Partie IV.4 : Kazoku no Moribito
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La horde de Nao
» Dès mon retour à grotte, la première chose que je remarquai était qu'il y avait plus d'esprits que d'ordinaire. Bien sûr qu'il y avait tous ceux des habitants de la grotte qui avaient trouvé refuge ici pour fuir la guerre, mais certains se tenaient avec Nao. Il devait en avoir proche de neuf, dont une – qui, à l'énergie – ne m'aimait pas. Alors que je parlais à peine aux gens, j'ouvris la bouche pour aller avertir mon petit frère.
« Depuis quand y a-t-il autant d'esprits qui te suivent ? dis-je tout haut.
- Chut ! m'intima vivement Nao. »
Pourtant, je ne lâchai pas le morceau pour autant.
« Tu sais très bien que je les vois tous, lui rappelai-je, prenant soin de ne pas l'informer que j'avais bloqué son don de deux tiers depuis la mort d'Amaya. Tu n'as pas répondu à ma question.
- Parce que c'est ma horde, annonça Nao.
- Une horde ? répétai-je, incrédule, sur un ton presque moqueur. Tu avais déjà trois gardiens comme ça, et ça ne te suffit pas ?
- Je fais ce que je veux avec le monde spirituel ! Seule Maho pourrait me comprendre et Grand-Mère également.
- Je comprends, mais fais attention, toi aussi. Ton énergie a changé depuis la dernière fois et elle est irritante pour ton entourage. »
Nao grogna.
« T'es juste jalouse ! lâcha-t-il.
- Non, je suis réaliste. »
C'est alors que je vis l'esprit en question qui accompagnait mon petit frère. Son prénom me vint d'instinct en tête : Leesiah. Elle avait un teint pâle, des yeux verts avec des cheveux blonds ondulés qui lui arrivaient au milieu de la poitrine. À son énergie, elle était déjà sur ses gardes et me fixait avec dédain.
« Tu devrais dire à cette esprit, Leesiah, qui t'accompagne, de se tenir le dos droit, l'avertis-je sérieusement.
- Elle fait partie de mes réguliers ! la protégea Nao.
- Ce n'est pas ça que je lui reprochais... j'ignore ce que je lui ai fait antérieurement ou spirituellement, mais elle ne m'aime pas. Ça se ressent clairement dans son énergie et dans ses yeux. Ça tombe bien : moi non plus. Fais juste attention à ton corps quand tu canalises des esprits. Ça pourrait être dangereux, surtout pour toi. »
Sur ce, je partis me reposer dans une pièce. Je me sentais assez épuisée comme ça...
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Le masque de Leesiah
» Ce qui suivit fut un véritable casse-tête et j'avouai me sentir un peu dépassée. J'en avais assez à penser concernant ma décision et mon état, je n'avais pas besoin de cette situation en plus. J'avais encore croisé Nao dans le vestibule et ce dernier venait à ma rencontre.
« Au fait, c'est Leesiah qui parle, dit l'esprit en s'approchant de moi. »
N'ayant pas utilisé le larynx artificiel qui permettait de transposer sa voix sur celle de mon petit frère, l'esprit parlait avec sa voix. Sur mes gardes, j'entamai la conversation tout en sachant que Jiguro se tenait proche de moi.
« Qu'est-ce que tu me veux ? fis-je sèchement. Si tu n'as pas demandé la permission avant de prendre le corps de mon frère, je te prierai toute de suite de partir, c'est irrespectueux envers son corps.
- Nao est au courant et il m'a permis de le faire. Il est d'accord, même si je ne peux pas rester trop longtemps dans son corps. Fais attention à Nao. Il a le potentiel de devenir TRÈS puissant, s'il le veut. Peut-être même plus que toi. Mais ça, il l'ignore et en est craintif. Nao pourrait contrôler les humains par le bout du nez et lire dans leurs pensées. Il est doué en télékinésie. Il va devenir très fort et je le soupçonne d'être une créature spirituelle très rare.»
Je roulai les yeux et observai Jiguro. Cette esprit vénérait presque mon petit frère et elle avait tout faux.
« Tu devrais faire attention à ce que tu me dis, car ça pourrait se retourner contre toi, l'avertis-je. Maintenant, sors du corps de mon frère ! »
Je dis un pas en sa direction. Je n'eus pas le temps d'en faire un deuxième, que Jiguro le fit pour moi. Il passa sa main au travers la poitrine de Nao et tira Leesiah loin de lui. Je regardai mon gardien spirituel emmener l'esprit ailleurs et à son énergie, je sentais qu'il ne l'aimait déjà pas.
« Juste ainsi, tu es au courant que Leesiah a pris possession de ton corps ? soulevai-je à mon petit frère.
- Oui, affirma Nao.
- Tu étais conscient de ce qu'elle a dit ?
- Plus ou moins... »
Je ne m'empêchai pas de lâcher un grand soupir.
« Ne la laisse pas médire sur les gens. Qui sait ce que cette pute pourrait dire comme conneries qui ne sont pas vraies !
- Leesiah n'est pas une pute, s'emporta Nao.
- Si elle ne l'est pas, alors pourquoi tu ne te souviens pas de la moitié des choses qu'elle m'a dites, hein ?
