Note : Ce chapitre-ci est un chapitre bonus pour éclairer des mystères que je n'aurai jamais raconté après Kazoku no Moribito. Je pensais laisser en suspense pour mieux faire aller l'imagination des lecteurs, mais après y avoir pensé mainte fois, j'ai trouvé ça agaçant de ne pas savoir. Donc voici ce qui se passe dans la vie d'Alika en tant que médium, et un peu lors de sa thérapie, après Kazoku no Moribito. Nous tombons alors dans le quatrième volume de cette saga « no Moribito », appelé Tamashi no Moribito, et est principalement constitué de tous les éléments du premier chapitre. La seule différence, c'est le point de vue d'Alika au « Je ».

Bonne lecture !


Partie V.1 – Tamashi no Moribito*

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Nouvelle Vie

J'ouvris les yeux sur le plafond de ma chambre. C'était enfin l'été à Kanbal. Comme les hivers étaient rigoureux et rudes dans cette lointaine contrée, la chaleur mettait plus de temps à revenir à comparer du climat de Yogo. Je savais que ma famille avait atteint l'été bien avant moi. Ils étaient aussi plus frais ici.

Toutefois me sentais bien ici. Je me sentais chez nous. Malgré sa pauvreté, c'était un pays que j'aimais énormément et je me disais très souvent que je n'étais pas née dans le bon pays. Grand-Mère et Maman faisaient souvent la remarque que j'étais une âme ancienne de Kanbal réincarnée dans cette vie-ci. Ce qui n'était pas faux, je crois.

Je m'étirai : ça faisait deux ou trois mois que Maman était repartie à Yogo, après être restée proche d'un an avec moi lors de mes débuts de thérapies afin d'aller mieux. Ça n'a pas été facile. J'ai eu de nombreux hauts et bas durant cette période-là. Mais, je vais commencer par le début. Je veux dire... là où Tante Yuka a vraiment commencé à m'aider pour aller mieux.

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Un an plus tôt, début de la thérapie

Dans les premiers temps suivant notre arrivé à Kanbal, Tante Yuka me proposa d'aller me promener. De m'aérer les esprits avec l'air frais du royaume Natal de Maman, de sortir un peu au marché lassal du territoire Yonsa.

« Ça va te faire du bien de t'aérer les esprits avec l'air frais de dehors, m'expliqua Yuka. Les gens sont civilisés ici, tu ne coures aucun danger.

- Mais nous ne sommes jamais assez prudents, rétorquai-je, nerveuse. J'aimerai être accompagnée si possible... j'ai peur de faire une crise de panique. »

Maman était sortie à l'extérieur, et Tante Yuka ne pouvait pas laisser la maison de guérison ni ses patients sans surveillance. Finalement, son jardinier âgé de soixante-cinq ans, Masato, offrit de m'accompagner jusqu'au marchée, ayant quelques emplettes à faire en même temps.

« Si Alika se sent ensuite à l'aise avec les énergies ambiantes de la place, je reviendrai seul si elle désire continuer sa visite. »

Il m'observa.

« Qu'en dis-tu ?

- Oui, c'est un beau compromis. Merci beaucoup, Masato-San.

- Il n'y a pas de quoi, belle demoiselle. »

Toutefois, je m'armai de ma lance. J'étais encore craintive comme c'était la première fois vraiment que je sortais dans une foule, voire même, dans un endroit bondé de gens depuis cette nuit-là. Malgré Masato à mes côtés qui me donnait un semblant de réconfort et un sentiment de sécurité, à chaque homme que je croisais, je priais intérieurement qu'ils partent au plus vite. J'avais l'impression qu'on me sauterait dessus, comme des bêtes affamées, d'un moment à l'autre. Inconsciemment, je serrais les cuisses.

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Crise de panique

Des scénarios commencèrent à se former dans mon esprit. Je me sentis étourdie un moment, ma vision devint floue, mes mains engourdies et je m'arrêtai.

