Bonjour,
Nous sommes FINALLY à la moitié de cette fic... même plus que la moitié parce que l'épilogue sera relativement court mdr et j'aimerais dire que je vais me calmer sur la longueur des chapitres but the truth is, i can't...
Anyway ! Merci pour vos reviews sur le chapitre précédent, merci également à Jeymay pour la relecture et à Thalilitwen pour le soutien moral et les MERVEILLEUSES reviews de 18K, luv u
Bonne lecture mdrr
La vitesse à laquelle la peur se muait en colère avait quelque chose de fascinant. Un jour, Akaashi entendait le nom de Yū et s'enfermait dans sa chambre pour éviter aux autres la vision de son corps faible et tremblant ; celui d'après, il espérait le voir mort, et le suivant encore, c'était lui qui lui maintenait la tête dans un bol en terre cuite sans rien ressentir d'autre qu'une vague sensation d'ennui.
Juste un rêve, fantaisie d'un cerveau flottant sur des eaux mortes. Il savait qu'il n'en arriverait rien. Il savait aussi que, si Yū venait à disparaître, ce ne serait pas de sa main. Car sa main n'était rien d'autre qu'un prolongement de son bras, et son bras, mollement posé contre un mur poussiéreux, n'était bon qu'à écarter tous ceux qui s'approchaient de lui.
Les ecchymoses, effacées depuis longtemps, fleurissaient derrière ses paupières en une myriade de couleurs abjectes. Il les sentait s'accroître lentement sous sa peau, invisibles ; et lorsqu'il croisait un miroir, la partie de lui encore capable de s'émouvoir s'étonnait de le trouver aussi lisse et pâle que les poupées de Reiko. Il aurait pu en avoir peur, les enterrer trop loin pour en repêcher le souvenir, mais il les conservait au contraire juste à portée, là où il pourrait les invoquer à sa guise. En réalité, il les regrettait un peu. Les blessures avaient l'avantage de détourner les regards. D'offrir le silence là où il se noyait sous une marée noire de pensées inarticulées.
Combien de fois n'avait-il pas frissonné en les effleurant du bout des doigts, grimacé en les pressant sous sa paume indifférente ? Il les regrettait parce qu'elles rendaient tout si facile, si accessible. Une émotion aussi brève qu'authentique, rouge, violette, bleue, jaune, vert éclatant, rien qu'un souvenir, bientôt, et bientôt plus rien du tout.
C'était la faute de l'ombre. Elle avait pris, pris, pris encore. Elle ne cédait rien. Il avait attendu qu'elle revienne.
Elle était là, maintenant, tapie dans un coin du salon Utsui. Elle semblait regarder dans sa direction, la bouche ouverte sur un cri avorté. Yū n'y prêtait pas la moindre attention ; un sourire flottait sur ses lèvres craquelées, mais ses yeux passaient sur eux sans les voir. Akaashi les trouva ternes, un peu comme les siens. Dans son état normal, il s'en serait réjoui. À la place, il faisait tourner l'amulette au fond de sa poche, le souffle perdu dans un cauchemar sans fin.
— Tu pourras te charger des purifications, déclara Ukai en hochant la tête. La demeure Oikawa y a toujours été plus ou moins réfractaire, mais nous ne pouvons l'abandonner à son sort. Shimizu-san m'a également appris l'existence d'un autre foyer, un peu plus loin. Il n'a pas été purifié depuis longtemps, et je ne pense pas qu'il en ait terminé.
— Et le jardin ? demanda Yū d'une voix éraillée avant de s'éclaircir discrètement la gorge.
Derrière lui, l'ombre s'agita. Akaashi fut soudain envahi d'un profond malaise. Son comportement avait changé, depuis leur dernière rencontre. Elle ne se contentait plus de l'observer, lui sourire contre les vitres ou lui adresser de lents signes de la main. Elle dégageait une nervosité nouvelle, comme éveillée après un long sommeil, et il s'attendait à tout moment à ce qu'elle se mette à hurler.
— Le jardin est intouchable. Je pensais avoir été assez clair sur le sujet.
— Excusez-moi. Je suis un peu fatigué.
Ukai le considéra, l'air grave.
— Si tu n'es pas capable de tenir le coup, tu ferais mieux de rentrer chez toi. Te surmener ne te mènera à rien, je te l'ai dit et répété.
— Non, s'empressa de répondre Yū, tout va bien. J'ai mal dormi — j'ai eu un travail un peu compliqué, il y a quelques jours. Je croyais m'en être remis. J'ai juste besoin de sommeil. J'étais à Ōnan, une vieille maison — vous en avez peut-être entendu parler...
Il jeta un bref regard en direction d'Akaashi, puis raconta à Ukai ses dernières interventions d'un ton léger. Akaashi attendit un moment. Quand il comprit que personne n'avait plus besoin de lui, il se dirigea vers la porte.
— Une seconde, Akaashi-kun.
— Je suis fatigué, répondit Akaashi d'une voix morne.
Il voulait que l'ombre disparaisse. Elle se trouvait derrière Yū, à présent, et l'observait avec attention.
— Je ne te retiendrai pas. Nous n'avons pas eu l'occasion de discuter de ta visite à Oikawa Tooru. As-tu avancé ?
— Oui, murmura-t-il.
La bouche de Yū s'étira en un sourire moqueur.
— Comment t'a-t-il semblé ? Se souvenait-il de toi ?
— Bien. Oui. Il n'a pas beaucoup parlé.
— D'accord. Essaie d'en apprendre un peu plus la prochaine fois.
Il acquiesça sans y croire.
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Le lendemain, le jardin resta immobile et sans vie. Akaashi s'assit sur une pierre lisse, les yeux vers le ciel. Les nuages s'étaient rassemblés, depuis la veille au soir. Il se mit à pleuvoir, mais il ne bougea pas.
Il attendit que l'après-midi se termine. Quand il se releva, il remarqua une petite pensée violette luttant contre l'averse dans un carré de terre humide.
— Non, dit-il. Laisse-moi.
La porte ne lui opposa aucune résistance, et lorsqu'il sortit, il crut entendre le vent murmurer son nom.
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Kiyoko était sans cesse demandée pour assister les autres exorcistes, et il ne la voyait plus que le soir, désormais, le visage illuminé par les lanternes placées çà et là le long des rues. Ils se promenaient en silence, évitant les coins qui les mettaient mal à l'aise, puis rentraient prendre le repas qui attendait dans la maison Utsui. Elle tentait souvent de lancer la conversation — elle parlait de sa famille, ou de son école, de l'athlétisme qu'elle hésitait à arrêter, et Akaashi lui offrait, sinon une réponse, au moins son attention. Pas une fois elle n'évoqua Oikawa, et il lui en fut reconnaissant.
Ce dernier se montra dès le troisième jour, mais il ne lui adressa la parole qu'avec une prudence confuse qu'Akaashi détesta immédiatement.
— Je suis fatigué de la solitude, dit Oikawa après une éternité de silence. Et des rêves. C'est terminé. Ils ne me laisseront plus jamais tranquille.
Moi aussi, voulut-il répondre, mais ses lèvres restèrent fermement scellées.
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Les rêves, de fait, étaient désagréables. Ils le laissaient en sueurs dans son lit, la respiration difficile, et les quelques images qu'il en conservait dans son esprit ne le quittaient pas de la journée.
Un gouffre insondable dans une caverne obscure. Des hommes et des femmes chantant une litanie, parfaitement alignés, leurs yeux fixés sur du vide. Un couteau sur sa paume écarlate. Il voyait une ombre se jeter dans l'abysse encore et encore comme un disque rayé. Lui aussi se penchait vers le fond, prêt à basculer en avant, et puis —
Un garçon aux cheveux noirs le regardait droit dans les yeux, les mains sur ses joues, désespéré.
C'est ridicule, soufflait-il comme derrière une vitre. Tu ne vas quand même pas laisser faire ça.
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Lorsqu'il se réveilla, cette nuit-là, il avait envie de pleurer. Le soulagement procuré par cette découverte s'envola aussi rapidement qu'il était apparu. Un instant plus tard, il était en route pour la cuisine où il espérait trouver de quoi hydrater sa gorge nouée.
Il s'immobilisa en entendant des voix provenant du salon.
— Je ne vois rien, disait Reiko.
— Tu devrais au moins sentir que...
— Yū, il n'y a rien.
Reniflement.
— T'as toujours été aveugle. Je ne l'ai pas inventée. Keiji pouvait la voir. C'est lui qui —
— Laisse-le tranquille, l'interrompit Reiko d'un ton sec. Écoute, tu devrais aller consulter un médecin. Je ne peux pas t'aider.
— Je suis ton frère.
— Je ne peux pas t'aider ! répéta-t-elle. Le grand maître n'a rien remarqué, Ushijima-san n'a rien remarqué, même maman n'a rien remarqué, alors comment veux-tu que je... (Elle se tut puis soupira.) Yū, je te promets que je dis la vérité. Si cette malédiction n'est pas perceptible par les meilleurs exorcistes du pays, c'est qu'elle n'existe que dans ta tête.
— Pas seulement la mienne.
— Arrête. Le connaissant, il t'aura dit oui simplement pour que tu le laisses tranquille.
— Il ne m'a rien dit. Je l'ai vu dans ses yeux. Il est peut-être trop faible pour lever la malédiction, mais c'est censé être une de tes spécialités, avec ces poupées ridicules. Ushijima ne t'a donc rien appris ?
— Tu ne devrais peut-être pas insulter mon travail dans ta situation.
— Je croyais que tu ne pouvais rien faire. Qu'est-ce que j'ai à perdre, exactement ?
— Plus grand-chose, c'est vrai.
Il y eut un silence si long qu'Akaashi songea à repartir, puis la voix de Reiko s'éleva à nouveau.
— Je ne pensais pas qu'Ukai-sama t'appellerait ici. Aux dernières nouvelles, il n'était pas près de te reprendre sous son aile.
Yū laissa échapper un rire étouffé.
— Je me fous de savoir ce qu'il veut. Je me suis proposé et il a accepté. Il sait qu'il a besoin de moi.
— Tu n'étais pas aussi sûr de toi, la dernière fois.
— J'étais malade, d'accord ? J'étais pas cohérent.
Ce fut au tour de Reiko de rire, et Akaashi sentit son cœur se serrer.
— Bien sûr. Tu sais, ça me fait plaisir de te voir comme ça, pour une fois. Tu l'as bien cherché.
— C'est ça, marre-toi.
— Quel gamin. Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Que je te rassure ? Que je te dise que c'est juste un mauvais moment à passer ? Ne t'en fais pas, Yū, c'est juste un mauvais moment à passer. Ce sera vite fini, j'en suis sûre. En attendant, laisse-moi au moins en profiter un peu.
— Qu'est-ce que tu fais ici, toi ?
— Keishin est parti et Ushijima-san aime bien se tenir au courant de la situation. J'ai entendu dire que la purification de la maison de la colline se passait mal, c'est vrai ?
— C'est un vrai bordel, répondit Yū sans enthousiasme.
— Je viendrai vous donner un coup de main.
— Sans façon.
— Ça va, remets-toi. Comment va Keiji ? Je suppose que tu l'as vu.
— Je croyais qu'on parlait de moi. Pourquoi tu reviens toujours à ça ?
— À lui, corrigea-t-elle. C'est mon frère aussi. Il ne répond pas à mes messages.
— Il n'est pas d'humeur à discuter.
— C'est l'excuse qu'il t'a donnée ? Personne ne serait d'humeur à discuter avec toi, surtout pas lui.
— Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? On s'en fout de savoir comment il va. Il lui reste quoi, deux ans ?
— Il ne va pas mourir, dit Reiko. Ushijima croit en lui.
— Écoute-toi parler. On sait tous où cette histoire va nous mener.
— Il ne va pas mourir, insista-t-elle.
Elle en paraissait convaincue. Yū émit un grognement insatisfait.
— J'espérais le voir ce soir, poursuivit-elle. Il est très renfermé, ces derniers temps. Maman m'a dit qu'il lui arrivait de ne pas leur adresser la parole pendant des jours.
