La semaine s'écoula lentement, sans qu'ils ne progressent d'un iota dans leurs recherches : Gérald se montrait tout bonnement introuvable dans tous les quartiers moldus qu'ils avaient explorés. Persefson commençait à se dire sombrement que les Détraqueurs s'étaient gaussés de lui et que pendant qu'il jouait au Niffleur à remuer ciel et terre pour retrouver leur camarade, ils organisaient joyeusement des réunions syndicales et planifiaient des grèves.
Leur dernier espoir finit par retomber sur l'un des seuls endroits par lequel ils n'étaient pas passés : le quartier sorcier, avec le Chemin de Traverse.
"Ce serait quand même étrange qu'un Détraqueur choisisse le Chemin de Traverse pour se cacher, s'étonnait Bicelmos. Les sorciers peuvent le voir... ce n'est pas l'endroit le plus stratégique !
- Peut-être qu'il l'a choisi justement pour cette raison, extrapola son voisin. Ce serait une sorte de bluff de sa part...
- Il prendrait quand même un sacré risque ! s'exclama le sous-secrétaire en levant les bras au ciel.
- Oui, ça me parait bizarre à moi aussi... Mais on n'a pas le choix, il faut tout tenter."
Ils se rendirent donc par bus au Chaudron Baveur.
Comme à son habitude, Hagrid y occupait trois sièges à la fois du fait de sa corpulence, et buvait du whisky pur feu. Il les salua d'un signe de tête jovial à leur arrivée et Orpheus fut heureux de le voir en bonne santé, remis de sa terrible expérience en prison. Bien sûr, le demi-géant ignorait très probablement tout du geste qu'il avait fait pour lui venir en aide, mais il s'en fichait complètement (en vérité, l'idée de s'en vanter ne l'avait même pas effleuré).
Ils passèrent devant le barman et quelques autres clients d'aspect lugubre avant de ressortir par la porte de derrière. Orpheus tapota les briques de sa baguette et le mur s'écarta, les laissant pénétrer sur le Chemin de Traverse.
La rue était bondée, aussi bien de sorciers que de fantômes. Si un Détraqueur était passé par là, ils l'auraient su immédiatement. Soupirant, ils s'engagèrent donc dans la foule, tout en gardant les cinq sens en alerte.
Au bout d'une heure de marche vaine, Leprechaun finit par avoir une idée :
"Puisqu'on peut faire de la magie sans risquer que des Moldus ne nous voient, ici, autant faire sortir nos Patronus ! Ils sont sensibles à la présence des Détraqueurs et on couvrirait deux fois plus de terrain !"
Orpheus se gratta la tête en réfléchissant : l'idée n'était pas mauvaise, seulement...
"Je ne sais pas si je réussirai à produire le mien, avoua-t-il.
- Vous aviez dit qu'il se montrait dépressif ces derniers temps, c'est vrai, se souvint Bicelmos. Il nous faudrait un expert en sortilèges qui pourrait peut-être régler le problème... Et si on rendait visite à Ollivander ?
- Le fabricant de baguettes ?
- Oui !
- Hmmm... oui, c'est peut-être une bonne idée. Allons-y."
La sonnette tinta lorsqu'ils ouvrirent la porte et le vieil homme aux yeux argentés flippants parut devant eux comme par magie.
"Aaaah, je me souviens de vous, Leprechaun, vous êtes entré ici pour la première fois il y a huit ans à peine, dit-il d'emblée sans même leur laisser le temps de saluer. Bois de charme, trente-et-un centimètres, rigide, poil de cul de farfadet...
- Oui ! rayonna le jeune homme, ravi de se voir accorder autant d'attention et nullement gêné par la nature de l'ingrédient magique de sa baguette.
- ... pas très puissante et un peu trop sensible, mais fidèle et efficace, continuait de débiter le vendeur. Quant à vous, monsieur Persefson...
- On est venus ici pour vous demander un service, l'interrompit le concerné.
- ...bois de pin, vingt-trois centimètres, assez souple, plume de corbeau. N'amplifie pas la magie de son propriétaire.
- Quoi ?! Je pensais que toutes les baguettes étaient faites avec des éléments issus d'animaux magiques ! s'exclama Bicelmos, perturbé.
- Effectivement, c'est presque toujours le cas, acquiesça le fabricant de baguettes. J'ai dû créer celle de votre ami sur mesure, aucune autre baguette n'avait voulu de lui. Du fait de son pouvoir d'interagir avec les esprits, j'ai pensé judicieux d'y placer cette plume de corbeau, oiseau proche des morts. Elle permet de mieux canaliser son don, même si ça la rend inefficace pour les sortilèges.
- Ah ! Voilà qui explique vos problèmes à faire apparaitre un Patronus Corporel ! interpréta Bicelmos avec satisfaction. Monsieur Persefson ? Qu'est-ce que vous faites ?"
