No offense mais c'est le 5ème chapitre que je publie ? In a row ? did y'all see this or what ?

Bonne lecture 8)


Ils avaient frappé cinq minutes plus tôt, et personne encore ne leur avait répondu. La maison n'était pourtant pas vide ; Akaashi avait aperçu une forme indéniablement humaine glisser au fond d'une pièce sombre, et celle-ci devait les avoir entendus.

— Elle est peut-être sourde, suggéra Kiyoko en faisant tourner les bracelets qui s'empilaient autour de son poignet. Tetsurō a dit qu'elle n'était plus toute jeune.

— Il a aussi dit qu'elle était prévenue, mais elle n'a pas l'air de nous attendre.

Ses propres bracelets le démangeaient. Les perles de pierre et de bois se cognaient les unes aux autres dans un bruit qui aurait pu être agréable mais qui, pour l'instant, lui donnait surtout envie de les arracher.

Remarquant qu'il commençait à les triturer avec un peu trop de vigueur, Kiyoko lui frappa légèrement le dos de la main.

— Tu ferais mieux de laisser ça tranquille, dit-elle.

— Pourquoi ? Ça ne sert à rien. Je pourrais aussi bien les balancer quelque part.

Elle haussa un sourcil, et il s'excusa d'un geste des épaules.

— Ça n'a peut-être pas de sens pour nous, mais ça en aura pour elle. Les clients aiment bien le côté ésotérique, tu sais. Ils ne feraient jamais confiance à deux adolescents ordinaires.

— Je suis sûr que Kuroo ne s'embête pas tant que ça, lui.

Les exorcistes de la ville ne devaient sûrement pas se vêtir comme au siècle dernier ou porter des bijoux inutilement encombrants. Il se passa une main sur le front. La chaleur combinée à l'humidité d'orage ne faisait rien pour améliorer les choses. Il chassa une mouche qui s'était posée sur son bras avec irritation.

— Tetsurō n'est personne, nota Kiyoko. Il fait ce qu'il a envie de faire. Si nos familles apprenaient que nous avions réalisé un exorcisme sans y mettre les formes...

Akaashi esquissa un sourire.

— Je te trouve bien insolente. J'espère que tu ne dis jamais ça devant lui.

— Je ne dis pas ça contre lui, corrigea-t-elle. Mais il faut rester réaliste. Ce travail n'aurait jamais pu exister si nos noms n'étaient pas entrés dans l'équation à un moment ou à un autre.

Il n'était pas suffisamment idiot pour lui donner tort.

Il regarda discrètement l'heure sur son téléphone. Le rendez-vous était passé depuis une dizaine de minutes déjà.

— On devrait peut-être réessayer, proposa-t-il sans conviction.

Elle lissa une mèche de ses cheveux d'un air absent.

— Non, ça ne sert à rien. Je vais lui téléphoner. Le connaissant, il s'est peut-être trompé de maison.

Akaashi en doutait. Qu'elle soit hantée ou non, la maison ne lui disait rien qui vaille. Son état général, comme les plantes mortes qui jonchaient le sol, suggérait l'abandon. Celle qui vivait à l'intérieur devait en faire des cauchemars ; lui-même commençait à se sentir anormalement agité, et il n'était pas particulièrement nerveux de nature, même avec ces choses-là.

Kiyoko venait à peine de porter son téléphone à son oreille lorsqu'un jeune homme les héla depuis la route. Il descendit de son vélo, épousseta son t-shirt et les salua respectueusement.

— Je suppose que vous venez pour l'exorcisme ? devina-t-il en sortant une clé de sa poche avant.

Les adolescents échangèrent un regard. Kuroo leur avait parlé d'une vieille femme, pas d'un homme qui prononçait le mot « exorcisme » dans la rue sans le plus petit indice d'embarras. Voyant qu'ils hésitaient, l'inconnu leur offrit un sourire d'excuses.

— Je suppose qu'elle ne vous a pas répondu. Elle est un peu paranoïaque, pour être honnête. C'est moi qui ai demandé à vous voir. Je m'appelle Takinoue Yūsuke, je suis son petit-neveu.

Il ouvrit la porte.

— Entrez, entrez. Je vais la prévenir, alors installez-vous où vous pouvez.

Sur ces mots, il s'enfonça dans le couloir.

Akaashi balaya l'entrée des yeux. Quelques photos jaunies avaient été clouées de guingois le long d'un mur blanc sale. Un bâton d'encens à moitié brûlé dégageait une fumée à l'odeur indéfinissable et lui donna envie de tousser.

— Tu reconnais ? demanda-t-il à Kiyoko en lui montrant l'encens.

Elle fronça les sourcils.

— Du bois de santal, je crois. Mais il y en a d'autres, ailleurs dans la maison. Le mélange n'est pas très heureux.

— Elle essaie sûrement de la protéger, nota Akaashi.

Mais c'était trop tard. Chaque seconde passée ici l'emplissait d'un malaise grandissant. Le doute n'était plus permis.

— Je suppose que notre venue n'était pas du luxe. Moi qui pensais que Tetsurō leur avait menti...

— Si le folkloriste s'est vraiment rendu au village, ce n'est pas étonnant. Il a dû rapporter quelque chose en partant.

Extraire un objet, même banal, d'un lieu qui avait vu tant de drames se produire ne pouvait qu'apporter des ennuis. Il ne savait pas si l'entièreté du village était maudit, mais les bâtiments qui l'étaient n'appelaient pas vraiment à la chasse au trésor.

— Avec un peu de chance, dit Kiyoko, ce n'était pas volontaire. Mais s'il s'agissait d'un objet et qu'il l'a caché...

Un grincement sinistre résonna au-dessus de leur tête. Akaashi fronça les sourcils.

— Ce n'est pas un objet, déclara-t-il d'une voix grave.

Elle regarda le plafond, incertaine.

— Je ne crois pas non plus. Enfin, on verra bien.

Takinoue revint vers eux d'un pas vif. Il les conduisit dans le salon, où les attendaient deux tasses de thé chaud. La vieille dame était là, assise dans un petit fauteuil antique, et elle les observait sans mot dire.

— C'est eux, dit Takinoue en les désignant d'un geste. Il paraît qu'ils sont très doués.

Akaashi n'en était pas convaincu, mais il estima préférable de rester coi.

— Ils sont trop jeunes, ronchonna leur hôtesse. Qu'est-ce que tu veux qu'ils fassent ?

— Ah, arrête un peu. Je suis sûr qu'ils s'en sortiront. Ils ont l'habitude, non ? Tu veux t'en débarrasser, ou pas ? (Il prit Kiyoko à témoin.) Vous pouvez le faire, pas vrai ?

— Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir, assura-t-elle.

— Tu vois ?

La vieille dame grommela quelque chose qu'ils ne comprirent pas.

— Soit, dit Takinoue, ils sont là, alors... Côté pratique, maintenant : combien ça va nous coûter ? Le type au téléphone nous a dit qu'il faudrait voir avec vous.

Akaashi eut très envie de lever les yeux au ciel, mais il prit sur lui. Kuroo était incorrigible.

— Juste le déplacement, répondit-il.

Takinoue laissa échapper une exclamation.

— Quoi, vous faites ça gratuitement ? C'est quoi, ça, l'amour du métier ?

— Une arnaque, oui, jeta la vieille.

Kiyoko se tourna vers elle.

— Votre fils était folkloriste, c'est bien ça ?

— Et alors ?

— Il se trouve que son travail nous intéresse beaucoup.

— Son travail ? Il n'a rien fait de sa vie. L'a fouillé un ou deux trous pour revenir s'enfermer ici comme quand il était gosse, puis il est mort.

— Il aurait commencé à compiler des documents sur un lieu très important à nos yeux, insista Kiyoko. Si nous pouvions...

— Si c'est si important que ça, pourquoi vous n'allez pas lire les vôtres ? Vous devez bien en avoir, des grandes familles comme vous. À moins que les exorcistes de ce pays ne brûlent leurs archives ?

— Un peu de respect, Mamy ! s'exclama Takinoue. Excusez-la, elle n'est pas dans son assiette.

— Je vais parfaitement bien ! jappa-t-elle avec férocité.

— Nous disposons de nos propres sources, bien entendu, dit Kiyoko d'un ton mesuré, mais la plupart d'entre elles se sont perdues avec les années. Vous n'êtes pas sans savoir que l'endroit dont nous parlons a une réputation... compliquée. J'imagine qu'il vous en avait touché un mot.

Elle haussa les épaules.

— Certains se sont empressés de se défaire de tout ce qui avait un lien avec cet endroit, poursuivit Kiyoko. La congrégation admet aujourd'hui qu'il s'agissait d'une erreur. C'est pour cette raison que nous avons besoin de toutes les informations possibles.

Takinoue arqua les sourcils.

— Les informations ? répéta-t-il.

— Votre oncle s'y est rendu plus d'une fois.

— Qu'est-ce que vous voulez, exactement ? intervint la vieille dame. Et ne racontez pas de salades.