— Ça doit leur faire des vacances.
— Il est comme ça depuis son anniversaire. Je pensais que c'était dû à son agression, mais il s'en serait remis, depuis. Il a toujours été très résilient. Est-ce qu'il s'est passé quelque chose de...
Akaashi entra. Yū l'accueillit d'un haussement de sourcils sceptique.
— On écoute aux portes ? demanda-t-il, puis il ajouta à l'intention de Reiko : tu n'as qu'à lui poser la question, tiens.
L'expression de Reiko s'adoucit sensiblement. Elle s'approcha d'Akaashi.
— Excuse-moi, dit-elle. Je pensais que tu dormais encore.
Elle le serra contre elle.
— Il s'est passé quelque chose ? demanda-t-elle dans un murmure.
Akaashi ne lui rendit pas son étreinte. Yū ne les regardait même plus, mais il jeta :
— Pas la peine d'échanger des messes basses. J'entends tout.
— Non, répondit Akaashi à sa sœur, et elle parut sur le point de dire quelque chose, mais se ravisa d'un air un peu triste.
— Si c'est encore une de ses purifications...
Il se libéra de son emprise et répéta :
— Non. Ne me touche pas.
— Laisse-le tranquille, Reiko, dit Yū d'une voix chantante. Tu vois bien qu'il n'est pas d'humeur.
— Toi, tu... commença celle-ci, mais Akaashi la coupa pour déclarer :
— Je vais dormir. Bonne nuit.
— Keiji, attends...
— Moi aussi, fit Yū. Tu devrais te reposer, Reiko. Ukai-sama attend qu'on soit opérationnels dès huit heures pour sa réunion stupide.
Il tapota l'épaule d'Akaashi en partant. Ce dernier mit un moment à se décider à le suivre.
— Pourquoi tu le laisses agir à sa guise ? Keiji, tu sais qu'il...
Il claqua la porte derrière lui pour ne plus l'entendre.
C'est sans surprise qu'il retrouva Yū au sommet des escaliers grinçants. Celui-ci arborait un sourire tranquille, et lorsqu'Akaashi passa à côté de lui, il se mit à se gondoler doucement.
— Quand je pense que j'ai passé des années à t'apprendre à te tenir sans le moindre succès, lâcha-t-il d'un ton joyeux. Si j'avais su qu'il suffisait de ça, je t'aurais appris la leçon il y a bien plus longtemps.
Ferme-la, pensa Akaashi, mais il demeura silencieux.
— Je te félicite de l'avoir retenue, en tout cas. Continue à bien te comporter, et je pourrais même me prendre d'affection pour toi.
Akaashi cilla.
— C'est le moins que je puisse faire pour un mourant, répondit-il.
Yū ne l'aurait pas regardé autrement s'il l'avait giflé en pleine figure. Son sourire n'avait pas faibli, mais sa froideur laissait présager un avenir douloureux.
Akaashi savait qu'il aurait dû se taire, mais les répercussions, constata-t-il, lui importaient peu.
— Cette tendance à prendre tes rêves pour des réalités te ressemble bien, répondit Yū. Tu es incorrigible.
— Tu as l'air très pâle.
— Et tu devrais fermer ta gueule. Continue donc de prendre tes aises, Keiji. Le retour de bâton n'en sera que plus désagréable.
— Si ça te fait plaisir.
Yū s'approcha lentement de lui, lui posa une main sur l'épaule et le repoussa jusqu'au mur du couloir. Akaashi ne résista pas. Il cacha ses bras engourdis dans son dos et regarda Yū droit dans les yeux.
— Tu penses sans doute que je n'oserais rien faire par peur des éventuels témoins. Regarde autour de toi, frérot. Tu vois quelqu'un ?
Il voyait l'ombre, surtout, qui grattait frénétiquement une porte de bois sans leur accorder la moindre attention. Yū claqua la langue et baissa la voix.
— Ne commets pas l'erreur de te croire en sécurité.
— Je suis en sécurité, répondit Akaashi.
Yū, la mâchoire serrée, le saisit par les cheveux pour mieux le regarder. Ses yeux flamboyaient de rage. Akaashi se sentit vidé de toute énergie — ses épaules s'affaissèrent, ses membres se ramollirent, et il se laissa aller contre le mur, exténué.
— Fais attention, Keiji. Moi non plus, je ne suis pas d'humeur.
— Et alors ? voulut dire Akaashi, mais sa voix était si faible qu'il ne savait pas si Yū l'avait entendu.
Yū recula d'un pas et le jaugea de haut en bas.
— On en reparlera, dit-il d'une voix sifflante.
Akaashi se redressa du mieux qu'il le put. Le poids qui compressait sa cage thoracique se liquéfia en une rage bouillonnante.
— Tu me fais pitié, souffla-t-il entre ses dents sans savoir à qui il s'adressait exactement. Je n'ai pas peur de toi.
Yū croisa les bras, sceptique.
— Essaie encore quand tu seras plus crédible. Tu tiens à peine debout. C'est moi qui devrais avoir pitié.
Akaashi expira longuement dans l'espoir de calmer les battements frénétiques de son cœur, sans succès. Il serra les poings si fort que ses ongles s'enfoncèrent dans la chair tendre de sa paume.
— Tu te prends pour quelqu'un d'important, dit Akaashi, mais tu n'es personne. Tout le monde le sait. Tu crois que quelqu'un a essayé d'intervenir, quand Ukai t'a foutu dehors ?
— Fais attention à ce que tu dis, menaça Yū.
— Et qu'est-ce que tu comptes faire ? Personne ne te croira.
— Ah. Tu sais, Keiji, peut-être que tu as raison — peut-être que cette malédiction ridicule m'emportera dans la tombe, mais si c'est le cas, alors je me demande... à quoi m'es-tu encore utile ? Le sort des autres ne m'intéresse pas. Cette famille ne vaut rien sans moi, tu le sais.
— Parce que tu te prends pour le maître de cérémonie ? Ne me fais pas rire.
Akaashi avança d'un pas. Il se sentait étourdi. Léger, presque. Les conséquences n'avaient plus d'importance, si elles en avaient jamais eu. Si Yū décidait de réagir, grand bien lui fasse.
Il n'aurait pas mal.
Il ne sentirait rien.
— Tu es pathétique, poursuivit-il avec plus d'assurance. Et le village n'a pas besoin de toi. Il trouvera quelqu'un pour te remplacer.
Yū ne bougea pas. Il l'observait, les lèvres pincées en une ligne blafarde, et les doigts de sa main droite se contractaient et se relâchaient compulsivement.
— La seule raison pour laquelle tu ne parviens pas à purifier cette maison est parce que tu te trouves dedans. Ils ne veulent pas de toi ici. Tu n'as servi à rien, tu...
Sa phrase mourut quand l'ombre apparut juste devant lui et le poussa violemment en arrière, aussi tangible que si elle avait été réelle. Son visage grouillant de ténèbres était fixé sur lui. Elle lui avait toujours semblé si grande, de loin, mais maintenant qu'elle se tenait devant lui, il comprenait qu'il s'était fourvoyé. Sa silhouette n'était pas si différente de la sienne. Pas insurmontable.
Il s'efforça d'avancer, mais l'ombre le repoussa si fort qu'il perdit l'équilibre.
Yū esquissa un sourire.
— T'as fini ?
Akaashi se prit la tête entre les mains. Il voulait hurler. Appeler quelqu'un. Partir d'ici, se réfugier dans le jardin, y rester après la nuit tombée.
— Tu as failli me mettre en colère, ajouta Yū, mais je vais mettre ça sur le compte de ton manque de sommeil. On en reparlera demain. Bonne nuit, Keiji.
Il descendit les escaliers. L'ombre, elle, ne bougea pas. Elle regarda Akaashi se relever, le regarda se coucher dans son lit, le regarda dormir, sans doute. Dans son rêve, elle lui faisait signe de l'autre côté de la caverne, et Akaashi se mettait à hurler.
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Son esprit était encore embrumé lorsqu'il descendit aux premières heures du jour. Dans la cuisine, Kiyoko prenait son petit-déjeuner, habillée de pied et cap, et elle lisait quelque chose sur son téléphone d'un air circonspect.
Akaashi se laissa tomber sur la chaise en face d'elle.
— Où sont les autres ? demanda-t-il.
Il était rare qu'ils soient seuls au moment du repas. Kiyoko termina d'écrire un message, puis leva les yeux vers lui et répondit :
— Ils ont été convoqués par Ukai-sama. Il dit qu'il a décelé de l'activité dans la caverne. Je pense qu'ils comptent renouveler les sceaux. Ceux-ci ne tiendront probablement pas jusqu'à... enfin, tu sais. Bref...
Elle esquissa un geste vers les plats. Il grimaça.
— Arrête, le réprimanda-t-elle.
Il se servit à contrecœur. À nouveau, elle écrivit un message sur son téléphone avant de le reposer en soupirant.
— Vous être désespérants, tous les deux, dit-elle.
Il supposa qu'elle parlait de Kuroo. Il haussa les épaules.
— Il aimerait être avec nous, tu sais. Il se sent coupable. C'est compliqué.
— Je sais.
— Ukai-sama a refusé de lever le blâme sur ses parents, et la communauté l'a suivi. Tetsurō pense qu'ils envisagent de tout arrêter. Il paraît que les dernières discussions avec le grand maître ont été plutôt houleuses.
— À cause de la malédiction ?
— Du village. Ils pensent que tout ça ne mènera à rien. Qu'on devrait tous partir avant qu'il ne soit trop tard. C'est ce que Tetsurō m'a dit, en tout cas.
— Qu'est-ce qu'il en pense, lui ?
— Je n'en sais trop rien. Ce que je sais, en revanche, c'est qu'ils ne sont pas les seuls.
Rien d'étonnant à ça. L'échéance approchait, qu'ils le veuillent ou non, et personne n'avait la moindre idée de ce qui se tramait à l'intérieur du jardin. Pour autant qu'ils en sachent, Akaashi aurait aussi bien pu mentir, n'y voir personne, les mener tout droit à leur perte. Il le faisait, dans un certain sens. L'angoisse générale était à prévoir.
— Ils étaient assez motivés pour sacrifier des adolescents pendant quarante ans, dit-il. Je ne vois pas ce qui les arrête aujourd'hui.
— Tu n'es pas vraiment du genre docile.
— Et qu'est-ce qu'ils croient ? Que je compte m'enfuir ?
Kiyoko joignit les mains et considéra la question.
— Eh bien, finit-elle par dire, il y a des antécédents.
Mais il n'était pas Oikawa. Sa fuite ne résoudrait rien — elle ne le sauverait même pas.
Il vida le reste de son assiette dans la poubelle sous le regard réprobateur de Kiyoko.
— Tu ne tiendras pas la journée comme ça, fit-elle remarquer. Il faut que tu prennes de l'énergie pour cet après-midi.
Pour ce qu'il en faisait, ce n'était pas bien grave. Il fit la vaisselle de Kiyoko et la sienne, puis s'adossa au mur tandis qu'elle écrivait un message, le front plissé par le souci.
— Ne te plains pas de moi auprès de lui, lâcha-t-il.
— Reconnais que ton attitude est plutôt alarmante.
Se pencher sur cette question ne faisait pas vraiment partie de ses priorités.
— Bref, dit-il. Qu'est-ce que tu comptes faire, ce matin ?
Elle conserva un moment le silence, puis rangea son téléphone dans la poche de sa veste.
— Je comptais sur toi, à vrai dire. Tu as entendu parler de la maison sur la colline ? Celle qu'ils essaient de purifier depuis notre arrivée. Mon père y travaille, d'ailleurs. Il paraît que c'est un vrai calvaire.
Akaashi pinça les lèvres.
— J'en ai entendu parler.
— C'est vrai que ton frère y va aussi. Enfin, soit.
Elle sortit une copie de la carte du village qu'elle déplia et posa sur la table.
