Salut,
Dans l'épisode précédent : Yu is dead ! L'entité is mad ! Tout le monde est en stress. MMMH
Deux yeux sombres, de l'autre côté du gouffre béant. Il les fixait sans ciller. Son cœur battait à tout rompre, ses pensées condamnées à un silence immobile, et il ne pouvait que rester là à rien faire, à attendre il ne savait quoi.
Leur propriétaire changeait d'un rêve à l'autre. Ils appartenaient tantôt à l'ombre, imperturbables, tantôt à Oikawa, alors emplis d'un mélange de désespoir et d'effroi.
Tantôt à Iwaizumi, intenses ou résignés, rassurants ou déçus. Akaashi voulait l'appeler, mais sa voix, perdue dans l'abîme, refusait de revenir à lui. Ses émotions se brisaient en minuscules éclats de verre, colère et trahison et tristesse et espoir se reflétant l'un l'autre sans jamais émerger tout à fait.
Iwaizumi l'observait, mais il ne disait rien. Son regard ne touchait pas l'abysse, et lorsqu'Akaashi s'avançait pour s'y laisser tomber, il ne faisait rien pour le rattraper.
Arrête. Il n'a pas voulu t'abandonner. Il...
Il se tenait face à lui, dans une chambre négligée, ses yeux remplis d'une douceur sans équivalent dans sa vie à lui. Iwaizumi murmurait au creux de son oreille, les doigts crispés sur ses épaules, et Akaashi, soudain, se sentait l'envie de pleurer.
Une fausse promesse. Arrête.
Il reviendra.
Il ne reviendra pas.
Iwaizumi lui souriait, puis il s'enfonçait dans les profondeurs de la caverne, disparu pour toujours ; et la voix d'Akaashi, si désespérée fût-elle, ne prenait son envol que pour sombrer dans l'abysse, où elle résonnait d'un hurlement sans fin.
Iwa-chan. Iwa-chan. Iwa-chan. Iwaizumi-san...
xxxxx
Il ouvrit les yeux sur une inspiration. Kuroo, qui avait une main sur son épaule, le relâcha doucement.
— Tu rêvais, expliqua-t-il, un peu gêné. Tout va bien ?
Il hocha faiblement la tête. Kuroo s'écarta pour le laisser sortir de la voiture et lui tendit un mouchoir. Akaashi le considéra un moment. Quelque chose roula sur sa joue, et il jura entre ses dents.
— Merci, dit-il quand même en s'essuyant les yeux.
L'embarras l'empêcha de regarder dans sa direction. Kuroo ne fit aucun commentaire. Il remercia le père d'Akaashi de l'avoir accompagné puis le suivit jusqu'à la maison en étudiant les lieux d'un air curieux.
— Je ne m'attendais pas à ce que ce soit aussi moderne, remarqua-t-il alors qu'il déposait ses sacs dans le salon. Dans ma tête, vous vivez tous dans des baraques du siècle dernier.
— Les vieilles familles aussi ont besoin d'eau courante, signala Akaashi.
Son père entra et offrit un sourire presque imperceptible à Kuroo.
— Keiji te fera faire le tour de la propriété. Je suis désolé de ne pas pouvoir rester plus longtemps, mais il faut que j'y retourne. Je vous contacterai quand tout sera prêt. En attendant, bon séjour, Kuroo-kun.
— Merci de m'accueillir chez vous, Akaashi-san.
— Ne me remercie pas, c'est normal.
Il fit mine de tourner les talons, puis jeta un regard par-dessus son épaule.
— Ah, fit-il d'un ton hésitant, Keiji... n'oublie pas d'aller présenter tes respects.
Akaashi pinça les lèvres.
— Keiji, répéta son père.
— D'accord, très bien.
L'homme émit un soupir discret. Akaashi ne fit pas un mouvement avant d'avoir vu la voiture quitter l'allée. Enfin, il s'autorisa à respirer.
— Présenter mes respects, marmonna-t-il. C'est ça. Bref, fais comme chez toi, Kuroo-san.