- Je... je ne sais pas... j'ai dû tomber dans la lune un moment... qu'est-ce qu'elle a dit ?
- Elle t'a presque vénérée comme un messie.
- Comment ?
- En me disant que tu étais surpuissant, avait des pouvoirs hors du commun tels que la télékinésie et lire dans les pensées des gens.
- ... Je n'arrive pas à le faire. Pas encore, mais elle a dit que je pourrais développer ces capacités si je m'y mettais de façon active.
- ... Je n'aime pas comment ça augure. Fais vraiment attention. »
Sur ce, je le quittai, soudain épuisée. Cet entretient m'avais encore vidé de mes forces.
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Esprit contre vivant
» Jiguro avait vu juste. Leesiah remarqua à ma seule énergie que j'étais enceinte et l'avait dit à Nao. Je sentis que ses trois gardiens spirituels l'influençaient et partageaient le même opinion qu'elle concernant ma décision. C'était une évidence quand j'entendis Nao me jeter froidement une morale totalement dénigrante dessus. Je ne savais pas s'il était possédé par Leesiah ou si c'était vraiment des paroles de ses gardiens qu'il reprenait mot pour mot.
« Tu es enceinte. »
J'aurai aimé l'ignorer, mais une colère sourde s'était réveillée à l'intérieur de moi et s'étendait dans tout mon corps.
« Et alors ? Je ne le serai plus bientôt... Ça ne te regarde même pas ! Si tu n'as pas d'utérus, si tu n'es pas enceinte, alors tu n'as pas un maudit mot à dire là-dessus ! Et même si tu en avais un, tu n'es pas enceinte, donc, tais-toi ! J'ai assez foi en Maman pour savoir qu'elle ne t'en aurait jamais parlé, grognai-je. Tes gardiens spirituels ont sans doute dû te le dire. Leesiah, sors de ce corps et arrête ta comédie !
- Je suis Nao ! »
La réponse me confirma qu'elle se faisait passer pour lui, car mon petit frère aurait dit : « C'est moi », et non pas de cette manière. Je décidai donc, pour mon bien-être, de rentrer dans son jeu.
« Sois, si tu l'es vraiment, tu me respecterais.
- Je t'ai toujours respectée, mais je n'aime pas la décision que tu prends. Tu es donc un assassin, me jeta-t-elle sans scrupule.
- Quoi ?! rugis-je furibonde. Qu'est-ce que tu as dit là, Nao/Leesiah ?
- Tu devrais accepter ce qui t'es arrivée, ton agression, puisque c'est quelque chose de beau qui vient de cette tragédie. C'est une invitation à voir autrement les choses... c'est une vie sacrée, et l'enfant doit-il être puni pour le crime que son père a fait ? »
C'était la chose à ne pas me dire. La colère m'envahit et je n'avais plus aucun filtre.
« Franchement, tu t'entends parler ? Tu as le culot me parler comme ça ! Sais-tu réellement ce que j'ai vécu ?
- Une agression.
- Exact, et tu sais ce qui est arrivée pendant ce temps ?
- Un bébé.
- Non, pas juste ça... pas cette chose… Je viens de me faire agresser et j'ai perdu Amaya. La femme que j'aimais. Tu trouves ça encore beau comme tragédie, toi ?
- Son heure était venue. »
Chaque parole me faisait l'effet d'un coup de poignard dans le ventre. Il était tellement neutre, ne démontrant aucune émotion... J'étais absolument certaine que c'était Leesiah qui avait possédé mon petit frère, car le Nao que je connaissais ne m'aurait jamais à ce point rabaissé.
« Mais ferme-là, enfin ! explosai-je. Et si c'est vraiment Leesiah qui parle et se fait passer pour mon petit frère, alors je vais te dire : je ne sais pas ce que j'ai fichu dans une de tes vies pour que tu me haïsses à ce point pour me couler plus que je ne le suis présentement, mais tu ne m'aimes pas et tu es prête à tout pour parvenir à tes fins. Fais gaffe parce que la prochaine fois, j'appelle Nahoko et elle va te faucher ! »
Jiguro avait été capable de retirer Leesiah une première fois, mais il ignorait lui-même pour cette deuxième fois comment faire pour distinguer son énergie de celle de Nao. Leur énergie était trop similaire ! Et les trois gardiens de mon frère faisaient barrière entre lui et mon gardien spirituel.
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Tensions entre esprits
Jiguro et la horde de mon frère se faisaient presque la guerre froide. De plus, Shiro était crâneuse et bourgeoise. Les autres esprits qui étaient amis avec moi – les faucheurs et Mayuna – détestaient de plus en plus que me fasse rabaisser constamment à cause de ma décision. Mon gardien spirituel ne parlait jamais pour rien, mais quand il le faisait, c'était pour me défendre et dire son opinion.
Je savais que Nao avait prêté une esprit à son amie, mais Niran, le frère de Nahoko l'avait banni d'aller voir cette amie-là et de quitter le monde spirituel pour s'aventurer en Sagu. Même si j'étais épuisée, j'entendais les esprits argumenter et parler de moi presqu'à tous les jours.
« C'est dégueulasse ce que fait Alika, déclara Shiro. Cette âme méritait de vivre !
