomione ou Hermione a clairement autre chose à faire que supporter un Ron relou ou une Ginny peste, donc ravie que ça ne te manque pas ici. Encore merci d'avoir laissé une trace de ta lecture, j'espère que la suite te plaira :)
Guest : Merci pour ton commentaire, je suis très touchée que ma façon d'écrire te plaise. J'espère que tu aimeras ce chapitre !
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Hermione s'extirpe de la baignoire en crachotant, expulsant de ses poumons l'eau colorée qu'elle a inhalée sans s'en rendre compte. L'adrénaline pulse dans ses veines tandis qu'elle attrape un vieux peignoir accroché sur un cintre et l'enfile avec des gestes frénétiques.
Le sommeil auquel elle tente d'échapper depuis des jours a fini par la rattraper. Il l'a pourchassée inlassablement comme un amoureux transi, des murs de son bureau jusqu'au fond de sa baignoire et lorsqu'enfin il l'a retrouvée…
Quel amant ne rêve pas d'être le dernier ?
Elle s'imagine, allongée dans l'eau froide, les lèvres violettes et le corps bleui, ses cheveux flottant à la surface comme une corolle funèbre et elle frissonne violemment.
Le goût doucereux du savon à la lavande infecte sa langue et Hermione tente tant bien que mal de le racler avec ses dents avant de le recracher avec dégoût dans la vasque du lavabo.
Pourquoi est-il revenu ?
La question s'infiltre sournoisement dans son esprit, s'écrasant sans prévenir contre les remparts de sa conscience.
Pourquoi aujourd'hui ?
Le visage de Tom se dessine dans sa tête, se superposant à celui du garçon qu'elle a connu et la vision est plus douloureuse encore que l'eau qui vient de noyer ses poumons.
Dix ans d'absence, dix ans de silence, loin de Londres. Dix ans sans le moindre murmure, sans rien de plus que quelques fantômes dans la brume et une poignée de souvenirs dans l'obscurité. Dix ans loin d'elle, tout cela pour réapparaître un beau matin de décembre dans le bureau d'Abraxas Malefoy.
Quelque chose tord son ventre. Quelque chose de putride et de destructeur, qui a le goût de l'angoisse et la violence du désespoir.
Pourquoi maintenant ?
Il y a forcément une raison.
Avec Tom, il y a toujours une raison.
Dans sa tête, les images d'un hiver glacial défilent, floues et erratiques, et à nouveau, elle bascule dans le vide, incapable de se raccrocher à la réalité.
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(Trois mille neuf cent quatre vingt dix sept jours plus tôt)
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« C'est partenariat, pas défense. »
La voix de Tom s'élève par-dessus son épaule droite et Hermione pince les lèvres.
« Quoi ? »
Il est debout derrière elle, sa main gauche nonchalamment posée sur le dossier de sa chaise. Elle peut sentir la chaleur de ses doigts irradier à travers le tissu de sa chemise, à quelques centimètres seulement de ses omoplates et son dos commence à devenir raide à force de se cambrer pour éviter de les toucher.
Lorsqu'il se penche légèrement au-dessus elle, son autre main, jusque-là appuyée sur la table, se décolle du bois vernis pour venir tapoter un mot au centre du parchemin posé devant leurs yeux.
« Ehwaz signifie partenariat. Eihwaz signifie défense », répète-t-il tranquillement.
C'est la quatrième erreur qu'il relève dans sa traduction de Runes ce matin-là et Hermione se mord l'intérieur de la joue pour ne pas hurler.
« Évidemment. »
Tom se redresse légèrement, sans pour autant relâcher sa prise sur sa chaise.
La seule proximité de ses phalanges avec son dos lui consume la peau et Hermione serre les dents.
Sa plume heurte le fond de son encrier lorsqu'elle l'y trempe avec raideur avant de raturer brutalement le mot défense qui la nargue de ses boucles rondes. Sous la violence de son geste, la pointe de sa plume perce le parchemin qui se déchire dans un crissement désagréable et Hermione craque.
Avec un feulement de rage, elle envoie valser son devoir et sa plume à l'autre bout de la table, avant de presser le talon de ses paumes contre ses yeux, si fort que ses orbites manquent de se fracturer.
Ses doigts sont tachés d'encre, sa traduction est ruinée et si Tom ne retire pas immédiatement sa main du dossier de sa chaise, elle est persuadée qu'elle va entrer en combustion spontanée.
Elle est en train de perdre pied, tout ça pour un stupide, stupide morceau de parchemin.
« Hermione… », commence Tom d'un ton paternaliste derrière elle et elle se retourne si brutalement vers lui que ses vertèbres craquent dans sa nuque.
« Non ! », siffle-t-elle en brandissant un index accusateur sous son nez. « Non ! »
Elle ne veut pas l'entendre dire que ce n'est pas grave ou que ses fautes sont compréhensibles. Elle ne veut pas l'entendre parler, elle ne veut pas le voir, elle ne veut pas le sentir et subitement, il y a trop de lui dans son espace vital.
Son odeur boisée s'insinue de partout, dans son nez, dans sa gorge, dans sa poitrine et elle suffoque silencieusement au milieu de ces effluves brûlantes qu'elle ne parvient pas à repousser, les épaules tremblantes et la gorge en feu.
« Je n'all… », se défend-il, les sourcils légèrement froncés.
« Tais-toi ! »
Tom s'interrompt au milieu de sa phrase, les yeux baissés sur elle et les lèvres entrouvertes dans une expression à mi-chemin entre l'affront et la consternation. Puis, il referme la bouche et, enfin, retire sa main de sa chaise, laissant retomber son bras le long de son corps.
La tension qui s'accumulait en elle semble s'apaiser légèrement lorsque les effluves de son parfum cessent d'accaparer ses sens et, les yeux clos, elle prend une longue inspiration, gorgeant ses poumons d'un air délicieusement inodore.
Lorsqu'elle ouvre à nouveau les paupières, Tom est toujours debout devant elle, la toisant de toute sa hauteur. Ses iris noirs la scrutent silencieusement, froids et calculateurs, comme s'ils cherchaient loin, loin, à l'intérieur d'elle, la réponse à une énigme ardue.
L'espace d'un instant, elle se sent ridiculement petite face à lui.
Quelques secondes flottent entre eux, étranges et silencieuses, puis, subitement, la réalité lui éclate au visage. L'embarras succède à la frustration, déversant dans ses veines une humiliation cuisante d'avoir à ce point perdu son sang-froid pour une simple erreur de traduction.
« Je… ce… je ne voulais pas… », balbutie-t-elle, mortifiée.
« Comment dors-tu ? »
La voix calme de Tom coupe ses pathétiques bégaiements et Hermione s'interrompt, légèrement décontenancée.
« Q-Quoi ? »
« Tu viens ici le soir car tu n'as pas sommeil, tu es d'une humeur exécrable - et j'entends par là, plus encore que d'habitude - et tu fais des erreurs parfaitement inexcusables dans des traductions d'un niveau de cinquième année. Sans mentionner le fait que tu as une mine effroyable », énumère-t-il sans jamais la quitter des yeux. « Alors, je me répète, comment dors-tu ? »
Hermione l'observe, abasourdie.
Personne n'a remarqué qu'elle semble hors du coup, depuis quelques semaines.
Ron, Harry et Ginny sont trop occupés par le prochain match de Quidditch contre Serpentard pour s'inquiéter de quoi que ce soit ; quant à Lavande et Parvati, avec qui elle partage son dortoir, elles sont bien trop heureuses d'avoir la pièce pour elles toutes seules le soir venu. Personne ne lui a posé de questions sur sa participation déclinante en classe ou sur les cernes qui dévorent son visage.
Personne, sauf Tom Nous-Ne-Sommes-Pas-Amis Jedusor.
L'ironie de la situation aurait pu la faire éclater de rire si elle n'avait pas été aussi épuisée.
Face à elle, le Serpentard attend patiemment une réponse, le visage dénué d'inquiétude. Ses yeux la sondent silencieusement, une pointe de curiosité teintant ses iris autrement vides et Hermione détourne le regard.
« Mal », avoue-t-elle à contrecœur.
« Insomnie ? »
Hermione hésite. Puis, elle hoche lentement la tête.
« Il y a… il y a des millions de choses qui se bousculent dans ma tête et qui m'empêchent de dormir. »
Ce n'est pas un vrai mensonge, se convainc-t-elle.
Et de toute façon, Tom n'a pas besoin de savoir ce qu'il en est vraiment.
Il n'a pas besoin de savoir que ses cauchemars se font de plus en plus récurrents et qu'ils commencent à la pourchasser jusqu'au milieu de la journée. Il n'a pas besoin de savoir qu'elle repousse le plus loin possible l'heure à laquelle elle va se coucher car elle a peur de ce que les ténèbres de la nuit lui réservent. Il n'a pas besoin de savoir quoi que ce soit du cercueil noir qui l'emprisonne dans son esprit à chaque fois qu'elle ferme les yeux.
