Hello ! As always, merci à Thalilitwen et Aeli pour le soutien moral et à Jeymay pour la relecture et les discussions de scénario ! Très pratique d'avoir une sœur qui lit vos trucs quand même, thank you

Bonne lecture, c'est très long mdr sorry... Also la fic s'est allongée sans mon consentement donc je vais encore changer les plans et tabler sur 11 ? chapitres ? maybe, (c'était supposé être un one shot hahahaha)

Previously on l'égaré : akaashi vient de sortir de la caverne et se retrouve face à Ukai, he doesn't feel very good


Fuis. Va-t'en. Il n'y a plus rien ici. Si on part, ils ne nous retrouveront jamais. On restera ensemble, loin, loin, ensemble pour toujours.

— Reste où tu es, intima le grand maître.

Il y avait quelque chose dans sa voix, une tension distante qui rendit Akaashi étrangement euphorique, assez pour se mettre à sourire contre sa volonté.

— Il faut que j'y aille, l'informa-t-il d'un ton léger. À plus tard.

Il avança à nouveau. Ukai ne recula pas, mais deux exorcistes sortirent du cercle pour se placer devant lui.

— C'est ridicule, marmonna Akaashi. Laissez-moi passer.

— Tu sais que c'est impossible.

Impossible ?

Quelque chose le gênait à l'arrière de son crâne, une démangeaison désagréable qu'il préféra ignorer. Ukai le fixait droit dans les yeux. Son teint hâve laissait deviner une nuit agitée. Akaashi se sentit soudain nerveux. Il regarda ailleurs ; plus loin sur l'horizon, derrière les exorcistes immobiles, le domaine Oikawa se détachait du ciel, spectre de mauvais augure.

— Nous t'avons cherché toute la nuit, dit Ukai.

— J'étais juste là.

— Tu es allé là où tu n'aurais jamais dû aller. Tu savais ce qui t'attendait là-bas. Pourquoi ne pas être rentré ?

J'ai essayé, songea-t-il. J'ai essayé, mais c'était impossible.

Ce monde-là n'est pas fait pour nous.

Il faut qu'on s'en aille.

— Je suis rentré, répondit-il.

Il n'aimait pas le son de sa propre voix, patiente, dangereuse, comme un prédateur à l'affût.

— Ce n'est pas à toi que je parle, esprit, gronda Ukai. Akaashi-kun, tu dois m'écouter. Tu n'es pas encore revenu. Cet esprit a profité de ta faiblesse pour s'accrocher à toi. Il faut que tu t'en débarrasses avant qu'il ne t'engloutisse tout à fait.

Akaashi avait du mal à comprendre. De quoi était-il supposé se débarrasser ? Il ouvrit la bouche pour poser la question, mais il n'en sortit qu'un rire clair, vibrant, qui n'avait rien en commun avec le sien, si tant était qu'il eût déjà existé.

Les exorcistes se figèrent. Ukai plissa les yeux.

— Je veux seulement m'en aller.

Traverser la forêt et rejoindre la route. Il trouverait un bus vers la ville, se noierait dans la foule, et lorsqu'on le retrouverait, des années, des siècles plus tard, personne ne le reconnaîtrait plus.

— Laisse cet enfant tranquille. Il ne t'a causé aucun tort.

— Qu'est-ce que vous lui avez fait ?

Les contours d'Ukai se brouillèrent dangereusement, et le cours de ses pensées commençait à suivre des chemins boueux et inconnus. Qu'est-ce qu'ils m'ont fait ? se demanda une petite voix inquiète au milieu de la nuit. Qu'est-ce qu'ils m'ont fait ? Tout allait bien, avant tout ça. Ce n'est pas ce que je voulais. Je voulais juste...

Il pensa à Kuroo, mais son visage, à mesure qu'il cherchait à se le représenter, lui apparut de plus en plus méconnaissable. Son esprit vogua vers Reiko, qui attendait peut-être toujours dans la chambre d'hôpital. Vers Iwaizumi, accroupi au fond de la caverne ; ses mains tièdes sur sa nuque, un jour d'été, lorsqu'il avait promis qu'il reviendrait — qu'il lui avait menti. Il était parti, et il ne reviendrait pas. Il passerait l'éternité à l'attendre, couché sur une litière d'épines, l'éternité à pleurer et pleurer et pleurer toujours.

Mais il n'était pas trop tard pour Keiji. Pas encore.

— C'est pire que je ne le pensais, commenta Ukai. La possession est trop avancée. (Il se tourna vers les deux exorcistes à ses côtés.) Nous devons pratiquer un exorcisme complet, et au plus vite. Vous deux, conduisez-le à l'intérieur.

Les hommes s'avancèrent. Akaashi recula. Quelque chose lui échappait, mais toutes ces mains tendues vers lui ne lui disaient rien qui vaille.

Ils voulaient le plaquer au sol, le coincer ici, l'étrangler jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Ils le traîneraient dans la caverne à nouveau. Ils ne le laisseraient pas s'enfuir, jamais.

Mais ces pensées-là ne lui appartenaient pas. Une appréhension acide s'instilla lentement dans ses veines, puis un murmure rassurant résonna jusque dans les tréfonds de son âme.

Tout va bien. Ça ne fait pas mal.
N'aie pas peur. C'est mieux comme ça. Ils t'ont blessé trop souvent, mais c'est terminé. Laisse-moi faire. Laisse-moi...

Un des hommes l'attrapa par le bras. Il se sentit traversé d'un frisson désagréable, puis sa main vint trouver le poignet de l'exorciste qui laissa échapper un hurlement à mi-chemin entre la panique et la douleur.

Il l'entendit comme on entendait quelqu'un au travers d'un téléphone ; un cri lointain, détaché, sans identité propre, rien de plus qu'un écho mille fois répété. L'exorciste, vaporeux, s'adressa à lui d'une voix dure. Il ne comprit pas, parce qu'il n'y avait rien à comprendre. L'homme n'existait pas, pas plus que ceux qui, lentement, refermaient le cercle autour de lui.

Quelque chose d'autre requérait son attention. Un battement sourd contre ses tempes, au rythme désagréablement irrégulier. Un sifflement dans ses oreilles. Une cacophonie insupportable de chuchotement et d'ordres et de rires éthérés, tous le sommant d'être écoutés, et il les écoutait si bien qu'il se sentait devenir l'un d'entre eux, bientôt dissout dans le voile des ténèbres.

Une voix rauque, affligée. Nous n'avons pas le choix. Il n'y a personne d'autre. Il l'a vu, c'est terminé.

Une autre, légère et optimiste, aussi fragile qu'une sculpture de verre. Allez, Tooru, arrête de faire l'enfant. C'est pour le bien du village, pour notre bien à tous. Si tu...

Implacable. Ne sois pas ridicule. Même si tu t'en allais, ça te suivrait partout. Ça te retrouverait, et ça t'entraînerait tout au fond des abysses —

Désespérée. Je ne veux pas mourir.

Désespérée. On partira d'ici, c'est promis. On...

avec tous ceux qui sont partis avant toi, qui ont accepté leur destinée parce qu'ils avaient compris que c'était nécessaire. Renâcler ne t'avancera à rien. Tu sais qui viendra après toi. Tu ne vas quand même pas lui imposer ça. Je croyais que vous étiez amis.

Je ne peux pas rester ici. Iwa-c...

Cet enfant a toujours été têtu, toujours à suivre ses désirs égoïstes, comme s'il avait déjà eu un quelconque droit de...

Tu m'avais promis.

Akaashi ?

J'ai attendu, et attendu. Il ne reviendra jamais. Il est parti sans moi. Tu ne peux pas m'abandonner aussi. Reste avec moi, Kei-chan.

Je ne vois rien. Akaashi. (Cette voix-là lui parut vaguement familière. Une marque rouge sur un poignet blafard. Un sourire penché, disparu désormais.)

Ils se servent de toi, tous, tous autant qu'ils sont. Je les effacerai de la surface de la Terre. Ils tomberont les uns après les autres dans les entrailles du monde. Dans l'obscurité. L'abysse. L'abysse. Un mot de ta part, et ils s'y noieront avec le reste du village. Kei-chan, je...

Akaashi, aide-moi. S'il te plaît. S'il... (Il retirait l'éponge de ses mains crispées et la reposait au sol avec délicatesse. Une lueur inconnue avait brillé dans son regard, et il la retrouvait aussi dans celui de Kiyoko, parfois, lorsqu'elle le trouvait perdu dans ses pensées, l'esprit tendu vers le jardin. Inquiétude. Sollicitude, peut-être. Le sentiment ne lui était pas totalement étranger. Il l'avait entrevu chez sa sœur, mais elle faisait partie de sa famille, et sa peur à elle avait de bonnes raisons d'exister.

Eux n'étaient pas pareils. Ils ne le connaissaient pas tant que ça. Ils n'avaient aucune raison de s'en faire pour lui. Aucune raison de l'aimer. Ils auraient pu l'abandonner là, tout seul, mais ils étaient toujours restés.)

Un seul mot. Tu n'as rien à te reprocher. Ils se sont condamnés sans l'aide de personne. Ce ne serait pas une grande perte. Tant d'autres sont partis avant eux. Ils n'auraient jamais dû mettre les pieds ici. Ils n'auraient jamais dû essayer de te reprendre à moi. On est ensemble, maintenant, et c'est tout ce qui importe. Le reste peut bien disparaître. Je les effacerai pour toi.

Akaashi. J'ai peur. Je ne vois plus rien. (Kuroo. Kuroo, qui lui avait dit qu'il ne le laisserait pas mourir. Et Akaashi l'avait cru.

Il le croyait encore. Il n'était pas tout à fait parti. Il restait une chance — )

Quelque chose se contracta douloureusement dans sa poitrine, un mélange de colère et de désespoir et d'angoisse, des mains qui le tiraient en arrière, trop faibles désormais.

Attends, Kei-chan, je voulais juste...

— Akaashi, l'appela une voix sereine. Ne te laisse pas faire. Réveille-toi.

Kiyoko avait les mains posées sur son bras, fraîches comme de l'eau, stables et sûres. Lui-même tremblait, mais Oikawa s'était tu.

— Je suis désolé, articula-t-il faiblement. J'ai essayé...

— Ne t'en fais pas pour Tetsurō. Il reviendra. Toi aussi, Akaashi.

Mais il était revenu. Il sonda son cœur un moment, mais n'y trouva plus aucun cri, aucune colère, pas une trace de l'esprit qui avait décidé d'y élire domicile sans son consentement. Il avait perçu Kuroo, quelque part au loin, et ce qui compressait sa poitrine s'était subitement détendu, lui laissant juste assez de place pour atteindre la surface, respirer à nouveau.

— Il m'a empêché de partir.

Kiyoko lui prit les deux mains. Elles étaient si légères, désormais. Des feuilles mortes, à peine reliées au reste de son corps.

— Je sais, répondit-elle. Ce n'est rien. On va arranger ça.

— Il m'a montré...

La fin de sa phrase s'éteignit dans sa gorge. Ukai surgit de derrière Kiyoko, deux yeux fixés sur lui, impitoyables, et il le jaugeait comme on jaugeait un animal avant de décider de l'envoyer ou non à l'abattoir.

— Tu as remporté cette victoire, dit-il après un moment infini, mais la bataille n'est pas terminée. Tu n'es pas encore libre.

Ce n'était pas une victoire. Il n'y avait eu aucun combat. Aucune résistance. Aucune alternative.

— Nous avons besoin d'un exorciste capable de déloger cet esprit en limitant les dégâts. Ushijima-san aurait été le mieux placé pour s'en occuper, mais...

— Je peux m'en charger, si vous voulez.

Le sang d'Akaashi se glaça dans ses veines. L'air parfaitement détendu, Yū se détacha du groupe, un sourire tranquille aux lèvres. Un regard suffit à Akaashi pour comprendre que la fuite était inenvisageable. Le sourire de son frère s'agrandit.

— Tu t'en crois capable ? s'enquit Ukai. Nous n'y avons pas tellement travaillé. L'opération sera loin d'être aisée, et il s'agit de ton frère.

— Raison de plus, dit Yū. Je le connais bien. Je connais ses limites, et ce qu'il est capable de supporter. Je ne peux pas promettre que ce sera joli, mais il faut ce qu'il faut. Pas vrai, Keiji ?

Il n'y avait rien à répondre à ça. Sa respiration se fit plus difficile, mais il fit de son mieux pour ne rien en manifester.

— Si tu es sûr de toi. Emmenez-le dans...

Yū les arrêta d'un geste.

— J'aimerais m'en occuper dans les meilleures conditions possible. Ma maison n'est pas très grande, mais elle est irréprochable. Aucun esprit ne s'en est jamais approché. Elle est aussi pure qu'elle puisse l'être.

Ukai n'émit aucune objection.

— Je suppose que tu auras besoin d'assistants ?

— Ce n'est pas la peine. Faites-moi confiance.

— Là n'est pas la question.

— L'esprit n'a pas l'air d'aimer les étrangers, expliqua Yū. Je suppose qu'il ne sera pas ravi d'en trouver tout un troupeau après sa libération. Plus petit sera le comité d'accueil, mieux ça vaudra.

Ukai sourcilla, considérant un instant l'idée.

— Je préférerais quand même que quelqu'un soit présent, insista-t-il. Nous ne parlons pas d'un exorcisme de routine.

— J'appellerai Reiko, dans ce cas. Qu'est-ce que t'en penses, Keiji ?

Son cœur se détacha de sa cage thoracique pour s'écraser quelque part dans son estomac. Il avait la nausée. Il ouvrit la bouche pour protester — essayer, du moins —, mais les mots qui s'en échappèrent n'étaient pas les siens.

— Bien sûr, dit-il. C'est d'accord.

Yū plissa les yeux, mais il n'ajouta rien.