- Ferme ta gueule ! tonna Nahoko en lui donnant un coup de bâton sur les mollets. Tu ne sais même pas ce qu'elle a vécu ! Je t'interdis de la juger !
- Je fais et dis ce qui me plait ! »
Je passai devant elles et m'assis sur mon lit, épuisée. Shiro avait à nouveau son air de crâneuse. Elle replaçait sans cesse ses cheveux devant Nahoko et Mayuna.
« Devrais-je dire que Jiguro est un mauvais gardien ? Il n'a même pas été capable de la défendre. Tu devrais aussi faire couper tes cheveux. La pointe commence à être abîmée, dit-elle en touchant les cheveux de Nahoko.
- Ne touche pas à mes cheveux, sale garce, grogna la femme en blanc en prenant sa main avant d'empoigner son doigt. Je n'hésiterai pas à te casser le doigt si tu ne cesses pas ton attitude immédiatement.
- Ah oui ? Tu te crois tout permis ? »
Parfois, c'est mieux de ne pas voir les esprits. Car nous voyons exactement tout ce que j'ai vu : Nahoko souleva un sourcil et d'un coup sec, cassa l'index de Shiro. Il y eut le bruit d'os qui se rompt et son doigt avait un angle bizarre. Shiro cria, Yukine, la seconde gardienne de Nao, arriva dans la pièce avant de voir son amie se tordre de douleur au sol.
« Qu'est-ce que tu lui as fait ?! tonna Yukine.
- Il ne fallait pas me chercher ni me défier en tant que femme en blanc, l'avertit Nahoko d'un ton sérieux, avant de regarder Shiro. Toi, tu te crois tout permis à juger les gens. Personne ne va juger les actions d'Alika. Et ce n'est pas toi qui va le faire. Jiguro est son gardien, pas toi ! »
Sur ce, Nahoko vint s'asseoir à mes côtés et tenta d'apaiser mes maux de ventre qui me gardait courbée de douleur. Yukine ramassa Shiro et l'emmena pour la faire soigner chez un médecin.
« On va s'en sortir, Alika, tenta de me rassurer Mayuna. Je te le promets.
- ... Où est Jiguro ?
- Il règle des comptes avec Seiji.
- Où sont-ils ?
- Dehors. Tu veux aller le rejoindre ?
- Oui... »
Alors que tout le monde dormait encore au petit matin, nous sortîmes ensembles et allâmes proche de l'énergie que dégageait Jiguro. Il était en train de se battre contre Seiji. Nous les regardâmes combattre un moment, jusqu'à ce que mon gardien cloue le gardien de Nao au tronc d'arbre avec sa lance. Jiguro avait réussi à voler le katana de son adversaire durant le combat.
« Écoute-moi bien : ne te mêle plus jamais de la vie de ma protégée, parce que sinon c'est toi que je ferai disparaitre, menaça Jiguro.
- Je te mets au défi d'essayer !
- Tu oses me défier... Pour cette fois-ci, je t'épargne mais la prochaine fois, je te garantis que tu n'auras pas la vie sauve.
- Tu vas tuer Nao en faisant ça.
- Veux-tu que l'on teste cette théorie ? »
Il le relâcha et se tourna vers nous. J'allais me promener un peu avant de m'agenouiller proche d'un rocher. Une silhouette se matérialisa devant moi. Une silhouette que je voulais à la fois revoir et à la fois oublier. Amaya...
« Qu'est-ce que tu fais ici ? maugréai-je.
- Je suis juste venue jeter un coup d'œil, m'avoua-t-elle.
- Va-t'en !
- ... Alika...
- Tu m'empêches de vivre !
- Ce n'est pas vrai ! se défendit-elle. C'est toi qui t'empêche de vivre !
- ... Je suis tombée enceinte après notre agression ! Pourquoi crois-tu que j'ai avorté ?! Tu crois que j'aurai été le genre de personne à laisser un pauvre enfant vivre une vie de rejet ?! »
Je me mis à pleurer face à son indifférence et à son changement soudain de personnalité. Elle ne me colla même pas !
« ... Tu m'avais promis... tu m'avais promis qu'on resterait toujours ensembles... toujours à mes côtés, même après la mort... quoiqu'il advienne... tu étais l'un des rêves que je chérissais le plus... je ne pouvais pas trouver mieux comme petite-amie... je voulais passer le restant ma vie avec toi... Amaya...»
Alors qu'elle allait sortir de quoi, je ne lui permis pas de continuer, étant plus rapide qu'elle.
« Nous n'aurions dû jamais se rencontrer à Kanbal... jamais... ma douleur n'aurait pas été aussi vive... tu ne serais pas morte... nous n'aurions jamais dû...
- Ne dis pas ça... »
À ce moment, Maman me toucha l'épaule et me demanda à qui je parlais. Je lui mentis en disant que je ne parlais à personne, qu'Amaya n'était plus là. Maman tenta de son mieux de m'apaiser...
