Partie IV.3 : Kazoku no Moribito
Balsa remarqua que les dates avaient été espacées. Ce qu'elle venait de lire, avait été écrit avant son agression et la page qui suivait par après avait été après, dans la Grotte des Chasseurs. Tanda l'appela pour lui dire que le repas du midi était prêt et qu'elle devait descendre. Elle reposa son livre et partit manger rapidement. Quand le repas fut terminé, la vaisselle faite et les enfants en train de jouer, elle retourna à sa lecture dans le calme. Elle n'était pas du genre à lire, mais elle savait que Jiguro et son père, Karuna, adoraient la lecture – elle avait souvent vu Jiguro, le nez dans les bouquins. Le quart d'un instant, Balsa se surprit à penser qu'elle leur rendait hommage en lisant aussi.
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Agression par l'armée Talsh
» Plusieurs mois se sont écoulés depuis que j'ai mis à jour ce journal décrivant plus en profondeur les capacités spirituelles que mon don m'offrait. Durant la guerre, on ne peut pas prévoir ce qui va se passer. J'ai beau en avoir parlé à Maman, je n'ai toujours pas l'esprit en paix. Parfois, c'est plus fort que moi, et les pensées intrusives et pessimistes me hantent jusqu'à ce que je m'épuise physiquement... je tombe alors dans des boucles de pensées obsessionnelles tellement insupportables que je n'arrive plus à rien faire de mes journées qui soit productif, ne serait-ce que pour m'entrainer à la lance le matin.
J'ai donc choisi de me tourner vers l'écriture pour m'exprimer. Comme dit à Maman, je vais retranscrire ici ce qui s'est passé ce soir-là, mais par mes yeux de médium, car, croyez-le ou non, ce soir-là, mon entourage spirituel a également été très secoué.
» Mes capacités médiumniques et mon essence spirituelle qui est celle du Templier, font en sorte que je retiens tout ce qu'on me dit, et mon cerveau enregistre tout sans perdre un morceau... Pour tout dire la vérité, j'aurai préféré ne rien me souvenir du tout. Ça m'aurait fait moins mal, je crois...
Alors que les soldats Talsh m'entraînaient vers le lit de fortune, je criai le nom de Jiguro. Il ne répondit pas. Je sentais une rage noire et sourde émanée de son énergie. Il se battait contre les gardiens des autres soldats. Il était prêt à tuer.
« Pas ma petite-fille ! gueulait-il, fou de rage. »
Jiguro aurait pu, bien sûr, prendre possession de mon corps pour que je puisse me défendre, mais dans une telle situation, prise de court, on n'a pas le temps de réfléchir. Jiguro n'a seulement pas pu prendre possession de mon corps à temps. C'est tout.
J'avais beau faire des voyages astraux, des appels d'âme, durant mon agression, ceux-ci ne durèrent jamais longtemps et je revenais constamment dans mon corps. C'était comme si je sautai dans un buisson de roses avec des épines et de la glace. C'est ainsi que je regagnai, à chaque fois, mon corps physique. Mais je voyais – et savais – très bien que dans le monde spirituel, j'avais l'avantage et la chance que la majorité des gardiens, énergies toutes confondues, étaient de mon côté et prenaient ma défense. Ils savaient d'instinct que j'étais médium.
Fay était farouche, rusée, extrêmement intelligente. Amaya avait toujours eu une puissante gardienne. Elle sautait sur les hommes vivants, même si ceux-ci ne pouvaient la voir et leur prenait les ailes, les tirait vers elle, posant un pied sur les omoplates pour les arracher – ce, sans même sourciller. Jiguro s'était joint avec elle : il avait aimé Amaya – ou Sheila. Il aidait Fay à arracher les ailes. Tout ça, sous mes yeux.
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Déchirer le contrat de gardien
» Je vis de plus en plus d'esprits se scandaliser des actions de leurs protégés. Les soldats Talsh n'avaient pas que des gardiens de sexe masculin, mais bien aussi de sexe féminin. Et celles-ci étaient offensées et dégoûtées. Une des gardiennes avait jeté à l'oreille de son protégé – et je peux clairement m'en souvenir car ses paroles résonnent encore dans mes oreilles :
« Je n'ai pas signé le contrat d'être gardienne d'un violeur et d'un bourreau, je croyais que tu valais mieux que ça, mon frère ! Mais je me suis trompée, apparemment. »
Elle parlait Yogoese, mais très ancien. Alors je compris ce qu'elle dit, ou peut-être l'ai-je simplement traduit avec son énergie.