— Ne perdez pas de temps, fit Ukai. Nous nous occuperons de purifier la caverne. Elle n'aurait pas dû rester dans cet état si longtemps. C'était une erreur de ma part. D'ailleurs, Akaashi. Si les choses venaient à mal tourner...

Yū lui adressa un sourire.

— Je sais. Vous pouvez compter sur moi.

Akaashi frissonna. Ils savent qui ils sacrifieront en premier. Tu le sais aussi, Kei-chan. C'est toujours pareil. Mais ne t'en fais pas. Il ne t'arrivera rien. Plus jamais rien.

Il regarda son frère se retourner et remonter la colline tandis que les exorcistes s'écartaient pour leur ouvrir le passage.

La haine le frappa comme un raz-de-marée, brutale et violente, puis elle se retira pour ne rien laisser derrière. Kiyoko lui posa une main sur le bras, comme pour le rappeler à l'ordre ; alors seulement il suivit son frère, dépourvu de toute volonté.

Si les choses venaient à mal tourner, Yū ne laisserait rien de lui. Aucune trace. À peine un souvenir. Bien sûr qu'il le sacrifierait — le contraire était inconcevable. Outre la valeur d'Oikawa pour la communauté, Yū n'avait simplement aucun concept de compassion à son égard, pas une once de pitié. Il n'avait jamais lésiné sur les moyens, quand il s'agissait de le torturer ; il l'avait poussé au bout de ce qu'il était capable d'endurer, et s'il décidait qu'il en avait terminé, si Akaashi devait mourir pour qu'il atteigne ses objectifs, alors il mourrait sans doute. Il n'appellerait pas Reiko, pas cette fois.

Yū l'emmenait vers sa dernière demeure, et les témoins ne réagissaient pas. Akaashi aurait pu résister, supplier, faire un pas en arrière — un seul, et l'histoire se serait arrêtée là. Il l'aurait fait, peut-être, dans une autre vie ; une vie où il aurait eu plus de courage, où ses premiers actes de rébellion hésitante n'auraient pas été payés au prix fort, où son frère n'aurait jamais existé.

Il n'existait aucune issue. Yū les avait détruites devant ses yeux, emmurées, réduites en cendre. Aucune échappatoire.

Il remarqua à peine les corps étendus derrière lui, juste devant la caverne, parfois secoués de spasmes silencieux.

Yū ne leur avait pas accordé un regard. Kiyoko non plus.

Ils cherchent seulement à détourner notre attention. Tu ne peux pas leur en vouloir.

Ils atteignirent le sommet de la colline, et Yū ouvrit la porte arrière de sa voiture avec un sourire patient. L'ombre était assise sur le siège. Il s'immobilisa.

Ah, pensa-t-il. C'est fini.

J'ai fait une erreur. Ils ne me laisseront jamais revenir ici.

J'ai fait une erreur.

Il hésita une seconde de trop.

— Entre, intima Yū en lui posant une main sur la nuque. Tu nous as assez compliqué la vie comme ça.

Akaashi déglutit. Quelque chose en lui le pria de se défendre, de répliquer, de fuir à nouveau. Il ne l'écouta pas.

Il s'assit à l'intérieur, ignorant l'ombre qui s'effaça à son contact.

Un seul mot, lui rappela Oikawa, et cette pensée lui donna subitement envie de pleurer d'impuissance et de rage. La portière se referma sur lui. Son frère fit le tour de la voiture, ouvrit la portière avant, puis, alors qu'il se préparait à s'asseoir, arrêta son mouvement.

— C'est pas vrai, qu'est-ce qu'ils me veulent... Toi, tu restes là.

Comme un miracle, il s'éloigna en marmonnant. Akaashi retint son souffle un moment, puis il sortit à son tour, le cœur battant.

Un homme d'une quarantaine d'années se tenait non loin de là et discutait avec Yū d'un air affable. Ce dernier ne laissait rien transparaître de son irritation, mais Akaashi la percevait très bien. Il étouffa l'espoir qui avait eu l'audace de renaître dans sa poitrine. L'homme ne lui disait rien, mais lorsqu'il le remarqua, il lui adressa un signe de la main.

Kiyoko et Ukai remontaient la colline pour venir à sa rencontre. Akaashi s'approcha prudemment.

— Keiji ! s'exclama l'homme en venant vers lui. La dernière fois que je t'ai vu, tu savais à peine marcher. Ta mère m'a souvent parlé de toi, comme Shimizu, d'ailleurs. Elle m'a fait savoir que tu avais un petit problème à régler. Tu as l'air de le gérer plutôt sereinement, je dois dire.

Kiyoko les rejoignit en trottinant.

— Ushijima-san, le salua-t-elle. Merci d'être venu.

— Ce n'est rien. Ah, Ukai-san.

Celui-ci le salua d'un signe de tête.

— Vous arrivez à point nommé, commenta Ukai.

— J'imagine que vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je m'occupe de ça. Votre petit-fils m'a déjà résumé les grandes lignes, et nous n'avons pas de temps à perdre. Les préparatifs sont en cours à l'heure où nous parlons. J'ai également pris la liberté de déplacer Kuroo Tetsurō jusque chez moi, avec l'accord de sa famille. Il n'est pas encore tout à fait perdu, mais je crains que l'hôpital lui fasse plus de mal que de bien. Vous savez ce qui peut traîner là-bas.

Ukai hocha la tête.

— Bien sûr. Akaashi-kun, ajouta-t-il en se tournant vers Yū, si tu veux l'accompagner...

— Ce ne sera pas nécessaire, l'interrompit Ushijima. Mes assistants sont prêts à nous recevoir. Comme vous le savez, la préparation est longue et éprouvante. J'espère que tu ne m'en tiendras pas rigueur, Yū, mais je pense qu'il est préférable que tu restes ici pour assister Ukai-san et les autres. Cette caverne aurait dû être scellée jusqu'au jour de la cérémonie, mais j'imagine que certaines étapes paraissent anecdotiques une fois l'orage passé.

Yū lui sourit mais ne répondit rien. Il posa la main sur les cheveux d'Akaashi.

— Bonne chance, Keiji.

Ce dernier voulut se détourner ; à la place, il sourit à son tour, et son bras fut parcouru d'un fourmillement léger, à peine perceptible, lorsqu'il se saisit de l'épaule de Yū.

Il murmura :

— Tu reviendras vers moi.

Puis il le relâcha, un peu nauséeux, et sans attendre sa réaction, emboîta le pas d'Ushijima et Kiyoko.

Il sentit son regard sur sa nuque tout le long du chemin. La voiture démarra, laissant le village derrière eux, et c'est seulement lorsqu'il fut hors de vue qu'Akaashi s'autorisa à respirer à nouveau.

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Bordé par une forêt verdoyante, le domaine Ushijima surplombait la ville comme un dieu protecteur. La maison elle-même paraissait ancienne mais bien entretenue, et y entrer donna à Akaashi l'impression de profaner un sanctuaire, si bien qu'il fut presque forcé de s'arrêter pour reprendre son souffle.

— Ce n'est rien, dit Ushijima avec un sourire. C'est l'esprit qui réagit. Sois le bienvenu.

Il se tourna vers Kiyoko.

— Shimizu, si tu veux bien demander à Keishin et Reiko de se rendre dans la chambre nord... Je crois qu'ils sont dans la bibliothèque, pour l'instant. Dis-leur de sortir la grande bougie de la salle de purification, au passage. J'aimerais qu'on en finisse au plus vite.

Elle acquiesça en silence puis, après un regard à Akaashi, s'en alla dans le couloir.

— Bien, fit Ushijima. Comment te sens-tu ?

— Pas très bien, répondit Akaashi d'une voix plate.

Quelque chose dans les murs de la maison lui donnait le tournis. Il avait envie de dormir. De se coucher là, par terre, et de ne plus jamais se réveiller.

— La plupart de nos mesures de protection ont été amoindries pour ta venue, ou tu n'aurais même pas été capable d'entrer. J'imagine néanmoins que ce n'est pas très agréable. Ça finira par passer. Avant toute chose, tu vas aller manger quelque chose, puis nous procéderons à la séparation. Tu n'as pas à t'en faire, tout se passera très bien. J'ai l'habitude. Ceci étant dit, ajouta-t-il, je vais avoir besoin de toi. Tu sembles le contenir correctement, mais je n'aimerais pas que la situation dégénère. Suis-moi.

Il le conduisit dans une petite pièce sobrement décorée où l'attendait déjà un repas complet. L'appréhension lui tordit les entrailles. Il revit Yū, assis face à lui dans la cuisine, son téléphone sur la table. Lui aussi prenait soin de lui remplir l'estomac.

Il mangea néanmoins, lentement, et pas un instant Ushijima ne le quitta des yeux.

— Bien, déclara-t-il lorsqu'il eut enfin terminé. Que s'est-il passé hier soir ?

Akaashi rassembla ses souvenirs, mais ils lui parurent au mieux confus, au pire inexistants. Il se rappelait le jardin, le mur, le soleil caressant l'horizon. Il se rappelait une douleur dans la jambe — il s'y passa une main d'instinct et réprima une grimace.

Il se rappelait Iwaizumi, toutes ces mains sur lui — sur ses poignets, son dos, ses épaules, ses cheveux, une douleur aiguë entre les vertèbres. Du silence. Un courant d'air humide et glacé.

L'ombre qui le regardait depuis l'autre côté du gouffre.

— Il a fermé la porte, murmura-t-il, et entendre ses propres mots le rassura plus qu'il n'aurait voulu l'admettre. J'ai dû passer par le mur.

— Et ensuite ?

Il avait dit qu'on s'enfuirait tous les deux. Il m'a abandonné.

— J'ai vu quelque chose... une cérémonie... dans la caverne. Et l'aby...

Sa voix s'éteignit. Il regarda ses mains, sales et tremblantes, et il se demanda un instant si elles étaient à lui.

— L'abysse, termina Ushijima sans frémir. Tu parles du rituel effectué par Oikawa Tooru ?

Il acquiesça. Sa respiration inégale et les battements furieux de son cœur lui intimèrent de se lever et de courir jusqu'au bout du monde. Il ferma les yeux un court instant, pensa : laisse-moi tranquille, puis reporta son attention sur Ushijima, le dos bien droit, les poings serrés sur les cuisses.

— Quand es-tu revenu à toi ?

— Après sa mort.

— Je vois, commenta Ushijima.

Il paraissait attendre quelque chose de plus. Akaashi tourna la tête vers le mur à sa droite. Dénotant étrangement avec le reste de la pièce, une petite nature morte aux couleurs passées y était accrochée. Une poignée de marguerites gisait tristement sur une table brunâtre. Elle lui disait quelque chose, sans qu'il sache exactement quoi.

Il détourna les yeux.

— Cette peinture t'intéresse ?

— Je ne sais pas, répondit Akaashi.

— Alors peut-être l'intéresse-t-elle. Elle n'est pas très jolie, ni très bien exécutée, mais elle m'a été léguée par ma grand-mère qui l'avait elle-même reçue d'un cousin éloigné. J'ignore pourquoi elle a tenu à la conserver. J'imagine qu'elle ne possédait pas grand-chose d'autre. Notre famille n'a jamais été tendre avec les branches subalternes. Mon fils aussi paraît l'apprécier, cela dit. Peut-être ne résonne-t-elle simplement pas avec tout le monde.

Akaashi fronça les sourcils. Pour autant qu'il en sache, Ushijima faisait partie de la famille principale, et il n'avait jamais eu connaissance d'autres branches, en tout cas pas parmi les exorcistes.

Remarquant son désarroi, l'homme lui sourit.

— Je me suis marié dans la famille de mon épouse, si c'est ce qui te tracasse. Mes parents n'avaient pas grand-chose à offrir. Mais ne nous attardons pas là-dessus plus longtemps.

— Il a été abattu, dit Akaashi.

Ushijima croisa les bras avec un soupir. Il ne paraissait pas surpris, pas même choqué, juste embêté, comme s'il était harcelé par une mouchette un peu trop persistante.

— En effet, répondit-il. Ce n'est pas une mort très reluisante, surtout pas dans une famille comme la sienne, mais ne blâme pas trop vite celui qui a manié l'arme. Les personnes présentes ce soir-là n'avaient aucune idée de ce qui les attendait. Elles étaient désespérées.

— Elles auraient peut-être dû commencer par ne pas assassiner des innocents.

Le ton était plus sec qu'il ne l'aurait souhaité, mais il ne le lâcha pas des yeux.

— Elles auraient dû, soupira Ushijima. N'oublie pas, cependant, que c'était tout ce qu'elles connaissaient. Mais ce n'est plus de notre ressort. Ce qui est fait est fait. Certains disent que c'est irréparable, mais nous faisons de notre mieux pour améliorer les choses. Pour l'instant, nous ne pouvons que tenter de colmater les brèches en espérant que ça tienne.

Ça sonne faux, pensa-t-il.

Aussi creux que les mots d'Ukai à la sortie de la caverne, que toutes les explications qu'il avait déjà vomies dans son petit salon tranquille, alors qu'il le dévisageait comme s'il n'était rien d'autre qu'un outil rouillé et récalcitrant.

— Que s'est-il passé ensuite ?

Akaashi haussa les épaules.

— Je me suis réveillé dans la caverne. Je suis sorti.

— Mais tu n'étais pas seul.

Seul, toujours. Laissé là, sur un sol de pierre, ou allongé dans un grenier poussiéreux avec les murmures de l'eau pour unique compagnie.

— Non, chuchota-t-il.

— Oikawa Tooru a parlé à travers toi.

— Il...

Il s'interrompit à nouveau. Il n'avait pas envie d'en parler plus longtemps.

— Quand pourrons-nous commencer ? demanda-t-il.