Akaashi jeta un regard à Kiyoko, puis il répondit :

— L'accès aux documents, s'ils existent encore.

— Et s'il n'y en a pas ?

— Nous nous sommes engagés. S'il n'a rien conservé, nous repartirons une fois le travail effectué.

Il y eut un silence. Takinoue sirotait son thé sans les regarder.

— Très bien, déclara la femme. Si ça vous fait plaisir. Il les gardait dans une malle de sa chambre. La clé doit être quelque part dans son bureau.

Takinoue leur adressa un clin d'œil victorieux. Soulagé, Akaashi sourit.

— Merci, dit-il.

— Pas la peine de me remercier, rétorqua-t-elle. Il n'a jamais laissé personne y jeter un œil, alors je ne sais pas si vous y trouverez quoi que ce soit. Ce qui est sûr, c'est que cette chambre était sacrée, à ses yeux. Si j'étais vous, j'y mettrais pas un pied.

Puis elle se leva et quitta la pièce, sa tasse à la main. Takinoue soupira.

— Pas facile, hein ? Mais je suppose que c'est bon pour vous. Je sais pas comment vous fonctionnez, alors, euh... je suppose que vous allez chercher d'où vient ce truc, quel qu'il soit, hein ? Je peux pas vous aider, en tout cas. Toute la baraque me donne des palpitations, à croire que je vais mourir jeune.

— C'est à l'étage, l'informa Akaashi.

— Comment vous savez ça ? Vous venez à peine d'entrer. Enfin, c'est votre truc. Vous avez besoin de quelque chose ? Elle collectionne toutes sortes d'encens, si ça vous est utile.

Akaashi secoua la tête. Il préférait éviter l'utilisation de parfums douteux, surtout si la présence d'un esprit finissait par s'avérer.

— Vous avez des récipients vides et de l'eau de source ? demanda Kiyoko.

— Oui, bien sûr. Je vais chercher ça tout de...

— Non, l'interrompit Akaashi.

Kiyoko lui lança un regard interloqué.

— Tu sais que c'est la meilleure façon de faire, lui rappela-t-elle.

— Ce n'est pas la seule.

Il serrait les poings à s'en faire mal.

— Non, mais c'est celle que je maîtrise le mieux. La plus rapide, aussi.

— Laisse-moi m'en charger, alors.

— Akaashi...

— On a besoin de ces documents, pas vrai ? Laisse-moi m'occuper de l'exorcisme.

Elle le jaugea du regard.

— D'accord, dit-elle, mais pas tout seul. On le fera de la façon qui t'arrange. De quoi as-tu besoin ?

— J'ai déjà ce qu'il faut.

Il tapota son sac.

— Bon, fit Takinoue. Si vous êtes d'accord, vous pouvez monter. Appelez-moi si vous avez besoin d'aide.

Ils hochèrent la tête et grimpèrent à l'étage. Celui-ci n'était pas très étendu. Un petit couloir sombre donnait sur une salle d'eau inutilisée, une chambre et ce qui devait être une sorte de débarras. La présence qu'ils avaient perçue en entrant ne se manifesta nulle part. Comme le débarras ne contenait rien d'intéressant, ils se dirigèrent vers la chambre.

La porte coulissa avec un faible chuintement. Kiyoko y pénétra la première, suivie par Akaashi.

La pièce, à vrai dire, n'avait rien d'extraordinaire. Un bureau de bois verni était placé sous une fenêtre aux rideaux fermés ; un placard ancien, à moitié ouvert sur des futons poussiéreux, semblait les observer de loin. Les livres ne manquaient pas : posés un peu partout au sol en piles inégales, ils respectaient un ordre tout à fait aléatoire, les dictionnaires mélangés aux romans de fiction et guides touristiques, et Akaashi se prit à espérer qu'ils n'auraient pas à tous les vérifier avant de tomber sur ce qu'ils cherchaient.

— J'imagine que c'est ici, dit Kiyoko.

Sa voix lui parut étrangement étouffée. Il acquiesça. La pièce était on ne pouvait plus banale, mais quelque chose dans l'air compressait sa poitrine, et il commençait à craindre que le travail ne se révélerait pas aussi aisé que prévu.

— Définitivement pas un objet, commenta-t-il en passant un doigt sur le bureau.

Il frotta la poussière contre ses vêtements.

— Ça a l'air hanté, mais je ne vois rien d'autre, dit Kiyoko. Tu crois que c'est lui ?

— Le folkloriste ?

— Elle a dit qu'il ne voulait pas qu'on entre de son vivant. Ce ne serait pas la première fois.

— Tu sais comment il est mort ?

— Sakusa-san aurait parlé d'un accident de voiture. Mais franchement, je ne sais pas quoi en penser.

Elle regarda autour d'elle. Akaashi ouvrit son sac et en sortit plusieurs bandes de papier couvertes d'inscriptions à l'encre noire, ainsi que quatre racines de curcuma. Il plaça les premières par terre jusqu'à former un cercle plus ou moins régulier, puis déposa les secondes sur celui-ci, à distance égale.

— Tu comptes vraiment faire ça ? demanda Kiyoko.

— Ça fonctionne correctement.

— J'espère pour toi que l'esprit n'est pas très puissant. On aura de la chance si ça parvient à le piéger. Et même si ça marche, comment comptes-tu le bannir ?

Akaashi tendit les mains devant lui, la paume vers le ciel. Deux cercles imbriqués y étaient tracés en parfaite symétrie.

— Un transfert, comprit-elle. Je n'en ai encore jamais fait. C'est compliqué ?

— Pas tellement.

— Et pour le réceptacle ?

— J'en ai un dans mon sac. Dans la boîte. Tu peux l'ouvrir, mais évite de le toucher.

Elle s'exécuta. Dans la boîte dormait une poupée sans visage, ses longs cheveux noirs étalés sous son dos. Son kimono était simple, mais joliment réalisé. Kiyoko en approcha les doigts, puis retint son geste.

— Elle est magnifique, murmura-t-elle. D'où vient-elle ?

— Ma sœur les fabrique. Ce sont ses cheveux, d'ailleurs. On doit y ajouter les nôtres, si on veut qu'il reste en place.

Sur ces mots, il sortit une paire de ciseaux de son sac et se coupa une petite mèche à l'arrière du crâne. Kiyoko l'imita sans protester, puis la lui tendit. À l'aide d'une pince, Akaashi les enfonça dans le ventre de la poupée, puis il prit un marqueur et traça grossièrement les cercles sur les paumes de Kiyoko.

— Et maintenant ? demanda-t-elle. Il n'est toujours pas là. On devrait commencer à chercher.

Il hocha la tête. Tandis que Kiyoko commençait à fouiller le bureau, il se dirigea vers le placard. Une odeur de moisi lui fit plisser le nez. Il ouvrit la porte — rien.

Juste un futon inutilisable, des draps, et quelques vêtements abandonnés. Il les déplaça en espérant trouver autre chose, sans succès.

— Kiyoko ?

— Mh ?

— Elle avait parlé d'une malle, non ?

— Je crois, oui. Tu n'en vois pas ?

— Il n'y a rien, là-dedans.

Il l'avait peut-être emportée jusqu'au débarras. Il traversa la pièce, puis un frisson lui parcourut l'échine.

— J'espère qu'Ukai-sama n'est pas venu jusqu'ici, commenta Kiyoko.

Akaashi retourna sur ses pas. Il sortit les affaires du placard, les posa au sol, puis s'engouffra à l'intérieur. Le plafond n'était pas si haut. Avec un peu de chance...

Il tendit le bras et poussa les plaques du plafond avec une facilité déconcertante. Des toiles d'araignées rencontrèrent le bout de ses doigts, mais il n'y prêta aucune attention. Après une fouille à l'aveuglette, sa main effleura une surface lisse qu'il saisit et fit glisser vers lui.

La boîte était parfaitement uniforme, sans aucun signe particulier si ce n'était une fissure sur le dos, à peine visible sur le bois brut.

— Enfin, laissa-t-il échapper.

Il sortit du placard et vint poser la boîte sur le bureau. Kiyoko l'examina sous toutes ses coutures, puis demanda :

— Tu sens quelque chose ?

Il secoua la tête en signe de dénégation.

— Ce n'est pas une malle, dit-il, mais c'est toujours ça. Elle est fermée à clé, cela dit. Tu as regardé dans les tiroirs ?

— Rien de concluant.

— Plus qu'à la forcer, alors.

Joignant le geste à la parole, il tâcha d'ouvrir la boîte en serrant les dents. Elle ne bougea pas d'un pouce.

— Je peux peut-être essayer avec ça ? proposa Kiyoko en sortant une pince à cheveux plate de son sac. Je ne m'en sers pas trop.

— Tu sais crocheter les serrures ?

— Non, mais je peux essayer.

Elle ouvrit la pince et introduisit la partie la plus fine dans la serrure.

Un bruissement dans l'air. Ils s'immobilisèrent. Akaashi sentit les poils se dresser sur sa nuque.

Ne l'ouvre pas. C'est à moi.