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Un petit message pour Tomoe
» Je fis la connaissance de Tomoe, l'amie Yakue de Papa, de façon très aléatoire. Après les blessantes paroles que mon frère, et en particulier celles des esprits, m'avait jeté concernant ma décision — lesquelles m'avaient crevé le cœur et brimé les dernières parcelles de confiance que j'avais en moi pour ma personne propre — je ne regardai pas où je marchais et fonçai droit sur Tomoe. Elle était légèrement plus grande que moi et portait une robe bleu marine Yakue. Ses cheveux étaient attachés en chignon haut, maintenu par un pic en bois à cheveux.
« Désolée..., m'excusai-je, gênée.
- Ce n'est rien. »
Je n'étais plus friande de contact tactile et physique depuis mon agression, mais ce fut si soudain. Je ne la connaissais pas du tout et malgré tout, elle m'attira dans ses bras et m'étreignit.
J'étais tellement surprise que je n'avais même pas pensé à me retirer et à m'enfuir. Il m'arrivait de temps en temps, lors d'un contact physique rapproché avec une personne, que je puisse lire son énergie et en tirer des informations concernant sa vie actuelle, son passé et ses vies antérieures. Et c'est exactement ce qui se passa avec Tomoe. Son énergie était naturellement apaisante et calmait les énergies instables. Je la situai dans le niveau énergétique "ange", comme Mayuna, un des premiers chœurs angéliques de la hiérarchie angélique.
Les personnes de ce niveau étaient très rares et mon énergie était située à un niveau au-dessus d'elle, en tant "qu'archange". Je lus son âme et eus des visions de son passé par brides. Je reçus des informations auxquelles je n'étais pas censée avoir accès. Cela dura trois secondes maximum, mais pour moi, le temps s'était arrêté. Elle relâcha son étreinte et m'emmena marcher dehors, prendre l'air, en avertissant mes parents de notre sortie.
« Je m'appelle Tomoe, je suis une amie de ton père, se présenta-t-elle alors que nous marchions dans le petit sentier en forêt.
- Moi c'est Alika...
- C'est un beau nom. Tu sais, ta Maman s'est beaucoup inquiétée face à ton absence.
- ... Je ne pouvais pas aller plus vite...
- Ce n'est pas grave. Tu es ici, avec nous, c'est l'important.
- Mais il en manque une... »
Elle ne dit rien et continua de marcher.
« ... Vous avez tout entendu, pas vrai ? questionnai-je.
- Malheureusement... je n'arrive toujours pas à croire qu'un gamin de dix ou neuf ans ait pu te jeter de telles choses, c'est horrible. Vraiment horrible.
- Une qui est enfin de mon avis... et pourquoi je parle avec toi, librement alors que je ne te connais pas ?
- Peut-être parce que parler avec une personne que tu ne connais pas, qui ne te connait pas non plus, ne risque pas de te juger et a un regard différent de celui de tes proches et de tes amis te concernant.
- Tu dégages une bonne énergie, souris-je, gardant secret le fait que j'avais reçu des informations suite à notre contact physique. Je me sens en confiance avec toi. C'est étrange à dire. »
Tomoe sourit.
« Ce n'était pas le cas avec ta mère, à la première rencontre.
- Ah ? fis-je mine d'être surprise, connaissant déjà le "pourquoi".
- Bref, longue histoire. Tu sais, Alika... je ressens parfaitement ta douleur.
- Ah oui ? »
Cette fois-ci, je tournai mon regard vers elle.
« Perdre la personne qu'on a aimé... avoir des abus sexuels... et se faire avorter... je connais tout ça pour l'avoir vécue moi-même. »
Je m'arrêtai et observai Tomoe. Comme je savais déjà tout, je fis la fille innocente.
« Vraiment ? Tu ne me fais pas marcher ?
- Non. Je sais que ça peut sembler être une coïncidence pour toi, mais qui sait, peut-être que nous nous sommes croisées par le destin pour justement se comprendre à ce niveau.
- Peut-être..., sortis-je alors que les paroles de Nao, ou plutôt celles de ses gardiens, vinrent de nouveau me hanter. Toi, tu ne me prends pas pour une "meurtrière" de faire ça ? Je veux dire...
- Pas du tout. Tu n'as pas le choix. Je ne pense pas que tu seras capable d'aimer cet enfant qui est le produit d'un crime et de cet évènement qui a fait en sorte que tu perdes ta petite-amie... »
Je regardai la neige après ses confessions.
« Qu'as-tu vécu... Tomoe ? osai-je demander, la gorge serrée.
- J'ai été agressée vers l'âge de quatorze ans, par un garçon de mon village. Le village de Yashiro. Je suis tombée enceinte suite à cela... j'ai compris alors que j'étais fertile dès ma première fois.
- On t'a aidée, toi aussi ? demandai-je. »
Je regardai encore le sol, triste et compatissante. Elle aussi, le gardien de son agresseur avait pris une pauvre âme errante qui passait par-là et lui avait mis dans le ventre.
« Oui... la chamane de mon village m'a aidée. Elle a été fabuleuse, patiente, compréhensive. Grâce à elle, j'ai pu retrouver un cours de vie normal. J'avoue que l'enfant que j'ai viré continue parfois de me hanter et je me demande à quoi aurait ressemblé ma vie si je l'avais gardé... il aurait eu vingt-deux ans cette année.
- Oh...