— Dans une minute. Je me devais de mettre les choses au clair. Keiji, tu n'es pas possédé. La possession ne permet pas de conserver ses souvenirs, et encore moins de discuter aussi librement que toi. C'est un phénomène aussi grave qu'il est extrêmement rare, et tu ne le rencontreras probablement qu'une ou deux fois dans ta vie. Tu es influencé, c'est tout.

Akaashi ne put retenir un faible soupir de soulagement.

— Cet esprit et toi avez créé un lien, poursuivit Ushijima, et ce lien n'est pas nouveau. Je suppose qu'il a profité de l'incident pour s'y accrocher. Un esprit comme celui-là ne dispose pas d'une grande liberté de mouvement ; le jardin est à la fois sa demeure et sa prison. Il ne peut pas le quitter si facilement. Mais ta présence l'autorise à jeter un coup d'œil en dehors des murs. Il est conscient de l'existence du lien, et en profite à tes dépens. N'imagine pas, cependant, qu'il soit le seul à s'en être imprégné. Tu y as certainement trouvé des avantages, au fil des années, mais je pense que tu comprends maintenant que ce n'est pas idéal. Dans ce monde, chaque chose doit se trouver à la place qui lui revient. Lui là-bas, toi ici.

Le cœur d'Akaashi se serra.

— Qu'est-ce que je suis censé faire ?

— Tu es allé trop loin. Si tu veux revenir, et revenir complètement, tu dois restaurer l'équilibre.

Il n'avait pas envie de comprendre ce que ça signifiait. Il baissa les yeux vers la table, où son bol vide lui parut soudain flou.

Ushijima bougea, dans un coin de sa vision, mais il refusa de le regarder.

— Le lien est corrompu. Il l'était depuis sa création. Tu dois t'en débarrasser.

— Mais Oikawa-san...

— Je sais que ce ne sera pas facile, mais tu dois le convaincre. Tu en es capable, Keiji. Ce n'est qu'un sacrifice temporaire. Il faut parfois savoir couper les fleurs fanées si on souhaite qu'il en pousse de nouvelles. Si tu laisses cette situation perdurer, cet esprit finira par t'emporter avec lui — trop loin pour que quiconque puisse venir te chercher.

Akaashi serra les poings. Ushijima avait raison, comme Kiyoko et Kuroo avaient eu raison, un an plus tôt. Il en était conscient. Il l'avait su dès le premier été, lorsqu'il avait livré son nom sans réfléchir, qu'il avait ignoré toutes les règles qu'on avait pris tant de temps à lui faire entrer dans le crâne, en vain.

La présence d'Oikawa s'était faite trop palpable, si forte qu'elle avait parfois éclipsé la sienne. Inconscient, il avait longé la falaise sans se soucier du vide, et maintenant qu'il commençait à perdre l'équilibre, il comprenait que l'entreprise ne l'aurait jamais mené nulle part.

Qu'elle le précipiterait dans l'abîme, et qu'il ne sauverait personne.

C'était sa propre imprudence qui avait conduit à la disparition de Kuroo, et la sienne encore qui l'avait enfermé dans le jardin et obligé à errer une nuit de l'autre côté du mur. Il aurait pu ne jamais en revenir. Rester là-bas, avec les souvenirs et les fantômes d'un village en ruines.

— D'accord, dit-il. Dites-moi simplement quoi faire.

Ushijima sourit.

— Je savais que tu prendrais la bonne décision. Suis-moi.

Il sortit de la cuisine et le guida le long de couloirs silencieux et de pièces étroites jusqu'à arriver à une petite porte de bois sombre sur laquelle étaient collés de nombreux morceaux de papier noircis à l'encre. Les signes qui y étaient inscrits lui étaient pour la plupart inconnus, mais Akaashi supposa qu'il devait s'agir de talismans protecteurs ou d'entraves destinées à sceller ce qui pouvait bien se trouver à l'intérieur.

— Cette porte conduit à la chambre nord, qu'on appelle aussi la chambre des reflets. Les parents de mon épouse l'ont fait construire il y a longtemps déjà. Elle a déjà fait ses preuves, mais elle exige que l'on prenne un certain nombre de précautions. Rien de particulièrement handicapant, bien sûr. Les rites d'ouverture ont déjà été accomplis en notre absence, mais le reste est tout aussi important.

Il marqua une pause, puis hocha la tête.

— Bien. Première chose : il est défendu d'y prononcer le moindre mot. Dans cette pièce, la frontière qui nous sépare de l'autre côté est plus fine que tu ne peux l'imaginer. Le bruit attirerait des choses qu'il vaut mieux garder à distance. Tu devras, cependant, appeler l'esprit avec lequel tu souhaites entrer en contact. Votre lien est suffisamment fort pour qu'il t'entende sans que tu n'aies à ouvrir la bouche, alors pas d'inquiétude. Tu l'appelleras quand je te ferai signe de le faire. Tu comprends ?

Il hocha la tête, soudain anxieux.

— Bien. Reiko et Keishin sont déjà à l'intérieur. Ne fais pas attention à eux, pas plus qu'à moi. Nous devons couvrir nos visages afin de ne pas perturber la... cérémonie, faute de meilleur terme. Nous sommes là pour réagir en cas de problème majeur, mais tu devras t'occuper de l'esprit tout seul. Vous avez créé le lien ; vous êtes les seuls à pouvoir vous en libérer. C'est le seul moyen de ne pas vous blesser. Si toutefois tu ne parvenais pas à le convaincre...

Ushijima s'arrêta, puis il secoua la tête.

— Enfin, ce n'est pas important.

Il fouilla le tiroir du guéridon qui se trouvait non loin de la porte et en sortit un masque blanc inexpressif qu'il noua à l'arrière de sa tête.

— Bien. Une dernière information. Dans cette pièce se trouve une grande bougie rouge. Elle est là pour te servir de guide. Elle te suivra aussi loin que tu ailles et te montrera la voie depuis les profondeurs. Ne la perds jamais de vue, ou les chances de retrouver ton chemin jusqu'à nous seront réduites à néant. Tu seras libre de partir dès que je l'allumerai. Je ne sais pas ce que tu trouveras au-delà, mais retiens une chose : ne laisse pas cet esprit te manipuler. Tu es maître de la situation. Bien. Tu es prêt ?

Bien sûr que non. Après un hochement de tête appréciateur, Ushijima rabattit le masque sur son visage.

La pièce dans laquelle ils entrèrent était petite, carrée, et en lieu et place du plafond et des murs se trouvaient de grands miroirs uniformes qui se reflétaient l'un l'autre jusqu'à se perdre dans le lointain. Reiko et Ukai Keishin étaient installés sur de fins coussins rouges, de part et d'autre de la porte, elle-même recouverte d'un miroir sans défaut. De minuscules bougies, posées le long des murs, éclairaient la pièce. Il fallut un moment à Akaashi pour remarquer qu'elles ne se reflétaient nulle part, pas plus qu'Ushijima, Reiko et Ukai, alors qu'il se voyait lui-même en une infinité d'exemplaires, cent mille Keiji cherchant leur propre regard sombre.

Ushijima lui fit signe de s'agenouiller au centre de la pièce, dos à la porte, et de regarder le miroir face à lui. Des inscriptions écarlates avaient été gravées sur le verre, juste au-dessus de sa tête. Il voulut les lire, mais découvrit avec un certain malaise qu'il en était incapable. Une forme imprécise semblait flotter autour de lui ; quand il se décida à y regarder de plus près, elle disparut.

Ushijima lui posa une main sur les cheveux, comme pour le rassurer, après quoi il s'agenouilla derrière lui. Akaashi expira longuement. Il s'observa un moment, affrontant ses yeux accusateurs, puis ferma les paupières et pensa :

Oikawa-san.

Un frisson sur sa nuque. Il ouvrit les yeux.

Dans le miroir, les deux mains serrées sur ses épaules, Oikawa le regardait sans sourire. Il ne ressemblait en rien à ce qu'il avait été dans le jardin. Le garçon autrefois si réel ne semblait désormais fait que de cendres et de fumée ; sa peau était terne, diaphane, et ses yeux sinistres se confondaient avec le contour noir de ses orbites. Sa silhouette elle-même ondoyait étrangement, prête à s'effacer tout à fait, et Akaashi ne sentait pas le poids de ses mains sur lui.

Il entendit Ushijima se relever, le vit avancer jusqu'à une grande bougie rouge, et alors qu'il allumait son briquet, Oikawa ouvrit la bouche et dit d'une voix triste :

— Si tu ne viens pas à moi, je viendrai à toi.

Puis la mèche s'enflamma, et la pièce disparut.

xxxxx

Il se voyait, à genoux sur le coussin, seul dans un aquarium aux parois infinies. Dans le miroir, les gravures s'étaient volatilisées. Il distinguait la chambre des reflets comme à travers une vitre, proche mais hors d'atteinte. Akaashi leva une main. Son reflet ne bougea pas. À vrai dire, il ne le regardait pas ; il avait les yeux perdus dans le vague, comme plongé dans ses pensées — dans un cauchemar, peut-être — et il ne faisait plus attention à lui.

Une pression sur son épaule le fit sursauter. Il balança la tête en arrière. Le visage d'Oikawa se pencha vers lui, à nouveau humain.

— Kei-chan.

— Oikawa-san, murmura Akaashi.

Oikawa esquissa un sourire. Il posa les deux mains sur ses joues pour mieux le regarder.

— Je pensais que tu ne reviendrais jamais. Suis-moi.

Il recula d'un pas pour le laisser se relever, puis fit mine de le prendre par le bras, mais Akaashi éloigna délicatement le sien.

— Je ne suis pas venu pour ça, annonça-t-il.

— Pour quoi, alors ?

Il avait posé la question d'un ton innocent, mais Akaashi savait ce qui se dissimulait dessous.

— Il faut qu'on parle.

— Qu'on parle ?

— On ne peut pas continuer comme ça. Oikawa-san, ça suffit. Tu dois me laisser partir.

Oikawa secoua lentement la tête.

— Mais tu es venu jusqu'ici, souleva-t-il avec un air de reproche.

— Parce que tu ne m'as pas laissé le choix. S'il te plaît.

— Tu as dit que tu ne reviendrais pas.

— Je sais, mais j'avais tort. J'étais en colère, d'accord ? Si tu nous laisses tranquilles, Kuroo et moi, alors je reviendrai. Tout sera comme avant. C'est promis.

Oikawa le dévisagea un moment. Le sourire qui étira ses lèvres n'avait rien de joyeux, rien d'effrayant non plus. Il était triste, déçu sans doute, et Akaashi comprit qu'il avait commis une erreur.

Encore une.

— Tu mens, fit Oikawa.

Puis il fit volte-face et rejoignit la porte qui, soudain, était apparue derrière lui. Elle se referma avec un bruit sourd. Akaashi se retrouva seul dans le noir, une pièce sans mur ni sol ni plafond, juste une fenêtre carrée et une porte flottant dans le néant.

La bougie, elle, n'avait pas bougé. Désormais d'un bleu profond, elle brûlait d'une flamme vive et indifférente, et quand Akaashi lui tourna le dos pour passer par la porte, il pria pour qu'Ushijima ait dit vrai.

Il y avait une pièce, de l'autre côté, une pièce qu'il connaissait déjà, au parquet grinçant et à l'atmosphère lourde d'un silence forcé. Akaashi s'y sentit minuscule, comme écrasé par la hauteur du plafond, par les larges fauteuils dans lesquels étaient assis un homme et une femme à l'air sévère qui le regardaient dans l'expectative, mais il ne savait pas ce qu'il était censé faire.

— Viens ici, demanda la femme.

Sa voix était douce, mais sous tension. Lorsqu'il s'approcha d'elle, elle lui lissa les cheveux d'un air soucieux. Akaashi fit la moue. Il passa à côté de la bougie bleue, toujours allumée, et n'y accorda qu'un regard mécanique. La femme lui adressa un sourire, comme dans un rêve, et Akaashi comprit que, quelque part, c'en était un. Il avait déjà vu ces yeux-là.

C'est ma mère, pensa-t-il. Non, la sienne.

Ce n'est pas un rêve. C'est un souvenir.

Le salon des Oikawa y paraissait plus coloré qu'il ne l'était en réalité. Il avait dû y avoir une table, devant eux, mais quelqu'un l'avait retirée et déplacée ailleurs, si bien qu'il ne restait désormais qu'un grand espace vide et désagréable. Sa mère s'écarta pour qu'il puisse s'asseoir à ses côtés, entre elle et son père. Il se sentait un peu nerveux, une drôle de sensation dans l'estomac, mais il était fier, aussi, presque euphorique. Aujourd'hui n'était pas une journée ordinaire. Il devait se produire quelque chose, quelque chose de prévu depuis longtemps, mais Akaashi, emprisonné dans le moment, était bien incapable de savoir quoi.

— Tooru, soupira sa mère, regarde-toi. Je t'avais dit de te préparer convenablement.

Elle se leva, disparut un instant, puis revint avec dans les mains un petit miroir ovale aux bords finement exécutés. Elle le pointa vers lui.

Akaashi s'était à moitié attendu à y découvrir le visage rond d'Oikawa, mais c'est son propre reflet qu'il contempla. Il était plus jeune — un enfant, encore, mais il n'était pas Oikawa Tooru.

Il avait une tache noire sur le front, qu'il effaça avec un peu de salive. Sa mère sourit.

— Ils ne vont pas tarder à arriver, l'informa son père. Sois poli.

Il n'aurait pas osé désobéir. Sa mère rangea le miroir. La porte s'ouvrit ; enfin, la procession commença.

Le premier visiteur était un vieil homme, qui s'avança vers lui en baissant la tête avec respect et déposa à ses pieds quelques bâtons d'encens. Ensuite vint un adolescent d'un village voisin, et qui offrit une petite boîte de bois ornée de feuilles d'érable peintes avec minutie. Il ne lui adressa pas un regard, mais le salua d'un geste de la tête.