Orpheus s'était discrètement éloigné de quelques pas et faisait tourner sa baguette entre ses mains d'un air morne. Il en voulait un peu à Ollivander pour son manque de tact flagrant, mais éprouvait encore davantage de ressentiment envers celui qui lui avait légué ce don handicapant, à savoir son prédécesseur Lazarus Geist. Sans lui… il aurait été un sorcier normal, capable de faire de la magie ordinaire. Il n'aurait pas été considéré comme un presque-Cracmol. Il n'aurait pas été dépressif…
"Des problèmes avec votre Patronus ?" murmura le vieux fabricant d'une voix douce en s'approchant de lui par derrière.
Orpheus hocha la tête.
"Hmmm..." Le vieil homme se perdit dans ses pensées. "Je ne sais pas si cette connaissance nous sera d'une quelconque utilité... mais je me souviens encore de votre prédécesseur, Geist. Bois d'if, vingt-six virgule six centimètres, flexible, nerf optique de sombral. Très puissante, elle a appartenu à un sorcier d'exception...
- Ça ne m'aide pas beaucoup, haussa Orpheus les épaules.
- Après la mort de son propriétaire et au bout de quelques péripéties, elle a fini par m'être revendue, continua Ollivander comme s'il n'avait pas été interrompu. Voulez-vous la voir ?"
Orpheus dodelina de la tête, indécis : il ne voyait pas très bien ce que ce vieux bout de bois pourrait lui apporter. D'un autre côté, il était quand même curieux... C'était avec cette baguette que Lazarus s'était taillé sa réputation de Valet de la Mort, comme on avait fini par le surnommer après ses exploits. Il finit par acquiescer.
"Suivez-moi", dit simplement le vieil homme.
Ils traversèrent les interminables rayons remplis de baguettes avant d'atteindre l'arrière-boutique et ce qui semblait être l'atelier du maître. Leprechaun, qui les avait suivi d'un pas circonspect, fut frappé d'émerveillement et de respect en voyant la petite pièce : s'y alignaient plusieurs bureaux aux dimensions diverses sur lesquels s'étalaient les différents outils et ingrédients de fabrication, des rondins de bois de toutes les espèces, des flacons contenant les ventricules de dragons, des sacs pour les crins, moustaches, poils et plumes triés selon le type d'animal et sa puissance.
Le vieil Ollivander s'approcha de son pas léger et inaudible d'un des murs en pierre de son atelier et posa sa main parcheminée dessus. Aussitôt, la pierre s'enfonça dans le mur et disparut par magie : à sa place, il y avait maintenant une petite alcôve dans laquelle étaient empilées plusieurs boîtes allongées, identiques à celles présentes dans les rayons du magasin. Ollivander fit pianoter ses longs doigts dessus pendant un moment avant de se saisir de l'une d'entre elles et de la retirer.
Il déposa délicatement l'écrin sur le bureau le plus proche et enleva son couvercle. Orpheus se pencha dessus en retenant son souffle : c'était une baguette en bois (il s'y attendait plus ou moins mais respectait le recueillement quasi-religieux du maître fabricant).
Leprechaun, toujours aussi émotif, s'évanouit face à tant de magnificence.
"Prenez-la dans votre main, fit Ollivander au bout de quelques secondes. Elle est encore imprégnée de la puissance de son ancien maître, vous plus que quiconque serez apte à la ressentir."
Orpheus lui jeta un coup d'œil en biais, et s'exécuta.
Le petit bout de bois frémit et se tortilla dans sa paume, comme si le contact avec sa peau le démangeait. Orpheus attendit qu'il se produise quelque chose d'autre, mais la baguette émit simplement un "pffffuit" désappointé et lâcha une mauvaise odeur pour l'éloigner.
"Elle ne m'aime pas beaucoup, constata-t-il en se bouchant le nez.
- C'est effectivement la première fois qu'elle réagit spontanément de manière aussi négative, confirma Ollivander. Mais il y a sûrement un enseignement hautement philosophique à en tirer..."
Orpheus ne voyait pas vraiment de conclusion claire, à part peut-être que les baguettes aussi savent péter. Mais pour ne pas vexer le vieil homme, il acquiesça en s'efforçant de paraître vachement inspiré.
"Bon. Je crois que vous pouvez reposer la baguette, maintenant, fit le vendeur en s'éventant discrètement pour chasser la puanteur. Et gardez bien ça à l'esprit : dans la vie, quand on n'arrive pas à faire une chose simple malgré des efforts considérables... c'est sûrement parce qu'on pue la merde. C'est ça que veut nous transmettre la baguette…"
Riches de ces sages enseignements, les deux compères sortirent du magasin de baguettes magiques et se retrouvèrent à nouveau dans la rue bondée sans savoir où chercher. Ils se creusèrent la tête un moment pour trouver une nouvelle solution, et Orpheus finit par proposer :
"On ferait peut-être bien de se séparer et de chercher chacun de notre côté. Si vous tombez sur Gérald, prévenez-moi avec votre Patronus.
- Entendu !" gueula Bicelmos comme s'il était à l'armée.
C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent chacun allant dans une direction opposée.