« Quelque chose ne va pas, Alika ?

- Pardon... pouvons-nous prendre une pause ? demandai-je en cherchant appuie contre ma lance. Je... je pense que je fais une crise de panique. Je ne me sens vraiment pas bien... je n'arrive pas à respirer convenablement... »

Masato m'attira un peu plus loin et en observant notre environnement, parvint à trouver cinq objets : une pierre, une feuille, une fleur, un brin d'herbe ainsi qu'une plume d'oiseau. Il déposa la pierre dans mes mains.

« Qu'est-ce que c'est ? questionnai-je, le souffle court.

- Il s'agit d'une technique pour calmer les crises de panique et d'anxiété. C'est la technique des cinq objets. Quand tu commences à te sentir mal et anxieuse, ton esprit croit que tu es en danger alors qu'il n'y a pas lieu d'être et cherche la source qui pourrait mettre ta vie en péril. Ton corps se prépare à fuir ou à attaquer. Le mieux à faire c'est de détourner ton attention sur des objets, avec tes sens. Je t'ai déposée la pierre en main. Je veux que tu l'observes, que tu la manipules.

- Combien de temps ?

- Aussi longtemps que ton intuition te le dira. »

J'hochai la tête et laissai mes doigts sentir la texture du caillou. Puis je pris la plume et l'observai. Je fis le tour des cinq objets et regardai Masato, calmée. Doucement, nous reprîmes notre route.

« Comment te sens-tu ?

- Ça va vraiment mieux, c'est fou. Est-ce Tante Yuka qui t'a offert ces conseils ?

- Non. C'est son mentor.

- Ah ?! Tante Yuka a déjà eu un mentor ? m'étonnai-je. »

Masato se mit à rire.

« Évidemment ! Il a bien fallu que quelqu'un transmette son savoir afin qu'il perdure au fil du temps. Son mentor s'appelait Ceiko Yonsa. Elle était réputée dans tout le territoire Yonsa pour être le meilleur médecin du clan. Étudier sous sa tutelle était donc un très grand privilège.

- Et ce fut Tante Yuka qui fut l'heureuse élue !

- Oui.

- Est-ce qu'elle prendra aussi un ou une apprentie ?

- C'est dans ses plans. Peut-être que ce sera toi, qui sait ? »

Je fis une grimace et éclatai de rire.

« Avec tout le respect que je vous dois à tous les deux, je ne pense pas être la bonne personne pour prendre la relève. Vous avez rencontré mon père il y a fort longtemps, et même s'il a essayé de m'enseigner son savoir... malheureusement, Maman a mis au monde une deuxième guerrière. Mais par contre, mon petit frère aurait été un bon candidat... »

Je m'arrêtai rapidement. Bien que Nao, âgé de onze ans, se soit excusé concernant ses propos sur ma décision d'avorter – utilisant les esprits pour me rabaisser et mettre du poids dans ses arguments – et que je savais qu'il était sincère, j'avais encore beaucoup de difficulté à le pardonner. Étant rancunière de nature, j'arrivais difficilement à oublier les injustices qui m'avaient été commise et à passer par-dessus sans avoir envie d'étrangler la personne en question. C'était un point à améliorer sur lequel je travaillais d'arrache-pied au fil du temps, à mon rythme.

Bien que mon don fut atténué et scellé, je pouvais toujours ressentir les énergies des humains, celle des esprits et voyais des ombres sombre ou lumineuse. Les gardiens, en sommes. Parfois elles étaient blanches – des positifs –, blanches translucides avec des étincelles – pour les personnes dont l'énergie était niveau Ange ou Archange –, parfois noires – négatifs et démons –, ou grises – pour les neutres et neutre-variant.

