Partie V.3 – Tamashi no Moribito

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Blocage

Deux ans après mon arrivée à Kanbal, je ne pratiquais plus autant les arts martiaux qu'avant. Je trainais ma lance avec moi, comme un doudou, mais c'était vraiment plus par habitude qu'un besoin.

De plus, j'avais développé un certain complexe : je ne me sentais pas digne d'être lancière et je me comparai sans cesse à Maman, à Jiguro. À leurs talents. Eux, qui arrivaient à combattre plus de quatre adversaires à la fois, voire même, six. Et moi, dans tout ça, je n'étais même pas parvenue à me protéger moi et la femme que j'avais aimée en l'espace de quelques instants. Une autre chose cruciale me différenciait d'eux : je n'avais jamais tué qui que ce soit de ma lance.

Quand tu pointes ta lance vers une personne, tu la pointes aussi vers ta propre âme. Comment t'en protéger, seulement toi es en mesure de pouvoir le trouver, résonnèrent les paroles de Maman en tête.

Malgré tout, je parvins à me forger une réputation à la Capitale. Je continuai de me battre en tournois amical contre Shozen. Et quand ce dernier et ses amis disaient qu'une femme, moi, parvenait à avoir le dessus sur les apprentis des lanciers du roi, les autres guerriers du cercle du roi ne les croyaient jamais. Ils pensaient que Shozen me laissait gagner car il avait pitié de moi. Et même si je n'étais pas sensée le savoir, je finis par le découvrir. Ce faisant, j'offrais, à qui le désirait, de se mesurer à moi. Jiguro ne m'ayant aidée que dans mes débuts – alors que j'étais encore très fragile émotionnellement –, il ne prenait plus possession de mon corps depuis quelques mois. Ce fut donc mes capacités seules qui arrivèrent à bout de mes adversaires masculins.

« Ne viens pas me dire que tu n'as pas le talent quand tu arrives à combattre et acculé les meilleurs lanciers du cercle du Roi au pied du mur alors que tu ne t'es pas entraînée depuis une semaine, lui dit-il.

- Jiguro, tu ne comprends pas à quel point cette culpabilité me hante, murmura Alika.

- En effet, seule toi peux résoudre une énigme comme celle-ci et guérir cette blessure... mais tu as un talent naturel pour la lance et les arts martiaux, c'est certain. Grave ça en mémoire. Et puis, tu dis que ce qui nous différencie, ta mère et moi, de toi, c'est ta lance. Que tu n'as jamais tué avec ta lance... que celle-ci n'a jamais été souillée par le sang de tes ennemis, de ce fait, elle est moins lourde de signification... »

Ses dernières paroles étaient sévères et rauques, très proche d'un reproche... qui en était un finalement. Il me tapait sur la tête avec ses mots et son énergie. Il n'était pas mon gardien pour rien, il avait lu mes pensées dans ces moments de noirceurs.

« As-tu déjà pensé à quel point tu es chanceuse à ce niveau et pourras continuer à l'être dans les années futures ?!

- ... Jiguro...

- Je parle aussi au nom de Balsa. Elle et moi avons manié une lance cruelle et maudite, Balsa n'ayant jamais demandé à suivre un chemin sanglant tel que celui-ci avant même ta naissance. Elle n'a pas eu le choix pour survivre, sans ça, tu ne serais pas ici en ce moment. Encore aujourd'hui, je me demande quelle sorte de bonheur elle aurait pu trouver si elle n'avait pas été forcée de prendre ce chemin. »

Jiguro s'arrêta, voyant que mes larmes coulaient seules sans pouvoir s'arrêter. Je tentai de me contrôler du mieux que je le pouvais, de ne pas m'enfoncer les ongles dans la peau. Je comprenais d'une part qu'il trouvait ça triste qu'un tel talent comme le mien soit renié et gaspillé alors que j'avais quand même une vie non-souillée par le sang... ce à quoi, il a tant espéré pour Maman et n'a pas su l'en délivrer. Mais c'était sa vie, pas la mienne.

« En soi, je comprends ce que tu veux dire, répondis-je, le plus calmement possible malgré mes ailes hérissées sur mon dos. Cependant, Jiguro, il y a une chose sur laquelle tu te fourvoies et que je ne permettrai jamais que l'on juge, pas même toi. »

Il leva un regard neutre vers moi, encore sévère, mais disposé à écouter, à son tour, la réprimande qui allait sortir de mes lèvres d'une seconde à l'autre.