Il fit volte-face. L'esprit se tenait à quelques centimètres à peine de son visage, la bouche ouverte sur une odeur d'humidité à donner la nausée. Par réflexe, Akaashi leva le bras pour se protéger. L'esprit fit marche arrière avec ce qui aurait pu être un cri d'effroi, mais qui ressemblait surtout à un hurlement de colère.

Les bracelets à son poignet se refroidirent si vite qu'il crut s'être blessé, mais il n'eut pas le temps d'y regarder de plus près ; déjà le spectre le fixait droit dans les yeux et, d'une voix caverneuse, à des années-lumière d'ici, il prononça :

Tu nous appartiens déjà.

Il cessa de respirer.

— Akaashi, l'appela Kiyoko dans un souffle, et il remarqua soudain que l'esprit avait reculé jusqu'au cercle.

Ce dernier l'avait remarqué, lui aussi, car il tenta d'avancer avec un grondement rageur pour se prendre un mur invisible de plein fouet. Son visage tordu se contracta un peu plus, puis il émit un long cri plaintif. Ses yeux noirs s'enfoncèrent dans ses orbites ; ses articulations semblèrent se mouvoir d'elles-mêmes, laissant ses membres dans des positions qui n'avaient plus rien d'humain.

Les ténèbres se rassemblèrent peu à peu autour de lui, et l'air se figea. Le dos d'Akaashi se couvrit de sueur froide. La rage pure qui émanait de l'apparition n'était pas celle d'un homme mort par accident ; c'était celle d'une âme qui s'était volontairement arrachée à la vie, et qui était volontairement restée.

Ceux-là avaient toujours été les pires de tous. Le dialogue n'était pas une option.

Et les barrières ne tiendraient pas.

— On n'a pas le temps de l'affaiblir, dit-il d'une voix étonnamment calme. Il faut qu'on le fasse tout de suite. Fais ce que je fais. N'entre pas dans le cercle.

Il prit le coffret qui contenait la poupée et la laissa tomber sur les bandes de papier. Certaines d'entre elles s'écaillaient déjà. Akaashi expira longuement.

Il tendit la main vers l'esprit qui, soudain, s'était tu. Le sang d'Akaashi se glaça dans ses veines. Quelque chose n'allait pas.

Il échangea un regard avec Kiyoko, compta jusqu'à trois du bout des lèvres, puis tous deux attrapèrent la poupée de leur main libre. Elle absorba leur énergie comme une éponge, et Akaashi eut le plus grand mal à rester concentré sur sa tâche.

L'odeur d'humidité se fit de moins en moins forte, mais l'esprit était toujours là. Son visage grouillant de ténèbres se tourna vers Akaashi. Il sentit plus qu'il n'entendit :

Que cherches-tu, exorciste ?

L'exhaustion l'envahit.

Des réponses, songea-t-il.

Menteur.

Puis l'air fut saturé d'un parfum de fleur d'oranger, si bien qu'il en eut l'estomac retourné.

Non, pensa-t-il, au bord de la suffocation.

L'esprit s'accroupit. Il lui sourit.

Tu nous appartiens déjà.

Puis la présence disparut, et il ne resta dans la pièce que l'odeur de la poussière.

xxxxx

Le visage de la poupée pourrissait à vue d'œil. Kiyoko la souleva du sol et l'évalua d'un œil critique.

— Il faut qu'on la brûle, dit-elle.

Akaashi acquiesça en silence. Il défit le cercle du pied, puis rassembla les bandes et les lui tendit.

— Ça aussi, commenta-t-elle. Autre chose ?

Il regarda son poignet. Sur les six bracelets qui y trônaient encore dix minutes plus tôt, cinq avaient vu la plupart de leurs perles se briser ou blanchir au contact de l'esprit. Un seul demeurait intact, un bracelet d'un noir de jais aux perles joliment lustrées. Akaashi fit un geste pour l'enlever, mais Kiyoko l'arrêta.

— Garde-le, dit-elle. Je ne pensais pas qu'il tiendrait aussi bien.

— Qu'est-ce que c'est ?

Il détesta la faiblesse de sa voix.

— De l'obsidienne noire. Les Ushijima m'en ont fait cadeau, quand on a commencé à parler du village. J'en ai une bonne dizaine, alors ne t'en fais pas.

Elle ramassa les bracelets inutilisables et les lâcha dans le coffret avec la poupée et le papier, puis elle craqua une allumette qu'elle jeta à l'intérieur.

Akaashi s'assit à côté du feu. Malgré la réussite de l'exorcisme, la chair de poule ne l'avait pas quitté. La bouche sèche, il entendit la voix de l'esprit répéter : Menteur, puis il ferma les yeux.

Une fleur d'oranger.

Une étrange colère envahit ses pensées. Oikawa n'avait pas le droit de venir le chercher ici. Il n'avait pas le droit de s'immiscer dans sa vie comme si elle n'était rien d'autre que sa propriété. Hors du jardin, Akaashi était libre. C'était du moins ce à quoi il s'était accroché jusqu'ici.

Il leva les yeux vers Kiyoko, qui le regardait avec inquiétude.

— Tu l'as entendu ? demanda-t-il d'un ton incertain.

— Juste « ne l'ouvre pas ». Il t'a parlé, pas vrai ? C'est l'impression que j'ai eue.

Akaashi s'efforça de sourire.

— Un petit peu.

— Je me disais bien qu'il ne se débattait pas beaucoup. Qu'est-ce qu'il a dit ?

— Que j'étais un menteur.

Elle parut un peu soucieuse, mais il lui signifia d'un geste que tout allait bien.

— Il est parti, maintenant. C'est tout ce qui compte.

— Si tu le dis... Ah, Takinoue-san.

Ce dernier venait d'apparaître dans l'encadrement de la porte, la mine plus curieuse qu'effrayée.

— Ça a marché ? demanda-t-il en observant les flammes qui, dans le coffret, s'amenuisaient déjà.

Ils firent oui de la tête.

— Super. Génial. Merci, je... C'était quoi, finalement ?

Akaashi ne lui répondit pas. La gorge nouée, il garda les yeux fixés sur les braises.

— Le folkloriste, l'informa Kiyoko.

— Ah.

Il se frotta les mains l'une contre l'autre comme pour récupérer un peu de chaleur perdue.

— Il est mort dans un accident de voiture, c'est ça ? dit-elle.

— Pas vraiment un accident. Il a foncé dans un arbre, il paraît. (Il soupira.) Enfin, c'est de l'histoire ancienne. Ça fait bien vingt ans. C'est bon, maintenant, hein ? Il est parti pour de bon ?

— Il ne reviendra pas, assura Kiyoko. Dites, pour la malle...

Il se passa une main dans la nuque, l'air embarrassé.

— Oui, à ce propos... Je suis vraiment désolé. Un drôle de type l'a emportée il y a deux ans. Je n'en savais rien, je vous le jure. Elle me l'a avoué tout à l'heure.

Akaashi entendit Kiyoko soupirer. Il releva les yeux. Le feu s'était tout à fait éteint, maintenant, et il ne restait de la poupée qu'une forme calcinée indéfinissable.

— Elle avait peur que vous vous en alliez, c'est tout, se défendit Takinoue. J'ai rien à voir là-dedans. Vous pouvez toujours fouiller, si ça vous dit. Vous n'aurez qu'à garder ce que vous trouverez. Cette maison est assez maudite comme ça.

Il jeta un coup d'œil un peu trop appuyé à sa montre.

— Bon, j'ai du travail. N'hésitez pas à passer au magasin, si ça vous dit. Je vous ferai une réduction.

Ils n'en avaient pas grand-chose à faire, mais le remercièrent quand même. Takinoue les salua puis fila d'un pas vif.

Un silence dépité flotta au-dessus d'eux. Kiyoko posa une main sur la boîte.

— C'est fini, alors. Enfin, on pourra toujours essayer de l'ouvrir ailleurs.

Akaashi répondit par un son mi-figue, mi-raisin. Il récupéra le coffret brûlé et le jeta dans un sac de tissus rêche, puis son œil fut attiré par un éclat brillant au milieu des cendres. Il écarta celles-ci du bout des doigts.

— C'est notre jour de chance, murmura-t-il en saisissant la petite clé.

Il la posa sur la paume de sa main, souffla dessus pour la libérer des derniers résidus de poussière, puis la tendit à Kiyoko.

— Je suppose qu'il ne voulait pas s'en séparer, dit Akaashi.

La clé correspondait parfaitement à la serrure du coffret ; Kiyoko le déverrouilla puis l'ouvrit d'un geste lent, et un sourire illuminait son visage quand elle répéta :

— C'est notre jour de chance.

xxxxx

La neige tombait quand ils se retrouvèrent trois mois plus tard dans le café qui les avait accueillis l'année précédente. Kuroo était déjà installé au moment où Akaashi arriva ; Kiyoko les rejoignit quelques minutes après, ses cheveux cachés par un bonnet de laine qu'elle posa sur la table après avoir pris sa commande.

— Ça fait un bail, commenta Kuroo avec un sourire. Vous avez l'air en forme.