Je vis également Nahoko arriver avec son frère et sa sœur, tous les deux faucheurs – tous les trois portant leur faux – en plus d'un esprit que je n'aurai jamais pensé voir : son père, La Mort en personne. Contrairement à ce que les gens auraient pu l'imaginer, La Mort en personne n'était pas plus grande que 1m63, soit, 5'4". Je pouvais clairement distinguer qu'il portait une cape noir par-dessus un chemisier blanc et un par-dessus de même couleur. Ses yeux étaient bleus vif et ses cheveux noirs ondulés, même si je voyais son visage légèrement flou. Je savais que la situation était assez grave pour que le plus haut-placé de la hiérarchie spirituelle se pointe ici-bas dans notre monde. Mais il ne pouvait pas tuer directement les êtres incarnés d'un coup de faux, même si parfois, ce n'était pas l'envie qui lui manquait de le faire. Je poussai un cri de douleur. Les gardiens se retournèrent vers La Mort et le silence tomba dans l'assemblée spirituelle. Il n'y avait que les vivants réincarnés qui continuaient de parler entre eux. Une première gardienne courut vers les faucheurs.
« Je ne veux plus être sa gardienne ! En faisant ça, il oppresse également mon genre.
- Alors tu sais ce qui te reste à faire, répondit La Mort.
- Nous le pouvons ? demanda un gardien.
- Vous êtes responsables du protégé, mais vous choisissez également s'ils meurent ou s'ils vivent. Mais une chose est sûre, dès que ceux-ci reviennent dans le monde spirituel, ils subiront une conséquence de leurs actes. »
Je vis la gardienne se diriger vers son protégé, celui qui se trouvait par-dessus-moi d'ailleurs. J'allais assister à un gardien qui annulerait son contrat de protection. Je savais que Fay avait arraché les ailes de quelques hommes, mais elle n'avait aucune emprise sur le lien qu'ils partageaient avec leurs propres gardiens. Elle les avait seulement arrachées dans sa furie pour causer de la douleur. C'était aux gardiens de rompre eux-mêmes le contrat, pas aux autres. Pour totalement rompre le lien avec, le gardien devait arracher une ou les deux ailes de la paire principale complètement et c'est ce que la gardienne fit. Ensuite, ledit gardien devait s'arracher lui-même le ou les ailes. Ce n'était pas une partie de plaisir, ni pour le protégé ni le gardien, et ça faisait mal.
Plusieurs gardiens l'imitèrent avant de se retirer, reniant ainsi leurs anciens protégés, mais d'autres étaient vraiment mauvais et restèrent. Mon agression dura plusieurs heures, je ne peux compter combien de temps tellement ce fut interminable.
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L'aide des esprits
» Un bruit de corne résonna au dehors et la salle se vida, nous laissant Amaya et moi, seules. C'est à ce moment que Jiguro prit les devants. Je savais qu'il ne voulait pas me regarder nue, mais ce n'était pas comme si j'avais eu le choix non plus.
« Je vais récupérer la clé pour libérer tes poignets, annonça-t-il. »
Un bruit métallique se fit entendre sur le dessus de ma tête. Pour qu'un esprit déplace un objet physique de cette manière, il lui faut emmagasiner une grande quantité d'énergie. Or, dans mon cas, vue mon essence spirituelle de Templier, je possédais une quantité d'énergie presqu'infini dans laquelle Jiguro pouvait puiser et récupérer de l'énergie à volonté pour avoir une influence assez grande sur le monde physique.
Je pris la clé et mon gardien m'aida à ouvrir les menottes. J'avais mal partout... mais c'était mon entrejambe qui était le plus douloureux. Je voyais des traces de sang sur le matelas, mon corps était couvert de fluides. Je tentai de me redresser un peu trop vite et poussai une plainte de douleur en me roulant en petite boule. J'avais mal. Partout. Aucun coin de mon corps n'avait été exempté de douleur. Tout me faisait souffrir. Je sentis la main de Nahoko dans mes cheveux, alors que sa sœur allait vers Amaya et Fay.
