CHAPITRE 3

Très tôt ce matin-là, les talons de Madame le Maire résonnèrent dans le silence qui régnait dans le poste de Police. Le Shérif David Nolan était assis à son bureau, journal et tasse de café fumante entre les mains. Il releva la tête lorsqu'Emma arriva à sa hauteur.

Il ne fit pas attention à son air sévère, il était habitué et n'y faisait même plus attention.

« Shérif ! »

« Tiens, bonjour ma fille. Comment vas-tu ? » Dit-il d'un ton chaleureux.

« Non, pas de familiarité ce matin Papa ! Je ne suis pas d'humeur ! »

« Qu'est-ce qui t'arrives ? Un problème ? »

« Oui ! »

« Avec qui ? »

« Avec toi ! »

« Oh. »

« Où est ton carnet de PV ? »

Le Shérif Nolan affichait un air perplexe, il avait l'habitude des sautes d'humeur de sa fille, de son autorité, de son engagement et de son incroyable professionnalisme mais ce matin il y avait quelque chose de différent qu'il ne sut expliquer. Etant un agent de Police au service de la ville, il était sous les ordres de sa fille, enfin sur le principe bien sûr, parce qu'en réalité, il en faisait peu cas, mais là, il sentait bien que le vent tournait en sa défaveur.

« Pourquoi ? » Demanda-t-il en sortant ledit carnet de son tiroir.

« Envoie. » Dit-elle d'un ton sec avec un petit mouvement de la main.

Il balança le carnet sur le bureau. Elle l'ouvrit et n'eut pas besoin de chercher bien loin, l'amende de Regina était la toute dernière en date, la plaque, le lieu et l'heure correspondaient. Elle prit le feuillet et le déchira en deux sans détour.

« Mais enfin qu'est-ce qui te prend ! » S'énerva David en voyant son geste.

« Il me prend que j'annule ton PV ! Pour qui tu te prends d'aligner les gens sans raison ?! »

« Mais … »

« Mais rien du tout, je te préviens Papa, si j'apprends que tu colles encore des PV aux gens parce qu'ils se garent sur ma soi-disant place de parking devant chez Granny, ça va mal finir ! »

« Oh arrête, tu mérites bien d'avoir le droit de te garer plus facilement que les autres étant donné que tu… »

« Non, non, stop ! T'es sérieux là ? Voyons, tu me fais passer pour qui, franchement ? Les gens vont croire que c'est moi qui te demande de leur mettre des contraventions pour que je puisse me garer tranquillement, sans perdre de temps ! Tu te rends compte de ce qu'ils doivent penser de moi ! »

« Eh bien, tu es le Maire, tu as le droit de … »

« Non ! Je ne veux pas de passe-droit de ce genre, c'est compris ! Tu arrêtes ça tout de suite ! » Dit-elle en hurlant, lançant en l'air les souches de PV qui s'envolèrent dans la pièce.

Elle tourna les talons, folle de rage et quitta le poste. Son père resta le cul sur sa chaise, l'air dépité. Il n'avait même pas l'air de comprendre ce qu'il avait fait de mal. Il haussa les épaules et reprit le court de la lecture de son journal, décidant de ranger les feuillets de PV rependus sur le sol plus tard. Néanmoins, il décida de faire ce que sa fille lui disait, il ne mettrait plus de PV sur cet emplacement.

Emma quitta le poste en claquant la porte, elle monta dans sa Mercedes blanche pour se rendre à la Mairie, le cœur un peu plus léger d'avoir réglé un problème dont elle n'avait pas encore connaissance la veille. Elle sentit un regain d'énergie d'avoir affronter son père de cette manière. Elle se sentit bien mieux tout d'un coup et peu importe ce que la journée lui reversait, elle allait l'affronter.

~SQ~

Le jeudi soir arriva et Regina dina très tôt au Granny's Diner avant de monter se préparer pour sa première soirée de travail au Rabbit Hole. Elle opta pour une tenue simple : jeans noir, slim, déchiré aux genoux et chemise noire, manches courtes – elle se fit la remarque qu'elle allait devoir faire les boutiques assez rapidement, le sac de vêtements de secours qu'elle avait emporté avec elle pendant sa fuite de New-York n'allait pas tenir longtemps. Elle eut une petite pensée pour certaines de ses fringues qu'elle aimait et qu'elle avait laissé là-bas. Elle ne pouvait pas prendre le risque d'y retourner ou de se faire rapatrier ses affaires, tant pis, elle avait décidé de tout laisser derrière elle et de tout abandonner.