Kuroo acquiesça, un peu perdu. Il le suivit des yeux alors qu'Akaashi s'approchait de l'autel familial, où quelques bougies avaient été allumées. Le visage figé dans un portrait aux couleurs vives, Yū souriait. Akaashi évita son regard. Il saisit la photographie du bout des doigts, méfiant, et le jeta à la poubelle. Kuroo ne dit rien lorsqu'il étouffa les flammes des bougies, rien non plus quand il vida les coupelles à offrandes dans l'évier.
— Tes parents vont t'en vouloir, tenta-t-il au bout d'un long moment de silence. Je ne sais pas si c'était une bonne idée.
— Le mettre au monde n'était pas une bonne idée.
Le laisser seul ici avec lui, jouer aux sourds et aux aveugles. Il expira longuement. Mieux valait ne pas y penser.
— C'était si grave que ça ? demanda Kuroo.
Akaashi le considéra un instant. Le souvenir de Yū était aussi brûlant qu'il était lointain et flou. Il ne voyait plus de lui qu'un esprit torturé, et il espérait qu'il en resterait ainsi jusqu'à la fin des temps.
— Je n'en sais rien, répondit-il. Et alors ? Il ne me causera plus de problèmes. Tu veux qu'on installe le futon ? Je ne crois pas qu'il y ait autre chose à faire.
Kuroo opina du chef et le suivit jusque dans sa chambre. Akaashi n'avait pas eu l'occasion de la remettre en ordre. Il estimait la pièce plutôt bien tenue, mais quelques vêtements traînaient çà et là, quelques bracelets de perles noires, aussi, qu'Ushijima lui avait envoyés sans plus d'explications.
— C'est ta chambre ?
— Il faut croire. Celle de ma sœur sert de chambre d'amis, d'habitude, mais personne n'y met vraiment les pieds.
Ils installèrent le lit d'appoint sans rien échanger d'autre que des sourires en coin, et Kuroo s'y laissa tomber avec un soupir de contentement.
— Je ne sors plus jamais d'ici, déclara-t-il avec conviction. Ta maison est comme une bouffée d'air frais.
— Tu dois avoir oublié à quoi ressemblait l'air frais, dit Akaashi.
— À force de vivre dans l'antichambre de l'enfer, tu l'oublierais aussi. Je ne sais pas si j'aurais encore tenu longtemps. Je commençais à devenir cinglé, là-bas.
Akaashi n'en doutait pas. Une paire d'heures avaient suffi à le convaincre de ne plus y remettre les pieds. Lorsque ses parents avaient décidé de participer à la purification du quartier, il ne s'était pas aventuré plus loin qu'à ses portes, paralysé par un malaise proche de l'effroi.
C'était peut-être une des raisons pour lesquelles on les avait remerciés, lui et Kuroo, tandis que les autres exorcistes se mettaient au travail pour ce qui représenterait sans doute une poignée de journées éreintantes. Il n'était pas mécontent d'y avoir échappé. À en croire l'expression de Kuroo, il n'était pas le seul.
Celui-ci le fixait presque sans ciller, perdu dans ses pensées. Akaashi lui jeta un regard interrogateur. Il détourna les yeux.
— J'espère qu'ils s'en sortiront.
— Ukai-sama est avec eux, rappela Akaashi. Bien sûr qu'ils s'en sortiront.
— Mmh. Puis il s'en servira pour ne plus jamais me laisser dormir de l'année. Il compte les jours jusqu'au mois de juillet, et je ne rigole même pas. Imagine si je voulais entrer à l'université ? Il viendrait lui-même m'arracher les papiers d'inscription des mains.
— C'est toi qui as insisté pour participer à tout ça.
— Je sais, je sais. Mais il est sans merci.
— Je te l'aurais bien dit.
Kuroo leva les yeux vers lui, l'air de réfléchir.