- Mais j'ai eu peur... je ne voulais pas me retrouver seule avec bébé à ma charge avec un père ignorant, lequel j'aurai caché son identité. J'ai aussi fait ça pour l'honneur de ma famille : elle aurait été dévastée et été la risée du village avec un tel événement. Les villages Yakue n'acceptent pas les alliances au sein d'un même village, même si les personnes sont de très lointains cousins... alors savoir que j'étais enceinte... Je ne pouvais pas leur faire subir ça.
- Et... tu penses à cet événement, à tous les jours ?
- Pas tous les jours. Juste à des moments spécifiques de l'année. Et après, je me dis que c'était mieux que ça se déroule de cette façon. Si j'avais le choix, si on m'avait donné la chance de retourner à cette époque et tout recommencer à zéro, j'aurais toujours choisi la même et seule option possible, sans regret. C'était une poussière d'ange. Et j'ai beaucoup apprise. Je suis devenue plus conciliante avec moi-même, je me suis offert le pardon et l'amour que je méritais de recevoir. »
Ses paroles m'aidèrent à y voir plus clair avec ma décision. Elles m'apaisèrent. J'échappai quelques larmes, lesquelles ne passèrent pas inaperçues à ses yeux.
« Désolée ma belle, je ne voulais pas—
- Ça va, la rassurai-je. Entendre ton récit m'a aidée à y voir plus clair. Et je me sens vraiment moins seule dans tout ça... quel âge as-tu maintenant, Tomoe ?
- J'ai eu trente-six en début d'année.
- Tu es donc plus jeune que Papa et Maman.
- Oui.
- Tu m'as dit que tu avais perdu la personne que tu aimais toi aussi— »
Je me coupai net dans mon élan. Soudain, je vis un homme apparaître derrière elle et s'approcher de nous. Il avait les traits typiquement Yakue, autant dans ses vêtements qu'à la façon dont ses cheveux étaient attachés.
« Bonjour, me dit-il chaleureusement.
- Bonjour, répondis-je par télépathie.
- Est-ce que tu pourrais dire à ma bien-aimée que je suis là ?
- Hum... oui bien sûre. Que voudriez-vous lui passer comme message ? »
Il projeta son énergie sur moi afin de me donner son message. Je tournai la tête et regardai derrière Tomoe.
« Tomoe ?
- Oui ?
- Tu sais... je sais que je sors du sujet... mais je crois que l'homme qui te suit était, et est, ton fiancé.
- Qui ? Qui me suit ? craignit-elle légèrement. Je ne vois rien...
- Un homme Yakue. Il est devenu ton gardien après sa mort et a continué de veiller sur toi, dis-je en pointa la silhouette de son fiancé.
- Attend... comment le sais-tu ?
- Je vois les esprits, souris-je en avouant le tout. Tout comme mon idiot de frère... qui m'a jeté ces conneries. Il a dû être mis au courant de ma grossesse grâce à eux... je ne sais rien de ses connaissances sur le monde des esprits, des gardiens, mais il n'a pas affaire à se mêler de ma vie privée.
- Et tu as raison. Je suis là pour t'appuyer et te soutenir. »
Un brin malaisée, elle me posa des questions quant à son fiancé.
« Alors dis-moi... tu dis que mon fiancé est derrière nous ?
- Oui. Il est majoritairement toujours avec toi.
- Connais-tu son nom ? tenta-t-elle, pour me tester. Ce n'est pas que je doute, mais...
- Il s'appelle Kajika, ce qui signifie marcher sans bruit... »
J'arquai un sourcil.
« Il te faisait souvent sursauter, n'est-ce pas ?
- Oui ! éclata-t-elle de rire. J'en suis restée marquée et je suis nerveuse. À chaque fois, je le réprimandais que je ferai une crise cardiaque.
- Il dit que tu l'as déjà assommé avec une poêle en fonte...
- Il faisait noir ce soir-là ! Et... il ne m'avait jamais dit qu'il rentrerait plus tôt ce soir-là, donc j'ai eu peur et ce fut ma seule arme. »
Nous rîmes de bon cœur. Apaisée, Tomoe joua avec ses doigts.
« Après m'avoir pardonnée et appris de cet événement, j'ai rencontré Kajika du village Yakue Tohata qui s'est fiancé à moi.
- Le village de Tohata ?
- Oui. La plupart des gens vivant dans le village sont des Yakue pur souches. Nous allions se marier lorsqu'il est décédé. Il pêchait avec d'autres de ses confrères à la mer. On ne m'a remis que sa bague, laquelle je porte toujours au cou... mais à force de t'écouter parler, je ne pensais pas que l'amour persistait même après la mort... enfin, oui, mais... est-ce qu'on peut être en couple avec un esprit sans le savoir ? »
J'hochai la tête positivement.
« Dans presque toutes tes vies il était présent, souris-je. Il m'a demandé de te passer le message comme quoi il était toujours à tes côtés. Il ne veut pas que tu te bloques d'aimer quelqu'un d'autre dit de "vivants", mais que bien sûr, tu resteras à jamais sienne. Que tu es à lui, juste à lui. Il me parle d'un châle... un châle ayant une très grande signification.