Heureusement pour elle, Tom n'insiste pas. Il se contente de tirer la chaise à ses côtés et de s'asseoir dessus, ses longues jambes nonchalamment croisées au niveau des chevilles.
« Et tu n'as pas essayé l'occlumancie ? », demande-t-il comme s'il s'agissait de la chose la plus logique du monde et Hermione voudrait agripper ses cheveux et frapper violemment son visage contre le bois dur de la table jusqu'à ce que son parfait nez droit remonte jusqu'à son cerveau.
À la place, elle serre les poings et rétorque d'un ton glacial :
« C'est la prochaine chose sur ma liste, après la berceuse d'un Filet du Diable chantant. Tu ne sais pas où je pourrais en trouver un, par hasard ? »
Ignorant le sarcasme dans sa voix, Tom s'installe plus confortablement sur sa chaise, basculant son dos contre son dossier et Hermione déteste la manière dont ses lèvres tressaillent.
Les lèvres de Tom ne tressaillent de cette manière que lorsqu'il s'apprête à lui révéler quelque chose qu'elle ne sait pas et Hermione déteste, déteste, déteste lorsque Tom sait des choses qu'elle ne sait pas.
« L'occlumancie ne sert pas uniquement à empêcher quelqu'un de rentrer dans ta tête. Elle peut également t'aider à te protéger de toi-même », explique-t-il patiemment.
Sa main droite est posée sur la table, son index légèrement relevé en sa direction.
Un air insupportablement supérieur est plaqué sur son visage séduisant et, silencieusement, Hermione tente de déterminer si le risque de passer dix ans à Azkaban pour meurtre est un prix qu'elle est prête à payer en échange du savoir qu'il se délecte visiblement de lui dispenser.
Au bout de quelques longues secondes, elle décide que oui.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? », demande-t-elle, dans un effort surhumain pour ne pas grincer des dents.
Le tressaillement est de retour sur les lèvres de Tom et, Merlin, qu'elle le déteste.
« Lorsque tu fermes ton esprit, tu visualises une bibliothèque, assez similaire à celle-ci, non ? », demande-t-il en désignant l'illusion que projette autour d'eux la Salle-sur-Demande d'un geste vague de la main.
Elle hoche la tête raidement.
« Imagine que chacun de tes souvenirs est un livre. Les protéger de moi est assez facile, il te suffit de fermer la bibliothèque. »
Hermione grimace.
Protéger son esprit de Tom n'a absolument rien de facile. Après près de quatre mois d'entraînement hebdomadaire, c'est tout juste si elle parvient à l'empêcher d'entendre ses pensées aussi nettement que si elle les hurlait dans son oreille.
« Mais toi », continue-t-il, imperturbable, « tu es encore à l'intérieur, avec un accès presque illimité aux livres. »
Hermione fronce les sourcils.
« Tu veux dire qu'il faudrait que je crée… une sorte de réserve ? »
Tom hausse les épaules.
« Quelque chose comme ça, oui. Si certaines émotions te dérangent ou certains souvenirs refont surface à des moments… inopportuns, tu peux les isoler dans la réserve, de manière à ce qu'ils ne se mélangent pas aux autres. C'est un procédé qui peut être assez difficile, mais qui a fait ses preuves. »
Hermione reste silencieuse quelques secondes, mordillant de manière répétée l'intérieur de sa joue.
« Je n'avais jamais vu ça comme ça », admet-elle finalement.
Face à elle, Tom lève un sourcil.
« De toute évidence. Si cela avait été le cas, ta traduction de Runes serait en bien meilleur état », commente-t-il en jetant un regard moqueur au parchemin déchiré à l'autre bout de la table.
« Tu n'as pas envie d'utiliser ta formidable technique pour enfermer tout ce qui fait de toi un insupportable mufle dans… peu importe quel endroit sombre et lugubre tu imagines lorsque tu as envie de te détendre ? », rétorque-t-elle, exaspérée.
« Oh, Hermione très chère, je crains qu'il n'existe pas d'endroit assez grand pour ce faire, même dans mon esprit », réplique-t-il d'un ton à mi-chemin entre l'amusement et la condescendance.
Malgré elle, Hermione éclate de rire.
Tom lui adresse un demi-sourire et elle ne sait soudainement plus pourquoi elle était si agacée contre lui quelques secondes plus tôt.
Lorsque les derniers sursauts d'hilarité cessent d'agiter ses épaules, elle essuie ses paupières humides et considère les mots qu'il vient de prononcer.
« Cette méthode… tu dis qu'elle est difficile ? », demande-t-elle en l'observant pensivement.
« Oui. »
« Et si je n'y arrive pas ? »
« Je t'aiderai. »
« Je ne vois vraiment pas comment tu… »
« Essaie », coupe-t-il et, dans sa bouche, la suggestion sonne comme un ordre.
Hermione lui lance un regard noir.
Toutefois, la seconde suivante, elle inspire par le nez et ferme les yeux, exhalant lentement.
Les murs de sa bibliothèque mentale s'érigent presque immédiatement autour d'elle, l'enveloppant dans une atmosphère familière et sécurisante.
Incertaine de ce qu'elle est censée faire, elle commence à marcher au milieu des rayonnages, ses yeux glissant sur des multitudes de livres aux couvertures colorées qui deviennent de plus en plus familiers au fur et à mesure qu'elle évolue dans les larges allées.
Les souvenirs de sa première année à Poudlard sont méticuleusement rangés sur les étagères les plus basses, tandis qu'une mélodie familière s'échappe d'un gros ouvrage rose pâle rangé dans un rayon à sa gauche. Lorsqu'elle s'en approche avec un sourire nostalgique aux lèvres, Hermione comprend qu'il contient quelques bribes du bal de Noël auquel elle s'est rendue au bras de Viktor Krum trois ans auparavant.
Puis, elle le voit.
Un gros volume à la couverture noire, glissé entre deux livres plus petits aux reliures de couleur vive, sur une étagère à sa hauteur, et Hermione n'a pas besoin de l'ouvrir pour savoir ce qu'il y a dedans.
À la seconde où elle le touche, la lumière qui règne dans la bibliothèque s'estompe considérablement, la plongeant soudainement dans un crépuscule froid et silencieux. Elle déglutit difficilement tandis que ses doigts se crispent sur la couverture glacée de l'ouvrage.
Sans réellement réfléchir, elle se remet en route, longeant les rayonnages de son palais mental dont les couleurs s'atténuent au fur et à mesure qu'elle avance, l'atmosphère paisible se transformant peu à peu en une ambiance étouffante. Au bout de plusieurs secondes, elle arrive à une lourde porte de bois au fond de la bibliothèque, qu'elle n'avait jamais remarquée jusque-là. Lorsqu'elle la pousse, les sourcils froncés, elle trouve une petite pièce sombre et exiguë, pas plus grande qu'un placard à balai, munie de quelques étagères vides.
Une réserve.
A moitié émerveillée par ce que son esprit est capable de faire et à moitié anxieuse, elle fait un pas en avant et pose son obscur souvenir sur l'un des rayonnages, avant de reculer prudemment.
Et elle attend.
Rien ne se passe.
Le livre demeure posé sur l'étagère, sagement à sa place, sa couverture noire se fondant parfaitement avec l'obscurité du placard.
Hermione laisse échapper un petit soupir de soulagement, tandis que la tension dans ses épaules s'évapore peu à peu. Posant sa main sur la porte, elle la referme avec précaution.
Tom a légèrement exagéré, semble-t-il, tout cela n'était, somme toute, pas si diffici…
BANG.
Hermione se fige.
Un bruit vient de se faire entendre, derrière la porte.
Lourd et profond, comme si quelqu'un cognait contre elle.
BANG.
Un second coup, plus fort encore, fait vibrer le lourd panneau de bois et, par réflexe, Hermione pose ses paumes contre celui-ci, tentant de le maintenir en place.
C'est alors qu'elle l'entend.
Laisse-moi sortir. Laisse-moi sortir. S'il te plait !
Derrière la porte, s'élève une voix étouffée.
Celle d'une fille.
Une fille qui pleure.
BANG.
Ne me laisse pas là ! Aide-moi ! Laisse-moi sortir !
Tétanisée, Hermione écoute sa propre voix supplier encore et encore, tandis que les coups contre la porte se font de plus en plus violents, menaçant de l'ouvrir en grand et de la projeter à l'autre bout de la pièce.
Aide-moi ! Aide-moi ! Je ne veux pas rester là. Laisse-moi sortir je t'en prie !
La fille hurle à présent et les vibrations de la porte rendent incroyablement difficile pour elle de maintenir son épaule contre le bois.
Elle parcourt la pièce d'un regard alarmé et son œil tombe soudainement sur une grosse clé grise, accrochée à un clou sur le mur voisin. Sans réfléchir, elle tend le bras et l'attrape.
Le métal brûle ses doigts et elle se mord la langue pour ne pas crier.
BANG.
Il fait si sombre ici ! J'ai peur ! Aide-moi !
Paniquée, elle tente d'insérer la clé dans la serrure mais ses doigts tremblent et la porte vibre et la clé est lourde, si lourde, entre ses mains.
