CHAPITRE 16 : Swap !

Une mouche volait. Le petit vibrato incessant de son bourdonnement se révélait dans toute sa splendeur agaçante au milieu de ce silence de plomb. L'insecte allait et venait dans l'immense salle de l'aquarium, il virevoltait complètement insouciant de la tension qui pesait entre les trois protagonistes présents dans la pièce. Au contraire, la mouche semblait prendre cela comme une invitation à se démener et à se faire remarquer par tous les moyens dont elle disposait. Cela allait du simple bourdonnement ambiant, à l'exécution de figures aériennes acrobatiques et périlleuses, jusqu'à effectuer des vols rapprocher des trois silhouettes immobiles. Dans une énième tentative, la bête énervante, fit un looping serré près du plafond, pour redescendre en piquet vers celui qui se tenait assis, seul face au deux autres. Elle contourna l'arrondi de la casquette blanche et noire, dépassa la visière sous laquelle était dissimulé un regard austère, puis tourna plusieurs fois autour de ce visage fermé. Soudain, l'animal trouva un intérêt particulier aux fines lèvres pincées étroitement entre-elles, mais surtout ce petit amas de poils noirs situé juste en-dessous, et fonça droit vers celui-ci.

Son objectif était presque atteint, lorsque la mouche se retrouva subitement immobilisée, prise en sandwich entre deux gros trucs mous et rose. Ses ailes s'agitèrent vigoureusement pour manifester son mécontentement, sous la surveillance deux immenses orbes grises à la couleur de l'orage. Puis quelques secondes plus tard, elle fut à nouveau libre de ses mouvements et s'empressa de s'envoler pour trouver un meilleur coin où se poser. Cependant, elle se heurta à une barrière invisible qui la déboussola brièvement, avant de retenter sa chance à un autre endroit. Là encore, elle se cogna contre une surface rigide et incolore qui émit un son cristallin, et la bestiole s'affola. Toutes ses tentatives furent égales, et l'animal fatigué fini par se poser sur la paroi transparente de ce dôme qui la retenait prisonnière, réduite à simple spectatrice des trois silhouettes géantes.

- Vous êtes sûrs que c'est bien ce que vous voulez ?

Une voix rêche fendit le silence de son ton tranchant. Légèrement penché en avant, les coudes posés sur ses genoux et les mains, jointes par les extrémités des doigts, positionnées devant sa bouche dans une attitude méditative, l'homme à la casquette étudiait attentivement la réaction des deux personnes assises en face de lui.

La jeune femme à la longue chevelure rousse se redressa sur son siège, avec une lueur de détermination dans ses grandes prunelles chocolatées.

- Oui, affirma-t-elle succinctement.

Le regard métallique de Trafalgar Law se voulut incisif, mais la rouquine ne battit pas d'un cil et le soutint sans mal. Il reconnaissait bien là le tempérament impétueux de la navigatrice des Chapeaux de paille. Une femme belle et caractérielle, réputée pour sa fourberie et son talent pour la navigation ainsi que la météorologie. Une femme qui attirait les convoitises de nombreux pirates par-delà les mers, bien souvent pour sa beauté. En revanche, ce que beaucoup ignoraient encore, c'était que le cœur de la jolie rousse était déjà pris. Au grand regret du capitaine du Heart.

Ses iris glacées dévièrent discrètement vers l'arrondi proéminant qui pointait sous la poitrine hautement généreuse de Nami, et qui ne laissait aucun doute sur ce qu'il abritait. D'après une rapide estimation d'un œil professionnel, elle en était environ au septième mois de grossesse, peut-être même un peu plus. La revoir ainsi après leur dernière séparation sur Wano Kuni, avait été un choc pour le chirurgien de la mort, qui nourrissait un faible pour la belle navigatrice depuis sa première rencontre avec elle à Punk Hazard. Lui qui l'avait toujours considéré comme indépendante, à aucun moment il n'avait envisagé qu'elle puisse être impliquée dans une relation de couple. D'autant plus que son comportement avec ses nakamas semblait uniquement amical, quoi qu'un brin autoritaire. Et s'il y avait quelqu'un parmi les Chapeaux de paille, plus à même de conquérir la belle, Law aurait suggéré le cuisinier aux sourcils en vrille, ou alors leur capitaine.

