CHAPITRE 25
« Dans le monde il n'y a pas d'un côté le bien et le mal, il y a une part de lumière et d'ombre en chacun de nous. Ce qui compte c'est celle que l'on choisit de montrer dans nos actes, ça c'est ce que l'on est vraiment. » S.B.
« Promiscuum . »
Le feu dans la cheminée s'embrasa brutalement alors que leurs magies s'entrechoquaient. Hermione perçut immédiatement une puissance nouvelle s'écouler en elle. Elle avait déjà ressenti cette sensation grisante de la magie qui se concentrait au bout de ses doigts alors qu'elle tenait sa baguette pour la première fois. Cette fois-ci, c'est son corps entier qui s'embrasa.
Elle écarquilla les yeux tandis que la seconde source de magie glissait en elle, autour d'elle et l'enveloppait. Elle ne put empêcher un sourire ravi de s'étendre sur ses lèvres. Drago Malefoy souriait lui aussi et savourait l'agréable étreinte de leurs magies entremêlées.
Elle aurait pu comparer cela à une plongée soudaine dans un bassin d'eau fumante un soir d'hiver. Une minute, elle traversait un univers morne et, une seconde plus tard, elle était immergée dans un univers nouveau où tout semblait familier, chaud, intense. Elle aurait aimé fermer les yeux et se laisser aspirer par le torrent magique qui la berçait mais elle maintenait résolument le contact visuel avec Malefoy - son seul point d'ancrage en cet instant.
« Essayons quelque chose : Mobiliarbus ! » invoqua Malefoy sans la quitter des yeux. Soudain, avec une vivacité incroyable, la table basse située entre les fauteuils qu'ils occupaient plus tôt, sauta au-dessus de leur tête et prit place à face à eux.
Le sourire de Hermione s'agrandit. « Orchideus ! » essaya-t-elle à son tour. Des centaines de fleurs poussèrent de leurs mains. Des branches fines et mouvantes d'abord tombèrent de leurs paumes jointes et se garnirent de feuilles puis de fleurs en les enlaçant progressivement. Hermione et Drago furent bientôt encerclés par des couronnes de fleurs blanches qui se tortillaient et s'étoffaient à chaque seconde.
D'un même mouvement, ils baissèrent les yeux pour admirer la magie à l'œuvre. Le tapis de fleurs gagnait du terrain autour d'eux et recouvrit bientôt une partie du divan sur lequel ils étaient installés.
Jamais elle n'aurait pu imaginer invoquer tant de magie sans l'aide d'une baguette. Tout paraissait irréel, jusqu'au visage bienveillant qui la regardait sans ciller. Hermione était complètement perdue dans sa contemplation, détaillant méticuleusement les flammes de l'âtre qui miroitaient dans le regard face à elle, les mèches qui tombaient sur son front et la fossette qui creusait sa joue gauche.
Drago Malefoy était désormais une partie d'elle-même. Comment aurait-elle pu trouver cela étrange ? Ce qu'elle ressentait était tout, sauf étrange. C'était une seconde nature que d'envoyer sa magie vers lui et d'accueillir la sienne.
Elle savait naturellement canaliser l'afflux de chaleur qui l'entourait, utiliser le corps de l'autre comme un vecteur de magie, un amplificateur. L'espace d'un bref instant, elle se demanda si elle aurait accepté de partager cela avec lui en connaissance de cause. Aurait-elle souhaité unir ses pouvoirs avec cette personne en particulier en sachant comme elle brûlait désormais d'accentuer leur étreinte ? Quand elle le regardait, il ne lui était plus étranger - il était un prolongement de son être. Elle pouvait ressentir ses doutes et sa détermination, sa fascination pour ce déferlement de magie autour d'eux. La part d'ombre qu'elle lui prêtait semblait s'être évaporée.
Elle ne pouvait le quitter des yeux. La Salle-sur-Demande aurait bien pu prendre feu autour d'eux, qu'elle ne l'aurait pas quitté des yeux. Hermione voyait dans les yeux de Malefoy, qu'ils brillaient du même désir de fondre vers elle, d'explorer les possibilités offertes par ce sortilège.
« Ferme les yeux. » murmura-t-il, troublé. Hermione pouvait ressentir sa respiration sur sa peau, son cœur battre rapidement, à l'unisson du sien.