BANG.
La nausée lui vrille l'estomac.
Pourquoi est-ce que tu me fais ça ? Laisse-moi sortir ! Laisse-moi partir !
« Je ne peux pas », hurle-t-elle en retour et sa propre voix s'écrase contre les lattes de bois, brisée par le désespoir.
Ses souvenirs tentent désespérément de s'échapper de la réserve, tandis que la clé, agitée par les spasmes de ses doigts, cliquette contre le métal de la serrure, refusant d'y entrer.
BANG.
Je ferai tout ce que tu veux ! J'ai tellement froid ! Laisse-moi sortir, je t'en prie !
Son cœur s'écrase contre ses côtes comme les gémissements de la fille s'écrasent contre le bois et ses phalanges se tétanisent peu à peu autour de la clé.
Tout ce qu'elle a à faire, c'est fermer cette fichue porte !
Et pourtant elle ne peut pas, elle n'y parvient pas, et tout devient soudainement trop réel pour un monde qui n'existe que dans sa tête et elle n'arrive pas à respirer et la porte continue de trembler sous son épaule et la clé menace de glisser d'entre ses doigts paralysés et elle n'arrive pas à respirer et…
Une grande main pâle se pose sur la sienne et le souffle d'Hermione s'étrangle dans sa gorge.
De longs doigts qui n'ont plus rien d'incendiaires se referment gentiment autour des siens, stabilisant sa prise sur la clé.
La présence de Tom dans son esprit est presque aussi perturbante que dans la réalité.
Elle le sent dans son dos, son cœur qui bat à un rythme tranquille entre ses omoplates, la chaleur de son corps qui irradie juste derrière le sien, son souffle régulier dans son cou et, soudainement, l'air circule à nouveau dans ses poumons asphyxiés.
Derrière la porte, la fille continue de pleurer mais ses coups se font moins forts, presque comme si elle était épuisée et, pendant une seconde, sa résignation est encore pire que ses cris.
Les phalanges de Tom sont tièdes contre sa peau lorsqu'elles guident fermement les siennes jusqu'à la serrure et l'aident à verrouiller la porte d'un geste du poignet.
De l'autre côté du mur, le silence se fait.
Il n'y a plus un bruit dans la bibliothèque de son esprit et Hermione prend de longues inspirations tremblantes pour calmer les battements de son cœur qui menace de s'évader de sa poitrine.
Il lui faut quelques secondes avant de remarquer que pas la moindre effluve de parfum ne teinte l'air qu'elle vient d'inhaler.
Tom ne sent rien, dans ce monde irréel et aseptisé, et elle se surprend à regretter son odeur, comme un insecte regrette la flamme qui a plus d'une fois manqué de lui brûler les ailes.
Hermione déglutit difficilement.
Elle ne sait pas depuis combien de temps il est ici, ni ce qu'il a vu exactement. Tout ce qu'elle sait est qu'il est là, immobile, sa main enroulée autour de la sienne, son torse collé contre son dos et il…
Elle ferme les yeux, tentant de réprimer le frisson qui menace de lui parcourir l'échine.
Lorsqu'elle les rouvre, le décor familier de la Salle-sur-Demande se dessine devant ses yeux.
Pourtant, quelque chose a changé.
L'angoisse qui la poursuit dans chacun de ses mouvements depuis des mois s'est complètement évaporée, ne laissant dans son sillage qu'une étrange sensation de paix qui ankylose agréablement son esprit.
Face à elle, Tom n'a pas bougé d'un pouce.
Assis sur sa chaise, il l'observe avec une expression indéchiffrable qui fait fourmiller quelque chose dans son abdomen.
Puis, il se penche en avant.
Ses doigts posés sur la table glissent sur le bois, s'arrêtent à quelques millimètres des siens.
Si elle étendait le bras, juste un peu, elle pourrait les toucher, pour de vrai cette fois.
Le parfum brûlant d'une chaude soirée d'été chatouille ses narines et Hermione l'inspire discrètement.
« Superbe », murmure-t-il.
Ses yeux de nuit sont rivés sur elle et il n'y a aucune raison pour laquelle sa respiration se bloque dans sa poitrine.
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Hermione regagne sa chambre et se laisse tomber sur son lit, le souffle court.
Un gouffre commence à s'ouvrir entre ses côtes, aussi noir et profond que les trous que la tempête de son esprit creuse dans le sable.
Sous les dunes, ses boîtes à souvenirs fuient de toutes parts et elle n'a aucune idée de comment faire pour les colmater. De leurs brèches béantes, s'échappent des milliers d'images qui l'engloutissent sans qu'elle ne parvienne à les arrêter et elle réalise qu'elle ne s'est jamais sentie aussi impuissante de sa vie.
La dernière fois que c'est arrivé, elle…
Un bruit soudain la fait sursauter et Hermione relève la tête, paniquée, avant de pousser un soupir rauque. Derrière la fenêtre de sa chambre, une chouette hulotte aux plumes marron tapote son bec contre la vitre, une petite enveloppe blanche accrochée à sa patte gauche.
Encore tremblante, elle se hisse sur ses pieds et ouvre la fenêtre pour attraper le mot.
Dehors la neige recommence à tomber à gros flocons et le vent d'hiver s'engouffre dans ses cheveux humides, la faisant frissonner tandis qu'elle détache la missive des serres de l'oiseau.
L'enveloppe est nue, à l'exception de son nom et de son adresse, inscrits sur sa face en lettres capitales.
Qui peut bien lui écrire à cette heure ?
Les sourcils froncés, elle décachette l'enveloppe et en extirpe un morceau de parchemin plié en deux.
Lorsqu'elle l'ouvre, un goût de fer se répand dans sa bouche et elle sent son estomac se retourner.
Sur le papier s'étale un unique mot, tracé dans une encre rouge vif qui ressemble à du sang.
Sang-de-Bourbe.
Les lettres dansent devant ses yeux, brutales et familières dans leur inavouable violence et Hermione réalise qu'elle n'est plus certaine de se rappeler quand tout cela a commencé.
Elle a longtemps pensé que tout a débuté il y a six ans, lorsque le Magenmagot a, pour la première fois depuis Salem, décidé de voter une loi interdisant aux nés moldus d'accéder à des postes à responsabilité au sein du gouvernement. Alors en position pour être promue comme auditrice du département de la justice magique, Hermione a vu sa candidature rejetée au profit de celle d'un sang-mêlé bien moins expérimenté qu'elle dans les heures qui ont suivi la promulgation du décret d'application.
Toutefois, ce n'est que deux mois plus tard, lorsqu'elle a déposé une motion d'abrogation devant la Commission, que la première lettre est arrivée.
Écrite sur un parchemin de mauvaise qualité et envoyée directement dans son bureau par le système d'échange de courrier du ministère, elle se rappelle encore de la déferlante glacée qui lui a gelé les veines lorsqu'elle l'a ouverte. Une première lettre, rapidement suivie d'une seconde quelques jours plus tard, arborant une autre écriture mais toute aussi injurieuse.
Pendant les cinq années qui ont suivi, elle en a reçues des dizaines à intervalles réguliers, mais la situation n'a réellement commencé à s'envenimer qu'en juin dernier, lors de l'élection de Nobby Leach au poste de ministre de la Magie.
Ce qu'elle avait à l'époque naïvement pensé être l'entrée dans une nouvelle ère, s'est finalement révélé un cuisant échec qui n'a finalement fait que fracturer davantage les derniers vestiges d'unité au sein de la communauté magique.
Face à un Magenmagot de Sang-Purs qui n'a jamais accepté qu'un né moldu accède au poste de ministre et à l'inquiétante hausse du sentiment anti-moldu qui gangrenait la population sorcière, l'homme qu'Hermione pensait pouvoir changer l'histoire s'est rapidement retrouvé pieds et poings liés, , incapable de conduire la moindre réforme annoncée. L'inexorable destruction des ambitions de Nobby Leach a ainsi finalement trouvé sa triste apogée six semaines plus tôt, lorsque son épouse a annoncé sa démission, quelques jours seulement après qu'il ait contracté une étrange maladie ; un mal mystérieux qui, depuis le début de l'année, semble se multiplier dans les couloirs du ministère et n'affecte que les nés moldus.
Après le retrait de Leach de la scène publique, les quelques employés restants non touchés par l'épidémie se sont empressés de démissionner à leur tour, tous effrayés par l'idée d'être eux aussi contaminés.
Tous, sauf elle.
« La seule manière dont je quitterai ce travail, c'est dans un corbillard », a-t-elle un jour dit à Harry et Ron à la cafétéria, la voix pleine de hargne et le visage furieux.
Et depuis, les lettres ne cessent d'affluer.
Elle s'entassent jour après jour dans la poubelle de son assistante au ministère, tant et si bien qu'elle doit parfois la vider trois fois dans la journée. Et même si cela fait des années qu'elle a arrêté de les lire, Hermione sait pertinemment ce qu'elles contiennent. Que ce soit un parchemin de vingt centimètres ou une beuglante, une liste de menaces particulièrement graphiques ou un florilège d'insultes, toutes ont une chose en commun.