- ... Bien sûr. Il est coutume que dans les familles Yakue où les filles vont se marier d'envoyer les fils, ou filles, aînés au marché pour acheter des écharpes comme celles-ci, avant le jour du mariage. Les filles qui doivent se marier portent les écharpes fermement attachées autour de leur taille, du moment de l'achat jusqu'à la cérémonie du mariage, tous les jours.
- As-tu toujours le tiens ?
- Oui.
- ... Il est de couleur mauve, avec ton nom brodé dessus en or, n'est-ce pas ? »
Tomoe me regarda, l'air ahurit.
« Oui... il te l'a dit ?
- Non. J'en l'ai su instinctivement. Et aussi parce que Maman en a eu un lors de son mariage avec Papa. Il avait de petites clochettes accroché sur les lisières.
- Effectivement, les châles sont ainsi faits.
- Je sais que tu es normalement sensée le porter qu'avant ton mariage, mais Kajika aimerait que tu le reportes. Autour de ton cou, comme écharpe, ou sur tes épaules.
- Ça reviendrait à renverser les traditions du village... mais pourquoi pas ?
- Enfin ! il doit bien y avoir des femmes veuves, si ? Ce pourrait être une façon de vous distinguer... ou pas, si vous désirez rester discrètes. Kajika a une requête pour moi.
- Une requête ?
- ... Je ne fais plus autant de canalisation qu'avant, mais je vais le laisser prendre possession de mon corps. Il se peut que ma voix change, mais c'est normal... est-ce que tu le veux ?
- Oui. »
Je fis signe à son fiancé d'approcher et il entra dans mon corps. Moi, spectatrice, je l'observai dans les moindre faits et gestes, attendrie. Il l'attira dans ses bras et la serra très fort contre lui en humant son odeur, une main dans ses cheveux. Il utilisa le larynx artificiel pour projeter sa voix.
« ... c'est exactement comme il faisait, murmura Tomoe. Ça fait étrange...
- Ça me fait étrange aussi, sourit-il.
- Kaji... ka ?
- C'est bien moi. »
Il se sépara un moment. Ils discutèrent un long moment, de tout ce qu'ils n'avaient pas pu s'échanger avant ce jour, apaisant le vide béant du cœur de Tomoe. À la fin, Kajika termina sur ce point :
« Je ne vais pas abuser des capacités médiumniques d'Alika, mais sache que même si tu ne me vois pas, je serai toujours à tes côtés... sans corps physique. J'entends tes paroles et tu entends les miennes par télépathie.
- Alors... la petite voix que je pensais entendre venir de moi... c'était toi ?
- Majoritairement, à très bientôt Beauté. »
Avec mon corps, il l'embrassa délicatement sur les lèvres. Il se retira lentement et me laissa reprendre possession de mon corps. Je virai rouge pivoine. Tomoe me demanda ce que j'avais.
« Alika, tu es rouge, fais-tu de la fièvre ?
- Non, couinai-je, encore gênée. Nae... ça ne t'a pas fait étrange de m'embrasser sur les lèvres alors que Kajika avait possession de mon corps ? Je suis une femme après tout...
- Ne t'en fais pas, sourit-elle. Je n'y avais pas du tout pensé sur le coup. »
Cet événement et ces confessions me rapprochèrent de Tomoe durant notre séjour à la grotte, d'une façon spectaculaire dont je n'aurai jamais pensé de prime abord.
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Une décision spirituelle
» Une semaine après ma violente altercation avec mon petit frère, j'appris par Nahoko que Leesiah avait été emmenée par les faucheurs et avait été jugée. Son dossier avait été examiné et il était très mauvais. Elle était une esprit recherchée dans le monde spirituel, ayant commis plusieurs interdits, autant dans ses vies antérieures que sur le plan spirituel. Prendre possession du corps d'une personne dite de « portail », en dehors du lien gardien/protégé, sans son consentement était une violation très grave.
Leesiah ne m'avait jamais aimé, car dans plusieurs vies antérieures, nous étions considérées comme des rivales. Dans une autre vie antérieure, j'étais sortie avec une de ses âmes sœurs qu'elle convoitait et elle ne me l'avait jamais pardonnée. Et dans une autre, elle s'était éprise de mon mari antérieur – qui n'était pas Amaya – et avait essayé de nous séparer lui et moi en attirant son attention. Pour ce faire, elle avait trouvé différentes façons de me faire du chantage affectif en me faisant accroire que c'était moi la fautive.
Fort heureusement, ce mari que j'avais eu était tellement fidèle à moi et en amour qu'il ne l'avait jamais remarquée. Nahoko me montra une liste élaborée de ses découvertes et je parvins à mieux comprendre pourquoi Leesiah était recherchée et devait être fauchée.
Quant à la horde mon petit frère, j'avais menacé Nao que les esprits l'abandonneraient. Il avait eu assez peur, mais il avait compris sa leçon et préférait revenir à ses trois gardiens spirituels, comme une horde était assez difficile que ça à gérer. Les esprits qui l'accompagnaient n'étaient jamais partis. Ils l'aimaient trop pour ça. Ils avaient simplement pris leurs distances le temps que tout s'arrange et que Nao reprenne un peu plus contact avec la réalité et que j'aille mieux.
