Very long une fois de plus,

TW pour violence (plus que d'habitude i mean), je vous souhaite tout de même une bonne lecture


La famille Tendō vivait dans un large domaine perché au bout d'un chemin étroit et accidenté à flanc de montagne, non loin d'un petit temple autrefois bien entretenu qui, aujourd'hui, s'effaçait derrière les plantes grimpantes, la poussière et les feuilles abandonnées par le vent.

Le jour de la réunion, l'automne touchait à sa fin. Akaashi se rappelait parfaitement les nuages menaçants rassemblés au-dessus des bois ; il n'avait pas pris de tenue de pluie et sa mère s'en inquiétait avec une vigueur déplacée, comme si elle avait cherché à assourdir ses pensées.

Yū dit quelque chose, un rire au fond de la voix, puis posa une main sur son épaule. Akaashi ne réagit pas. Il observait le temple avec une curiosité teintée d'effroi.

Une silhouette sombre le lorgnait depuis la porte, immobile.

— Ne reste pas planté là, dit sa mère. Ils nous attendent.

Alors Akaashi la suivit, jetant derrière lui des regards fréquents, mais il ne vit rien d'autre que des plantes sauvages et des feuilles mortes.

Il y avait beaucoup de monde, à l'intérieur de la maison. Akaashi reconnut quelques visages, mais la plupart lui étaient inconnus. Presque tous étaient adultes, à l'exception d'une fillette assise dans un coin qui ne semblait pas lui porter un quelconque intérêt.

On le tira à travers la salle pour le présenter à des hommes et des femmes qu'il oublia aussitôt, puis sa mère lui signifia de vaquer à ses occupations. Il s'empressa de se diriger vers l'un des murs de la pièce, là où il ne serait pas encerclé de toutes parts, chantonnant une comptine qu'il avait apprise à l'école mais dont les paroles lui échappaient encore. Une femme d'âge moyen vint lui demander comment il allait. Puis elle partit saluer Reiko, et Akaashi la regarda s'éloigner, un peu confus.

La voix de Yū le fit sursauter.

— Ah, fit-il en s'adossant au mur à côté de lui. Quelle idiote.

Il souriait, mais ses yeux implacables étaient posés sur Reiko qui, en pleine conversation, replaçait une mèche de cheveux derrière ses oreilles.

— Elle n'est pas idiote, protesta Akaashi.

Elle était plus intelligente que lui. Elle pouvait répondre à toutes les questions, lui expliquait les choses avec patience, et racontait les histoires mieux que leurs deux parents réunis.

Yū éclata d'un rire clair.

— Quelqu'un qui vient à peine d'apprendre à écrire son nom ne devrait pas ouvrir la bouche, dit-il en lui tapotant la tête.

Mais Akaashi en était capable depuis plusieurs années déjà. Il fit la moue.

— Elle est incroyable. Toujours à faire de la lèche. Regarde-la bien, Keiji. Elle se dandine comme si ça allait lui ouvrir toutes les portes de l'univers. J'imagine qu'elle espère obtenir un stage chez eux, mais elle ne sait même pas se tenir.

Il attrapa une mèche de ses cheveux et la tira distraitement. Akaashi ne réagit pas. Mieux valait faire profil bas, lorsque Yū lui parlait de choses qu'il ne comprenait pas.

— Tu vois cette femme ? demanda-t-il en montrant la dame qui l'avait salué. C'est Ushijima-san. Elle a un petit garçon, un peu plus grand que toi, mais il ne voit pas. (Il baissa les yeux vers lui.) Une femme qui a mis au monde un enfant comme celui-là ne devrait pas mériter de se trouver ici. Ce n'est pas la peine de lui baiser les pieds.

Il soupira, puis le libéra et se frotta les mains contre son pantalon.

— Ukai-sama est le seul qui puisse nous mener quelque part. Le reste peut aller se faire foutre. Retiens bien ça, Keiji. Ne perds pas ton temps avec eux. Ils te conduiront dans une impasse juste pour pouvoir briller un peu plus. Parce qu'ils ont peur, tu sais, tous autant qu'ils sont. Ils savent que nous sommes plus forts qu'eux. Qu'on ira plus loin, le moment venu.

Yū lui sourit puis lui tendit la main. Akaashi l'attrapa. Elle était brûlante.

— Viens, on s'en va. Ils me dégoûtent.

— Où ça ? demanda Akaashi.

— On va explorer un peu. Une petite chasse au fantôme, ça te dit ?

Il n'osa pas dire non.

Yū le poussa doucement jusqu'à la porte, puis ils sortirent dans le couloir, saluèrent un homme qui passait par là et se dirigèrent vers le jardin.

— Esprit, chantonna Yū, esprit, es-tu là ?

Les arbres restèrent silencieux. Akaashi recula d'un pas. Il n'avait pas envie d'être ici ; il faisait froid et humide, et un petit vent désagréable s'infiltrait sans pitié sous ses vêtements. Il voulait retourner auprès de sa mère et Reiko. Yū semblait gentil, mais il était trop souriant ; tout jeune qu'il était, Akaashi comprit bien vite que les augures n'étaient pas en sa faveur.

— Où tu vas comme ça ? On vient à peine d'arriver.

— Je veux rentrer, dit Akaashi.

Yū s'accroupit pour se mettre à sa hauteur, puis cueillit son visage entre ses mains. Ses yeux le détaillèrent, froids comme la glace, et Akaashi se sentit soudain nerveux.

— Ah, Keiji, soupira-t-il. Je sais que tu as peur. Mais ne t'en fais pas. Ce n'est qu'un fantôme de rien du tout. On va s'en occuper tous les deux, et tu te sentiras beaucoup mieux.

— Je veux rentrer, insista Akaashi.

Yū lui pinça les joues.

— Non, dit-il.

— Mais je veux...

— J'ai dit non. Ne fais pas le bébé. Tu sais que je déteste ça.

Il se releva et lui plaqua une main sur la nuque.

— Allez, avance. Je ne crois pas qu'il se trouve ici. Ils ont sans doute dû l'enfermer quelque part.

Il le poussa doucement en avant. Akaashi voulut jeter un regard vers lui, mais Yū maintint sa tête en place, ses doigts enfoncés dans son cou.

Ils contournèrent la maison pour rejoindre le temple. Yū s'y arrêta un moment, dégagea quelques branches abandonnées du bout du pied, puis étouffa un gloussement.

— On dirait que les dieux les ont laissé tomber, déclara-t-il. Pas étonnant.

— Pourquoi ? demanda Akaashi.

Yū se baissa pour attraper une feuille morte qu'il observa quelques secondes. Il la tendit à Akaashi, puis haussa les épaules.

— La famille Tendō a failli à son devoir, dit-il.

Akaashi n'avait aucune idée de ce qu'il voulait dire par là. Yū parlait toujours comme ça — comme s'il s'adressait à un être invisible, plus âgé et plus malin que lui, plus silencieux, aussi. Akaashi avait beau ne rien comprendre, cela ne l'empêchait pas de l'écouter avec la plus grande attention.

Yū lui prit la main d'un geste brusque puis le tira sur un chemin boueux vers l'arrière de la maison.

— Un enfant mort, c'est un manque de chance. Deux, c'est une punition. Ils n'auraient peut-être pas dû en avoir du tout.

Un petit bâtiment de bois surgit de derrière la propriété principale. Yū le pointa du doigt.

— Ils le gardent là-bas, déclara-t-il. C'est ce que papa a dit. Il paraît qu'il est mort dans un accident — tombé dans un trou, ou quelque chose comme ça. Il est sûrement mort de faim. C'est douloureux, tu sais ? C'est pire que la pendaison. On aurait pu croire que perdre le premier leur aurait appris la leçon. Enfin, son sacrifice aura au moins aidé la communauté.

— Son quoi ?

— Ça veut dire qu'il est mort pour nous tous, Keiji. Il est entré dans le jardin hanté et n'en est jamais ressorti. Ça ne m'étonne pas tellement, cela dit. Il n'était pas très doué.

Il fit claquer sa langue avec irritation.

— S'ils m'avaient pris moi, nos problèmes seraient déjà terminés.

Il avança vers la bâtisse et ouvrit la porte recouverte de talismans sans y prêter attention. Le couloir sombre donna à Akaashi des frissons dans le dos. Sans savoir pourquoi, il se sentit un peu étourdi ; Yū dut le remarquer, car il lui tapota le crâne en souriant.

— Il est ici, dit-il. Il doit être scellé dans une des chambres. Ça fait des mois qu'il est mort, mais ils le gardent auprès d'eux comme un animal de compagnie. Cruel, tu ne trouves pas ? Il est grand temps pour nous d'agir.

Un grincement sinistre se fit entendre à l'étage. Le sang d'Akaashi se glaça dans ses veines. Il secoua la tête, mais Yū l'ignora.

— On monte, décida-t-il.

Le malaise d'Akaashi grandit à mesure qu'ils grimpaient les escaliers et, lorsqu'ils atteignirent le palier supérieur, il se sentait déjà tout engourdi.

— Il se cache, murmura Yū. Il a peur de moi. Tu le sens, Keiji ? Où est-il ?

Akaashi tendit le bras vers la gauche. Yū lui offrit un sourire satisfait.

— Je savais que j'avais bien fait de te prendre avec moi.

Ils s'arrêtèrent devant une porte de bambou, quelques pas plus loin, et Yū posa la main sur le papier translucide.

— Il est là, fit-il.

Akaashi n'avait pas besoin qu'on le lui dise.

Le panneau coulissa sans un bruit. Yū le poussa en avant.

— Fais ton truc, dit-il. Je m'occuperai de lui après.

L'esprit ne se cachait pas.

Il se tenait debout, ses pieds diaphanes traversés par les débris d'un vase que personne n'avait daigné ramasser. Sa main était serrée sur un morceau de tissu décoré de fleurs sans éclat ; l'autre, pressée tout contre son ventre, semblait s'y enfoncer lentement. Quant à ses yeux, immenses sous sa frange parfaitement droite, ils le fixaient sans ciller.

Il n'était pas plus grand qu'Akaashi. Ce dernier arrêta de respirer.

Un objet tomba d'un meuble, dans un coin de la pièce, et il sursauta si bien qu'il manqua de trébucher. C'était une figurine articulée comme on en vendait dans tous les magasins de jouets — la même que son père lui avait promise pour son anniversaire. Ses jambes se mirent à trembler.

— Qu'est-ce que tu fais ? s'impatienta Yū.

Akaashi se retourna vers l'esprit, mais ne le vit nulle part. Une sensation de froid l'envahit comme un raz-de-marée ; sous le choc, il recula d'un pas.

L'esprit se trouvait là où il s'était tenu quelques secondes plus tôt. Il regarda Akaashi sans prêter attention à Yū qui, un peu à l'écart, observait la scène avec intérêt.

Une seconde se déroula comme un ruban infini. L'esprit tendit le morceau de tissu devant lui.

C'est pour toi.

Akaashi recula à nouveau.

— Non, dit-il.

C'est pour toi, insista l'esprit.

Il secoua la tête.

Prends-le.

Pourquoi ? pensa Akaashi.

Je n'en veux pas. Je ne veux pas. Prends-le.

Akaashi tenta de s'en aller, mais l'esprit réapparut devant lui. Il lâcha le tissu par terre ; celui-ci s'évapora dans les airs.

Tu me déçois.

— Laisse-moi tranquille. Va-t-en !

Dis-moi ton nom.

Laisse-moi !

Le visage de l'esprit se tourna vers Yū. Il disparut.

Akaashi Keiji, prononça une voix dans le creux de son oreille.

Akaashi se laissa tomber sur les genoux, puis il se mit à pleurer. Face à lui, le spectre le regardait, les yeux vides.

Akaashi Keiji, dit-il encore, mais il y avait quelque chose dans sa voix — une fissure minuscule, une note désaccordée, et les pleurs d'Akaashi redoublèrent de vigueur.

C'est alors que l'esprit s'agenouilla, exactement comme lui, et exactement comme lui il commença à sangloter. Akaashi connaissait ce phénomène. Il se prépara mentalement à la suite, le souffle court, puis soudain —

Une terreur atavique compressa son cœur comme un étau, lui donnant envie de hurler. Il cria — essaya, du moins —, mais de la poussière noire lui tomba dans la bouche, et alors qu'il toussait pour s'en débarrasser, le vent entonna dans les arbres un chant macabre.

La terre était humide sous ses jambes, pleine d'éclats de branches et de feuilles et de petits cailloux pointus. Des insectes la parcouraient de long en large, lui grimpant sur les pieds puis les doigts et, alors qu'il pleurait, l'un deux se posa sur son front. Il ne le chassa pas. Il sanglota jusqu'à être incapable de respirer. Il sanglota sans jamais s'arrêter, de douleur, de panique, de désespoir, de douleur, de faim.

La dernière fois qu'il regarda ses mains, elles étaient noires de boue. Il ne les reconnut pas comme étant les siennes. Il ne connaissait plus son propre nom. Ultime trace de sa conscience engourdie, il espéra que celui qui le sortirait d'ici le lui rappellerait peut-être.

La vision s'effaça. Les larmes d'Akaashi, elles, se tarirent aussi vite qu'elles étaient arrivées. À genoux face à lui, l'esprit le dévisageait toujours, dans l'expectative, la tête légèrement penchée sur la droite en une question silencieuse. Akaashi tendit la main vers lui, juste pour voir ; l'esprit en fit de même.

Il est comme moi, songea Akaashi. Pris au piège.

Cette pensée lui retourna l'estomac. Il retira brusquement son bras. Le spectre l'imita.

— Son nom, dit Yū de l'autre côté du monde. Et j'ai pas l'éternité, Keiji, alors magne-toi.

Akaashi lui jeta un regard par-dessus son épaule, et Yū fit un geste vers l'esprit.

— Enfin, tu ne vas quand même pas le laisser comme ça. C'est cruel, même pour un mort. Il devrait pouvoir aller où il veut. Faire ce qu'il veut, sur l'autre Rive. Dégager d'ici, voilà.

Akaashi cilla. Il reposa les yeux sur l'esprit.

Un murmure contre ses oreilles. Il s'en souvenait. L'autre s'en souvenait, du moins. C'était suffisant.

— Tendō Satori, souffla-t-il d'une voix coupable.

— Tendō Satori, répéta Yū. Je le savais, en fait. Je voulais juste être sûr.

Il sourit et sortit un long morceau de papier irrégulier de son sac.