— Toi aussi, fit Akaashi.

Kuroo lui adressa un clin d'œil.

— J'ai hâte de voir ce que vous avez apporté, surtout. Comment s'est passé l'exorcisme ? Joli bracelet, au passage.

Akaashi le fit machinalement tourner autour de son poignet. Il haussa les sourcils.

— Comme si tu ne le savais pas déjà.

— Le voir écrit est une chose, l'entendre dire en est une autre.

— C'était plus compliqué que prévu, c'est tout. Merci pour tes informations, d'ailleurs. N'hésite pas à les vérifier, la prochaine fois.

Kuroo posa le menton entre ses mains en coupe, un dangereux sourire sur les lèvres.

— Rancunier ? J'ai fait mon possible, tu sais. Je ne pouvais pas savoir qu'il l'avait fait exprès.

— Bien sûr.

— Sérieusement, Akaashi. Je ne vous aurais pas envoyé là-bas si le job n'avait pas été faisable. D'accord, il était un petit peu en colère, mais ça s'est bien terminé, non ? T'as rencontré plus effrayant que ça.

Mais Oikawa avait l'air réel, lui, et ça faisait toute la différence. Il ne devait même pas l'exorciser. Juste le convaincre de finir ce qu'il avait commencé, si c'était possible.

Et à vrai dire, le temps passant, il en doutait de plus en plus.

— Arrêtez un peu, les sermonna Kiyoko.

Elle extirpa une farde de son sac et en sortit un petit paquet de photocopies qu'elle fit glisser vers eux.

— J'ai parcouru les documents, les informa-t-elle en replaçant ses lunettes sur son nez. La majorité contenait des notes de terrain et des pensées sans intérêt. Ils ne mentionnent ni le fonctionnement du rituel ni Oikawa-san. Juste des vieilles coutumes, mais rien de concluant.

— Pitié, fit Kuroo, donne-nous au moins une ou deux bonnes nouvelles.

— Tu dis ça comme si c'était toi qui avais dû rester en tête à tête avec lui, rétorqua Akaashi.

— J'ai travaillé aussi, tu sais ? Dans l'ombre, peut-être, mais travaillé quand même. Vous ne l'auriez jamais trouvé sans moi.

— Sans toi ou sans Sakusa-san ?

— C'est déjà un exploit de garder contact avec lui, je te signale. Il a une horrible personnalité.

— Pire que la tienne ?

— Vous êtes infernaux, les interrompit Kiyoko alors que Kuroo s'apprêtait à répliquer. Si ça continue comme ça, je vous mets tous les deux dehors.

Ils se turent avec docilité. Mieux valait ne pas l'énerver.

— Bien. Deux choses. La première : le folkloriste n'a pas fait que prendre des notes de terrains au hasard. Il a également effectué un recensement officieux de tous les habitants du village au moment où il s'y est rendu, ce qui correspond plus ou moins au dernier rituel — le dernier authentique, en tout cas.

Kuroo, qui sirotait son verre sans bruit, arqua un sourcil.

— Authentique ? répéta-t-il.

— Ceux qui ont suivi l'échec d'Oikawa-san ont été organisés par la congrégation. Ils ne comptent pas. Les rares notes qui concernent le rituel décrivent une préparation qui s'étale sur plusieurs années. Et les exorcistes qui ont été désignés pour le remplacer...

—... servaient juste d'amuse-gueule, comprit Kuroo. Une préparation dans l'art aurait été une perte de temps.

C'était pour cette raison qu'Oikawa devait être convaincu, pas renvoyé, songea Akaashi. Le rituel n'était pas terminé. Il attendait, avide d'une conclusion refusée depuis trop longtemps, et il commençait à perdre patience.

— C'est pour ça que c'est si important pour eux, alors, poursuivit Kuroo en lui jetant un regard. Si Oikawa ne termine pas le rituel, c'est que personne n'y arrivera jamais. Ils utiliseront une diversion...

Akaashi frissonna.

—... puis réaliseront le plus grand exorcisme jamais imaginé. Quelle que soit la chose que les villageois cherchaient à apaiser, elle doit être terrifiante. Je me demande s'ils s'attendent à nous voir participer.

Akaashi en doutait. On lui en avait à peine parlé.

Kiyoko fit glisser un document vers eux. Plusieurs arbres généalogiques étalaient leurs branches sur une dizaine de générations. Les noms étaient difficilement lisibles, et la plupart d'entre eux, pour la génération la plus récente, avaient été barrés à l'encre.

— Elle est plus que terrifiante, dit Kiyoko d'une voix grave. Tous les noms effacés sont ceux de personnes disparues après les faits. Il a dû continuer à éplucher les journaux après être parti.

— On dirait que les forums n'avaient pas tout faux, commenta Kuroo. Si ça date d'il y a vingt ans, je suppose qu'il ne reste plus personne aujourd'hui. Et c'est quoi, ça ?

Il pointa un groupe de personnes encerclées du doigt. Ceux-ci traversaient les générations, mais seuls trois arbres semblaient touchés par le phénomène. Kuroo tenta de décoder les noms en plissant les yeux ; Akaashi attira l'une des feuilles vers lui et l'imita.

— Iwa...izumi, déchiffra-t-il après quelques secondes. Ça vous dit quelque chose ?

Ils secouèrent la tête. Sept noms avaient été entourés. Akaashi fronça les sourcils.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il.

Kiyoko lui tendit un autre arbre. Neuf noms étaient mis en évidence, cette fois. Ceux-là lui sautèrent aux yeux. Il l'avait su dès qu'il l'avait tenu entre les mains.

— Oikawa, murmura-t-il. C'est sa famille ?

— Regarde la dernière génération.

Il porta son attention sur le bord inférieur de la page. Oikawa Tooru était encerclé, mais un autre nom jaillissait une génération en dessous. Oikawa Takeru était proprement barré, comme sa mère — la sœur d'Oikawa — et leurs parents avant eux.

Son neveu. Il lui en avait parlé.

— Ils sont morts, murmura-t-il pour lui-même.

Bien sûr. La malédiction avait commencé avec Oikawa. Sa famille était en première ligne. D'après les ajouts manuscrits du folkloriste, Takeru n'avait pas dépassé l'adolescence.

— Ah ! s'exclama Kuroo en reposant sa feuille sur la table. Je crois que c'est Utsui quelque chose. Ils n'ont pas autant souffert que les deux autres, si vous voulez mon avis. À part quelques morts ici et là et deux sacrifiés, ça a l'air d'aller.

— Sacrifiés ? demanda Kiyoko.

— C'est la seule explication, non ? Notre Oikawa n'est pas barré, mais il est bel et bien mort. Il participait au rituel, alors... Et puis, si on regarde la fréquence, sur les trois arbres, on en est plus ou moins à... quoi, un par génération ?

Akaashi vérifia d'un coup d'œil. Kuroo avait raison. À l'exception d'une génération une centaine d'années plus tôt, où un nom avait été encerclé chez les Utsui comme chez les Oikawa, ils semblaient répartis de façon plutôt régulière. Aucune date de décès n'avait été ajoutée, mais ils avaient dû disparaître sans descendance, car aucune branche ne leur succédait jamais.

— Il y a autre chose, déclara Kiyoko. J'ai regardé ce que je pouvais, et les noms entourés ne le sont pas au hasard. Ce sont tous des derniers nés.

— Et ? demanda Kuroo.

— Et regarde-nous, murmura Kiyoko. Je ne pense pas qu'ils nous aient choisis aléatoirement.

Kuroo ouvrit la bouche, puis la referma. Il secoua la tête. Puis, contre toute attente, il laissa échapper un petit rire.

— Le grand maître ne laisse vraiment rien au hasard ! pouffa-t-il. À croire que l'un de nous était condamné depuis le début — ah, désolé, Akaashi.

— Ce n'est rien, répondit-il d'une voix faible.

Au fond, il l'avait toujours su. Il expira longuement.

— Je ne compte pas mourir, de toute façon.

Kuroo lui adressa un sourire.

— Moi non plus. Bon, passons sur le danger de mort — on sait qu'Oikawa a été désigné pour le dernier rituel, mais qu'en est-il des derniers-nés des deux autres familles ?

Akaashi reprit les feuilles.

— Le dernier Utsui est mort depuis longtemps, et il était fils unique. Il devait avoir quarante ans au moment du rituel.

Trop vieux, sans doute. Oikawa avait dix-huit ans lorsqu'on l'avait emmené. Akaashi en aurait dix-huit la semaine de sa dernière visite. Ukai ne laissait rien au hasard, jamais.

— Et pour l'autre ? demanda Kuroo.

Il suivit les lignées des yeux. Lui aussi était mort, mais la date ne lui était pas inconnue.

— Iwaizumi Hajime, lut-il. Il est mort le jour du dernier rituel.

— Sérieux ? fit Kuroo en se levant à moitié pour regarder. Ah, mais attends voir. Ils sont quasiment nés le même jour.

— Qui ? demanda Kiyoko.