« Que tu sois un guerrier extraordinaire comme rarement il en naît par siècle, ou que tu ne sois qu'un simple guerrier provenant d'une lignée secondaire, tu n'imagines pas à quel point, j'aurai tout donné ce soir-là pour que ma lance goûte et s'abreuve du sang de nos agresseurs. Que tu le veuilles ou pas, j'ai des séquelles qui sont gravées à même l'âme, celles-ci même qui m'ont poussé à vouloir m'enlever la vie il y a maintenant trois ans, je crois, et elles sont d'autant profondes et légitimes que tes mains et ta lance qui ont été souillé du sang de tes ennemis/amis. J'ai déjà pensé, oui, au fils de mes psychothérapies avec Tante Yuka, à quel point j'étais chanceuse à ce niveau de ne pas avoir eu à vivre une vie de carnage et d'enfer comme toi et Maman avez eu à vivre. Je reconnais la chance que je possède de pouvoir vivre heureuse, libre de ces chaînes infernales.

- ...

- Mais pour le moment et le temps que je prendrai à me remettre sur pied de cette événement, le temps que je sois assez stable pour faire face à mon passé et me reconstruire à nouveau, je ne te donne en aucun cas le droit de comparer ta vie ou la vie de Maman à la mienne, mes expériences ainsi que mes prises de décisions – même si tu es un esprit. Maman est Maman, tu es toi, et je suis moi. Ça finit là. »

Ce fut à son tour de ne rien dire. Je savais que les esprits étaient portés à comparer leur vécue à ceux des vivants dans l'unique but de pouvoir se sentir comme vivant, mais à cet instant, ce n'était pas ce que je voulais entendre en tant que personne médium voyant et entendant les défunts.

Je sortis de ma chambre et décidai d'aller prendre l'air. Après notre légère altercation, je sentis Jiguro être plus indulgent à mon égard. Il s'excusa d'avoir usé un tel ton et d'avoir mal choisi ses mots et qu'à l'avenir, il ferait plus attention. J'étais une fille rancunière généralement, mais j'avais aussi travaillé ma rancœur et je ne restai jamais fâchée très longtemps contre mon propre gardien. Il savait que j'avais compris ce qu'il voulait dire, bien que ce fut maladroit.

Doucement, je recommençai à m'entraîner de façon quotidienne, contre Jiguro et contre Maman quand j'allais la voir au Nouvel Empire de Yogo pendant les vacances d'été ou qu'elle venait ici. Je combattais même ma petite sœur Motoko et ne retenais pas mes coups sous prétexte qu'elle était une gamine.

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Danse de lance

J'expérimentai quelque chose quand je combattis Shozen Yonsa. Une sensation que j'avais déjà vécue lors de mes entraînements avec Maman, et quelques fois avec Jiguro.

Balançant ma lance en direction de mon adversaire, j'expirai lentement. Le calme qui venait toujours avant le combat prit place en moi, et la bouffé d'adrénaline courut en mes veines, rapetissant le monde à presque rien sauf moi et mon adversaire. Au moment où je levai ma lance vers lui, il bougea rapidement. C'était comme regarder ma propre réflexion dans un miroir, bien que chaque clan possède une façon différente de manier la lance.

J'avais hérité du maniement de la lance du Clan Musa, tout en copiant lentement celui de mon adversaire, Shozen, qui était un Yonsa, avec qui je m'entraînais très souvent. Une profonde, crépitante, tension nous lia ensembles et la chaleur défila à travers mon corps. L'énergie vint en moi, me frappant au niveau de la poitrine comme une vague s'échouant contre le rivage. Je bondis sur Shozen et juste avant que je ne puisse ramener ma lance, un frisson me parcourut l'échine jusqu'à la moelle. Je m'éloignai rapidement et plus vite que prévu, frappai sa lance de côté avec la mienne.

Les étincelles fusèrent face à l'impact et déjà, ma lance rebondissait en décrivant un arc au-dessus de sa tête. Nos armes se heurtèrent dans une vitesse étourdissante, poussant, parant et tourbillonnant à travers les airs comme un moulin. Je n'avais plus recours à mes yeux ni à la conscience de mon esprit ; mon corps bougeait automatiquement, attendant à la toute dernière seconde avant de frapper plus loin la poussée de mon adversaire et pouvoir ainsi contre-attaquer. Une étrange sensation se faufila en mon être. C'est comme si je dansais dans un rêve avec mon adversaire comme partenaire; chaque mouvements menant naturellement au prochain dans un rythme confortable qui contrôlait mon corps. Bien que nos lances s'entrechoquaient dans une vitesse furieuse, le temps semblait bouger au ralentit, de façon fluide.