L'énergie familière de Jiguro me réconfortait également. Je ne le voyais plus aussi clairement qu'avant à cause du sceau que Grand-Mère avait apposé, mais je voyais toujours sa silhouette sombre et noir. Quand il s'adressait à moi, sa voix basse et rauque était naturellement projetée dans mon esprit en télépathie. Étant mon gardien spirituel, personne – pas même Grand-Mère – ne pouvait effriter, bloquer ou détruire notre lien unique de protégée et de gardien.

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L'apprenti du Lancier du Roi

Trop occupée à dévisager les hommes qui portaient des lances, tout en suivant Masato de mon mieux, je tournais la tête dans tous les sens, sans porter attention où je mettais les pieds. Et ce qui devait se produire se produisit. Je fonçai dans une personne. Un son métallique résonna, comme si mon arme en métal s'était cognée contre une autre.

« Regarde où tu marches, femme ! me dit sévèrement la voix d'un homme. »

Je levai les yeux d'un regard neutre et vis que la lance du guerrier portait un anneau en argent. Aussitôt, une pensée rapide me vint à l'esprit : c'était l'apprenti d'un Lancier du Roi... Malgré ma peur, je ne pouvais cesser de continuer à l'observer.

« Vous êtes un Lancier du Roi, de ce que je vois, dis-je.

- Oui. Ouh la, les gens de nos jours, personne ne sait offrir du respect pour les plus hauts placés de la hiérarchie... »

Nous continuâmes de se regarder un moment dans les yeux. Cet homme me semblait vraiment familier. Il avait des cheveux blonds doré naturellement en bataille et ondulés avec de grands yeux bruns. Il était presqu'aussi grand que le Hunter Rai qui faisait 6'6". Finalement, l'apprenti lancier fut le premier à se racler la gorge.

« Hum, sortit-il, je vais paraître très indiscret, mais... tu es une femme et tu portes une lance également.

- Je sais, c'est rare, encore plus à Kanbal. Mais j'ai cette lance depuis que je suis gamine. Le peuple de Kanbal regorge de gens coriaces, les femmes et les enfants en font partie également. »

L'apprenti me regarda avec un intérêt nouveau.

« J'ai déjà connu une fille dans mon enfance qui était excellente aux arts martiaux. Elle m'a d'ailleurs motivé pour devenir un Lancier du Roi, chose que je suis en train de faire. Malheureusement, je ne l'ai pas revue depuis, elle est retournée voir son père l'année suivante dans un pays plus au sud. Mais là, je m'emballe trop... voyons, son nom c'était quoi déjà ? Ahri... Ali... Alika je pense. Bref, une gamine assez talentueuse.

- ... Tu es Shozen, pas vrai ? Shozen du Clan Yonsa, vrai ? m'exclamai-je.

- Oh oui ! Comment sais-tu ? Ma réputation t'est parvenue aux oreilles ? »

Je souris et regardai Masato qui ne voulait pas interrompre cette rencontre pour le moins... inattendue.

« Mon vieux, si j'avais eu une vraie lance, tu serais mort ou en mauvais état à l'heure qu'il est, citai-je par cœur. »

Shozen me regarda comme si j'avais dit de quoi d'extrêmement surprenant.

« Non... pas vrai... c'est toi ?

- Alika Yonsa, en chair et en os devant toi, dis-je fièrement.

- Ça alors...

- Tu te souviens encore de cette phrase ? Je pensais que tu l'aurais oublié avec le temps !

- Moi ? Oublier cette journée après les cours quand nous étions enfants ? Jamais, que dalle ! »

Il regarda autour de lui et voyant que plusieurs marchands et clients nous regardaient et faisaient l'effort d'écouter ce que nous nous disions, il m'attira moi et Masato dans un endroit plus discret. Il insista pour commander à manger – des lossos profondément frit avec trois Lakalle, des boissons à base de lait de chèvre fermenté, et des Jokoms, des douceurs cuites fourrées de crème de noisettes – et malgré que j'insiste pour payer ma part, il refusait.