— Ouais, bah. Je préfère encore ça à ne rien faire du tout. Et puis, il faut avouer que sa maison est très intéressante. Encore à l'ancienne, pas comme ici, et tu devrais voir sa bibliothèque !
Akaashi sourcilla.
— Tu y as déjà accès ?
— Qu'est-ce que tu veux, le village n'attend pas. C'est le branle-bas de combat, chez lui, alors mieux vaut que tout le monde soit bien informé. Il m'a fait jurer de ne pas en parler. Bien entendu, j'ai promis d'être muet comme une tombe.
Son sourire racontait une tout autre histoire. Comme il lui faisait signe d'approcher, Akaashi s'exécuta, curieux.
— J'ai fouillé chaque étagère, chaque bouquin, et tu sais quoi ?
Akaashi secoua la tête.
— Eh bah, rien du tout. J'ai trouvé que dalle.
Il semblait très fier de son petit effet. Akaashi lui tapa dans l'épaule.
— Tu ne devrais pas me donner de faux espoirs.
— T'as le cœur fragile ? Si j'avais su, j'aurais fait attention.
Akaashi esquissa un sourire.
— Menteur.
— Jamais. En fait, il y a des documents. C'est juste... comment dire. Décevant. Deux-trois points sur l'historique du village, et encore, ça change d'un auteur à l'autre. Il y a des ouvrages sur la région, mais rien qu'on ne sache déjà. Pour résumer : nul. Zéro.
— Ça en valait bien la peine.
— J'en apprends sur le métier, c'est déjà ça.
Yū en avait appris beaucoup. La bouche sèche, Akaashi posa les yeux sur la table de chevet. Un des bracelets noirs reflétait la lumière en de petits croissants brillants. Il résista à l'envie d'y passer la main.
— Tu sais, Keiji, j'ai réfléchi, et... j'ai passé pas mal de mes week-ends là-bas. Mine de rien, ça m'a éclairci l'esprit.
Son ton prudent ne lui disait rien qui vaille.
— Et ? demanda Akaashi.
— Je sais ce que j'ai dit. Je suis désolé d'avoir été aussi... défaitiste ? Si on peut dire ça comme ça.
Akaashi se sentit soudain nerveux.
— À propos de toi et d'Oikawa, précisa Kuroo en lui jetant un regard si bref qu'Akaashi crut l'avoir rêvé. Je ne comprends pas tout, tu vois. Mais toi, tu comprends. Tu le connais. Alors qui sait, tu pourrais peut-être le convaincre. Ce que je veux dire, c'est que si quelqu'un peut y parvenir, c'est bien toi.
Le silence s'étira douloureusement. Après quelques secondes, Akaashi se sentit trembler — une réaction physiologique, rien de plus, une vibration désagréable dans chaque recoin de son être. Il plongea la tête entre ses mains. Un flot irrépressible d'émotions contradictoires l'envahirent ; il serra les dents.
Il détestait ça. Qu'on lui voue une confiance aveugle, une confiance qui n'avait aucune base solide, rien d'autre que ses propres mots et ses mensonges par omission. Il n'avait encore rien fait ; il ne ferait probablement jamais rien. Il l'avait convaincu de libérer Kuroo en échange d'une simple promesse. Oikawa ne se contenterait pas de moins la prochaine fois, et cette promesse-là ne le laisserait pas indemne.
Il leva les yeux vers Kuroo.
— J'en doute, mais merci pour le pep-talk, dit-il.
— Si tu préfères le voir comme ça, soupira Kuroo. Enfin, bon.
Il s'étira.
— T'aurais quelque chose à manger ? J'ai la dalle.
Ils dînèrent avec les restes du frigo. Le silence qui avait rongé les murs de la maison comme la gangrène pendant des semaines battit en retraite le temps d'une conversation légère. Alors que Kuroo racontait des souvenirs d'enfance, l'air lointain, Akaashi darda un regard sur son poignet.
De la malédiction qu'Oikawa y avait apposée, il ne restait plus une trace. Il songea à celle de Yū. À la façon dont elle avait parcouru son épaule, son cou, son visage, même, alors qu'il s'approchait de lui à pas lents.