Un unique et simple mot, toujours teinté du même dégoût, peu importe la plume qui l'a écrit.
Le même qui fend le papier devant ses yeux à cet instant.
Sang de Bourbe.
Si la plupart des employés du ministère restent polis avec elle et parfois même admiratifs, face à sa détermination à se battre pour ce que tant d'entre eux voient comme une cause perdue, Hermione sait exactement ce qu'il se dit, derrière les portes closes.
Les nés moldus volent notre magie. Pourquoi pensez-vous qu'il y a de plus en plus de cracmols parmi les familles de Sang-Pur ? L'hémorragie doit être arrêtée. Nous devons protéger notre espèce.
Et derrière les sourires affables, elle sait qu'ils ne rêvent que de la renvoyer à sa place, au milieu de la moisissure et de la crasse, là où son sang ne sera qu'un fluide souillé parmi tant d'autres.
Sang-de-Bourbe.
Elle a longtemps pensé que tout a débuté il y a six ans, et pourtant, elle en avait douze lorsqu'elle a entendu ce mot pour la première fois, courtoisie de Pansy Parkinson. Elle en avait quinze, lorsqu'elle a réellement compris ce qu'il signifiait. Et dix-sept, lorsqu'elle en a subi les conséquences.
Peut être qu'en fin de compte, les dés étaient pipés depuis le début.
Peut-être était-elle juste trop naïve pour s'en apercevoir.
Quelque chose lui enserre la gorge tandis qu'elle observe les boucles pourpres tracées avec rage sur le papier.
Jusque là, les lettres n'étaient envoyées qu'au ministère, mais celle-ci…
Celle-ci est différente.
Sang-de-Bourbe est écrit sur le parchemin, mais le message en filigrane est clair.
Je sais où tu habites.
Ses doigts tremblent légèrement autour de la lettre, tandis que la petite chouette à côté d'elle hulule doucement dans la nuit.
Elle s'est montrée imprudente. Elle est partie du ministère à la hâte la veille, sans prendre ses précautions habituelles, se croyant protégée par les murailles de son esprit et quelqu'un l'a suivie. Quelqu'un qui sait désormais où elle vit et comment la trouver.
Mécaniquement, elle jette un regard aux alentours. La neige recouvre la rue déserte d'un épais manteau blanc et les lumières de la rue éclairent faiblement les façades sombres des immeubles biscornus de l'étroite allée.
Toutefois, lorsque ses yeux se posent sur le trottoir d'en face, son cœur manque un battement.
Une silhouette masculine se découpe à travers les flocons, mince et élancée et toujours parfaitement reconnaissable, après toutes ces années.
Ses bottes noires sont solidement enfoncées dans la neige qui s'accumule sur le trottoir, le visage levé en sa direction, ses boucles de nuit flottant dans le vent hivernal.
Et il la regarde.
Ses muscles se figent tandis qu'une abominable angoisse écrase sa trachée.
Ce n'est pas réel, se hurle-t-elle mentalement, incapable d'esquisser le moindre geste.
Paniquée, elle ferme les yeux et compte jusqu'à dix, cherchant un point d'ancrage dans la réalité.
Il n'est pas là, il ne peut pas être là, ce n'est pas réel.
Toutefois, lorsqu'elle les ouvre à nouveau, l'homme est toujours dehors, immobile dans la nuit.
Ses yeux sont rouges et brillent comme des rubis dans l'obscurité et Hermione sent sa respiration se couper.
En bas de l'immeuble, Tom sourit.
Son cœur palpite dans ses oreilles, tandis qu'elle le fixe du haut de sa tour, telle une Juliette blafarde sur son balcon.
Mais Tom n'a de Roméo que sa cruauté et il y a longtemps qu'elle ne croit plus aux contes de fée.
Un bus s'arrête au croisement, masquant la silhouette noire de l'autre côté de la rue et Hermione compte les battements de son cœur, les yeux vissés sur le trottoir d'en face.
Les secondes défilent, tandis qu'elle reste immobile, les mains crispées sur l'enveloppe blanche et sur l'insulte qu'elle renferme.
Lorsque au bout de cent-dix battements, le bus s'éloigne, Tom a disparu.
Dans la neige profonde sur le trottoir opposé, il n'y a pas la moindre trace de pas et Hermione plaque une main contre sa bouche pour étouffer le sanglot qui menace de jaillir de sa gorge.
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(Trois mille neuf cent soixante dix jours plus tôt)
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La neige crisse sous leurs bottes tandis qu'Hermione et Ginny zigzaguent, bras dessus, bras dessous, le long de l'avenue principale de Pré-au-Lard.
Les deux Bièraubeurres, auxquelles Madame Rosmerta a ajouté quelques centilitres d'hydromel avec un clin d'oeil complice, réchauffent encore leur corps tout entier et les deux filles gloussent joyeusement en remontant l'allée enneigée, le nez glacé et les pommettes rosies par le froid.
« Je ne pensais réellement pas que l'on deviendrait un jour amies, toi et moi », confesse Ginny en replaçant son bonnet sur ses longs cheveux roux.
Hermione renifle disgracieusement.
« Tu sors avec Harry, je n'ai pas vraiment eu le choix », grommelle-t-elle d'un ton faussement plaintif, ce qui lui vaut un coup de coude bien placé de la rouquine dans les côtes.
« Tu sais que je pensais qu'il se passait quelque chose entre vous, au début ? »
Hermione lui jette un regard éberlué, avant d'éclater de rire.
« Harry et moi ? Il est plus proche d'un frère pour moi que n'importe qui d'autre sur cette terre. Et puis, ce n'est pas vraiment mon genre. »
« Oui, j'ai cru comprendre que tu avais un faible pour les professeurs de défense contre les forces du mal totalement incompétents », réplique Ginny d'un ton léger.
Les oreilles d'Hermione deviennent écarlates.
« Je n'arrive pas à croire que Ron t'ait raconté ça », gémit-elle. « J'avais douze ans, par Merlin. »
« Cormac lui ressemble un peu, tu ne trouves pas ? », continue la rouquine, un sourire goguenard au coin des lèvres. « Grand, blond et parfaitement incapable de réaliser que le monde ne tourne pas autour de lui… C'est pour ça que tu l'as invité chez Slughorn au nouvel an ? Il te rappelait ton amour de jeunesse ? »
« Lockhart n'est pas mon amour de jeunesse », proteste Hermione un peu trop vigoureusement. « Quant à McLaggen, il est à peu près aussi agréable qu'un Veracrasse géant ! »
« Coup dur pour les Veracrasses », ricane Ginny tandis qu'elles passent devant Scribenpenne. « N'y-a-t-il donc personne qui trouve grâce auprès de ton cœur de pierre ? »
Hermione mordille sa lèvre inférieure, incertaine de ce qu'elle doit répondre. Dans quelles circonstances est-il acceptable d'avouer à la sœur du garçon pour lequel elle a un faible, le faible en question ?
Certainement pas entre deux Bièraubeurre et encore moins lorsque ledit garçon vient d'entamer une relation avec sa camarade de chambre, déduit-elle sagement en jetant un regard en biais à Ginny qui l'observe avec curiosité.
D'autant plus qu'au fil des jours, son intérêt pour Ron semble considérablement s'amenuiser. Son estomac ne se crispe plus lorsqu'il s'assied à côté d'elle dans la Grande Salle, son pouls ne bat plus que timidement lorsqu'il lui offre un compliment et le pincement au coeur qu'elle s'attendait à ressentir en le voyant embrasser Lavande n'est finalement pas aussi désagréable qu'elle l'avait anticipé.
Parfois, lorsqu'elle est d'humeur stupide, elle se demande si cela a un rapport avec…
La porte d'un petit café sur leur gauche s'ouvre subitement juste devant elles, et les deux amies pilent au milieu de la rue pour laisser passer la personne qui s'apprête à en sortir.
Hermione n'est pas une sorcière qui se considère facilement impressionnable. Le fait de recevoir une lettre d'un pensionnat anglais informant une petite fille tout ce qu'il y a de plus normal qu'elle est en réalité une sorcière permet de relativiser toutes sortes de choses dans la vie.
Toutefois, même si elle avait vécu un million d'années, Hermione est persuadée qu'absolument rien n'aurait pu la préparer à voir Tom Jedusor franchir le pas du salon de thé de Madame Pieddodu, un long manteau noir sur les épaules et l'air passablement las.
Un sourire poli se dessine sur ses lèvres lorsqu'il aperçoit les deux Gryffondor plantées devant lui, qui l'observent, les yeux écarquillés.
« Hermione, Ginevra », salue-t-il poliment.
Un nuage de fumée s'échappe de ses lèvres en même temps que leurs prénoms et se dissout dans le froid hivernal.
« Tom », répond presque automatiquement la rouquine en le reluquant sans retenue.