— J'ai étudié le plan du folkloriste, celui qu'on avait trouvé chez lui. On s'était surtout arrêtés sur la croix qu'il y avait tracée — il s'agit bien de la caverne, au cas où...
Ça paraissait logique. Akaashi vint s'asseoir à côté d'elle et se pencha sur le document.
— La maison Oikawa est là, montra-t-elle, et nous sommes ici. La maison de la colline, si je ne me trompe pas, se situe à cet endroit (elle montra l'ouest de la carte et y laissa le doigt). Tu vois le point commun ?
Akaashi tira la copie vers lui. Les trois bâtisses étaient plutôt vastes, par rapport au reste du village, mais ce n'était sans doute pas la réponse qu'elle attendait. Il s'attarda sur la maison Oikawa ; après quelques secondes, il repéra un petit dessin sur sa droite, un cercle dans lequel se trouvait une fleur aux pétales très fins recourbés vers l'intérieur. Akaashi n'eut aucun mal à la reconnaître. Il en avait assez arraché pour une vie.
— Des armoiries familiales ? demanda-t-il.
— On dirait bien. Celle-là représente la famille Oikawa. Il y en a aussi une ici, ajouta-t-elle en montrant la maison de la colline, et une autre là. Si les Oikawa avaient leurs propres armoiries, je suppose que les autres sont aux Iwaizumi et aux... Utsui, c'est ça ?
Akaashi pointa le doigt vers le bâtiment dans lequel ils se trouvaient. Les armoiries étaient difficilement visibles, mais elles semblaient représenter une fleur ronde aux multiples pétales, une marguerite, peut-être, ou bien une pâquerette.
— Celle-ci appartient aux Utsui, lui apprit-il. Ukai me l'a dit.
— Cette maison ? Je croyais qu'elle était à Ushijima-san.
— C'est la même chose.
— Comment ça, la même chose ?
— Il s'est marié dans la famille de sa femme, non ? Je suis sûr que tu peux deviner son nom de famille.
Kiyoko le dévisagea un moment, comme s'il venait de raconter une plaisanterie de mauvais goût.
— Akaashi, dit-elle. Ce n'est pas possible.
— Utsui Takashi. Sa famille vient d'ici. Enfin, qu'est-ce que ça change, au fond ?
— Tout, répondit Kiyoko d'une voix grave. Akaashi, ça change tout. Tu sais pourquoi on a besoin d'Oikawa, pas vrai ?
Parce qu'il avait refusé de participer à cette mascarade. Akaashi soupira.
— Parce qu'il était le dernier à pouvoir le faire, compléta Kiyoko. Toutes les autres lignées sont mortes. C'est ce qu'on croyait.
Mais la lignée Utsui avait survécu. Akaashi sentit toute la chaleur le quitter d'un coup.
— Ils se sont écartés du village il y a longtemps, dit-il. Ça ne peut pas compter.
— Tu crois que l'entité en a quelque chose à faire ?
— Mais Wakatoshi ne voit pas. Ils ne l'enverraient jamais...
— Peut-être qu'ils ne sont pas au courant, murmura Kiyoko.
Akaashi se redressa sur sa chaise.
— Et tu comptes le leur apprendre ?
— Bien sûr que non. Pour qui tu me prends ?
Ils restèrent un moment silencieux. Perdue dans ses pensées, Kiyoko plia nerveusement les bords de la carte jusqu'à les déchirer.
— Tu crois qu'Ushijima-san le sait ? demanda Akaashi.
— Non.
— Et Ukai ?
Elle se mordit l'intérieur de la lèvre.
— Je ne sais pas. Sans doute pas. Écoute, Akaashi, ça doit rester entre nous, d'accord ? Ils n'ont pas besoin de savoir. Wakatoshi n'a rien à voir avec tout ça. Il ne sait même pas vraiment ce qu'on fait ici, alors imaginer qu'il puisse...
Elle détourna les yeux, incapable de terminer sa phrase. Akaashi aurait voulu lui offrir un geste de réconfort, n'importe lequel, mais il lui sembla soudain ne pas en connaître du tout.
Elle reprit la carte et montra la maison de la colline.
— Celle-ci doit être celle des Iwaizumi, alors.
Pas étonnant qu'ils aient eu du mal à la purifier. Iwaizumi avait peut-être échappé à la cérémonie, mais sa famille y était plongée jusqu'au cou. Kiyoko tapota les armoiries, qui représentaient une violette stylisée, et leva les yeux vers Akaashi. Une lueur résolue brillait dans son regard. Akaashi l'envia un peu.
— Ils se sont réunis dans la maison près de la caverne, déclara-t-elle. Ils en ont sans doute pour un bout de temps.
— Et comment on y entre ?
Elle sortit deux grandes clés anciennes et les agita devant elle.
— Mon père a le sommeil lourd, dit-elle.
— Et on dit que je suis désobéissant.
Elle lui sourit.
— Le tout, c'est seulement d'en avoir l'air. Si on s'en va à temps, ils ne se rendront compte de rien. Qu'est-ce que tu en penses ?
Il replia la carte.
— Je pense que c'est l'heure d'aller faire un tour.
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Les grands escaliers de pierre qui menaient au domaine Iwaizumi étaient encore humides de la pluie d'été. Quelques mauvaises herbes brûlées, écrasées par les allées et venues des exorcistes au travail, glissaient sous leurs pas. Kiyoko atteignit le sommet un peu avant lui ; le souffle court, il s'appuya sur ses cuisses pour récupérer.
— C'est si grave que ça ? s'inquiéta-t-elle.
Pour tout dire, il n'en savait rien. Il se sentait malade, mais c'était le cas depuis qu'il avait mis les pieds au village — non, encore avant ça. L'air, de plus en plus dense, lui faisait l'effet d'un jet de vapeur brûlante. Il avait envie de s'asseoir. Il aurait cédé, si seulement il s'était pensé capable de se relever.
— Je croyais qu'ils en avaient purifié la majeure partie, remarqua-t-il.
— Ils l'ont fait. C'est ce qui arrive quand on laisse un endroit comme celui-ci baigner dans son jus pendant si longtemps. Mais pour être franche avec toi, je trouvais l'appartement de Kuroo bien pire. Ici, on voit encore clair.
Il décida de la croire sur parole. La double porte du domaine était ouverte. Après avoir vérifié qu'ils étaient seuls, ils s'engouffrèrent dans la cour et la refermèrent derrière eux.
Les branchages d'un arbre majestueux ondulaient lentement sous le vent. D'anciennes cordes tressées s'accrochaient désespérément à son tronc, et les yeux d'Akaashi s'y attardèrent longuement, l'esprit vide de toute pensée parasite.
Un tintement cristallin résonna non loin de lui. Sentant un regard sur son dos, il se retourna pour ne trouver personne.
— Tu viens ? fit Kiyoko en déverrouillant la grande porte d'entrée.
— J'arrive.
Il se passa une main sur la nuque, mal à l'aise, puis entra dans la maison.
Le silence s'abattit sur eux. Kiyoko désigna une bassine de bois, juste à côté de la porte, dont la surface luisait sous la lumière tamisée d'une applique en fin de vie.
— Une purification de routine, expliqua-t-elle. Quant aux ampoules, elles s'usent vite, ici. Je crois qu'ils gardent des lampes de poche, quelque part — regarde dans la boîte.
Cette dernière était calée contre un mur défraîchi. Il y trouva une paire de lampes de poche ainsi qu'une boîte de piles qu'il fourra dans le sac que Kiyoko lui présentait. Ils se purifièrent les mains, le visage et le cou, puis en allumèrent chacun une.
— Allons-y, dit Kiyoko.
Là où la maison Oikawa était constituée d'une enfilade de larges pièces ouvertes, la demeure Iwaizumi, en revanche, ressemblait davantage à un labyrinthe de couloirs étroits et de petites chambres vides. Ils croisèrent de discrètes portes coulissantes, pour la plupart hermétiquement fermées. Certaines portaient encore la marque des talismans qu'on y avait précédemment appliqués. D'autres le mettaient étrangement mal à l'aise, et Akaashi refusa d'y poser les pieds.
Ils arrivèrent rapidement devant deux portes de bois sombre. La première, si on en croyait le plan affiché sur le mur d'à côté, menait aux pièces de vie et aux chambres des invités. La deuxième, surmontée d'un avertissement griffonné sur une feuille de papier, était marquée des trois armoiries récemment découvertes.
— Accès interdit, lut Akaashi, merci de vous adresser à Shimizu Seijirō. Eh bien voilà. Il ne nous reste plus qu'à faire demi-tour.
— Ne t'en fais pas. Il ne nous en voudra pas.
Elle étudia les gravures un moment.
— Ce doit être l'aile ouest. C'est celle qui leur cause le plus de soucis.
— Tu m'en vois ravi.
Ils échangèrent un regard, prirent une inspiration et ouvrirent la porte à l'aide de la deuxième clé. Celle-ci émit un grincement sonore puis claqua si fort qu'ils laissèrent échapper une exclamation.
— C'est juste le vent, murmura Kiyoko en se plaquant une main sur la poitrine. Rien d'anormal.
Akaashi n'en était pas aussi sûr. Cette partie du bâtiment lui paraissait plus accueillante que l'entrée ; à vrai dire, il se sentait presque revigoré, ce qui, ces derniers temps, était loin d'être bon signe.
Comme pour confirmer ses dires, néanmoins, un courant d'air glissa jusqu'à eux et entonna un chant sinistre au milieu des craquements qui leur parvenaient de l'étage.
— Un plaisir, marmonna Akaashi. Ne restons pas ici trop longtemps.
Ils avancèrent avec prudence, mais ne croisèrent que quelques pièces vides, des débarras, surtout, et une vaste bibliothèque dont les ouvrages étaient aux abonnés absents. Le sol avait été nettoyé, mais de timides traces de boues semblaient les conduire plus loin dans le couloir. Ils les suivirent, le dos raide.
Leurs lampes de poche commencèrent à clignoter après quelques pas. Encore cinq secondes et elles s'éteignirent tout à fait.
— Parfait, dit Akaashi. On adore. Je suppose que les piles sont une perte de temps ?
Kiyoko, qui venait de les remplacer, appuya désespérément sur le bouton, sans succès.
— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda-t-elle. On rentre ?
— On est venus jusqu'ici. On ne va quand même pas partir sans rien.
— Je me disais aussi. Qu'est-ce que c'est que ça ?
Un rai de lumière orange encadrait une porte autrement plongée dans l'ombre — une invitation. Akaashi joua avec l'amulette qui, dans sa poche, restait étrangement froide sous sa main moite. Son instinct le pria de rebrousser chemin et de tout oublier. Mais son instinct, pour tout dire, aurait préféré qu'il quitte le village et n'y revienne jamais.
Il expira.
— Allons voir.
La pièce n'était pas très grande. Les ombres, toutefois, y grimpaient si haut qu'Akaashi avait du mal à discerner exactement les limites du plafond. Des dizaines de bougies, enfoncées dans des montagnes de cire écarlate, éclaboussaient un large autel de leur lumière d'or.
Il s'approcha de ce dernier et s'agenouilla sur l'un des trois petits coussins placés devant. Une silhouette, de l'autre côté de l'autel, le regardait sans mot dire. Il lui fallut un moment pour comprendre qu'il s'agissait de lui.
Le miroir était si sale qu'il ne reflétait guère plus que quelques formes imprécises flottant derrière lui, un discret public dont il ne distinguait rien.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il à Kiyoko.
— Une prière. Une cérémonie.
— Une cérémonie ?
— La première. Il est temps.
Trois bougies s'allumèrent sur l'autel. Un bouquet de pivoines rouges, placé dans un vase ébréché, tremblota sous une brise imperceptible.
Kiyoko s'agenouilla sur le coussin à sa droite. Elle tendit les bras devant elle et souleva doucement un petit bol de bois qu'elle serra contre sa poitrine. De l'autre côté, Kuroo en fit de même. Alors Akaashi prit le récipient qui lui faisait face et plongea les yeux dans l'eau noire.