J'ai déjà fait ça, il y a très longtemps, pensai-je un court instant.

En effet, il y avait quelque chose de familier. Nos lances commencèrent à ralentir et la tempête qui nous consumait s'atténua, jusqu'à ce que finalement, nous en arrivions à être silencieux. J'expirai une bouffée d'air, remarquant avec surprise que j'avais arrêté de respirer. Notre duel, lequel avait semblé durer de longues minutes, n'avait pas dépassé trente secondes. Shozen et moi se regardâmes dans les yeux. Il s'inclina légèrement et je fis pareil en retour. Les lanciers et apprentis lanciers nous regardaient tous en silence.

« C'était... la Danse des Lances ! s'exclama Tomoki du Clan Yonro. Shozen, tu as finalement atteint ce niveau ! »

La Danse des Lances ! Oui, c'était ce que je vivais de temps en temps avec Maman et Jiguro, avant ce soir-là. Dans mes années d'adolescences, alors que nous pratiquions ensembles, nos mouvements étaient si parfaitement en harmonie qu'elles fusionnaient en une seule et unique parade. Je regardai Jiguro un instant.

« Je retrouve enfin la combattante que tu étais, me dit-il avec un doux sourire. J'avais raison quand je te disais très souvent de ne pas douter de tes capacités. Tu ne me croyais pas, mais j'ai gardé confiance en toi et aujourd'hui, la Danse des Lances est revenue pour te prouver le contraire. Tu as le talent, Alika. »

Ses paroles me firent un baume sur le cœur et mes doutes s'envolèrent instantanément. Je n'avais effectivement jamais perdu la main pour les combats, mais j'étais trop terrifiée et engloutis par mon passé pour m'en rendre contre. Combattre était naturel chez moi.

« Alika ! m'appela Shozen en venant à ma rencontre. J'ignore totalement comment... mais... jamais je n'aurai cru danser ainsi avec ma lance en combattant !

- Ah bon ? Tu n'expérimentes pas la danse de lance à toutes les fois que tu combats ? m'étonnai-je. Je croyais que les lanciers du roi et leurs apprentis la dansaient presque toujours quand ils se combattent amicalement les uns contre les autres.

- Honnêtement, c'est très, très rare. Et il s'agit d'une croyance populaire. Peu ici sont nombreux à l'avoir expérimenté et ce n'est pas à chaque combat que ça se produit. Je donnerai tout pour revivre ce moment avec toi. »

Je lui souris et détournai le regard.

« On peut combattre amicalement n'importe quand... quand je choisirai si oui ou non, ce jour-là, j'ai envie de combattre, conclus-je doucement.

- Ça marche. »

Le souvenir de cette première danse de lance entre lui et moi se grava dans ma mémoire. La surprise fut encore plus grande quand, encore une fois, et pour toutes les autres fois qui suivirent cette parade, la Danse des Lances refit surface à nouveau. Et ce, à chaque fois que Shozen et moi se combattions. À toutes les fois où nos lances s'entrechoquaient, nous dansions sans réfléchir. C'est comme si nos âmes se rencontraient, dansaient ensembles et s'analysaient dans un ballet dangereux, féroce.

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Pêle-mêle dans les sentiments !

Vers la fin d'une danse de lance en privée, dans une forêt sur le territoire Yonsa non loin de la maison de Tante Yuka, alors que Shozen et moi s'inclinâmes l'un en face de l'autre, il s'approcha de moi, doucement. Il posa sa main sur ma joue et se pencha en ma direction. Il eut un moment d'hésitation, comme s'il avait peur de m'effrayer et que je ne m'enfuis, mais ce ne fut pas le cas. Enfin, il déposa ses lèvres contre les miennes. Ce contact, furtif, me laissa sans voix, paralysée. Lorsqu'il me relâcha, il vit mon regard troublé.

Je jetai un œil rapide à Jiguro et le gardien de Shozen, Taguru. Jiguro n'avait aucune expression collée au visage, mais Taguru était des plus surpris.

« Eh... je suis désolé, Alika-Chan, s'excusa Shozen, je ne sais pas ce qui m'a pris. »

Je ne parvins pas à dire un mot sur le coup. Se sentant mal, Shozen s'excusa rapidement encore une fois et partit sous prétexte qu'il devait se rendre à la cour du roi. De mon côté, je décidai de retourner chez Tante Yuka, le temps que ma gêne et mon malaise passe. J'étais dans la cuisine et touchais encore mes lèvres, sentant l'énergie de Shozen contre elles, comme si ce n'était pas réel. Mes lèvres picotaient légèrement.