S'arrachant à son regard, elle put percevoir son esprit à la frontière du sien. Il ne cherchait pas à entrer, il ne souhaitait pas lire en elle - il construisait ses défenses avec les siennes. Comme s'il posait des briques l'une sur l'autre, façonnant un mur invisible qui se refermait autour d'elle. Petit à petit, c'est une véritable forteresse qui l'encercla et regroupa en elle toutes ses pensées. Ses intentions étaient limpides - il lui enseignait ce qu'elle ne pouvait apprendre seule.
Alors qu'une muraille impénétrable se dressa entre leurs esprits, leur union fut immédiatement interrompue. Sa magie lui revint, alors que celle de Malefoy fut exclue de son corps. Toutefois, elle l'englobait toujours, tel un lourd manteau chaleureux posé sur ses épaules. Une sensation de quiétude indescriptible l'envahit.
L'esprit de Malefoy effleurait délicatement ses remparts pour l'aider à distinguer les limites de ses nouvelles barrières mentales.
« Voilà, comme cela. » chuchota le jeune homme. « C'est ainsi que l'on procède pour construire une protection d'Occlumancie. » Il accentua l'étreinte de leurs mains. « Regarde-moi, Granger. »
Hermione ouvrit les yeux et plongea dans ses prunelles d'argent. Elle put lire la fierté dans son regard. C'était la première fois qu'il la gratifiait d'une expression aussi bienveillante, presque reconnaissante. Si ses nouveaux remparts n'avaient pas été dressés, elle aurait sans aucun doute été bouleversée. Ce ne fut pas le cas.
Elle découvrit qu'elle s'était coupée aux émotions instinctivement. Elle ne ressentait plus rien. Seule sa logique et son esprit rationnel perduraient. Étant des aspects prépondérants de sa personnalité, ils prirent toute la place et son regard se fit tout à coup critique de la perte de temps qui les avait menés jusque là. Elle avait tant à faire, qu'avait-elle gagné aujourd'hui ? Avait-elle avancé dans ses leçons ? Était-ce une bonne idée que de copiner avec ce futur mangemort ? Si elle pouvait se servir de lui pour avoir un coup d'avance, oui. Mais en avisant leurs mains jointes, elle constata froidement s'être perdue en chemin.
« Tu vas te sentir déconnectée quelques instants, c'est normal. L'occlumancie va te rendre plus stoïque, plus imperméable. Tu as compris comment faire, maintenant ? » s'enquit le sorcier d'une voix douce. Hermione opina et doucement, elle récupéra ses mains.
Le feu dans l'âtre se remit à crépiter calmement, les fleurs s'évanouirent et le regard de Malefoy se fit distant et froid à nouveau.
Hermione était enfin elle-même, désormais que ses sautes d'humeur n'obscuricissaient plus son jugement. Ses souvenirs précieux étaient enfouis au plus profond de son être et elle comprit instinctivement comment les dissimuler. Libérée de ses émotions, tout devint clair dans la pratique de l'Occlumancie que Malefoy lui avait si souvent définie.
« Merci » dit Hermione. « Tu pourrais être un bon professeur si tu n'étais pas aussi méprisable. »
Il inclina sa tête dans une révérence amusée. « Heureusement, en tant qu'héritier de la famille Malefoy, je n'aurais jamais à travailler. »
Hermione se leva et haussa les sourcils. « Il n'y a pas de quoi s'en vanter. » répliqua-t-elle sèchement. Elle se saisit de ses affaires et s'apprêta à quitter les lieux.
« Tu pars ? » s'enquit Malefoy.
« Je retourne à mon dortoir, j'ai un devoir d'Arithmancie à rédiger. »
« Tu devrais baisser tes défenses avant de partir. » lui conseilla-t-il en fronçant les sourcils, mal à l'aise. « Et pourquoi cela ? »
C'était la première fois qu'elle voyait les choses aussi clairement. Pourquoi aurait-elle souhaité que cela s'arrête. Elle savait où étaient ses priorités, ce qu'elle devait faire pour y arriver. Sa logique imparable la gonflait de volonté et de détermination.