Plusieurs personnes frappèrent dans leurs mains, juste derrière lui, lui arrachant un sursaut.
— Un pour purifier le corps, déclara une voix de femme quelque part à sa gauche.
Il porta le liquide à sa bouche et en avala une gorgée. L'eau goûtait la fumée. Il se mit à tousser.
Elles frappèrent deux fois dans leurs mains. Comme s'il avait attendu ce signal, Kuroo lui tendit son bol. Akaashi donna le sien à Kiyoko, qui fit glisser le dernier jusqu'à Kuroo.
— Un pour purifier les yeux, déclara une jeune femme, cette fois, dont la voix lui était étrangement familière.
Il plongea les doigts dans l'eau puis les passa sur ses paupières fermées.
Leurs mains claquèrent trois fois. Oikawa offrit son bol à Akaashi ; Akaashi présenta le sien à Iwaizumi ; Iwaizumi poussa le troisième vers Oikawa.
— Un pour purifier le cœur, dit un homme, et tous trois versèrent le contenu du bol sur leur crâne avant de le reposer sur l'autel.
Quelqu'un lui agrippa les épaules, si fort qu'il se sentit plier, et les trois voix murmurèrent :
Maintenant vois, enfant, et parle.
Il leva les yeux vers le miroir. Son reflet, immobile, le contemplait en silence.
À sa droite, Iwaizumi se mit à trembler.
— Non, suppliait-il entre ses mains, ça suffit, je ne veux pas voir —
La glace se fissura. Iwaizumi disparut.
— Laisse-moi tranquille, sanglota Oikawa à sa gauche. Va-t'en ! Va-t'en ! Laisse-moi...
Un morceau du miroir se détacha du mur et explosa au sol en une dizaine d'éclats brillants.
Akaashi sentit sa respiration s'accélérer. Son reflet se releva, si lentement qu'il crut d'abord l'avoir rêvé. Il le montra du doigt. Ce n'était plus son reflet.
C'était l'ombre.
Elle lui sourit. Le miroir se brisa.
— Pourquoi ? gémit-il. Je n'ai rien fait de mal.
— Les dieux ont parlé, fit Kiyoko derrière lui. Qui sommes-nous pour les contredire ?
— Ils t'ont appelé, dit l'homme.
— Ils t'ont choisi, dit la femme.
— Tu ne seras plus jamais seul, dit la jeune femme.
— Dépêche-toi. On t'attend.
Il perdit connaissance.
xxxxx
Quelqu'un l'appelait dans le noir.
—... shi... Akaashi ! Tu m'entends ?
Il grogna. Le visage de Kiyoko apparut devant lui. Il remarqua distraitement qu'elle ne portait pas ses lunettes, qu'elle avait pourtant depuis le matin.
— Shimizu-san, articula-t-il. Où...
Elle l'aida à s'asseoir et lui donna une bouteille d'eau. La lampe de poche était posée par terre, illuminant le mur d'une lumière blafarde.
— J'aurais dû manger plus, dit-il d'une voix pâteuse.
— J'aimerais que ça ne soit que ça.
Il détailla la pièce. De grands paravents visiblement anciens étaient dépliés de tous les côtés, leur laissant juste assez d'espace pour se relever. La plupart représentaient des paysages de montagnes, sans doute de la région. Sur l'une d'entre elles, on distinguait une grotte, et sur une autre encore, trois voyageurs assis sur des pierres au bord d'un chemin.
— Où sommes-nous ? s'enquit-il.
Il était certain de ne jamais avoir mis les pieds ici. Elle lui fit signe de pencher la tête vers lui et l'observa si longuement qu'il se sentit gêné.
— À l'étage, répondit-elle.
Comment avait-il pu se déplacer jusque là ?
— Écoute, dit-elle, il faut qu'on s'en aille. J'ai cru qu'on pourrait s'en sortir, mais j'avais tort. Tu peux marcher ?
Il plia et déplia ses jambes et hocha la tête.
— Bien.
— Qu'est-ce qu'il s'est...
Elle regarda rapidement autour d'elle, puis baissa la voix.
— On a été séparés, expliqua-t-elle. J'essayais de faire fonctionner ma lampe de poche, et quand j'ai voulu te parler, tu t'étais évaporé dans les airs. J'ai cherché partout après toi, mais cette maison est un vrai hangar à esprits. Ils étaient partout, et pas vraiment contents de me voir. J'ai fait ce que j'ai pu pour m'en tirer, jusqu'à arriver ici. C'est là que je t'ai entendu. Dans le couloir.
— Je ne m'en rappelle pas.
— Tu n'avais pas l'air conscient. Tu marmonnais, mais ça ne voulait rien dire. Quoi qu'il en soit, on a passé suffisamment de temps ici. Allons-nous-en.
Ils trouvèrent l'étage désert. Un rire désincarné résonna dans le lointain ; ils l'ignorèrent.
— Les escaliers sont par-là, souffla Kiyoko.
Ils les descendirent sur la pointe des pieds, toujours sur leurs gardes, mais ne rencontrèrent personne. Kiyoko inspecta le corridor avec sa lampe de poche.
— On dirait que la voie est libre, dit-elle. C'est étrange. Je ne sens plus rien.
Akaashi non plus. Il voyait.
Au centre du couloir se tenait l'ombre, plus réelle que jamais. Elle le montra du doigt.
Qu'est-ce que tu veux ? pensa-t-il.
Mais ses mots ne l'atteignaient pas. Tandis qu'ils passaient à côté d'elle, elle déplia la main ; l'amulette reposait au creux de sa paume, intacte, et elle tomba au sol avec un petit bruit sourd une fois l'apparition évanouie.
— Tu as entendu ? dit Kiyoko.
Akaashi tâta ses poches. Sans surprise, l'amulette de Kuroo ne s'y trouvait plus. Il ne se souvenait pas l'avoir perdue. Pourquoi l'ombre l'avait-elle conservée ? Pour la préserver des esprits errant dans la maison ou, au contraire, émousser sa protection à lui ?
Il n'en saurait sans doute jamais rien. Il ramassa l'amulette et la remit à sa place.
— Viens, dit-il.
Ils reprirent leur route en silence et, lorsqu'ils retrouvèrent enfin l'entrée, Akaashi ne put retenir un soupir de soulagement.
Par miracle, personne n'était encore rentré lorsqu'ils revinrent à la maison Utsui. Akaashi s'empressa de se soumettre aux purifications qui précédaient généralement son arrivée dans le jardin tandis que Kiyoko, de son côté, cachait les clés dans le sac de leur propriétaire.
— Quelle heure est-il ? demanda Akaashi en redescendant.
Kiyoko regarda son téléphone.
— Midi passé. Il faut qu'on mange. Tu dois aller voir Oikawa, avec ou sans l'approbation du grand maître. Je ne crois pas qu'ils reviendront de sitôt.
Akaashi sortit quelques plats préparés la veille au soir et les fit réchauffer. Leur aventure du matin n'avait pas été de tout repos. Il se sentait si fatigué qu'il aurait pu s'endormir debout.
Cette pensée lui tira un bâillement.
— On n'aura pas appris grand-chose, déplora Kiyoko. Enfin, on sait au moins où se déroulent les préparations au rituel. Tu devras peut-être y emmener Oikawa... enfin, je n'en sais rien.
— Je lui poserai la question.
Il était 13 h quand ils eurent terminé, et Akaashi se prépara à partir, les paupières lourdes.
— Tu es sûr que ça ira ? demanda Kiyoko.
— Ça ira. Dis-leur que j'y suis allé. À ce soir.
Il entra dans le jardin pour trouver Oikawa assis près de la porte, visiblement impatient.
— Ne m'ignore pas, lança-t-il alors qu'Akaashi s'apprêtait à aller plus loin. Je t'ai attendu toute la journée. Kei-chan, il faut qu'on parle. On ne peut pas continuer comme ça.
— Continuer quoi ? demanda Akaashi à son corps défendant.
Il n'avait pas eu l'intention de répondre. Il voulait s'asseoir dans un coin d'herbe et se reposer sous la chaleur humide de l'été.
— Tout ça, dit Oikawa.
— Ça ne veut rien dire.
— Notre amitié, si tu y tiens.
Akaashi sourcilla.
— Quelle amitié ? Je croyais avoir été clair à ce sujet.
— Tu ne le pensais pas.
— Essaie encore.
Il tourna les talons et s'enfonça dans le jardin. À son grand agacement, Oikawa le rattrapa d'une main sur l'épaule.
— Arrête de fuir, supplia-t-il. Tu m'as promis.
Akaashi fit volte-face.
— J'ai promis que je reviendrais chaque année, et c'est ce que j'ai fait. Je n'ai pas promis que je serais agréable à vivre. Là-dessus, tu ne peux en vouloir qu'à toi-même.
— Je n'ai rien fait, dit Oikawa.
Lui-même n'avait pas l'air d'y croire.
— Tu t'es servi de moi. Tu m'as manipulé à ta guise. Je ne suis plus un enfant, Oikawa-san. Ça ne fonctionne plus.
— Je ne voulais pas. Je n'en savais rien. Laisse-moi t'aider, cette fois, Kei-chan. Je peux tout remettre dans l'ordre.
Akaashi en doutait. Il s'éloigna à nouveau, s'accroupit devant un parterre de fleurs et se mit à arracher les chardons qui y pullulaient plus qu'à l'ordinaire d'un geste rageur. Un poids contre son dos manqua de le faire basculer en avant. Il serra les dents.
— Je ferai tout ce que tu voudras, murmura Oikawa contre sa nuque.
— Je veux que tu me laisses tranquille.
— Tout ce que tu voudras. C'est promis. Ne me laisse pas tout seul. Il m'a laissé derrière.
Voilà un moment qu'il ne l'avait plus entendue. Akaashi lâcha les chardons dont les épines s'enfonçaient dans sa main.
— Iwaizumi-san ?
— Ils ne le laissent même plus entrer. Ma mère m'a fait parvenir des lettres, mais elles ont arrêté de venir. Je les ai cachées dans ma chambre, sous le lit. Ils l'ont peut-être emmené. Il a désobéi.
Il le sentit trembler contre lui. Tout à coup, son cœur se serra. Oikawa était seul, tout comme lui, mais là où Kiyoko et Kuroo entouraient Akaashi, lui n'avait plus personne.
Un léger soupir dépassa la barrière de ses lèvres.
— Il reviendra, assura-t-il.
— Qu'est-ce que tu en sais ?
— Je l'ai vu.
Oikawa s'écarta brusquement de lui.
— Tu l'as vu ? Quand ?
— Tout à l'heure, dans le village.
Ce n'était pas vraiment un mensonge. Oikawa ne pouvait pas lui en vouloir.
La voix de ce dernier, pourtant, se fit si froide qu'elle lui donna des frissons dans le dos.
— Ne me mens pas, exorciste.
— Vérifie, si tu y tiens.
— Il est revenu ?
Akaashi se retourna. Les yeux d'Oikawa étaient remplis d'un espoir sincère. Oh, pensa-t-il. Bien sûr.
Oikawa ne l'avait pas vu mourir. Il ne pouvait pas savoir.
Mais toi non plus, susurra une petite voix dans un coin de sa tête. Tu en sais autant que lui.
Akaashi ferma les yeux pour s'en débarrasser. Ce n'était pas lui qui parlait ; c'étaient les émotions d'Oikawa, ses espoirs à lui, qui marquaient une fois encore son cœur de leur empreinte. Iwaizumi était mort et enterré. Il l'avait vu dans la caverne, avec tous ceux qui avaient péri. Il avait lu son nom barré à l'encre, sa date de décès, la même que celle d'Oikawa.
Un document inutile, sur lequel la lignée Ushijima ne se trouvait même pas.
Arrête ça, pensa-t-il. Ne te laisse pas avoir.
— Je suis fatigué, murmura-t-il sans s'adresser à personne.
Oikawa s'agenouilla à côté de lui et se pencha vers un chardon à peine sorti du sol.