« Alika..., murmura-t-elle. »
En rouvrant les yeux, je vis que son frère et son père étaient aussi agenouillés proche de moi avec Jiguro. J'appris que le frère de Nahoko s'appelait Niran et son père, Kagi. Ils essayèrent de me redresser, mais peine perdue, j'avais trop mal.
« Pourquoi êtes-vous là ? demandai-je par télépathie. Je ne suis pas de votre famille... vous n'aviez pas à vous déplacer pour moi.
- Parce que tu es populaire et très connue dans le monde spirituel, répondit Kagi, La Mort. Tu es une âme qu'on apprécie énormément, Alika. Tu nous as lancé un appel de détresse inconscient et nous sommes aussitôt venus. Je te promets que spirituellement, les conséquences suivront.
- ... Jiguro ?
- Oui ? me répondit mon gardien.
- Prends possession de mon corps...
- Quoi ?
- ... Tu l'as déjà fait par le passé... je suis sûre que tu pourras mieux tolérer ma douleur physique que moi-même... par pitié... »
Mon gardien ne dit rien de plus. Je le vis s'approcher de moi et je devins spectatrice de mes mouvements. Je lui demandai timidement s'il avait mal.
« Juste une sorte d'inconfort... c'est un peu douloureux, mais ça va... »
Son geste suivant ne sembla pas confirmer ses dires. Une fois le pied posé au sol, soutenue par les bras à l'aide de Nahoko et Niran, mon corps physique s'écrasa contre le plancher. Jiguro se retrouva les deux mains sur mon entrejambe comme pour se cacher. Il avait aussi gardé ma voix.
« Urgh... le corps ne tient plus... j'ai mal... »
À cet instant, je roulai les yeux. J'essayai de comprendre comment un esprit de sexe masculin cisgenre pouvait sentir la douleur physique du sexe opposé en prenant possession du corps. Mais je savais que, parfois, il n'y avait pas de rationnel. Il semble que Jiguro ait été capable de ressentir mon mal et ma douleur, même si j'étais de sexe opposé à lui.
Il inhiba la douleur un moment et s'empressa de retrouver ma lance, remettre maladroitement mon sous-vêtement et mes pantalons, même s'il boitait. Il prit mon balluchon et trouva ma robe de rechange. Il mit mon manteau, puis alla vers Amaya. Il l'aida aussi à se rhabiller et prit sa main avant de partir.
Il demanda aux faucheurs et aux esprits de nous conduire vers une sortie de secours, à condition qu'il y en ait une. Je finis par m'endormir et perdre connaissance, laissant Jiguro contrôler mon corps à sa volonté et librement.
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La faculté spirituelle de Papa
» Lorsque je me réveillai, Jiguro était toujours en possession de mon corps.
« Tu es enfin réveillée ? me demanda-t-il.
- Combien de jour se sont écoulés ? lui demandai-je.
- Une journée et demi... »
J'entendis Amaya tousser. Son aura semblait très pâle... je crois qu'elle était en train de tomber malade. Je n'avais pas pensé à prendre du thé ou des herbes médicinales afin de contrer le rhume pour la route. Jiguro, toujours en possession de mon corps, me laissa parler à Amaya librement sans influence.
« Amaya, tout va bien ?
- J'ai juste une petite toux... ça ira.
- Tu es sûre ?
- J'ai toujours eu un système immunitaire très puissant à Kanbal... je te dis que tout ira bien. »
Amaya était une jeune femme très coriace. Sensible, mais coriace et du genre à sous-estimer un peu ses symptômes et continuer d'avancer malgré tout. Elle avait beaucoup de résilience... néanmoins, j'osai toucher son front : il était brûlant. Je la collai contre moi et lui dit qu'il nous fallait continuer notre route pour retrouver ma famille à la Grotte des Chasseurs. Amaya tenait à peine sur ses jambes.
Je demandai à Jiguro s'il avait mangé via mon corps. Il me dit que non, mais qu'il m'avait nettoyé dans une rivière glacée. Je proposai d'arrêter dans un village avoisinant, mais Jiguro ne voulut pas. Qui sait si ce village était devenu un des campements de l'empire Talsh lui aussi ? Mon gardien disait qu'il fallait impérativement retourner à la Grotte des Chasseurs au plus vite...