— Oikawa et cet Iwaizumi. Bon, un mois d'écart, en fait. On peut dire qu'il l'a échappé belle. Ça devait se jouer entre eux deux, ils ont juste chopé le plus jeune. Enfin, je dis ça, mais s'ils sont morts le même jour...

— Je me demande s'ils l'ont utilisé en remplacement, murmura Kiyoko.

— Franchement, ça ne m'étonnerait pas. Qu'est-ce que t'en penses, Akaashi ?

Akaashi n'en pensait plus rien. La voix d'Oikawa résonnait dans ses oreilles, aussi claire que s'il avait été juste à côté de lui. Il chantonnait un air ancien, un sourire aux lèvres.

C'est un ami qui me l'a apprise. Il a dit que ça tiendrait les cauchemars à distance.

Ses yeux se posèrent sur le nom d'Iwaizumi Hajime. Il cessa de respirer.

Il m'a laissé derrière. Il m'a laissé derrière. Il m'a laissé...

C'est lui. Ça ne peut être que lui. Il...

— Akaashi ? l'appela Kiyoko.

Il sursauta.

— Pardon.

Ils attendirent un moment. Akaashi avala un peu d'eau, puis il concentra son attention sur le coffret.

— C'est quoi, la deuxième chose ?

Kuroo lui lança un regard suspicieux. Kiyoko, elle, soupira.

— Une carte, dit-elle sans enthousiasme.

La culpabilité lui donna envie de détourner les yeux, mais il tint bon. Il considérait Kiyoko et Kuroo comme ses amis, et ils en savaient déjà beaucoup, mais cette conversation était entre Oikawa et lui, et il n'en parlerait que si c'était nécessaire.

— Une carte de ? insista-t-il.

— Du village. Il n'a pas vraiment changé. Il a entouré un endroit, mais n'a laissé aucune note. Je ne sais pas ce que ça veut dire. C'est au milieu de nulle part.

— Ça doit être lié au rituel, avança Kuroo.

— C'est une caverne, dit Akaashi. Oikawa l'a mentionnée.

Il n'avait pas besoin de voir la carte pour en être persuadé.

— Définitivement lié au rituel, alors. On devrait aller y jeter un coup d'œil, un jour ou l'autre.

Kiyoko secoua la tête.

— Impossible. Ils nous remarqueraient.

— Pas en été, évidemment... ils ne surveillent pas le village en permanence, si ? Si on y allait avant...

— Sans moi, fit Akaashi.

Rien qu'en parler lui donnait la nausée. Ils n'avaient aucune idée de ce qui pouvait bien se trouver à l'intérieur. Ils ne tiendraient jamais le coup.

— Quelle bande de rabat-joie ! Enfin, c'est vous qui voyez. J'essaierai de me renseigner, si ça vous dit.

— Merci, Tetsurō, dit Kiyoko.

— À votre service. Vous voulez manger quelque chose, avant de partir ? Je vous en dois une. Je me sens un peu coupable, à force, avec cette histoire de fantôme en colère.

Ils sortirent une heure plus tard. La neige tombait dru, et Akaashi referma le col de son manteau avec un frisson. Il salua les autres d'un signe, conscient qu'il ne les reverrait sans doute plus avant l'été.

Il passa une main sur son bracelet.

Il pouvait attendre. Tout se passerait bien, cette fois. Il serait prêt.

Il entra dans le bus qui s'était arrêté devant lui, puis prit la route de la maison.

xxxxx

L'été arriva si vite que son corps lui-même eut du mal à l'encaisser. Un jour, tout allait bien ; le lendemain la fièvre le clouait au lit, si bien qu'il commençait à voir des plantes inexistantes grimper le long de ses draps, des poupées danser sur sa table de nuit, des formes absurdes lui conter des histoires invraisemblables. Il s'enfonça dans un sommeil qui ne fut interrompu que par des éclairs de lucidité paniqués au cours desquels il pensait au jardin et à Oikawa qui l'attendait peut-être. Le temps cessa d'être linéaire. Il se chiffonna en moments épars, désordonnés, et les nuits se mêlèrent aux jours jusqu'à ce que tous ses repères s'effondrent pour de bon.

Reiko vint plusieurs fois lui tenir compagnie, mais sa présence disparaissait sans cesse pour revenir quand il s'y attendait le moins. Il distingua l'ombre, assise au bord du lit, mais Yū resta hors de vue.

Les jours s'écoulèrent sans se soucier de lui.

Il s'éveilla une nuit pour ne trouver personne. Sa chambre, plongée dans les ténèbres, était recouverte d'un voile de silence. Il ne transpirait plus. À vrai dire, il avait froid.

Il chercha son téléphone, mais celui-ci s'était volatilisé. Il se redressa avec difficultés. Quelque chose n'allait pas. Un frisson dans l'air. Son cœur pressé dans un étau.

Il se leva, manqua de tomber, retrouva l'équilibre. La porte lui parut à mille kilomètres de là. Il finit par s'asseoir par terre, exténué.

Quelque chose au creux de ses mains. Il les regarda sans comprendre. La terre s'écoula au sol comme de l'eau.

Il avait froid.

Quand sa sœur le réveilla, le lendemain matin, ses paumes étaient propres — mais il n'avait pas rêvé.

On l'avait appelé. Il avait répondu.

— Quel jour on est ? demanda-t-il d'une voix usée.

Reiko ignora la question et l'aida à retourner dans son lit. Il se sentit sombrer sans avoir l'occasion d'ouvrir la bouche à nouveau.

Il rouvrit les yeux pour découvrir l'ombre accroupie sur son torse, son visage pratiquement collé au sien, ses mains agrippant ses épaules avec une force presque humaine. Il n'eut pas le temps de reprendre ses esprits. La voix de Yū s'éleva dans la pièce, implacable.

— Ton inutilité me fait vomir. Je t'avais pourtant prévenu. Voilà ce que tu récoltes pour ne pas avoir respecté mes conseils.

Mais il s'était purifié. Il l'avait chaque fois fait avec diligence et minutie. Yū ne comprenait rien.

— Enfin, soit. Ton insouciance n'est pas nouvelle. Ils t'emporteront plus vite que prévu, mais je suppose que ça ne te fait rien. Je ne t'aiderai pas cette fois, Keiji.

— Je ne veux pas de ton aide, articula Akaashi.

— Je suis heureux qu'on ait trouvé un terrain d'entente.

Il s'accouda à la fenêtre et exhala un soupir appuyé.

— Keiji, Keiji. J'imagine que tu connais la raison de ma visite.

Il n'en savait rien et n'avait aucune envie de la deviner. Il tenta de soutenir le regard de son frère, dont le visage se fendit d'un sourire dangereux.

— Voyons. Reiko ne t'a rien dit ? J'ai bien fait de venir. Cette idiote serait capable de tout faire foirer, et tout ça rien que pour tes beaux yeux. Elle a toujours été trop faible. Quel jour sommes-nous, Keiji ?

Il avait perdu le fil.

— Je ne sais pas, murmura-t-il.

— Je ne t'ai pas bien entendu. Répète-moi ça ?

Mauvais signe. Si son frère décidait de s'en prendre à lui, il n'aurait nulle part où fuir. Où étaient ses parents, quand il avait besoin d'eux ? Où était sa sœur ?

— Je ne sais pas, répéta-t-il.

— Tu ne sais pas. Bien sûr que tu ne sais pas. Pour quelqu'un qui s'est finalement dégoté un travail d'une importance capitale, je te trouve bien incompétent. Nous sommes le mercredi 18 juillet, pour ton information — pas que ça ait encore une quelconque importance, soit dit en passant.

Le 18 juillet. Il était censé se trouver au village depuis une semaine et demie. Non. C'était pire que ça.

Oikawa l'attendait depuis trois jours.

Il sentit les battements de son cœur s'accélérer. Son frère avait dû le remarquer, car il s'assit sur son lit, inconscient de la présence de l'ombre qui, maintenant debout sur les draps, les observait sans bouger.

— J'espère que tu ne lui avais rien promis, dit Yū en secouant la tête. Ce serait vraiment dommage de te perdre si près du but.

Il se repassa leurs dernières journées, la gorge serrée. Oikawa avait essayé, mais il n'avait rien promis. Il était sauf, du moins pour l'instant.

— Promesse ou pas, tu sais que le temps du grand maître est très précieux. Il n'a pas de temps à perdre avec les malades imaginaires.

La peur l'envahit soudain.

— Qu'est-ce qu'il a fait ? demanda-t-il d'une voix tremblante.

— Que fait-on quand l'élu n'est pas là où il devrait être ? On prend le suivant sur la liste. D'après ce que j'ai entendu dire, ton ami mort n'aurait pas tellement apprécié l'initiative. Il s'est vraiment attaché à toi, tu sais ? Comme un chien à son maître. Inutile de t'apprendre que l'imposture n'est pas très bien passée. Ton ami s'est fait mordre à peine entré.

— Kuroo ?

— Ce n'est pas une grosse perte, de toute façon, hein ? Tu ne vaux déjà pas grand-chose, alors lui...