— Alors laisse-moi faire, dit-il.
Il arracha la fleur de terre et la déposa entre eux deux.
Le temps s'écoula comme il en avait l'habitude, trop lentement, et Akaashi se sentit plus d'une fois glisser vers l'étreinte du sommeil. Il y aurait cédé si Oikawa, chaque fois, ne l'avait pas ramené à la réalité.
— C'est une mauvaise idée, lâcha-t-il au bout d'un moment. Ne t'en va pas trop loin.
Quand il en eut enfin terminé avec le parterre de fleurs, le soleil descendait vers l'horizon. Akaashi serrait ses jambes contre lui, les yeux dans le vague. Oikawa le contempla un moment, la joue reposant sur sa main sale. Il ne souriait pas, mais Akaashi perçut en lui le calme victorieux de ceux qui venaient d'obtenir ce qu'ils avaient toujours désiré.
Akaashi ne pouvait pas lui donner tort. Après tout, lui aussi se sentait seul.
— Kei-chan, fit-il, et il tendit le bras pour écarter une mèche de cheveux de son front.
Akaashi ne fit rien pour l'en empêcher.
— Tu devrais les couper. C'est pire qu'une jungle, là-dessus.
Il avait oublié. Il se passa une main à l'arrière du crâne. Oikawa avait raison — il s'était laissé aller.
Il posa le front sur ses genoux et soupira.
— Ne t'en fais pas, tu es toujours aussi beau. Ça me rend un peu jaloux. Pas que la tête que j'ai ait une quelconque importance, vu le nombre de personnes qui ont l'occasion de la voir, mais tu sais.
— Ferme-la, rétorqua Akaashi.
— Ne sois pas gêné. Ce n'est rien. Tu sais, j'étais sincère, tout à l'heure. Un seul mot. Je ferai ce que tu voudras.
— C'est ridicule.
— Je disparaîtrai pour toujours, si c'est ce que tu désires.
— Ça m'étonnerait.
Oikawa prit son visage entre ses mains. Elles étaient tièdes, réelles, comme elles l'avaient toujours été.
— Essaie, dit-il.
Il n'en fit rien.
— Je veux juste qu'on soit amis, murmura Oikawa en le regardant droit dans les yeux. On s'entend bien. On est pareils. Ce n'est pas que je ne veuille pas rester tout seul ici. Je ne veux pas que tu t'en ailles, c'est tout.
Tu sais qu'il ment, se sermonna Akaashi, mais son cœur se tordit d'une drôle de façon, et il dut reprendre une inspiration, soudain submergé d'une émotion désagréable, enfantine, quelque chose dont il pensait s'être pour toujours débarrassé.
— Pourquoi ? demanda-t-il d'une voix faible, révoltante.
— Je te l'ai déjà dit. Parce que je...
Akaashi lui plaqua les mains sur la bouche, la mâchoire serrée. Il ne voulait rien entendre. Rien savoir.
— Arrête, siffla-t-il. Tu mens.
Oikawa détacha ses mains et les prit dans les siennes.
— Alors tu verras, promit-il. Je resterai avec toi. Jusqu'à ce qu'ils viennent te chercher, ou jusqu'à ce qu'on s'en aille ensemble.
— Il faut que j'y aille.
Joignant le geste à la parole, il se dirigea vers la porte du jardin.
— Attends, fit Oikawa.
Il s'arrêta, le cœur battant.
— C'est mon anniversaire, demain.
— Je sais.
— J'ai préparé quelque chose pour toi. Un cadeau. Pour te remercier d'avoir été là pour moi, et pour me faire pardonner. Tu n'auras pas besoin de l'accepter.
— Je déteste les fleurs. Tu perds ton temps.
— Tu aimeras celle-là.
Puis il disparut.
xxxxx
— Je ne crois pas qu'il en ait envie. Non, il secoue la tête.
Son téléphone contre son oreille, Kiyoko eut un sourire.
— Oui, reprit-elle, c'est ce que je me dis aussi.
— Ne le mets pas en haut-parleur, dit Akaashi.
Elle posa son portable entre eux deux, sur le sol de la chambre. Akaashi grimaça.
— Comment ça « ne le mets pas en haut-parleur » ? répéta la voix grésillante de Kuroo. Tu sais, je vais finir par mal le prendre. Et je t'entends soupirer, ajouta-t-il d'un ton accusateur. N'essaie même pas.
Ça n'empêcha pas Akaashi de soupirer à nouveau.
— Alors, les nouvelles ? fit Kuroo. J'ai l'impression que ça fait une éternité. Ça fait une éternité. Tu sais vraiment comment te faire désirer.
— J'étais occupé, dit Akaashi.
— À quoi, à chercher ton chargeur de téléphone ?
— À chercher ton nom dans mon répertoire, répliqua Akaashi. On dirait bien qu'il a disparu.
— Putain, t'es dur. Je me suis vraiment inquiété pour toi.
— Désolé.
— Je suis content que tes aventures dans la maison la plus hantée du village t'aient délié la langue, en tout cas. Kiyoko m'a dit qu'elle n'avait rien découvert de probant. Et toi ?
Il hésita. Kiyoko parut surprise.
— Tu as vu quelque chose ? demanda-t-elle.
— Juste entraperçu.
— Classique Keiji, dit Kuroo dans le téléphone. T'as vu quoi ?
— Une cérémonie.
— Akaashi, déclara Kiyoko, tu ne peux pas nous cacher des trucs pareils.
— J'étais fatigué.
Elle arqua des sourcils dubitatifs, mais choisit de ne pas insister.
— Alors, s'enquit Kuroo, ça ressemblait à quoi ?
— Rien de spécial. Ils choisissaient la personne qui devait faire le rituel. Il y avait un grand miroir. Trois personnes, aussi.
— Le maître de cérémonie ? suggéra Kiyoko.
C'était possible. Il n'avait pas examiné la question.
— Ça n'a pas d'importance.
— Si tu le dis, répondit-elle sans conviction. On a plus urgent à régler.
— Ah, ça, fit Kuroo. Alors, qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Akaashi se passa une main sur le visage. Il n'avait pas vraiment envie d'en parler, mais quelque chose lui disait qu'il ne pourrait plus éviter la conversation.
— Il a dit qu'il m'offrirait quelque chose, rapporta-t-il d'un ton las.
— Drôle de menace, nota Kuroo.
— C'est sa façon de faire, je suppose.
Et ça n'avait pas ressemblé à une menace.
— Tu crois qu'il entendait ce qu'on y entend, nous ? demanda Kiyoko. Il n'est peut-être pas conscient de ce qu'il raconte.
— Je n'en sais rien, avoua Akaashi. Difficile de dire quand il en est conscient ou non.
— Sois prudent, dans ce cas, dit Kuroo. On ne sait jamais, avec lui. Tu n'accepteras rien de sa part, si ? Surtout s'il t'a prévenu.
— Je ne suis pas stupide.
— Je me devais de m'en assurer. Aucun rapport, mais les autres sont revenus, finalement ?
Les exorcistes étaient rentrés une heure plus tôt à peine, alors que la nuit était bien entamée. Akaashi avait entendu Reiko et Ukai murmurer dans le couloir. Les choses ne semblaient pas se dérouler comme ils l'avaient espéré.
— Je crois qu'ils ont un problème, dit Kiyoko. Avec le rituel.
— Quel genre ?
— J'ai demandé à mon père, mais il refuse d'en parler. Tout ce que j'ai compris, c'est qu'on aurait peut-être moins de temps que ce qu'on croyait.
— Ils n'ont pas renouvelé les sceaux ? demanda Akaashi.
— Je n'en sais rien. Ils ne nous en diront pas plus.
— Keiji, ton frère et ta sœur sont avec vous, non ? demanda Kuroo. Tu n'as qu'à leur poser la question.
— Non, dit-il.
— Qu'est-ce que tu perds à essayer ?
— N'insiste pas, Tetsurō, intervint Kiyoko. On te tiendra au courant.
— J'allais dormir, de toute façon. Ne faites pas de bêtises.
Kiyoko raccrocha. Il y eut un silence inconfortable au cours duquel Akaashi n'osa pas lever les yeux vers elle. Il n'avait aucune idée de ce qu'elle savait, mais elle savait quelque chose. Elle l'avait senti, du moins.
— Akaashi, dit-elle.
Il se força à la regarder en face, et demanda d'un ton dégagé :
— Quoi ?
— Je vous ai entendu vous disputer, l'autre soir. Je n'ai pas compris ce que vous disiez, et je n'ai pas osé t'en parler plus tôt parce que tu n'avais pas l'air d'humeur, mais ça ne ressemblait pas à une simple querelle fraternelle.
Il ne savait pas quelle réaction adopter. Il finit par se décider sur la plus simple : ne rien faire du tout.
— Reiko est gentille, poursuivit-elle. Je la croise souvent chez Ushijima-san. Elle parle beaucoup de toi.
Il n'avait pas l'intention d'en apprendre plus.
— Mais je ne connais pas bien ton frère. Comment s'appelle-t-il, encore ?
— Yū, répondit-il à contrecœur.
— Il travaillait chez Ukai-sama, c'est ça ?
Elle parlait avec prudence, comme si elle craignait qu'il n'explose à tout moment.
— C'est ça.
— Mh. Je l'ai croisé une ou deux fois, au village. Il a l'air...
Elle chercha ses mots, puis compléta :
— Un peu imbu de lui-même. Je n'aime pas la façon dont il parle de vous.
— Moi non plus, souffla Akaashi.
— Si tu as besoin...
— Ça va. Laisse tomber.
— D'accord. Excuse-moi.
Elle se releva.
— Je vais dormir, annonça-t-elle. Tu devrais en faire de même. À demain, Akaashi.
Il voulut la saluer, elle aussi, mais les mots ne vinrent pas.
xxxxx
La chambre d'Oikawa n'avait pas reçu autant de soins que le salon. Un petit bureau gisait au sol, à moitié désossé. Quelques feuilles mortes se décomposaient à terre, preuve que l'étroite fenêtre n'avait pas toujours été fermée, et un gros scarabée marchait tranquillement sur cette dernière, sa carapace noire luisant dans la lumière du matin.
En dehors de ça, il ne restait pratiquement rien. Quelques vêtements démodés dans une boîte de bois, un vieux futon probablement moisi et de petites gravures, juste derrière la porte, des caractères à peine visibles qu'il sentait clairement sous ses doigts.
Akaashi essaya de se représenter la pièce telle qu'il l'avait vue dans son souvenir, celui où Iwaizumi cherchait à le convaincre de s'enfuir loin d'ici.
Le sol était recouvert de tatami sales. Il se plaça là où il s'était assis, dans la vision, et souleva celui qui se trouvait devant lui.
Une anfractuosité à peine plus large que son poing semblait s'ouvrir sur le vide. Il y plongea la main, chercha à l'aveuglette, puis sentit son cœur s'emballer lorsqu'il sortit un tube de papiers soigneusement attachés.
Il les déplia avec révérence. Ceux-ci, miraculeusement épargnés par les souris et les insectes, étaient encore intacts. Des lettres, pour la plupart. Pratiquement toutes d'Iwaizumi.
Ce dernier n'y racontait pas grand-chose. Il semblait répéter le même discours qu'il lui avait tenu (qu'il avait tenu à Oikawa) de cent façons différentes. La plupart parlaient de fuite, de bus, de nouveaux horizons. Certaines rêvaient d'avenir, d'écoles, de métiers divers. Iwaizumi s'imaginait tantôt pompier, tantôt musicien, tantôt propriétaire d'un petit restaurant perdu dans une grande métropole, un endroit qui ne se ferait pas remarquer. Il mentionnait Tokyo, Osaka, Sendai, d'autres villes dont il n'avait jamais entendu parler. Il renouvelait chaque fois ses promesses, jurait qu'il pensait chaque jour à lui. Akaashi se demanda si Oikawa l'avait cru.
Sans doute pas.