« Tu es venu seul ? le questionnai-je.

- Non, j'ai quelques-uns de mes camarades qui avaient quelques emplettes à faire. Ils vont venir nous rejoindre un peu plus tard. Et toi, parles-moi de toi. Tu es venue en vacances avec ta mère, ou seule, ou...

- Eh... j'avais besoin de vacances et Masato me sert de guide. »

Je lui parlai de ma petite sœur et de mes petits frères et du fait que j'étais sortie avec une fille, mais que nous n'étions plus ensembles. Évoquer la mort d'Amaya était encore trop douloureux pour moi et je ne désirais pas en parler, juste oublier, pour le moment. Je tournais autour du pot.

« Comme tu sembles bien familière avec ce jeune homme, je vais retourner à la maison de guérison de Yuka, me prévint Masato. Est-ce que ça ira ?

- Oui, merci, Masato.

- N'oublie pas la technique des cinq objets si jamais il y a de la panique soudaine. »

Masato se redressa, s'inclina poliment tout en remerciant Shozen pour le repas et prit le chemin vers la maison.

« Ton père est donc un des Lanciers du Roi, compris-je.

- Oui, Dahgu Yonsa. Je suis son apprenti.

- Je vois. Tu as aussi beaucoup progressé depuis que nous nous sommes rencontrés en étant enfants.

- Je suis sûr que tu as progressé également. Le fait de voir une femme portant une lance n'est pas commun ici, mais la lance te va bien. »

Je rosis au compliment. Les camarades de Shozen arrivèrent. Ils étaient trois. Shozen fit les présentations et après avoir terminé le repas, il me regarda, le regard remplit de défi.

« Dis, Alika, que dirais-tu d'un petit combat de lance ? J'aimerai voir à quel point tu as progressé. Et peut-être avoir une petite revanche. Ça ne te dérange pas si on a quelques spectateurs ? »

Je me mordillai la lèvre inférieure avec nervosité. À part trainer ma lance avec moi comme un doudou, je n'avais pas pratiqué de nouveau mes katas à la lance. J'avais un blocage depuis ce soir-là.

« Nous pourrions aller dans la forêt, proposai-je pour m'esquiver en douce. Ici, les gens nous verront et—

- C'est justement le but ! Pour montrer à quel point les lanciers du cercle du roi sont puissants ! »

Je sentis mon pouls accélérer dans mes veines. Je ne voulais pas me donner en spectacle devant autant de personnes. Je touchai le manche de ma lance, rapidement le dessous de table pour sentir la texture du bois, puis ma ceinture. Il me manquait deux objets.

« Est-ce parce que je suis une femme que vous pensez tous avoir le dessus sur moi ? grognai-je soudainement, tentant de contenir ma panique intérieure.

- Il n'y aura que moi que tu affronteras, si ça peut te rassurer.

- Je ne... ne sais pas encore... »

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Jiguro se donne en spectacle

Soudain, une sensation étrange me prit au niveau de l'abdomen, et ma poitrine dégagea une énorme chaleur. Ma vision changea légèrement : tout semblait plus vif et je fus surprise de voir les esprits et les gardiens comme avant. Je remarquai que je ne contrôlais plus mes mouvements ni ma bouche et étais moi-même spectatrice de son propre corps. Il s'agissait d'une possession consciente et l'esprit en question me passait sa vision, ses yeux. Jiguro ? demandai-je dans ma tête. Son rire grave résonna dans ma tête. Je me calmai légèrement.

« Bon, pourquoi pas ? répondit Jiguro en gardant ma voix. Ce pourrait être amusant. »

Je ne sus quoi penser de la possession soudaine de mon gardien spirituel. Est-ce que Jiguro prenait possession de mon corps pour m'aider avec ma panique soudaine ou pour me protéger ? Il avait toujours veillé sur moi, dans cette vie-ci. Il ne permettra pas qu'on m'humilie à nouveau. Il détacha ma cape, qui s'échoua au sol et attendit le signal de Shozen.