Mais il n'aurait certainement jamais imaginé voir Roronoa Zoro assis aux côtés de la jolie rousse, en cet instant. Comme tout le monde, Trafalgar se tenait informer de ce qu'il se passait dans le monde, au travers des journaux. Même si certaines infos étaient toujours à prendre avec des pincettes, il se rappelait avoir vu la photo du fameux épéiste des Chapeaux de paille, en train d'embrasser la sœur du Shogun de Wano Kuni. L'article avait fait étale de leur soi-disant relation amoureuse, et d'ailleurs, dans ses souvenirs, il revoyait très nettement la jolie femme aux longs cheveux sarcelles, s'intéresser de très près à celui-ci.

Voilà la preuve que, même après avoir vécu quelques jours à bord de leur navire, et combattu à leurs côtés plusieurs fois, il ne les connaissait pas si bien que ça. Cet équipage était beaucoup trop étrange pour lui, et ce que ces deux membres venaient de lui demander, ne faisait que confirmé sa première impression.

Law tourna son attention vers l'épéiste qui, malgré son air décontracté (plutôt « je-m'en-foutiste » selon lui) avec ses bras croisés sur son torse et à moitié affalé sur le divan, paraissait avoir été contraint d'assister à cette séance. Nul doute que l'idée ne venait pas de lui, mais bien de sa compagne, et qu'il n'avait eu d'autre choix que d'abonder dans son sens. Toutefois, par solidarité masculine et aussi un peu par empathie, le capitaine du Heart voulut lui offrir une dernière chance de se rétracter, une dernière échappatoire :

- Zoro-ya ?

- S'il n'y a aucun risque pour le bébé, alors ça me va, déclara celui-ci avec flegme.

Difficile de dire s'il s'agissait d'insouciance, de fierté ou de stupidité, (peut-être un peu des trois) mais Law soupira face à la capitulation du bretteur.

- Etant donné que je n'ai eu connaissance d'aucun cas similaire, je ne peux pas vous garantir à 100 % que c'est sans danger, que ce soit pour le fœtus ou pour vous… Cependant, en tant que personne censée et capitaine d'équipage, je vous le déconseillerais fortement… mais en tant que médecin, je ne vois pas de contre-indications.

Venant de Mugiwara-ya, Trafalgar Law pouvait comprendre ce genre de décision farfelue, et il savait que Zoro-ya n'était pas non plus le couteau le plus affuté du tiroir… mais tout de même ! Ils étaient quand même sur les eaux du Nouveau-Monde ! Certes, ils avaient réussi à vaincre Kaido, mais ça ne signifiait certainement pas qu'ils étaient indemnes de tout autre danger !

- Ne t'en fais pas ! temporisa Nami avec une bonne humeur qui ne dissimulait en rien son impatience. Ce n'est que pour deux jours grands maximum.

- De toute façon, au moindre souci, tu annules tout, ajouta Zoro.

Ses deux pouces collés, vinrent faire pression sur la zone au-dessus son nez et entre ses sourcils, afin de détendre le début de migraine qui s'installait.

- Très bien, concéda Law.

Je ne sais même pas pourquoi je fais ça…. se lamenta mentalement le chirurgien blasé. Sa main droite quitta son front pour se suspendre dans les airs, paume vers le bas :

- Room.

Aussitôt, un petit cercle tourbillonnant apparut sous ses doigts, puis il s'étira pour former une demi-sphère d'aura bleu qui les entoura. Son autre main vint s'emparer de son sabre posé sur le sofa à côté de lui, et Law remarqua avec une once d'amusement que Zoro venait de se redresser sur son siège. Son expression était devenue soudainement sérieuse, presque méfiante, alors qu'il mimait son geste sur ses sabres à sa ceinture. Cela ne perturba pas le médecin qui dégaina Kikoku pour le pointer sans hésiter vers le couple. Une grimace déforma la ligne stricte des lèvres de Roronoa, qui voulut se lever, croyant être menacé, mais Nami posa une main sur sa jambe pour l'en empêcher. A l'inverse de l'épéiste aux cheveux vert, elle connaissait déjà cette technique et ses effets. Law prit cela pour un consentement et effectua deux à-coups du poignet, comme s'il embrochait fictivement les deux amants. Une forme de cœur s'échappa de leur poitrine, sous le regard ahuri de Zoro :

- Shambles !