Une des lettres était accompagnée d'une photo aux couleurs un peu vieillies. Oikawa semblait plus jeune qu'il ne l'était aujourd'hui — qu'il n'en avait l'air, en tout cas. Il ne devait pas avoir plus de 14 ans. Il souriait à l'objectif, et son expression était si douce qu'Akaashi en eut mal au cœur. Iwaizumi, lui, le tenait par l'épaule en riant.
Il la contempla longuement, puis la glissa dans la poche de son pantalon, avec les lettres qu'il avait soigneusement repliées.
Il retourna dans le salon, un peu mélancolique. Un gloussement étouffé le figea.
— Akaashi Keiji, dit Yū. Viens donc t'asseoir avec moi.
Akaashi ne bougea pas. Il voulut faire un pas en arrière, mais son corps refusa d'obéir.
— Tu ne devrais pas être ici, articula Akaashi d'une voix faible.
— Et où est-ce que je devrais être, d'après toi ?
Loin d'ici, pensa Akaashi. Dans la maison Iwaizumi. Il n'avait qu'à y rester enfermé pour toujours.
— Non, fit Yū, toutes ces histoires d'exorcisme ne m'intéressent plus. C'est un travail minable. On dirait que le grand maître avait raison. Je n'étais peut-être pas fait pour ça.
Il fit signe à Akaashi d'approcher.
— Ne t'en fais pas, Keiji. Je ne reste pas. Je voulais juste passer te voir avant de partir. Je t'ai promis qu'on en reparlerait, alors me voilà.
Il se leva du fauteuil dans lequel il était affalé, puis avança vers Akaashi. La distance entre eux demeurait raisonnable, mais ce dernier mourait d'envie de s'en écarter le plus possible. Il avait la bouche sèche, pleine de cendres, et ses yeux commençaient à voir flou.
Ce n'est pas le moment d'avoir peur, se morigéna-t-il. Calme-toi.
— Qu'est-ce que tu veux ?
— Je t'avais dit que je lui rendrais une petite visite.
Akaashi ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil à la porte du jardin. Celle-ci était fermée, mais il lui sembla que quelque chose n'allait pas. Il n'irait pas voir par lui-même, néanmoins. Yū ne le laisserait probablement pas faire.
— Et ?
— J'ai changé d'avis. J'y ai beaucoup réfléchi, ces derniers temps, Keiji. Je pensais à notre dernière rencontre. Elle ne s'est pas très bien terminée.
C'était une façon de le dire. Akaashi avait dû s'occuper de ses blessures pendant des jours, si pas des semaines.
— J'ai mal réagi, je l'admets. J'aurais dû me montrer patient. Non, j'aurais dû savoir que tu ne pouvais rien y faire. Tu n'es qu'un enfant, après tout, pas un sorcier. Crois-moi, je m'en veux vraiment. J'aimerais pouvoir me racheter.
Yū avait cessé de sourire. En fait, il regardait ses mains, comme s'il revoyait tout ce qu'elles avaient pu faire et qu'il le regrettait un peu.
Arrête ça. Tu es ridicule.
— Mais je ne savais pas comment faire. J'ai demandé conseil à notre sœur. Elle a dit que tu ne me croirais jamais. Je suppose qu'elle avait raison, elle aussi.
Il enfonça la main dans la poche de son gilet et en sortit un petit carnet bleu joliment relié. Il le présenta des deux mains et baissa la tête.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Akaashi.
— Pour tes pensées, expliqua Yū. Je suis sûr que tu n'en manques pas. Prends-le. Je l'ai choisi pour toi.
Un peu réticent, Akaashi s'avança vers lui. Il tendit le bras pour l'attraper. Suspendit un instant son geste.
C'est très simple, Keiji, chuchotait Reiko dans un souvenir nébuleux. Il y a quatre règles à retenir.
Ne partage jamais ton nom. Ne mens pas. Ne fais pas de promesse que tu ne pourras pas tenir. Et surtout, surtout n'accepte rien de ce qu'ils te donnent — c'est comme ça qu'on passe de l'autre côté.
Il se rappela Oikawa qui, penché sur l'étang, lui tendait un bouquet de fleurs avec nonchalance, sans même le regarder. Lui aussi avait paru vivant. Il l'était, quelque part, dans son imagination.
Il retira sa main. Yū lâcha le carnet.
Je sais qui tu es, Akaashi Keiji, susurra l'esprit. Mais tu ne fuiras pas, cette fois. Allons, ne t'en fais pas. Tout va bien. Ça ne fait pas mal.
Il disparut.
Akaashi resta debout, pantelant, incapable du moindre mouvement.
Ce n'est pas vrai, pensa-t-il. C'est impossible.
Il devait s'être endormi, là-haut, alors qu'il gravait dans sa mémoire chaque détail de la photo, des lettres, de la chambre elle-même. Yū se trouvait toujours dans la maison Iwaizumi, à attendre son heure. Il allait bien. Il n'était pas...
Sa respiration s'arrêta nette. Des gouttes de sueur se mirent à couler dans son dos, puis sur ses tempes, et il attendit, paralysé, que quelque chose se passe.
Rien ne se produisit.
Il avait la nausée.
— Un rêve, marmonna-t-il.
Un parmi tant d'autres.
Il avança lentement vers la porte qui menait à l'extérieur, le sol craquant sous ses pieds. Son corps, pantin rouillé, lui répondait à peine, ses jointures grinçant à la manière d'un vieillard ou d'un convalescent. Il posa la main sur la poignée glacée.
Soudain, il n'était plus le garçon pathétique qui cherchait à fuir. Il était juste un spectateur, détaché de lui-même, et il espérait que, d'une façon ou d'une autre, cette coquille creuse et ébréchée se ratatinerait sur elle-même pour ne rien laisser derrière.
La terreur lui lacérait l'estomac, la gorge, son cœur incontrôlable. L'espoir, aveuglant, lui torturait les entrailles à l'en faire hurler. Mais il ne criait pas.
Il riait silencieusement, juste un hoquet, et sa main qui essayait, en vain, d'abaisser la poignée abandonna la bataille.
Il se laissa glisser au sol, face contre terre, l'air trop lourd pour lui permettre de jamais se relever. La sensation lui était agréablement familière. La poussière entrait dans sa bouche, dérangée par sa respiration saccadée. Quelque chose le tira en arrière, inexorable, alors il pensa :
Il est l'un des leurs. Il erre, lui aussi.
Arrête. C'est absurde.
L'air lui-même compressait sa poitrine entre deux mains d'acier. Il tenta de reprendre son souffle. Il suffoquait.
Bouge-toi. Bouge !
Se redresser sur ses bras lui parut impossible. Il comprit qu'il ne trouverait pas la force de se remettre debout. Il recula en rampant presque tandis qu'une vague glaciale s'emparait doucement de ses doigts, ses mains, ses poignets.
Pas si vite.
Non, hoqueta-t-il sans savoir s'il avait ou non ouvert la bouche.
La sensation ne s'estompa que pour revenir pire encore autour de ses chevilles.
Lâche-moi !
Qu'est-ce que tu crois faire ?
Il n'avait plus la force d'y réfléchir. Il leva des yeux embués vers la porte du jardin, si proche, soudain, suffisamment éloignée pour anéantir tout espoir de l'atteindre. Il tendit la main, et un rire éclata tout contre son oreille, le remplissant d'effroi.
Tu n'as nulle part où aller.
Quelque chose chauffait dangereusement dans sa poche. Bouger son bras lui demanda un effort surhumain, mais il parvint à attraper l'amulette. La sensation de froid le quitta aussi vite qu'elle était arrivée. Il retrouva l'usage de ses membres ; pourtant, la présence de Yū, presque palpable, n'avait pas faibli.
Pas cette fois, murmura Yū, mais Akaashi ne l'écouta pas.
Il se releva, la main serrée sur l'amulette, et entra dans le jardin.
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Les lieux semblaient paisibles. Une brise passagère caressait les feuilles d'arbres qui se mouvaient lentement dans la blancheur du ciel. Les fleurs s'épanouissaient çà et là, à moitié remplacées par des chardons de plus en plus hauts ; l'herbe grignotant les sentiers commençait à prendre ses aises, l'effet général l'emplit d'un profond soulagement.
Akaashi respirait à nouveau.
L'étang miroitait sous le soleil de midi, ses plantes aquatiques tressautant parfois sans raison apparente. Il s'en approcha, persuadé de découvrir, près du bord, un Oikawa penché sur sa surface à la recherche de Dieu seul savait quoi. Dans sa poitrine, son cœur ralentissait la cadence. Il se sentait baisser sa garde indépendamment de sa volonté. En fait, il se sentait à l'abri.
Une illusion, rien de plus.
Oikawa ne se trouvait pas au bord de l'étang. Akaashi contempla Yū, dont le visage était à moitié dissimulé sous les herbes folles, la malédiction comme des racines sombres et violacées immortalisées sur son corps sans vie.
Ah, pensa-t-il. C'était vrai.
Un bruit de frottement presque imperceptible parvint à ses oreilles. Il ne se retourna pas.
— Oikawa-san, prononça-t-il.
— Il va revenir.
Sa voix tremblait un peu. Akaashi y lut une terreur contenue, celle qu'il avait enfermée au plus profond de lui-même, enfant, quand il avait compris que personne ne viendrait le sauver.
Oikawa l'avait vécu, lui aussi. Une heure de torture lui avait suffi à dresser toutes ses barrières, là où, en seize ans, Akaashi avait vu les siennes s'écrouler jusqu'à leurs fondations.
Yū reviendrait parce qu'il ne le laissait jamais tranquille. Et il resterait là, incapable de se mouvoir, à attendre gentiment que sonne le glas. Si la mort avait emporté Yū, elle ne l'épargnerait pas.
— Kei-chan, supplia Oikawa, partons d'ici.
Tu pourrais te défendre. T'es un exorciste, ou quoi ? Fais quelque chose. Prépare-toi.
Ce n'est pas terminé.
Akaashi enjamba le corps de son frère et détacha une branche de l'arbre qui se trouvait derrière lui.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Oikawa, inquiet.
— Je ne me laisse pas faire.
Il se dirigea vers la porte et traça au sol un cercle fermé. Son regard balaya le jardin de bout en bout. Tout était si vert, ici. Vibrant.
— J'ai besoin de curcuma, dit-il d'une voix calme. Oikawa-san.
— Je n'en ai pas, répondit Oikawa. Mais ça ne sert à rien, il...
Akaashi s'agenouilla devant les fleurs rosées qui avaient poussé à ses pieds. Il les déterra avec précaution. Les racines n'étaient pas très épaisses, mais elles feraient l'affaire.
— Merci, dit-il.
— Il ne me laissera pas rester.
Akaashi découpa grossièrement les racines et en plaça tout autour du cercle. Pour bien faire, il y ajouta quelques feuilles de sauge odorantes. Si le ciel le voulait, elles l'affaibliraient peut-être.
Ça ne tiendra pas le coup.
— Je peux t'emmener avec moi, murmura Oikawa.
Dans un endroit sans vie et sans lumière. Kuroo ne le lui pardonnerait jamais.
Il traça des protections le long du cercle. Sans matériel, il ne pouvait rien faire de plus. Avec un peu de chance, ça le ralentirait suffisamment pour lui permettre de partir, d'appeler à l'aide.
— Kei-chan, c'est...
Le reste de sa phrase fut tranché net. Le silence s'abattit sur le jardin, et Oikawa, désormais, n'était plus nulle part en vue.
Courage.
La porte s'entrouvrit. Les plantes attenantes à l'entrée brunirent et se ratatinèrent sur elles-mêmes.
Tu ne peux pas t'échapper, dit la voix désincarnée de Yū tout autour de lui.
— Toi non plus, répliqua-t-il.
Un rire. Yū apparut à quelques centimètres de son visage, livide, et son sourire lui fit dresser les cheveux sur la nuque. Là où la malédiction l'avait dévoré pendant un an, sa peau grouillait de racines mouvantes et invisibles. Akaashi recula par réflexe. Les yeux de Yū le suivirent, deux abysses sans fond, et quelque chose dans le corps d'Akaashi se tordit à lui en donner la nausée.