Je ne partirai jamais. Je te suivrai où que tu ailles, si seulement tu t'en sors.
Kuroo se leva, lui tirant un sursaut.
— Ça va ? demanda son invité. T'es tout pâle.
— Pas vraiment.
Arrête de penser à ça, lui intima la voix de la raison. C'est idiot.
Ça l'était. Il fit craquer ses jointures, incapable de rester immobile. Il avait envie de sortir. Prendre un bus vers la ville et se perdre dans la foule, enfin anonyme.
Il est parti.
Il ne savait plus de qui il parlait.
— Il y a des documents sur le rituel, rappela Akaashi dans l'espoir de ne plus penser à rien. Ils existent, j'en suis sûr.
— Parce que Kiyoko en a parlé ? C'étaient peut-être de fausses rumeurs. On ne sait pas ce que le folkloriste a laissé. Si ça tombe, il a simplement tout détruit.
— Non. Je le sais — je les ai vus.
Il les avait évoqués, dans un souvenir qu'il aurait préféré ne pas raviver. Yū avait lu les documents chez Ukai. Ils ne pouvaient pas avoir disparu.
Ses yeux voguèrent vers le couloir, plus sombre qu'il ne l'aurait cru.
— Une idée ? s'enquit Kuroo.
— Yū y a eu accès, il y a six ou sept ans.
Ils lui avaient plu. Il ne se détachait pas facilement de ce qui lui tenait à cœur.
— Tu penses qu'il les a gardés ?
— C'est possible.
Probable. Certain. Ils l'appelaient depuis les ombres, la vérité comme un phare au milieu des ténèbres. Il frissonna.
Yū était mort.
Entrer dans sa chambre signifiait s'y perdre pour des nuits entières. Il ne voulait rien découvrir. Rien apprendre. Pour autant qu'il en était concerné, cette pièce pouvait bien se trouver tout au fond de l'abysse.
Il ne savait pas quel genre d'expression affichait son visage, mais Kuroo posa une main sur son poignet et le serra doucement.
— Dis-moi où c'est.
— Au fond du couloir.
Kuroo se leva. Il regarda autour de lui, puis se dirigea vers le couloir.
— Kuroo-san.
— Oui ?
— Je ne sais pas ce qu'il faisait là-dedans.
— Compris. Je serai prudent.
Ses pas se firent de plus en plus lointains. Il y eut un léger chuintement, puis plus rien.
Rien.
Un murmure dans son oreille. Un sourire sur ses lèvres. Le besoin, dans son cœur, de croire que tout était possible. Que tout irait bien.
Quelque part loin d'ici. N'importe où. Je trouverai quelque chose. On s'installera ailleurs, tous les deux. Personne ne nous retrouvera jamais.
Il avait envie de rire.
C'est promis. Tu verras. Je ne te laisserai pas crever là.
Menteur.
— Qu'est-ce qui te fait sourire ?
Kuroo le dévisageait d'un drôle d'air, un petit paquet de feuilles dans la main. Son sourire s'évanouit.
— Je ne suis pas sûr, avoua Akaashi.
L'espoir ou l'ironie. Il se massa l'arête du nez. Il se laissait aller. Kuroo attendait une réponse plus creusée, sans doute, mais il demeura silencieux. Il ne comprendrait pas. Il le tirerait jusqu'au grenier, et puis...
Ah, tais-toi.
Le jeu n'en valait pas la chandelle.
— Tu as trouvé quelque chose ?
— Pas mal. Sa chambre est très bien rangée. Ils étaient au fond d'un tiroir.
Il posa les documents sur la table et prit place à côté d'Akaashi.
— On avait raison, pour le rituel, révéla Kuroo. Il y a tout un tas d'étapes à suivre. Ça a l'air plutôt cadré, si je peux dire ça comme ça. Pas étonnant que ça n'ait pas fonctionné chez les autres.