La main tatouée se retourna, ne gardant que le pouce, l'index et le majeur en l'air, puis les cœurs réintégrèrent leur corps respectif, mais les expressions des deux personnes concernées, changèrent radicalement.

La porte de la salle de l'aquarium s'ouvrit à la volée sur un épéiste en yukata vert qui s'empressa de fouler le gazon du pont principal pour gravir les escaliers à grandes enjambées, situés juste à côté, sous le regard étonné des deux compères assis sur la balustrade. Ussop et Luffy, le virent entrer dans la cuisine, où Sanji devait être en train de ranger la vaisselle, et une seule pensée traversa les esprits : ça allait barder.

- Wow… j'ai jamais vu Zoro courir comme ça pour aller en cuisine, commenta doucement le sniper.

- Nami doit faire une de ses crises de femme enceinte, suggéra Luffy.

Plus la grossesse avançait, plus les crises se multipliaient, si bien que les membres de l'équipage avaient pris l'habitude de ses sautes d'humeurs, aussi imprévisible que le temps du Nouveau Monde. Par chance, le plus souvent, Zoro était le seul dans l'épicentre de ses colères et à subir de plein fouet la tempête Nami. Cela ne signifiait pas pour autant que les autres étaient hors de danger. Dans ses moments-là, mieux valait faire profil bas, au risque d'en subir les conséquences également.

- En tout cas, je n'aimerais pas être à la place de ce pauvre Zoro, soupira Ussop. Est-ce que je t'ai déjà raconté la fois où je me suis retrouvé face à une femme moitié humaine, moitié ours ?

Luffy fit signe que non mais l'intérêt se lisait dans ses grands yeux bruns.

- Elle était gigantesque, avait des griffes acérées comme des lames de rasoir et fourrure rousse sur toute la poitrine ! Elle terrifiait tout un village qui n'osait plus s'aventurer dans les bois alentours. Alors le grand Capitaine Ussop est venu à leur secours pour terrasser la bête ! C'était une guerrière redoutable et je l'ai affronté à main nue. Le combat a duré 10 jours et 10 nuits ! Finalement, j'étais sur le point de la battre…

Le conteur s'arrêta dans son récit pour marquer une pause théâtrale.

- Oh ?! Et qu'est-ce qu'il s'est passé ensuite ?! Demanda Luffy complètement captivé.

L'œil de l'homme au long nez, brilla de malice.

- Elle s'est mise à genoux et m'a demandé d'être son époux. Ce qu'elle recherchait depuis tout ce temps, c'était un homme fort et valeureux. Elle voulait que je lui fasse des enfants, mais le Grand Capitaine Ussop a dû refuser. Il lui a répondu que son cœur était déjà pris et que sa douce attendait son retour pour fonder une famille…

Le cliquetis de la porte se fit à nouveau entendre et coupa Ussop dans son histoire. Cette fois-ci, Nami sortit lentement, en se dandinant, avec les mains callées sous son ventre épanouie, comme pour le soutenir. Le visage de l'homme élastique s'illumina soudainement en la voyant :

- Oh ! Tu crois que la femme-ours et Nami font parties de la même famille ?! Oi ! NAMI ! mmmff…

Une main venait de se plaquer sur la bouche du Chapeau de paille. Le sniper cessa de respirer et ferma les yeux. Des gouttes de sueur froide perlèrent sur son front, et la brise marine lui glaça l'échine. Si Nami avait entendu la remarque de Luffy, ils étaient tous les deux fichus.

- Chhttt ! siffla Ussop à voix basse. Tu veux notre mort ou quoi ?!