« Tu ne ressens plus rien, c'est un peu trop pour une première fois. » dit-il en se levant à son tour. Il se saisit de sa baguette et renvoya la table basse à sa place tout en parlant. « Tu n'as pas l'air toi-même. »
Elle eut un rire froid. « Je ne vois pas en quoi cela te concerne. » Elle ne s'était jamais sentie aussi libérée. Aucun doute, aucun remord, aucune inquiétude. Elle sortit de la Salle sur Demande sans demander son reste et rejoignit son dortoir.
Malefoy la regarda partir, circonspect. Il avait vu la lueur de vie quitter ses yeux et se demanda si c'est à cela qu'il ressemblait lorsqu'il fermait son esprit.
oOo
Hermione était dans son dortoir et rédigeait son devoir, plongée dans une grande concentration. Elle n'avait ni faim, ni soif, bien que la journée ait filé à toute vitesse.
Ginny entra bientôt dans le dortoir, une expression inquiète sur son visage. « Ça va, Hermione ? »
« Salut, Gin'. Ça va très bien, merci. » répondit-elle sans lever les yeux.
La jeune Weasley retroussa son nez. « Tu n'es pas venue manger. »
« Je n'avais pas faim. »
« Tu n'es pas passée voir Ron, aujourd'hui ? »
Hermione releva enfin les yeux. « Je travaille sur mon devoir d'Arithmancie. »
« Tu veux aller le voir, quand tu auras fini ? » lui proposa Ginny en s'installant au bord de son lit. Elle froissa le parchemin que Hermione était en train de recopier et reçu un regard de reproche.
« Pourquoi faire ? J'irais un autre jour, il ne va pas s'envoler. Tu veux bien ? » Hermione se saisit sans ménagement du parchemin sur lequel Ginny s'était assise.
« O.K. » murmura Ginny, incertaine, en se levant. « Je vais te laisser travailler Hermione, à plus tard. »
Ginny descendit dans la Grande Salle et trouva Harry installé devant la cheminée. Dean était attablé devant une partie d'échec avec Seamus. En la voyant se diriger vers Harry, il fit la moue.
« Tu t'es encore disputé avec Hermione ? » reprocha Ginny à voix basse.
Harry leva les yeux de la carte du maraudeur. « Non ! Pourquoi ? »
« Je viens d'aller la voir, elle agissait vraiment… étrangement. »
Harry haussa les épaules et soupira, ses yeux retombant sur la carte. « C'est bizarre. Regarde. » Il pointa du doigt le nom de Drago Malefoy sur la carte. Le point se déplaçait vivement à travers la forêt interdite. « Que fait-il là, à cette heure ? On dirait qu'il est en train de courir. » dit l'Élu en plissant les yeux. « Mais s'il court, il court vraiment très vite. »
Ginny se leva brusquement et le fusilla du regard. « Il est peut-être sur son balai, Harry. Tu n'as rien de mieux à faire ? Cette obsession devient ridicule ! » En colère, Ginny tourna les talons et partit s'asseoir près de Dean.
oOo
Samedi, le 8 mars 1997.
Hermione avait traversé la fin de semaine comme le fantôme d'elle-même. Elle se nourrissait à peine et évitait ses amis, car elle ne ressentait pas le besoin de les voir. La forteresse d'Occlumancie que Malefoy lui avait construite était forte et inébranlable.
Le cours de Transplanage était annulé en raison du match de Quidditch qui opposerait Poufsouffle à Gryffondor en fin de matinée. Pour cette raison, Malefoy et elle avaient prévu se voir plus tôt. Elle avait attendu que Harry et Ginny descendent déjeuner pour se faufiler hors de la salle commune.
Lorsqu'elle entra dans la Salle-sur-Demande, Malefoy était déjà là. Il sirotait son thé tranquillement, adossé dans l'un des fauteuils. Sur la table basse, quelques confiseries les attendaient.
« Salut, Granger. » l'accueillit-il sans se retourner ni lever les yeux de son livre Affronter l'ennemi sans visage .
« Tu es encore bloqué sur ton Patronus ? » répondit-elle, moqueuse, en s'installant face à lui. Hermione ne le remercia pas pour le petit-déjeuner. Pourquoi l'aurait-elle fait ? Elle ne pouvait même pas ressentir de gratitude.