— Occupe-le, dit-il. Je ne voudrais pas qu'il se mette à paniquer.

Akaashi revint au fantôme, mais celui-ci ne bougea pas.

J'ai donné.

Akaashi fronça les sourcils.

Tu donnes, poursuivit l'esprit.

Comme Akaashi faisait non de la tête, il répliqua son geste avec une exagération grotesque.

J'ai donné, tu donnes.

Non, fit Akaashi, mais alors même qu'il cherchait à reculer, il se sentit tomber, tomber, tomber, son crâne contre le parquet, ses yeux sur le plafond, un souvenir si vieux qu'il pensait l'avoir rêvé.

Quelqu'un parlait au-dessus de lui. Une voix qui se voulait rassurante. Désagréable. Un soupir appuyé.

Oh, non. Tu t'es fait mal ?

Il ne s'était rien fait du tout.

Allez, Keiji. Arrête de pleurer. Tu me fous la honte.

Quelqu'un d'autre ouvrait une porte et se penchait sur lui, une main sur son front, une question paniquée — Yū secouait la tête, l'air désolé, et lui ne disait rien ; il voguait sur une mer de silence dont les vagues de cris contenus lui donnaient la nausée.

Il ne s'était pas fait mal.

Tout allait bien.

Recroquevillé sur lui-même, Akaashi vit l'esprit se contorsionner dans un spectacle morbide, et son expression passa de la crainte à la douleur à l'effroi à la douleur en un battement de cil, si vite qu'Akaashi eut à nouveau envie de vomir, de se relever et de s'enfuir en courant, de rentrer chez lui, dans sa chambre, dans un lit dont il n'aurait plus jamais à sortir.

Laisse-moi tranquille, disait l'esprit d'un ton implorant, pitoyable, mais il ne s'adressait pas à lui — laisse-moi, laisse-moi, pardon, laisse-moi, s'il te pl-

À l'autre bout de la pièce, Yū laissa échapper un sifflement admiratif.

— Faudra vraiment que tu m'expliques comment tu fais, un jour. À le voir comme ça, j'aurais presque pitié. Enfin, peu importe. J'ai terminé.

Il y eut un bruit mouillé, puis l'esprit arrêta tout mouvement.

Il s'agenouilla à nouveau. Regarda Akaashi. Ouvrit la bouche comme pour parler, mais il n'en sortit qu'un gargouillis humide, de plus en plus sonore, si fort, en fait, qu'Akaashi commença à l'entendre dans sa propre gorge, à le sentir gronder dans son estomac, un ruisseau, une rivière, un océan.

Elle jaillit de la bouche de l'esprit qui porta les mains à son cou, surpris. Il tenta de communiquer, mais aucun son ne quitta ses lèvres ; il se mit à quatre pattes, et l'eau s'échappa aussi bien de sa bouche que de son nez, de ses yeux et de ses oreilles, un torrent incoercible qui l'emporta, impitoyable, jusqu'à ce qu'il ne reste plus de lui qu'une flaque de liquide noir étalée sur le sol.

Akaashi se sentit pris d'un haut-le-cœur si violent qu'il eut à peine le temps de se pencher pour vomir.

— Trop sensible. Arrête ton cinéma.

Yū vida le bol d'eau qu'il avait posé devant lui sans se soucier des morceaux de papier à moitié dissous qui y flottaient encore. Avec un soupir, il rangea son matériel et s'approcha d'Akaashi.

— Debout, ordonna-t-il.

Akaashi ne bougea pas.

— Je ne vais pas te le dire deux...

Une porte s'ouvrit doucement. Akaashi aperçut les traits confus de Reiko qui, en l'espace d'une seconde, se para d'une expression horrifiée.

— Qu'est-ce que vous...

Et brusquement, le visage de Yū fut devant lui, tout proche, et son sourire l'enveloppa tout entier lorsqu'il murmura :

— Je reviendrai vers toi.

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Lorsqu'Akaashi se réveilla, la chambre était vide. Sa respiration se fit plus régulière. Il essuya la sueur de son front, s'assit dans son lit et, les yeux fixés sur le mur d'en face, attendit.

Quelqu'un claqua une porte, dans le couloir, mais l'ombre ne se manifesta pas.

Il n'est pas là, comprit-il. Il ne viendra pas aujourd'hui.

C'était un espoir ténu, d'autant plus qu'il était encore tôt. Il déglutit. Mieux valait ne pas y penser.

La fraîcheur de la cuisine lui fit regretter de ne pas avoir enfilé de vêtements plus épais. Il cherchait de quoi déjeuner lorsque sa mère entra dans la pièce. Un silence désagréable s'abattit sur eux. Akaashi voulut ouvrir la bouche, mais elle le prit de vitesse.

— Yū a téléphoné, l'informa-t-elle. Il est resté chez lui.

Akaashi sentit un poids s'échapper de sa poitrine. Il s'assit sur une chaise, étourdi par le soulagement.

— Qu'est-ce qu'il a ? demanda-t-il sans rien en afficher.

— Il est souffrant.

Elle soupira.

— Je lui ai dit qu'on pouvait venir à la place, mais il préfère éviter tout contact. Reiko a appelé ton père, cela dit. Takashi a réussi à organiser une réunion avec le grand maître. Je suppose qu'il a plus d'importance à ses yeux que Yū — enfin, ça ne change rien. Nous y allons cet après-midi. Avec un peu de chance, il se rangera de notre côté.

Elle secoua la tête.

— Cette année risque d'être compliquée pour nous tous.

Akaashi supposa qu'elle attendait des excuses.

— Tu n'aurais pas dû désobéir, lui reprocha-t-elle comme prévu.

— Ukai-sama m'avait choisi. Il aurait dû l'assumer.

— Yū l'a toujours bien servi. Il a toujours...

— C'était ma mission, pas la sienne.

— Mais c'est ton frère. Les exorcistes sont tous liés — leur famille aussi. Si Ukai-sama ne lève pas le blâme, les autres le sauront. Nous n'avons pas besoin de ça. Nous avons toujours été une famille respectable. Ce que tu as fait...

Akaashi serra les dents.

— J'ai fait ce qu'il m'a demandé de faire.

— Tu es encore un enfant, Keiji. Tu ne peux pas comprendre ce que ça implique. La famille serait mise à l'écart. Ruinée.

Akaashi cilla.

— C'est vous qui m'avez envoyé là-bas.

— Le grand maître nous l'avait demandé. Que voulais-tu qu'on fasse ?

— Vous auriez pu dire non.

— Tu te rends compte de l'humiliation que ça aurait été ? Réfléchis un peu, Keiji. Je te pensais plus malin que ça.

Il voulut répliquer, mais elle le fit taire d'un geste.

— Non, je ne veux plus t'entendre. Tu nous as causé suffisamment de problèmes comme ça. Nous reviendrons ce soir. Bonne journée.

Elle sortit de la pièce, et Akaashi entendit une porte claquer au loin. Il resta assis là, immobile pendant de longues minutes, puis se laissa aller contre le dossier de sa chaise, les yeux fixés sur le plafond.

Peu importait que ses parents soient déçus. Peu importait qu'Ukai lui en veuille. Il avait fait ce qu'il avait eu à faire. Kuroo était vivant et en bonne santé. Oikawa attendait patiemment son retour. Tout allait bien.

Yū ne viendrait pas aujourd'hui.

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L'homme qui lui ouvrit la porte le dévisagea si longtemps qu'Akaashi crut un instant s'être trompé d'adresse.

Il l'avait vérifiée, pourtant, et plus d'une fois en cours de route. Trouver son chemin en sortant de la gare avait été un calvaire. Bousculé par les citadins habitués au chaos des transports et au flux incessants des rencontres fugitives, il avait fini au milieu d'une zone résidentielle étrangement déserte qui, à défaut d'être épargné par le brouhaha des quartiers adjacents, lui avait offert au moins un moment de répit. Des oiseaux noirs l'observaient en croassant, perchés sur les toits usés d'appartements aux fenêtres le plus souvent occultées par des rideaux épais. Il faisait gris, pour l'instant, et la menace de pluie de plus en plus présente expliquait peut-être l'absence de passants.

Il n'était pas seul, toutefois. Une femme sans âge, accroupie sur un balcon sale, le suivait des yeux sans ciller. Il vit des tentures ondoyer sans raison. Quelqu'un entrouvrit sa porte pour la refermer aussitôt, et il jura avoir entendu une prière marmonnée frénétiquement, juste là, derrière une haie, une voix qui flottait dans les airs, un contre-sort, peut-être. La peur suintait de toutes les maisons de la rue ; elle se glissa dans sa gorge, épaisse et collante, et il la sentait partout sur sa peau lorsqu'il trouva enfin l'immeuble qu'il recherchait.

La fenêtre de l'appartement du deuxième étage était grande ouverte, la pièce sur laquelle elle donnait plongée dans une obscurité bizarrement opaque. Une étrange odeur d'humidité s'en échappait par vagues écœurantes. Akaashi dut enfouir son nez dans le col de son sweatshirt pour ne pas l'inhaler ; elle lui rappelait le grenier en automne, lorsque les pluies torrentielles avaient raison de l'étanchéité du toit et que le bois gonflé d'eau répandait dans toute la maison des relents de moisissure doucereux.

L'homme sentait la même chose, lui aussi, bien que masqué sous une effluve de bougie parfumée bon marché. Ce fut la touche de transpiration acide qui rehaussait le tout qui convainquit Akaashi de tourner les talons.

Il l'aurait fait, en fait, si seulement il lui en avait laissé l'occasion.

— Akaashi Keiji, déclara l'homme en se penchant vers lui. C'est ça, hein ? Je t'imaginais plus petit.

Il désigna la ville derrière lui du menton.

— T'as vu le quartier ? poursuivit-il. Chouette, pas vrai ? On se croirait dans un putain de cimetière, j'ai jamais été plus heureux de me réveiller le matin que depuis que j'y suis installé. Toujours dit à l'autre que je le sentais pas, mais il écoute rien, ça non, que dalle. Bref, entre. Tetsu t'attend depuis des jours, il ne parle que de ça — enfin, quand il parle, je veux dire.

Il se décala pour le laisser passer et le jaugea du regard quelques secondes encore.

— Vraiment pas l'image que je me faisais de toi, répéta-t-il en marmonnant. On croirait qu'un gosse qui tient le sort de toute la famille entre ses mains aurait l'air plus... (Il agita les mains, puis haussa les épaules). On se comprend, pas vrai ?

Pas tellement, songea Akaashi, mais il acquiesça quand même.

L'appartement était étonnamment grand. Quelques photographies étaient affichées dans l'entrée, parfois séparées par des espaces vierges étrangement agencés. Akaashi supposa qu'on avait dû en retirer d'autres. À bien y regarder, Kuroo n'était visible nulle part.

Il frotta ses mains moites contre son pull, puis suivit l'inconnu. Quelques pas plus loin, alors qu'il commençait à l'oublier, l'air fut soudain saturé de l'odeur désagréable qui semblait exsuder des murs eux-mêmes.

— Ouais, fit l'homme comme s'il avait entendu ses pensées. Ça me donne la gerbe, à moi aussi. C'était pas comme ça, avant, note bien. On peut rien y faire, mais moins je passe par ici, mieux je me porte.

— Vous savez d'où ça vient ? demanda Akaashi.

L'homme pila net.

— Ça alors, dit-il. Pour un mec qui passe son temps à discuter avec les morts, t'as une voix vraiment normale.

Comme Akaashi demeurait impassible, il fit mine de réfléchir à la question.

— En fait, non, pas vraiment. Mon frère n'est pas très causant, mon neveu non plus. Je ne vois pas très bien, moi, mais ce genre de truc se sent à des kilomètres, tellement qu'on croirait le quartier en quarantaine spirituelle. Et on leur a rien dit, à ces gens. Ils le sentent, c'est tout. Exactement comme toi et moi. C'est pour ça qu'ils s'enferment comme si la peste avait frappé à leur porte. C'est pas une question de « voir » ; c'est une question d'instinct.

Il l'emmena dans la pièce principale et lui désigna le frigo d'un geste. Comme Akaashi secouait poliment la tête, l'homme en sortit un soda pour lui-même et l'ouvrit en bâillant. Le salon ne sentait pas grand-chose, lui. Juste le fond de casserole brûlé.

— Franchement, poursuivit-il après un moment, si j'étais eux, je me serais taillé fissa. Je suppose que c'est plus facile à dire qu'à faire, cela dit.

Il vida sa boisson d'un trait et la reposa sur la table.

— Enfin, ils pensent sûrement que ça se calmera. Ils savent pas, les pauvres. Ils se doutent de rien. Quand on ramène des trucs d'endroits maudits jusqu'à la moelle, ça laisse des traces. Même les gosses savent ça. Enfin, la plupart, parce que j'en connais au moins un qui en a rien à foutre. Il passe son temps à frapper à la porte comme s'il espérait que Tetsu allait l'accueillir en tendant les bras.

Puis il sourit à Akaashi.

— Deux, maintenant. Mais tu sais te défendre, toi, tu t'y connais. Et ça, ça change tout. Je vais quand même te le dire, pourtant, comme je le lui ai dit : moins longtemps tu restes ici, mieux tu te porteras. Et si tu décides de rester quand même, un conseil : t'approche pas de ce truc, quel qu'il soit. Paraît que le grand maître en attend beaucoup de toi, alors faudrait pas qu'il t'arrive des bricoles, hein ? Haha...

Une porte s'ouvrit non loin d'eux, laissant apparaître un Kuroo aux traits tendus.

— Salut, dit-il.

Akaashi se tourna vers lui. Kuroo se passa une main dans la nuque, visiblement embarrassé.

— Je ne t'avais pas entendu. Je croyais que t'arrivais plus tard.

— J'avais pris un peu d'avance, expliqua Akaashi. Ton oncle m'a fait en...

Et comme il se retournait, il ne trouva personne. Le salon était aussi désert que les rues au-dehors, et Akaashi resta un moment stupéfait.

— Mon oncle ? répéta Kuroo.

Son dos se couvrit de sueurs froides. Il l'avait vu si clairement.

Il prit une inspiration.

— Non, je crois que...

Le vent siffla de sous la porte interdite. Kuroo laissa échapper un soupir. Il paraissait éreinté, et Akaashi avait du mal à distinguer le moindre vestige de sa bonne humeur habituelle sur ses traits.