Elle arriva légèrement en avance et laissa Robin lui faire un tour du propriétaire puis un topo sur l'organisation et la routine des préparatifs avant le service. Elle l'écouta mais tout ça n'avait rien de nouveau pour elle mais elle le laissa jouer son rôle de Patron-de-bar-qui-accueille-une-petite-nouvelle. Il roulait un peu des mécaniques et elle le soupçonna d'essayer de la charmer, chose qui ne fonctionnait absolument pas, voire même qui l'agaçait déjà.

L'heure d'ouverture arriva et tout se passa bien gentiment, Regina prit son poste derrière le bar et avait parfaitement assuré pendant toute la soirée. Il n'y avait pas grand monde le jeudi soir, quelques jeunes femmes faisant une « soirée fille », quelques habitués, des piliers de bar qui semblaient faire partie de la déco et quelques étudiants ayant délaissés leurs cours du vendredi matin pour rentrer passer le week-end chez papa-maman. L'ambiance était posée, un fond de musique, quelques parties de billards, des cocktails colorés pour le groupe de femmes qui riaient de plus en plus fort et surtout pas mal de pintes de bières à servir, rien de bien renversant.

Le vendredi et le samedi furent un peu plus animés mais cela restait relativement tranquille pour Regina qui ne fut pas bousculée pour ses premières soirées de travaille. Robin la surveillait du coin de l'œil mais il devait bien admettre qu'elle gérait parfaitement la situation. Elle était habile et rapide, et les habitués l'adoptèrent tout de suite, ne semblant même pas peinés du départ de Belle mais plutôt ravi par la présence de la nouvelle.

A la fin du service du samedi soir, Robin lui présenta un contrat. Elle l'emporta chez elle afin de l'éplucher et de ne pas signer n'importe quoi. Regina était loin d'être idiote, sous cette allure rebelle et décontractée, sous les traits de la beauté fatale, se cachait une fine négociatrice qui n'avait jamais rien cédé, qui ne s'était jamais laissée duper et ce n'était pas aujourd'hui qu'elle allait commencer.

~SQ~

Le dimanche, Regina dormit toute la journée. Elle n'était pas spécialement fatiguée mais elle avait retrouvé un semblant de rythme qui lui était familier. Elle avait travaillé trois soirs de suite au Rabbit Hole, son patron était satisfait d'elle et elle avait décidé de profiter de son dimanche comme elle le faisant avant, c'est-à-dire, rester blottit sous sa couette et somnoler puis prendre un bon bain chaud en sirotant un verre.

En début de semaine, elle se décida à faire des achats et elle se rendit dans la petite boutique qu'elle avait repéré à la sortie de la ville. C'était une sorte de friperie où on y trouvait un peu de tout, principalement des articles chasse et pêche mais aussi des habits « civils ». Elle trouva de quoi se vêtir à son goût : des jeans serrés et élimés des chemises cintrées noires ou à carreaux des débardeurs assez branchés avec toutes sortes de motifs dessus ; une veste de tailleur qui s'accorderait bien avec ses pantalons en simili cuir deux ou trois grands pulls pour les nuits qui semblaient plus fraiche dans cette région du Nord du pays, quelques ensembles de sous-vêtements, certains en dentelle et d'autres en coton tout simple, ainsi qu'une paire de boots noires montantes, façon militaire, qui lui changerait un peu de ses bottines – la paire qu'elle portait en quittant New-York à la hâte.

Elle dévalisa presque le magasin au grand bonheur de la propriétaire – surtout qu'elle paya en cash – puis elle repartit avec trois grands sacs pleins à craquer et le sourire aux lèvres, déjà avec ça, elle pouvait commencer à se reconstituer un semblant de garde-robe correct.

Elle monta en voiture et décida d'aller faire le plein à la station essence qui se trouvait à deux pas. Elle venait juste d'y penser mais au cas où elle doive fuir de nouveau sans se retourner, avoir le plein d'essence pourrait être une bonne chose. Le jeune homme qui fit le plein de son réservoir détailla sa voiture d'un drôle d'air. Une New Beetle violette ne devait pas être le genre de voiture qu'il voyait ici tous les jours, il devait surement être plus habitué aux gros pick-up ou aux vielles guimbardes.

En reprenant la route, elle ne fit pas cent mètres qu'un coup de gyrophare dans son rétroviseur l'interpella. Elle soupira et se gara sur le bas-côté. Dans son rétro elle distingua le Shérif venir à sa rencontre. Elle serra les dents et baissa sa vitre avant de lui adresser un sourire faussement aimable.

« Bonjour. Il y a un problème, Shérif ? »

Il ne lui répondit pas, il ne la salua même pas, il ne fit que détailler la carrosserie de sa Beetle d'un air septique.