Il leva les yeux et l'observa quelques secondes avant de répondre. « Non, je revois les leçons sur les Détraqueurs avant de rédiger le devoir que nous devons rendre dans dix jours. »
Hermione haussa les épaules et ignora sa réponse en se saisissant d'un croissant au beurre. Elle mordit avec parcimonie dans son déjeuner et le reposa sur la table avec une grimace dégoûtée. Elle se blottit plus confortablement dans son siège et leva les yeux pour observer Malefoy avec dédain. Pourquoi passait-elle du temps en sa compagnie ? Elle avait tenté de rationaliser leurs rencontres toute la semaine, hésitant à tout avouer à Harry.
Drago Malefoy, ce puriste prétentieux, portait une luxueuse robe de sorcier à l'effigie de Serpentard. Le sorcier avait une attitude décontractée, contredite par le froncement irrité de son nez. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle ne retint pas la remarque acerbe qui brûlait ses lèvres. « Tu as l'air d'un cadavre ambulant, Drago. J'aurais cru qu'une fois ta mission accomplie, tu reprendrais un peu de couleurs… à défaut de joie de vivre. »
« Tu es décidément très sympathique, Sang-de-Bourbe. » répliqua-t-il. L'amertume perçait dans sa voix tandis qu'une étincelle de fureur s'allumait dans son regard.
Elle ricana, répliquant aussitôt à l'insulte. « Sang-de-Bourbe par-ci, Sang-de-Bourbe par-là… N'as-tu rien d'autre en stock ? Après six ans, tu pourrais te renouveler. Je commence à me lasser. Si tu veux me faire du mal, utilise plutôt une baguette. »
Les sourcils de Malefoy s'arquèrent imperceptiblement. « Bien, bien, bien. Je vois que Miss Parfaite a un peu trop abusé des bonnes choses. » dit-il en saisissant sa baguette et en la tournant vers elle d'un mouvement vif et gracieux. « Legilimens ! ». Il mit tout son cœur dans sa tentative.
Malefoy se fracassa contre le mur qu'il avait aidé à construire. Il n'y avait aucune faille et il revint en lui-même, glacé par le froid qui émanait de la brillante sorcière. Celle-ci le regardait avec une fierté mal contenue.
« L'élève aurait-il dépassé le maître ? » ricana-t-elle. Elle passa une main dans ses cheveux et enroula distraitement une boucle autour de ses doigts.
« Ça suffit. » gronda Malefoy. Avec effroi, il superposa sur Hermione la prétention désinvolte qu'adoptait Bellatrix lorsqu'elle le morigénait de son incompétence. « Arrête ça. »
« Je ne peux pas. » dit simplement Hermione en haussant les épaules. « J'ai essayé, je n'y arrive pas. Heureusement, je suis très bien comme ça. » Elle se racla la gorge et le détailla lentement. « Tu ne m'as pas répondu. Tu as le teint maladif, je me demande bien ce qui peut te tracasser… Peut-être que le couard qui se cache en toi commence à redouter de recevoir sa Marque ? »
Malefoy, piqué au vif, ignora sa remarque. Il se leva en fermant son livre de Défense Contre les Forces du Mal avant de le fourrer dans son sac. Pouvait-il la laisser ainsi ? « Je m'en vais, tu es pitoyable. »
Hermione s'esclaffa et ce fut une voix venimeuse et railleuse qui lui répondit, l'arrêtant sur le chemin de la sortie. « Fuis, Drago. C'est ce que tu fais le mieux. Envole-toi et disparaît. Cela résoudra tous tes problèmes… Enfin, sauf celui de ta mère menacée de mort, mais tu as déjà refusé mon aide à ce sujet : tu préfère vendre ton âme au Diableque d'essayer de la sauver… » La sorcière renversa sa tête en arrière, pour mieux l'observer s'en aller. « Quelle bravoure. »
« La ferme ! » siffla-t-il en faisant volte-face. « Tu as perdu la tête, tu t'oublies. Tu as l'air... démente ! »
Un rictus féroce déforma les lèvres de Hermione. Elle n'avait plus de filtres, plus de notions des limites à ne pas dépasser. Elle se sentait à la fois toute puissante et absolument désintéressée des conséquences de ses paroles. « Démente… tu sais de quoi tu parles, n'est-ce pas ? Attends de voir ton père à son retour d'Azkaban... »
Il ne fallut que trois enjambées à Drago pour se dresser au-dessus d'elle. « Ne parle plus jamais de mes parents. » menaça-t-il en fondant sur elle. Il l'empoigna par la manche à hauteur de son épaule, l'arracha de l'assise du fauteuil et la propulsa sur ses jambes.