— Mon père a dû laisser la fenêtre ouverte, dit-il. Je reviens.

Il le dépassa et ouvrit la porte ; l'odeur disparut avec une brusquerie déconcertante.

— Je déteste cette pièce, commenta Kuroo. J'ai l'impression d'y passer ma vie, ces derniers temps.

Akaashi non plus ne l'aimait pas beaucoup. Il recula d'un pas et attendit que Kuroo referme la fenêtre pour demander :

— À quoi sert-elle ?

— On l'utilise surtout pour les purifications. Enfin, je ne pense pas que ça en vaille tellement la peine, maintenant. À ce niveau, c'est irrécupérable, hein ?

Il avait haussé les épaules en parlant. Un léger sourire étirait ses lèvres. Cela aurait dû être bon signe, mais Akaashi gardait quelques réserves à ce sujet. Quelque chose dans l'attitude générale de Kuroo semblait discordant, une poignée de fausses notes dans une symphonie bien travaillée. Peut-être était-ce sa façon de parler. Ses épaules affaissées. Son regard porté au loin, comme s'il cherchait l'horizon à travers un brouillard opaque. Akaashi entendait encore le vide siffler dans son corps endormi. Les murmures, de l'autre côté. Je ne vois rien. Akaashi, aide-moi.

On ne revenait pas d'une expérience pareille indemne.

Il sursauta lorsque Kuroo reprit la parole.

— Bref, bienvenue chez moi. Je crois que j'ai du soda, dans le frigo. T'en veux ?

— Ça ira, répondit Akaashi d'un ton mesuré.

Kuroo croisa les bras.

— Tu fais une drôle de tête, nota-t-il.

— Merci, mais c'est ma tête habituelle, Kuroo-san.

Kuroo émit un sifflement appréciateur.

— Une tentative d'humour ! J'apprécie, mais tu détournes la conversation. T'as parlé de mon oncle.

Akaashi soupira.

— Quelque chose m'a ouvert la porte, expliqua-t-il, c'est tout. Mais c'est parti, maintenant.

À sa grande surprise, Kuroo ne réagit que par un vague haussement de sourcils.

— Et ça s'est fait passer pour mon oncle ?

— Ton oncle est...

— Bien vivant, compléta Kuroo. Enfin, quelle importance ? Viens, je n'aime pas cet endroit.

— Tu n'as pas l'air inquiet, commenta Akaashi.

Kuroo l'observa un moment, après quoi il lui offrit un sourire léger, prêt à s'envoler au plus petit coup de vent.

— C'était juste un esprit, Keiji. Il y en a un paquet, dans le coin. Ils se rassemblent ici depuis quelques semaines. C'est juste... un point de passage. Ils ne sont pas dangereux – il ne t'a rien fait, si ?

— Non, concéda Akaashi.

Il n'avait pas semblé malintentionné, en effet, mais Akaashi n'avait vu en lui qu'un être humain tout ce qu'il y avait de plus ordinaire, pas une manifestation surnaturelle. L'esprit n'avait jamais essayé de le toucher, cependant, et n'avait même pas tenté de lui offrir quoi que ce soit. Cette pensée le figea.

S'il l'avait fait, Akaashi n'aurait rien remarqué. Que ce serait-il produit, alors ?

Il se passa une main sur les yeux. Y réfléchir ne l'avancerait à rien. Il s'était montré imprudent, mais l'incident s'arrêtait là. Tout allait bien.

Tout va bien.

— Keiji ?

Une nouveauté, ça aussi. Il se sentait comme un naufragé perdu en mer, ballotté par les vagues et incapable de se rappeler comment il était arrivé là.

Kuroo dut le comprendre, car il se gratta la tempe, un peu gêné.

— Désolé, dit-il. Ça sort comme ça, ces derniers temps. C'est plus...

À nouveau, il haussa les épaules.

— Ça ne me dérange pas, assura Akaashi.

Kuroo lui adressa un semblant de sourire penché, puis il fit pivoter la porte de ce qui devait être sa chambre.

— Après toi, dit-il.

Akaashi entra. Son sang se glaça dans ses veines.

Les murs étaient recouverts de talismans dont un bon tiers étaient déchirés ou salis de larges taches noires. La fenêtre, occultée par du papier clair mais opaque, ne devait pas avoir été ouverte depuis un long moment. Il y avait un miroir, non loin du lit, mais le verre avait disparu sous une épaisse couche de peinture.

L'effet général lui brisa le cœur.

— Fais pas attention, lui conseilla Kuroo d'un ton léger. J'ai besoin d'un temps d'adaptation, c'est tout. C'est en tout cas ce qu'Ukai a dit à mes parents. Je ne sais pas s'il l'a fait avant ou après les avoir jetés de la congrégation, mais c'était gentil de sa part.

Il détacha un talisman du mur et l'agita dans les airs. Celui-ci se mit à flétrir comme une feuille morte, puis s'effrita sous ses doigts.

— Tu vois ? Aucune utilité. À ce niveau, c'est juste de la décoration. Enfin, je ne peux pas leur en vouloir. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. C'est trop tard pour moi — il n'y a rien à faire.

Il n'en paraissait pas particulièrement touché. Il sourit à Akaashi et secoua la tête.

— Mais tu comprends, toi, pas vrai ? Tu y étais aussi.

Akaashi s'approcha du miroir et le retourna contre la table de chevet.

— Je ne sais pas, répondit-il.

Il n'y était pas resté aussi longtemps que lui. À vrai dire, il ne comprenait plus grand-chose. Kuroo le dévisagea un moment en silence, puis il s'assit sur le lit.

— Je ne me souviens pas de tout, avoua-t-il. Je ne veux pas m'en souvenir. Mais je t'ai vu, là-bas. Perçu, disons. Comme un nuage de fumée. Je pensais que je rêvais — que je faisais un cauchemar horrible, puis je t'ai entendu, et j'ai compris. J'ai cru... je voulais... (Il expira longuement incapable de formuler ses pensées). Enfin, tu vois.

Il ne voyait rien du tout, mais acquiesça tout de même.

— Keiji, reprit Kuroo, je suis désolé. J'aurais préféré qu'on se voie plus tôt. J'ai tout fait pour. Je te devais au moins ça. Mes parents — ils ne pensaient pas à mal, mais ils ne comprennent rien, et ils ne voulaient pas que je... ils disaient que c'était dangereux, ou que je ne saurais pas... tu sais, rester moi-même. Rester ici. Ils ne veulent pas croire que je suis revenu. J'ai essayé de le leur faire comprendre, mais tu sais comment c'est. Ils n'ont pas tout à fait tort, c'est vrai, mais comme je l'ai dit, c'est déjà trop tard.

— Tu n'as pas à t'excuser, répondit Akaashi en s'asseyant à côté de lui.

Il posa maladroitement une main sur son épaule, et Kuroo frissonna.

— J'ai cru que j'y resterais pour toujours. Qu'on m'avait oublié. (Il laissa échapper un soupir.) Merci de m'avoir sorti de là.

Akaashi détourna les yeux. Il ne méritait pas sa gratitude. Kuroo n'aurait jamais dû rester là-bas si longtemps. Il s'était perdu parce qu'il l'avait laissé faire, et il n'était revenu que parce qu'Oikawa l'avait bien voulu.

Il n'aurait jamais dû entrer dans le jardin à sa place. Le remercier n'avait aucun sens.

— C'était tellement bizarre, au début, continua Kuroo. Je savais que ça ne marcherait pas avant même de rentrer. La porte était toute froide. Quand je l'ai ouverte, il n'y avait rien. Aucun jardin, rien du tout. Puis il est apparu –

Il prit une inspiration inégale, se mordillant nerveusement l'intérieur des lèvres.

— Il ne ressemblait pas du tout à ce que tu nous avais décrit. Pas du tout. J'ai vu ma part d'esprits, mais jamais des comme ça. Il n'avait plus rien d'humain. Je me suis demandé comment t'avais supporté ça, tout ce temps, mais j'étais certain d'avoir anéanti tout espoir de te poser la question. Il m'a demandé où tu étais, mais quand j'ai voulu lui répondre, il m'a attrapé et je suis parti. Il a dit que je te ramènerais là-bas. Qu'on y resterait pour toujours, toi et moi. Ils l'ont tous dit et répété. Ils me l'ont promis. On n'en sort jamais vraiment, pas vrai ? On y retournera tôt ou tard.

Il plongea le visage entre ses mains.

— Je suis désolé, répéta-t-il, j'ai tout essayé, mais j'étais incapable de me défendre. Je me sentais si faible, ridicule. Un exorciste de pacotille. C'est toujours le cas, d'ailleurs. Je sais qu'ils m'ont suivi jusqu'ici. Que j'en attire d'autres, sans arrêt. S'ils ne sont pas dangereux, c'est parce qu'ils sont au courant. Ils le savent tous. Nous ne sommes qu'à moitié vivants. À moitié morts, à leurs yeux. Ils patientent, c'est tout. On leur appartient, tu vois.

Akaashi sentit son cœur se serrer.

— On n'appartient à personne, affirma-t-il doucement.

Kuroo émit un rire nerveux.

— Ouais. Merci d'essayer.

— Kuroo-san. Tu es revenu. Tout va bien. Je peux me charger des esprits, si tu veux. N'oublie pas ce qu'ils sont. Ils mentent, eux aussi. Ils profitent de ta faiblesse, mais ça n'ira pas plus loin.

Il pressa une main sur son poignet, là où la marque rougeoyait encore quelques mois plus tôt, et répéta :

— Ça n'ira pas plus loin.

Je ne les laisserai pas faire. Il serra les dents.

— Akaashi Keiji, toujours là pour régler les problèmes des autres. Qu'est-ce que j'ai fait pour toi, hein ? Je t'ai regardé y aller tous les jours. J'aurais dû faire quelque chose tant que... enfin.

Akaashi fronça les sourcils.

— Tu n'aurais rien pu faire.

— Tu l'acceptes si facilement.

Ce n'était pas comme s'il avait eu le choix. Ni Ukai ni Oikawa ne le lui avaient laissé.

— Tu es plus fort que moi. J'ai l'impression que je pourrais m'effondrer à tout moment, mais tu continues d'y entrer la tête haute, comme si tout allait bien. Kiyoko m'a raconté ce qui s'est passé. Tu aurais dû accepter. Ils t'avaient laissé une chance.

— Une chance de quoi ?

— De te tirer de ce merdier.

Akaashi ne répondit pas. Il se leva et partit contempler les talismans en silence. La plupart d'entre eux n'avaient pas résisté à la tâche. Le passage constant des esprits devait les avoir affaiblis.

S'ils ne protégeaient pas Kuroo, qui le ferait ?

— Il t'a manipulé pour te convaincre de rester avec lui, lâcha Kuroo.

Et tu t'es laissé faire. Mais plus jamais —

Akaashi ferma les yeux et posa le front contre le mur, soudain exténué.

— Tu aurais dû t'enfuir.

— Et te laisser là-bas ? Ne te moque pas de moi.

Kuroo ne répondit pas. Un talisman se racornit, quelque part sur sa gauche.

Cette pièce est compromise. L'appartement entier. Le quartier, peut-être.

Trop vaste pour qu'il puisse y faire quoi que ce soit. Il avait sorti Kuroo du jardin, mais rien n'était réglé pour autant.

— Tu lui as promis, murmura Kuroo.

— Il le fallait.

— C'est ma faute. Je suis...

— J'ai choisi de rester, l'interrompit Akaashi. Je ne regrette rien.

Kuroo se tourna vers lui.

— Menteur, accusa-t-il. Tu ne peux pas être en paix avec ça.

— J'y serais retourné de toute façon, Kuroo-san. Ce n'est pas si grave.

— Tu...

Akaashi le fit taire d'un geste.

— Je ne regrette rien, insista-t-il, et je ne mens pas.

Kuroo sembla sur le point de protester, puis il se ravisa.

— T'es vraiment plus dur que t'en as l'air, hein ?

— Si tu le dis.

— Je n'y retournerai pas.

— D'accord.

Kuroo détourna le regard.

— Je suis sérieux, dit-il en baissant la voix. Je ne retournerai pas là-bas. J'en ai parlé à Ukai-sama. Il m'a... relevé de mes fonctions. Je suis désolé, Keiji. J'aurais voulu... (Il s'interrompit, cherchant ses mots.) Je ne peux pas. C'est trop pour moi.

C'était compréhensible. Logique, en fait. Akaashi resta de marbre, étouffant le sentiment de trahison qui l'envahissait doucement comme de l'encre renversée dans un verre d'eau trouble.

Il avait toujours été seul. Au fond, ça ne changeait rien.

Il ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n'en sortit.

— Je suis désolé, dit à nouveau Kuroo.

— Ce n'est rien.

Ce n'est rien. Ça ne pouvait pas continuer. Regarde-le. C'est mieux comme ça.

Il fit craquer ses jointures. C'est mieux comme ça, se répéta-t-il.

— Shimizu-san est au courant ?

Kuroo acquiesça en silence.

— Je voulais t'en parler plus tôt, confessa-t-il sans le regarder. Je ne savais pas comment faire.

Un talisman se détacha du mur et se décomposa sur le sol.

— Je ferai ce que je peux d'ici, poursuivit Kuroo. Je ne vous laisserai pas tout seuls. Je peux encore aider. Je sais que ça paraît ridicule, mais je te promets que je vous sortirai de là. Tous les deux. Toi en premier. Je ne peux pas vous abandonner comme ça.

— Tu n'as pas le choix, lui rappela Akaashi.

— Je chercherai. Je trouverai quelque chose. Il doit bien y avoir un truc à faire, un...

— Il n'y a rien. Tu perds ton temps.

Kuroo fronça les sourcils.

— Qu'est-ce que t'en sais ?

— Ukai Keishin nous a parlé.

— Je sais, mais ça ne veut rien dire. Ils ont peut-être...

— Laisse tomber.

Kuroo se releva et vint se placer face à lui. Il posa les mains sur ses épaules, les yeux plantés dans les siens, et Akaashi se sentit si faible, soudain, qu'il dut s'appuyer contre le mur pour rester debout.

— Je ne peux pas laisser tomber, déclara Kuroo. Parce que j'ai vu Oikawa comme je te vois, toi. Je l'ai entendu parler. Il ne changera jamais d'avis. Tu ne peux pas le convaincre. Tu ne peux pas...

Ses doigts resserrèrent leur emprise. Akaashi ne bougea pas.