« Jiguro, gémis-je intérieurement.

- Fais-moi confiance. Je suis là pour t'aider et ça fait longtemps que je n'ai pas combattu une personne dite de "vivante". »

Je ne pus rien faire. J'observais la scène telle une spectatrice. Shozen se positionna. Jiguro contrôla mon corps en entier. Les trois amis s'installèrent autour de nous et du coin de l'œil, une foule s'approcha. Silence tout autour. Je retins mon souffle. Il y avait tellement de passants innocents. Ce combat serait difficile, non seulement parce que mon adversaire était l'apprenti d'un Lancier du Roi, mais parce que Jiguro devait éviter de blesser toutes ces personnes supplémentaires. Il observa son environnement et retrouva sa concentration. Je sentis la chaleur monter dans mon ventre, comme ça le faisait toujours au début d'un combat. Utilisant mon corps, Jiguro découvrit mes dents férocement en poussant un grognement, puis posa ma lance au-dessus de sa tête dans une position haute. Ma petite taille lui donnait un avantage au niveau de l'agilité et en tant que femme, j'étais également plus souple.

Il manipulait ma lance en de gracieux mouvements circulaires devant lui. Shozen m'analysa – ignorant totalement qu'un esprit possédait le corps de son adversaire amicale – et me sous-estima. Il passa à l'attaque le premier. Tout se passa rapidement. Shozen, qui semblait-il, faisait partie des meilleurs apprentis lanciers du Roi fut rapidement désarmé. Puis, il fut acculé au pied de la montagne, sous le regard stupéfait et dubitatif des spectateurs. La lame de ma lance sous la gorge, il s'autoproclama perdant et me félicita. Jiguro tendit la main et l'aida à se redresser.

« Il semblerait que tes capacités à la lance ce soient aussi améliorés, pantela-t-il. Et moi qui croyais que j'avais suffisamment amasser d'expérience pour être de ton niveau.

- Oh, mais tu t'es amélioré. Mais ce n'est pas suffisant pour me battre... pas pour le moment, du moins, se venta Jiguro.

- Hey, Shozen, murmura un de ses amis dans son oreille, qui est cette femme ?

- Une amie d'enfance...

- Ça dirait qu'on aille prendre un verre ce soir avec elle ?

- Pourquoi pas ! Dis, Alika, ça te dirait de venir boire un verre avec nous ? »

Jiguro me laissa regagner mon corps, mais l'idée de prendre un verre avec eux alors que je venais à peine de les rencontrer ne m'enchantait pas encore. Je m'étais fait agresser dans une taverne et me sentais incapable de pouvoir surmonter ma peur monstre.

« Désolée, les gars, m'excusai-je. Je ne bois pas les jours de semaine.

- Pas mal raisonnable, commenta Shozen. Peut-être une autre fois, alors ?

- Oui. »

Je pris le chemin de retour vers la maison de guérison très rapidement. Je remerciai mon gardien d'avoir veillé sur moi. Je sentis Jiguro m'ébouriffer tendrement les cheveux.

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Une âme intrigante

Il me fallut trois mois pour que je décide de refaire l'expérience des tavernes, quand Shozen me demanda, pour une deuxième fois, si je voulais boire, cette fois-ci. Je fus surprise de voir qu'il n'avait pas insisté autant que des hommes qui auraient limite harceler une femme en moins d'une semaine. Lorsque j'en fis part à Maman, elle me dit qu'elle et Jiguro avaient souvent travaillé dans des endroits comme ceux-ci à Rota en tant que garde. Elle prenait son rôle au sérieux et serait mon garde-du-corps pour la soirée, vérifiant ma nourriture et mes consommations.