« Alors c'est vous qui avez le privilège de faire sauter vos PV par Madame le Maire en personne ? » Lui demanda-t-il sans détour.

Regina dégluti de travers. Elle savait qu'elle aurait dû se taire mais elle se souvint soudain du regard de Madame le Maire, cette étincelle de colère et de défi qui avait illuminé son beau regard quand elle avait appris que son père abusait de ses prérogatives à son insu. Une petite voix dans sa tête lui dit de faire profil-bas et pourtant ce qu'elle répliqua était tout autre.

« Et c'est vous le père abusif qui se permet de ternir son image ? »

Le Shérif écarquilla les yeux, il ne s'était absolument pas attendu à autant d'insolence et de répondant. D'ordinaire personne ne se permettait de lui parler de la sorte, il représentait l'Autorité ici à Storybrooke, personne ne le contredisait jamais, personne ne lui tenait tête. Lui, sa femme et sa fille était des gens influents, ils étaient tels une Famille Royale qui gouverne le village et leurs sujets, et il se courrouça devant l'audace de l'inconnue.

« Non mais je ne vous permets pas ! »

« Eh bien moi, je me permets ! J'étais prête à payer cette amende injustifiée mais votre fille en a voulu autrement, moi je n'y suis pour rien si vous abuser de votre autorité… Maintenant, si vous n'avez rien à me reprocher, je vais reprendre la route… Sur ce… bonne journée, Shérif. »

Il resta muet, incapable de répliquer quoique ce soit devant l'assurance de cette femme et elle redémarra en vitesse quand elle comprit qu'elle avait gagné la bataille. Elle se gifla mentalement quand même en se disant qu'elle ne partait vraiment pas du bon pied avec lui, mais après tout, c'est lui qui avait commencé. Elle ne s'était jamais écrasée devant personne et ce n'était pas aujourd'hui qu'elle allait commencer. La preuve en était faite.

~SQ~

La fin de semaine arriva vite et dès le Jeudi, Regina reprit son poste au Rabbit Hole. Le week-end dernier avait été comme à son habitude, pas plus, pas moins, mais en revanche le soir suivant dérogea à la règle. La rumeur de l'arrivée de la nouvelle barmaid s'était enflammée comme une trainée de poudre et l'ambiance du vendredi soir était monté d'un cran. Des dizaines d'hommes s'étaient amassés au comptoir pour être servi par la magnifique et intrigante nouvelle barmaid.

Will se cantonna à débarrasser les tables et laver les verres alors que Regina assura le service comme une pro, sous l'enthousiasme des clients venus exprès pour l'admirer après avoir entendu leurs amis en parler toute la semaine.

Robin était ravi de voir son bar se remplir aussi vite grâce à l'arrivé de sa nouvelle employée, il voyait déjà les bénéfices entrer dans la caisse et il était de très bonne humeur. Il passa la soirée derrière le comptoir, histoire de seconder Regina, mais en réalité, il faisait plutôt de la figuration car elle n'avait nullement besoin de lui. Même si pour Robin ce vendredi soir avait été une des plus grosses soirées que son bar avait connu depuis des années, en revanche pour Regina, qui était habituée à un rythme tellement plus soutenu, ça n'avait été finalement qu'une formalité, comparé à l'effervescence des Boites et Clubs de New-York où elle avait travaillé pendant plus de dix ans.

Elle s'était vite acclimatée à la disposition des choses et une fois vraiment à l'aise, elle se permit quelques gestes de Flair Bartender, histoire de voir la foule d'hommes s'enflammer devant son habileté. Elle était rapide et efficace, tout le monde était servi sans trop attendre, et lorsqu'on lui commandait autre chose qu'une bière ou qu'un whisky glace, elle jonglait avec les bouteilles et toute la salle s'animait face au spectacle. Elle était sympathique mais pas familière avec les clients elle avait le sourire mais elle gardait cet air énigmatique et mystérieux qui, à vrai dire, attirait encore plus les hommes elle ne répondait jamais aux avances ouvertes, elle les ignorait avec une hauteur impressionnante et savait parfaitement remettre à leur place les plus récalcitrants. Elle avait un savoir-faire incomparable et Robin était fier de l'avoir engagé.

Elle avait eu un sacré succès et le jour suivant, la même foule se précipita au Rabbit Hole. Robin s'en frottait les mains de voir que même les habitués de la Taverne du Port avaient désertés le bar miteux qui donnait sur la mer, où beaucoup de marins avaient leur habitude, pour venir ici. Ce soir ils étaient tous dans son bar à lui, sa cote remontait et il imaginait fort bien la Taverne vide avec son patron, son seul et unique concurrent, tout déprimé derrière son comptoir en bois flotté.