Dans un coin de sa tête, Hermione se souvient brièvement de l'embarrassant béguin que Ginny a développé pour Tom au cours de leur deuxième année et du fameux épisode resté dans toutes les mémoires comme Le-Grand-Fiasco-du-Poème-de-Saint-Valentin ; un évènement qu'elle se délecte de rappeler au bon souvenir d'un Tom livide à chaque occasion qui se présente.
Toutefois, elle est aujourd'hui bien trop estomaquée par l'endroit dont il vient de sortir pour songer à lui déclamer le poème composé par Ginny cinq ans plus tôt, qu'elle a fini par connaître par cœur à force de le lui réciter.
« Qu'est-ce que tu fais ici ? », demande-t-elle, abasourdie, ses yeux alternant entre sa haute silhouette et le nom de l'établissement affiché sur la devanture.
Tom jette un bref regard par-dessus son épaule et elle l'imite furtivement. Derrière lui, dans l'entrée du petit salon de thé, une jeune fille aux longs cheveux blonds enfile sa cape en discutant gaiement avec la propriétaire des lieux.
Pour une raison inconnue, Hermione sent sa bouche s'assécher subitement.
« Pénélope Deauclaire, hein ? », murmure-t-elle, l'euphorie de l'ivresse désormais bien loin derrière elle.
Pénélope est la préfète de Serdaigle. L'une des plus belles filles de Poudlard d'après Ron et aussi l'une des plus intelligentes, si l'on en croit le classement que Tom et elle mettent assidûment à jour tous les mois.
Pénélope a de grands yeux bleus, de longs cheveux dorés et lisses et une peau de porcelaine. Elle est grande, athlétique et populaire et absolument tout ce qu'Hermione n'est pas.
« Il semblerait », répond-il simplement en posant à nouveau les yeux sur elle.
« C'est une jolie fille », commente-t-elle bêtement.
« Je suppose. »
Un silence gênant s'installe entre eux, personne ne sachant réellement que dire de plus.
« Elle souhaite que je l'accompagne à la soirée de Saint Valentin du professeur de Slughorn », se dévoue finalement Tom en enfonçant ses mains dans ses poches.
Son ton est impassible, presque conversationnel et Hermione sent son cœur gercer dans sa poitrine.
« Tant mieux pour toi », réplique-t-elle d'une voix aussi neutre qu'elle en est capable.
Elle n'a pas la moindre idée de pourquoi il lui raconte ça.
Ce n'est pas comme s'ils étaient amis et certainement pas comme s'il lui devait quoi que ce soit, surtout à ce niveau là.
Ce n'est pas non plus comme si cette simple idée venait d'ouvrir quelque chose en deux dans son abdomen, se répète-t-elle silencieusement.
« C'est un vendredi », poursuit Tom, la mine parfaitement impassible.
Hermione cille.
Elle sait pertinemment quand a lieu la soirée de Slughorn puisqu'elle a également reçu une invitation.
En revanche, la raison pour laquelle Tom se sent obligé de le préciser la dépasse complètement.
« En effet… », articule-t-elle péniblement.
« Nous avons une ronde prévue », explique-t-il d'une voix calme, sans la quitter des yeux.
L'information prend son temps avant de gagner son cerveau et lorsque, enfin, Hermione finit par comprendre là où il veut en venir, elle hausse les sourcils, déconcertée.
Tom est en train de lui demander l'autorisation d'emmener une fille chez Slughorn et elle ne sait soudainement pas si le ridicule de la situation lui donne envie de rire ou pleurer.
« Une ronde… bien sûr… », balbutie-t-elle. « Tu… tu devrais y aller. Je peux la faire toute seule, ce n'est pas un problème. »
Elle se mord anxieusement la lèvre inférieure, espérant que son camarade ne remarque pas l'effarante absence de conviction dans sa voix.
Toutefois, face à elle, Tom hausse les épaules d'un air parfaitement désintéressé, comme si sa réponse n'avait pas la moindre importance.
« Je lui ai indiqué que j'avais déjà d'autres engagements. »
Une bourrasque de vent vient faire flotter ses longs cheveux broussailleux autour de son visage et Hermione ouvre la bouche.
Puis la ferme.
Si elle était légèrement décontenancée quelques secondes plus tôt, elle est désormais complètement perdue.
Si Tom a déjà prévu quelque chose pour la Saint-Valentin, à quoi riment donc toutes ces histoires de Slughorn et de rondes et de foutue Pénélope Deau…
« Sauf si, bien sûr, tu as d'autres plans ce soir-là ? », finit-il tranquillement en levant un sourcil interrogateur.
Oh.
Oh.
« Oh », répond-elle intelligemment.
Elle est presque certaine de voir le coin des lèvres de Tom trembler, comme s'il se retenait de sourire.
Ses boucles noires sont impeccables malgré le vent d'hiver et Hermione voudrait y passer ses doigts glacés pour les décoiffer. Sérieusement, pourquoi s'entête-t-il à réfuter le fait qu'il utilise un sortilège pour les maintenir en place, cela est en train de devenir parfaitement ridicu…
Un coup de coude de Ginny la ramène sur terre et elle secoue la tête de gauche à droite.
« Oui ! Enfin je veux dire non… Non, je… je n'ai rien prévu d'autre », bégaye-t-elle pathétiquement.
« Excellent », murmure Tom d'une voix douce.
L'espace d'un instant, ses yeux sombres semblent se réchauffer légèrement et Hermione sent une agréable vague de chaleur inonder son estomac tandis qu'elle lui adresse un sourire timide.
« Tom, qu'est-ce que…? », interpelle soudain une voix féminine derrière lui.
L'expression enjouée de Pénélope s'évanouit lorsqu'elle se poste à ses côtés et que son regard tombe sur Hermione et Ginny.
« Oh, je n'avais pas vu que vous étiez là », marmonne-t-elle, visiblement agacée de les trouver ici.
« Pénélope », salue Hermione courtoisement, tandis que Ginny se contente de lui adresser un signe de tête. « Nous étions en train de… »
« Discuter du planning des rondes », coupe Tom avec aisance. « Hermione ne voit aucun problème à ce que tu échanges le mercredi avec Goldstein. N'est-ce pas Hermione ? »
Il se tourne vers elle, lui lançant un regard appuyé et, à nouveau, quelque chose palpite dans son ventre.
« Oui, oui, bien sûr, aucun problème, mercredi », répète-t-elle en hochant la tête vigoureusement dans une tentative absolument tragique de paraître désinvolte. « J'enverrai un hibou à Anthony. »
Les yeux bleu ciel de Pénélope la traversent de part en part, glaciaux. Puis, sans un mot de plus à son attention, elle lève la tête vers Tom, enroulant son bras autour du sien dans un geste possessif.
« J'aimerais rentrer au château », chuchote-t-elle. « Tu me raccompagnes ? »
Hermione est pratiquement certaine de voir le Serpentard se raidir légèrement lorsque les doigts parfaitement manucurés de Pénélope se referment autour de son avant-bras.
« Bien sûr », répond-il toutefois en lui adressant un sourire aimable.
Puis, il se tourne à nouveau en direction des deux Gryffondor.
« Hermione, Ginevra, ce fût un plaisir », les salue-t-il poliment.
Son regard sombre accroche le sien une fois de plus et Hermione se mordille l'intérieur de la joue, légèrement déstabilisée, avant de se rappeler qu'il s'agit de Tom Jedusor et qu'elle n'a aucune - absolument aucune - raison d'être troublée en sa présence.
« À plus tard », marmonne-t-elle dans sa barbe, tandis que Ginny lance à Tom un sourire éclatant.
Penélope leur adresse un signe de tête crispé et la seconde d'après, le couple s'éloigne en direction du château d'un pas parfaitement symétrique. Pendant quelques instants, les deux amies les regardent s'en aller en silence, puis, la rouquine se tourne vers Hermione, les yeux écarquillés.
« Qu'est-ce que c'était que ça ? », murmure-t-elle, les lèvres entrouvertes dans une expression hébétée.
« Je ne vois pas de quoi tu parles », réplique Hermione, en évitant toutefois son regard.
« Tu ne vois pas de quoi je… ? Hermione, le type te bouffait des yeux ! J'avais presque de la peine pour cette pauvre Pénélope ! »
« Je n'ai rien remarqué », marmonne-t-elle, les joues en feu.
Ginny ricane légèrement en la tirant par le bras.
« Oh Merlin, si tu pouvais te voir sourire bêtement, c'en est presque embarrassant. »
« Terriblement audacieux de la part d'une fille qui a un jour comparé ses yeux à un Niffleur frais du matin. »
« Oh, la ferme ! »
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Hermione recule de plusieurs pas, mettant le plus de distance entre la fenêtre et elle, les yeux toujours rivés sur la neige immaculée qui s'accumule sur le trottoir d'en face.
Il y a bien longtemps qu'elle ne fait plus confiance à son propre esprit et pourtant, elle est persuadée de l'avoir vu aussi nettement qu'elle voit la chouette sur le rebord de la fenêtre et le mot Sang-de-Bourbe sur la lettre qui se froisse entre ses doigts.