Akaashi parcourut le premier document des yeux, une feuille de notes manuscrites remplie de griffonnages et de taches d'encre noire.
— L'écriture ressemble à celle du folkloriste. Pas sûr qu'on puisse s'y fier à cent pour cent. Les villageois aimaient les secrets, apparemment. Les enfants illégitimes, tout ça...
— Tu parles d'Ushijima-san ?
— Qui d'autre ? Franchement. Quand on vit dans un endroit où la lignée a une telle importance, on ne supprime pas des branches de la famille pour le plaisir. Ils n'en ont pas parlé au folkloriste. Si tu veux mon avis, c'est qu'ils en avaient honte. Ushijima doit descendre d'un bâtard. Peut-être qu'un Utsui s'est acoquiné avec une femme de l'extérieur, je ne sais pas. Imagine s'ils le font à chaque fois qu'ils pondent un enfant hors mariage — le pays pourrait être plein de petits Utsui, d'Oikawa, même. Qui sait.
— Parfait, ironisa Akaashi. On est sauvés.
— Encore faudrait-il les trouver. De toute façon, l'entité est prête à tous nous emporter dans la tombe, et vu le temps que prennent les préparations, je doute que cette information nous soit d'une quelconque utilité.
Il désigna la feuille du menton.
— Les purifications durent des mois, si pas des années. Certaines doivent avoir lieu à des moments très précis. Elles ne commencent qu'après une première cérémonie, cela dit. Sa description correspond à ce que tu as vu. Le miroir, l'autel.
Akaashi lut quelques paragraphes en silence. Les idées étaient un peu brouillon, mais le folkloriste semblait décrire relativement fidèlement ce qu'il avait lui-même vécu.
Les trois benjamins des familles principales n'ont d'autre possibilité que de participer à la cérémonie. Celle-ci a pour objectif de désigner celui qui poursuivra sa route jusqu'au rituel officiel. Le choix semble systématiquement se porter sur le plus jeune des trois.
Cet enfant n'est pas choisi par hasard. Il n'est que le fruit d'une promesse faite aux dieux, qu'ils cueillent dès l'heure venue. Cette cérémonie, dès lors, n'existe que pour la forme. La véritable cérémonie est invisible. Elle se déroule seulement dans les yeux de celui qui le voit.
Le reste du texte détaillait des observations banales sur la maison Iwaizumi. Akaashi releva la tête.
— Je ne sais pas trop de quoi il parle, avoua Kuroo quand ils revinrent sur la dernière ligne. Mais lui-même n'est pas très clair. Oikawa t'en a parlé ?
Il hésita.
— Un peu, dit-il.
— Et ?
Akaashi lissa la feuille du bout des doigts. Il n'avait jamais parlé de l'ombre à qui que ce soit.
À personne, sauf à sa mère et à Yū, une éternité plus tôt, alors qu'elle lui souriait sur le bord d'un trottoir. Yū ne l'avait jamais trouvée. Il ne l'avait plus mentionnée après ça.
Mais ce n'était pas la première fois.
Il l'avait vue avant ça. Dans les bois, près de la maison de la famille Tendō. Elle le fixait sans bouger, comme si elle l'avait toujours attendu.
Il s'éclaircit la gorge.
— Il voyait quelque chose, dit-il. Une ombre, je ne sais pas.
— Un esprit ?
— Je ne sais pas, répéta-t-il. Je n'ai pas compris grand-chose.
Kuroo plissa les yeux.
— Tu n'es pas obligé de garder ses secrets, dit-il.
Akaashi haussa les épaules.
— Très bien, céda Kuroo. Fais ce qui te chante. En attendant, lis-moi ça.
Il tira une feuille chiffonnée du tas et la plaqua sur la table.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un extrait de son journal de terrain. Ukai a encore le reste, mais quelques pages en avaient été arrachées. On remerciera ton frère pour cette charmante touche de mystère.
— Je suppose que c'est important ?
— Plutôt, oui. Il y a un moyen de repousser l'échéance.