Les hommes et les femmes, villageois ou voyageurs, se succédèrent pour présenter leurs offrandes — sucreries, fleurs, tissus et vêtements, et d'autres objets qu'il était certain de ne jamais utiliser — et Akaashi commença à se sentir fébrile, tandis que les minutes, lentement, se transformaient en heures.

Il se redressa sur son siège lorsqu'une jeune femme se présenta à lui. Elle lui sourit gentiment. Elle avait les mêmes yeux qu'Oikawa, elle aussi, les mêmes cheveux brun chaud, le même visage, presque, quoiqu'un peu plus fin.

— Comment ça va, Tooru ? demanda-t-elle.

Il balança la tête de droite à gauche, l'air de dire qu'il n'en savait rien. Elle lui tapota gentiment le crâne.

— C'est bientôt fini.

Elle lui tendit un cahier blanc. Sur sa couverture s'épanouissaient des fleurs d'un rouge vibrant.

— Pour tes pensées, expliqua-t-elle. Utilise-le.

Il acquiesça. Elle le salua à son tour, puis s'en alla.

Lorsque vint enfin le tour de la famille Iwaizumi, Akaashi, qui se sentait sur le point de s'endormir, se réveilla soudain. Encore petit garçon, Iwaizumi le dévisageait en fronçant les sourcils, un orage dans le regard, comme s'il sortait d'une dispute quelconque — ou qu'il comptait en lancer une. Ses deux parents l'encadraient, une main sur chacune de ses épaules, sentinelles inflexibles. Son père l'agrippait si fort que ses jointures en avaient blanchi. Sa mère, elle, observait Akaashi.

Il ne chercha pas à soutenir son regard. À vrai dire, il ne la vit qu'à peine.

Quelque chose d'autre, par-dessus son épaule, avait retenu son attention. Un mouvement dans le coin de la pièce. Un sourire trop large suivi d'un signe de la main.

Akaashi n'avait pas peur — il était simplement surpris. L'espace d'une effroyable seconde, il avait pris l'ombre pour celle de Yū, puis avait rejeté l'idée aussi vite qu'elle lui était venue. Son frère ne pouvait pas l'atteindre ici. Akaashi flottait entre deux eaux, là où personne n'était ni vivant ni mort, où les souvenirs et les pensées prenaient corps dans une brume épaisse, échos d'un passé rémanent. L'autre côté de la chambre des reflets — son frère n'avait aucun moyen de l'y retrouver.

Il le savait, mais ses yeux s'écarquillèrent pourtant et, alors que sa respiration se bloquait dans le creux de sa gorge, son cœur se mit à battre à tout rompre, plongé dans une panique absolue.

Akaashi n'avait pas peur. Oikawa, lui, était terrifié.

Il déglutit avec difficulté. L'ombre ne bougea pas. La question de son père, étouffée, l'atteignit à peine.

— Qu'y a-t-il, Tooru ?

Et ailleurs, derrière lui, la voix d'Oikawa — celle qu'Akaashi connaissait, qu'il avait entendue jusque dans ses rêves, s'éleva doucement.

— Arrête. Je ne veux pas voir ça.

Puis il quitta la pièce et, ignorant Iwaizumi, ses parents et les présents qui s'empilaient à ses pieds, Akaashi se leva et le suivit.

xxxxx

La bougie avait raccourci de quelques centimètres, et elle était posée, cette fois, sur un bureau tout neuf. À côté s'étalaient des cahiers ouverts, des exercices de mathématiques, et aucun n'avait été complété. Les murs de la chambre étaient d'un bleu pâle un peu passé. Reiko ne les a pas encore repeints, songea Akaashi.

Yū vit toujours à la maison.

Oikawa, debout devant la fenêtre, contemplait son reflet en silence. Il portait un t-shirt rouge qui, une éternité plus tôt, avait été le favori d'Akaashi. Son père le lui avait offert lors d'une visite à Tokyo.

Akaashi avait fini par le jeter aux ordures sans rien en dire à personne. Si ses parents l'avaient remarqué, ils n'en avaient jamais soufflé mot. Il ne devait pas avoir plus de dix ans alors. Il l'avait recouvert de déchets, puis avait refermé le sac sans rien ressentir d'autre qu'un léger pincement au cœur, bien vite oublié.

Sa disparition n'avait pas échappé à Yū. C'était lui qui avait sorti les poubelles et, ce faisant, il avait siffloté un air joyeux ponctué d'un clin d'œil appuyé dans sa direction.

Quelqu'un frappa à la porte, et Oikawa sursauta.

— Qu'est-ce que tu fais caché là ? demanda sa mère en secouant la tête. Je t'ai cherché partout. Yū vient de rentrer — il a dit qu'il avait préparé quelque chose pour ton anniversaire, alors n'oublie pas de lui dire merci.

Akaashi se figea. Sa bouche se remplit d'un goût âcre, répugnant, et il dut se concentrer pour résister au haut-le-cœur qui devait inévitablement suivre.

Il se souvenait de cette journée.

— D'accord, répondit Oikawa.

Sa voix, si aiguë encore, ne parvenait pas à camoufler l'appréhension qu'Akaashi y sentait percer.

— Il t'attend en haut. Dans le grenier, je crois. Il y a passé un temps incroyable, ces derniers jours.

— Et Reiko ?

— Elle viendra nous rendre visite ce soir. Enfin, elle essaiera. Takashi a eu l'amabilité de lui obtenir un poste au sein de sa famille, et je ne pense pas qu'elle puisse s'absenter aussi facilement. Quoi qu'il en soit... essaie de bien t'entendre avec Yū, cette fois, d'accord ? Tu es assez grand, maintenant.

Elle partit en laissant la porte entrouverte. Oikawa attendit un moment. Un soupir discret s'échappa de ses lèvres, puis il sortit.

Akaashi espéra que le décor aurait changé, mais il restait le même, un couloir trop sombre, quelques photos de famille dénuées de sens auxquelles Oikawa jeta un regard machinal. Il grimpa les escaliers sans faire de bruit. L'ombre, qui le lorgnait depuis le palier, le salua doucement. Il ne lui répondit pas.

Akaashi le suivit.

Ils entrèrent dans le grenier, à l'entrée duquel Oikawa marqua un arrêt. Akaashi le vit balayer la pièce des yeux. Il comprenait son désarroi — le grenier, qu'il avait toujours connu sale et plein à craquer de lourdes caisses et de babioles inutiles, avait été rangé et nettoyé, si bien qu'il était désormais presque vide.

— Qu'est-ce que t'en penses, Keiji ? Je me suis dit que ce serait plus sympa comme ça.

Tout le corps d'Oikawa se tendit de façon visible. Yū sourit. Son visage n'était éclairé que par la lumière des bougies qu'il avait placées au sol, toutes neuves, et les ombres qui dansaient sur sa peau lui donnaient un air sinistre.

— Ça nous offrira un peu de liberté de mouvement, poursuivit-il. Ça tombe bien, justement, parce que j'ai préparé quelque chose pour toi. Je suppose que maman te l'a dit.

Oikawa hocha la tête. Yū s'approcha de lui et lui souleva le menton d'un doigt.

— Parle, ordonna-t-il.

— Oui, souffla Oikawa.

— Je lui ai dit que c'était une surprise. Un secret, en fait. Et c'en est un, parce que tu n'en parleras à personne. C'est pas un truc pour elle, ou qui que ce soit d'autre. C'est un truc de frères, tu comprends ? Et parle. Je saurai tout de suite si tu mens.

— Je n'en parlerai à personne, jura Oikawa.

— Je devais être sûr qu'elle ne viendrait pas foutre son nez dans nos affaires, expliqua Yū comme s'il ne l'avait pas entendu. Tu sais comment elle est. Reiko était pareille, toujours à fouiner partout comme un rat. Mais excuse-moi, je m'égare. C'est ton jour, aujourd'hui. Viens, assieds-toi ici.

Il le saisit par le bras et le conduisit jusqu'à un tabouret bancal sur lequel il lui fit signe de s'asseoir.

— Ah. Parfait. Discutons un peu, Keiji. Je ne t'ai pas beaucoup vu, ces derniers temps. À croire que tu m'évites.

Oikawa se mit à faire craquer ses jointures. Il ne détourna pas les yeux de Yū un seul instant. Il avait commis cette erreur plus d'une fois, et il avait retenu la leçon. Akaashi l'avait retenue.

— Enfin, ce n'est pas grave. Je t'ai déjà parlé de mon stage ?

— Non, répondit Oikawa.

— Ton intérêt pourrait presque m'émouvoir. Il se passe à merveille, pour ton information. Ukai-sama est un exorciste incroyable. Il a même laissé entendre qu'il m'engagerait peut-être, une fois que ce sera terminé. Si t'es gentil, je te recommanderai à lui. Je suis sûr qu'il te trouverait une utilité. Ça te dit ?

Oikawa ne répondit rien. Son regard dévia vers les bougies.

— Tu fais la gueule ? Voyons. Ah ! Tu veux tes cadeaux, c'est ça ? Mais pas tout de suite, Keiji. D'abord, mon stage. La maison d'Ukai-sama — tu peux même pas imaginer. Elle est immense, un vrai labyrinthe. Il a une bibliothèque avec des bouquins tellement vieux qu'ils doivent être conservés sous verre, t'y crois, ça ? J'en ai lu quelques-uns, de ces trucs, tout un tas, en fait. Et j'ai appris plein de choses. Plein.

Il laissa échapper un rire.

— Figure-toi qu'il se trouve que j'ai mal compris le principe de la purification, continua-t-il d'un ton joyeux. Que j'ai fait n'importe quoi, depuis le début. Tu sais ce que ça veut dire ? Je vais t'aider : ça veut dire que tout ce qu'on a fait jusqu'à présent n'a servi à rien. À rien. Mais pas d'inquiétude, tout ça, c'est terminé. Je sais comment faire, cette fois. J'ai compris pas mal de choses. Sur les purifications, évidemment, mais pas que. Sur les exorcismes, aussi, et sur l'importance des liens familiaux, le devoir, sur toi et moi. Nous ne sommes pas comme les autres, tous les deux. Reiko ne pourrait pas comprendre, mais tu le sais, pas vrai ? On mérite mieux que ce qu'on a. Maman se laisse marcher sur les pieds comme si elle venait d'une de ces familles de merdeux, ceux qui se lancent dans le business en se croyant tout permis. C'est à se demander si elle a déjà posé les yeux sur notre arbre généalogique. Deuxième union ou pas, seuls ceux qui voient ont une place dans la famille. Mais tu t'en fous, toi aussi, c'est ça ?

Oikawa secoua la tête. Les yeux de Yū se rétrécirent dangereusement.

— Ça m'irrite, tu sais, quand tu fais ce genre de truc. T'as une langue, putain. Apprends à t'en servir. Soit, j'ai appris des choses, oui.

Il resta un long moment silencieux. Oikawa commença à s'agiter. Il demanda :

— Quelles choses ?

Et le visage de Yū se fendit d'un sourire satisfait.

— Tu vas voir. Mais d'abord, les cadeaux. Je ne t'ai pas oublié.

Il partit ramasser un sac à dos qui traînait là, l'ouvrit, puis vida son contenu à ses pieds. Un amas de petits cailloux, de branches d'arbres, de plumes, de morceaux de vaisselle brisés et d'autres objets impossibles à identifier s'étala devant lui. Une grosse bille de verre roula jusqu'à ses pieds. Son regard resta bloqué sur les reflets d'or que lui donnait la lumière des bougies.

Yū se baissa pour attraper un bandeau de tissu torsadé. Une épaisse couche de crasse avait uniformisé ses couleurs, mais Oikawa n'aurait pas osé protester — parce qu'Akaashi ne l'avait jamais fait. Il ne fit pas un mouvement quand Yū le posa sur son crâne. Comme par réflexe, une crainte indicible contracta ses traits. Il ne fallut pas une seconde pour qu'elle disparaisse derrière un masque d'apathie si souvent porté qu'il en était devenu une deuxième peau.

Akaashi en eut la nausée. C'était une chose de le subir soi-même ; mais Oikawa n'aurait jamais dû ressembler à ça. Il était expressif, sensible, tout le contraire de lui.

— Ça m'a pris un temps dingue, de trouver tous ces trucs. Les gens volent même dans les trous les plus paumés. J'aurais dû faire tout ça avant, mais je ne pouvais pas savoir. Enfin, quelques années de retard ou pas, ça ne change rien. Accepte-les, Keiji. Je les ai pris pour toi.

Oikawa se baissa lentement pour attraper la bille. Il la garda enfermée dans la paume de sa main.

— Merci, prononça-t-il à mi-voix.

Au grand étonnement d'Akaashi, Yū parut soulagé.

— Je suis content que ça te plaise. Maintenant, les choses sérieuses. Lève-toi.

Il s'exécuta sans broncher.

Yū le fit s'agenouiller au milieu de la pièce.

— C'est un tout nouveau truc, cette fois. Regarde-moi bien.

Oikawa le regarda. Yū posa trois bols en terre cuite devant lui, puis les remplit d'eau.

— Un pour purifier le corps, un pour purifier le cœur, un pour purifier les yeux. Ça n'a rien de compliqué. Seulement deux règles à retenir : d'abord, ne résiste pas, et surtout, surtout pas un mot. Ouvre la bouche et je te ferai regretter d'être né. Si quelqu'un entrait ici, je serais obligé de m'en débarrasser pour toujours. Pas terrible, hein ? Cela dit, s'il arrivait quelque chose à papa et maman, je serais toujours là pour m'occuper de toi. On serait peut-être plus tranquilles.

Il sortit un flacon de sa poche et en fit tomber quelques gouttes dans le premier bol.

— Tiens, dit-il. Bois.