Amaya m'avoua avoir de plus en plus de difficulté à respirer, qu'elle sentait que ses jambes la lâcheraient d'une seconde à l'autre, qu'elle avait des frissons et des douleurs thoraciques. Je compris qu'elle avait attrapé une pneumonie... Nous avons perdu la notion du temps, marchant seules dans la neige, au froid, dans le noir, cachées de la vue de tous. Soudain, elle s'échoua au sol, me tirant avec elle, tenant toujours ma main.
« Amaya... s'il te plait, mon amour, murmurai-je. Il en reste peu pour retrouver ma famille... tiens bon. Mon père pourra te soigner... »
Elle ne me répondit pas. Elle avait les yeux à moitié-fermés.
« Alichoue... je ne peux plus continuer...
- Hey, Amaya... ne dis pas ça... »
Je la pris dans mes bras et posai sa tête contre mes cuisses. C'est alors que je vis quelque chose que je ne pensais jamais voir un jour : l'ombre de la mort sur le visage de ma petite-amie... cette même faculté que Papa possède avec les gens qui sont sur le point de mourir. J'ai su à cet instant précis que j'avais encore hérité d'une de ses facultés spirituelles et je détestais celle-ci...
« Amaya ! paniquai-je. Reste éveillée que t'en supplies... nous sommes... si proches... je crois...
- Désolée, n'amour... je suis si épuisée... »
Je continuai de caresser ses cheveux en me mettant à pleurer. Jiguro sortit de mon corps et s'agenouilla à son tour proche d'elle. Dans un dernier souffle, Amaya perdit la vie dans mes bras... la fatigue et sa pneumonie ont eu raison de sa vie. Un sanglot s'échappa de mes lèvres et je poussai un hurlement de désespoir... Une faible neige se mit dès lors à tomber comme si le ciel pleurait avec moi; ces flocons blancs, légers et floconneux. Ils me tombaient dans les cheveux, piquetant ma chevelure et mouillant le visage d'Amaya. Depuis, je hais le paysage hivernal quand une neige semblable à celle-ci se met à tomber...
Pour la première fois de ma vie, je vis un être humain se détacher de son corps physique... Amaya ne semblait pas comprendre pourquoi elle pouvait voir son corps physique. Je la vis et la sentis me caresser à son tour les cheveux. Quand elle vit Jiguro, elle comprit qu'elle venait de quitter le monde des vivants.
« Je suis là, comme promis, lui dit Jiguro. »
C'est à ce moment-là que Kasem est venu à moi. Il nous montra un endroit pour enterrer le corps d'Amaya avec des pierres. Je ne parvins plus à me souvenir où ni comment j'ai fait... mes souvenirs sont nébuleux à partir ce moment-là précis. Tout ce que je sais est que Kasem avait pris possession de mon corps à son tour, permettant à Jiguro de s'occuper de l'âme d'Amaya. Ce fut mon seul moyen pour survivre. J'étais trop faible et épuisée... Sous le coup du traumatisme, je bloquai mon don de deux tiers et Amaya disparut de ma vision. Je ne la voyais plus, ne l'entendais plus et ne la sentais plus me toucher.
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Femmes et Hommes en noir
» Je ne repris possession de mon corps que quelques fois. J'ignorai où j'allais, je déambulais. Jiguro était à mes côtés et Kasem restait dans mon corps pour me soutenir. Nahoko n'était pas toujours avec moi, car elle devait veiller Tante Yuka, mais je remarquai que j'étais suivie d'un homme et d'une femme. Ils étaient tous deux habillés de vêtements noirs et avaient des cheveux roux.
La femme avait les cheveux ondulés et des yeux verts. Elle était petite, environs 1m58, sois, 5'2". Tandis que l'homme avait les cheveux naturellement en bataille, dont la chevelure tournait plus autour du auburn et ses yeux étaient bleus. Il portait un shihakusho noir; un kimono avec un hakama. Il était un peu plus grand que sa sœur avec son 1m68, sois, 5'6".
« Qui êtes-vous ? demandai-je, épuisée.
- Notre père nous envoie, répondit le premier. Je m'appelle Soren et voici ma sœur Seina.
- Votre père ?