Luffy parut réaliser son erreur et pris un air apeuré, mais Ussop ne délogea pas sa main. Ils attendirent, la peur au ventre, en fixant les reflets azur de l'eau devant eux, et prièrent silencieusement pour que leur nakama n'ait rien entendu. Quand aucune sentence ne vint les faucher, ils zieutèrent à la dérobé, par-dessus leur épaule, la rouquine, qui ne semblait pas les avoir remarqués. Le sniper libéra enfin la bouche de son capitaine et tous deux soupirèrent de soulagement. Les deux amis se reconcentrèrent sur leur canne à pêche.

- Je me demande bien ce qu'ils ont pu se dire avec Torao… En tout cas, ça devait être important parce que Nami m'a dit que si j'approchais, elle me priverait personnellement de viande pendant un mois, bouda le Capitaine.

- Ouais… moi elle m'a menacé de m'étrangler avec l'élastique de mon kabuto.

Law émergea derrière elle, avec son éternel air sérieux, mais gardant un œil sur la jeune femme, et les deux jeunes hommes jetèrent un coup d'œil « discret » par-dessus leur épaule. Cette dernière se tourna vers le chirurgien, mais les deux jeunes loupèrent l'échange car un énorme bruit provenant d'au-dessus, dans les cuisines, attira leur attention.

Sentant une nouvelle querelle habituelle sur le point d'exploser, ils retournèrent à la contemplation de l'eau devant eux, dans laquelle plongeaient les deux lignes qu'ils avaient tendu, en quête de victuaille.

Légère. Voilà comme Nami se sentait. Cela semblait faire une éternité qu'elle ne s'était pas sentie aussi légère et ça lui donnait presque envie de sautiller sur place. Elle devait peser plus du double de son poids habituel, mais elle avait l'impression que le monde était à porter de main. Tout lui paraissait sans effort, et elle ressentait une énergie débordante, capable de soulever des montagnes. Plus de poitrine surdimensionnée qui lui tirait le dos et les épaules, plus de ventre qui lui cachait les pieds (elle pouvait enfin voir ses orteils !), plus de chevilles enflées comme deux baudruches… en somme : LA LIBERTE !

Et le top du top, elle allait pouvoir engloutir ce qu'elle voulait, quand elle le voulait et autant de fois qu'elle le souhaitait !

Emportée par la hâte, Nami gravit les marches de deux en deux pour se précipiter en cuisine. Ses grosses bottes noires résonnèrent lourdement à chacun de ses pas sur le plancher en bois, tel un roulement de tambour. Une main énorme et calleuse attrapa la poignée, manquant de la casser à cause de son enthousiasme débordant, lorsqu'elle l'actionna. La porte s'ouvrit et le blond apparut de dos, derrière son comptoir, près de l'évier. Une odeur douceâtre de cigarette flottait dans l'air, mêlée à celle florale du liquide vaisselle. Sanji paraissait absorbé par ses pensées alors qu'il essuyait distraitement une assiette à l'aide de son torchon.

- Sanji-kun ! Fais-moi des sushis ! Et sers-moi un grand verre du meilleur saké qu'on ait à bord !

Le geste circulaire du torchon se stoppa et la posture du cuisinier se raidit soudainement.

- Comment t'as osé m'appeler, face de cactus ? Grommela-t-il dangereusement en lui lançant une œillade meurtrière par-dessus son épaule.

Trop déconcertée par l'inhabituel ton froid et mordant à son égard, Nami mit un peu de temps à comprendre que Sanji, interprétait la scène de travers. Elle leva les mains en guise d'apaisement, mais ce ne fut pas assez pour arrêter le blond qui s'avançait lentement vers elle, l'air sombre et les mains dans les poches. Sa jambe s'enflamma subitement et la jeune femme fut prise de panique.

- A-attend Sanji-kun !

Un rictus agacé plissa les traits du jeune homme en une grimace hargneuse à l'entente de cette dénomination affective. Nami se fustigea aussitôt mentalement. Cependant, mieux valait qu'elle réagisse rapidement, où sinon, elle finirait par survoler le Sunny telle une étoile filante en plein jour.

- C'est moi ! Nami ! Torao a échangé nos corps avec Zoro ! débita-t-elle à toute vitesse en reculant par mesure de sécurité.