« Alika, est-ce que tout va bien ? me demanda Yuka en entrant dans la pièce. »

Je m'extirpai de mes pensées et balbutiai ma réponse.

« Eh, oui, oui.

- Ah ? Tu me semblais troublée. S'il te plait, arrête de te toucher les lèvres si tes mains ne sont pas propres.

- Pardon... »

Je retirai mes doigts prestement. Des sentiments étranges me prenaient soudainement.

Ce soir-là, quand je me couchai dans mon lit, le visage de Shozen revint me hanter, dans mon esprit. Mais... je croyais que je n'aimais que les femmes..., pensai-je, troublée. Ce serait sans doute un nouveau sujet à discuter et à régler lors de mes psychothérapies.

Dans les jours suivant ce contact pour le moins, inattendue de la part de Shozen, je ne le recroisai pas à la Capitale. Je décidai de ne pas me faire de film et mis ça de côté, me disant que je pensais trop. C'était un homme et les hommes agissaient souvent avec un instinct animal. Shozen ne m'avait embrassée que par pulsion. Il ne pouvait pas me désirer réellement sans attendre que je lui offre mon corps pour assouvir ses pulsions primaires, et de toute façon, je ne voulais pas rouvrir mon cœur. Je ne me sentais pas encore prête. J'avais encore du travail et du chemin à faire sur moi-même.

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La première goutte de sang pour ma lance

Lorsque je m'étais prise la tête avec Jiguro concernant un chemin de vie parsemé de sang par la lance, je ne pensais pas que ce moment que je désirai secrètement depuis mon agression viendrait aussi rapidement.

J'avais été à la taverne en compagnie de Shozen et de nos amis lanciers. Shozen et moi n'étions pas en froid et il n'y avait aucun malaise. Il semblait même avoir oublié qu'il m'avait embrassée.

Dans la taverne, mon intuition de médium me disait d'être sur mes gardes. À cet instant là, je repérai trois hommes qui semblaient légèrement louche dans leur coin. Je parvins à identifier leur potentielle cible et vis que c'était une jeune femme. Pas plus vieille que seize ans, elle se tenait tranquillement dans son coin. Ses cheveux blancs comme neige et son teint très pâle lui donnaient l'illusion d'être une petite fée dans ce pays nordique. Je compris qu'elle devait être albinos et pourtant, je la trouvais magnifique. Ses yeux semblaient être violets ! Mais elle était seule et j'étais surprise de voir qu'elle n'était pas accompagnée de qui que ce soit.

C'est alors que je la vis se lever alors que Shozen était parti s'alléger au petit coin. Le garde de la taverne, Zeya, ne semblait pas plus s'en préoccuper. Mon intuition me poussa alors à me redresser, avertir notre ami Koda Muto que je sortais afin de ne pas faire accroire à Shozen que je leur posai un lapin et pris ma lance sur le support.

Les clients qui étaient des guerriers, comme les lanciers du cercle du roi et moi-même, devaient par respect laisser leurs lances sur le bord du mur, sur des supports prévu à cet effet; c'était pour empêcher certaines disputes de dégénérer, ayant pour déclencheur l'alcool, pouvant aller jusqu'au meurtre.

Je repérai rapidement l'énergie de la jeune femme aux cheveux blancs, plus loin. Son aura semblait briller dans la nuit, alors je n'eus aucuns problèmes à la retrouver. Puis, il y eut des éclats de rire masculins – un peu trop bruyant pour mes oreilles. Je les vis courir et tourner dans le coin d'une ruelle, là où, justement la jeune femme presque féérique avait disparu. J'entendis un faible cri et me mis à courir dans la même direction. Je poussai un juron de rage.

« Lâchez-moi, je ne vous ai rien fait ! criait la jeune femme. »

L'un d'entre eux éclata de rire. J'arrivai sur les lieux au moment où l'un d'entre eux avait posé sa main sur la poitrine de la jeune femme qui leur criait d'arrêter et se débattait. C'est alors que je ne parvins plus à me contrôler : ma vision se voila et je vis rouge. Je n'avais pas eu de garde ni même un sauveur pour me défendre lors de mon agression dans la taverne de Yogo conquise par les Talsh. Alors non, je n'allais certainement pas rester-là, à ne rien faire et à voir une femme se faire violenter sous mes yeux.