- Nous sommes les demi-sœurs et demi-frères de Nahoko, m'aida Seina. Notre père, Kagi La Mort, a deux épouses, et notre mère est la première femme qu'il a marié. La mère de Nahoko est la deuxième à qui il a uni sa vie.
- Alors... La Mort a deux femmes ?
- C'est bien ça.
- Et vous êtes habillés de noir... êtes-vous... des femmes et hommes en noir ?
- Oui. Contrairement à nos frères et sœurs en blanc, qui eux s'occupent d'accueillir les âmes décédées et faucher les mauvais gardiens et âmes, nous, nous occupons d'accompagner les proches des défunts qui sont en deuil.
- ... Et parce qu'Amaya est décédée, vous...
- C'est exact. Nous t'accompagnerons un moment. J'espère que ça ne te dérange pas ?
- Non... merci... »
Je reperdis contact avec la réalité. Malgré ce que j'avais vécu, j'étais amplement consciente des privilèges que les esprits m'accordaient quand ils venaient me voir. Je commençai à me douter que La Mort devait m'avoir à l'œil avec tout son entourage spirituel qu'il m'envoyait pour me soutenir.
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Une petite âme qui n'a jamais demandée à se réincarner...
» Un matin, Jiguro se mit à vomir avec mon corps. Je repris possession de mon physique alarmée.
« Alika... tu n'as pas eu tes règles ce mois-ci, analysa Jiguro.
- Je croyais que le stress aurait pu jouer là-dessus... »
Une phrase que Maman m'avait dite pendant mon éducation sexuelle me revint en tête.
La seule fois où les saignements mensuels arrêtent, c'est lorsque la femme est enceinte. Si tu as tes règles à chaque mois, et que tu as un rapport sexuel avec un homme entretemps, et qu'elles ne surviennent pas le mois suivant – en dehors du stress – alors tu es peut-être enceinte. C'est un des premiers signes, avec les nausées et la fatigue.
« Alika, je—
- Non, Jiguro, ne dis rien ! Je ne veux pas le savoir...
- Préfères-tu demander à des esprits plus puissants comme Soren et Seina ?
- Non plus... »
La crise de panique m'envahit. Ma respiration accéléra et ma vision devint floue. Je sentis Seina me retenir par le bras. Non seulement je venais de me faire agresser, venais de perdre mon âme sœur d'une pneumonie, il fallut que je me fasse engrossée par ces monstres ! Ce fut plus fort que moi, la goutte déborda du vase.
« J'ai l'impression de subir une punition dans cette vie-ci ! Qu'est-ce que m'apporte cette réincarnation, hein ?! Je n'en peux plus de cette vie-ci, je n'en peux plus ! pleurai-je. Qu'est-ce que j'ai bien pu faire qui a pu mettre un quelconque esprit en colère pour me faire subir tout ça, HEIN ?! »
Jiguro finit par me serrer fort contre lui alors que je pleurai à fendre l'âme et continuai de crier mon injustice. Je me débattis dans son étreinte, mais il attrapa un de mes bras et me retint. Je commençai alors à enfoncer mes ongles dans ma propre peau.
« Alika, calme-toi...
- DIS-MOI PAS DE ME CALMER !
- Alors fais passer le plus gros de ta colère... libères-toi, mais surtout... ne te fais pas mal. »
Il attrapa ma main qui avait commencé à faire saigner la plaie que je m'étais infligée sur ma cuisse et me la retira. Je devinais toute de suite ce qui s'était passé dans mon ventre : généralement, les âmes normales comme Nao, Kasem et moi signent un contrat pour naître et s'incarner sur le plan terrestre. Tout est planifié, les parents en devenir sont prêts et les âmes à naître sont inscrits dans les registres de la réincarnation.
Dans le cas comme le mien, aucune âme n'avait signé pour venir en moi. Cela signifiait donc que l'un des gardiens de mes agresseurs avaient pris une pauvre âme errante qui passait dans le coin et me l'avait fourré dans le ventre. Cette pensée me rendit triste à mort. En marchant vers la Grotte des Chasseurs, je réfléchis mûrement quant à ma décision future : offrir une vie de misère et ne pas aimer l'enfant en devenir... ou avorter et attendre une seconde chance, si, si, je tombais enceinte encore à l'avenir. Peut-être ai-je passé pour une irréfléchie aux yeux de Nao, mais je savais ce que je faisais. Jiguro et même Mayuna m'aidèrent énormément dans ce dur choix.