— Il n'y a rien, là-bas. Rien après. Il le sait aussi. S'il participait au rituel, il serait anéanti. Et toi aussi, Keiji. Il t'y enverra à sa place, comme il l'a fait avec tous les autres. Tu finiras englouti dans l'abysse, et ton âme... il n'en restera rien. Rien. Ce n'est pas seulement le sacrifice d'une vie — c'est celui d'une existence entière. Une destruction totale. C'est pire que la mort. Ce qu'il y a là-bas, c'est...

La sonnette de l'entrée retentit, plongeant la pièce dans un silence total.

— Ça doit être Kiyoko, dit-il finalement. Je vais ouvrir.

Kiyoko rejoignit Akaashi, qui s'était installé dans la cuisine, et lui adressa un regard éloquent alors que Kuroo cherchait quelque chose dans le frigo. Lorsque ce dernier se releva, il grimaça et pointa sur eux un doigt accusateur.

— Pas de conversations silencieuses, prévint-il. Je vous vois, vous savez ?

Kiyoko arqua un sourcil.

— Je pensais simplement que cet appartement dégageait un petit quelque chose de désagréable.

— Va dire ça à mes parents, ils apprécieront sûrement.

— Je ne plaisante pas, tu sais. Est-ce qu'ils le purifient de temps en temps ? On dirait une aire d'autoroute pour esprits en transit.

— Belle image, commenta Akaashi.

— Ne l'encourage pas, soupira Kuroo. Je sais que ça craint, d'accord ? Mais on ne peut rien y faire. Les purifications tiennent deux jours maximum, et les esprits s'en foutent.

— Et tu ne trouves pas ça inquiétant ? s'enquit Kiyoko.

— Pas vraiment. J'ai vu pire.

Akaashi lança un regard à Kiyoko, qui lui répondit par un hochement de tête.

— Ah, laissez-moi tranquille, se plaignit Kuroo. Je vous le dis, c'est sans espoir.

— Je n'aime pas ton attitude, répliqua Kiyoko. Quelque chose ne va pas du tout. Tetsurō, regarde-moi.

Kuroo s'exécuta avec un soupir.

— Quoi ? fit-il.

Elle secoua la tête.

— Qu'est-ce que tu en penses ? demanda-t-elle en se tournant vers Akaashi.

Il s'agita, mal à l'aise. À vrai dire, il n'en pensait pas grand-chose.

Il ne voyait rien.

— Akaashi ?

— Je ne sais pas, répondit-il.

Elle lui lança un regard abasourdi.

— Tu ne sais pas ? Qu'est-ce que vous avez, tous les deux ? Tout ici est tellement corrompu que je peine à voir net. Quand t'es-tu purifié pour la dernière fois ?

— Hier, répondit Kuroo.

— J'ai du mal à y croire.

— Crois ce qui te chante. De toute façon, ce n'est pas le sujet. On voulait parler de...

Elle leva une main.

— Je ne veux rien entendre. Je me charge de l'appartement. Akaashi, occupe-toi de lui, d'accord ?

— Je sais me purifier moi-même, objecta Kuroo.

Kiyoko ferma les yeux.

— Permets-moi d'en douter.

Voyant que Kuroo s'apprêtait à protester, Akaashi l'attrapa par la manche et le poussa vers la salle de bain.

— Ce n'est pas si terrible que ça, marmonna Kuroo alors qu'il refermait la porte. Elle exagère.

Akaashi en doutait. Il partit chercher une bassine plate, une éponge, et une poignée de feuilles de basilic et d'écorce de cèdre dans la pièce interdite, puis remplit le récipient d'eau chaude.

— C'est si terrible que ça ? tenta à nouveau Kuroo.

Akaashi plongea l'éponge dans l'eau. Avec un soupir, Kuroo commença à se déshabiller.

— Tu n'as rien senti, remarqua-t-il. Tu la crois, mais tu ne sens rien.

— Je l'ai senti, dit Akaashi.

— Tu n'as pas besoin de mentir. Mais je la crois, moi aussi.

Il glissa la main dans l'eau, l'air mélancolique.

— Elle m'avait dit de ne pas faire l'idiot. J'ai fait ce que j'ai pu. Tu sais, Keiji, je ne sens rien non plus.

Il désigna la bassine d'un geste.

— Tu devrais peut-être t'y mettre aussi.

Akaashi se rappela l'homme, à l'entrée, les talismans sur les murs. Quelque chose n'allait pas, et il ne s'était aperçu de rien.

À moitié là-bas. C'est juste une question d'habitude. À force d'écouter les morts, on oublie comment sont les vivants.

Kuroo avait raison. Il ôta ses vêtements et attrapa l'éponge avec une grimace.

— Je déteste ça, avoua-t-il.
Kuroo lui offrit un faible sourire.

— J'avais cru comprendre.

Quand ils sortirent de la salle de bain, quelques minutes plus tard, Kiyoko n'était nulle part en vue. Akaashi plissa le nez en entrant dans la cuisine. Elle n'avait pas menti ; l'air ici était si lourd qu'il lui pesait sur les épaules, et Akaashi dut ciller plusieurs fois avant de commencer à y voir clair.

Il comprenait, à présent. La purification ne les avancerait à rien. Ses effets se désagrégeraient comme les talismans sur les murs de la chambre, et il faudrait des semaines avant d'assainir complètement la maison.

Kuroo se laissa tomber sur une chaise, harassé. Il releva la tête avec une vague curiosité quand des voix lointaines lui parvinrent du couloir, puis posa le front sur la table.

— C'est pire qu'au village, marmonna-t-il. J'aimerais pouvoir m'en aller.

Akaashi ne répondit rien. Les voix se turent, puis reprirent leur débat.

— Je voulais vous parler du rituel, dit Kuroo. Pas des purifications. Elle perd son temps. Tu veux bien aller la chercher ?

Après une brève hésitation, Akaashi obéit. À mesure qu'il approchait de l'entrée, les voix se firent plus intelligibles. Il reconnut celle de Kiyoko ; l'autre, aussi mesurée, ne lui disait rien.

— Encore lui, dit quelqu'un dans son dos. Il va entrer, pour sûr. Tetsu peut s'enfermer autant qu'il le veut, suffit de regarder : ce petit-là ne se laissera pas faire. Je pensais qu'il rentrerait par la fenêtre, pour être honnête. Ils connaissent pas la prudence, par ici.

L'esprit émit ce qui ressemblait à un rire étouffé. Il apparut devant Akaashi et pointa le doigt vers son front. Sa silhouette éthérée était à peine visible au milieu du couloir.

— Prudence, souffla-t-il. Prends garde au maître de cérémonie. Il perd patience. Il brisera ses vœux avant d'accomplir sa tâche, et tu finiras seul et sans guide. Je ne le mettrais pas en colère, si j'étais toi.

La porte d'entrée claqua.

— Ne t'en va pas trop loin, conseilla-t-il. Tu nous appartiens déjà.

Puis il disparut, remplacé par un adolescent d'à peu près l'âge d'Akaashi qui le dévisageait d'un air sombre, les lèvres pincées.

— Laisse-moi passer, dit-il. Je ne suis pas un fantôme.

Kiyoko, quelques pas derrière lui, lui fit signe que tout allait bien. Akaashi s'écarta en sourcillant.

— Un ami de Tetsurō, l'informa Kiyoko. J'ai essayé de le garder dehors, mais il a l'air têtu. Quelque chose me dit que Tetsurō ne lui a pas donné autant de nouvelles qu'à nous, et je n'ai pourtant pas entendu grand-chose. Qu'est-ce que tu regardais ?

— Un esprit de passage, c'est tout.

— Ah. Agressif ?

Il secoua la tête en signe de dénégation.

— Tant mieux, murmura Kiyoko. Tu le sens, maintenant, non ? La maison Oikawa est plus accueillante qu'ici. J'ai fait ce que j'ai pu, mais ça ne tiendra pas longtemps. Cet appartement nécessiterait quelques jours de purification systématique.

— Ses parents ne se rendent compte de rien ?

— Tu ne t'es rendu compte de rien, souleva-t-elle. Mais je suppose que si, ou bien ils seraient avec nous. Son père voit, mais il n'est pas exorciste, et sa mère ne fait pas vraiment partie des bons, sans vouloir offenser personne. Ils ne peuvent rien faire sans le soutien de la communauté.

Elle balaya le couloir des yeux, pensive.

— Nous non plus, murmura Akaashi.

— Je sais. Ça me rend malade. Viens.

Ils retournèrent dans la cuisine, étrangement silencieuse. Kuroo n'avait pas fait un mouvement depuis qu'Akaashi l'avait quitté. Non loin de lui, son ami lui secouait l'épaule, les sourcils froncés.

— Kuro, fit-il.

Kuroo ne bougea pas.

— Kuro, répéta le garçon, puis il se tourna vers eux, les yeux brillants d'un mélange de colère et d'inquiétude et demanda : qu'est-ce qu'il a ?

— Je ne sais pas, répondit Akaashi.

— Il a l'air endormi, dit Kiyoko.

Elle voulut s'approcher de lui, mais une voix désincarnée s'éleva non loin d'eux, difficilement perceptible.

Il dort. Laisse-le dormir. Laisse-le dormir.

Kiyoko plongea immédiatement la main dans sa poche. Akaashi, lui, resta immobile. L'esprit était celui d'une jeune femme dont les traits étrangement familiers lui donnèrent des frissons dans le dos.

Laisse-le dormir.

Akaashi avança d'un pas.

— Non, dit-il.

Tu ne devrais pas être là. Qui t'a fait sortir ?

Puis elle se pencha vers Kuroo, lui murmura quelque chose à l'oreille et disparut comme elle était venue.

L'atmosphère s'allégea sensiblement. Épuisé, Akaashi se laissa tomber sur une chaise.

— Qu'est-ce que c'était que ça ? demanda Kiyoko en posant une main sur sa poitrine.

Le regard du garçon passait de l'un à l'autre d'un air contrarié, mais il ne dit rien. Akaashi doutait qu'il ait seulement perçu quoi que ce soit. Ce n'était pas plus mal. Lui-même n'était pas certain de ce qu'il avait vu.

— Comment est-elle arrivée ici ? Sortir de quoi ? Tu la connaissais ?

Akaashi grimaça.

— Je ne sais pas, dit-il.

— Mais elle s'est adressée à toi. Elle doit venir du village — comment...

Kuroo émit un grognement dans son sommeil.

— Kuroo-san ? l'appela Akaashi.

Il ouvrit les yeux et se redressa d'un bond. Ses paupières papillonnèrent, puis il se plaqua les mains sur le crâne, la mâchoire serrée.

— Je faisais un cauchemar, marmonna-t-il. Kenma ? Qu'est-ce que...

Celui-ci se crispa.

— Ne me dis pas de partir, prévint-il. Je ne m'en irai pas.

Kuroo exhala un profond soupir. Il se pinça l'arête du nez, défait.

— Kenma, dit-il d'un ton prudent, tu ne peux pas...

— J'ai assez attendu. J'étais inquiet.

— Je sais, mais...

Kenma enfouit les mains dans ses poches.

— Je reste ici, insista-t-il. Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça.

Il jeta un regard à Kiyoko et Akaashi comme pour les défier d'émettre des objections. Akaashi haussa les épaules. Kiyoko, elle, s'approcha de Kuroo et lui offrit un bras pour l'aider à se relever.

— Personne ne reste ici, déclara-t-elle. On s'en va.

Kuroo retint un rire.

— À t'entendre, on se croirait dans l'antichambre de l'enfer.

— Elle a raison, intervint Akaashi. Kuroo-san, cette maison n'est pas juste compromise. Pour l'instant, elle est perdue. Ne la laisse pas te prendre avec elle.

— J'habite ici, souligna Kuroo. Ce n'est pas comme si j'avais le choix.

— Où sont tes parents ? demanda Kiyoko.

— Chez Ukai-sama. Ils passent leur temps à frapper à sa porte, à supplier qu'on les reprenne. J'ai essayé de leur expliquer, mais qu'est-ce que vous voulez.

— Comment ça, qu'on les reprenne ? tiqua Akaashi.

Kuroo lui sourit.

— Les derniers événements n'ont pas beaucoup plu au grand maître, comme tu l'auras deviné. Pour l'instant, ma famille est exclue de la communauté. C'est plutôt une bonne nouvelle, si vous voulez mon avis, mais mes parents ne le voient pas comme ça. Sans le soutien de la congrégation, ils sont fichus.

— Quand comptent-ils revenir ? demanda Kiyoko.

— Demain, je crois. Ils ont réservé un hôtel.

— Alors fais tes affaires. Je leur en parlerai plus tard, s'il le faut, mais tu ne dormiras pas ici cette nuit.

— Où, alors ?

— Akaashi habite beaucoup trop loin, et ma maison n'est pas très accessible. On pourrait aller chez les Ushijima, mais...

Kenma la coupa d'un geste.

— Il vient chez moi, déclara-t-il.

Akaashi croisa les bras. Kenma n'était pas un exorciste, et sa maison n'était probablement pas protégée, ce qui ne ferait que déplacer le problème.

— Faites ce que vous voulez avec ma maison, continua Kenma. Je me fiche de vos rituels. Si Kuro part d'ici, alors il vient chez moi.

Le ton de sa voix ne laissait aucune place à la discussion, et il tourna les talons pour se rendre dans la chambre de Kuroo sans leur adresser un regard. Ce dernier s'éclaircit la gorge.

— Il est très en colère, expliqua-t-il comme s'ils n'en avaient pas été directement témoins. C'est ma faute. J'avais peur de...

Kenma l'appela, et il se gratta le front d'un air désolé.

— Je vais chercher mon sac, alors.

Il leur offrit un sourire d'excuse puis quitta la cuisine. Sa voix étouffée s'éleva de derrière la porte de sa chambre et Akaashi fit signe à Kiyoko de le suivre à l'extérieur.

Les nuages s'étaient rassemblés, au-dessus de leurs têtes, et l'air frais les fit frissonner.

— J'espère qu'il ne va pas pleuvoir, soupira Kiyoko en s'appuyant sur le balcon.

Un couple, en bas de la rue, leur jeta en regard en biais. Akaashi s'assit par terre, un peu las.

— Je me demande si Tetsurō va s'en sortir, commenta Kiyoko. Il n'avait vraiment pas l'air content.

— Kenma ?

— Mmh.

Elle pianota sur la balustrade d'un air absent.