~SQ~

Ce même samedi soir, Emma devait aller chercher son fils qui avait passé la soirée avec des copains à la salle d'arcade. Elle passa devant le Rabbit Hole et s'étonna d'y voir autant de voitures garées devant - dont un bon nombre étaient d'ailleurs affreusement mal garées. Elle eut même envie de passer un coup de fil à son père pour qu'il vienne leur mettre des contraventions mais vu le cirque qu'elle lui avait fait à propos du PV de Regina et de la place devant le Diner, elle s'abstenu. Tant pis, pour une fois, elle allait laisser couler.

Toutefois, cet attroupement l'intrigua fortement alors elle se gara tout aussi mal que les autres et alla constater par elle-même le pourquoi de toute cette effervescence. De l'extérieur on entendait la musique résonner entre les murs, le volume certainement poussé un peu plus fort que ce que prévoyait la réglementation – et elle était sûr que lundi matin, elle aurait des plaintes du voisinage – et devant la porte, certains clients fumaient des cigarettes, visiblement enjoués et passablement excités.

En passant l'épais rideau rouge de l'entrée, elle fut frappée par une ambiance explosive. Elle connaissait la réputation de ce bar et elle s'étonna d'y voir autant de monde. Certes, elle ne le fréquentait plus depuis des années, depuis qu'elle était mère et qu'elle avait opté pour une carrière professionnelle qui ne lui permettait plus de faire la fête comme avant mais ce bar restait ce qu'il avait toujours été, un lieu cosy, quelques habitués et quelques fêtards occasionnels. Mais ce soir, toutes les tables étaient prises et il y avait la queue au comptoir. Elle remarqua le patron, assis derrière sa caisse qui ramassait les billets et elle se faufila au travers de la foule jusqu'à apercevoir la raison de tout ce tumulte :

REGINA.

Emma Swan se stoppa tout net dès lors que son regard se posa sur elle. Respiration bloquée dans la poitrine et bouche ouverte, Madame le Maire était estomaquée. Regina était seule derrière le bar, elle portait un débardeur noir à l'effigie d'un vieux groupe de rock, ses cheveux en carré étaient légèrement plus frissés, son regard était outrageusement maquillé de noir et elle faisait le show en jonglant avec une bouteille de Gin.

Si cette femme avait fait de l'effet à Emma, rien qu'en étant accoudée à la rambarde du ponton, alors là, l'effet était nettement décuplé. Emma, dans un ensemble pantalon et pull beige à la maille d'une qualité remarquable, coiffée d'une queue de cheval, était figée sur place, ne sachant pas vraiment pourquoi elle se sentait aussi bizarre. Elle était renversée par le talent de la brune, bouleversée par sa beauté et tout autant intriguée par son énergie et le contrôle dont elle faisait preuve en effectuant ces sortes de chorégraphies bien huilées grâce auxquelles elle faisait voltiger les bouteilles puis servait les cocktails dans la foulée.

Et si Emma était intriguée, il n'y avait de toute évidence pas qu'elle et c'est là qu'elle tiqua de la présence de tous ces hommes, entassés dans l'établissement, apparemment là pour admirer la barmaid et ses talents. Emma se renfrogna, elle sentit un pincement dans son cœur, comme une sorte de colère mal placée qui s'animait en elle. Elle eut, pendant un instant, l'envie de trouver n'importe quel prétexte pour faire fermer ce bouge. Était-ce de la jalousie ? Ça en avait tout l'air.

Concentrée sur sa tâche, Regina enchainait les cocktails et les démonstrations et puis, elle releva les yeux et balaya la foule du regard. Elle fut attirée par une chevelure blonde et se fixa sur les yeux verts étincelants d'Emma qui la dévorait du regard sans même s'en rendre compte.

Emma remarqua aussitôt que le regard presqu'impassible de Regina s'était transformé à l'instant où elle l'avait reconnu au milieu de la foule. Son regard s'était radoucit immédiatement et il y brillait une pointe de malice, peut-être même une pointe de désir, elle n'aurait su dire. Regina lui adressa un petit sourire et elle en fut totalement déstabilisée, car au milieu de tous ces hommes qui n'étaient là rien que pour elle, Regina avait changé d'attitude en la voyant, elle. Emma pouvait le sentir, son regard la transperçait et elle prit soudain peur.

Son cœur s'emballa, presqu'honteuse d'être au milieu de cette foule d'homme et d'arborer un regard semblable aux leurs. Elle recula d'un pas et alors qu'un homme s'apprêtait à l'aborder, un grand brun avec une veste de Capitaine de Frégate, elle s'éclipsa du bar à toute vitesse sans même le voir. Regina la regarda fuir, impuissante, elle n'avait pas la possibilité de lui courir après – mais ce n'était pas l'envie qui lui manquait - il fallait de toute façon qu'elle assure le service et la nuit était loin d'être finie.