Les pas lents et mesurés de Sanji tressautèrent comme s'il venait de trébucher sur quelque chose d'invisible. La confusion se lut dans son regard et la cigarette qui pendait à ses lèvres manquât de tomber.

- Que-quoi ?!

Au moins les flammes avaient disparu, et la navigatrice (temporairement épéiste) y vit l'opportunité d'enfoncer le clou pour dissiper tout malentendu.

Je sais qu'on dirait Zoro, mais c'est bien moi, Nami. On a demandé à Law d'intervertir nos consciences pour que Zoro sache réellement ce que c'est d'être enceinte, et que je puisse profiter de ce qui m'est interdis pendant ce temps.

A son explication, pourtant assez explicite, le cerveau du blond cessa de fonctionner correctement. Il ouvrit et referma la bouche plusieurs fois de suite sans qu'aucun son ne sorte, son iris bleutée se voila, puis tout à coup, Sanji s'effondra au sol. Il y eut un grand boum et le corps de ce dernier gisait inerte, face la première contre le plancher. Oups… est-ce qu'elle aurait dû préciser que ce n'était que temporaire ? pour une durée très limitée ? Pas sûr que cela ait changé grand-chose, mais la jeune femme s'en voulut.

Un peu plus tôt :

- Shambles

Une étrange sensation le parcourut, comme un fourmillement dans tout le corps, et il y eut un black-out le temps d'un battement de cil. Cependant, il ne sentit pas tellement différent de d'habitude. Alors sur le moment, Zoro douta que le petit tour de passe-passe de Law avait réellement fonctionné. Pourtant il avait déjà vu ses effets à Punk Hazard, mais dans son cas, il restait un peu sceptique. Attention ! n'allez pas croire qu'il redoutait de se retrouver à la place de Nami ! ça ne lui faisait aucunement peur d'être dans le corps d'une femme, enceinte de surcroit, et de ressentir la présence d'un petit être qui vous bousculait les entrailles ! Certainement pas ! Mais si ça ne fonctionnait pas, il ne s'en plaindrait pas, et leurs vies pourraient reprendre leur cours. Il allait pouvoir retourner boire sa bouteille de saké qu'il s'était mis de côté un peu plus tôt, et la siroter tranquillement à l'ombre d'un des mandariniers de Nami, puis finir par une petite sieste.

- Bon, eh bien…, lança-t-il pour clore l'expérience et la déclarer obsolète.

Cependant, Zoro s'interrompit au milieu de sa phrase, sentant que quelque chose n'allait pas. En face, le chirurgien de la mort esquissa un subreptice rictus narquois. En effet, il voulut refermer son sabre blanc, qu'il tenait prêt à dégainer au moment où Torao avait saisi le sien, mais étrangement sa main brassa de l'air. Pire, aucun katana ne se trouvaient à sa ceinture. Une soudaine inquiétude le posséda, et le bretteur baissa les yeux.

Son nez se retrouva aussitôt au-dessus d'une paire de seins à la générosité débordante, et un ventre proéminant… mais pas de Wado, ni de Kitetsu ou encore d'Enma. Qu'est-ce que… ? Sous le choc et pour s'assurer qu'il ne rêvait pas, Zoro leva les mains devant lui. Des poignets fins, si fins qu'ils pourraient aisément se briser comme des brindilles, dont l'un deux était agrémenté d'un bracelet doré ainsi que d'un autre en bois surmonté de trois petites sphères, chargé d'indiquer la direction à suivre. Non…

Les mains, toutes aussi fines et féminines, vinrent se plaquer sur les énormes melons pour les presser fermement. Oh bon sang ! Il venait de sentir ça !

- Hey ! En profite pas pour me peloter devant tout le monde ! râla une voix rauque en provenance d'à côté et qu'il connaissait très bien.

Soudain une grosse paluche chassa ses deux mains de leur logement. Il détourna le regard, incrédule, pour tomber face à une réflexion de lui-même. Cependant, aucun cadre autour de son image ne laissait entendre qu'il s'agissait d'un miroir, et l'expression qu'il affichait n'était certainement pas l'une de son répertoire.

Alors… ils l'avaient fait. Ils avaient échangé leurs corps, ou plutôt leur conscience. Il était… une femme.