— Ça doit être lui, celui qui l'aidait à se renseigner sur le village, ajouta-t-elle. Je ne sais pas comment il fait. Je n'oserais jamais en parler à qui que ce soit.

Akaashi n'avait pas d'avis sur la question. Ses paroles à lui tomberaient dans le vide. Ses camarades de classe n'étaient guère plus que des connaissances avec qui il entretenait des relations cordiales, juste assez pour ne pas avoir d'ennuis, mais trop peu pour échanger plus que des conversations éphémères et sans importance. Il ne partageait rien avec les autres jeunes de la communauté, parce qu'il n'avait jamais essayé de les approcher. Kiyoko et Kuroo étaient les seules personnes de son âge avec qui il communiquait plus ou moins régulièrement, et c'était arrivé par la force des choses, rien de plus.

Personne n'avait besoin d'entendre parler de ça.

— Et Ushijima ? demanda-t-il.

— Je préfère éviter le sujet, quand c'est possible. Après tout, il n'est pas vraiment concerné.

Elle laissa ses yeux voguer vers l'appartement.

— Il a l'air d'être un bon ami, dit-elle. Tant mieux. On ne peut pas faire grand-chose, de là où on est, alors je suis contente que Tetsurō ne soit pas tout seul.

Akaashi acquiesça en silence. Il sursauta quand Kiyoko posa la main sur son épaule.

— Et toi ? dit-elle. Tout va bien ?

Il resta muet un moment. Une goutte de pluie éclata sur la balustrade, rapidement suivie d'autres, et il recula pour se mettre à l'abri.

Il ne pleuvait jamais, dans le jardin.

— Oui, répondit-il enfin.

Tout va bien.

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— Appelez-moi si vous avez besoin de quelque chose, dit la mère de Kenma. Je suis dans le salon, alors n'hésitez pas.

— Merci, Kozume-san, répondit Kiyoko.

Celle-ci ferma la porte, et Kuroo attendit que ses pas dans les escaliers se soient tus avant de prendre la parole. Assis par terre devant une petite table qu'ils avaient déménagée d'une autre pièce, il joignit les mains, l'air nerveux.

— Bien, dit-il. J'espère que ça ne vous dérange pas de, mh... parler de ça avec Kenma. Il est au courant de tout, de toute façon. Je lui ai raconté les derniers événements tout à l'heure. Il m'a déjà pas mal aidé, alors...

— Merci de nous accueillir, Kozume-san, fit Akaashi.

Kenma cilla.

— Kuro m'a parlé de toi. De vous.

Il baissa les yeux.

— Merci pour ce que vous avez fait pour lui.

Kuroo s'éclaircit la gorge.

— T'es gênant, tu sais ça ? Je les avais déjà remerciés. Enfin, bon. Voilà.

Kiyoko sourit. Akaashi fit rouler sa tasse entre ses mains sans rien dire.

— Tu voulais nous parler, dit gentiment Kiyoko.

— Mh, oui.

Il chercha ses mots un moment, puis se perdit dans ses pensées, si bien que Kenma dut le rappeler à l'ordre en poussant sur son épaule.

— Pardon, s'excusa Kuroo. Je pensais à la maison.

— Je préviendrai tes parents, dit Kiyoko. Ils m'écouteront sûrement. Si pas, ils écouteront Ushijima-san.

— Non, non — la maison Oikawa. Je ne sais pas comment vous parler de ça.

Il avala une gorgée de thé puis ferma les yeux.

— J'en ai déjà discuté avec Keiji, et vu les informations qu'Ukai vous a données, j'ai beaucoup réfléchi. Je pense pas mal à ce qui s'est passé là-bas. À Oikawa et à tous les autres. Je l'ai vu. Je les ai vus.

Il prit une inspiration.

— Cette entreprise est perdue d'avance. On ne peut pas le convaincre, et l'exorcisme échouera s'il n'est pas convaincu. Tout le monde le sait — Ukai-sama, Ushijima-san, tous les assistants, nos parents. Ils le savaient quand ils nous ont appelés.

Akaashi sentit son estomac se contracter. Il but une gorgée de thé, mais sa bouche resta aussi sèche qu'une poignée de sable.

— Il faut qu'on trouve un moyen, continua Kuroo après un regard vers lui. Une façon de le manipuler à son tour. Quelqu'un l'a bien convaincu de s'enfuir...

— Iwaizumi-san, murmura Akaashi. Mais c'était son meilleur ami. Ils se connaissaient depuis toujours. Il savait quoi lui dire.

— Alors il faut qu'on apprenne, nous aussi. Il faut qu'on en sache plus sur lui. Sur le village. Sur le rituel. Sur ce type, Iwaizumi — sur tout. Il doit bien avoir une faiblesse. S'il profite des nôtres, on doit pouvoir profiter des siennes.

— Et comment tu comptes savoir..., commença Akaashi, mais Kuroo secoua la tête.

— Il faut juste qu'on rassemble nos informations. Je sais qu'il y a quelque chose. Ce qu'il y aura à apprendre sur lui, tu vas sans doute devoir le lui arracher toi-même, mais pour le reste... On parle d'un village entier, et il ne s'est pas envolé. Il est toujours là. Ils sont toujours là. J'en ai vu, quand... enfin, vous savez. Ils murmurent. Ils chantent. Ils parlent. Ils racontent des choses...

— Kuro, le reprit Kenma.

Kuroo se passa une main dans les cheveux.

— Je veux dire, j'ai compris des trucs. À propos du rituel.

— Le rituel ? fit Kiyoko.

Kuroo acquiesça.

— Ce n'est pas juste l'histoire d'une cérémonie, développa-t-il. C'est une série d'étapes, et elles durent plusieurs années. Oikawa est supposé les revivre l'une après l'autre, n'est-ce pas ? Pour que son esprit soit préparé, pour une fois. Si on en savait un peu plus, on pourrait peut-être agir avant le jour de la cérémonie. Ukai-sama avait fait mention d'un carnet, le jour de notre arrivée. On pourrait le lire, et...

— Le journal est perdu, l'informa Kiyoko. Personne n'a remis la main dessus depuis la dernière tentative. Je crois qu'il ne contient que les pensées des autres exorcistes, et ils n'en savaient pas plus que nous.

— Ça pourrait toujours aider. Ils l'ont perdu où ?

Kiyoko soupira.

— Dans le jardin, je crois. C'est ce qu'Ukai-san a dit.

— Keiji ?

Il secoua la tête.

— Il ne m'en a jamais parlé.

Mais il avait vu un carnet. Entre les mains d'une jeune femme brune, la même qui avait murmuré à l'oreille de Kuroo, une heure plus tôt. Entre les siennes, alors qu'il recevait les offrandes de dizaines de visages inconnus.

Sa sœur. Elle est venue jusqu'ici ?

— Tu pourrais essayer de lui en toucher un mot.

Il acquiesça sans trop y croire. Si Oikawa était au courant, rien ne garantissait qu'il accepterait de lui en parler. Il le gardait probablement jalousement avec lui, de l'autre côté, si seulement il avait conscience de le posséder.

Kuroo s'agita.

— OK. Bon. Il y a autre chose. Le maître de cérémonie.

Akaashi sentit son sang se glacer. Kiyoko, elle, fronça les sourcils.

— Qui est-ce ?

— Je ne sais pas, dit Kuroo. Mais ils en parlaient, là-bas. Ça a l'air d'être quelqu'un d'important. Je suppose qu'il est censé organiser les étapes, mais...

— Laissez tomber, le coupa Akaashi. Le maître de cérémonie de l'époque était la mère d'Iwaizumi-san, et elle est morte.

— Comment tu sais ça ?

— Oikawa me l'a dit. Montré.

— Montré ?

— Quand j'étais chez Ushijima, expliqua Akaashi.

— Tu ne nous as rien dit, nota Kiyoko.

— J'ai seulement vu ce qu'il voulait que je voie. Je n'y ai plus tellement pensé.

Il avait eu l'esprit occupé par la déception d'Ukai, lorsqu'il l'avait vu sortir du jardin, puis par ses parents qui, depuis qu'il était rentré, l'évitaient comme la peste. Il avait pensé à Kuroo, à tout ce qu'Oikawa lui avait dit, à la promesse. Il avait assez à faire avec ses souvenirs pour ne pas s'embarrasser de ceux d'un autre.

— C'est peut-être le moment d'en parler, lâcha Kenma.

Akaashi pinça les lèvres.

— Qu'est-ce que t'as vu ? demanda Kuroo.

Il rassembla ses souvenirs.

— Des étapes, je suppose. Une quand il était enfant. Une sorte de fête avec offrandes, rien de spécial. Une autre beaucoup plus tard. Une isolation, je crois. Elle était censée durer plusieurs années, mais je suppose qu'Iwaizumi-san l'a transgressée plusieurs fois.

— C'est tout ? fit Kiyoko.

— Il a été malade, mais je ne pense pas que ça ait un rapport. Il a parlé de rêves, aussi.

Il ne fit pas mention de l'ombre. Kuroo cilla.

— Bon, ça ne fait pas grand-chose. Ceci étant dit, t'as été malade, toi aussi. Je ferais gaffe, à ta place.

Puis il sourit, mais Akaashi, lui, ne riait pas.

L'effroi se répandit en lui comme une vague d'eau glacée. Il avait été malade, mais ça ne voulait rien dire.

Seulement... il avait reçu des offrandes, lui aussi. Des débris, des billes, un bandeau torsadé. Où Yū les avait-il trouvés ? Akaashi pouvait revoir le soulagement détendre son visage, lorsqu'il les avait acceptées. Oikawa les avait acceptées.

J'aurais dû faire tout ça avant, mais je ne pouvais pas savoir. Nous ne sommes pas comme les autres, tous les deux.

Des morceaux de poterie alignés dans le jardin, encore sales de la terre d'où il les avait extraits. Oikawa les avait cachés là pour le déstabiliser. C'était ce qu'il avait pensé.

— Tout va bien ? demanda Kiyoko.

Son cœur battait à tout rompre. Yū avait mentionné les livres d'Ukai. Il avait parlé des purifications, de quelque chose de nouveau, qu'il avait mal fait au départ. Ce n'était pas sorti de nulle part. Pourquoi Oikawa lui avait-il arraché ce souvenir-là, si ce n'était pour qu'il comprenne que...

Tu aurais dû le remarquer plus tôt. Il te l'a dit des centaines de fois.

Il avait vu l'ombre. Oikawa l'avait vue aussi. Ça ne pouvait pas être une coïncidence.

Il expira longuement, doucement, pour calmer son pouls enragé.

Les cérémonies précédentes avaient échoué par manque de préparation, avait dit Ukai, mais il était préparé. Il l'était bien avant d'arriver chez Oikawa, avant même que le grand maître ne porte son choix sur lui. Yū s'en était assuré. Il avait suivi les étapes à la lettre, et Akaashi n'avait rien remarqué.

— Je suis fatigué, répondit-il. Je rentre.

— Mais tu viens d'arriver, protesta Kuroo. Si on a dit quelque chose...

Akaashi se leva.

— Ce n'est rien, dit-il. À la prochaine.

— Attends, attends, fit Kuroo. Je ne vais pas te retenir, mais j'avais quelque chose à... un truc à donner, d'accord ? C'est peut-être ridicule, mais je me sentirais mieux si vous l'aviez avec vous.

Il partit ouvrir son sac de voyage et sortit deux enfilades de perles rouges et de bois qu'il tendit Akaashi et Kiyoko.

— C'est juste des amulettes sans grand intérêt, s'excusa-t-il. Je les ai faites en revenant du village. Elles sont consacrées, si ça a une quelconque importance. Je ne sais pas si elles seront efficaces, mais...

Il s'éclaircit la gorge.

— Merci, dit Akaashi en la rangeant dans sa poche.

— C'est le moins que je puisse faire, répondit Kuroo. Sois prudent, Keiji. Prends soin de toi.

Akaashi acquiesça en silence.

— Vous aussi.

Puis il les salua et partit.

xxxxx

Yū ne vint pas chez leurs parents, le lendemain. Il était malade, disait sa mère, et elle en avait paru inquiète, mais pas Akaashi ; lui était retourné dans sa chambre, s'était assis au fond de son lit, et il avait remercié le ciel de lui avoir laissé un instant de répit.

Par chance, Yū ne réapparut pas des semaines qui suivirent. Les appels de leur mère sonnaient dans le vide. Reiko le remplaça pour les travaux de la maison, et si elle avait reçu des nouvelles, elle ne les leur communiqua pas.

Elle avait souri à Akaashi, en partant, et il avait su.

Yū ne viendrait pas le voir. Il était libre.

xxxxx

Le ciel, gris pâle, l'aveuglait autant qu'un soleil d'été. La météo avait annoncé de la neige, la veille, mais Akaashi l'attendait toujours. Un de ses camarades de classe lui pressa l'épaule en partant, un sourire aux lèvres, et Akaashi le salua sans vraiment y penser. Il ajusta son écharpe pour la remonter jusqu'à son nez.

Le frisson qui le traversa lorsqu'il aperçut la voiture garée devant la sortie du lycée n'avait rien à voir avec l'arrivée de l'hiver.

— Keiji, l'apostropha Yū. Bon anniversaire. Ça fait un bail.

Akaashi ouvrit la bouche, la referma. Quelqu'un lui jeta un regard intrigué auquel il ne répondit pas. Il lui fallut un moment pour se remettre à bouger, ses membres aussi engourdis que s'ils s'étaient trouvés dans des blocs de glace.

Il fit mine de reprendre sa route, mais Yū secoua la tête.

— Tu rentres avec moi, lui apprit-il. Papa et maman sont prévenus. Une petite surprise pour mon petit frère, tu vois le genre. Viens ici.

Le ton employé ne tolérait aucune forme de désobéissance. Il s'approcha.

Yū tendit la main, paume vers le ciel, et patienta.

— Ne me mets pas en colère, dit-il d'une voix si calme qu'Akaashi sentit son estomac se révulser.

Ce dernier sortit son téléphone de son sac et le donna à son frère qui l'éteignit puis le rangea dans sa poche, hors d'atteinte.

— Entre dans la voiture, exigea-t-il. On s'en va.

Akaashi s'installa sur le siège passager. Yū mit quelques secondes à le rejoindre ; il jouait avec le col roulé de son pull, puis claqua la langue avec agacement et prit place au volant.