« Lâchez-là ! rugis-je. »

Ma voix rauque sembla surprendre les hommes. Mon cri venait de mon ventre et non pas de ma gorge. Tout se passa si rapidement, je ne calculai plus rien. Quand je repris enfin conscience de ce qui venait de m'arriver, le silence était revenu, ponctué du martèlement de mes poings contre la chair molle de l'homme inerte sous moi.

« ALIKA YONSA ! tonna durement une voix derrière moi, au bout de la sombre ruelle. »

Je levai finalement les yeux. Je voyais toujours rouge. Le rouge était tout ce que je pouvais voir. Je me souvins de la sensation de ma lance transperçant la poitrine des agresseurs de la jeune femme. Shozen était là, se tenant dans l'entrée de la ruelle, avec Koda et Tam, un autre apprenti. Il y avait des gardes avec eux et ce fut Zeya qui avait parlé.

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Jiguro me boude

Je me retrouvai enfermée dans le cachot du palais du roi, le temps que les guerriers débattent sur mon compte et ce qui s'était passé. J'étais couverte de sang de la tête au pied, mais je m'en fichai. J'avais au moins protégée une jeune femme d'un crime odieux et inhumain. Je me fichais de perdre ma liberté. Du coin de l'œil, je vis Jiguro qui ne cessait de me regarder d'un air triste.

« Ta lance a finalement gouté le sang... comment te sens-tu ?

- Je me sens comme si j'avais fait un important devoir qui est de protéger une femme d'un crime horrible. Aurais-tu fait la même chose si Maman avait failli se faire agresser ?... Et, inutile de me mentir ou faire ton coriace, tu aurais vraiment aimé être physique, le soir où ça m'est arrivé, rajoutai-je, furibonde. »

Je sentais que mon gardien spirituel ne me voyait plus comme étant « sa petite fleur pure ». Jiguro avait sans doute espérer que je puisse vivre une vie sans aucun écoulement de sang, mais il remarqua que ce n'était que ses propres désirs transposés sur moi-même. Il ne dit rien de plus et sortit. Je savais qu'il me bouderait pour un petit moment...

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Reconnaissance

Les deux jours suivant le meurtre des trois hommes, les portes du cachot s'ouvrirent sur quelques gardes et, bien sûr, Shozen qui transportait un seau d'eau avec des serviettes. Leurs gardiens semblaient nerveux en voyant Jiguro, silencieux et taciturne. Shozen portait une cape noir sur les épaules attachée par une attache en métal de couleur argent, par-dessus son habit Kanbalese de la même couleur, avec une ceinture blanche. Le gardien de Shozen, Taguru, alla retrouver Jiguro et les deux partirent discuter ailleurs. Mon gardien ne m'avait pas reparlé depuis...

« Tu as beaucoup de chance d'avoir le disciple d'un lancier du roi qui prenne ta défense, Alika Yonsa, annonça un garde. Tu seras bientôt libérée à condition de retourner sur le territoire Yonsa aussi vite que possible et as interdiction formelle de revenir à Capitale pour un mois, le temps que ce dossier soit clos, et que tu reçoives l'autorisation de revenir. Ta tutrice, Yuka Yonsa, a été mise au courant et attend ton retour. Nous reviendrons bientôt pour te libérer. »

Ils ne m'avaient pas donné de réponses concrètes à savoir si j'étais coupable ou innocente, considérée comme un sauveur. J'en déduisis donc qu'ils ignoraient quel statut me donner. Shozen parla à voix basse avec eux et les gardes quittèrent l'endroit, le laissant seul avec moi un instant. Je regardais le sol.

« Tu n'es pas parti avec eux ? demandai-je, la voix rauque.

- J'avais besoin de te parler avant tout... »

Je poussai un soupir d'agacement, puis le dévisageai un moment. Malgré mon regard noir, Shozen s'accroupit en face de moi et redressa ma tête. Je ressentis dans son aura et dans son énergie de la douceur, de la compréhension et décelai même un peu de gratitude.

« Je voulais te remercier d'avoir protégée ma petite sœur, annonça-t-il, reconnaissant.

- Ta petite sœur ?! m'étonnai-je.

- Oui. La jeune femme albinos que tu as protégé ce soir-là, c'était ma petite sœur. J'en ai deux, en fait, mais une seule qui soit albinos. Celle que tu as protégé des trois hommes... c'est ma plus jeune, la benjamine. Elle s'appelle Shirufu. La deuxième, celle du milieu, la cadette, s'appelle Miha.