Ses paupières clignèrent plusieurs fois… deux paupières… deux yeux fonctionnels ! Même ça, c'était étrange ! Puis il se souvint d'un détail essentiel, qui était à l'origine de ce pacte. Tout doucement, avec une certaine hésitation dans les doigts, Zoro approcha ses mains de chaque côté des flancs de Nami, non ! ses flancs, arrondis. Un frisson lui dévala la colonne vertébrale lorsqu'il les sentit chatouiller la surface tendue mais ferme de son ventre par-dessus le tissu du petit débardeur à brettelles.

Ce même ventre qu'il avait maintes et maintes fois, caressé ou embrassé au fur et à mesure qu'il poussait vers l'avant et s'alourdissait. Maintenant, il lui paraissait étranger, inconnu. Un peu comme ces nouvelles sensations. Il reporta son attention sur Nami, avec son apparence à lui, qui le zieutait de travers avec une expression moqueuse. Evidemment, ce n'était pas la première fois qu'elle expérimentait ce travestissement, mais le fait qu'elle prenne la chose avec autant d'aisance, l'énerva. Il se sentait… inférieur, et ça, ce n'était pas concevable. Alors il s'empressa de croiser les bras (ce qui n'était pas facile avec une poitrine aussi opulente), et lissa son expression pour apparaitre le plus neutre possible, mais aussi cacher son inconfort à sentir les deux globes de chairs se presser contre ses avant-bras.

- Tu veux tout arrêter ? Suggéra Nami avec un rictus goguenard.

- Non, gronda Zoro.

- Tu es sûr ?

- Te fiche pas de moi, femm… sorcière ! Je gère parfaitement.

Un affreux sourire fendit son visage, et Nami bondit sur ses pieds avec agilité. Elle posa les mains sur ses hanches et s'étira en arquant le dos en arrière, puis elle donna quelques claques sur son ventre musclé, entouré d'un haramaki vert, sous le regard un poil envieux de Zoro.

- Ah ! ça fait du bien d'être libre de tous ses mouvements !

Vu qu'il n'allait pas passer la journée sur le divan de l'aquarium, Zoro décida de se lever à son tour. Mais là encore, un détail (toujours le même) contrecarra ses plans. Se pencher en avant pour prendre appuie sur ses jambes lui était quasiment impossible, dû à l'envergure de son ventre. Donc le début de l'épreuve commençait réellement maintenant. Comment faisait-elle déjà ? Il se remémora toutes les fois où la jeune femme devait s'extirper du lit, ou de sa chaise, pour aller au toilette (toutes les cinq minutes), et dans son souvenir, cela paraissait assez évident. Alors il tenta d'écarter les jambes et posa une main derrière lui pour faire levier. Miracle ! Zoro décolla du sofa avec un air triomphant, qu'il s'empressa d'envoyer à sa compagne. Que cette dernière accueillit avec une moue peu impressionnée.

Du coin de l'œil, il vit Law collecter ses affaires pour faire de même, et libéra la satanée mouche de dessous le verre. Cependant, il l'ignora pour se reconcentrer sur la sorcière qui avait pris ses traits.

- Tu peux me filer mes sabres, exigea-t-il en tendant la main.

Les voir à une ceinture qui n'était pas la sienne, suscitait un certain inconfort. Sans leur poids à ses hanches, il se sentait démuni. Nami le toisa d'un air supérieur qui provoqua un puissant sentiment d'énervement.

- Pas question !

- Quoi ?! siffla Zoro avec autant d'incrédulité que colère.

Elle prit une posture typique de la peste tyrannique qu'elle était, mais qu'il n'aurait jamais imaginé voir sur lui. Une main sur la hanche, Nami prenait ses grands airs et pointa un doigt accusateur vers lui. Le contraste était dérangeant.

Tant que tu seras dans mon corps, tu ne mettras pas la main sur tes lames ! D'une parce qu'elles sont affreusement lourdes pour que tu les portes constamment alors que tu as un bébé dans le ventre, et de deux, ces armes sont beaucoup trop dangereuses. Et je ne dis pas ça uniquement parce qu'elles sont tranchantes, sermonna-t-elle.