« Nous ne prenons pas les décisions à ta place, Alika, me dit Jiguro. Nous ne faisons que t'aider. Personne, en tant que gardiens ou esprits, ne va te blâmer parce que tu avortes une âme... et toi-même es au courant. Quel triste événement...
- Je sais que si les événements avaient pris une autre tournure, tu aurais fait une magnifique maman attentionnée, ajouta Mayuna. Or, tu fais ce qui te semble le plus juste pour toi et cette âme. Tu ne veux pas lui offrir une vie de rejet ni de tabous.
- J'ai toujours voulu être mère... mais pas dans ces conditions-là. Je sais qu'elle n'y ait pour rien... mais... J'ai été violée, frappée, battue non-stop toute la nuit...
- Si tu avortes, Alika, commença Jiguro, je dois te mettre en garde : ton frère Nao et ses gardiens vont te rabaisser pour le geste que tu t'apprêtes à faire pour ton bien avant tout.
- Je sais me défendre.
- Je ne doute pas. Mais ils auront des arguments que tu n'as encore jamais entendus. Ça va être très lourd, culpabilisant. Ils sont pro-vies. Tu vas tomber de très haut... alors que tu devras t'accrocher. Tu connais les règles du monde spirituel, de la vie et de la mort, mais ils vont constamment te les rappeler.
- Je vais tenir le coup... car je suis pro-choix. »
Jiguro ne pouvait pas voir le futur, mais d'après les situations et l'énergie qui en découlait, il était capable de déterminer et de prévoir ce qui pouvait arriver à l'avance. De plus, il connaissait les gardiens de Nao. Bien qu'ils cohabitent dans la même famille, mon gardien et les gardiens de mon frère ne s'étaient jamais vraiment appréciés. Kasem prit un temps fou pour revenir à la grotte des chasseurs. J'étais physiquement seule. Mais j'étais accompagnée de Jiguro, Soren et Seina. De temps en temps, Kasem me laissait reprendre possession de mon corps, mais peu de temps après, je reperdais connaissance.
Je perdis la notion du temps. Je réfléchissais : je savais que l'âme était sans doute destinée à naître d'une agression, même si elle n'avait pas signé de contrat. Mais je ne voulais tellement pas lui faire subir ça. Quand je voyais Maman tomber enceinte, je la voyais heureuse, souriante, toujours prête à caresser avec tendresse son ventre et à nous parler jusqu'à ce qu'on naisse.
Je n'aurai donc pas été dans la même branche qu'elle : j'aurai été malheureuse, triste, ne parlerai pas à la petite âme. Je n'aurai même pas été capable de la tenir dans mes bras à sa naissance. Pire, l'aurai-je même abandonné lorsque bébé aux mains des étrangers ? J'ignorais tout de tout. Mais ma décision était prise et je ne changeais pas d'avis. Il fallait que Maman me soutienne dans mon choix... et je savais qu'elle pouvait me comprendre.
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Le retour à la Grotte des chasseurs
» Lorsque Kasem trouva la grotte, après presque deux mois, je me sentis soulagée. Mais mon corps me faisait encore mal et mon ventre devint plus dur également. Je devais faire vite même si mes abdominaux reliés à mon entrainement cachaient en partie la forme croissante de mon utérus. En entrant dans la grotte, Kasem descendit les escaliers avec mon corps et nous fîmes assez de bruit pour que Maman accoure dans le vestibule, en mode « protectrice », pointant sa lance vers nous.
« Je dois te laisser Alika, me murmura Kasem. Lentement parce que sinon tu vas avoir un trop gros choc...
- Non... non... je ne veux pas...
- Je sais que tu as peur, mais Maman est là désormais.
- Et si on me jugeait ?! paniquai-je alors que je sentais déjà mon frère me quitter.
- Il n'y a pas de risques...
- Ne me quitte pas, Kasem ! »
Mais il était trop tard.
« Qui est là ? résonna la voix de ma mère fermement.
- Ma... man ? essayai-je alors que je sentais déjà mes forces me quitter.