- Mais... si elle est ta petite sœur, pourquoi l'avoir laissée seule dans son coin à la taverne ? m'écriai-je légèrement indignée.

- Je ne savais pas qu'elle était venue, avoua-t-il. Elle m'a dit qu'elle venait de rompre avec son ancien petit-ami et qu'il l'avait laissée là.

- Est-ce un des trois hommes que j'ai tué ?

- Non. »

Shozen finit par s'asseoir et poussa un soupir. Il approcha le seau et une serviette avant d'entreprendre de nettoyer mon visage teinté de sang de deux jours. Je ne comprenais pas pourquoi Shozen se montrait aussi attentionné à mon égard...

Je ne saurais jamais à quel point mes mains s'étaient mises à trembler. J'avais été baignée de sang. Mon visage et mes vêtements en étaient couvert. Lorsque j'en pris soudain conscience, la réalité me rattrapa. Je fus prise de nausée. Finalement, je me mis à pleurer, criai et ne cessai pas pendant longtemps d'être horrifiée, à la fois indignée.

Shozen m'attira vers lui et me tint fortement contre lui. Mon expérience des deux jours suivant la mort des agresseurs prendrait beaucoup de temps à guérir. Personne n'oubliait sa première mise à mort. Personne.

Lorsqu'il me sentit plus calme, il me laissa me retirer de son emprise. Après lui avoir expliqué mes raisons et un peu de mon passé, il s'approcha, m'embrassa sur le front cette fois-ci et sortit. Une chaleur envahit ma poitrine puis mes joues. Plus tard dans la journée, on me libéra les bras et me fit sortir. La lumière du soleil me fit presque mal aux yeux. Shozen garda ma lance dans ses mains et il dit aux gardes qu'il me raccompagnerait sur le territoire Yonsa. N'étant pas certains de vouloir nous laisser seuls, connaissant notre lien d'amitié, on nous imposa un lancier du roi en personne, Dahgu Yonsa, pour vérifier que son fils ne commette pas d'étourderies pendant qu'il me raccompagnait. Je gardai le silence tout le long du trajet.

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Le stress post-traumatique

Cette nuit-là, je me sentis vidée de mes forces. Ayant fait deux nuits sans rêves, je ne m'attendais pas à ce que ce sommeil soit réparateur. Je fermai les yeux et me laissait engourdir par le sommeil. Des flashbacks me vinrent en mémoire alors que mon cerveau analysait tous les événements des derniers jours.

Puis, je me revis dans la taverne Yogoese avec les soldats Talsh. Je ressentais tout comme si j'avais été replongée dans le passé. Les sensations, la brûlure, leurs voix, leurs touchers. Mon pouls accéléra et je finis par rouvrir les yeux en poussant un cri de panique. Par habitude, je me mis rapidement à toucher mes vêtements par-dessus mon corps comme pour me le réapproprier et mis une main entre mes jambes, là, où la douleur était encore perceptible et bien réelle, bien que je ne rêvasse plus. Le souffle court, les larmes envahirent mes yeux et je me recroquevillai sur moi-même, en position fœtale, me mettant à pleurer, me déconnectant de ma propre réalité.

Jiguro venait alors proche de moi, se coucher à mes côtés et m'entourer de ses bras pour me serrer fort contre lui, m'envoyant des vagues d'apaisements par intervalle. Il ne parlait pas. Il se contentait juste d'apaiser mon énergie, le temps que je reprenne conscience avec moi-même et me calme. Dans ce moment-là, c'était ce qui me faisait le plus de bien : sentir l'énergie des esprits, celle de mon gardien spirituel, même s'il me boudait.

Dans les premiers temps, Jiguro m'avait proposé – une fois apaisée – de réveiller Tante Yuka. J'avais suivi son conseil deux ou trois fois, mais désormais que j'entamais ma troisième année de thérapie intensive, je ne voulais plus. Ce fut une autre crise de panique nocturne, traumatisme de cette terrible nuit que j'avais vécu, que je tentai de gérer de mon mieux. Les crises étaient plus fréquentes dans les premiers temps suivant mon agression et lors de ma première année. Mais elles s'étaient espacées au fil du temps, ne revenant que si je me sentais très nerveuse ou avait vécu des émotions fortes la veille. Parfois, elles survenaient sans que rien n'ait pu les déclencher, et ça me pourrissait mes nuits, préférant rester éveillée jusqu'aux petites aurores.