Akaashi se retourna. Il se plaqua les mains sur les oreilles, mais il entendait tout.

— Arrête de faire l'enfant, disait Yū à Oikawa qui suffoquait à ses pieds. Ah, j'aurais dû prendre de quoi nettoyer. Je ne pensais pas que ce serait aussi efficace. Eh, où tu vas comme ça ? Non, non, non. Tu vas rester ici, à ta place. Pas de résistance. Je n'ai pas envie de te faire mal.

Un gémissement.

— Le corps, répéta Yū comme s'il tentait de retrouver le fil de ses pensées, et — ah, oui. Le cœur, maintenant. Tu vas voir, c'est très facile. Ne bouge p-

Un mouvement brusque, une exclamation, puis Yū dit entre ses dents :

— Ne. Bouge. Pas. T'as pas compris ce que je t'ai dit ? C'est pas la mort, OK ? Pourquoi tu pleures, encore ? Ah, quel... regarde-la bien, Keiji, c'est tout. Non, la ferme. Tu vas tout ruiner. Je n'ai pas envie de me fâcher. C'est ça, regarde...

Yū jura. Akaashi pouvait encore sentir la pression de ses doigts sur sa nuque. Il entendit Oikawa se débattre en vain — mais que pouvait un enfant comme lui contre un adulte aussi déterminé ?

Les bruits de lutte s'arrêtèrent, et il y eut un silence glaçant.

— Hé. Réveille-toi. Ce n'est pas le moment de crever. Pas encore, en tout cas.

Une claque, et l'enfant se redressa lentement. Il émit un son étrange, entre le sanglot et l'inspiration étranglée. Akaashi se retourna. L'ombre se tenait à genoux, parfait miroir d'Oikawa qui, les yeux rouges, la fixait sans ciller.

— Ce n'est pas terminé, dit Yū s'emparant du troisième bol. Les yeux, maintenant. Vois.

Il versa son contenu sur son crâne. Oikawa s'immobilisa.

Il resta ainsi un long moment. Les yeux de Yū furent traversés d'une lueur d'inquiétude. Puis les épaules d'Oikawa s'affaissèrent, et Yū hocha la tête.

— Tu as vu quelque chose ? demanda-t-il. Parle.

— Non, articula Oikawa.

— Ah. Ah... Bon. Il va falloir tout recommencer. Mets-y un peu du tien, cette fois. Tu me fais honte.

— Je ne veux pas, murmura Oikawa. S'il te plaît.

— Ne fais pas l'idiot. Je n'ai pas le choix. Il faut que tu fasses des efforts.

Oikawa se mit à sangloter.

— S'il te plaît, répéta-t-il.

Yū l'ignora. Il remplit les bols d'eau, une fois de plus, et lorsqu'il souleva le premier, Oikawa l'attrapa par la manche.

— Yū... s'il te plaît, s'il te...

— Tu me fatigues. Garde tes supplications pour quelqu'un qui en aura quelque chose à faire. Je ne fais que mon travail. Allez, ouvre la bouche.

Oikawa secoua la tête. Yū l'évalua un moment du regard, l'air impassible.

— Ouvre la bouche.

Comme Oikawa ne bougeait pas, Yū le saisit par les cheveux et lui tira la tête en arrière.

— Ouvre la bouche.

— N...

Il tira plus fort, et Oikawa lâcha un gémissement de douleur.

— Ouvre la bouche.

— S'il te...

Il attrapa le bol et le pressa sur son menton. Oikawa continua de résister un moment, puis il obtempéra. Akaashi serra les dents.

— Ça ne fait pas mal, Keiji.

Akaashi n'assista pas à la suite des événements. Il se dirigea vers la porte, et quand il l'ouvrit, Oikawa lui jeta un regard implorant — trahi.

— Je ne peux pas continuer, dit Akaashi.

Oikawa prit une inspiration terrifiée.

— S'il te pl...

Akaashi sortit du grenier.

xxxxx

Il s'engouffra dans sa chambre et s'assit sur le futon toujours étalé au sol. Un regard vers le miroir, en passant, lui apprit qu'il était revenu à son âge d'origine, celui d'un adolescent qui n'avait plus tant d'années que ça à supporter.

Il attendit un moment, puis la porte s'ouvrit. Iwaizumi entra sans lui en demander la permission. Il se planta devant lui, les bras croisés.

Ils ne s'étaient plus vus depuis trois mois déjà. Il lui en voulait sans doute. Akaashi esquissa un sourire, mais Iwaizumi n'y réagit que par un soupir appuyé.

— T'as pas l'air bien, commenta-t-il. Ça t'arrive de dormir ?

— Iwa-chan. Ravi de te revoir. Toujours aussi en forme, on dirait.

— Ne joue pas au plus fin avec moi. J'ai entendu dire que t'avais été salement malade. C'est vrai ?

— Qui t'a fait entrer ? Je croyais qu'ils avaient mis des chiens enragés pour surveiller les portes, ou bien des démons avides de sang.

— Ta mère m'a ouvert la porte, dévoila Iwaizumi d'un ton impatient. Tu ne m'as pas répondu.

Akaashi pinça les lèvres. Personne ne pouvait pénétrer dans la maison depuis l'été — surtout pas Iwaizumi. Sa mère n'aurait pas dérogé à la règle aussi facilement. N'était-ce pas elle qui, la première, avait accepté de le cloîtrer ici ? Il la revoyait à répéter la même tirade encore et encore. Aucune visite. Personne, jusqu'au jour où il rejoindrait ceux qui l'avaient précédé. Oublie-le, Tooru. Sois reconnaissant pour les bons moments que vous avez passés ensemble. Tu te morfonds pour rien. Ça n'en vaut pas la peine.

Iwaizumi le tira de ses pensées.

— Elle a juré qu'elle n'en parlerait à personne. Elle me l'a aussi fait jurer, d'ailleurs. Elle s'inquiète pour toi, tu sais ?

— Si tu le dis.

Iwaizumi soupira. Il s'assit à côté de lui, lui pressa l'épaule sans rien dire, puis le relâcha.

— Et ta mère à toi ? demanda Akaashi d'un ton las.

Iwaizumi lui accorda un sourire.

— Oh, elle est occupée. Je suis sorti en douce, mais ta mère a juré qu'elle me couvrirait au besoin. C'est pas trop tôt, d'ailleurs. C'est bien la dixième fois que j'essaie.

L'information lui procura une sensation étrange, entre la peur et le soulagement.

— T'as l'air de bien t'entendre avec elle, dit-il.

— J'espère bien, ouais.

— Elle te laissera tomber.

— Sûrement pas. Si c'est le seul moyen pour venir te voir, je ferai tout pour rester dans ses petits papiers aussi longtemps que possible.

Le cœur d'Akaashi rata un battement. Il leva les yeux vers Iwaizumi, puis les détourna.

— Tu m'as manqué, avoua-t-il. Plus personne ne vient ici.

— Ta famille ne nous simplifie pas la tâche. Tu me manques aussi, tu sais ? J'ai demandé des nouvelles à ma mère, mais elle refuse de parler de toi. Elle a juste laissé entendre que t'avais été malade. Qu'est-ce que t'avais ?

— J'en sais rien. De la fièvre, c'est tout. Je m'en rappelle même pas. Mais ne t'en fais pas, Iwa-chan. Tout va pour le mieux.

Iwaizumi lui tira une mèche de cheveux.

— J'ai fait des pieds et des mains pour venir ici, alors pas de ça.

Akaashi se laissa tomber sur le futon, les yeux sur le plafond lisse.

— Je me demande comment va mon neveu, dit-il. Même ma sœur ne passe plus me voir. Elle m'a écrit des lettres, il paraît, mais mon père les a toutes prises.

— Je suppose que t'as pas reçu les miennes...

— Qu'est-ce que tu croyais ? C'est ta mère qui le lui a ordonné. Elle ne laisse rien passer. Elle me laisse à peine respirer. Elle dit que c'est la coutume, mais je ne peux pas, Iwa-chan. Je ne peux pas rester tout seul comme ça. Je vais devenir cinglé. Et il reste quoi, deux ans ?

— Trois, corrigea Iwaizumi sans enthousiasme. Je sais.

— Je sauterais par la fenêtre, si seulement elle était assez large.

Iwaizumi le frappa à l'arrière du crâne.

— Arrête de dire des conneries.

— T'as raison. Je ne suis qu'au premier étage, de toute façon. Ça l'arrangerait bien, elle, si je me cassais le dos. Elle dirait que c'est la volonté des dieux. Ah, y a pas à dire, elle prend son rôle très à cœur.

— Oikawa...

— J'espère qu'elle mourra dans la souffrance. C'est tout ce qu'elle mérite.

— Hé. C'est de ma mère que tu parles.

— Et alors ? Ce n'est pas toi qu'elle essaie de tuer.

— Je sais.

— C'est moi. Elle essaie de me tuer. Tout le village essaie de me tuer. Même toi, Iwa-chan. T'es son fils, tu pourrais au moins faire quelque chose.

Iwaizumi lui adressa un regard désolé.

— Tu sais qu'elle serait remplacée par quelqu'un d'autre.

— Parce qu'être maître de cérémonie est un immense honneur, blablabla. Il n'est pas aussi immense qu'être la bête à abattre, évidemment. Tu la remplacerais, toi ?

— Bien sûr que non.

— Ça alors, t'es vraiment un ami. Merci, Iw...

— Si je le pouvais, je te remplacerais, toi.

Akaashi grimaça. Iwaizumi avait toujours eu l'art de raconter n'importe quoi sur un coup de tête.

— Toi et tes grands mots, soupira-t-il. Arrête un peu.

Iwaizumi fronça les sourcils.

— Arrêter quoi ? J'ai pas plus envie que toi que la cérémonie ait lieu, au cas où. Je ferais n'importe quoi pour l'empêcher. J'ai cherché, tu sais. J'ai fait tout ce que j'ai pu. Ils disent que si le rituel n'a pas lieu, le village est fini.

— Il paraît, marmonna Akaashi.

— Mais je m'en fous, déclara brusquement Iwaizumi. Oikawa, je me fous du village. Ce sont des assassins et des lâches, et je me fous royalement de savoir ce qui peut bien leur arriver. Si le village doit être plongé dans les abysses, soit. C'est pas mon problème.

Akaashi ouvrit la bouche, sous le choc.

— Tu te moques de moi, dit-il.

— Parce que t'en aurais quelque chose à faire ? Après tout ce qu'ils t'ont fait ? Tu sais pourquoi ils te gardent ici tout seul ?

Akaashi en était parfaitement conscient, mais il se contenta de hausser les épaules.

— Ils veulent détruire toutes tes attaches au... comment ils appellent ça ? au « monde mortel », voilà, pour que tu restes bien docile et que t'en viennes à vouloir le quitter toi-même. Pas de liens, pas de regrets. L'isolation te rendra débile. Viendra un moment où tu ne penseras même plus à tenter de t'échapper. C'est ce qu'ils espèrent, en tout cas. Ça a sûrement fonctionné autrefois, mais écoute-moi bien : je ne laisserai pas tout ça arriver. Je ne te laisserai pas moisir ici. Encore moins participer à cette cérémonie archaïque.

Pendant sa tirade, il avait posé la main sur son bras, et elle s'y agrippait si fort qu'Akaashi commençait à avoir mal. Il la déplaça en silence, puis se redressa. La passion d'Iwaizumi résonnait dans le vide. Il ne se réverbérait nulle part. Akaashi esquissa un sourire. Iwaizumi serra les dents.

— Ne me regarde pas comme ça, fit-il.

— Excuse-moi. Quelle ferveur, Iwa-chan. Un peu blasphématoire, mais quand même. Pour un peu, j'aurais pu y croire.

L'incompréhension qui traversa son regard faisait peine à voir. À sa propre horreur, Akaashi laissa échapper un éclat de rire.

— Ris, si ça te chante. Je sais que ça ne te plaît pas plus qu'à moi.

— Et alors ? Ce n'était pas censé me plaire au départ.

Iwaizumi se tourna pour lui faire face. Malgré tous ses efforts, Akaashi ne parvint pas à soutenir son regard. Quelque chose lui assécha la gorge et lui réchauffa les joues.

Il avait honte. Il détestait ça.

— T'es pas possible, fit Iwaizumi. Réveille-toi. C'est ridicule. Tu ne vas quand même pas laisser faire ça.

— Et qu'est-ce que tu veux que je fasse ?

— On pourrait partir d'ici.

Akaashi le considéra sans rien dire. Dans sa tête, ses pensées avaient ralenti jusqu'à se taire complètement.

— Partir, répéta-t-il bêtement.

— Ta mère ne fait pas si attention que ça. La mienne est occupée. Je me suis renseigné, tu sais. Il y a un bus qui passe dans le village voisin, après la forêt. On peut trouver une gare, puis disparaître.

Ça avait l'air si facile. Impossible.

— Si on finit dans une ville assez grande, personne ne nous retrouvera jamais. On pourra s'inscrire dans une école, quelque part — ou bien trouver du travail.

— C'est bien beau, Iwa-chan, mais tu ne sais pas de quoi tu parles. Où est-ce que tu comptes vivre, exactement ?

— N'importe où sera mieux qu'ici.

— Oui, bien sûr. Et l'argent, t'en fais quoi ? Même si on en trouvait, c'est infaisable. Ils nous ramèneraient ici. Ils déploieraient tous les moyens nécessaires. Si le rituel échoue...

Iwaizumi le relâcha et claqua la langue.

— Le rituel. On s'en fout ! Ils t'ont lavé le cerveau, ou quoi ? Si t'es plus là, ils trouveront quelqu'un d'autre, c'est tout !

— Quelqu'un d'autre. Tu sais qui est le prochain sur la liste, pas vrai ?

— Je ne comptais pas te laisser partir tout seul, au cas où.