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La porte fermée aux esprits et don bloqué
» J'écris en ce moment alors que Grand-Mère vient tout juste de sceller, à moi et à mon frère, notre clairvoyance le temps que nous prenons du recul sur la situation et retombons les deux pieds sur terre et renouons avec la réalité.
Les gens sont portés à croire que dès qu'un don comme le nôtre se referme, il ne peut plus s'ouvrir. Mais je sais que c'est faux : nous sommes capables de le réveiller à nouveau, avec des efforts et un travail constant.
J'ai fermé les portes de ma demeure aux esprits parce que je ne voulais plus voir Amaya. Je ne voulais pas non plus que d'autres esprits étrangers pénètrent ma maison à l'exception des gardiens de ma famille que j'avais l'habitude de côtoyer. Pour tout dire, je n'ai tout simplement plus assez d'énergie pour gérer des âmes qui ont besoin d'aide quand je ne peux même pas m'occuper convenablement de moi-même... je ne vois plus Jiguro, je ne vois plus le Gardien du mariage de mes parents. Je sais cependant qu'ils sont là, mais je ne sais pas où. Je me sens aveugle...
» Balsa arrêta sa lecture à nouveau. Elle tomba sur la page qui contenait la lettre pliée en trois qu'Alika avait rédigé avant sa tentative de suicide. Elle soupira, pensant que le moment était enfin venu pour la lire. Le cœur battant, Balsa ouvrit la lettre et osa lire.
« Je ne sais plus où j'en suis rendue dans ma vie présentement. Je veux dire... dans cette vie-ci. Je ne vois plus les esprits, qui étaient une partie importante de moi et un des piliers qui me maintenaient la tête hors de l'eau avec Maman et Niisan.
J'ai pris du temps à réfléchir à ce que je vais faire prochainement, depuis mon agression, en fait. La corde est déjà prête. Je n'ai rien à légué à personne, sauf peut-être ma lance à Maman en souvenir de moi et mes vêtements à ma petite sœur Motoko... j'ai tellement de souffrance dans cette vie-ci, je pense que c'est mieux pour moi de mourir maintenant et trouver une seconde réincarnation, ou plutôt, une nouvelle réincarnation. Le monde des esprits est le monde auquel j'appartiens. Là-bas, je vais retrouver tous mes amis esprits : Mayuna, Jiguro, peut-être même Amaya... qui sait ?
Ma famille, je l'adore. Je ne trouverai sans doute jamais d'autre Maman comme celle que j'ai eue, car je l'aime beaucoup. Maman a déjà été ma fille dans une vie antérieure, ma grande sœur également... nous avons toujours été ensembles. Nous sommes reliées ensembles spirituellement, je le sais. Quand elle va mourir, je serai là pour l'accueillir. Nous resterons toujours ensembles malgré la réincarnation, malgré la mort. Rien ne pourra nous séparer. Tout comme Niisan. Niisan et moi, bien que ça ne paraisse pas, se sommes également côtoyer lors de plusieurs vies ensembles. Mais nous ne sommes jamais sortis ensembles, nous n'avons jamais pu en fait... Peut-être dans la prochaine vie qui nous attend nous pourrions enfin ? J'ai causé tellement de tort à mon entourage avec ma tristesse et négativité, mais je me suis surtout fais mal... Je ne suis plus capable de vivre avec tout ce qui m'est arrivée. Trop c'est trop, comme on dit... Bientôt, je vais retrouver ma place dans le monde spirituel qui me revient de droit...
Ne m'en voulez pas d'être partie. Je l'ai fait pour moi et ce n'est pas parce que je remets en doute votre amour pour moi et qu'il n'a pas été assez fort pour me maintenir en vie. Mais ce serait un mensonge de dire que vivre pour moi, maintenant, c'est trop difficile. Certains gens ont peur de mourir et de La Mort, moi, maintenant, je comprends ceux qui ont peur de vivre et de La Vie...
Adieu, à tous ceux que j'ai aimé. Je veillerai toujours sur vous. »
Balsa arrêta de lire et se remit à pleurer. Alika avait écrit ça à ses dix-neuf ans, et elle avait à ce jour vingt ans. Elle était toujours en vie, à Kanbal sous les soins de sa Tante Yuka. Tanda entendit Balsa pleurer et monta au second étage.
« Ma chérie ? Que se passe-t-il ? Tu sembles toute agitée aujourd'hui... je me demande ce que tu as, je suis inquiet à ton sujet... »
Il alla s'asseoir à ses côtés et caressa son dos avant de voir le journal ouvert et la lettre.
« J'ai osé..., avoua Balsa. J'ai osé lire la lettre qu'elle a écrite la veille de sa tentative de suicide qui a échoué... il y a un an...
- Maintenant, elle est entre bonne main. Ta Tante s'en occupe à Kanbal.
- Je sais... mais je lis tellement de souffrance entre ces lignes, renifla-t-elle.
- Tu me permets de la lire ? »
Elle lui tendit la feuille et après quelques minutes, les mains de Tanda tremblèrent de même de ses lèvres. Ses yeux étaient larmoyants. Il prit Balsa dans ses bras et ils pleurèrent ensembles de savoir qu'ils étaient chanceux de savoir que leur fille aînée était, malgré tout, toujours en vie.