Viens, dit Yū.
Non.
Je ne vais pas te faire de mal. Pourquoi rester là-bas quand tu es déjà à moitié ici ?
Akaashi recula encore.
— Je n'ai pas peur de toi.
Yū pointa le doigt vers lui.
Mensonge.
Je n'ai pas peur de toi, répéta-t-il.
Yū fit un pas vers lui. Akaashi fut pris d'un brusque étourdissement. Pas maintenant, pensa-t-il. Sois fort.
Fort ?
Yū rit à nouveau — soudain, comme frappé par une force invisible, Akaashi sentit tout l'air s'échapper de ses poumons. Quelque chose tentait de le plaquer au sol, mais il ne céda pas.
Abandonne.
Akaashi glissa la main dans sa poche. Yū ne fit que sourire en avançant vers lui.
Ça ne marchera pas cette fois. Tu vas devoir trouver...
Il fut arrêté dans son mouvement par un mur invisible et laissa échapper un grondement sourd. Il baissa les yeux vers le cercle.
Voyons. Tu ne crois quand même pas pouvoir me contenir avec ça.
Et, juste comme ça, il effaça la ligne du bout du pied et sortit.
Tu sais, je commence à comprendre.
— Tu ne comprends rien du tout, répondit Akaashi d'une voix faible.
Les protections avaient échoué. Il était sans défense. La peur, lentement, lui transperça les entrailles comme un millier d'aiguilles.
L'attraction est trop grande. Ils ne pouvaient pas y échapper. C'est pour cette raison que je ne partirai jamais, exorciste. Je te suivrai où que tu ailles, si seulement tu t'en sors.
Akaashi regarda désespérément autour de lui, à la recherche d'un objet, d'une plante, n'importe quoi qui puisse lui faire gagner du temps, mais le jardin était mort, l'avait quitté pour toujours.
Juste toi et moi. Je connais ton nom. Je vois ta peur et ton désespoir. Tu sais que tout est fini.
Non, pensa Akaashi.
Fais-le. J'ai tellement de choses à te montrer.
Laisse-moi—
Akaashi Keiji.
L'émotion lui donna les larmes aux yeux. Il voulut reculer, mais son pied s'enfonça dans la terre molle de l'étang. Il tomba en arrière. Yū s'agenouilla face à lui. Toute trace de sourire s'était effacée de son visage blafard.
Ne fais pas l'enfant, dit Yū, puis il lui saisit les mains.
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Quelqu'un lui parlait et il n'écoutait qu'à peine. Il détaillait la maison devant lui avec un intérêt scientifique, une curiosité née de toutes les histoires qu'il avait avalées au fil des années. Il avait absorbé les murmures d'une oreille discrète ; enfin, il en était récompensé.
— ... déjà purgée, poursuivit Ukai, et Akaashi releva la tête vers lui, les mains croisées derrière le dos dans sa posture la plus digne. Il faut surtout la vider un peu. Je suppose que c'est dans tes cordes ?
Il hocha la tête.
— Où dois-je aller ? demanda-t-il.
Sa voix ressemblait à une mauvaise imitation de la sienne. Il voulut s'éclaircir la gorge, mais n'y parvint pas.
Arrête de délirer. Tu sais ce qui se passe.
— À l'étage. Keishin est occupé au rez-de-chaussée ; tu peux l'accompagner, si tu préfères.
Keishin qui s'entendait avec Reiko comme larrons en foire. Mieux valait éviter. S'il tenait à décrocher un stage chez les Ukai, il était préférable de limiter les contacts avec le petit-fils. Sa patience n'y résisterait pas.
— Dites-moi simplement quoi faire.
— Il suffit de vider la pièce de tout ce qui est inutile. Ushijima-san n'y a pas mis les pieds depuis des lustres, mais comme tu le vois, la maison est encore en très bon état. Nous avons besoin qu'elle soit opérationnelle pour l'été. J'espère que je peux compter sur toi.
Akaashi sourit.
— Je ne vous décevrai pas, promit-il.
— Si tu le dis.
Puis il lui fit signe d'entrer et, alors qu'Akaashi passait la porte de la maison Utsui, le décor s'effaça.
Il était à genoux, désormais, perdu dans la lecture d'un vieux livre à moitié détruit par l'humidité. Les pages encore déchiffrables ne lui apprirent pas grand-chose. Il le jeta dans une boîte en carton pleine à craquer.
— Akaashi-kun ? appela une femme au rez-de-chaussée. Viens manger quelque chose.
Il se leva et poussa la caisse jusqu'à celles qui attendaient dans le couloir, soigneusement alignées.
— Akaashi ? l'appela-t-on encore, mais cette fois la voix ne venait pas d'en bas ; il l'entendit quelque part dans son dos, au bout du couloir.
— Qui est là ?
Viens.
Akaashi fit volte-face. La porte du fond se referma en grinçant.
Merde, pensa-t-il. Je croyais qu'ils avaient tout purifié.
La pièce en elle-même n'était pas vraiment différente des autres. Un peu plus sombre, peut-être, plus étroite aussi. Un petit autel pour les défunts était ouvert contre un mur, une bougie y brûlant joyeusement, tout juste allumée.
La porte se referma derrière lui. Il soupira.
— Je n'ai pas peur de vous, déclara-t-il avec assurance.
Alors viens.
Akaashi s'avança. Quelque chose changea dans l'air, une odeur humide et rance, et bientôt il n'était plus seul, mais face à trois esprits dont les contours se mêlaient à la pénombre.
— Allez-vous-en, siffla Akaashi. Cette maison est à nous.
Pas à toi, gronda une femme, au centre, habillée d'un lourd kimono de cérémonie.
L'homme à sa droite riait silencieusement. La jeune femme à sa gauche l'observait de ses yeux morts.
Donne-moi ton nom, souffla la première.
— Donne-moi le vôtre, répondit Akaashi.
Tu nous connais déjà.
Ils ne lui disaient rien.
Ils lui disaient quelque chose, loin, très loin en lui-même. Une femme, la main sur l'épaule d'Iwaizumi, dont Oikawa parlait avec une frayeur à peine masquée. Sa sœur qui lui tendait un carnet avec un sourire rassurant. L'homme qui lui ouvrait la porte, chez Kuroo, et l'invitait à entrer comme si de rien n'était.
La cérémonie approche, dit la femme.
— Et alors ?
Il n'avait pas été choisi. Tendō se rendrait dans le jardin ; il y mourrait comme tous ceux qui l'avaient précédé.
Occupe-toi des préparations.
— Des quoi ?
Et soudain, la femme se retrouva juste devant lui, assez pour que son odeur pestilentielle lui envahisse les narines. Il retint son souffle.
Le temps presse.
Ces enfants sont impurs.
Occupe-toi des préparations.
— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Je ne suis pas...
La main de la femme s'aventura jusqu'à sa gorge ; il sentit tout l'oxygène quitter ses poumons.
Il doit être purifié. Tu sais quoi faire.
C'est ton tour, exorciste.
— Mon... tour ?
Occupe-toi des préparations, répéta-t-elle.
C'est ton tour.
C'est ton tour.
C'est ton...
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Il regardait une version plus jeune de lui-même, un petit garçon qui courait vers Reiko en riant. Il ne courait jamais vers lui.
Qu'avaient-ils dit, encore ?
Si la prochaine cérémonie échoue, ce sera notre dernière chance. Il faut en envoyer des bons. Ushijima Wakatoshi, si jamais il s'éveille. La fille des Shimizu, peut-être. Pourquoi pas Akaashi Keiji ? Son frère et sa sœur sont très talentueux, et sa famille ne nous a pas encore déçus.
Il aurait sans doute dû en avoir le cœur brisé. Pauvre chose.
Enfin, ce n'était pas comme s'il l'avait déjà aimé.
— Ne t'en fais pas, Keiji, dit-il d'assez loin pour que personne ne puisse l'entendre. Tu seras bien préparé.
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Akaashi se sentit pris dans une tornade, brutalement ramené à la réalité. Il en avait vu assez.
Tu donnes, je donne.
Le jardin ne se manifesta que pour s'effacer aussitôt.
Les scènes lui apparurent en flash de plus en plus rapides, des images plus que des sensations précises. L'ombre qui le lorgnait dans le coin d'une rue et sa mère qui le tirait loin d'elle. L'ombre derrière une vitre, dans un café, qui l'appelait d'un signe de la main. L'ombre sur son lit, dans sa chambre, alors que Yū attendait son réveil, adossé à la porte. L'ombre dans le grenier, aussi, et dans le salon, parfois ; l'ombre qui se tordait de douleur, qui gardait l'amulette entre ses mains, qui lui souriait, lui faisait signe, le poussait brusquement, se tenait derrière l'abysse, juste en face de lui, accroupie dans l'obscurité, dans les escaliers, dans la cuisine, dans chaque miroir, chaque reflet, chaque rêve.
Dans le jardin.
Elle souriait.
Qu'est-ce que c'est que ça ? fit l'esprit, et Akaashi crut reconnaître dans sa voix un soupçon de panique, mais c'était ridicule, car Yū n'avait peur de rien.
L'ombre, à son habitude, les fixait en silence. Akaashi se releva, pantelant.
Il faut que je parte, pensa-t-il machinalement, mais Yū, soudain, fut juste à côté de lui, et il exsudait une telle rage qu'Akaashi sentit son sang se glacer dans ses veines. Il tenta de s'éloigner, sans succès. L'esprit plongea vers lui et, à nouveau, il fut paralysé, les pieds enracinés dans un sol de béton.
Mais il ne le toucha pas. Car l'ombre avait bougé, elle aussi ; les mains sur le visage de Yū, elle enfonça ses pouces si profondément dans ses orbites qu'Akaashi fut pris d'un haut-le-cœur. L'esprit émit un hurlement inhumain ; il se couvrit le visage du bras, au supplice, et quand il le retira, il ne restait plus de ses yeux qu'un amas de chairs noires et brûlées.
J'ai tout fait, gémit-il, j'ai tout fait, j'ai respecté toutes les étapes, vous ne pouvez pas...
Puis il fut pris d'un hoquet répugnant, et sa bouche s'ouvrit sur un torrent d'eau qu'il vomit sur la terre molle. Une rivière sale jaillit de ses yeux, puis de ses oreilles, suintait depuis sa peau. Il tentait de parler, mais ne sortait de sa gorge qu'un gargouillis humide et inarticulé. Akaashi le vit décrépir comme l'avaient fait les plantes lorsqu'il était entré. D'abord il y avait un esprit, puis il y avait de l'eau et, enfin, il n'y avait plus rien du tout, rien d'autre qu'une flaque de liquide noir dont la terre se reput comme s'il s'agissait d'une averse bienvenue.
L'ombre disparut.
Akaashi resta là, par terre, à regarder le vide.
Yū est mort, pensa-t-il. C'est terminé.
Alors la porte du jardin s'ouvrit, et tandis que Kiyoko et Kuroo arrivaient jusqu'à lui, il se mit à trembler.
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— J'ai apporté du thé, dit Kuroo en posant le plateau par terre.
Il poussa une tasse vers Akaashi qui la prit distraitement. Elle était un peu rêche sous sa paume, d'une matière désagréable. Il attendit que Kuroo le serve et, les yeux perdus sur les reflets de l'eau, la fit tourner entre ses mains.
Yū est mort, pensa-t-il à nouveau.
C'était comme s'il le réapprenait chaque nouvelle seconde. La sensation était étrange, le moment de déséquilibre qui accompagnait le réveil après un rêve trop réaliste, mais pas désagréable. Il s'était pris à sourire, quelques minutes plus tôt, quand Ukai les avait convoqués d'urgence, sa sœur, lui, Kuroo et Kiyoko. Reiko avait à peine réagi. Il se demanda ce qu'elle pouvait bien ressentir, en cet instant, en sachant qu'ils n'étaient désormais plus que deux. Éprouvait-elle de la tristesse ? De la colère ? De la déception ? Probablement un peu des trois. Il ne comptait pas aborder le sujet.