Elle sait pourtant ce qu'il s'est passé, la dernière fois qu'elle a cessé de faire la différence entre le rêve et la réalité.
D'un coup de baguette, elle ferme la fenêtre. Avec un hululement de protestation, le hibou s'envole dans la nuit, et Hermione se laisse tomber sur son lit, les jambes flageolantes.
Elle a envie de hurler dans ses oreillers.
Elle a envie de s'endormir et de ne plus jamais se réveiller.
D'une main moite, elle tire le tiroir supérieur de sa table de chevet et en extrait une petite fiole verte qui luit dans l'obscurité. Sans réfléchir, elle retire le bouchon de liège et l'avale d'un trait, avant de s'allonger sur son matelas douillet.
Cela fait des années qu'elle n'a pas utilisé de potion de sommeil et les effets sont presque immédiats.
Ses muscles se détendent peu à peu et ses paupières deviennent lourdes. Les volets ne sont pas fermés et la dernière chose qu'elle voit avant de fermer les yeux est la lueur du clair de lune qui projette des ombres bleutées sur le parquet de sa chambre.
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(Trois mille neuf cent quarante-six jours plus tôt)
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Assise dans la Grande Salle, Hermione triture ses pancakes du bout de sa fourchette, incapable d'avaler quoi que ce soit.
La semaine touche à sa fin et pourtant, son humeur est aussi maussade que le temps au-dehors.
« Tout va bien, Hermione ? », demande gentiment Ron en observant la nourriture intacte dans son assiette.
« Très bien », réplique-t-elle sèchement, sans toutefois le regarder.
« Comment était le dîner chez Slughorn hier ? », tente Harry, les sourcils froncés derrière ses lunettes rondes.
« Fantastique. »
« Ginny m'a dit que tu étais déjà partie quand elle est arrivée… est-ce qu'il s'est passé quelque chose ? », insiste le brun.
Malgré elle, Hermione relève les yeux et son regard dérive en direction de la table des Serpentard où Tom, tiré à quatre épingles dans une chemise blanche et un pantalon gris foncé, discute à voix basse avec Blaise Zabini, le visage fermé.
Même durant le week-end, il porte sa cravate verte, pièce maîtresse de son uniforme de Parfait Préfet.
Hermione voudrait qu'il s'étrangle avec.
« Est-ce qu'il s'est passé quelque chose avec Tom ? », demande doucement Harry en suivant son regard. « Je pensais que… »
« Nous ne sommes pas amis ! », aboie Hermione en braquant les yeux sur lui. « Combien de fois faudra-t-il que je te le répète ? »
Harry l'observe, la bouche entrouverte, visiblement décontenancé par sa réaction.
Toutefois, Hermione n'y prête pas attention.
Du coin de l'œil, elle voit Tom se lever et abandonner sa tasse de thé encore à moitié pleine sur la table, prêt à se diriger vers la sortie. Cependant, elle sent son cœur manquer un battement lorsqu'au lieu de remonter la grande allée qui mène au Hall, il prend le chemin inverse, en direction de la table des Gryffondor.
Hermione se lève d'un bond, manquant de renverser son assiette à peine entamée sur le sol.
« Hermione… », commence Harry, visiblement inquiet.
« Je n'ai plus faim », coupe-t-elle, avant de faire volte-face et de s'enfuir en direction de la sortie.
Elle remonte d'un pas rapide la Grande Salle, sans jeter le moindre coup d'œil derrière son épaule.
Elle n'en a pas besoin.
Le sang bat dans ses tempes et elle peut pratiquement le sentir derrière elle, la traquer comme une proie au milieu de la foule.
Lorsqu'elle arrive dans le Hall, elle aperçoit au loin Abraxas Malefoy et sa bande surgir des cachots et s'avancer en sa direction pour aller prendre leur petit déjeuner. Déglutissant difficilement, elle jette un coup d'oeil furtif en direction du cloître.
D'énormes nuages noir s'amoncèlent dans le ciel, donnant l'impression qu'un crépuscule humide est tombé sur le parc alors qu'il est à peine neuf heures du matin.
Derrière elle, elle entend les pas de Tom se rapprocher et après une seconde d'hésitation, elle sort du château.
À peine a-t-elle mis les pieds dehors qu'un bruyant coup de tonnerre se fait entendre et des trombes d'eau glacée commencent à se déverser sur sa tête, détrempant son mince pull rose et sa jupe plissée.
Elle ne s'arrête pas pour autant, accélérant au contraire le pas.
« Hermione ! », appelle Tom derrière elle, alors qu'elle rejoint le chemin de terre qui mène au lac noir.
Ses poings se crispent à l'entente de son prénom, ses ongles gravant des croissants douloureux dans la chair de ses paumes.
« Hermione ! », hèle-t-il à nouveau d'une voix irritée, et elle fait volte-face, furieuse.
« Je n'ai pas envie de te parler ! », crie-t-elle à pleins poumons.
Tom s'arrête net.
Elle peut à peine distinguer son expression à travers le rideau de pluie gris qui les sépare.
« C'est compréhensible », dit-il finalement, juste assez fort pour couvrir le bruit de l'averse et pour une raison que son cerveau ne comprend pas, sa voix mesurée la rend encore plus en colère qu'elle ne l'est déjà.
« Tu es resté assis là, sans rien dire, pendant que tes amis me traitaient de… de… »
Le mot ne franchit pas la barrière de ses lèvres, répandant à la place un goût de cendres sur sa langue.
Au travers des gouttes, elle voit distinctement un muscle tressauter dans la mâchoire de Tom, tandis qu'il fait un pas prudent en sa direction.
« J'ai parlé à Abraxas. Ça ne se reproduira plus », assure-t-il gravement.
Hermione laisse échapper un petit rire sans joie.
« Je me contrefiche de ce qu'Abraxas Malefoy pense de moi. Ce genre d'idées rétrogrades sur la pureté du sang ne m'étonne pas de lui mais de ta part… »
Elle détourne les yeux.
« Je ne sais même pas pourquoi je m'attendais à mieux », souffle-t-elle, davantage pour elle-même que pour lui.
Ses yeux la picotent dangereusement et elle cille plusieurs fois pour se retenir de pleurer de rage face à l'absurdité de sa propre naïveté.
Tom est un menteur.
Hermione le sait, l'a toujours su.
Au cours de ces six dernières années, elle l'a vu mentir plus de fois qu'elle ne peut les compter.
Tom ment aux professeurs en les regardant droit dans les yeux et à leurs camarades d'une voix calme et assurée. Il lui ment à elle, probablement bien plus fréquemment qu'elle n'est capable de le déterminer. Il ment comme il respire, avec élégance et facilité, si bien que parfois, elle en oublie la réalité, même lorsque celle-ci s'étend, laide et limpide, devant ses yeux.
Tom Jedusor est le préfet en chef de Serpentard. Il est ami avec Abraxas Malefoy et Pansy Parkinson et le chef d'une petite bande de Sang-Purs qui n'ont jamais caché leur profonde aversion pour les enfants de moldus et, même si elle ne l'a jamais entendu prendre position à ce sujet, elle sait pertinemment qu'il n'y a aucune raison pour laquelle il serait différent des autres élèves de sa maison.
Le problème avec Tom, comme avec tous les bons menteurs, c'est que ses mensonges ressemblent à des vérités.
Les gens comme nous, a-t-il dit un soir d'hiver, en haut de la tour d'astronomie, comme si, ensemble, ils étaient plus ce que les autres voyaient d'eux.
Nous, a-t-il simplement dit, comme s'ils étaient davantage que la somme d'elle et de lui, qu'ils formaient un tout, indivisible et inaltérable et oh, comme elle se déteste d'y avoir cru.
Presque autant qu'elle le déteste lui.
Au fond, elle ne sait pas vraiment ce qu'elle croyait. Que parce qu'il sillonne le château à ses côtés tous les vendredis par obligation, qu'il critique ses devoirs sans se soucier de ses protestations et qu'il daigne parfois lui adresser la parole en public, ils sont amis ; elle qui s'évertue pourtant à répéter le contraire à tous ceux qui en sous-entendent autrement ?
Tom est un menteur et au fond, peut-être ne vaut-elle pas mieux que lui.
« J'ai quelque chose pour toi », dit-il soudainement, interrompant son train de pensées.
À nouveau, il fait quelques pas vers elle et, de derrière son dos, sort un petit bouquet de fleurs sèches aux pétales noirs, comme si elles avaient été brûlées par le souffle d'un dragon.
Hermione fronce les sourcils.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? », demande-t-elle, glaciale, en relevant les yeux vers lui.
« Je réalise que mon comportement était… incompatible avec ce que tu attendais de moi », souffle-t-il, le visage parfaitement neutre.
Elle le regarde fixement, déconcertée.
« Donc tu m'offres des fleurs fanées pour t'excuser ? », articule-t-elle lentement.
« Regarde mieux », répond-il froidement - exige, en réalité, d'un ton tranchant.
Non sans lui adresser un regard noir, elle lui arrache le petit bouquet des mains et observe les pétales à travers les gouttes.