— Mais après ça ? Utsui-san est trop vieux. Ils reviendront chercher chez nous, encore une fois. Ils prendront Takeru, et tout sera comme avant. Ils ne laisseront pas la cérémonie échouer. De toute façon, c'est trop tard. Ça a déjà commencé. J'ai fait des rêves, dernièrement. Des cauchemars horribles. Ne le dis pas à ta mère.

— Des cauchemars ?

— Je rêve de l'abysse. Il m'appelle, encore et encore... Il m'attend, lui aussi. Je ne peux pas y échapper. C'est comme ça.

— Oikawa...

— Arrête avec ça, d'accord ? Abandonne.

— Tu ne peux pas me demander ça. Je ne t'abandonnerai pas.

— Ce n'est pas comme si tu pouvais y faire quelque chose, répliqua Akaashi.

— Jamais. C'est une promesse. Je parviendrai à te convaincre, tu verras.

— Ça m'étonnerait.

— Même ta mère pense que je peux te convaincre de n'importe quoi. Elle m'a demandé de te dire de manger mieux, d'ailleurs, alors ne la déçois pas.

— Tu l'as bien menée en bateau, on dirait.

— Tu verras bien. Mais je suis sérieux, Oikawa. Je ne compte pas te laisser ici. Je viendrai tous les jours, s'il le faut.

Un mouvement sur la gauche attira le regard d'Akaashi. À travers la fenêtre, l'ombre souriait. Il l'ignora. Il n'en avait plus peur. Plus maintenant.

— Ta mère arrive, annonça-t-il. Tu ferais mieux de t'en aller.

— Je reviendrai demain.

— C'est ça.

— À demain. Prends soin de toi.

— Je ne fais que ça. Au revoir, Iwa-chan.

Iwaizumi ouvrit la porte le plus silencieusement possible, puis il s'éclipsa après un dernier regard vers lui.

Akaashi se tourna vers la bougie, posée près de la fenêtre. Elle n'était pas plus grande que la paume de sa main, désormais, et sa flamme hésitante vacillait légèrement.

— Je ne peux pas m'échapper, murmura Oikawa derrière lui. C'est trop tard.

Akaashi fit volte-face. Si Oikawa s'était trouvé là, il s'était volatilisé.

Il se dirigea vers la porte. Il avait assez traîné. Il fallait qu'il le retrouve, et le plus vite possible, ou ses espoirs de retraite en seraient sévèrement compromis.

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Posée sur le lavabo, la bougie ne mesurait plus qu'une poignée de centimètres, mais Akaashi n'y prêta aucune attention. Oikawa se tenait debout devant le miroir, l'air indifférent. Il plaqua une main sur les yeux de son reflet, puis son visage se fendit d'un sourire malhonnête, un peu triste, et il se dirigea vers la baignoire pour la remplir d'eau.

Akaashi savait ce qui se passait après ça. Yū l'attendrait de l'autre côté de la porte, et il tenterait pathétiquement de lui tenir tête. Ses parents partiraient pour le week-end, et ils resteraient là, rien qu'eux deux, avec un téléphone et le grenier, jusqu'à ce que ses hurlements soient tus par Reiko — s'ils s'étaient jamais arrêtés.

La scène serait habituelle, ennuyeuse, sans doute. Il l'avait vécue cent fois déjà.

Il ne voulait pas savoir quel genre d'expression avait traversé son visage. Surtout pas les voir modeler les traits d'Oikawa, encore moins entendre ses hurlements à lui. Il en avait eu assez. Il avait tenu jusqu'ici, et c'était suffisant.

Il saisit le bras d'Oikawa, qui n'y réagit que par un tressaillement.

— Ça suffit, dit-il. Ce ne sont pas tes affaires.

— Mais je t'ai entendu, murmura Oikawa. Tu m'as appelé à l'aide.

— Il faut qu'on discute. Ça n'a rien à voir avec ça. C'est juste un souvenir. Ça ne mènera à rien.

— Tu avais besoin de moi. J'ai juste...

— Non. Oikawa-san, je n'irai pas plus loin. Tu dois...

Quelqu'un frappa à la porte. Oikawa sursauta. La flamme de la bougie oscilla dangereusement.

— Il faut que je réponde, souffla Oikawa.

— Laisse-le où il est. C'est mon problème, d'accord ? Et tu n'es pas moi. Je ne suis pas toi. Laisse-moi partir.

Un nouveau coup. Comme Oikawa ne lui répondait pas, Akaashi l'écarta d'un bras et se planta devant la glace. Une inspiration. Il banda ses muscles et, sans jamais quitter son reflet des yeux, brisa le miroir du poing.

Il ne sentit rien. Ni peur, ni douleur, ni même la fraîcheur du verre sur ses mains meurtries. Il était assis, désormais, entouré de vide absolu. La chambre des reflets n'était visible nulle part. La flamme de la bougie s'élevait à ras du sol, prête à étouffer.

Assis face à lui, Oikawa observait le feu sans rien dire. Quand il se tourna vers Akaashi, ce fut pour baisser aussitôt les yeux. Akaashi l'imita.

Entre eux deux se trouvait une paire de ciseaux d'argent à moitié ouverte. Des ronces, enroulées autour de leurs poignets, les reliaient l'un à l'autre comme deux grosses chaînes rouillées. Leurs épines l'écorcheraient au moindre geste, Akaashi le savait, mais il refusait d'y penser.

Il avança la main droite pour attraper les ciseaux. Celle d'Oikawa suivit dans un mouvement rétif, puis Akaashi ramassa l'instrument.

— S'il te plaît, murmura Oikawa, si bas qu'Akaashi doutât de l'avoir seulement entendu.

Il dirigea les ciseaux vers son bras gauche.

Restaurer l'équilibre.

— Kei-chan, ne fais pas ça. Att —

Akaashi referma les lames sur les ronces, qui s'effritèrent en un instant. Il pensait ressentir quelque chose — de la peine, peut-être, ou au moins une gêne quelconque —, mais rien ne se produisit. Il entendit Oikawa prendre une inspiration désespérée. Quand il relâcha les ciseaux, la main libre d'Oikawa vint trouver la sienne. Son poignet brillait d'un rouge vif et douloureux ; celui d'Akaashi, lui, n'avait pas changé.

— Kei-chan, s'il te plaît. Je suis désolé. Je ferai tout ce que tu voudras. J'ai besoin de toi. Reste avec moi. Je me ferai pardonner, d'accord ? J'avais peur que tu m'abandonnes. Je veux juste...

— Il faut que tu coupes l'autre, l'interrompit Akaashi.

Oikawa prit les ciseaux.

— J'ai besoin de toi. J'ai besoin de toi. J'ai toujours fait ce qu'ils voulaient que je fasse. J'ai été obéissant. Je n'ai jamais protesté. Je croyais qu'ils me laisseraient tranquille. J'ai essayé de partir, je te le jure. J'ai essayé, mais c'était trop tard. C'est trop tard. Ne me laisse pas m'en aller.

— Je ne peux pas le faire moi-même.

Oikawa approcha les ciseaux des ronces d'une main tremblante.

— Je suis désolé, répéta-t-il. Je voulais juste te revoir. Je croyais que tu ne reviendrais jamais.

Parce qu'Iwaizumi n'était jamais revenu. Mais il n'était pas Iwaizumi. Il n'était personne. Un pion comme les autres, qu'on bougeait à sa guise sur un plateau funeste.

— Je t'ai entendu, murmura Oikawa en baissant la voix. Je t'ai entendu crier. J'ai essayé, Kei-chan, j'ai fait tout ce que j'ai pu. J'ai essayé de t'appeler, mais tu n'écoutais rien.

Les ciseaux s'approchèrent dangereusement de son bras droit. Akaashi les regarda s'immobiliser, puis trembler à nouveau.

— Je sais quelle est ta fleur favorite, affirma Oikawa d'une voix faible.

Akaashi ouvrit la main gauche. Une anémone bleue aux pétales chiffonnés gisait dans sa paume. Il la considéra un moment.

— Non, dit-il.

Un plant de myosotis au milieu d'une flaque, loin du grenier et des trois bols et du corps qui se reflétait au plus profond de l'eau. Un parfum dans les airs, de la fleur d'oranger, alors que l'esprit du folkloriste se rapprochait de lui. La même question, toujours.

La voix d'Ushijima refit surface, une bulle prête à éclater.

Cet esprit et toi avez créé un lien. Tu t'en es imprégné autant que lui.

Oikawa l'avait entendu crier. L'avait-il appelé à l'aide ?

Pourquoi ?

Il baissa les yeux vers la fleur. Lui aussi avait entendu.

— Tu les écoutes, eux tous, fit Oikawa, mais pas moi. Pas moi. Ils t'ont menti encore et encore — mais tu les as écoutés. Ils nous veulent seuls et sans espoir. Ils ne nous laisseront jamais partir. Ils ne nous veulent que du mal, toujours. Jusqu'à ce qu'on disparaisse. Je n'ai rien fait. Je me suis laissé faire. Et toi ?

Akaashi tressaillit.

Et moi ?

Son frère l'avait tiré dans toutes les directions, et il avait suivi sans broncher. Il avait pleuré, supplié, parfois, mais même lorsque la porte était ouverte, il n'avait jamais fui.

Comme il n'avait pas protesté lorsqu'on l'avait emmené dans le salon Oikawa, deux ans plus tôt, ni quand on l'avait poussé dans le jardin pour réaliser une tâche à laquelle s'étaient frottés des exorcistes beaucoup plus aguerris sans le moindre succès.

On l'avait abandonné là, et il n'avait rien dit. Ukai et les autres l'avaient enterré avant de lui laisser le temps d'accomplir quoi que ce soit. Ils ne s'attendaient pas à ce qu'il fasse ses preuves. C'était perdu d'avance. Ça l'avait toujours été.

Il posa la fleur au sol avec délicatesse, puis retira les ciseaux de l'emprise d'Oikawa. Ce dernier expira discrètement.

— Merci, dit-il.

Il tendit la main vers son visage. Akaashi ne résista pas. Lorsqu'Oikawa l'attira à lui, il se laissa aller.

Je ne suis pas assez fort. Je ne peux pas m'en sortir tout seul. Je suis désolé, Oikawa-san — c'est trop pour moi.

Leurs fronts entrèrent en contact. Oikawa ferma les yeux.

— Tu reviendras demain ? demanda-t-il.

La lumière de la bougie s'éteignit, et ils furent engloutis dans les ténèbres. Akaashi trouva l'épaule d'Oikawa du bout des doigts, puis il murmura :

— Oui.

Oikawa souriait. Il en était certain.

— À demain. Je t'attendrai, alors ne me fais pas faux bond. Maintenant, debout.

Il disparut. Le vide se referma sur Akaashi comme les mâchoires d'un monstre de cauchemar. Il ne ressentit rien — et c'était mieux comme ça.

C'est toujours mieux comme ça.

xxxxx

Il ouvrit les yeux dans des draps doux et inconnus. Il se redressa difficilement. Il avait chaud, et sa bouche était sèche ; un mal de tête sourd commença à pulser contre son front, et le temps d'un instant, il dut fermer les paupières pour conserver l'équilibre.

Il ne remarqua l'autre lit qu'après. Kuroo y dormait, le teint grisâtre, et il ne bougeait pas d'un cil. Akaashi se releva sans réfléchir. La pièce tangua un peu, mais il resta droit. Il s'approcha du lit, souleva la couverture.

Sur le poignet du Kuroo, la marque était d'autant plus visible que sa peau avait pâli. La culpabilité l'envahit. Kuroo n'était pas revenu ; enfoncé dans ses souvenirs, Akaashi l'avait oublié. Il replaça la couverture, puis posa une main sur son front.

Toujours froid. Abandonné, lui aussi.

— Je suis désolé, murmura-t-il. J'arrangerai les choses, c'est promis. Attends-moi encore un peu.

Une porte s'ouvrit derrière lui. Ukai Keishin entra, suivi de près par Ushijima.

— Keiji. Comment vas-tu ? demanda ce dernier.

— Bien, dit-il machinalement.

Ukai lui lança un regard dubitatif auquel il répondit par un haussement d'épaules.

— Je commençais à craindre que tu ne retrouves pas ton chemin, déclara Ushijima.

Il n'en paraissait pas si inquiet. Un sourire indéchiffrable étirait ses lèvres, et il s'approcha de lui.

— Combien de temps...? demanda Akaashi.

— Oh, deux jours. Rien de très inhabituel, mais dans le doute... Enfin, tu es revenu, c'est l'important. Tout s'est passé comme tu le voulais ?

Deux jours, songea-t-il. S'il calculait correctement, cela signifiait que le jardin se refermerait le soir même. Il acquiesça en silence. En lui, la présence d'Oikawa s'était effacée — Ushijima ne pourrait pas savoir qu'il mentait.

— La bougie s'est éteinte, nota quand même Akaashi.

— En effet. C'est la raison pour laquelle nous t'avons ramené ici.

À côté de Kuroo, dans une pièce sans vie. Ils avaient dû penser qu'il était perdu, lui aussi. Qu'Oikawa l'avait emporté dans les profondeurs, et qu'il ne trouverait pas le chemin vers la surface. À vrai dire, il ne se souvenait pas l'avoir cherché. Il supposa qu'on l'avait guidé jusqu'ici.

— Je suis heureux de voir que tout se termine bien, ajouta Ushijima. Quelqu'un te prépare de quoi manger dans la cuisine. Tu dois être affamé.

Il ne l'était pas vraiment, mais il préféra ne pas lui donner tort. Ushijima le conduisit jusqu'à la cuisine dans laquelle un homme sans âge s'affairait aux fourneaux. Un moment plus tard, l'homme plaça un bol plein à ras bord sur la table.

— Mange, dit Ushijima. Keishin te ramènera chez toi dès que tu auras terminé.