Nous retrouvâmes Shozen et quelques-uns de ses amis à la taverne. Lorsque vint les présentations, j'ignorai si je devais dire que Maman était ma maman ou feindre qu'elle était juste une garde-du-corps. Mais je savais qu'à cause de la Cérémonie des Remises, Maman avait une réputation très respectée par les Lanciers du roi. Shozen avait sans doute entendu parler de ses exploits, mais si c'était le cas, il ne démontra aucun signe d'admiration ni de prosternation.

« Bien le bonsoir Alika. Qui est cette personne avec toi ?

- Eh, voici mon garde de la soirée, eh... Madame Balsa. »

Malgré la faible lueur de la taverne, l'apprenti lancier ne put s'empêcher de trouver une similarité frappante entre moi et Maman.

« Alika-Chan... as-tu une grande sœur dont je n'ai jamais su l'existence ? demanda-t-il, d'un air dubitatif. »

Ne désirant pas créer un malaise, Maman trouva une réplique facile.

« Nous faisons partie de la même famille. C'est ma cousine et j'en suis la garde-du-corps personnelle pour la soirée. Nos mères sont sœurs. Alika m'admire tellement qu'elle a imité mon style de coiffure.

- Ah oui ! Je vois ça. Ça explique donc tout. »

Je ris intérieurement et regardai mes pieds un instant pour ne pas trahir le jeu de rôle que Maman s'était donné. Ils se serrèrent la main et après avoir reçu nos verres, nous allâmes s'asseoir à une banquette.

Du coin de l'œil, une certaine personne attira mon attention. Une jeune fille venait d'entrer dans le bar avec une petite bande d'amis. Son aura était saine et protectrice, douce à la fois ferme. Je ne la lâchai pas des yeux. Elle avait une énergie imposante, puissante et très rare que même les esprits et les humains n'atteignaient presque pas : une neutre, non pure, avec un partiel de positif. Rare était les gens qui développaient autant leur côté neutre et croyez-moi, elle n'avait rien d'humaine malgré son physique. De plus, quatorze autres esprits la suivaient et elle possédait deux gardiennes. Elle ne semblait pas voir les esprits en tant que tels, mais elle réagissait à leur présence. Comme la grande masse et ombre noire qui la suivait. Je sentais que c'était un faucheur, un fils de la mort, un homme en blanc. En plus, il me semblait très familier... il ressemblait à... Niran ? Parfois, il se penchait pour l'embrasser sur la joue et peu de temps après, elle se frottait la joue au même endroit où le faucheur l'avait embrassé.

En fait, plus que je regardais sa horde, plus je voyais avec grand intérêt qu'elle avait trois faucheurs qui l'accompagnaient, dont une qui était sa gardienne. Pouvaient-ils être les autres sœurs et le frère de Nahoko ?

Quelque chose me disait d'aller la voir, d'aller lui parler, mais je n'osai pas. La fille en question ne mesurait pas plus que 5'0", avait de longs et soyeux cheveux rouges foncés ondulés, une frange en dégradée, et portait également des vêtements tout blanc. À son doigt, quelque chose scintillait : une bague ? Je ne me souviens plus combien de temps je suis passée à la fixer du coin de l'œil.

Maman sembla lire mon langage corporel, car elle repéra toute de suite ce que mes yeux fixaient.

« Alika ? m'interpella Mama, me sortant de ma contemplation.

- Hein ? Quoi ? m'étonnai-je en me redressant.

- Ça va ?

- Eh, oui, oui. Je m'étais perdue dans mes pensées. »

Je pris une petite gorgée de ma consommation. Alors Maman se pencha et murmura dans le creux de mon oreille :

« Cette jeune femme aux cheveux de feu... elle attire ta curiosité, pas vrai ?

- ... Oui... mais je ne veux pas aller lui parler... mais elle m'intrigue.

- Veux-tu que je me renseigne pour toi ? m'offrit-elle.

- Comment tu ferais ça, Maman ? m'étonnai-je.