« Ce sont des hellébores… »
Tom hoche la tête.
« Elles sont toxiques », ajoute-t-elle d'une voix terne en relevant les yeux vers lui.
Si le romantisme était un cours, il aurait probablement écopé d'un Troll.
« Et ? », insiste-t-il.
Elle fronce les sourcils, tentant tant bien que mal de se remémorer leur cours de botanique de quatrième année.
« Elles fleurissent au clair de lune. »
Face à elle, Tom semble satisfait.
« Leurs pétales émettent une faible lueur la nuit qui reflète la lumière de la lune », explique-t-il. « Je pensais que tu les aimerais puisque tu as peur du noir. »
Un éclair déchire le ciel, rapidement suivi par un coup de tonnerre sonore et l'averse redouble d'intensité.
Mais, Hermione ne prête plus attention aux gros nuages noirs qui flottent au-dessus de leurs têtes.
Quelque chose de glacé qui n'a rien à voir avec la pluie envahit sa cage thoracique.
« Comment est-ce que tu le sais ? », murmure-t-elle.
Elle ne l'a jamais dit à personne ; ne se l'est même pas admis à elle-même.
Tom hausse les épaules.
« Tous ceux qui ont été pétrifiés en cinquième année le sont. »
Hermione ouvre la bouche, puis la referme.
Dans sa poitrine, son cœur palpite comme un oiseau en cage.
Les mots de Tom coulent entre ses côtes, souillant quelque chose au fond d'elle qu'elle pensait disparu depuis longtemps.
Elle n'en parle jamais.
A personne.
Jamais.
Ses doigts se serrent imperceptiblement sur la tige des fleurs.
La pluie tombe à grosses gouttes sur sa tête, alourdissant son épaisse crinière et inondant son visage. Elle sent l'eau s'infiltrer dans sa nuque brûlante et se frayer un chemin glacé le long de sa colonne vertébrale, tandis qu'elle contemple le garçon face à elle, pétrifiée.
Devant ses yeux, les chaussures de Tom sont couvertes de boue et sa chemise blanche commence à coller contre son torse, faisant apparaître dans une transparence presque obscène le tracé rigide de ses muscles sous le tissu trempé. Des larmes de pluie s'écrasent sur son front, ses lèvres et ses joues et glissent le long de sa gorge pâle jusque dans son col, dessinant un chemin humide sur sa peau laiteuse.
Dans d'autres circonstances, Hermione aurait été absolument extatique de le voir aussi débraillé.
Pourtant, aujourd'hui, rien de tout cela n'est suffisant pour éteindre la colère qui brûle dans ses veines ou l'amertume de la trahison qui infecte sa langue.
Rien de tout cela n'est assez parce que Tom est un menteur et qu'elle est une menteuse et que parfois la vérité est plus que tous ces mots qu'elle ne dit jamais et parce que…
« Tes cheveux », lâche-t-elle dans un murmure rauque.
Tom fronce légèrement les sourcils.
« Pardon ? »
Elle déglutit difficilement, ses phalanges toujours crispées autour du petit bouquet.
« Ils ne sont pas mouillés. »
Il la regarde pendant quelques secondes, comme s'il s'apprêtait à dire quelque chose. Puis, lentement, il sort sa baguette de sa poche et la pointe vers sa tête.
« Finite », chuchote-t-il, et Hermione…
Hermione cesse de respirer.
Tom est un menteur.
Elle le sait, l'a toujours su.
Et pourtant, c'est la première fois qu'elle voit un de ses mensonges se briser devant ses yeux.
Ses impostures se dissolvent sous l'eau de pluie, ne laissant devant elle qu'un garçon aux yeux trop noirs et aux cheveux trempés et elle ne sait plus quoi dire devant cette version de lui, trop réelle, trop brute, presque à vif, une fois démunie de ses artifices.
Elle ne sait plus quoi dire parce qu'enfin, après toutes ces années il ressemble à ce qu'il a toujours été.
Il ressemble à un menteur et, jamais, de toute sa vie, elle ne l'a trouvé plus beau qu'à cet instant précis.
Sans réfléchir, elle fait un pas vers lui.
Tom ne recule pas, se contentant de baisser la tête pour soutenir son regard.
Ils sont si proches qu'elle peut sentir sa poitrine se lever et s'abaisser sous sa chemise mouillée, à quelques centimètres seulement de la sienne.
Ses mèches de jais gouttent désormais sur son front, formant des boucles aléatoires contre sa peau pâle et Hermione observe le spectacle en silence, incapable de le quitter des yeux.
« Je suis encore en colère contre toi », murmure-t-elle finalement.
« Je sais », dit-il à voix basse, si basse qu'elle n'est pas certaine de l'avoir entendue.
Silencieusement, elle regarde les gouttes d'eau qui s'accrochent à ses cils sombres.
Elle voudrait les essuyer du bout des doigts.
Elle voudrait les avaler pour qu'elles comblent les interstices qu'il a créés en elle et lavent ses pêchés.
Les secondes semblent s'étirer inlassablement, volant au temps ses contours ineffables tandis qu'elle se laisse sombrer dans les ténèbres de ses yeux.
Un nouveau coup de tonnerre rompt le silence, la faisant cette fois sursauter.
Tom cille deux fois, comme s'il venait de sortir d'une étrange transe, avant de se racler légèrement la gorge.
« Rentrons maintenant, avant que tu n'attrapes la Frigolite », dit-il finalement.
Sur son visage, son masque impassible glisse à nouveau en place, les vestiges de ce qui aurait pu un jour ressembler à une émotion, emportés au loin par le déluge.
Hermione acquiesce, croisant ses bras contre sa poitrine pour se réchauffer.
Lorsqu'il pose sa main en bas de son dos, juste à la naissance de la cambrure de ses reins et la pousse gentiment en direction du château, elle choisit de mettre le frisson qui parcourt sa colonne vertébrale sur le compte de la pluie qui les enveloppe de son étreinte glacée.
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Hermione se réveille en sursaut.
La sensation d'une main au creux de son dos persiste quelques secondes avant de s'envoler dans l'atmosphère matinale. Un rayon de soleil froid illumine la chambre à coucher de sa lumière pâle et par réflexe, Hermione tourne les yeux vers le vieux réveil moldu qui trône sur sa table de chevet.
Dix heures vingt-deux.
Avec un juron, elle repousse brutalement les couvertures et se rue vers la salle de bain.
Lorsqu'elle arrive au ministère, une demie-heure plus tard, il est près de onze heures et elle a plus de deux heures de retard.
Une foule se presse déjà à l'entrée de l'atrium, apparaissant de toutes parts dans des gerbes de flammes vertes, tandis qu'une voix mécanique crachote dans les mégaphones accrochés de part et d'autre au-dessus de leurs têtes.
« Les Sang-Purs et Sang-Mêlés, sur la gauche, les autres, sur la droite. »
Pressant le pas, Hermione se glisse dans la file de droite, brandissant son badge du ministère et s'excusant auprès des visiteurs qui la regardent d'un œil agacé.
Lorsqu'elle parvient enfin au portique de sécurité, un petit homme replet au crâne dégarni qui exsude une forte odeur d'après-rasage lui lance un regard las.
« Nom ? », lui demande-t-il d'une voix monotone.
Hermione lève les yeux au ciel, passablement agacée.
« Ralphus… vous me connaissez, je passe devant vous tous les matins et je suis terriblement en reta… »
« Nom, Miss Granger », coupe l'employé du ministère avec un air sévère.
Hermione pince les lèvres.
« Hermione J. Granger »
« Employé ou visiteur ? »
« Employé. »
L'homme coche une case sur son formulaire.
« Poste ? »
« Vice directrice du département de contrôle et de régulation des créatures magiques », grommelle Hermione. « Peut-on accélérer le… »
« Statut ? »
Hermione reste muette.
« Statut ? », répète l'homme, imperturbable.
« Née moldue », grince-t-elle entre ses dents.
« Signez ici. »
Résignée face à cette mascarade quotidienne, elle attrape la plume que lui tend l'homme et gribouille son nom sur le morceau de parchemin qu'il lui tend, avant de la laisser passer.
Le point de contrôle a été mis en place six semaines auparavant, dans les heures qui ont suivi la démission du ministre Leach. Le directeur de la justice magique et président du Magenmagot, un vieil homme sénile du nom de Crosby Grant, à la botte de Malefoy, l'a justifié comme une question de sécurité, pour empêcher les moldus d'accéder par mégarde au ministère.
Hermione, elle, sait exactement de quoi il s'agit.
Elle sait que c'est une méthode de recensement des cracmols et nés moldus, qui sert bien d'autres motifs que ceux de la sécurité. Peut-être devrait-elle s'estimer heureuse que cela se soit arrêté là. Elle a un jour entendu Rookwood proposer qu'on leur tatoue le bras.
Grimpant dans les ascenseurs bondés, Hermione s'applique à chasser cette pensée de son esprit.