Il ne prononça pas un mot de tout le trajet. Ils roulèrent pendant si longtemps qu'Akaashi faillit s'assoupir. Lorsqu'ils s'arrêtèrent enfin, il avait la bouche sèche et la langue pâteuse ; Yū s'extirpa du siège avec un grognement d'inconfort, et quand Akaashi essaya de l'imiter, il s'appuya sur sa porte en soupirant.

— Je ne t'ai pas dit de sortir, fit-il.

Il ouvrit la portière et montra la petite maison derrière lui d'un geste détaché.

— C'est chez moi. Le quartier est sympathique. Très calme.

Il n'eut pas besoin de développer. Akaashi avait compris le message.

Je connais cet endroit, pas toi. N'espère pas t'enfuir. Où que tu ailles, je te retrouverai.

Yū renifla.

— Sors, ordonna-t-il.

Il recula d'un pas. Pour la première fois depuis qu'il était arrivé, l'ombre apparut. Elle ne sourit pas. Elle secoua lentement, très lentement la tête.

Akaashi s'immobilisa.

— J'ai pas la journée, Keiji. Bouge-toi.

Après un instant de flottement, Akaashi sortit. Yū l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée de la maison qu'il déverrouilla sans un mot. Il lui fit signe de pénétrer à l'intérieur.

La porte se referma derrière eux avec un chuintement discret.

— Bienvenue, déclara Yū d'une voix plate. J'espère que tu apprécieras ton séjour ici.

Il indiqua l'étage d'un mouvement du menton.

— La salle de bain est en haut.

Akaashi voulut bouger, mais il en était incapable. L'air ici était sec, vide, presque inexistant. Il ne sentait aucune odeur, n'entendait aucun bruit, ne percevait aucune présence. Il ne respirait plus ; il suffoquait en silence, sans personne pour le voir, et chaque geste de Yū le rapprochait un peu plus de l'asphyxie.

Yū se plaça devant lui. Il n'était plus aussi grand qu'il l'avait paru, mais il dominait toujours Akaashi de quelques centimètres, et c'était suffisant pour qu'il se sente minuscule, un insecte tout juste bon à être écrasé sous ses pieds.

— Keiji, murmura Yū. Va te laver. Tu me répugnes. Et prends ton temps — je ne voudrais pas que ce soit mal fait.

Il se décala d'un pas. Le corps d'Akaashi se remit mécaniquement en route, et il se dirigea vers l'escalier. À peine avait-il posé le pied sur la première marche que la voix de Yū s'éleva derrière lui.

— Ne t'en fais pas, dit-il. Je ne t'oublie pas.

xxxxx

Je me suis laissé faire. Et toi ?

Le front sur le miroir de la salle de bain, Akaashi ferma les yeux. La glace embuée n'avait reflété qu'une forme floue, inutile, prête à s'envoler.

Il agrippait le bord du lavabo avec toute la force qu'il possédait encore, mais les tremblements refusaient de s'arrêter.

C'est l'histoire de quelques heures. Un mauvais moment à passer. Juste quelques heures.

Mais il n'y croyait pas. Yū l'aurait peut-être laissé tranquille, s'il avait été celui qu'Akaashi connaissait — celui qui riait entre deux insultes, qui l'humiliait, agissait avec une impulsivité telle qu'il en devenait étrangement prévisible. Mais celui-ci était trop calme, trop poli, un ciel immobile avant l'ouragan. La haine émanait de lui par vagues, presque matérielle, et Akaashi savait, dans les tréfonds de sa conscience anesthésiée, qu'elle ne désirait rien plus que sa mort à lui.

Il expira. Ses mains tremblaient toujours, et le reste de son corps accompagnait le mouvement avec résignation.

Ça suffit, pensa-t-il en serrant les dents. Tu ne vas pas mourir. Un peu de courage. C'est juste un mauvais moment à passer.

Il se plaqua les paumes sur les joues puis se retourna.

L'ombre le regardait.

— J'arrive, marmonna Akaashi. Laisse-moi.

Elle disparut.

Lorsqu'il arriva dans le salon, Yū l'attendait à table, les bras croisés, deux tasses de thé chaud devant lui. Il en poussa une vers Akaashi lorsque celui-ci s'installa face à lui. La gorge nouée, il porta la tasse à ses lèvres. Yū ne prononça pas un mot — il contemplait la fenêtre couverte d'un rideau opaque, l'œil vide, et il ne semblait pas disposé à engager la conversation.

Akaashi expira discrètement, juste assez longtemps pour assourdir les battements de son cœur, puis il demanda :

— Qu'est-ce que tu veux ?

Un fantôme de sourire traversa les lèvres de Yū.

— Juste discuter, répondit-il. Rattraper le temps perdu. Comment j'avais dit, déjà ? Ah, oui. Une surprise pour ton anniversaire, ou quelque chose comme ça. Quel âge tu as, maintenant, d'ailleurs ? Seize ans ? Ah, ça grandit si vite...

Il ne le regardait toujours pas. Akaashi s'éclaircit la gorge.

— Allons, tu n'es pas obligé de me croire, dit Yū. Ce qui doit arriver aujourd'hui ne dépendra que de toi. Moi — ah. Je suis là pour toi, tu sais. Je suis là pour t'aider, toujours. Te guider. Je suis ton frère, après tout. Tu es mon frère.

Akaashi ne réagit pas. Il n'était le frère que de Reiko, et Yū n'était de la famille de personne.

Ce dernier étouffa un rire.

— Enfin, corrigea-t-il, il paraît.

Il sirota une gorgée de son thé, essaya, du moins, avant d'être interrompu par une brusque quinte de toux.

— Juste discuter, répéta-t-il pour lui-même. C'est tout.

Il donnait l'impression de chercher à se convaincre, et Akaashi n'aimait pas ça du tout. Les sens en alerte, il se raidit sur sa chaise.

— Je me suis purifié, dit-il.

— Je sais. Je sais, Keiji. Mais ça ne sert à rien — pas avec toi. Ils ne te laissent jamais tranquille. Je ne devrais même pas te laisser m'approcher, mais j'ai de la peine pour toi, tu comprends ? Enfin, ça n'a pas d'importance. Rien de nouveau sous le soleil. Tu as fait ce que tu as pu.

Il attrapa sa tasse, y posa les lèvres, se ravisa. Il se leva doucement, comme avec précaution, et Akaashi comprit que quelque chose n'allait pas.

Yū vida son thé dans l'évier de la cuisine.

— Keiji, Keiji, murmura-t-il.

Il n'ajouta rien. Le silence s'étira en minutes éparses ; parfaitement immobile, Akaashi les regarda s'envoler l'une après l'autre, le souffle court, des étoiles dansant devant ses yeux trop secs.

Yū ne bougeait pas, lui non plus. Il s'était appuyé sur l'évier et contemplait le fond comme on admirait une œuvre d'art. Il marmonnait, parfois, mais Akaashi ne comprenait pas ce qu'il disait.

Quand l'ombre apparut face à ce dernier, il se trouva incapable de se taire plus longtemps.

— Je rentre, dit-il.

— Rentrer où ? J'ai promis à maman que je te ramènerais ce soir. Et c'est ce que je ferai. Il n'y a pas d'inquiétude à avoir, Keiji.

— Je...

Le corps de Yū se tendit visiblement.

— Ne me mets pas en colère, dit-il à nouveau.

Akaashi jugea plus sûr de changer de sujet.

— Maman a dit que tu étais malade.

Cette fois, il éclata de rire et se tourna vers lui.

— Malade ?

Il s'approcha d'Akaashi et s'arrêta à sa gauche. L'ombre le regardait, mais il n'en savait rien ; Akaashi, lui, préféra garder les yeux fixés sur la table, où son thé avait tiédi sans attendre qu'il y touche.

— Malade, répéta Yū. Mmh. Tu sais quoi, Keiji ? Je suis content que tu lances le sujet. Je comptais attendre un peu — te laisser le temps de t'habituer à la maison, tu vois, mais puisque tu es si impatient de te lancer, c'est que le moment est venu.

Il posa une main sur son épaule. Akaashi déglutit. Il ne savait pas quelle erreur il avait commise, mais le doute n'était pas permis. Yū lui saisit la mâchoire pour le forcer à regarder vers lui. Il secoua la tête, apparemment déçu, puis demanda :

— Tu veux voir ?

— N —

Yū resserra les doigts sur ses joues pour l'empêcher de parler, puis le relâcha et retira son pull qu'il laissa tomber sur la table.

Akaashi pâlit. L'épaule gauche de son frère était teintée d'un noir violacé qui s'étalait en veines épaisses jusque dans son cou, sous son t-shirt, sur son bras, aussi, comme autant de racines assoiffées. Ce n'étaient pas là les symptômes d'une maladie quelconque. Pas une blessure non plus.

C'était une malédiction.

— Tu la vois, hein ? J'en étais sûr.

Il se baissa vers Akaashi et lui confia à voix basse, à la manière d'un secret :

— Je suis revenu, comme tu l'as demandé.

Puis il se redressa et passa une main sur la marque en grimaçant.

— Ça fait mal, tu sais ? J'ai tout fait pour m'en débarrasser. J'ai testé tout ce que je connaissais. J'ai lu tous les livres que j'ai pu. J'ai même consulté un ou deux chamans, tu imagines ? Ah, mais ça n'a servi à rien. Ça s'enfonce dans ma chair sans la moindre pitié. Je croyais pouvoir m'en tirer seul, mais je sais quand je dois abandonner.

Il écarta les bras.

— Je m'avoue vaincu, Keiji. Tu as gagné. Félicitations.

Akaashi ouvrit la bouche pour protester, mais Yū le fit taire d'un geste.

— Ne sois pas modeste. Il faut être sacrément doué pour maudire quelqu'un comme moi. Sacrément stupide, aussi, mais ce n'est pas une nouveauté.

Akaashi sentit son cœur vaciller.

— Je n'ai pas... commença-t-il, mais l'ombre apparut à côté de lui en secouant la tête à nouveau, alors il ravala ses paroles et conserva un silence prudent.

Yū jeta un coup d'œil à la marque et y passa un doigt.

— Je n'avais jamais rien vu de pareil.

Puis il sourit.

— Retire-la.

— Je ne peux pas.

— Retire-la.

Akaashi se redressa légèrement.

— Je ne peux pas, répéta-t-il, et cette fois il regarda Yū droit dans les yeux.

Celui-ci ne réagit pas. Il posa une main sur la table et s'y appuya un peu.

— Je croyais t'avoir demandé de ne pas me mettre en colère, Keiji. C'est plutôt mal parti.

Ne te laisse pas faire, murmurèrent ses propres pensées, dangereuses, s'agrippant à ses lèvres comme si elles espéraient pouvoir s'en échapper. Il est malade. Il ne peut pas te faire de mal.

— Je ne t'ai pas maudit, soutint Akaashi. Je n'ai rien fait.

— Keiji...

— Tu sais que je n'étais pas moi-même. Je n'ai...

Une main froide vint trouver sa nuque et l'obligea à se pencher en avant. Sa joue rencontra la table sans un bruit. Il sentit son souffle s'étaler sur la surface de bois, saccadé, trop rapide, déjà.

— Ne va pas donner tout le mérite à quelqu'un d'autre. Je te demande juste de la retirer. Ce n'est pas grand-chose.

— Je ne...

Yū appuya un peu plus fort. Akaashi retint un cri de stupeur.

— J'ai rêvé de toi.

Ses doigts remontèrent sur son crâne pour attraper une poignée de ses cheveux.

— Ça n'a pas arrêté, depuis ce jour-là. Toutes les nuits. Toutes les nuits. Tu n'y es jamais très gentil, pour être honnête. Pourquoi tu m'as fait ça, hein ? Je ne comptais pas te faire de mal. Je voulais juste t'aider.

— Arr —

— J'ai passé des journées entières à m'imaginer ce qui arriverait quand on se reverrait. Ça se finit rarement bien. J'ai tout mis en œuvre pour que cette conversation se déroule de la meilleure manière possible, mais tu ne fais aucun effort. Qu'est-ce que tu cherches ? Qu'est-ce que tu attends de moi ?

Il appuya encore et, cette fois, Akaashi ne put réprimer un grognement de douleur.

— Retire-la.

Akaashi tenta de se relever, sans succès.

— C'est la dernière fois, l'avertit Yū. Retire-la.

Il détendit son emprise pour laisser son frère parler. Akaashi leva difficilement le regard vers lui. Il serra les dents.

— Non.

— Très bien.

Il vit à peine le coup venir. Sa tête fut brutalement tirée en arrière, puis la table se rapprocha de lui à une vitesse telle qu'il ne comprit ce qui se produisait que lorsque la douleur éclata dans son nez.

Un liquide chaud et ferreux lui coula dans la bouche. Sa vision perdit un moment de sa netteté ; ses yeux papillonnèrent, puis il s'appuya sur la table pour se redresser sous le regard détaché de Yū qui, maintenant, gardait machinalement une main sur la marque de son épaule.

— C'est ta faute. Je t'avais dit de faire attention.

Akaashi ne lui répondit pas. Encore sonné, il se releva comme il le put ; le monde vacilla, et il s'accrocha à sa chaise pour ne pas tomber.

— On va mettre les choses au clair, Keiji. Premièrement...

Il donna un violent coup de pied dans la chaise qui s'envola plus loin, le faisant tituber.

— Ton petit jeu d'insolence ne m'amuse plus du tout.

Akaashi voulut atteindre le mur le plus proche pour trouver un appui, mais ses jambes flageolèrent. Yū l'attrapa par les cheveux et le tira en arrière pour le repousser d'autant plus fort contre la table. Incapable de conserver son équilibre, il s'effondra, le souffle coupé.

— Deuxièmement, continua Yū sans s'émouvoir, il serait temps que tu comprennes que tes pathétiques tentatives de rébellion ne te mèneront nulle part. Tu sais où tu te trouves. Personne ne viendra te sauver. Ni Reiko, ni aucun de tes amis morts. La raison voudrait que tu fasses profil bas, que tu évites de jouer avec mes nerfs, mais on dirait bien qu'espérer un signe d'intelligence de ta part relève de l'idiotie pure. C'est peut-être ma faute, après tout. J'aurais dû être plus dur avec toi.

Akaashi essaya vainement de s'éloigner de lui. Yū, cependant, ne l'entendait pas de cette oreille. Il appuya d'un pied sur son dos jusqu'à le plaquer au sol, puis s'accroupit à ses côtés.