- M-mais…

- Ne t'en fait pas, elles resteront avec moi. J'en prendrais soin.

Ce n'était absolument pas ce qu'ils avaient convenu ! En même temps, Zoro n'avait pas réfléchi jusque-là, car pour lui, ses sabres le suivaient, peu importe le corps qu'il avait. Cependant, Nami n'avait pas totalement tort, ce corps n'avait pas la même constitution que le sien, et il manquait cruellement de force physique.

- Il faut bien que je puisse me défendre si jamais on nous attaque !

- Tu n'as qu'à te servir de mon ancien bâton. Ou d'un couteau.

Elle balaya son argument d'une agitation dédaigneuse de la main, et Zoro sentit son sang bouillir. Un couteau ?! Pour qui est-ce qu'elle le prenait ?!

- Si on se fait attaquer, je vous réintégrerais dans vos corps respectifs, intervint Law d'une voix placide.

De quel côté il était, lui ?! Il ne lui avait pas demandé son avis ! Tout à coup, le bretteur réalisa que sa colère montait beaucoup trop vite en pression et qu'il était sur le point d'étriper Torao, alors que ce dernier ne faisait qu'être rationnel. Il devait admettre que ce n'était pas si grave, mais la frustration qu'il ressentit le fit presque suffoquer. Bon sang, mais qu'est-ce qu'il lui arrivait ?! Pourquoi n'arrivait-il pas à maitriser ses émotions ?! Est-ce que ça pourrait être… les hormones ?

Sa fierté masculine en prit un coup, et Zoro se força, plus que ce dont il avait l'habitude, à retrouver un semblant de calme. Non, il ne serait pas esclave des hormones, il était beaucoup plus fort que ça !

- Très bien, admit-il en grinçant des dents.

- Parfait ! Dans ce cas, je vous laisse ! Je meurs d'envie de faire quelque chose que je n'ai pas fait depuis des mois !

Un de ses sourcils tressauta nerveusement en même temps que ses doigts, qu'il lutta pour garder le long de ses jambes. La gaité extravagante de Nami l'horripilait plus que de raison. Elle ne perdit pas de temps et fila sans même un regard en arrière. Il n'avait même pas eu le temps de dicter ce qu'elle n'avait pas le droit de faire avec son corps ! Lui aussi suivait des règles strictes ! Mais cette sorcière n'en n'avait rien à faire !

- Comment tu te sens ? S'enquit Law avec une curiosité médicale.

- Bien, gronda Zoro entre ses dents serrées.

Ce n'était pas entièrement juste, mais il voulait garder la tête haute devant le médecin. Il se dirigea vers la porte, car ce n'était pas en restant ici que le temps allait passer plus vite. Mieux valait qu'il trouve une occupation pour que ces deux jours s'écoulent plus rapidement. Marcher avec un ventre aussi lourd, s'avérait déstabilisant, sans ajouter à cela la sensation étrange de ne rien avoir entre les jambes. Autre chose qui le dérangeait, c'était les rebonds qu'effectuait sa poitrine, et le fait qu'elle lui tirait sur le dos et les épaules à chacun de ses pas. En somme, marcher était une vraie galère ! Comment Nami s'y prenait-elle ?! Bordel, ce n'était pourtant pas sorcier !

Un peu maladroitement, Zoro se déplaça en se dandinant tel un canard. En plus de cela, impossible de voir ses pieds ! Elle n'en n'était qu'à sept mois et demi de grossesse !

Il fulmina intérieurement contre lui-même.

Pourquoi est-ce qu'il avait ouvert sa grande bouche ? Se questionna l'épéiste. Il le savait bien, que Nami était à prendre avec des pincettes depuis sa grossesse, mais non ! ça avait été plus fort que lui !