~SQ~

Le dimanche soir, Regina tournait en rond dans sa chambre à l'Auberge. Elle voulait sortir, se détendre mais le Rabbit Hole étant le seul bar fréquentable de la ville, elle se refusait d'y aller en tant que cliente alors qu'elle y travaillait depuis peu. Elle avait bien repéré la Taverne sur le Port mais elle avait grimacé rien qu'en passant devant, il était hors de question d'y mettre les pieds.

N'empêche qu'elle ne pouvait plus rester enfermé et, même si elle tentait de ne pas y penser, son esprit ne cessait de lui rappeler la venue de Madame le Maire au Rabbit Hole la veille, et ce regard qu'elle avait eu le temps d'intercepter avant qu'elle ne prenne la fuite.

Pourquoi avait-elle fui ? Pourquoi avait-elle eu cette lueur étrange dans les yeux en croisant son regard ? Était-elle déçue ou déstabilisée ?

Regina avait peur que Madame le Maire ne soit déçu de l'avoir vu ainsi, si à l'aise derrière un bar, si à l'aise face à une foule d'homme qui la dévore des yeux – et encore là, elle ne faisait que le service, Emma ne l'avait pas vu dans son ancien rôle, dansant sur un podium, accrochée la tête à l'envers à une barre de pole-dance. Regina avait cette peur irrationnelle de ne pas être assez bien pour elle. Mais pourquoi cette sensation ? Pourquoi ce sentiment étrange alors que toute évidence, il n'y aurait jamais rien entre elles ? Jamais Emma Swan ne serait intéressée par elle. Jamais elle n'aurait la moindre chance, alors il valait mieux étouffer l'idée dans l'œuf avant de se faire de faux espoir.

Et pourtant ce soir, elle n'avait qu'une envie, aller sur le ponton dans l'espoir de l'y voir.

~SQ~

Emma, quant à elle, était assise dans le grand canapé de son salon, dans son somptueux Manoir. Le film venait de se terminer et elle avait envoyé son fils se coucher. Ils avaient un rituel le dimanche soir : ils regardaient un classique du cinéma tous les deux en mangeant du poulet fris et comme il était malin, quand c'était à son tour de choisir, il choisissait un film qui durait deux heures et demi pour pouvoir se coucher tard.

Elle regarda le générique défiler jusqu'au bout avant d'éteindre le poste et puis elle fut prise à la gorge par l'obscurité et le silence. Comme à chaque fois, elle avait cette impression désagréable qu'il lui manquait quelque chose dans la vie, pourtant elle avait tout, un fils, une famille, un job accaparent, des passions, une belle maison, de l'argent, mais il lui manquait quelque chose.

Tant qu'elle était occupée ou tant que son fils était près d'elle, tout allait bien, mais dans ce genre de moment-là, la solitude la rattrapait et l'étouffait. Elle se leva prestement, elle attrapa son trench-coat sur la patère de l'entrée et sortie du Manoir. Elle avait besoin d'air.

Arrivée aux abords du Port, elle prit la direction du ponton qui se trouvait à l'extrémité, vers la digue qui donnait ensuite sur la plage. De loin, elle vit que le ponton était désert et son cœur se pinça. Inconsciemment, elle espérait la revoir, même si tout son être était encore agité d'une sensation étrange. La même sensation qui s'était emparée d'elle au moment où elle avait croisé son regard, hier dans le bar.

Elle continua de marcher droit devant elle, observant les lattes de bois sous ses pieds et puis elle releva le regard pour voir Regina, un peu plus loin sur le Port, qui venait dans sa direction. Hasard ou pas, ce soir, elles arrivaient en même temps.

Elle ravala son sourire et tenta de calmer les battements de son cœur qui s'emballait sans qu'elle ne comprenne pourquoi. Toutefois, par politesse, elle attendit que la brune arrive à sa hauteur pour poursuivre sa marche jusqu'au bout de la jetée et atteindre l'extrémité du ponton.

Elles avaient marché, côte à côte, sans se dire un mot. Elles ne s'étaient salué que d'un petit signe de tête avant de continuer à marcher ensemble et une fois au bout du ponton le silence perdura. Sans le savoir, chacune pensait à cet instant où leur regard s'était croisé, la veille, chacune sentant un malaise palpable s'installer sans pour autant avoir envie de l'éviter ou de le fuir.