Akaashi cilla.

— Je dois retourner au jardin.

— Pas cette fois. Le grand maître a pris sa décision. Ta tâche est terminée.

Akaashi sentit son cœur s'arrêter de battre. C'était impossible — ils ne pouvaient pas le renvoyer comme ça. Il avait dû mal comprendre.

— Kuroo-san est toujours là-bas, fit-il remarquer.

— Malheureusement, ce n'est pas la question. Tu en as assez fait, Keiji. C'est terminé, maintenant. Après tout ce qui s'est passé récemment, tu peux comprendre qu'Ukai est inquiet.

— Mais, Oikawa...

— Quelqu'un d'autre s'en chargera. Le grand maître a réuni les autres exorcistes, et tous sont tombés d'accord. C'est le prix de notre imprudence, je suppose. N'espère pas le faire changer d'avis. Si ce sont les autres qui t'inquiètent, sois rassuré : j'ai plaidé pour le retrait de Kiyoko également. Nous finirons bien par trouver une solution. Mais assez parlé. Tu dois récupérer des forces. À une autre fois, Keiji. Passe le bonjour à ta mère pour moi.

Ushijima quitta la pièce sans lui laisser l'occasion de répondre. Après un moment d'immobilité, Akaashi se tourna vers Ukai qui attendait près de la porte, les bras croisés. Celui-ci évita son regard.

Ils ne rencontrèrent personne lorsqu'ils sortirent de la maison. La voiture d'Ukai était garée dehors, et il grimpa à l'arrière sans un mot.

Ukai, lui, s'adossa à la portière avec un bâillement. Il extirpa un paquet de cigarettes de sa poche, le détailla un instant, puis en tira une qu'il fit tournoyer entre ses doigts avec impatience. La fumée ne tarda pas à s'élever dans les airs, indifférente.

Ukai l'écrasa contre la carrosserie quand il aperçut Kiyoko venir vers eux, un sac sous le bras. Akaashi n'entendit pas ce qu'il lui dit ; il la vit faire oui de la tête, puis elle rangea le sac dans le coffre et ouvrit la porte arrière.

— Akaashi, dit-elle. Tu vas bien. J'étais inquiète pour toi.

— Excuse-moi.

— Pas la peine. Je commence à avoir l'habitude, avec vous deux.

Le cœur d'Akaashi se serra.

— J'ai essayé de lui en parler.

Il ne savait pas très bien s'il parlait d'Oikawa ou d'Ushijima. Le résultat était identique. Dans les deux cas, il avait échoué.

— Ne t'en fais pas pour ça. Tetsurō reviendra, j'en suis certaine.

Elle lui offrit un sourire timide, puis entra dans la voiture.

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il.

— Ukai doit me ramener chez moi.

— Je croyais que tu resterais avec eux.

Elle parut réfléchir un instant.

— Je passe beaucoup de temps ici, admit-elle. Mais Wakatoshi a quitté la maison le temps de ton séjour, et je pense qu'Ushijima-san a déjà beaucoup à faire. Et toi ? Qu'est-ce que tu comptes faire ?

— J'ai été écarté.

La nouvelle lui restait encore en travers de la gorge. Il jeta un regard vers Ukai, mais celui-ci ne semblait pas décidé à vouloir partir.

— Ukai-san me l'a dit.

— Ils veulent que je rentre chez moi.

— Ça ne répond pas à la question. Qu'est-ce que tu comptes faire ?

Leur obéir, une fois encore ? Après tout ce que tu as enduré jusqu'ici ?

Il serra les dents.

— Si ça ne tenait qu'à moi, j'y retournerais tout de suite. Oikawa m'attend là-bas. Je sais que je peux encore sauver Kuroo-san. J'y ai passé tellement de temps, et ils veulent...

Il s'interrompit et regarda ailleurs.

— Ça ne peut pas terminer comme ça. On a fait tout ce qu'ils voulaient. Je ne veux pas avoir fait tout ça pour rien.

— Je suis d'accord avec toi.

— Vraiment ?

Elle hocha la tête.

— Akaashi, tu es allé plus loin que quiconque avant toi. Ukai-sama et les autres ne savent plus à quoi s'attendre, alors ils prennent des décisions stupides. Ils fuient parce qu'ils ont peur. Mais je n'ai pas peur, pas pour toi, en tout cas. Tu es revenu jusqu'à nous. Je sais que tu t'en sortiras. J'ai confiance en toi et j'ai confiance en Tetsurō. Si on s'y met ensemble, on peut arrêter ce massacre.

Elle fit signe à Ukai. Celui-ci s'installa à la place du conducteur et leur jeta un regard interrogateur par-dessus son épaule.

— Alors ? demanda-t-il. Où est-ce qu'on va ?

Akaashi n'eut pas à réfléchir longtemps.

— Au village, répondit-il.

— Sûr de toi ? Le vieux ne te portera plus dans son cœur, après ça.

— Il ne m'aimait déjà pas beaucoup.

Ukai laissa échapper un rire.

— Il n'aime pas grand monde, admit-il. Rien de nouveau sous le soleil. Si vous êtes décidés, c'est parti. Et j'espère que vous avez une bonne excuse à leur refiler, parce qu'ils ne vous laisseront pas entrer par gaieté de cœur, soyez-en sûr.

xxxxx

Lorsque le village fut enfin en vue, en fin d'après-midi, Ukai s'arrêta sur le bas-côté de la route, l'air soudain tendu. Akaashi échangea un regard avec Kiyoko.

— Quelque chose ne va pas ? demanda cette dernière.

— Non, tout va bien.

Il ne redémarra pas. Son doigt tapotait sur le volant à un rythme soutenu. Akaashi supposa qu'il réfléchissait ; pris d'une étrange intuition, il se pencha un peu en avant et dit :

— Ne vous inquiétez pas pour moi, Ukai-san. Je sais ce que je fais.

Ukai se retourna à moitié, un bras posé sur le dossier de son siège. Il l'évalua du regard, les lèvres pincées. Quand il se rassit enfin, après ce qui sembla une éternité, ce fut pour le regarder à travers le rétroviseur, comme s'il lui était impossible de l'affronter de façon plus directe.

— Tu en es sûr ? demanda-t-il.

Il paraissait dubitatif. Akaashi soupira. Il était si proche du village — pourquoi fallait-il qu'Ukai ait des scrupules maintenant ?

— Oikawa-san m'attend, assura-t-il. Il me laissera entrer. Il me laissera partir.

— Je ne doute pas de toi.

— De quoi, alors ?

Ukai se retourna pour lui faire face.

— Akaashi, dit-il. Tu as une porte de sortie. Tu pourrais rentrer chez toi, tu sais. Plus personne ne viendrait t'en parler. Ta famille ne sera pas blâmée — et personne ne t'en voudra.

Akaashi ouvrit la bouche pour intervenir, mais Ukai le fit taire d'un geste.

— Non, non, je sais ce que tu vas dire. Kuroo est encore là-bas, tu veux aller le chercher, j'ai compris tout ça. Mais mets ça de côté un moment. Tu sais pourquoi on en est là, pas vrai ? Tu comprends ce que le vieux attend — attendait — de toi ? Ça fait quelques temps... je veux dire, j'y ai déjà réfléchi. Mon grand-père n'est pas du genre pipelette. Je suppose qu'il ne t'en a pas dit plus qu'il ne le croyait utile. Je ne sais pas ce qu'il a pu te raconter ou non, mais je ne voudrais pas que tu laisses passer une chance de te tirer de là sans en connaître les risques.

— Je connais les risques, insista Akaashi.

— Vraiment ?

Akaashi hocha la tête. Il avait envie de partir. La maison était tout près. S'ils restaient ici et que le grand maître les trouvait, il les renverrait chez eux dans la minute.

— Qu'est-ce que tu sais de la cérémonie ? demanda Ukai. Qu'est-ce que vous en savez, tous les deux ?

Ils s'entre-regardèrent, incertains.

— C'est bien ce qu'il me semblait, soupira Ukai après un moment. Akaashi, tu ne sais pas ce qui est en jeu. Si tu retournes là-bas, il n'y aura plus d'échappatoire. Tu vas devoir mener ta mission à bien coûte que coûte, ou les conséquences seront désastreuses.

Akaashi fronça les sourcils.

— Je sais tout ça. Vous n'avez pas arrêté de me le répéter.

— Tu n'as pas l'air de comprendre...

— Je comprends. Je dois convaincre Oikawa de jouer son rôle dans un rituel auquel il a toujours refusé de participer, et si ça ne fonctionne pas, comme toutes les fois précédentes, d'ailleurs, je prendrai sa place. Je sais tout ça, Ukai-san.

Il secoua la tête.

— Non.

— Non ? répéta Kiyoko. C'est ce qu'Ukai-sama nous a répété.

— Ouais, bah. Je ne dis pas qu'il vous a menti, mais ce n'est qu'une partie de l'histoire. La raison pour laquelle on te donne tant de temps n'est pas seulement pour te laisser l'amadouer sur le long terme. C'est pour nous laisser le temps de préparer ce qui va suivre. Ce village est maudit, et il n'aime pas beaucoup qu'on se mêle de ses affaires. La majorité de ses habitants sont morts, mais c'est aussi le cas de tous ceux qui ont eu le malheur d'y mettre les pieds.

Il laissa échapper un soupir.

— Vous savez, un rituel comme ça... ça ne sort pas de nulle part. Il y a quelque chose d'autre ici, une chose que les villageois ont cherché à apaiser par tous les moyens possibles. Notre problème n'est pas Oikawa. C'est elle.

Ce n'était pas vraiment une surprise.

— Et de quoi s'agit-il ? demanda Kiyoko.

— Ça n'a pas d'importance. L'important, c'est que vous compreniez votre rôle dans tout ça. Cette entité, quelle qu'elle soit, commence à perdre patience. Le dernier rituel n'a pas suffi. Elle attend l'âme qui aurait dû lui revenir. Une fois qu'elle l'aura, nous nous chargerons de l'endormir pour de bon.

— Alors tout ça ne sert qu'à détourner son attention ? dit Kiyoko.

— C'est l'idée. La congrégation prépare ça depuis longtemps, vous savez. Mais vous devez comprendre — c'est notre dernière chance. Si l'exorcisme venait à échouer, l'entité se retournerait immédiatement contre nous tous. Aucun de ceux qui ont un jour mis les pieds ici n'en ressortira vivant.

Akaashi sourcilla.

— Et s'il refuse ?

— Écoute, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Si Oikawa refuse, c'est terminé. Tu seras sacrifié à sa place, mais crois-moi : ça ne changera rien. Ça ne marchera jamais. Cette chose ne veut qu'une seule âme, et ce n'est pas la tienne. Quoi qu'il arrive, la congrégation tentera l'exorcisme, sois-en sûr. Mais si Oikawa n'est pas convaincu — alors nous sommes tous condamnés. Pas seulement toi, Akaashi. Tout le monde.

— Ukai-sama n'a pas l'air de votre avis, commenta ce dernier.

— Certains ont encore de l'espoir. Ils se mettent le doigt dans l'œil, pourtant, et je suis loin d'être le seul à le penser.

L'estomac d'Akaashi se noua douloureusement.

— Je peux le convaincre, affirma-t-il sans trop y croire.

— Tu dois le convaincre. Si tu sors Kuroo de là, mais que tu échoues dans trois ans, il est condamné au même titre que vous deux, moi et la plupart des membres de notre communauté. Mais si tu te retires aujourd'hui... ça nous laissera peut-être le temps de trouver une issue de secours. Quelque chose qui pourrait le convaincre à ta place, ou l'obliger à accomplir le rituel contre sa volonté, s'il faut en arriver là. Si tu y retournes, cependant, le plan restera tel qu'il est, et il ne changera plus, crois-moi.

Mais s'il partait, et qu'ils ne trouvaient rien — si l'exorcisme échouait malgré tout, alors qu'adviendrait-il de lui ?

Il avait vu les arbres généalogiques. Personne n'avait survécu, même ceux qui s'étaient éloignés, qui avaient refait leur vie ailleurs, qui s'étaient cachés à l'étage de leur maison d'enfance au milieu des livres et des photographies usées. La malédiction les avait suivis où qu'ils aillent. Comment pouvait-il espérer s'enfuir, alors ? Il n'avait pas seulement visité le village. Il était entré dans la caverne, y avait passé la nuit, s'était attaché à l'un de ses habitants. Il y avait probablement laissé son empreinte, une partie de lui, quelque part dans la maison Oikawa, dans le jardin, sans doute. Il ne serait pas épargné.

Il n'était jamais épargné.

— Conduisez-moi au jardin, demanda-t-il.

Ukai soupira.

— Sûr de toi ?

— Oui.

— Comme tu voudras.

Il redémarra sans attendre. Avant de les laisser partir, toutefois, il se tourna vers eux et dit :

— Ne faites pas de bêtises. Et veillez les uns sur les autres, d'accord ? Je vais faire en sorte de distraire le vieux, alors faites attention à vous.

Ils le remercièrent et cheminèrent tous deux vers la maison Oikawa.

— Comment on va faire ? demanda Kiyoko alors qu'ils s'arrêtaient à distance raisonnable de la maison. La porte principale est probablement surveillée, et je ne pense pas que la porte arrière soit ouverte. Alors à moins d'entrer par une fenêtre...

— Pas la peine.

Akaashi s'avança vers la maison, puis la contourna jusqu'à arriver devant le mur du jardin. Il évalua sa hauteur d'un regard. L'enceinte n'était pas en meilleur état de ce côté qu'elle ne l'était de l'autre. L'escalader ne poserait pas de problème.

— Tu ne comptes quand même pas passer par là, murmura Kiyoko.

— Pourquoi pas ? répondit Akaashi à voix basse. Je suis bien sorti par là.

— D'accord, mais...