Akaashi n'était pas totalement convaincu.
— La repousser ?
— Ce n'est pas la première fois que l'entité s'impatiente. Les villageois avaient trouvé un moyen de la faire attendre au moins jusqu'à ce que l'enfant choisi ait atteint l'âge requis. Ça demande d'offrir une sorte de garantie que la cérémonie aura bien lieu. Une assurance, histoire de lui mettre quelque chose sous la dent.
— Quel genre de chose ?
Kuroo se passa une main dans la nuque, embêté.
— Eh bien, c'est là que le bât blesse. Selon ses notes, l'enfant doit lui céder un morceau de son âme.
Akaashi tapota la table du bout des doigts.
— Rien que ça, dit-il. Ça m'a l'air facile.
— Arrête de rire. Il n'y a pas plus de précisions que ça. On sait juste que ça doit être réalisé par des personnes consacrées et extérieures au village — n'importe quel prêtre devrait faire l'affaire. Ukai en saurait peut-être plus, mais franchement, je préfère éviter.
Lui aussi. Il soupira.
— Qu'est-ce qu'on fait, alors ?
— J'enverrai un résumé à Kiyoko. Avec un peu de chance, elle connaît des gens qui pourraient aider. Ushijima-san, par exemple. Mais ta sœur travaille pour lui, non ?
Il ne lui avait plus parlé depuis sa semaine dans le village. Elle avait bien tenté d'entrer en contact, à l'enterrement, mais il l'avait évitée comme la peste, peu désireux d'entendre ses excuses ou ses justifications idiotes.
— Shimizu-san s'en sortira mieux qu'elle.
— Si tu le dis. Autre chose...
Il posa une enveloppe sur la table et en extirpa quelques clichés vieillis.
— Elles viennent du village. Le folkloriste les a probablement prises lui-même.
Il passa une main sur une des photographies comme pour en retirer la poussière. Son regard s'assombrit.
— Je n'ai pas vu Oikawa, mais je reconnais les autres. Ils sont encore là-bas. Chacun d'entre eux.
Akaashi détailla un des clichés des yeux. Les enfants qui jouaient dans les rues lui étaient inconnus, tout comme les hommes et les femmes qui vaquaient à leurs occupations, figés pour toujours.
— Je me suis dit que celles-ci t'intéresseraient peut-être, fit Kuroo en lui en tendant trois autres.
Des portraits de familles. Personne n'y souriait.
Le premier qu'il reconnut fut Iwaizumi, déjà adolescent, son regard sombre porté sur lui comme s'il le jugeait à travers le temps. Sa mère, vêtue d'une lourde robe de cérémonie, le tenait par l'épaule. Son père, un peu plus à l'arrière, se perdait au milieu de personnes plus âgées.
— Les Iwaizumi, murmura Akaashi.
— C'est eux ? Alors je suppose que celui-là est Hajime.
— C'est ça.
Il prit la deuxième photographie. Oikawa ne s'y trouvait pas, mais sa sœur et ses parents s'étaient placés de façon à laisser un espace libre au centre de l'image. Il grimaça et la repoussa.
— Les Oikawa, déclara-t-il.
— Je m'en doutais un peu. Les derniers doivent être les Utsui, j'imagine.
Akaashi fronça les sourcils. La plupart des Utsui ne lui disaient rien, mais un homme, sur la droite, souriait légèrement. Il le montra à Kuroo.
— Je l'ai déjà vu, dit-il. Chez toi. Celui qui se faisait passer pour ton oncle.
— Tu rigoles ?
Il l'étudia de près avant de secouer la tête.
— Il me dit vaguement quelque chose, mais c'est tout. Qu'est-ce qu'il me voulait ?
— Rien, je pense. Il m'a mis en garde.
— Contre quoi ?
Le maître de cérémonie. Il avait eu raison.
— Mon frère.
Yū l'avait vu aussi, dans la maison Utsui, alors qu'ils le désignaient pour le préparer, lui. Akaashi n'aimait pas beaucoup ça. Il essaya de se rappeler de ce qu'il avait dit.