Leurs rencontres sur ce ponton étaient étranges depuis le premier jour, et pourtant, c'était presque inévitable, comme si une routine s'installait aussi perturbante que bienfaisante pour elles deux. Chacune laissa l'autre dans la contemplation de l'horizon noir, faiblement éclairé par une Lune timide ce soir, se cachant derrière un ciel couvert. Chacune laissa l'autre à ses pensées mais c'est Emma qui finalement brisa le silence la première.

« Alors comme ça, vous travaillez au Rabbit Hole ? »

Regina ne sut comment qualifier le ton de sa voix. Était-ce du mépris ? De l'étonnement ? ou bien de l'admiration ? Ou encore rien de tout ça ? Peut-être simplement une constatation, sans aucun avis personnel derrière.

« Hm, oui, depuis la semaine dernière. »

« Vous êtes des nôtres alors maintenant ? Vous n'êtes plus une touriste ? »

« Je n'ai jamais été une touriste. »

« Vous comptez donc vous installer à Storybrooke ? »

« Ça m'en a tout l'air. »

Emma ne sut dire si Regina exprimait un souhait réfléchit, une véritable envie de venir vivre ici ou bien une nécessité qui cachait autre chose. Mais en tout cas, elle se mit à sourire discrètement à l'idée que la brune reste dans les parages pour un long moment, puis l'idée que tous les hommes des environs allaient se ruer chaque week-end au Rabbit Hole pour la voir, lui fit ressentir de nouveau cette drôle d'impression qui ressemblait, à s'y méprendre, à de la jalousie.

« Pourquoi vous étiez au bar hier soir ? » Demanda Regina.

« Hm… je… je comptais demander au patron de baisser le volume, c'était bien au-dessus de ce qui est prévu par la convention. » Mentit-elle, incapable de donner la vraie raison, à savoir sa curiosité.

« Mais vous n'en avait rien fait. Je vous ai vu partir du bar… un peu précipitamment. »

Emma eut du mal à déglutir, visiblement Regina n'avait pas l'intention de la laisse se défiler aussi facilement.

« Eh bien, je me suis dit que pour une fois que son rad était plein, j'allais le laisser en profiter. Demain, je vais avoir des plaintes du voisinage et je le rappellerai à l'ordre pour la prochaine fois. »

Regina hocha la tête, pas tout à fait convaincu par cette explication mais elle devait bien avouer que c'était crédible et elle ne voulait pas l'embarrasser plus que ça – même si c'était très tentant de lui demander pourquoi elle avait fui après avoir échangé un regard avec elle.

Elle hésita. Était-ce bien judicieux de pousser Madame le Maire dans ses retranchements ? Certainement pas. Mais comme d'habitude, Regina ne put s'en empêcher.

« C'est étrange parce que j'aurais juré que vous vous étiez enfuit… juste après que j'ai posé les yeux sur vous. »

Le cœur d'Emma fit un bond. Regina l'avait remarqué et en plus elle osait en parler. Emma crut défaillir et Regina en rajouta en se détournant de l'horizon pour la regarder en face et même se rapprocher imperceptiblement d'elle.

« Euh non, non pas du tout… je… je ne voulais juste pas risquer de déranger et de faire retomber l'ambiance. Ce n'est pas le genre d'endroit où mes concitoyens ont l'habitude de me croiser. »

« J'crois qu'aucun d'entre eux ne s'est aperçu de votre présence… enfin si, peut-être, un. »

« Ce n'est pas faux, comment auraient-ils pu me remarquer ? Ils avaient tous les yeux rivés sur vous. » Dit-elle d'un ton légèrement trop amer pour que cela soit anodin.

Regina le remarqua. Mépris ou jalousie ? Elle n'en savait rien mais elle préféra esquisser un sourire avant de répondre.

« Non pas tous. Il y en a un qui a voulu vous aborder mais vous êtes parti sans même le voir. »

« Ah bon ? Qui ça ? »

« Je ne sais pas, je ne connais pas grand monde ici… mais c'était un grand brun, barbe de trois jours, yeux bleus et veste de marin sur le dos. »

« Oh… c'était surement le Capitaine Killian Jones. La moitié des navires du port lui appartienne… et je crois que mes parents le considèrent comme un bon parti … »

Regina plissa les yeux avec une pointe d'agacement dans le cœur mais la grimace qui traversa le visage d'Emma en parlant de lui, la rassura. Aussitôt, elle secoua la tête pour chasser ses idées déplacées, elle était indubitablement attirée par Emma et ça devenait dangereux. Elle ne devait pas se laisser aller à ce genre d'envie.

« En tous cas, lui, il est intéressé. » Ponctua Regina.