Kiyoko semblait s'interroger, elle aussi. Elle ouvrit la bouche pour parler, puis se ravisa et regarda ailleurs.
Ils sirotèrent leur thé en silence. Akaashi reposa sa tasse devant lui.
— Il l'avait mérité, dit-il sur le ton de la conversation.
Kuroo leva les yeux vers lui, incertain. Kiyoko le dévisageait comme si elle essayait de résoudre un mystère insoluble.
— Tu veux en parler ? s'enquit enfin Kuroo.
À vrai dire, il n'en savait rien. Il y réfléchit un moment, puis haussa les épaules. Considérant cela comme une marque d'approbation, Kiyoko demanda :
— Que s'est-il passé ?
Akaashi se tourna vers elle.
— Il s'est fait maudire. On ne pouvait pas faire grand-chose.
Kuroo blêmit à vue d'œil.
— Par Oikawa ? fit Kiyoko.
Il acquiesça et but une gorgée de thé. Il lui semblait n'avoir jamais rien goûté d'aussi bon. Il esquissa un sourire, le ravala immédiatement, mais pas assez vite.
— Keiji, articula Kuroo avec inquiétude, et Akaashi fronça les sourcils.
— Par Oikawa, oui, répondit-il enfin. L'année dernière. Il était très malade.
— Et Oikawa... ?
— Écoute, j'en ai fait assez. Si Yū voulait lever la malédiction, il aurait dû le lui demander lui-même.
C'était probablement ce qu'il avait fait, d'ailleurs. Bien mal lui en avait pris. L'imaginer entrer dans un jardin inhospitalier l'emplissait d'un frisson de joie déplacé.
Yū est mort, songea-t-il à nouveau.
Kiyoko et Kuroo échangèrent un regard soucieux.
— Il méritait tout ce qui lui est arrivé, reprit Akaashi. Ça ne m'empêchera pas de dormir la nuit. Ne me jugez pas.
— On ne te juge pas, affirma Kiyoko. On est inquiets pour toi.
— Vous n'avez plus de raison d'être inquiets. (Il se tourna vers Kuroo.) Je croyais que tu ne voulais plus mettre les pieds ici.
Kuroo se passa une main dans la nuque.
— Kiyoko m'a appelé. J'ai fait de mon mieux pour venir au plus vite.
Akaashi lança à Kiyoko un regard interrogateur.
— J'avais un mauvais pressentiment, expliqua-t-elle. Tu n'avais pas l'air bien, hier, et vu ce qu'avait dit Oikawa...
— Je suis arrivé un peu avant midi, mais tu étais déjà parti, ajouta Kuroo.
— Et ensuite ?
Kiyoko hésita.
— Je ne peux pas vraiment l'expliquer, dit-elle après quelques instants. J'ai senti que quelque chose n'allait pas. Ton frère ne s'était pas rendu dans la maison Iwaizumi, et personne ne savait où il était. Je suis sortie pour te chercher, et un esprit est apparu. Il m'a montré la maison, alors j'ai su...
— Elle était tellement corrompue qu'on pouvait à peine respirer, raconta Kuroo. Accéder au jardin était hors de question, alors on a fait ce qu'on pouvait de loin. L'exorcisme a mis un bout de temps à fonctionner. Il a longtemps résisté, j'ai cru qu'on n'y parviendrait pas.
Akaashi repensa à l'ombre. Elle devait l'avoir déconcentré, comme lui retenait l'attention des esprits lorsque Yū pratiquait ses propres exorcismes.
Il reposa sa tasse de thé.
— Merci, dit-il en baissant la tête.
— C'était un juste retour des choses, marmonna Kuroo.
Mais aider Kuroo avait été facile, en regardant en arrière. Ça ne se valait probablement pas.
Comme le silence s'étirait, Kiyoko prit la théière et le plateau.
— Je vais rechercher de l'eau, dit-elle.
Elle quitta la pièce. Kuroo se tourna vers Akaashi.
— Tu es sûr que ça va ? demanda-t-il, l'air soucieux.
— Oui, répondit-il. J'en suis sûr.
Il extirpa l'amulette de sa poche et la lui tendit.
— Tu peux la purifier pour moi ?
Kuroo la prit et la regarda un moment.
— Ça a marché ? Elle a l'air...
— Yū l'a cassée, je l'ai réparée. Elle m'a sorti d'un mauvais pas. Alors, tu peux ?
Kuroo hocha la tête.
— Je te la rendrai demain.
— Tu comptes rester ici ?
Kuroo se gratta négligemment le front.
— Maintenant que je suis là, tu sais... et puis, cette chambre sent la mort. Je ne peux pas croire que t'aies supporté ça toute la semaine. J'irai chercher des bougies, ce sera déjà ça de gagné.
— Fais-toi plaisir, dit Akaashi.
Et, ce disant, il sourit.
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Le tremblement de terre eut lieu le lendemain matin.
Il n'était pas très puissant, pas très dangereux non plus, mais les exorcistes en parurent si inquiets qu'Akaashi lui-même se sentit nerveux.
— On ne le contiendra pas deux ans de plus, révéla Ukai à tous ceux qu'il avait rassemblés dans la maison Utsui. Les sceaux s'affaiblissent. Nous ne pourrons pas les renouveler à l'infini.
— Je croyais que tout était calculé, grogna un homme adossé à la porte.
— Akaashi-kun est né en fin d'année — il a un an de moins que prévu. L'esprit n'atteindra l'âge requis que lorsqu'Akaashi l'aura aussi. Nous pensions pouvoir tenir un an, mais force est de constater que l'entité n'est pas de cet avis.
— Quoi, alors ? fit quelqu'un dans l'assemblée.
— Nous devons nous préparer à l'exorcisme, au cas où nos efforts ne rencontreraient pas le succès escompté. Nous ne pouvons laisser le village livré à lui-même. Certains d'entre nous devront rester ici pendant l'année afin de surveiller l'activité de la caverne.
Un murmure parcourut la foule. Akaashi vit les épaules de Kuroo s'affaisser.
— Nous effectuerons une tournante, décréta Ukai. Et nous aurons besoin de tous les volontaires possibles. Vous avez déjà signé pour l'exorcisme — je vous demande de renouveler votre engagement. Nous sommes dans la dernière ligne droite. Nous ne pouvons nous permettre de douter.
Un par un, il appela les exorcistes de la salle. Seule une poignée d'entre eux se retirèrent, la tête baissée, et Akaashi les regarda partir en se demandant s'ils pourraient jamais retrouver leur place dans la communauté.
— Nous déciderons des programmes à la fin de la semaine. Pour l'instant, retournez à vos postes.
Ils quittèrent la salle l'un après l'autre, lançant parfois un regard indéchiffrable à Akaashi, et bientôt ils ne furent plus que quatre, Ukai, Kiyoko, Kuroo et lui.
— Tu as du travail, signala Ukai à Akaashi. La disparition de ton frère est une lourde perte pour nous tous, mais elle ne doit pas te faire oublier ton devoir.
Akaashi ne répondit rien.
— Ukai-sama, dit Kiyoko. Vous ne nous avez pas appelés.
— J'ai besoin d'exorcistes confirmés. Libre à vous de les assister dans leur tâche.
— Je pensais que vous aviez besoin de tous les bras disponibles, nota Kuroo.
Ukai les jaugea du regard.
— Avez-vous seulement commencé votre apprentissage ?
Kiyoko acquiesça.
— Ushijima-san m'a acceptée au sein de sa famille. Il se portera garant.
— Mmh. Et toi ?
— Je suis prêt à faire ce que vous voulez, dit Kuroo. Laissez-moi participer à l'exorcisme.
Les lèvres d'Ukai s'étirèrent en un sourire amusé.
— Ta famille n'en serait pas très heureuse. Chez qui comptes-tu réaliser ton apprentissage ?
— Mon père n'a personne, intervint Kiyoko. Il ne cherche pas de stagiaire, mais je peux le convaincre.
Ukai examina un moment la proposition.
— Ce ne sera pas la peine, déclara-t-il. J'en cherche justement un. J'espère cependant que vous savez dans quoi vous vous engagez. Le travail est aussi dangereux qu'il est éreintant. Si vous tenez vraiment à vous y investir, vous ne serez pas épargné.
Kuroo et Kiyoko hochèrent la tête d'un même mouvement.
— Très bien, dit-il. Dans ce cas, Kuroo-kun, j'ai déjà du travail pour toi.
Akaashi n'ouvrit la bouche que lorsqu'ils furent tous trois sortis.
— N'essaie pas de protester, l'arrêta Kuroo avant qu'il puisse dire quoi que ce soit. On y a bien réfléchi. Je suis désolé de m'être éloigné. J'ai passé l'année à m'en vouloir.
— Kuroo-san, commença Akaashi, mais celui-ci secoua la tête.
— On y est déjà plongé jusqu'au cou. On ne perd rien à officialiser les choses. On veut aider, nous aussi.
Il n'avait pas tort. Le malaise ne quitta pourtant pas Akaashi. Il fit craquer ses jointures.
— Et puis, ajouta Kiyoko, avoir un œil chez les Ukai pourrait s'avérer utile.
— Et un accès à sa bibliothèque, renchérit Kuroo.
— Surtout.
Ils échangèrent un sourire.
Ils sortirent de la maison, puis prirent chacun leur route, et lorsqu'Akaashi remonta le chemin vers le jardin, il n'avait plus peur.
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— J'ai fait un rêve, déclara Oikawa. À propos de toi.
Akaashi, couché sur l'herbe, leva les yeux vers lui.
— De quoi il parlait ?
Oikawa regarda le ciel, en pleine réflexion. Il posa distraitement un pissenlit sur le torse d'Akaashi, avec toutes les autres fleurs qu'il avait abandonnées là.
— Essaie encore, dit Akaashi.
— Tu n'es jamais content.
— Ton rêve ?
— Mmh. Je ne sais pas. Ce n'était pas très clair. Tu étais là, c'est tout. Iwa-chan aussi.
Il l'évoquait si librement, maintenant, mais la mélancolie qu'il mettait dans son nom n'avait pas disparu. Chaque fois qu'il le prononçait, Akaashi faiblissait un peu plus. Il creusait un vide dans son cœur trop vulnérable. Iwaizumi n'était personne à ses yeux — le manque ne le concernait pas.
Bientôt, pourtant, il l'éprouverait aussi.
— Intéressant, commenta-t-il d'un ton dégagé, parce qu'il n'y avait rien d'autre à dire.
Oikawa ne s'offusquait pas pour si peu.
— On fuyait par la forêt, continua-t-il comme si de rien n'était. Personne ne pouvait nous rattraper. On s'en allait loin d'ici.
— Où ça ?
— Dans une grande ville. Sur une île. Je ne sais pas. Tu avais l'air heureux. Je l'étais, en tout cas.
Il posa une nouvelle fleur sur lui.
— Non, fit Akaashi.
— Je ne veux pas mourir.
Moi non plus.
— La cérémonie n'est plus si loin, dit Oikawa.
— Je sais.
— Quand on s'en ira, on trouvera un coin tranquille. Un endroit où personne ne saura qui on est. On vivra si vieux que personne ne nous reconnaîtra plus. Et quand je mourrai, je t'attendrai ici. J'attendrai l'éternité.
Il posa un gardénia blanc sur sa bouche et le regarda tomber en douceur. Akaashi balaya les autres fleurs d'un geste du bras ; Oikawa l'aida à se redresser, mais il ne le relâcha pas.
— Alors ? demanda-t-il, sa main tiède dans la sienne, plus humaine que jamais. Tu viendras ?
Il ne répondit rien
Il était déjà là.
Moi je trouve ça rigolo
bye thanks for reading i hope you liked it cuz it was hard to write
Next : j'écris Celles qui restent psk Hinata a besoin d'amour
Next next : nous entrerons, maybe, dans The Next Arc or, as i call it La fin de l'histoire (non)
Merci pour votre lecture ! Gros bisous
