"Ils sont vraiment partout ! s'exclama l'Oncle Vernon après avoir prêté une oreille attentive à la radio.
- Qui ça ? demanda Tante Pétunia, trop affairée à la cuisine pour s'intéresser aux infos.
- Les Rouges, répliqua Vernon, une moue méprisante aux lèvres. Leurs sbires sont partout, il faut faire attention et se méfier de tout le monde... Pétunia, chérie, ne disais-tu pas l'autre jour que nos voisins se comportaient bizarrement depuis quelques temps ?"
Pétunia se plongea dans ses souvenirs et finit par acquiescer, hésitante.
"Vernon... tu crois que...?
- Il faut s'attendre à tout avec les Rouges... Continue de les espionner par-dessus la clôture, si on trouve des preuves on pourra les dénoncer à la police !"
Oncle Vernon était tout ce qu'il y a de plus capitaliste en ce bas monde : chef d'entreprise, ayant hérité de son poste jadis occupé par son père et vivant dans un quartier riche avec sa famille, il semblait n'avoir rien à cacher ou à se reprocher. Du moins, en apparence.
En effet, chose qui ne se savait pas, il hébergeait un enfant fils d'ouvriers sous son toit, enfant qui était par ailleurs son neveu : un petit garçon maigre et bigleux répondant au nom d'Harry Potter.
Évidemment, pour demeurer bien capitaliste comme il faut, il opprimait ce prolétaire du mieux qu'il le pouvait, en l'affamant, le maltraitant et entretenant avec lui une saine relation d'"esclavagiste / esclave" - ou de "patron / ouvrier" (la désignation plus politiquement correcte). Et le gamin avait bien fini par s'adapter : au bout de quelques coups de fouet bien placés, il s'était même plié à l'habitude d'embrasser les chaussures de son Oncle lorsque ce dernier partait travailler, tout en le remerciant humblement pour son immense générosité.
D'ailleurs, le petit larbin venait tout juste de pénétrer dans le salon - discrètement, comme on l'exigeait auprès des domestiques et vêtu de ses habituels haillons déchirés pour bien lui rappeler son rang social - chargé comme une mûle de sacs remplis d'objets que Pétunia l'avait envoyé acheter.
"Qu'est-ce que tu attends, va ranger tout ça !" siffla cette dernière impatiemment, voyant que le gamin de dix ans peinait à retrouver son souffle après avoir transporté l'équivalent de la moitié de son poids.
L'enfant balbutia quelques excuses, suivies de remerciements pour la grande générosité dont faisait preuve la famille Dursley en lui permettant de travailler gratuitement pour elle, puis s'empressa de débaler maladroitement les articles des sacs.
Pétunia et Vernon ne faisaient plus attention à lui. Harry avait tout juste fini de tout ranger, et avait même eu le temps de faire la vaisselle et de balayer le parapet. À moins qu'on ne le mandate pour faire une nouvelle course - ne savait-on jamais, les Dursley avaient tellement d'argent qui n'attendait qu'à être dépensé - il avait un peu de temps libre devant lui, qu'il décida d'aller passer dehors pour prendre l'air et faire ses besoins (Vernon lui interdisait d'utiliser les toilettes de la maison - et il fallait bien le comprendre, quel patron partage ses WC avec ses employés ?)
Tandis qu'il marchait sur le trottoir, le dos voûté et les épaules basses, comme on le lui avait enseigné pour qu'il ait l'air humble, quelque chose de lourd heurta sa nuque, manquant de l'assommer.
Un peu sonné, il se retourna et leva les yeux pour ne voir qu'une fenêtre qui se refermait brusquement. Quelqu'un avait dû balancer un objet au travers...
En baissant les yeux, il vit ledit objet en question : un gros livre à la reliure rouge, un peu abîmé par sa chute, aux coins de pages tous froissés, comme si on l'avait fréquemment feuilleté. Il s'approcha, incertain, pour pouvoir distinguer les caractères sur la page de couverture. Harry n'était jamais allé à l'école, bien sûr, mais avait réussi à apprendre à lire en cachette deux ans auparavant, en déchiffrant les journaux froissés que son Oncle jetait aux ordures.
Ainsi, en plissant les yeux derrière ses lunettes sales, il décrypta le titre à demi écaillé du livre : "Le Capital" ; et, en caractères plus petits, le nom de l'auteur : "Karl Marx".
Comme dans un rêve, sans trop savoir ce qui l'y poussait, Harry se baissa, ramassa l'ouvrage, l'époussetta et l'ouvrit délicatement à la première page, sans savoir qu'il venait à l'instant de modifier drastiquement son destin...