Hermione grogna en trébuchant et plaqua ses deux mains sur le torse de Malefoy pour le repousser. Tout se passa si vite, qu'elle n'eut pas le temps de saisir sa baguette - le Serpentard ne cilla pas et la saisit par les cheveux brutalement.
Il tira sa tête vers l'arrière afin de l'obliger à le regarder. « Tu n'es qu'une immonde garce. » Il cracha le dernier mot dans son visage et agrippa sa gorge de sa main libre en enfonçant douloureusement ses doigts dans sa chair.
En sentant la prise du sorcier se refermer sur sa gorge, les yeux de Hermione s'écarquillèrent d'effroi. Drago vit aussitôt la peur prendre possession de son regard. Il exploita sans attendre la faille qu'il avait créée : les yeux dans les siens, il invoqua la formule et plongea dans son esprit violemment, écrasant ses remparts et laissant éclater toutes les émotions contenues depuis plusieurs jours.
La forteresse d'Occlumancie tomba en lambeaux. Il la relâcha aussitôt et elle tomba à genoux. « Tu… tu… » sanglotait-t-elle en portant la main à sa gorge.
« Le mot que tu cherches est 'merci' » dit-il en tournant les talons. Il saisit une confiserie sur la table basse et récupéra son sac au sol.
Il percevait encore ses pleurs après avoir quitté la Salle sur Demande. Malefoy s'adossa à la porte en soupirant et passa ses mains sur son visage.
Il ignorait si elle accepterait de lui parler à nouveau, mais il ne regrettait pas son geste. Il ne pouvait pas la laisser dans cet état. Devenait-il aussi inhumain, lorsqu'il s'isolait en lui-même ? Cela avait peu d'importance, en soit - cette inhumanité lui était nécessaire. Toutefois, depuis une semaine, c'était un vide glacial qui avait remplacé l'aura de Bellatrix autour de lui. Auparavant, une ombre pesante l'écrasait, tandis qu'une magie corrompue côtoyait la sienne, surgissant dans ses moments de détresse. À plusieurs reprises, il avait débordé, sa magie implosant puis explosant autour de lui. Il avait été contraint d'inciser, d'enfermer au plus profond de lui-même cette partie de lui qui ne lui appartenait pas.
Et voilà qu'il avait troqué une rage dormante par une impassibilité glaciale. Heureusement qu'il avait agi. Il sentait déjà son être se réchauffer, sa magie crépiter.
Il reprit finalement sa route et descendit aux cachots où il était censé rejoindre Crabbe et Goyle. Il avait prévu de travailler sur l'armoire à disparaître pendant le match de Quidditch. Crabbe et Goyle étaient mécontents de rater le match mais iil n'avait pas vraiment le choix. Les réparations à effectuer seraient bruyantes et nécessitaient de déplacer l'armoire. Mieux valait que le château soit désert.
Il ne souhaitait pas mutiler une nouvelle créature lors de sa prochaine communication avec Barjow, deux semaines plus tard.
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Hermione se redressa un long moment plus tard, en serrant sa tête entre ses mains. Comment avait-elle pu ignorer ses amis de la sorte ? Comment avait-elle pu devenir une personne aussi froide, aussi impitoyable ?
Elle se rappela les derniers jours passés comme si elle revivait un film dont elle n'aurait pas été le personnage principal. Enfin lucide, elle prit l'ampleur de la situation. Elle avait été une coquille vide, mue par une raison froide et insensible. Sans son aide, aurait-elle pu revenir ? Était-ce que ressentait Malefoy au quotidien ? Pouvait-elle lui en vouloir d'avoir fait ce qu'il a fait ?
Son cou était endolori, quoique peu tuméfié. Il lui avait fait plus de peur, que de mal. Rien qui ne fut pas réparable d'un coup de baguette magique.
Hermione rassembla ses affaires en se torturant l'esprit. Quand avait-elle été à l'infirmerie rendre visite à Ron ? Quand avait-elle profité d'un repas chaud ? Elle mourait de faim. Elle jeta un coup d'œil sur le plateau à peine entamé face à elle et dévora tout ce qu'elle put avant de vivement rejoindre Ginny à la salle commune.