Son sommeil trop long aura au moins eu l'avantage de la reposer complètement et sur la plage de sa conscience, les vagues se sont calmées, tandis qu'un soleil timide pointe à l'horizon. Les grands cercueils sombres, eux, ont cessé de s'agiter et elle trouve immensément plus facile de parcourir les couloirs sombres du ministère sans l'angoisse terrible qui l'entrave depuis qu'elle est rentrée chez elle la veille au soir.
Toutefois, lorsqu'elle arrive au troisième étage, elle s'arrête net.
La porte de son bureau est entrouverte.
Son assistante a pris une journée pour rejoindre son Irlande natale avant les fêtes de Noël et Harry et Ron savent que l'accès à son bureau leur est formellement interdit lorsqu'elle n'y est pas.
Alors qui a donc réussi à annihiler les sortilèges qui barricadent l'entrée de la pièce ?
Baguette brandie, Hermione, s'approche à pas de loups de l'ouverture, avant de pousser subitement la porte, prête à ensorceler l'intrus qui a infiltré son bureau.
Cependant, lorsque ses yeux se posent sur celui-ci, ils s'écarquillent de surprise.
« Qu'est ce que tu fiches ici ? », siffle-t-elle.
« Ah Granger, ce n'est pas trop tôt ! »
Devant elle, Abraxas Malefoy, vêtu d'une robe de velours indigo, est avachi sur son fauteuil, ses pieds négligemment posés sur un vieux projet de loi pour l'abolition de l'esclavage des elfes de maison.
« Bien dormi ? Tes cheveux sont atroces ! », commente le sorcier blond d'un air enjoué.
« Comment es-tu entré ici ? », siffle-t-elle, glaciale.
« Je suis membre du Magenmagot, Granger. J'ai accès à tous les départements de cet étage. Et moi qui pensait que tu avais appris par coeur tout le règlement intérieur du mini... »
« Je ne suis pas d'humeur Malefoy, sors de mon bureau », grogne-t-elle, sans daigner abaisser sa baguette.
« Je ne savais pas que le département de contrôle et de régulation des créatures magiques était si… petit », continue-t-il, comme s'il ne l'avait pas entendue, son regard gris coulant d'un air méprisant sur la pièce exiguë.
« Après les coupes budgétaires que tu as voté, à quoi t'attendais-tu ? Buckingham Palace ? », vocifère-t-elle entre ses dents. « Dégage d'ici avant que je ne te fasse sortir moi-même. »
« Relax, Granger. Je suis venu t'apporter quelque chose », réplique Malefoy de sa voix traînante, avant de se lever de sa chaise et d'épousseter sa robe, comme s'il trouvait absolument répugnant d'avoir touché quelque chose sur lequel elle a un jour posé les mains.
Puis, il sort de l'intérieur de sa cape une petite enveloppe blanche, affreusement similaire à celle qu'elle a reçue la veille et la lui tend.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? », demande-t-elle, méfiante.
« Ouvre là », intime-t-il en haussant les épaules.
Sans un mot, elle lui arrache la lettre des mains et la décachette rapidement.
« C'est une convocation », ne peut se retenir de jubiler Malefoy avant même qu'elle n'ait le temps de dérouler le parchemin qui se trouve à l'intérieur.
Les sourcils froncés, elle déplie la lettre et commence sa lecture.
Chère Miss Granger,
Vous êtes par les présentes convoquée devant la Haute Commission du Magenmagot le douze mai prochain pour répondre aux accusations de…
« … diffamation, menaces et tentative d'intimidation à l'encontre d'un membre du Magenmagot portées contre vous », finit-elle à voix haute, abasourdie.
Lorsqu'elle relève les yeux vers lui, Malefoy la regarde avec délice et une affreuse sensation de doute lui retourne les tripes.
« C'est une plaisanterie ? », demande-t-elle, médusée.
« Tu me penses plus drôle que je ne le suis, Granger. »
Sonnée, elle baisse à nouveau les yeux sur la missive écrite à l'encre verte. Elle sait que le Magenmagot n'attend que ça. Elle, Hermione Granger, la dernière Sang-de-Bourbe à souiller les rangs du ministère. Cette audience est l'occasion rêvée pour enfin se débarrasser d'elle.
« Tu… ça va ruiner ma carrière », murmure-t-elle, dévastée, en relevant les yeux vers son collègue.
Malefoy fait claquer sa langue contre son palais.
« Mmh, probablement. Mais je suppose que tu aurais dû y penser avant de m'accuser de quoi que ce soit. Bonne journée, Grangy ! », claironne-t-il, avant de la contourner pour sortir de son bureau.
Sans réfléchir, Hermione pose une main sur la porte pour l'empêcher de sortir.
« Malefoy, il faut que tu retires ta plainte, je… », commence-t-elle du ton le plus aimable dont elle est capable.
Celui-ci lui lance un regard perçant et elle déglutit difficilement.
Prendre ou supplier, murmure une voix grave dans sa tête et un goût ignoble entache sa langue tandis qu'elle baisse les yeux, face au regard acier de son collègue.
« … s'il-te-plait », abdique-t-elle dans un murmure.
Face à elle, Malefoy hausse imperceptiblement les sourcils. Toutefois, lorsqu'elle relève à nouveau le regard vers lui, toute expression surprise a déserté son visage et il la contemple désormais d'un air impassible.
« Tu vois, Granger, même si je le voulais, je ne le ferais pas », répond-il sérieusement.
Il n'y a pas la moindre animosité dans sa voix. Pas la moindre moquerie non plus. Et une sonnette d'alarme résonne dans la tête d'Hermione.
« Pourquoi ? », souffle-t-elle.
Au fond d'elle, elle connaît déjà la réponse.
Elle veut juste l'entendre le dire.
« Parce qu'il y a dix ans, je t'ai fait une promesse, et je compte bien la tenir », murmure-t-il en se penchant vers elle.
Son visage n'est qu'à quelques centimètres du sien et la rancœur qu'elle lit dans ses yeux manque de la faire suffoquer.
« Et ne crois pas une seule seconde que parce qu'il est revenu, les choses ont changé. »
Elle déglutit difficilement, incapable de bouger d'un pouce.
« Ça n'a rien à voir avec lui, Malefoy. Cette histoire… c'est entre toi et moi », chuchote-t-elle à son tour.
« Oh mais au contraire, ça a tout à voir avec lui. »
Hermione ferme les yeux quelques secondes, laissant sa main retomber le long de son corps.
« Qu'est-ce qu'il fait là, Abraxas ? Pourquoi est-ce qu'il est revenu ? »
Les mots brûlent sa langue et elle sait désormais qu'il n'y a plus de retour en arrière possible, elle qui s'était pourtant promis qu'elle n'aborderait pas le sujet avec lui.
Plus jamais, avec lui.
« Ah, Granger, ne trouves-tu pas ça terriblement excitant ? Toi, lui et moi, à nouveau réunis, comme au bon vieux temps ? », susurre Malefoy, ses yeux gris luisant d'un éclat malfaisant.
Hermione ne répond rien. Sa salive est devenue du papier de verre dans sa bouche, raclant contre son palais et griffant sa langue jusqu'au sang.
Malefoy se redresse, posant sa main sur la poignée de la porte qu'il ouvre en grand, sa large carrure se découpant dans la lumière du couloir.
« La seule différence est que, cette fois, tu ne peux plus aller pleurnicher dans ses bras en te plaignant de moi, comme à l'époque, n'est-ce pas ? », reprend-il froidement.
Et avant de fermer la porte derrière lui, il balance par-dessus son épaule, un sourire mauvais accroché aux lèvres :
« Et le plus beau dans tout ça, c'est que tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même. »
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A suivre...
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Bon, nous arrivons à la moitié de cette histoire et il était l'heure de vous faire de petites révélations, même si j'espère que vous vous posez encore quelques questions après ce chapitre (si l'une d'entre elles est : "que veut dire Frigolite ?", ma chère Red vous dira que cela signifie polystyrène en belge et l'auteur vous dira qu'il s'agit d'une maladie sorcière complètement sortie de son esprit. À vous de choisir votre camp !)
Je profite également de cette note de fin pour demander un instant de silence ému pour les cheveux ruinés de Tom et pour notre pauvre Abraxas qui a du le voir rentrer dans la salle commune de Serpentard complètement trempé et particulièrement grincheux et se faire hurler dessus quelque chose du genre : regarde ce que je suis réduit à faire pour réparer tes conneries ! (pense-je à écrire un PDV Tom de cette histoire ? Oui. Le ferai-je ? Probablement pas).
Comme d'habitude, je meurs d'envie de lire vos théories, certains d'entre vous sont des génies, d'autres des voyants et d'autres encore me font me demander pourquoi je n'ai pas pensé à ça !
Un livre sur le langage des fleurs (visiblement jamais utilisé par Tom) est à gagner cette semaine, donc n'hésitez pas à tout me dire en review !
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Dans la prochaine partie : Hermione panique pour les examens, Tom voit son génie enfin reconnu et Abraxas, la Gossip Girl de cette histoire, fait des révélations.