- En tant que garde-du-corps, j'ai également des astuces de gardes quand j'ai travaillé pour les caravanes. Je sais soutirer des informations aux personnes sans que ça ne se voie.

- Tu n'es pas obligée, Maman. Nous sommes ici pour eh... se détendre ? Alors ce n'est pas grave.

- J'aimerai seulement savoir s'il y a des chances que vous vous rencontriez de nouveau, si elle attire autant ton attention. Lorsque Shozen reviendra, j'irai la voir. Pas question que je te laisse seule. Ça ne me prendra pas long. Je laisserai ma lance avec toi, pour ne pas les effrayer. »

Shozen revint s'asseoir à notre banquette. Il avait dansé et avait chaud. Maman se leva. Je la regardai se diriger vers le petit groupe de la jeune fille. Je ne parvenais pas à déchiffrer ce qu'elle disait, mais elle avait eu une facilité déconcertante à entrer directement en contact avec la fille aux cheveux rouges. Le serveur allait donner la commande à la fille, quand Maman l'arrêta et observa l'assiette avant de la retourner, disant que ce n'était pas la bonne commande, qu'il y avait une erreur. Lorsque Maman revint, elle nous sourit.

« Tu as réussi à savoir des choses sur elle ?! m'exclamai-je, impressionnée.

- Hé oui.

- Tu as retourné sa commande...

- Il y a eu une erreur et elle était trop timide pour en avertir le serveur. Elle s'appelle Messiah Yonsa. Elle est assez connue sur le territoire. Ses amis n'ont pas arrêté de venter son talent d'artiste.

- Est-ce qu'elle est mariée ?

- Hum, je ne pense pas. Pourquoi cette question ?

- Elle a une bague en argent sur l'annulaire gauche...

- Ah ? Je n'ai pourtant vu aucun bijou sur ses doigts, avoua Maman. »

Je regardai de nouveau Messiah, pour m'assurer que j'avais peut-être hallucinée, mais à ma plus grande surprise, je vis toujours le bijou scintiller à son doigt. Ce devait être un bijou spirituel, relié à une de ses vies antérieures. Nous restâmes encore pendant quelques heures, mais dépassé minuit, après avoir remercié Shozen de l'invitation, nous prîmes le chemin du retour. Je ne tenais plus éveillée et cognai des clous.

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Crossroad

Les deux semaines suivant cette sortie à la taverne accompagnée de Maman, je n'étais plus sortie de la maison de Tante Yuka. Je restais sois dans ma chambre à relaxer, à écrire, à lire ou à dormir, ou bien je me promenais dans la maison de guérison, par-ci, par-là. Alors que je passais dans le couloir, j'entendis Tante Yuka parler avec une jeune femme dans le salon. Je me dirigeai alors vers la pièce désignée et jetai un coup d'œil furtif et intrigué. Mon cœur manqua un battement... C'était elle. La Messiah de la taverne. Elle était franchement bien habillée, de blanc comme toujours, bien assise droite sur sa chaise avec un sourire radieux. Je remerciai Maman d'avoir récolté des informations à son sujet.

« Alika-Chan ! m'interpella Tante Yuka.

- Eh bonjour..., dis-je. Ne vous dérangez pas pour moi surtout—

- Non, ne t'en fais pas. Je vais te présenter la fille d'une de mes très bonnes amies.

- Où est Maman ?

- Partie faire quelques emplettes au lassal Yonsa. Elle ne va revenir qu'à midi. Tu sais qu'elle ne peut pas rester sans bouger pendant très longtemps à une même place.

- Ah...

- Tire-toi une bûche. »

Je pris place sur la chaise aux côtés de Yuka et essayai de mon mieux possible de ne pas trop scruter Messiah. Tante Yuka m'expliqua à quel point Messiah était une petite artiste, et que, de temps en temps, venait parfois aider à la maison de guérison pour l'art du Reiki; une méthode de soins ancestrale Kanbalese, fondée sur des soins énergétiques par apposition des mains ou de pendule – le même type d'objet que j'utilisais pour communiquer avec les esprits. Maman avait récolté les informations principales la concernant, mais elle n'a pas pu deviner que Messiah était aussi une médium dans les énergies.