— Qui a bien pu te mettre cette idée en tête, hein ? Reiko ? L'adolescence ? Ah, ou tes nouveaux amis arriérés ?

Il gloussa et lui tapota l'épaule. Alors qu'Akaashi tentait d'écarter sa main d'un geste mou, Yū se saisit de son poignet et le maintint en l'air, pensif.

— Pourquoi écouterais-tu cette bande de demeurés ? Voyons, Keiji. Tu ne crois tout de même pas qu'ils agissent pour ton bien. Tu sais ce qu'ils pensent, tout au fond d'eux — tu sais qu'ils sont heureux que tu sois sacrifié à leur place, comme s'ils avaient eu la moindre chance d'être choisis au départ. Ils ne font mine de s'inquiéter pour toi que pour se sentir en paix avec eux-mêmes. Les gens sont comme ça. Je ne peux pas leur en vouloir, cela dit. Tu me fais pitié, à moi aussi, et je te connais depuis plus longtemps qu'eux.

Il laissa retomber son bras puis se releva.

— À moins que ce ne soit la faute de ton petit copain spectral ? Mmh. Je m'étais dit qu'il nous causerait plus de problèmes qu'il n'apporterait de solutions, mais je ne m'attendais pas à ce que tu lui tombes si vite dans les bras. À croire que tu rêves de bouffer les pissenlits par la racine, si tu veux bien me passer l'expression.

— Il n'a... commença Akaashi, mais un cruel coup de pied dans la poitrine eut tôt fait de le réduire au silence. Il voulut tousser, sans succès. La douleur de son nez irradiait sur tout son visage, et elle lui arracha un gémissement lorsque Yū lui tira la tête en arrière en claquant la langue.

— Ferme-la, menaça-t-il d'une voix sifflante. Tu parles toujours trop. Ça me rend malade. Un autre mot et je ferai en sorte que personne ne soit capable d'identifier ton cadavre.

Il le relâcha sans délicatesse.

— Oikawa Tooru. Tu savais que personne n'avait seulement essayé de l'exorciser ? Le plus incompétent d'entre nous pourrait le renvoyer d'où il vient sans transpirer une goutte. C'est juste un esprit, Keiji. Un esprit errant, mais un esprit quand même. Il n'est pas plus fort qu'un autre. Pas plus dangereux non plus.

Il émit un profond soupir.

— Enfin, pas trop. Je pense souvent à lui, depuis l'été passé. Ça fait longtemps que je n'ai plus réalisé un exorcisme en bonne et due forme. Ukai se fait des idées. L'entité n'a pas besoin de lui, et nous non plus. À ce stade, son sacrifice est juste un bonus. Je devrais peut-être lui rendre une petite visite, qu'est-ce que t'en dis ?

Akaashi lui jeta un regard noir. Enflammée par la peur, la haine lui tordit sans merci les entrailles. Il revit Oikawa, penché sur le corps de Kuroo, un sourire aux lèvres. Il sentit sa main peser sur son dos, alors qu'il tentait de sortir du jardin, et sa voix qui disait :

Personne, sauf toi.

Alors il esquissa un sourire et articula :

— Tu devrais peut-être.

Yū lui sourit en retour.

La douleur le plia en deux, lui coupant le souffle alors qu'il laissait échapper une exclamation de souffrance muette. Il se recroquevilla sur lui-même ; à peine avait-il inspiré une goulée d'air, toutefois, que Yū le retourna du pied.

— Tais-toi.

L'ombre apparut dans un coin de sa vision. Elle se tenait accroupie et, à nouveau, elle secoua la tête de gauche à droite comme un avertissement.

Akaashi serra les dents.

— Non, marmonna-t-il, la langue pâteuse, et cette fois le coup vint d'au-dessus, une semelle contre sa pommette, son nez, mais il ne cria pas ; à la place, il leva les bras pour se défendre, et Yū eut tôt fait de les écarter en levant les yeux au ciel.

— Très bien, dit-il. Comme tu voudras.

Il leva le pied.

Akaashi ne savait pas très bien où il avait mal. Sa vision était floue, son corps lourd et, quelque part en lui, sa conscience paniquée était certaine qu'il était sur le point de tomber en morceaux. Des étoiles dansaient devant ses yeux, moqueuses, et dans sa tête battait un tambour insupportable à lui en donner la nausée. Au-dessus de lui, Yū faisait les cent pas, mais Akaashi n'entendait pas ce qu'il disait. Ses pensées s'étaient rassemblées en une seule sensation qui, aussi vaste que le ciel lui-même, lui parcourait tous les membres en vagues toujours plus cruelles et insensées. Elles avaient emporté la haine comme la peur. Il se sentait triste, sans trop savoir pourquoi. Honteux, surtout.

Yū laissa tomber quelque chose devant lui. Il mit du temps à reconnaître son téléphone.

— Tu peux le récupérer, dit Yū.

C'était du moins ce qu'Akaashi avait compris, mais ses mots semblaient dépourvus de sens. Il ne fit pas un geste pour le prendre. Il se contenta d'y poser un œil hagard.

— Tu sais, si tu lui téléphonais, Reiko viendrait peut-être. En retard, une fois de plus, mais hé, c'est mieux que rien. Je me demande ce qu'elle dirait de toi. Probablement pas grand-chose. Elle est douée pour te prendre en pitié, mais parfois, je me pose la question. Si elle t'aimait autant qu'elle le prétend, elle aurait été là avant que la situation tourne mal. Elle habite loin, pas vrai ? Je me suis toujours demandé pourquoi.

Il enjamba Akaashi, puis ce dernier entendit l'eau couler dans l'évier.

— Je veux dire, j'essaie de me mettre à sa place, mais je ne vois pas. Pour quelqu'un qui a juré de te défendre quoi qu'il advienne, je la trouve bien insouciante. Elle te connaît, pourtant. Elle sait que tu passes ton temps à chercher les ennuis.

Il soupira.

— Certains ont l'art et la manière de n'ouvrir les yeux que quand ça leur chante. Elle devait se moquer de toi depuis le début. Qui sait, elle pense peut-être que tu le mérites bien. Et papa et maman ? Toujours à faire semblant de rien. Mais ils savent, Keiji. Ils savent tous. C'est peut-être pour ça qu'ils t'ont envoyé au village. Tu y as déjà pensé ? À ta place, j'aurais le cœur brisé. Ceci étant dit, tu as toujours été un peu naïf sur les bords. Regarde : je suis certain que tu pensais t'en sortir sans trop de dommages, aujourd'hui. Tu t'es dit que je n'oserais pas, ou que je m'arrêterais à temps.

Yū éclata de rire.

— Ne t'en fais pas. Je leur raconterai un beau mensonge, qu'ils puissent pleurer un peu lorsqu'ils retrouveront ton corps, et ils le goberont sans sourciller, parce que c'est ce qu'ils ont toujours fait. Tu n'as aucune raison de t'inquiéter. Je suis sûr qu'ils t'organiseront un très bel enterrement. Je veux bien y prononcer quelques mots, si ça te fait plaisir.

Il revint vers lui et le secoua sans ménagement.

— Toujours là ? Ce n'est pas le moment de t'endormir. Je n'ai pas terminé.

Akaashi ne l'écoutait plus. Il regardait devant lui, sa respiration hachée réveillant toutes sortes de douleurs jusqu'aux tréfonds de son âme. En face de lui, couchée au sol, l'ombre faisait de même.

Ah, songea-t-il. Encore.

Un miroir invisible. Il bougea un bras et, lentement, l'ombre l'imita.

Je sais.

Il tendit la main, doucement, tout doucement, et lorsque celle de l'ombre l'effleura enfin, il ne sentit plus rien.

Ni peine, ni douleur, ni honte. Le sol n'était plus aussi chaud, plus aussi humide, et son crâne vide de tout vestige d'émotion. Il ne savait pas ce qu'il faisait là. Il n'était nulle part. Il n'était personne. Il éloigna sa main.

Alors le visage de l'ombre — ce qui y ressemblait — se crispa brusquement ; elle fut parcourue de tremblements violents qui la conduisirent bientôt à se contorsionner sur elle-même, au supplice, mais Akaashi n'en éprouva rien, pas même une once de curiosité, un soupçon de malaise, non — il la voyait sans la voir, comme une pierre gisant au bord du chemin, et lorsqu'il en détourna les yeux, il l'oublia aussitôt.

Si Yū le frappa encore, il ne le sentit pas. Il attendit patiemment que le temps passe, et lorsque son frère éleva enfin la voix, il lui prêta à peine attention.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Yū en ramassant quelque chose au sol.

Ce n'était pas le téléphone. Il balançait l'amulette de perles devant lui, l'air ravi.

— Il faut croire que les protections ne marchent pas si bien que ça, commenta-t-il en serrant l'objet dans sa paume. Ça vient d'où ? Oh, peu importe.

Il la laissa tomber au sol et l'écrasa du talon du plus fort qu'il le put. La plupart des perles se cassèrent en deux. Yū les rassembla et les logea dans la poche du pantalon d'Akaashi en sifflotant.

Il lui ébouriffa les cheveux avec douceur.

— Allez, dit-il. Je rigolais. Mine de rien, j'ai encore besoin de toi. Et puis, c'est ton anniversaire. Ça ne se fait pas.

Il secoua la tête.

— Je rendrai quand même visite à ton copain, puisqu'il tient tant à me voir. J'espère qu'il comprendra le message plus vite que toi. Mort ou pas, ça ne change rien. Quand on joue avec le feu, on finit toujours pas se brûler.

Quelque chose disait à Akaashi qu'il aurait dû s'en inquiéter.

L'ombre tremblait de tous ses membres, désormais, et cette constatation lui fit froncer les sourcils.

Tu as donné, je donne, pensa-t-il. Tu dramatises pour rien. C'est juste un mauvais moment à passer.

Il ne savait pas si elle l'avait entendu. Elle s'effaça lentement, comme un nuage de fumée, et c'était sans doute mieux comme ça.

— Arrête de chialer, dit Yū. Tu sais que je déteste ça. Lève-toi.

Akaashi voulut s'exécuter, mais ses bras ne lui répondirent pas.

— Je ne peux pas, fit-il d'une voix rauque, trop différente de la sienne.

— Tu exagères.

Il l'aida néanmoins à se redresser et, un soupir au bord des lèvres, le conduisit jusqu'à la cuisine pour le faire asseoir. Akaashi baissa les yeux vers ses mains. L'une d'elles avait pris une couleur répugnante. L'autre, couverte de traces de sang séché, paraissait fonctionnelle.

Il plia les doigts. Son estomac se révulsa, mais il ne sentit rien.

— J'espère que tu ne tenais pas trop à tes vêtements, commenta Yū en s'adossant au mur, les bras croisés. Maman va être furax. Plus que pour...

Il fit un geste vague dans sa direction générale avant de hausser les épaules.

— Enfin, il fallait bien qu'on en passe par-là, hein ? Un petit rappel de temps en temps ne fait pas de mal. Je vais leur téléphoner, histoire de leur éviter l'infarctus. En attendant...

Il partit déverrouiller une petite armoire blanche et en tira un kit de premiers secours qu'il vida sur la table, puis lui apporta un peu d'eau.

— Sers-toi.

Il sortit dans le couloir, laissant la porte entrouverte, de sorte que sa voix faussement affolée parvienne jusqu'à Akaashi. Ce dernier attrapa un coton de sa main libre. Il dut lutter avec le désinfectant qu'il renversa à moitié, mais les répercussions probables ne lui faisaient ni chaud ni froid.

— ... sais pas, disait Yū en lui jetant un regard en biais. Écoute, j'étais occupé. J'ai juste vu... ça va, ça aurait pu être pire. Ils ont fini par s'en aller. Non, tu crois bien que je le lui ai déjà demandé. Il dit que ça ne servirait à rien. Je n'ai jamais pu piffer les flics, de toute façon, et ce n'est pas comme s'il était capable de les décrire. Oui. Oui, on part. C'est ça, à tout à l'heure.

Il revint dans la cuisine et sourit.

— Tu vois ? Ils avalent tout. Qu'est-ce que ça donne ? Regarde-moi.

Akaashi s'exécuta. Il était fatigué. Il n'avait pas envie de savoir.

— Bah, ça passe. Tu devras consulter quelqu'un, pour ta main, et pour ton nez, peut-être. J'espère que ça te servira de leçon.

Il le jaugea un instant encore, puis bâilla.

— Je vais te chercher un nouveau t-shirt. Celui-là est irrécupérable.

Akaashi ne le vit pas s'en aller. Sa conscience lui échappa, et il ne fit rien pour la retenir.

xxxxx

Il ouvrit les yeux sur une pièce sombre dont la vague odeur de renfermé lui fit plisser le nez. Il ne s'y était jamais fait, malgré les jours passés à errer dans la maison. De jeunes exorcistes prenaient soin de préparer les lieux une semaine avant leur arrivée ; ils ouvraient les fenêtres, nettoyaient chaque chambre, purifiaient le plus petit carré de tissu, battaient les futons et les draps, mais l'odeur, loin de s'évanouir, semblait s'y accrocher avec une ardeur nouvelle.

Kuroo avait pour habitude d'allumer une bougie parfumée, le soir, histoire de l'oublier un peu. Mais il ne viendrait pas cette fois.

Trois coups légers contre la porte. Akaashi se redressa.

— Excuse-moi, dit Kiyoko en entrant dans la chambre. Je ne savais pas si tu dormais encore. Je peux entrer ?

Il acquiesça, puis se passa une main sur le visage. Il ne savait pas s'il avait dormi. Son esprit embrumé lui promettait qu'il avait rêvé, mais il ne pouvait pas lui faire confiance. Le village aimait les illusions et vomissait secrets et mensonges sans distinction.

— Comment tu vas ? demanda Kiyoko.

— Bien.

L'anxiété lui compressait la poitrine. Il songeait au jardin, qu'il ne verrait pas avant le lendemain, aux mauvaises herbes à arracher encore et encore. Il ferma les yeux une seconde et se sentit immédiatement attiré dans les griffes du sommeil. Il ne fallait pas qu'il cède. Il avait autre chose à faire. Une nouvelle journée à subir.

— Mh, fit Kiyoko. Je suis désolée d'arriver si tard. J'avais quelques problèmes à régler.

— Des problèmes ?

— Rien de grave.

Il y eut un instant de flottement.

— Tu sais, je suis contente de te voir.