« Tu es en retard ! » s'exclama Ginny, assise près du tableau de la Grosse Dame. « D'où tu viens ? » lui ajouta-t-elle en réalisant qu'elle ne venait pas des escaliers.
Hermione ne répondit pas et prit Ginny dans ses bras. « Pardon, Ginny. J'ai le sentiment d'avoir été ailleurs ces temps-ci. » Prisonnière de mon propre esprit, pour être exacte.
« C'est bon, ce n'est pas grave. Allons-y, je ne peux pas être en retard sur le terrain pour mettre une raclée à Poufsouffle. »
Elles descendirent vivement les étages et Hermione continua. « Je n'ai pas été moi-même ces derniers jours, j'espère que je n'ai pas été désagréable avec toi. »
Ginny lui adressa un sourire malicieux en continuant sa route. « C'est bon, Hermione, ça arrive ! Je m'en suis prise Harry en pensant que c'était à cause de lui, mais il était tellement occupé à suivre Malefoy des yeux sur la carte qu'il n'a rien compris. » Ginny et Hermione levèrent les yeux au ciel à la mention de Harry. « Ron m'a dit plusieurs fois que tu n'avais pas été le voir depuis mardi soir ? »
« J'irais ce soir ! » s'exclama Hermione, les joues rouges. « Je m'en veux tellement, je n'ai pas bien géré mes émotions, je me suis enfermée dans le travail. » avoua-t-elle, collant comme toujours à la vérité le plus possible.
Ginny arrêta sa descente effrénée et la prit dans ses bras à son tour. « Ça arrive, arrête de toujours culpabiliser. Viens me parler la prochaine fois, si tu en ressens le besoin, d'accord ? » Hermione opina contre l'épaule de Ginny, les larmes menaçant de déborder à nouveau. « Allons-y avant que Harry me trucide pour mon retard. » ricana la rouquine.
Elles se séparèrent en arrivant près du terrain. Hermione monta dans les gradins tandis que Ginny rejoignait l'équipe.
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Le ciel était couvert de nuages et le vent léger agitait ses cheveux. Hermione observait le terrain de Quidditch en songeant à son cours de vol avec Malefoy, trois mois plus tôt. Elle le chercha des yeux dans les tribunes Serpentard, mais ne le vit nulle part.
Trois mois qu'elle mentait à ses meilleurs amis… Le temps était passé si vite. Elle découvrit avec étonnement que sa culpabilité s'était tarie. Le jour où elle avait découvert son secret, elle avait compris qu'elle n'avait plus rien à craindre de lui. Harry imaginait toujours le pire, mais Hermione savait au fond d'elle-même que Malefoy ne pouvait pas être quelqu'un de foncièrement mauvais. Se moquer, harceler… ce n'était pas être un mangemort. Pas encore.
Alors qu'un soleil aveuglant perçait à travers les nuages, les équipes montèrent sur le terrain et le match débuta, arrachant Hermione à ses pensées. Elle observa Cormac McLaggen devant les buts et songea à Ron, seul sur son lit à l'infirmerie.
Hermione découvrit avec stupeur que Luna Lovegood avait été chargée de commenter le match. Minerva McGonagall virait progressivement au vert, réalisant bien trop tard son erreur.
« …mais maintenant, c'est ce gros joueur de Poufsouffle qui lui a repris le Souafle je n'arrive pas à me souvenir de son nom, quelque chose dans le genre de Bibble... Non, Buggins... » commentait Luna à l'instant.
« Il s'appelle Cadwallader ! » s'écria le professeur McGonagall d'une voix forte.
Hermione et le reste des élèves éclatèrent de rire. Elle secoua la tête, un sourire accroché à ses lèvres en voyant son professeur de Métamorphose pâlir de plus en plus, obligée de corriger Luna ou de l'interrompre régulièrement. Cette dernière, après avoir débattu que le nuage qui masquait le soleil ressemblait à un lapin bondissant, suggéra que Zacharias Smith était atteint d'une maladie appelée la « perdantinite » .
« Soixante-dix à quarante en faveur de Poufsouffle ! » aboya le professeur McGonagall dans le mégaphone de Luna.