« Avec mon nouvel emploi, je viens de moins en moins souvent, expliqua la jeune femme aux cheveux de feu.

- Ta visite nous fait toujours un grand plaisir, la rassura Tante Yuka avec un sourire. D'ailleurs, voici ma petite-nièce, Alika.

- Enchantée.

- Enchantée, répondis-je.

- Je dois vous laisser les filles. Je dois m'occuper en urgence d'une patiente. »

Elle nous laissa toutes les deux dans la même pièce. Aucune de nous ne voulut entamer la conversation, mais au final, Messiah commença.

« Et toi, tu es ici pour quelle raison ? me questionna-t-elle. Si tu acceptes de me répondre, bien sûr. Je suis un peu indiscrète.

- Pour une psychothérapie... j'ai subi des traumatismes l'hiver dernier et je ne suis plus capable de remonter la pente. Maman m'a donc envoyée ici comme dernier espoir pour m'aider à guérir.

- Je vois... »

Au fur et à mesure nous nous parlions, je compris pourquoi Messiah était aussi imposante. Elle était comme Jin, le Hunter. Elle avait une énorme horde d'esprits qui l'accompagnait. Mais ce qui la différenciait de lui, c'était qu'elle était médium.

Puis, elle me posa une question qui me laissa légèrement sans voix.

« Dis, Alika, ma question va peut-être paraître bizarre... mais... crois-tu en la réincarnation ?

- Hein ? La réincarnation ? m'étonnai-je.

- Oui...

- Bien sûr que j'y crois.

- Beaucoup ?

- Oui, vraiment beaucoup. Pourquoi la question ? »

Elle détourna le regard, puis soupira.

« Tu vois ma horde, pas vrai ? Je ne les vois pas ni les entends, mais je sais qu'ils sont là. Je vois légèrement les auras aussi... »

Je fis légèrement le saut. Ainsi, elle était au courant de son énorme horde d'esprits.

« Hé bien... oui, lâchai-je. Et à moins d'être médium, très peu de gens sont entourés d'un aussi grand nombre d'esprits. Surtout si ceux-ci sont permanents. Normalement, ils sont temporaires.

- Je vois. Tu te souviens d'il y a deux semaines ?

- Oui, je m'en souviens. Je t'ai vue pour la première fois à la taverne. Mais j'étais trop gênée...

- Moi aussi je voulais te parler, me déclara-t-elle. En entrant, je t'ai toute de suite repérée. Ton énergie m'intriguait. Mais comme tu vois, je suis un peu timide d'aller vers les autres dans les tavernes. J'ai été contente que la femme qui t'accompagnait soit venue me voir.

- En fait... pour tout dire la vérité... la femme qui est venue te voir était ma mère.

- Oh !... hé bin, elle a sauvé ma commande de nourriture. »

Nous discutâmes pendant quelques minutes, qui se changèrent en heures. Lorsque Maman revint de ses emplettes, je la présentai. Messiah et Maman se saluèrent en hochant la tête discrètement. La jeune médium dû nous quitter pour faire son Reiki. Mais juste avant de quitter la pièce, elle se retourna et dit à mon intention :

« Si tu veux, je peux t'aider à débloquer ton énergie. Ton énergie est compressée, et elle a besoin d'être relâchée afin de circuler comme avant. »

Je restai sans voix, et après une courte réflexion, hochai positivement de la tête, signe comme quoi j'acceptais sa proposition. Si ça pouvait m'aider à revoir Jiguro et les autres esprits de mes propres yeux et les entendre à nouveau, ça me donnerait un grand coup de pouce.


* Gardien des Âmes