- Alika ?! »
Elle s'élança vers moi et me retint à temps avant que je ne m'effondre au sol. Mayuna, Soren, Seina et même Nahoko, restèrent très proche de moi. Après m'avoir examiné et donner un bain tiède pour me relaxer et couper mes cheveux, je voulais que Maman reste à mes côtés. Tout ça était trop beau pour être vrai, je ne parlais presque pas. Le lendemain, je ne voulus pas manger mon petit déjeuner, j'avais des nausées. Maman allait-elle remarquer que j'étais enceinte ? Jiguro s'assit sur le lit.
« Tu dois le dire, Alika, me poussa-t-il.
- J'ai peur...
- Tu dois. Je suis là... Tu dois le faire, tu as besoin de parler, de t'expliquer. Ta mère est à ton écoute. »
Et c'est ainsi que je parvins à parler de mon agression à Maman, beaucoup plus facilement que je l'imaginais de prime abord. Durant mon récit, je la fis pleurer, lui ai donné envie de vomir. Je me sentais coupable. Et enfin, je lui demandai de l'aide pour avorter.
À mon plus grand soulagement, elle se montra compréhensive comme je l'avais senti et m'aida. Je crois que Maman a été l'un de mes piliers les plus puissants pour me soutenir avec Niisan durant ma dépression. Je leur en serai à tout jamais reconnaissante...
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Le Gardien du Mariage de mes parents...
» Alors j'étais seule dans ma chambre, en train de me reposer, mon sommeil devint agité. J'eus une vision sur le passée. Mon cœur manqua un battement lorsque je vis que le gardien du mariage de mes parents s'était séparé. Les paroles de Jiguro me revinrent en tête.
Lors d'une chicane, l'un des esprits qui s'est unit à l'autre peut se séparer pour être avec son protégé. Mais c'est là qu'est le danger de pouvoir les séparer à tout jamais.
Leur gardien du mariage s'était séparé... et à cause de qui ? À cause de moi, par ma faute ! Parce que je n'étais pas de retour depuis deux mois et que les tensions entre mes parents avaient continué de croître pendant tout ce temps-là ! Quelque chose de grave avait dû se passer pour que leur gardien choisisse de se séparer, car pourtant, ce gardien du mariage était de couleur turquoise. Ce qui signifiait que l'amour qui les unissait était plus fort que les chicanes...
Je me réveillai en sursaut, couverte de sueur et étouffai un cri. Je vis le gardien du mariage de mes parents agenouillée aux côtés de mon futon.
« Pourquoi vous êtes-vous séparés ? demandai-je, proche des larmes. Par ma faute... ? Parce que j'ai tellement fait souffrir Maman lors de mon absence ? Vous êtes restés longtemps séparés ?! C'est un miracle que les autres esprits ne vous aient pas séparés à tout jamais... Un miracle !
- Non, me répondit la voix de Motoko, reliée à Maman. Nous avions une raison spécifique de se séparer... Nous nous sommes séparés avant ton retour, c'est bien vrai. Mais nous l'avons fait, car ta mère a essayé de te rechercher entretemps. Elle a fait un faux pas et a déboulé une falaise enneigée avant de perdre connaissance... Le hunter Zen l'a ramené, mais nous nous sommes séparées pour la protéger entre-temps. Pour permettre à tes deux parents une guérison.
- Oh...
- Oui, nous avons failli être séparé à tout jamais, c'est vrai, mais nous sommes tous les deux la moitié de l'autre. Quoiqu'il advienne, quoiqu'il se passe, même si tes deux parents se chicanent violemment, ils ne seront jamais séparés car, ne dit-on pas que l'amour est plus fort que tout ?
- Oui mais... Je n'en peux plus avec tout ce qui m'est arrivé... j'ai besoin de mes parents pour traverser ça... mes deux parents... et je ne tiendrai pas le coup si les deux se séparaient...
- Ne t'inquiète pas, ça n'arrivera pas, termina la voix de Zukhan. Il n'y a aucun danger pour ta mère et ton père. Nous pouvons te le garantir. Et même s'ils ne se parlent pas durant un moment, nous, Gardien du mariage, faisons des compromis pour régler le tout le temps qu'ils ne soient plus en colère l'un l'autre. »
J'essuyai mes larmes alors que Seina venait me caresser le dos pour que je me repose. Je m'endormis de fatigue.