Le sang d'Akaashi se glaça dans ses veines. Il se redressa et fit mine de sortir, mais son frère l'en empêcha d'une main.

— Voyons. Tu n'es pas en état.

— Laisse-moi partir, dit-il entre ses dents.

— Je ne voudrais pas que ta santé en pâtisse. Reiko ne me le pardonnerait jamais, et Dieu sait que la contrarier est la dernière chose qui me viendrait à l'esprit.

— Laisse-moi !

Il se dégagea et se releva. L'ombre le suivit des yeux, tout comme son frère, et ils semblaient si parfaitement synchronisés qu'Akaashi se figea d'horreur. Puis il se dirigea difficilement vers la porte, qu'il trouva solidement fermée.

— Oups, fit Yū en s'approchant de lui.

Il lui posa une main sur la nuque et soupira.

— Tu sais, Keiji, c'est juste une malédiction, pas la fin du monde. Je doute un peu de ses capacités à s'en remettre, quand on sait qu'Ukai lui-même n'a pas pu l'en sortir, mais on ne sait jamais ; il faut toujours garder espoir, hein ? C'est comme ça qu'on finit par s'en sortir.

— Où est-il ?

— Qu'est-ce que j'en sais ? Il ne sert plus à rien. Bref, tu sais que j'adore parler avec toi, mais j'ai autre chose à faire, comme essayer de réparer tes très nombreuses erreurs.

Il sortit la clé de sa poche et la lui tendit. Akaashi ouvrit la porte avec prudence ; par chance, Yū ne le retint pas.

Il resta dans la chambre et le regarda partir avec un sourire, tout comme l'ombre qui, debout derrière lui, lui adressait un dernier signe de la main.

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Un appel angoissé à Kiyoko lui apprit que Kuroo avait été emmené à l'hôpital le plus proche du village, et c'est là qu'il les retrouva tous les deux l'après-midi même. Il n'avait pas dû insister longtemps pour que sa sœur l'y conduise. La peur, semblait-il, avait tiré ses traits, et il supposa qu'Ukai avait dû les appeler, elle et les autres exorcistes, à la suite de l'incident.

Kiyoko l'accueillit dans le couloir. Elle avait l'air plus pâle que d'habitude, mais elle ne parla pas. À la place, elle le conduisit à la chambre.

Assis sur une chaise en plastique, Ukai Keishin paraissait plongé dans la lecture d'un vieux livre aux pages écornées. Il releva la tête en les entendant arriver ; ses sourcils se froncèrent un bref instant, puis il salua Akaashi d'un signe, et celui-ci lui répondit de la même façon.

Kuroo, allongé sur le lit, restait parfaitement immobile, les yeux fermés. Si Akaashi n'avait pas vu sa poitrine se soulever de temps à autre, il l'aurait cru mort — et il l'était peut-être, en un sens, si la malédiction le maintenait là-bas, sous le voile invisible qui le séparait du monde des vivants, celui derrière lequel Oikawa se cachait encore.

Akaashi s'approcha du lit et lui posa une main sur la poitrine. Il ne sentit rien — juste un vide abyssal, glacial et opaque qui menaça de s'abattre sur lui comme un raz-de-marée.

— Où est-il ? demanda Akaashi d'une voix faible.

— C'est ce qu'on aimerait savoir, répondit Ukai en refermant son livre. J'espérais que tu saurais nous en dire plus.

Mais il n'en avait pas la moindre idée. Kuroo était parti. C'était tout ce qu'il était capable de dire.

— Il n'y est pas resté une heure, dit Kiyoko. Oikawa l'a maudit, et le jardin s'est envolé.

Elle paraissait sur le point de pleurer.

— On a tout essayé, ajouta Ukai, mais c'est trop tard. Ils ne peuvent rien faire pour lui.

Akaashi souleva le drap. Sur le poignet de Kuroo était imprimée une main rouge dont la provenance ne faisait aucun doute. Son cœur se serra.

Oikawa l'avait gardé. Il ne le leur rendrait pas, pas à eux — mais Akaashi n'était pas les autres exorcistes. Il était attendu.

— Reiko, dit-il.

— Quoi ?

— Emmène-moi là-bas.

— C'est hors de question, rétorqua-t-elle. Tu tiens à peine debout, Keiji.

— Je vais bien, et Kuroo-san a besoin de mon aide. Il faut que j'aille le chercher.

— Parce que tu penses qu'il te laisserait entrer ?

Il ne le pensait pas. Il le savait.

Il se tourna vers Ukai.

— Emmenez-moi là-bas. Je sais que je peux le convaincre. Si on s'y prend assez tôt, son âme peut encore être sauvée. S'il vous plaît.

Ukai haussa les épaules.

— Le vieux t'attend déjà, de toute façon.

Il jeta un coup d'œil à Reiko.

— Akaashi-san, je compte sur toi. Garde l'œil sur lui, d'accord ?

Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais Ukai s'en allait déjà, Kiyoko et Akaashi sur les talons.

xxxxx

Akaashi ne regarda personne, lorsqu'il entra dans la maison, et il avait déjà la main sur la porte du jardin quand le grand maître lui dit :

— Ne fais rien que tu puisses regretter. Il te reste quinze minutes avant le coucher du soleil. Quoi qu'il se produise, cette mission doit être menée à bien. Ne l'oublie pas.

Il ne répondit rien. La porte s'ouvrit et il la referma derrière lui.

Le jardin n'était plus un jardin.

C'était une cour morte et sans couleurs, peuplée de débris et de branches abandonnées par le vent. Pas une fleur n'y poussait, pas un chardon non plus. Un ciel gris menaçait au-dessus de sa tête, parfait contraste avec le soleil éblouissant qui l'avait réchauffé encore quelques minutes plus tôt.

Le jardin ne ressemblait plus à ce qu'il avait été, mais c'était toujours le même. Quelque chose dans l'air, une mélancolie qui prenait au cœur, ou la plainte sourde du vent, lui promettait que l'accès lui avait été accordé. Oikawa était là, et il l'avait laissé entrer.

Il avança. Une branche craqua sous ses pieds.

— Oikawa-san, l'appela-t-il.

Celui-ci apparut à quelques mètres de lui, accompagné d'un courant d'air glacé. Son visage était tourné vers Akaashi, mais il ne le regardait pas. Quelque chose dans ses traits n'était pas naturel, sans qu'Akaashi ne sache dire quoi. Une torsion infime, peut-être. Une expression qui n'existait pas.

Sa voix s'éleva dans les airs, distante et désincarnée, et Akaashi comprit qu'il était en danger.

— Qu'attends-tu, exorciste ? demanda l'esprit.

Il avait posé la question avec un calme surnaturel, quand on considérait la rage presque sensible qui émanait de lui. Akaashi resta prudemment immobile.

— Ne m'appelle pas comme ça, siffla-t-il. Tu sais qui je suis.

Un tremblement violent traversa Oikawa, mais Akaashi refusa de s'en inquiéter.

— Akaashi Keiji, murmura Oikawa. Tu m'avais promis.

La colère, qui avait sagement patienté jusque-là, l'envahit avec une brusquerie telle qu'il faillit perdre l'équilibre.

— Je t'interdis de me mentir. Je ne t'ai rien promis. Où est Kuroo ? Qu'est-ce que tu lui as fait ?

Oikawa cilla.

— Tu m'as laissé tout seul. J'ai attendu, et attendu, et attendu. Tu m'avais promis, Kei-chan. Tu...

— Tais-toi ! ordonna Akaashi. Je t'ai posé une question. Où est Kuroo ?

— Il s'est endormi. Il ne partira pas.

Akaashi s'avança jusqu'à se retrouver à quelques centimètres de lui. Oikawa pouvait essayer de l'intimider, s'il le voulait. Il n'y parviendrait plus.

— Rends-le-moi.

— Reste avec moi, Kei-chan. Il m'a...

— Je ne veux rien savoir. Rends-le-moi, ou je t'abandonnerai pour toujours.

Les yeux d'Oikawa s'assombrirent dangereusement.

— Menteur, gronda-t-il.

— Je ne reviendrai jamais, Oikawa-san. C'est une promesse, et tu sais que je la tiendrai. Rends-moi Kuroo tout de suite.

— Tu ne partiras pas.

Les espoirs qu'Oikawa finisse par céder s'envolèrent. Il fallait qu'Akaashi trouve autre chose, n'importe quoi qui puisse le convaincre, une raison de lui obéir, un échange, peut-être. Il songea à tout ce qu'il avait appris de lui, ces deux dernières années. À tout ce qu'ils savaient sur le village, le rituel, à ce que Kuroo avait découvert, à ce que le folkloriste leur avait laissé.

La réponse était là, toute trouvée. Un pari comme il n'en avait jamais fait, mais s'il avait raison, ça fonctionnerait peut-être.

Et si ça échouait, si Oikawa décidait que ça ne suffisait pas et l'emportait avec lui, alors il partirait sans regret.

— Je te laisserai ici, déclara-t-il en le regardant droit dans les yeux, exactement comme Iwaizumi-san l'a fait. Plus personne ne viendra te chercher, Oikawa-san. Tu resteras ici jusqu'à la fin des temps.