« Alors... nous nous sommes tous côtoyer dans une vie antérieure, comprit-il en séchant ses larmes.
- Oui... et Alika est toujours vivante, avec nous. Et d'une façon, elle reste liée à moi à chaque vie.
- Quand nous allons mourir de vieillesse, nous reviendrons au temps où nous étions au mieux de notre forme, déclara Tanda. Et nous veillerons Alika et Chagum dans leur prochaine vie ultérieure, qu'en penses-tu ?
- ... Oui, pourquoi pas. J'ai presque fini ma lecture.
- Je peux lire avec toi ?
- Oui, bien sûr. Tu pourras même relire son journal en entier pour mieux comprendre son vécu en tant que médium. »
Ils se couchèrent dans le lit et lurent les dernières pages.
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Le dernier mot
» J'ai manqué ma tentative de suicide... devant Maman en plus ! Je voulais tellement lui épargner ces souffrances, cette vision de moi en train de m'enlever la vie, cette souffrance sans nom ! Je suis pourtant sûre d'avoir bien attaché la corde... la seule explication que j'ai pu trouver fut que Jiguro ou même La Mort elle-même, ait osé couper la corde à temps avant que je ne me pende. Je vaux tellement peu sur terre, peut-être même que le monde des esprits ne veut pas de moi... du moins, pas encore... Tout le monde possède des ailes. Et si je m'étais suicidée, on me les aurait arraché. C'est une pratique barbare qui existe depuis la nuit des temps pour punir les âmes qui ont détruit leur contrat de réincarnation... mais rendue à ce stade dans ma vie, à dire vrai, je n'en ai plus rien à cirer de mes ailes. Six grosses pairs sur le dos... s'il faut que je les perde toutes pour goûter à la liberté de mon âme, alors soit. Malheureusement, il semble que ma vie ici-bas ne soit pas terminée...
Maman m'a dit que nous partons à Kanbal pour une thérapie très bientôt. Pour que je puisse guérir. J'ai très hâte d'y être, je suis fatiguée, émotionnellement, physiquement, spirituellement et je pense au suicide à chaque jour. Ça m'obsède, ça m'obnubile... je me suis automutilée pour me soulager, mais ce n'est jamais assez... la douleur se gère, s'en va, puis reviens au moment où mon esprit ne peut plus gérer les surplus d'émotions...
Je m'adresse désormais aux personnes qui ont trouvé ce journal, et lisent ces mots, ces phrases, ce livre. Vous savez... si maintenant que vous m'avez lu vous croyez à la réincarnation, je reste persuadée que Niisan, Maman, Papa, Jiguro, Karuna, Mayuna, Amaya et moi allons se retrouver dans une autre vie, dans un autre lieu, dans une autre époque, dans un autre contexte. Qui sait ? Peut-être que Niisan va être plus qu'un ami, peut-être que je serai sa fille, ou sa petite-amie... Peut-être que Maman deviendra aussi ma gardienne spirituelle comme Papa, ou qu'elle sera ma grande sœur avec comme petit-ami Papa encore une fois... le futur reste un mystère pour nous, les vivants, mais également pour les esprits.
Tout ce que je sais, c'est qu'à cause de mon essence spirituelle et ma race de Templier, il y a de fortes chances que je continue de voir les esprits, les gardiens et les auras dans mes vies ultérieures. C'est un don que je possède depuis ma toute première incarnation sur les plans terrestres. Je crois que je suis faite pour rester médium, qu'importent mon nombre de vies vécues...
Malheureusement, si je renais, je ne me souviendrai plus de cette vie-ci, je n'aurai que des brides, des souvenirs très vagues d'une vie que j'ai connu, que j'ai vécu, mais qui ne m'appartiendra plus.
» Ils terminèrent leur lecture et les pages suivantes étaient vierges. Désormais, Balsa et Tanda savaient qu'ils n'allaient pas se perdre de vue. Au mieux, ils allaient se retrouver ailleurs, dans un autre contexte, dans une autre époque.
« Tanda ? commença Balsa.
- Oui ?
- ... Crois-tu qu'Alika éprouvait des sentiments amoureux pour Chagum dans cette vie-ci ?
- C'est étrange, mais je trouve qu'ils s'aimaient comme un frère et une sœur. Après, je ne connais pas leur point de vue à eux. Ils ont vraiment une relation fraternelle, bien plus que sentimentale. Mais qui sait ? »
Balsa haussa les épaules. Ils se levèrent pour se dégourdir les jambes et la lancière reposa soigneusement le journal de sa fille sur une étagère haute, hors de la vue des autres enfants.
Elle conserverait les informations du monde spirituel pour elle-même, même si elle savait que c'était égoïste de sa part. Balsa comprenait mieux le monde spirituel dans lequel avait tant baigné Nao et Alika depuis leur plus tendre enfance. Elle comprenait mieux leurs actions, leurs visions et leurs valeurs à ce niveau. Elle voyait aussi les esprits et la vie après la mort d'un tout autre angle désormais. Elle prit une grande goulée d'air frais en sortant du refuge et ferma les yeux.
Merci Kasem. Merci Jiguro. J'espère qu'Alika va bien à Kanbal. Esprits, continuez de veiller sur elle.
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Fin de
Kazoku no Moribito