« Je sais. »

« Et vous ? » Osa demander Regina en plantant son regard noir dans celui d'Emma qui vacilla.

« Euh… moi ? Non… non pas tout ! » Se dépêcha-t-elle de répondre avec la même grimace.

Regina lui offrit alors un sourire, légèrement carnassier et Emma, qui d'ordinaire ne se laisser déboulonner par rien ni personne, eut l'impression que ses jambes se dérobaient sous elle. Ce regard, ce sourire, Regina la perturbait, c'était indéniable.

Emma baissa les yeux, en espérant que Regina se détournait d'elle mais non, elle la sentait l'observer encore. Elle se reconstitua vite, retrouvant l'assurance qui d'ordinaire la caractérise, et osa soutenir son regard. Cet échange devint presque brulant, la gêne était presque palpable mais aucune des deux ne céda et une pression se fraya un chemin au creux de ses reins. Elle n'en montra rien mais Emma se sentit bouleversée par cet échange.

Regina commença à croire que l'attirance qu'elle éprouvait pour Emma était peut-être réciproque. C'était infime mais elle sentait le trouble chez elle, elle la sentait vaciller, elle voyait ses pupilles se dilater alors qu'elle soutenait son regard. Elle se retint de vérifier sa théorie tout de suite, c'était beaucoup trop tôt et surtout très mal venue de sa part. Elle devait se faire discrète, mais c'était déjà bien mal partie, entre ses entretiens « secrets » de nuit avec Madame le Maire en personne et son arrivée remarquée au Rabbit Hole qui avait fait venir une foule d'hommes curieux, elle n'avait vraiment pas fait dans le subtil.

Regina dû se faire violence mais c'est elle qui détourna le regard la première. Emma en fut autant déçue qu'elle se sentit victorieuse, elle se fit la réflexion que finalement cette femme n'avait pas le pouvoir de la déstabiliser à ce point. C'était un mensonge, mais elle avait envie d'y croire pour l'instant.

« Donc, vous ne venez jamais au Rabbit Hole ? »

« Non. »

« C'est dommage. » Murmura Regina.

« Pourquoi ça ? »

« Eh bien, ça m'aurait fait un visage familier et amical au milieu de tous ces inconnus. »

Emma esquissa un léger sourire, elle était touchée par cette réponse et l'espace d'un instant, elle céda à l'idée de s'y rendre mais elle se reprit vite.

« Je suis le Maire de cette ville et j'ai une réputation à tenir. »

« Je peux comprendre ça, mais tout de même, le Rabbit Hole n'est pas un endroit malfamé, c'est un bar tout ce qu'il y a de respectable, enfin je trouve... et croyez-moi, j'en ai connu des bars, des boites de nuit et des Clubs privés… tous plus louches les uns que les autres et des très sélect aussi… alors je peux le dire, le Rabbit est … correct. »

« Mais je n'y ai pas ma place. Les habitués ne se sentiraient pas à l'aise en ma présence et la rumeur ferait le tour de la ville en moins de 24 heures. »

« Hm, je n'ai pas l'habitude des petites villes, de là d'où je viens, tout le monde fait ce qu'il veut, quand il veut et peu importe les rumeurs. »

« Ici, c'est un peu différent. Et moi en particulier, j'ai une image à tenir, les gens attendent beaucoup de moi, y compris mes parents… et trainer dans les bars, ne fait pas partie des choses qui sont acceptable pour moi. »

« Il y a une différence entre jouer les piliers de bar tous les soirs et y venir, occasionnellement, pour juste boire un verre et se détendre. »

« Vous essayez de me débaucher ou je rêve ?! » S'amusa Emma.

« Hm, possible ! » Répondit Regina avec un clin d'œil espiègle.

Elles échangèrent un sourire.

« Non, bien sûr que non, je ne vous force à rien. Mais si vous changez d'avis, vous savez où me trouver. »

« Derrière le bar ? A jongler avec des bouteilles ! »

« Exactement. »

« C'était d'ailleurs plutôt impressionnant, même si je ne vous ai aperçu que quelques minutes à peine. »

« Merci... Pour la peine, si vous venez, je vous offrirais votre première consommation. »

« Vous ne reculez devant rien, vous ? »

« Rarement. » Répondit Regina avec un ton de voix qui avait soudain baissé d'une octave et qui fit frémir Emma.

Emma plongea ses yeux dans les siens et à nouveau, elle se sentit fébrile. Cette femme avait quelque chose de troublant, c'était indéniable, au point qu'Emma était en train de s'imaginer passer les portes de Rabbit Hole pour venir prendre un verre, assise au bar, face à Regina qui la servirait avec un grand sourire sur les lèvres. Elle secoua la tête pour s'enlever cette idée de la tête.