« Ah bon, déjà ? » dit Luna d'un ton rêveur. « Oh, regardez, le gardien de Gryffondor a une batte à la main[1] . »
Hermione pinça ses lèvres pour s'empêcher de rire en tournant son regard vers Cormac McLaggen. Ce dernier avait saisi la batte de Peakes et la pointant en direction du Cognard qui fonçait sur eux. Il voulait sans doute atteindre Cadwallader, qui arrivaient avec le Souafle, mais alors qu'il frappa le Cognard de toutes ses forces, rien ne se passa comme prévu. Non seulement Cadwallader marqua un but supplémentaire, mais le Cognard se dirigea vers Harry et le frappa violemment à la tête.
Hermione laissa échapper un cri en voyant le corps de son meilleur ami être propulsé dans les airs et arrêté de justesse par Minerva McGonagall à quelques mètres du sol. La jeune fille se précipita hors des gradins pour rejoindre Harry, ignorant l'éclair satisfait dans les yeux de Cormac McLaggen.
Ginny était déjà à ses côtés, la mine sombre, les yeux brillants et les mâchoires serrées. Elle était penchée sur son balai au ras du sol et appelait Harry, qui ne bougeait pas. Le professeur Chourave arriva et fit signe à Ginny de retourner à son match tandis qu'elle fit léviter le corps inerte de Harry Potter vers l'infirmerie. Du sang coulait de son crâne et maculait le sol du terrain de Quidditch.
Hermione suivit le professeur jusqu'à l'infirmerie, ramassant le balai de Harry et ses lunettes. En s'éloignant du terrain, elle pouvait entendre le professeur McGonagall commenter des nouveaux points marqués par l'équipe Poufsouffle.
oOo
Dimanche, le 9 mars 1997.
« Je n'en reviens pas qu'on ait perdu 320 à 60 ! » bougonnait Harry, déjà remis de sa fêlure du crâne. « Qu'est-ce qui t'as pris de laisser Cormac utiliser ta batte, Peakes ! »
« Je… Je suis désolé Harry ! Il me l'a arraché des mains ! » se justifia Jimmy Peakes en regardant ses pieds.
« Sans toi, le match était fichu, Harry. » continua Ginny.
Hermione était assise à côté de Ron, sur le lit voisin, et ils parlaient à voix basse. « Comment va-t-il ? » s'enquit la sorcière en désignant Harry du menton.
« Comme tu vois, il est assez énervé. » ricana Ron. « J'ai cru qu'il avait perdu la tête hier ! Il a demandé à Dobby et Kreattur de suivre Malefoy ! »
« Quoi ? » s'écria Hermione avant de baisser la voix. « Tu n'es pas sérieux, Ron ? »
« Ne lui dis pas que je te l'ai dit, il serait furieux ! » chuchota Ron à voix basse avec précipitation en écarquillant les yeux. « Ne t'inquiète pas pour les elfes, Hermione. Dobby était très heureux de se venger de son ancienne famille. »
Hermione pinça les lèvres et soupira. « Et toi, comment tu vas ? » murmura-t-elle.
« Je vais bien. Je sors demain avec Harry. Nous pourrons reprendre les cours. J'espère que je vais m'en sortir… Déjà avant d'être bloqué ici, je ne brillais pas beaucoup. » avoua-t-il en baissant les yeux.
Hermione le gratifia d'un sourire bienveillant tandis que Ginny donnait à Harry les détails précis du match de la veille. Elle les observa quelques secondes, avant de ramener son regard vers Ron. « Je t'aiderais avec tes devoirs, si tu veux. » lui proposa-t-elle.
« C'est vrai ? » s'exclama Ron, les oreilles rouges. « Oh, 'Mione, tu es si gentille. »
« Ne le dis à personne ! »
Hermione profita de leur échange complice quelques minutes avant de se lever pour partir. Lavande venait d'entrer dans l'infirmerie et fusilla Hermione du regard en s'avançant vers eux.
« Tu t'en vas déjà ? » chuchota Ron qui semblait soudain beaucoup moins à son aise en voyant Lavande se rapprocher avec fureur.
« Oui… On se voit demain ? » proposa-t-elle. Ron hocha la tête avec vigueur tandis que Hermione s'écartait pour faire place à Lavande, sans lui adresser un regard. En passant près de Harry, elle s'arrêta. « À demain, Harry ! Repose-toi au lieu de râler ! »
Harry lui fit un sourire penaud et continua sa discussion avec Ginny et Peakes à propos de McLaggen.
[1] Le texte en italique est extrait de Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé , chapitre 19 " Des elfes sur les talons ".