Jiguro restait avec moi, même s'il me boudait la veille, et quand je me serais calmée et aurais repris mes esprits, nous discuterions de tout et de rien jusqu'à ce que le sommeil revienne de lui-même.

« Ça va mieux ? me murmura-t-il, une fois qu'il me sentit calmée.

- M'oui... est-ce qu'on peut sortir dehors ? »

Pour toutes réponses, il se leva. Une couverture sur les épaules, je sortis sur la pointe des pieds, sur un balcon au second étage où je discutais souvent avec Messiah, les esprits ou Tante Yuka. Il faisait encore noir à l'extérieur, alors je devinai qu'il devait être minuit passé. Les étoiles brillaient dans le firmament. Jiguro s'amusait alors à me pointer les différentes constellations, pour me changer les idées.

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Une faveur particulière

Le ciel commençait à pâlir quand je sentis que ma fatigue revenait, mais l'aurore et le soleil ne s'étaient pas encore pointés à l'horizon. Je retournai me coucher dans mon lit. Trop épuisée physiquement, je m'adressai à Jiguro par télépathie.

« Jiguro... tu pourrais me rendre un service ?

- Bien sûr. Lequel, dis-moi ?

- ... Je n'ai jamais voulu, ou du moins, senti le besoin de les rencontrer ou même partir à leurs recherches... mais... je me demandais si c'était possible de retracer la mère de Maman, et sa grand-mère.

- Tu veux dire : les ancêtres maternelles de Balsa ?

- Oui... je ne pense pas qu'elles soient réincarnées, mais si c'est le cas, tu n'auras qu'à m'avertir et je le saurai. »

Jiguro ébouriffa mes cheveux.

« Je commencerai mes recherches quand tu seras endormie.

- Merci. »

Je retirai ma couverture de mes épaules et me glissai de nouveau dans mon lit, essayant de me concentrer sur des pensées qui différaient de mes flashbacks traumatisants. L'image de Shozen me revint à l'esprit et je repensai à la douceur de ses lèvres contre les miennes.

Bon sang ! Je croyais que je n'aimais que les femmes..., pensai-je encore. Pourquoi alors je me sens attirée par... un homme ? Ce sont eux qui m'ont brisée...

Malgré ma confusion, Shozen me souriait. Je me souvins de sa main sur ma tête, ses lèvres contre mon front, sa douceur quand il m'avait nettoyé le visage et je m'endormis sur cette pensée. Les lanciers du roi n'étaient pas comme les Talsh... tous n'étaient pas des bêtes et des agresseurs.

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Les ancêtres matriarches Yonsa

Lorsque j'ouvris les yeux, l'heure du dîner était déjà passée. Il devait être une heure de l'après-midi lorsque je me tirai hors du lit et m'habillai de mon kimono double : un kimono à longue manche de couleur mauve foncée sur lequel un kimono rose pâle sans manche reposait, le tout attaché par une ceinture Kanbalese rouge avec mes pantalons blanc habituels. Tante Yuka me salua, assise dans le salon.

« Te voilà enfin lever !

- Bon matin, saluai-je.

- Bien dormis ?

- Non... cauchemar, insomnie et traumatisme, répondis-je simplement. J'ai donc repris mes heures de sommeil. Tu es en pause ?

- Oui. Je retourne bientôt traiter les patients. »

Tante Yuka retourna au travail tandis que je me dirigeai vers la cuisine pour boire de l'eau et manger un losso qui provenait des restants du dîner. Je venais de s'asseoir sur la chaise de cuisine quand Jiguro cogna à la porte. Je m'adressai à lui par télépathie.

« Bon matin, Commandant. Tu viens manger avec moi ?

- Bon matin. Non merci, pas cette fois-ci, j'ai déjà mangé. J'ai quelques invités.

- Oh ? Tu les as donc trouvé toutes les deux ? m'écriai-je. Ou est-ce les lanciers de ta génération ? »

Pour toute réponse, Jiguro se tassa et deux femmes apparurent. L'une d'entre elle avait les cheveux noirs jais, dont une couronne de tresse faisait le tour de sa tête, laissant le reste de ses cheveux détachés et libres. Elle portait un chandail semi-ajusté avec un collet officier munit d'une goutte de style kanbalese couleur bleue pâle avec des motifs de cerisier ainsi qu'un hakama bleu foncé. Son collier était très long et terminait par un pendule facetté en forme pyramidale inversé et polit. La pierre était un luisha.