Elle jeta un regard par la fenêtre puis l'ouvrit tout grand.

— Un peu d'air.

Il faisait étouffant. Akaashi se leva. Il s'était changé quelques heures plus tôt, au petit matin, quand il croyait encore l'insomnie insurmontable.

— Tu nous as manqué.

Il en doutait.

— On était inquiets. J'ai failli venir chez toi, mais ta sœur m'en a dissuadé. Elle disait que tu avais besoin de solitude.

Bien sûr. Lui-même ne savait pas de quoi il avait besoin — comment Reiko l'aurait-elle pu ?

— Je me suis dit que t'obliger à nous parler ne nous avancerait à rien. Que tu finirais bien par revenir vers nous. Mais je veux juste savoir, Akaashi. Ça fait des mois. Est-ce qu'il s'est passé quelque chose ? Elle a laissé entendre...

Son cœur se serra. Il détestait cette sensation. Il l'aurait donnée à l'ombre, elle aussi, si seulement elle lui était à nouveau apparue.

— Non, dit Akaashi.

— Alors c'est nous ? Si on a fait quelque chose...

— Non.

Il n'ajouta rien de plus. Kiyoko s'éloigna de la fenêtre et s'assit non loin de lui.

— Je ne vais pas t'obliger à parler, dit-elle. Mais on est là pour t'aider, tu sais ? Laisse-nous au moins essayer.

Akaashi la regarda un moment. Il n'y avait rien à faire. Personne n'aurait pu l'aider — personne ne le pourrait jamais. Il s'en était toujours douté, mais maintenant, il le savait.

— Ce n'est pas la peine, dit-il. Merci.

Elle parut hésitante, mais finit par hocher la tête.

— D'accord. Si jamais tu...

Elle s'interrompit, puis soupira.

— Enfin, ne nous oublie pas. On ne t'oublie pas, nous non plus.

Alors qu'elle se relevait, ses yeux tombèrent sur l'amulette de Kuroo. Akaashi l'avait sortie de sa poche sans s'en rendre compte. Il lui arrivait souvent de la manipuler sans y prêter attention, juste pour garder ses mains occupées.

— Qu'est-ce qui lui est arrivée ? demanda Kiyoko.

Il l'avait rafistolée quelques mois plus tôt, à la fin de l'hiver. Il avait recollé les morceaux avec la plus grande minutie, mais le résultat laissait toujours à désirer. Dans sa tête, la scène restait floue. Il se rappelait avoir contemplé les débris de longues minutes sans bouger, puis ils s'étaient brouillés, et il s'était attelé à la tâche sans trop y voir, le corps secoué de sanglots incompréhensibles.

Il ne l'avait plus quittée depuis.

— J'ai dû la réparer, répondit-il en guise d'explication.

— Une mauvaise rencontre ?

Il haussa les épaules.

— Pas vraiment.

— Ça a marché ?

Il referma le poing sur l'amulette.

— Je pense, dit-il.

Après tout, il était toujours là.

— Tant mieux. Tu devrais le dire à Tetsurō. Ça lui ferait plaisir.

Il acquiesça en silence. Kiyoko lui offrit un sourire.

— Je dois aller voir Ukai-san. On se rejoint après, d'accord ?

Elle s'en alla, et Akaashi ne l'aperçut plus de la matinée.

Les exorcistes semblaient plus actifs que d'ordinaire, plus nombreux, aussi, dans les rues du village. Akaashi ne leur demanda pas ce qu'ils faisaient là. Il resta un moment dans le salon à travailler sur un devoir de vacances, écouta une femme lui raconter ses dernières missions, puis, fatigué de lui faire la conversation, se mit à errer dans la maison en quête de solitude.

Une porte entrebâillée, dans l'aile droite, finit par attirer son attention. Il l'ouvrit avec prudence.

Une dizaine de toiles, certaines terminées, d'autres à peine entamées, gisaient contre les murs ou sur des chevalets poussiéreux. La majorité représentait des natures mortes sans réel intérêt, des fleurs, surtout, et un ciel d'été. Elles lui disaient vaguement quelque chose, sans qu'il sache exactement quoi.

Il s'arrêta devant un portrait à moitié peint, visiblement l'œuvre d'un débutant en la matière, et tenta d'en identifier le sujet en plissant les yeux.

— Amateur d'art ? dit une voix derrière lui. Elles sont à donner, si tu veux.

Il reconnut la voix du grand maître et ne se retourna pas.

— D'où viennent-elles ? demanda Akaashi.

— D'ici. Nous n'avons pas touché à cette pièce depuis qu'Ushijima-san nous a offert l'accès à la maison.

Il s'en souvenait, maintenant. Des marguerites, sur le mur du salon d'Ushijima. Un bouquet de fleurs colorées trônant dans l'entrée de la maison Oikawa. Il l'avait vue des dizaines de fois, en allant au jardin. Il ne s'y était jamais vraiment attardé.

— Je ne savais pas que la maison lui appartenait.

— Son père en a hérité après l'incident, répondit Ukai. Je suppose que son propriétaire initial n'avait plus personne à qui le léguer.

Akaashi supposa qu'il parlait du rituel raté. Il se tourna vers lui.

— Son père vient du village ?

Ukai croisa les bras.

— Pas vraiment. D'après ce que j'ai compris, sa branche de la famille l'avait quitté depuis longtemps déjà. Le fait qu'il soit exorciste est juste un hasard. C'est son père qui a commandé l'exorcisme, toutefois. Je suis étonné que tu ne sois pas déjà au courant.

— Ushijima ?

— Il ne s'appelait pas Ushijima. Takashi-san s'est marié dans la famille de son épouse, comme tu le sais sans doute. Son père ne bénéficiait pas d'une telle influence ; il s'est arrangé comme il le pouvait. Il a pratiquement supplié le grand maître de l'époque de réaliser l'exorcisme — il ne se doutait probablement pas de l'ampleur que ça prendrait.

Il haussa les épaules.

— La branche principale de sa famille était plutôt importante dans la région, tu sais. Je suppose qu'il ne voulait pas voir cet héritage partir en fumée. C'est compréhensible.

— Je n'en savais rien.

— Ushijima-san n'en parle pas beaucoup. Je ne crois pas qu'il en soit très fier.

— Comment s'appelle-t-il ?

Ukai sourcilla.

— Ça t'intéresse ?

Akaashi ne lui répondit pas. Il reporta son attention sur le portrait.

— Son nom de naissance est Utsui Takashi. Tu l'as sans doute déjà entendu. La branche de sa famille qui se trouvait ici et les Oikawa étaient plutôt proches, si on en croit les quelques témoignages qui ont survécu.

Il l'avait entendu. Dans un souvenir, chez les Ushijima.

Sur un arbre généalogique au fond du grenier du folkloriste. Mais la dernière branche avait été tranchée nette ; Akaashi n'avait aperçu aucune famille subalterne, surtout pas des héritiers encore en vie. N'était-ce pas précisément pour cette raison qu'ils devaient convaincre Oikawa ? Parce qu'il n'y avait personne d'autre pour réaliser le rituel à sa place ?

Il faut que j'en parle à Kuroo et Kiyoko, songea-t-il, puis il repensa à la visite de cette dernière et son cœur se serra.

— Un problème ?

Akaashi secoua la tête en signe de dénégation. Ukai lui jeta un regard dubitatif.

— J'espère que tu es prêt pour demain.

— Oui, dit-il.

— Nous avons vraiment besoin que les choses avancent. Le temps nous manque, tu le sais. Tu as choisi de rester ici malgré nos réticences, alors ne nous déçois pas.

Il se fichait bien de qui il pouvait décevoir. Il se détourna des tableaux. Il n'avait plus aucune envie de les voir.

— Ton frère m'a appelé, commenta Ukai. Il est très persistant, lui aussi. Ça doit être de famille.

Akaashi ne dit rien.

— Il viendra nous assister au cours de la semaine. C'est un excellent exorciste, malgré quelques défauts de façade. M'en séparer n'a pas été une décision facile.

Il soupira.

— Enfin, je le reprendrai peut-être, si tout se passe bien. J'espère pouvoir compter sur vous deux pour faire bouger les choses.

Akaashi n'y comptait pas trop.

xxxxx

Poser la main sur la porte du jardin le rendit presque malade. L'angoisse l'avait pris en otage aux premières lueurs du jour, et elle grandissait à chaque minute passée à attendre le moment fatidique. Il n'avait pas touché à son repas de midi, à peine à celui de la veille au soir. Et quelque chose lui disait à présent qu'il aurait mieux fait de ne pas le manger du tout.

Il se retourna vers le salon. Kiyoko sembla sur le point de lui parler, puis se ravisa.

— J'y vais, dit Akaashi.

Il n'écouta pas ses souhaits de réussite. La porte s'ouvrit et se referma derrière lui avec une rapidité déconcertante.

Les températures caniculaires qui avaient frappé le reste du village avaient visiblement préféré épargner les lieux. Il faisait doux, comme toujours ; le soleil, caché derrière un nuage cotonneux, éclairait sans aveugler personne. Là où la région s'était parée d'une couverture d'un jaune brûlé, le jardin verdoyait sans se soucier des lois de la nature. Le phénomène avait toujours fasciné Akaashi.

Aujourd'hui, il l'emplissait d'un malaise difficilement tolérable.

Comme à son habitude, Oikawa n'était nulle part en vue. Il devait sans doute se trouver près de l'étang, où il plongeait sans cesse les mains comme s'il espérait y pêcher un trésor englouti. Il aurait suffi à Akaashi de s'avancer un peu pour le trouver, mais il n'en fit rien.

À la place, il s'adossa à la porte et se laissa glisser au sol, le regard perdu sur un carré d'herbe verte piqueté de quelques chardons isolés.

Oikawa se manifesta après quelques minutes, juste devant lui, et le fixa en fronçant les sourcils.

— Salut, Kei-chan, dit-il.

— Oikawa-san, répondit-il d'une voix si froide qu'elle le surprit lui-même.

Oikawa pinça les lèvres.

— Tu as l'air en colère, remarqua-t-il.

À son grand étonnement, il constata que c'était vrai. Il était en colère. Pour tout dire, il l'était un peu plus chaque seconde. Le visage d'Oikawa lui donnait envie de hurler. De détruire quelque chose, n'importe quoi, pourvu que ça fasse assez mal pour le lui faire oublier.

Oikawa s'agenouilla devant lui et tendit la main vers sa joue. Akaashi l'écarta d'un geste brusque.

— Ne me touche pas, prévint-il, et, par chance, Oikawa n'insista pas.

Ce dernier hésita un moment, puis dit d'un ton prudent :

— Tu m'as manqué.

Akaashi regarda ailleurs.

— Pas toi.

Si Oikawa réagit de quelque façon que ce soit, il n'en vit rien.

— Tu n'es pas comme d'habitude, fit Oikawa. Il t'est arrivé quelque chose. Il te manque...

Le cœur d'Akaashi battait à tout rompre. Il plaqua les mains sur son visage.

— Tais-toi, souffla-t-il.

— Kei-chan...

— La ferme !

Oikawa l'ignora.

— Qui t'a fait ça ? demanda-t-il en s'approchant dangereusement de lui.

Akaashi le repoussa si fort qu'il en perdit l'équilibre.

— Ne me touche pas, répéta-t-il en prenant soin de détacher chaque mot.

Oikawa s'assit.

— Alors, qui ?

Les mains d'Akaashi tremblaient quand il répondit :

— C'est toi.

— Je n'ai rien fait, s'indigna Oikawa.

Mais Akaashi ne mentait pas. Yū n'était qu'une partie du problème, et son origine remontait plus loin encore.

— C'est toujours toi, asséna-t-il à voix basse. C'est ta faute. C'est ta faute. (Il prit une inspiration difficile.) Qu'est-ce que tu croyais, au juste ? Qu'il prendrait peur et me laisserait tranquille ? Est-ce que tu as réfléchi un seul instant à ce que...

Il s'interrompit pour reprendre son souffle. Il n'avait aucune envie de poursuivre la conversation.

— De quoi tu parles ? Je n'ai rien fait.

— Bien sûr que non, ironisa Akaashi.

— S'il te plaît, Kei-chan. Je ne comprends rien.

— Tu aurais dû t'occuper de ce qui te regarde.

— Mais...

— Tes malédictions ne valent rien. Tu aurais dû finir le travail tout de suite. Il avait raison. Tu n'es pas plus dangereux que les autres. À part foutre la merde, tu ne peux rien faire.

— Je veux juste t'aider.

— Eh bien, abstiens-toi.

— Arrête. Je suis de ton côté.

Akaashi le regarda droit dans les yeux. Oikawa devait se moquer de lui. C'était la seule explication possible.

— C'est la meilleure blague que j'ai entendue de l'année.

— Ce n'est pas...

— De mon côté ? Quand ça ? Quand tu as essayé de m'enfermer ici contre mon gré ? Quand tu as manqué de tuer un de mes seuls amis juste parce que tu te sentais abandonné ? Quand tu m'as manipulé de toutes les manières possibles jusqu'à ce que je cède au moindre de tes caprices ? Quand tu m'as obligé à revivre...

Il sentit les larmes lui monter aux yeux et les essuya d'un geste rageur.

— Tu n'es pas de mon côté. Tu n'es pas mon ami.

— Ce n'est pas vrai.

— T'es exactement comme lui. Je vous hais, tous les deux. J'espère qu'il viendra jusqu'ici. Je me fous de ce qui pourra bien vous arriver. Vous n'aurez qu'à disparaître pour toujours.

— Tu mens, fit Oikawa d'un ton incertain.

— Je te déteste.

— Tu mens, répéta-t-il.

— Je te déteste. Je te hais.

Oikawa se décomposa.

— Non, murmura-t-il.

— Je ne veux plus jamais te voir. Va-t-en.

— Attends...

— Laisse-moi tranquille ! cria Akaashi, et, cette fois le jardin disparut.

Akaashi ne bougea pas pendant un long moment. Le ciel était passé du bleu à l'orange quand il se décida enfin à se relever. Il se tourna vers la porte et l'ouvrit.

L'ombre l'attendait. Il ne la regarda pas.

Le cœur atone, il quitta le jardin.


Si vous lisez ceci consider leaving a review, i feel lonely. Ca a pas besoin d'être long, ça a juste besoin d'être là.

Sur ce je dois again préparer mon stage, wich is bad, puis j'écris le secret santa et puisssss maybe le fantasy AU ou je sais pas, bye