Malgré sa profonde irritation, l'admiration qu'il éprouvait pour elle, venait de grimper en flèche d'un seul coup. D'autant plus que la jeune femme avait un corps tout menu, et une force dérisoire par rapport à lui. Pourtant, il la voyait effectuer ses tâches habituelles comme si de rien n'était. Nami continuait d'être la même sorcière tyrannique, toujours sur leur dos à dicter quoi faire sur le navire, pendant qu'elle gardait un œil sur le temps et la mer, imprévisibles. C'était admirable, et qu'elle porte son enfant, le rendant encore plus fière d'elle… mais il y avait des jours où son tempérament autoritaire ne s'accordait pas bien avec celui de l'épéiste.

Et voilà où ça le menait. Il n'avait fallu qu'une toute petite réflexion de la part de Zoro, et une fâcheuse concordance du destin, qui avait placé Torao sur leur route, pour que la jeune femme, dopée aux hormones, ne monte sur ses grands chevaux et ne lui balance ce défi. Car, retord comme elle était, Nami l'avait suggéré de façon à ce que sa fierté ne l'empêche de se soustraire à cette proposition.

Tout ça parce qu'après trois menaces de rançonnage, plus deux menaces de mort dans d'atroces souffrances balancées plus tôt dans la journée, il avait eu le malheur de refuser de lui masser les pieds (alors qu'il l'avait déjà fait cinq minutes plus tôt), avançant l'hypothèse qu'elle surjouait de sa situation pour le réduire un peu plus en esclavage. Avec le recul, il se rendait parfaitement compte que sa remarque avait été un peu trop effrontée, mais à sa décharge (et excusez du langage), il en avait plein le cul de se faire mener par le bout du nez avec les « Zoro fais-ci ! », « Zoro fais-ça ! ». Cependant, tout aurait pu s'arrêter à une simple dispute comme ils en avaient l'habitude, si sa fierté et sa grande GUEULE ne s'en étaient pas mêlée.

« De toute façon, tu ne peux pas comprendre ce que c'est ! » avait lâché une Nami courroucée. « Si je pouvais, je suis sûre que je ne passerais pas mon temps à me plaindre ! » C'était à ce moment précis qu'il aurait préféré recevoir un immense pain dans la tronche, pour l'empêcher de terminer cette fichue phrase. « D'accord, on a qu'à inverser alors. On demandera à Law d'intervertir nos corps, et comme ça, on verra si tu arrives à être une meilleure femme enceinte ! ». Evidemment, il ne pouvait pas rétropédaler dans ce genre de cas de figure, au risque de perdre la face.

Alors voilà ! Il était… enceint.

Les rayons du soleil lui caressèrent le visage et réchauffèrent sa peau au moment où il passa la porte. L'air marin lui gratifia les narines et vint s'engouffrer dans ses longues boucles rousses, qui lui chatouillèrent les épaules.

- J'aurais besoin d'une bonne bouteille de saké.

La saveur suave de l'alcool de riz le faisait saliver mais ce qu'il recherchait avant tout, c'était la douce sensation d'engourdissement qui lui allégeait la tête. Des pas résonnèrent dans son dos, et le tirèrent de sa rêverie.

- L'alcool est fortement déconseillé pour les femmes enceintes.

La voix rauque de Law jeta un froid, contre lequel tous les rayons de soleils ne pouvaient lutter. C'était une blague ? Il profitait de la situation pour s'amuser à ses dépens ?

- Tu te fous de moi ?!

- Non. Ça peut nuire à la santé de l'enfant, déclara-t-il le plus sérieusement du monde. Tu ne le savais pas ?

Maintenant qu'il le disait, c'est vrai que la rouquine déclinait toujours l'offre pour s'orienter vers des jus de fruits… mais lui, il avait toujours pensé qu'il s'agissait d'une question de régime, ou d'envie de femme enceinte !

- S-si… bien sûr que si ! mais… mais…

Bien sûr que non ! Sinon, il n'aurait jamais accepté ! Mais avoué le contraire, l'aurait encore fait passer pour un abruti doublé d'un irresponsable.

- Désolé Zoro-ya, c'est deux jours de sobriété.

La garce ! Elle l'avait piégé en se gardant de partager ce détail !

BOOM !

Le bruit sembla provenir du dessus, dans la cuisine, mais Zoro était trop sous le choc pour s'en soucier. Ces deux jours allaient être beaucoup, beaucoup, plus longs que prévus.

A suivre...