La seconde femme avait les cheveux entièrement détachés et portait les mêmes sortes de vêtements Kanbalese. Un chandail blanc avec le collet rouge, ainsi qu'un hakama de même couleur. Elle portait une fleur qui faisait office de barrette. Ce que les deux femmes avaient en commun, et ça, je le remarquai bien car moi-même la possédais, c'était leurs mèches superflus qui tombaient sur leur nez en diagonale et de chaque côtés de leurs têtes. De plus, la femme avec l'habit blanc et rouge ressemblait énormément à Maman.

N'étant aucunement timides, les deux femmes esprits m'approchèrent en prenant place à la table. La maison de guérison étant éveillée et bourdonnante de vie, je décidai qu'il était préférable que je continue de m'adresser à elles par télépathie afin de ne pas réveiller de soupçons.

« Tu dois être mon arrière-petite-fille, ma descendance, Alika Yonsa, n'est-ce pas ? me demanda la première femme habillée de bleu alors que leurs regards bruns se croisaient. Je suis Yanisa Yonsa. Voici ma fille : Laika Yonsa, ta grand-mère maternelle, la maman de ta Maman.

- Enchantée, sourit Laika.

- Est-ce que... grand-père Karuna est avec toi ? osai-je la questionner.

- Oh oui. Nous sommes encore heureux, même après la mort. »

Jiguro leur fit signe qu'il désirait nous laisser entre femmes. Il s'inclina poliment et sortit de la maison de guérison.

« Oh ma chère enfant, dit Laika avec un doux sourire, tu es exténuée. Ne t'inquiète pas, nous ne resterons pas longtemps aujourd'hui. Nous voulions simplement faire ta connaissance plus en profondeur.

- Pourquoi ne vous ai-je pas vu avant ?

- J'étais partie me réincarner, expliqua Yanisa. Alors je n'ai pas pu te rendre visite.

- Et j'ai eu énormément de choses à faire dans le monde spirituel, enchaîna rapidement Laika avec un essoufflement. Avec Karuna occupé à peaufiner ses connaissances sur l'art de la médecine, sa petite entreprise spirituelle ne cesse de prendre de l'expansion avec les tonnes d'esprits qui veulent essayer sa médecine.

- Ah, je vois..., compris-je.

- Mais pour ce qui est de tes dix dernières années de vie sur Sagu, nous t'avons légèrement suivi. Sauf que nous étions très discrètes. Nous ne voulions pas te déranger et le moment n'était pas encore venu.

- Vous ne m'auriez pas dérangé si ça avait été avant... mais, ça veut donc dire que vous êtes au courant... enfin... vous savez... »

Je jouai avec mes doigts, me retenant de mon mieux possible de contenir mes larmes. Laika se rapprocha et caressa mon bras.

« Oui, dit-elle doucement, ne désirant pas me blesser.

- ... Je suis désolée, gémis-je. La situation était urgente... je n'ai pas eu le choix ! J'ai insulté votre descendance... mais si ça avait été dans d'autres circonstances... alors... peut-être que— »

La blessure qui s'était endormie palpitait de nouveau en moi. Je ne regrettais pas son choix, loin de là, mais je continuais de culpabiliser même si je travaillais très fort dessus. Yanisa se leva et s'agenouilla devant moi, en proie à de violents soubresauts tout en tentant de rester silencieuse. La femme esprit prit mes mains et posa sa main libre sur ma joue.

« Hey ma belle... nous comprenons. Nous ne t'en voulons pas. Il s'agit de ton corps et de ton libre arbitre. Balsa a très bien agi te concernant et je ne peux qu'être fière du soutient qu'elle t'a apportée à ce niveau.

- Ce n'était pas le bon moment, ajouta Laika en caressant mes cheveux à son tour. Pas encore du moins.

- Mais—, allais-je répliquer, la gorge serrée.

- Ce que tu as vécu ne peut pas être comparé. C'est un crime dont tu as été victime... même les esprits le savent. Personne n'a le droit de te reprocher tes décisions. Nous n'avons pas notre mot à dire là-dessus. Nous allons toujours continué à t'aimer en tant qu'âme. Prends le temps de guérir, c'est l'important. Et tu es sur la bonne voie, car oui, nous t'avons bien observé ces dernières années et tes améliorations sont très impressionnantes. Continue, ne lâche pas. Tu as le soutien de tous les esprits qui te connaissent. Nous, nous voyons tes progrès. »

Je me calmai peu à peu. Désormais qu'elles avaient forgé un lien avec moi, je pouvais les appeler n'importe quand et les avoir à mes côtés, pour discuter de tout et de rien, ou simplement pour avoir du réconfort.