Oikawa ne lui répondit pas. Une émotion étrange traversa son visage, un mélange de rage, de peur, et de désespoir, puis il s'accroupit lentement et l'enfouit entre ses mains.

Akaashi s'étonna un instant de ne ressentir aucune compassion à son égard. La colère était toujours là, le consumant d'un feu inextinguible, et sa voix était froide quand il exigea à nouveau :

— Rends-le-moi.

Oikawa secoua la tête. Il sanglotait peut-être.

— Non.

— Oikawa-san, c'est la dernière fois. Rends-le-moi.

Il écarta les mains pour dévoiler son visage.

— Non, dit-il.

Akaashi sut qu'il avait perdu. Il lui tourna le dos.

— Je m'en vais, alors. Adieu.

— Kei-chan.

Il l'ignora et se dirigea vers la porte. Il entendit Oikawa se relever, mais ne se retourna pas.

— Kei-chan, sanglota-t-il à nouveau.

Il posa la main sur la poignée. Elle demeura obstinément immobile. Akaashi expira longuement. Les nuages s'étaient parés d'un manteau rouge sang. Le soleil se couchait déjà.

S'il restait ici, il n'en sortirait pas. Le jardin, qui s'invitait au lever du jour dans le monde des vivants, retournerait là où il était supposé être. Et lorsqu'il reviendrait, il serait vide.

Il fallait qu'il s'en aille.

— Laisse-moi partir.

Seul le silence lui répondit. Il tenta à nouveau d'ouvrir la porte, en vain.

— Tu ne peux pas me garder ici, Oikawa-san. J'ai fait une promesse.

— Je ne te laisserai pas la tenir.

C'était un murmure tout au plus, mais Akaashi l'entendit aussi clairement que s'il l'avait hurlé. Il insista.

— Laisse-moi partir.

Un poids dans son dos. Le bras d'Oikawa vint s'enrouler autour de sa gorge. Il pouvait sentir son souffle glacé quelque part dans sa nuque.

Trop réel, se dit-il pour la millième fois au moins. Il faut que je parte.

Il lâcha la poignée.

— Je te déteste, dit-il à mi-voix.

— Je t'aime bien, Kei-chan.

— Alors laisse-moi m'en aller, ou rends-moi Kuroo.

— Je ne peux pas.

Akaashi se libéra de son étreinte d'un geste brusque.

— Dans ce cas, c'est terminé.

Il se retourna, l'écarta de son chemin et parcourut le jardin du regard. Les murs étaient plutôt hauts, mais pas insurmontables. L'un d'eux s'était détérioré avec les ans. Il se sentait encore faible, mais s'il essayait...

Il se dirigea vers lui d'un pas vif. Oikawa apparut devant lui.

— Tu n'iras nulle part, le menaça-t-il.

Sa voix était rauque, mais elle tremblait un peu.
Il a peur. Il va me garder ici de force, et j'aurai fait tout ça pour rien. Il faut que je retrouve Kuroo. Je ne peux pas me perdre avec lui. Personne ne viendrait nous chercher.

— Et qu'est-ce que tu comptes faire ? Me tuer ? M'enfermer ici pour toujours ? Ça ne marchera pas.

— Reste avec moi. Kei-chan.

Akaashi ferma les yeux un instant.

— Je n'ai pas peur de toi, dit-il.

Puis il le contourna, traversa ce qui d'ordinaire était un magnifique parterre de fleurs roses et blanches, puis commença à grimper en prenant appui sur les débris qu'il restait aux alentours.

— Kei-chan, l'appela Oikawa, des sanglots dans la voix. Kei-chan, ne me laisse pas tout seul.

Il poursuivit son ascension. Une prise fragile se brisa et tomba au sol. Ses mains étaient enfin arrivées au-dessus quand il entendit :

— Kei-chan, pitié.

Il grimpa en haut du mur. Oikawa le regardait en bas, la respiration hachée. Derrière lui, le soleil caressait l'horizon. Il ne pouvait pas rester plus longtemps.

— Adieu, Oikawa-san.

— Non ! Kei-chan, tu ne peux pas —

Il tomba de l'autre côté du mur, et la voix d'Oikawa fut réduite au silence.

La douleur éclata dans sa cheville droite, et il dut plaquer une main sur sa bouche pour contenir un hurlement. Il voulut se redresser, mais sa jambe ne lui offrit aucun appui. Il expira, la mâchoire serrée. Lorsqu'il releva enfin ses yeux embués, ce fut pour distinguer une main tendue vers lui. Le visage qui l'accompagnait lui était étranger.

— Qu'est-ce que tu fous ? s'exclama l'inconnu. On n'a pas le temps pour ça !

Il l'aida à se mettre debout, mais la douleur se fit pire encore. Akaashi grimaça.

— Tu peux quand même marcher ?

— Je crois.

L'inconnu sembla contrarié. Il lui passa un bras dans le dos pour lui servir d'appui.

— Fallait vraiment que ça m'arrive, hein ? marmonna Akaashi.

— T'as toujours été le meilleur pour t'attirer des ennuis. Ils ne vont pas tarder à remarquer notre absence. Tirons-nous d'ici.

Ils se mirent en route. L'inconnu avançait d'un pas vif, mais il s'assurait de temps en temps qu'Akaashi tenait le rythme, quand il ne jetait pas des regards nerveux par-dessus son épaule. La cheville de celui-ci lui faisait atrocement mal, mais il parvenait à s'y appuyer suffisamment longtemps pour ne pas trop les ralentir. Il devait prendre son mal en patience. Serrer les dents, et tenter d'oublier.

S'ils ne se dépêchaient pas, on les retrouverait dans la minute. D'aussi loin qu'il se souvienne, l'un comme l'autre avaient toujours été étroitement surveillés. Le silence préviendrait leurs gardiens avec autant d'efficacité qu'un cri d'alarme.

Ils devaient simplement atteindre la forêt. Là-bas, ils seraient invisibles. Ils auraient une chance.

Ils traversèrent les cultures sans un bruit. La plupart des villageois se préparaient à la célébration, laissant les rues vides et tranquilles, idéales pour une ultime fugue nocturne.

Personne ne les retrouverait cette fois. Ils se l'étaient promis.

Ils atteignirent les premiers arbres quelques minutes plus tard, et Akaashi s'appuya sur un tronc pour reprendre son souffle, sa cheville plus douloureuse que jamais. Son cœur tambourinait contre sa poitrine à lui en faire mal. Il fit mine de se retourner, mais l'inconnu claqua des doigts juste devant son visage pour attirer son attention.

— Ce n'est pas le moment pour les regrets, dit-il.

— Ce n'est pas ça.

Il ne regrettait rien. Il voulait s'en aller pour ne plus jamais revenir, et personne ne l'en empêcherait.

Il avait simplement l'impression d'oublier quelque chose.

— Oikawa.

— Quoi ?

— Arrête ça. On y va.

— Et s'ils nous retrouvent ?

Iwaizumi le saisit par les épaules.

— Combien de fois tu veux que je te le répète ? Ils ne nous retrouveront pas. On trouvera un moyen, toi et moi. Mais pas maintenant. Maintenant, il faut qu'on parte. Ils sont sans doute déjà à notre recherche, et...

Un cri retentit au loin, bientôt suivi par d'autres, et Oikawa sut qu'ils les avaient retrouvés.

— Merde, jura Iwaizumi entre ses dents. Viens.

Il fit mine de l'aider à avancer, mais Oikawa refusa d'un geste.

— Je peux marcher, mentit-il. Je te suis.

— Tu parles.

— Pas le temps de discuter. Allez, avance !

Iwaizumi sembla hésiter un instant, puis il se remit à marcher.

Ils étaient encerclés par les arbres quand un craquement sinistre les fit s'arrêter. Oikawa retint son souffle, l'oreille tendue. C'était un murmure plus qu'une voix, mais ce qu'elle disait était clair comme de l'eau.

—... passés par ici. Ils n'iront pas...

— Cours, chuchota Iwaizumi en l'attrapant par le poignet.

Il courut. Il tenta, du moins.

Son pied le lâcha après quelques mètres. Iwaizumi l'aida à se relever, mais les voix étaient trop proches, désormais, et l'espoir qui l'avait animé jusqu'ici s'éteignit pour l'abandonner à l'obscurité absolue.

Il n'essaya pas d'aller plus loin.

Les hommes du village l'attrapèrent, la forêt devint trouble, et lorsqu'il reprit conscience, plus personne ne lui tenait la main.

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Il n'avait aucune idée de ce qu'on avait bien pu lui faire pendant son absence. Peut-être l'avait-on assommé — il avait mal à l'arrière du crâne, et son pied était pansé, quoiqu'il n'en comprît pas la raison. Il n'aurait plus besoin de ses jambes, là où il allait. Encore moins de pitié.