Il passa une main sur le mur, puis chercha une première prise.

— Rattrape-moi si je tombe, dit-il.

Elle pinça les lèvres, puis haussa les épaules.

— Sois prudent.

Enfin, il se mit à grimper.

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L'atterrissage fut moins dur qu'il ne l'avait imaginé. À son grand soulagement, le jardin était là, exactement comme dans ses souvenirs. Il s'était réceptionné près d'un buisson en fin de floraison, et quelques feuilles fragiles tombèrent à ses pieds avec le choc.

Akaashi chercha Oikawa du regard. Comme il ne le voyait pas, il traversa le jardin jusqu'à apercevoir le miroitement de la lumière sur l'étang. Un sifflotement joyeux parvint à ses oreilles. Assis en tailleur, ses doigts caressant la surface de l'eau, Oikawa souriait.

— Oikawa-san, l'appela Akaashi.

Celui-ci ne lui répondit pas. À la place, il leva un bras comme pour lui dire de conserver ses distances. Ils restèrent immobiles quelques secondes. Soudain, Oikawa plongea les mains dans l'étang et en ressortit une petite carpe tachetée d'orange qu'il considéra d'un œil critique. Le poisson ouvrait et fermait la bouche sans un bruit. Il ne lutta pas lorsqu'Oikawa le pointa vers Akaashi.

— Ma mère les a mises ici le mois dernier. Pour m'occuper, il paraît. Elle pense qu'un animal peut tromper la solitude, comme si ce n'était pas exactement ce qu'ils cherchaient, de toute façon.

Il secoua la tête et rejeta la carpe dans l'eau. Celle-ci disparut dans les profondeurs ; un nénuphar remua légèrement, puis l'étang redevint immobile.

— Je ne sais pas à quoi elle pense. Elles mourront dans quelques jours. Rien ne peut survivre ici. Tu aurais pu rentrer par la porte, Kei-chan. Ce n'est pas très poli.

— Je ne voulais pas me faire remarquer, répondit Akaashi d'un ton prudent.

— Je vois. Enfin, t'as raison. Ils ont décidé de réduire le nombre de visiteurs, ces derniers temps. Mes parents. Je ne crois pas qu'ils t'auraient laissé entrer.

— J'ai fait ce que j'ai pu.

— Oui, je sais. Mais je ne sais pas trop. Ils t'auraient peut-être accepté ici, à bien y réfléchir. Après tout, nous voir ne devrait pas nous faire oublier notre objectif. Tu sais ce que tu dois faire. Moi aussi. On est pareils, alors ils nous laisseraient peut-être nous voir. Quoi qu'il en soit, la conclusion est la même. Au final, il ne restera plus personne. (Il fronça les sourcils, les yeux dans le vague.) Kei-chan, j'ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi.

Akaashi vint s'accroupir à côté de lui et croisa les bras sur ses genoux.

— Faire quoi ?

— Reste avec moi jusqu'à ce que le soleil se couche.

Il hésita.

— La porte est ouverte, insista Oikawa. Je ne te retiendrai pas plus longtemps ici. Je sais qu'on t'attend quelque part. Mais j'ai fait des rêves, dernièrement... si le soleil se couche et que tu es encore là, ils s'en iront peut-être.

Akaashi hocha la tête en silence.

— Merci.

Oikawa se releva. Il tendit une main à Akaashi, puis l'aida à se remettre sur ses jambes, mais ne le lâcha pas.

— Si tu ne me rendais plus visite, dit-il, plus personne ne viendrait jamais. Les autres sont partis. Iwa-chan est parti. Il ne reste plus que toi. Dis-moi que tu reviendras.

Il avait déjà pris sa décision. Sa réponse suivit naturellement.

— Je reviendrai.

— Promets-le.

Akaashi serra légèrement sa main.

— C'est promis.

— Jusqu'à ce qu'ils viennent me chercher, ou jusqu'à ce qu'on s'en aille ensemble. Jusqu'à la fin. C'est d'accord ?

— D'accord.

Oikawa le relâcha. Il lui adressa un sourire étrange, presque timide, puis lui tourna le dos.

— J'ai quelque chose à te montrer. Suis-moi.

Akaashi s'exécuta sans protester. Oikawa l'emmena vers le bâtiment dont il longea les murs d'un pas pressé. Il bifurqua vers une autre partie du jardin, un petit coin à l'arrière de la maison qui donnait sur une fenêtre sale et ce qui autrefois était un carré d'herbe clairsemée.

Kuroo était allongé là, les bras sur la poitrine, tenant un tas de fleurs multicolores comme on portait un enfant nouveau-né, avec une prudence empreinte de délicatesse émerveillée. Ses paupières opalescentes s'agitaient sous l'effet d'un mauvais rêve persistant. Sa tête, elle, était entourée de chrysanthèmes blancs, apparemment placés avec la plus grande minutie. Akaashi fit un pas vers lui, puis se ravisa.

— Kuroo-san, l'appela-t-il.

Celui-ci ne réagit pas. Intrigué, Oikawa lui lança un regard interrogateur.

— C'est un ami à toi ?

Tu sais bien que oui, voulut-il répondre, mais il se contenta de hocher la tête en silence. Une gêne dans la gorge. Il s'approcha de Kuroo, s'agenouilla à sa hauteur.

— Je l'ai trouvé comme ça, dit Oikawa.

Le mensonge l'aurait peut-être irrité si l'état de Kuroo ne l'avait pas autant inquiété. Il posa une main sur son front glacial. Il ressemblait à Kuroo, mais ce n'était pas lui, pas tout à fait. Kuroo se trouvait ailleurs, couché dans un lit au cœur d'une maison inconnue, la malédiction marquée dans la chair de son poignet.

Une colère sourde remonta lentement en lui, et malgré ses efforts pour la tenir en respect, il se sentit trembler.

— Qu'est-ce que tu lui as fait ? demanda-t-il à voix basse.

Oikawa ne répondit rien. Il replaça correctement quelques fleurs sur sa poitrine, puis pencha la tête.

— On dirait une princesse endormie. Il est presque aussi beau que toi, Kei-chan. Je suis sûr que tu serais magnifique à sa place.

Akaashi l'ignora. Il secoua Kuroo, mais ce dernier resta inerte, une poupée sans vie.

— Kuroo-san, répéta-t-il. Réveille-toi. Kuroo...

— Il a l'air de vraiment bien dormir.

— Tu l'as... commença-t-il en relevant les yeux vers Oikawa, mais celui-ci avait déjà disparu.

Un frisson dans l'air, juste derrière son dos, l'immobilisa complètement. Il voulut se retourner, mais Oikawa, les mains sur sa tête, le maintint fermement en place.

— Ne me regarde pas, siffla-t-il d'une voix rauque.

Ses doigts redescendirent jusqu'à sa mâchoire, puis s'arrêtèrent autour de sa nuque.

— Cet exorciste n'aurait jamais dû mettre les pieds ici, poursuivit-il. Il aurait dû mourir.

Akaashi sentit son pouls s'accélérer. Il baissa les yeux vers Kuroo.

— Il dort parce que je l'ai décidé. Je ne serai pas aussi clément avec les prochains. Personne n'a le droit d'entrer ici, Akaashi Keiji. Personne, sauf toi. Ne l'oublie pas.

Il le libéra enfin. Akaashi ne bougea pas.

— Mais tu as promis, reprit Oikawa d'une voix douce, alors je le laisserai partir. Je fais ça pour toi. Parce que tu l'aimes beaucoup, et parce que je t'aime bien, moi aussi.

Puis il le contourna pour se placer à côté de Kuroo. Il le contempla un instant sans rien faire, puis fronça les sourcils.

— Debout, ordonna-t-il.

Kuroo prit une brusque inspiration et ouvrit les yeux. D'abord perdu, puis horrifié, il commença à reculer lorsqu'Akaashi lui posa une main sur l'épaule.

— Tout va bien, assura-t-il.

Kuroo se figea.

— Akaashi ? demanda-t-il d'un air hébété.

Puis une lueur de panique traversa son regard ; il se redressa brusquement, faisant tomber les fleurs au sol sous l'air désapprobateur d'Oikawa, et attrapa Akaashi par les épaules.

— Akaashi, répéta-t-il, Akaashi, il faut qu'on s'en aille. On ne peut pas rester ici, il faut qu'on parte tout de suite, c'est...

Il s'interrompit, les yeux élargis sur le vide.

— Kuroo-san ?

— Il faut qu'on s'en aille.

Oikawa s'éclaircit la gorge. Akaashi expira longuement, puis il attira l'attention de Kuroo d'une main.

— Pas maintenant, dit-il.

— Mais tu ne sais pas...

— Pas maintenant. On discutera plus tard. Kuroo-san, tu dois rentrer. Je reste ici encore un peu.

— Je ne partirai pas sans toi.

— Kiyoko s'inquiète pour toi.

— Elle peut attendre. (Comme Akaashi ouvrait la bouche pour répondre, Kuroo l'arrêta d'un geste.) Non, tu ne comprends pas. Cet endroit est... cet endroit... il faut qu'on y aille, Akaashi... qu'on retourne pour de bon, et qu'on...

— Il chouine tout le temps comme ça ? demanda Oikawa en l'évaluant d'un regard critique. Kei-chan, je m'ennuie.

Akaashi préféra l'ignorer.

— Kuroo, tout va bien. Je vais bientôt rentrer, mais j'ai promis.

— Alors j'attends. J'attends. Ne m'oublie pas ici.

Puis il se leva et partit vers la porte du jardin, la démarche mal assurée et les yeux obstinément tournés vers le sol. Akaashi le suivit du regard. Un malaise grandissant emplit sa poitrine, et il sursauta lorsqu'Oikawa s'accroupit à ses côtés.

— Kei-chan ? On a du travail. J'ai fait ce que j'ai pu tout seul, mais...

Akaashi hocha la tête en silence. Il lui fallut un moment pour se relever, puis il rejoignit Oikawa qui, à genoux devant un parterre de fleurs, arrachait consciencieusement une poignée de chardons aussi hauts que lui.

— Tu m'aides ? demanda-t-il.

— Mh.

Il fit mine d'attraper une mauvaise herbe, mais Oikawa arrêta son geste.

— Tes gants.

Akaashi baissa les yeux vers la paire posée non loin de lui.

— Ah. C'est vrai.

Comme il les enfilait sans rien dire, Oikawa soupira.

— Tu sais quoi ? Laisse tomber. Je vais le faire moi-même.

La lumière glissa de l'or à l'orange, et lorsque tous les chardons furent enfin proprement entassés sur l'allée, Oikawa se releva. Il tendit la main à Akaashi, qui n'avait pas bougé ; ce dernier la prit sans protester, l'esprit égaré sur des terrains vaseux et oppressant, des pétales morts et des bougies et des amis disparus, avant de relever enfin les yeux vers lui.

— Je sais quelle est ta fleur favorite, dit Oikawa.

Il partit à l'autre bout du jardin et revint avec une fleur de chrysanthème défraîchie.

— Non, répondit Akaashi. (Puis il prit une inspiration, et ajouta :) Oikawa-san, je suis fatigué.

— Ah. Et ? Dors, si ça te chante.

— Est-ce qu'Iwaizumi te manque ?

Oikawa cilla.

— Iwa-chan ? Quelle importance ?

Il avait espéré l'atteindre, d'une façon ou d'une autre. L'ébranler, ne serait-ce qu'un peu, pour toutes les fois où il le déstabilisait, lui.

Mais Oikawa souriait. Il haussait les épaules, un rire pendu au coin des lèvres, et rien ne le touchait plus.

— Je me demandais juste.

— Il a juré qu'il reviendrait.

— Je sais.

— Il me manque un peu. Mais ce n'est rien, Kei-chan, parce que tu reviendras me voir. Et ce jour-là, tout ira bien.

Ah, pensa-t-il. Il a gagné. Il a eu ce qu'il voulait.

Moi aussi, je suppose.

Il retint son souffle quand les mains d'Oikawa se posèrent sur ses joues.

— Tout ira bien, répéta Oikawa. J'ai confiance en toi.

— Je ne sais pas si tu devrais.

Oikawa laissa échapper un gloussement.

— L'avenir nous le dira.

Puis il leva les yeux vers le ciel crépusculaire, et son sourire s'effaça.

— On s'en ira, dit-il sans avoir l'air de s'adresser à personne en particulier. On partira si loin qu'ils ne nous retrouveront plus jamais. J'ai essayé, encore et encore. Mais ça marchera, cette fois. Ça marchera. J'ai confiance en toi.

Il soupira, et son sourire réapparut.

— Le soleil se couche toujours trop vite, par ici. Tu reviendras l'année prochaine.

Ce n'était pas une question. Akaashi acquiesça quand même.

— Merci d'être resté, ajouta Oikawa. Au revoir, Kei-chan. Ne m'oublie pas. Je t'attendrai.

Alors le soleil disparut, et le jardin avec lui.

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Akaashi retrouva Kuroo assis devant la porte, la tête posée sur les genoux.

— C'est fini, dit-il. On y va.

— Tu lui as promis quelque chose, fit Kuroo à voix basse.

— Oui.

— Tu n'aurais pas dû.

Akaashi ne répondit rien. Il haussa les épaules, puis ouvrit la porte du jardin.

Kuroo sembla s'évaporer dans les airs, mais Akaashi ne s'en inquiéta pas. Il se réveillerait dans une chambre inconnue, faible, sans doute, mais vivant — et si le prix à payer n'était qu'une promesse imprudente, alors Akaashi ne regrettait pas de l'avoir payé.

Il prit une inspiration, prêt à affronter Ukai et les autres, et entra dans la maison.


So much informations,,,

Merci d'avoir lu, à la prochaine pour un chapitre avec A LOT of big stuff happening... Je prie pour ne pas qu'il fasse 20K mais who knows