« Ne comptez pas trop dessus quand même, hein ? » Rajouta Emma.

Regina leva les mains, en signe de capitulation. Elle n'insisterait pas plus et attendrait de voir, si un jour, Emma aurait l'audace et le courage de se présenter au bar. Et sinon, elle avait déjà une petite idée en tête, un truc du genre : se rendre indispensable au bar au point d'avoir les clefs et inviter Emma un soir de fermeture pour qu'elles soient seules et que Madame le Maire ne soit pas gêner par les clients qui pourraient trouver sa présence incongrue ou colporter des rumeurs idiotes.

« Je ne voudrais pas que la réputation impeccable de Madame le Maire soit entachée ! » Ironisa Regina en riant.

« Je vous en remercie ! » Renchérit-elle avec le sourire.

Elles échangèrent un petit rire mais Regina cru apercevoir dans les yeux d'Emma, l'esquisse d'une pensée peinée à l'idée de se restreindre, à l'idée de ne plus pouvoir faire ce qu'elle voulait quand elle le voulait, rien que parce qu'elle était le Maire de cette ville et que tous les yeux étaient sans cesse braqués sur ses faits et gestes. Regina, elle, était libre de vivre comme bon lui semblait et à cet instant, la différence de vie des deux femmes, creusa un fossé entre elles qui leur paru se matérialiser en un semblant de malaise silencieux.

Emma réajusta le col de son manteau face au vent qui venait de se lever. Regina plongea ses mains dans ses poches arrière de jeans et se balança d'un pied sur l'autre. Elles n'avaient aucune envie de se quitter et la sensation était étrange mais Emma se décida.

« Il se fait tard. Je vais y aller… »

« Il ne faudrait pas que vous soyez en retard demain matin à la Mairie, n'est-ce pas ? »

« Oui, ça ou bien que je réveille mon fils trop tard et qu'il soit lui aussi en retard. C'est sa grand-mère qui dirige l'école mais elle ne lui fera pas de cadeau pour autant. »

Le regard de Regina se voilât un instant. Emma avait un fils. Emma était peut-être même mariée et elle se sentit comme happer par le vide avec un pincement douloureux dans le coeur. Elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil à sa main gauche, mais elle ne vit pas d'alliance, en revanche Emma avait eu le temps de remarqué la direction de son regard. Mais Regina eut la présence d'esprit de rebondir sur tout autre chose, laissant couler cette nouvelle assommante : Emma était maman.

« Votre mère dirige l'école ?! »

« Oui. »

« Un père Shérif et une mère Directrice d'école ? »

« Hm, hm. »

« Eh bien, votre enfance a dû être régit par l'ordre et les règles ?! »

« Vous n'avez pas idée à quel point. » Souffla Emma.

Regina grimaça, pour s'excuser de faire remonter des souvenirs potentiellement pénibles mais Emma haussa les épaules comme si ce n'était qu'un détail de son histoire qui se passait de commentaire plus approfondit.

Regina lui offrit un sourire tendre et Emma sentit son cœur se serrer dans sa poitrine.

« Rentrez bien. Faites attention à vous. » Rajouta Regina tout doucement, pour lui donner l'occasion de partir sans avoir l'air de couper court à leur discussion.

« Merci, vous aussi. »

Emma fit quelques pas, amorçant son départ puis elle se stoppa.

« Mademoiselle Mills ? »

« Oh, appelez-moi Regina, s'il vous plait. » Corrigea-t-elle, trouvant le « Mademoiselle Mills » trop pompeux à son goût.

« Regina… » Murmura Emma, troublée de prononcer son prénom.

« Oui ? » Renchérit Regina sur un ton qui jouait faussement la surprise.

« Je… je voulais seulement vous dire que … j'apprécie nos conversations… sachez-le. » Osa avouer Emma dans un élan de sincérité qui semblait la déboussoler elle-même.

Ce fut au tour de Regina d'être troublé par l'aveu et le ton de sa voix.

« Oh, euh, je … eh bien, je… moi aussi. » Bafouilla-t-elle en lui adressant un dernier sourire avant qu'Emma ne parte pour de bon.

Regina se tourna alors vers l'horizon, une fois qu'Emma avait quitté le ponton et elle prit une grande respiration. Il lui sembla avoir presque manqué d'air tout le long de cette rencontre. Encore un moment passé avec Madame le Maire, de nuit, sur ce foutu ponton, un agréable moment, bien trop agréable. Elle secoua la tête en se maudissant mentalement… ce n'était pas le moment, vraiment pas le moment de s'attacher à quelqu'un. Non, vraiment pas.

~SQ~