On le força à s'agenouiller au sol, et il sentit, dans un brouillard confus, de l'eau fraîche et huileuse lui couler sur la tête. Au-dessus de lui, le ciel avait disparu, remplacé par un plafond de pierre sombre, et la seule lumière qui illuminait la caverne était celle des bougies disposées aléatoirement çà et là, plantée sur de petites collines de cires façonnées par les ans.

Il se redressa. Ses yeux restèrent obstinément tournés vers le sol. Il tremblait, sans savoir pourquoi. Quelque chose d'horrible s'agitait au fond de sa poitrine, menaçait de remonter dans sa gorge, de s'échapper de sa bouche sans qu'il puisse rien faire pour le retenir. C'était tranchant et glacé, moite et visqueux, et ça avait dû être là depuis toujours, car il n'en ressentait rien d'autre qu'un léger agacement.

Il ne remarqua pas tout de suite les nombreuses silhouettes immobiles qui patientaient autour de lui. Pas non plus le kimono blanc dont il était vêtu ni le sang qui s'écoulait encore le long de ses doigts. Les coupures lui importaient peu. Il avait envie de dormir. De s'en aller pour toujours.

— C'est l'heure, dit quelqu'un, et ça pouvait être son père, sa sœur, un prêtre ou n'importe qui d'autre.

Il n'eut besoin de l'aide de personne pour s'avancer vers l'abysse. Deux silhouettes anonymes se tenaient au bord, à quelques mètres de lui. L'une d'elles avait la main portée à son côté, menaçante, et il pensa : Ils sont ici pour moi.

Ils savent.

Un courant d'air froid s'échappa de la fosse, et ses cheveux voletèrent autour de son visage. Il cilla. Les ténèbres tournoyaient là, tout en bas, prêtes à l'engloutir, affamées depuis trop longtemps. Il pouvait les sentir gronder dans le gouffre infini.

De la poussière tomba du plafond, et des murmures inquiets s'échappèrent de l'assemblée.

Il avait imaginé ce moment des centaines de fois. Voilà des années qu'il avait cessé de compter les cauchemars qui l'avaient laissé en sueur au réveil, un hurlement au bord des lèvres et les joues humides. Il l'avait attendu, d'une certaine façon, comme on attendait l'heure de sa mort, avec une angoisse mêlée de résignation. Il s'était toujours su condamné. Les villageois s'étaient fait un devoir de le lui rappeler chaque jour de sa vie, et il s'y était préparé.

Mais quelqu'un, une voix dans le noir, avait dit : C'est ridicule. Tu ne vas quand même pas laisser faire ça.

Elle avait dit : On n'a qu'à s'en aller. On s'enfuira si loin qu'ils ne nous retrouveront jamais. On se perdra en ville, quelque part. Et si le village se meurt, c'est qu'il l'aura mérité.

Elle avait murmuré, juste contre son oreille.

Je sais que tu ne veux pas mourir, et moi non plus. On ne se laissera pas faire. Ce n'est pas terminé.

Ce n'est pas terminé.

Il releva les yeux. L'ombre lui souriait, de l'autre côté du gouffre. Il frémit à peine lorsqu'elle se jeta dedans.

Ce n'est pas terminé.

Il serra les poings. La chose dans sa poitrine s'agita nerveusement. Il se laissa envahir. Ses paupières se refermèrent doucement.

J'ai peur.

Je ne veux pas mourir.

Ça ne peut pas finir comme ça. C'est trop tôt. J'ai peur. Il faut que je parte. Je ne veux pas —

Il prit une inspiration hachée. Les paumes de ses mains le picotaient atrocement. Une douleur sourde continuait à s'épanouir à la racine de son crâne, et le souffle de l'abysse lui donna envie de hurler.

Il se retourna, trop conscient de la faiblesse de ses jambes, de celle de sa voix quand elle résonna à ses propres oreilles.

— Je ne peux pas.

Son regard croisa celui d'Iwaizumi qui, de l'autre côté de la caverne et maintenu en place par deux prêtres masqués, l'observait, impuissant.

Iwaizumi.

Combien de fois ne s'était-il pas rendu dans le jardin en cachette rien que pour le voir, quand sa propre famille l'avait abandonné à son sort ? Combien de fois ne l'avait-il pas rassuré, quand il pensait que plus rien n'avait de sens, que son destin était scellé, qu'il finirait comme tous les autres, à errer dans un océan d'obscurité insondable sans personne pour le guider vers la surface ?

Combien de fois ne l'avait-il pas pris par les épaules pour jurer que tout irait bien, qu'ils s'enfuiraient ensemble, que personne ne les rattraperait jamais ?

Si le rituel échouait — et il avait déjà échoué —, Iwaizumi serait le suivant sur la liste, et tout ça n'aurait servi à rien.

Mais il n'y avait plus rien à faire. C'était trop tard.

Ils ne pouvaient plus fuir.

— Iwa-chan, hoqueta-t-il. Iwa-chan, je ne veux pas mourir.

Il entendit Iwaizumi hurler son nom ; alors il se mit à courir vers lui, loin du gouffre, du sacrifice, loin de ce pour quoi il était né.

Le décor entier sembla se mettre en mouvement. Le monde bascula, et son visage rencontra la pierre sans qu'il comprenne pourquoi. La chose s'échappa de son corps, un liquide chaud dans son dos, une flaque sur le sol, et tandis que les silhouettes se précipitaient vers lui, masse informe dans le brouillard, il vit Iwaizumi reculer d'un pas, s'éloigner, puis disparaître avec le reste du décor alors qu'il pensait :

Il me laisse ici.

Puis il n'y eut plus rien d'autre qu'une tristesse incommensurable, et il cessa d'exister.

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Il se réveilla en sursaut.

La pierre humide manqua de le faire glisser alors qu'il se relevait enfin, le cœur au bord des lèvres.

La caverne était vide, à l'exception de l'ombre qui, accroupie tout au fond, le dévisageait sans bouger. Il chercha l'abysse des yeux, mais le sol, aussi lisse et plein qu'il pouvait l'être, et ne suggérait sa présence qu'avec quatre piquets de bois reliés par des cordes usées juste derrière lui.

Il porta une main à son visage. Son bracelet se détacha de son poignet, et les perles brisées s'étalèrent sur le sol, inutiles désormais.

Il tenta de se rappeler comment il était arrivé ici, en vain. Il se souvenait d'Oikawa, dans le jardin, de ses supplications lorsqu'il avait escaladé le mur, du soleil qui se couchait sans l'attendre.

Il avait dû marcher jusqu'ici après ça.

Il traversa la caverne, inondé par le silence omniprésent. Il était presque au bout quand quelque chose le fit s'arrêter. Il regarda à sa gauche. Il n'y avait rien.

Il y avait eu quelqu'un, des dizaines d'années plus tôt.

Ses yeux restèrent fixés là un long moment. Il pensa : Iwaizumi Hajime. Né un peu plus d'un mois avant Oikawa-san. Mort le jour du rituel, comme lui.

Une vague de tristesse écrasante le frappa de plein fouet, et il dut s'appuyer contre le mur pour ne pas s'effondrer.

Pas mort, corrigea-t-il avec une voix qui n'était pas la sienne. Parti.

Il se détourna. Cette histoire-là n'avait pas d'importance. Pas pour lui, en tout cas.

Il gravit un escalier de pierre, puis longea un tunnel, et enfin il se retrouva dehors, baigné par la lumière du soleil.

— Reste où tu es, lui ordonna une voix familière.

Le grand maître se tenait face à lui, suffisamment proche pour qu'il puisse précisément détailler son expression, quelque part entre la colère, la détermination et, s'il osait, la peur, mais toujours hors d'atteinte. D'autres exorcistes attendaient, juste derrière lui, connus pour la plupart, et aucun ne souriait.

Akaashi s'immobilisa.

— Je t'avais dit de ne pas agir inconsidérément.

La rage s'empara de lui, et il l'accueillit comme une vieille amie, mais son visage resta de marbre.

— Qu'est-ce que vous lui avez fait ? demanda-t-il d'une voix si basse qu'il doutait qu'il l'ait entendu.

Ukai fronça les sourcils.

Nous ne lui avons rien fait. Nous avons été engagés, comme toi, pour réparer une erreur commise il y a longtemps déjà. Les mœurs de ce village ne sont en rien notre responsabilité.

Une erreur.

Il fit craquer ses jointures, soudain nerveux. Il n'avait plus rien à faire là. Il voulait s'en aller. Courir vers la forêt. Retrouver des jardins plus verts, quelque part où personne n'irait jamais le chercher. Il inviterait Kiyoko, Kuroo aussi, et il ne serait plus jamais seul.

— Akaashi, gronda Ukai.

Il le regarda, un moment, puis baissa les yeux. Un chardon gisait sous ses pieds. Il pensa à Oikawa. À Iwaizumi.

Il murmura :

— Il m'a laissé derrière.

Puis il s'avança vers lui.


Mmh genre j'allais écrire une fic ft. Oikawa sans intégrer Iwaizumi quelque part ? Je suis pas heartless à ce point woh

Next update is Celles qui restent, C3 ! Sauf si vous me convainquez d'écrire du bokuaka but no i cant, i cant...