Bicelmos Leprechaun, lui, choisit de se diriger vers le coin le plus mal famé du quartier sorcier, à savoir l'Allée des Embruns, se disant qu'un Détraqueur aurait moins de mal à passer inaperçu dans un endroit où tout le monde mettait des cagoules et s'habillait en noir. Il atteignit la ruelle en quelques minutes et commença une investigation minutieuse de l'endroit.
Tout d'abord, il passa devant un gang de Né-Moldus en train de se tatouer des licornes sur le corps tout en sniffant de la poudre de cheminette... Enfin, il devrait plutôt dire un gang de Personnes d'Origine Non-Magique : en effet, pour pallier au problème de la délinquance chez ces jeunes défavorisés, une loi avait été votée très récemment pour interdire l'usage de la désignation de "Nés-Moldus", jugée trop stigmatisante, et la remplacer par "Personnes d'Origine Non-Magique" pour leur permettre de mieux s'assimiler.
Ils le regardèrent passer avec un certain étonnement, peu habitués à voir des petits fonctionnaires impeccables en costume-cravate dans le coin. Bicelmos hésita à leur demander s'ils n'avaient pas vu passer un Détraqueur, mais se ravisa en voyant l'arme terrible que le chef du gang soupesait dans la main : une poignée de Bavboules.
Se rappelant du bizutage qu'il avait subi durant sa première année à Poudlard quand une bande de quatrièmes années à Serpentard avaient croisé son chemin dans le parc et l'avaient forcé à se mettre des Bavboules dans les narines, il accéléra son rythme de marche en baissant la tête.
Ne faisant plus attention à son chemin, il se retrouva à son plus grand étonnement face à la sinistre boutique Chez Barjow et Beurk. Il en avait souvent entendu parler : les étudiants, surtout des Serpentards, venaient acheter ici tout ce qui était normalement mal vu ou interdit par la loi.
"Eh bien, mon beau, tu es perdu ?" résonna une voix cassante juste derrière son épaule.
Il sursauta violemment et fit pivoter ses talons : une sorcière d'une laideur incomparable le lorgnait en souriant d'un air inquiétant.
"N...n...n...n...non..., bégaya-t-il, terrifié.
- Mais si, tu as l'air complètement perdu, intervint un homme au visage craquelé qui s'était avancé derrière la femme.
- Je... je ... je... je vous assure que n... n... n... non...
- On va t'aider à retrouver ton chemin ! fit la femme en levant ses doigts crochus vers son visage.
- NON ! Je vous dis que... que... que... je... je suis là pour aller dans cette boutique, là, derrière moi..."
Il avait atteint la porte à reculons et l'avait poussée pour se réfugier derrière. L'homme au visage craquelé soupira :
"Il avait vraiment l'air perdu... C'est bizarre, les gens ne nous laissent jamais les aider...
- C'est vrai, acquiesça la femme. C'est de plus en plus dur de nos jours d'être guide touristique..."
La boutique était plongée dans une ambiance gothique, avec du rock satanique à volume bas en fond sonore. Bicelmos jeta un regard médusé autour de lui pour constater qu'il était entouré d'objets glauques, comme des mains empaillées, des flacons verdâtres, des médaillons maudits ou encore des boîtes de vernis à ongles noir.
Le vendeur, un grand type recouvert de tatouages de croix inversées et de pentagrammes sataniques, de piercings et avec une impressionnante crête iroquoise teintée en rouge en guise de coupe de cheveux, s'approcha de lui, un sourire bienveillant aux lèvres :
"Tu as l'air de venir ici pour la première fois. Je vais t'aider à t'orienter un peu... c'est qu'on a plein d'articles différents, ici !
- Q... q... quoi... ?
- Hmm... t'as l'air timide... laisse-moi deviner : t'arrives pas à draguer et on t'a conseillé de venir ici pour les magazines pornos, pas vrai ?
- P... p...p... pardon ?!
- T'inquiètes, pas de tabous ici ! T'es libre, man, tu peux assouvir tous tes désirs ! Tiens, tu veux un joint ? Ça aide à se détendre, c'est de la bonne, de la poudre de cheminette de qualité.
- N...n...n...non merci...
- Bon, tu veux quoi comme porno ? Un fétiche particulier ?
- ...
- On a de tout, ici, faut pas te gêner ! Tiens par exemple, dans la catégorie gay, y a le numéro spécial du mois qui cartonne en ce moment, celui dédié à Dumbledore.
- Pardon ?!"
Bicelmos blêmit lorsque le vendeur lui montra la couverture du magazine, sur laquelle on pouvait voir Dumbledore en slip violet immonde caresser le torse nu et musclé d'un black, en lequel le sous-secrétaire mit quelques secondes à reconnaître avec horreur l'ex-Auror Kingsley Shacklebolt.
"T'as pas l'air dans ton assiette, man", s'étonna le vendeur lorsque le sous-secrétaire se fut écroulé sur le sol, de la bave mousseuse aux lèvres et les yeux ensanglantés.