— C'est bizarre, fit Kuroo. Qui c'est ?
— Je n'en sais rien.
Il le revoyait dans l'encadrement de la porte alors qu'il l'invitait à entrer.
Prudence. Je ne le mettrais pas en colère, si j'étais toi.
Je ne t'imaginais pas comme ça.
Akaashi Keiji.
Et plus loin encore :
Un pour purifier le cœur. Ils t'ont appelé. Dépêche-toi. On t'attend.
Quelque chose grinça derrière lui. Il ne se retourna pas.
— Il connaissait mon nom, souffla-t-il. Quand je suis arrivé chez toi.
Kuroo serra les mains l'une contre l'autre.
— Bien sûr qu'il connaît ton nom, révéla-t-il. Ils le connaissent tous.
Il avait mal à la tête.
— Tous ? répéta-t-il.
— Chacun d'entre eux.
Kuroo lui caressa les cheveux. Il se sentit faiblir.
— Ils t'aiment, dit Kuroo. Ils ne parlent que de toi.
Il ne parle que de toi.
Il ferma les yeux. Un murmure dans ses oreilles.
Akaashi Keiji.
Akaashi Keiji. Akaashi Keiji.
Son nom répété depuis les entrailles du monde. Il ne répondit pas.
Ne t'en fais pas, soupira une voix grave, profonde, un tremblement de terre. Tu reviendras vers moi.
xxxxx
Une branche frappait contre sa fenêtre, malmenée par le vent. Il ouvrit les yeux, le souffle court, et essuya la sueur qui luisait sur son front.
— Keiji ?
Il s'était attendu à voir Yū, penché au-dessus de lui, les lèvres déformées par un sourire malveillant.
— Kuroo-san.
Il s'assit. La nuit, d'un noir d'encre, avait aspiré toutes les couleurs de la chambre.
— Tu devrais dormir, dit-il à Kuroo.
— J'étais inquiet. Tu avais l'air...
— J'ai fait un cauchemar, c'est tout.
— Tu es sûr ?
Il acquiesça en silence. Kuroo retint un soupir ; ses yeux voyagèrent jusqu'à la table de nuit où ils s'arrêtèrent un moment.
— C'est Oikawa, dit-il en soulevant la photo qui s'y trouvait. Et Hajime. Où est-ce que tu l'as trouvée ?
— Dans sa chambre. Il m'a dit où elle était.
Akaashi la lui prit des mains et la retourna, soudain honteux.
— Je vois, fit Kuroo.
Il sembla sur le point de repartir se coucher puis se ravisa.
— Il était plutôt beau gosse, hein ? Je ne l'aurai pas vu sous son meilleur jour.
Akaashi n'estima pas nécessaire de répondre. Il se recoucha.
— Keiji, l'appela Kuroo d'une voix hésitante. Je ne veux pas te mettre mal à l'aise, mais tu parles en dormant.
— Super. Qu'est-ce que je dis ?
— Son nom. Encore et encore.
Il sentit un nœud douloureux se former dans sa gorge.
— Oikawa-san ?
— Non. Iwaizumi. Écoute, je... on est rentrés, maintenant. On ne reverra pas le village avant des mois. Tu devrais te concentrer sur autre chose. Ne le laisse pas...
Il se tut et haussa les épaules.
— Enfin, tu comprends. J'ai passé des jours et des nuits à ressasser toute cette histoire. Je sais ce que ça fait. J'en rêvais aussi. Mais si tu le laisses entrer dans ta tête, il ne te laissera plus jamais tranquille.
Je sais, songea-t-il. Mais c'était déjà trop tard.
— Je ne crois pas qu'il soit mort, lâcha-t-il tout à trac. Iwaizumi-san.
Kuroo cilla. Il ouvrit la bouche, chercha ses mots, la referma.
— J'espère que tu rigoles, dit-il finalement. Keiji, écoute...
— Tu ne l'avais jamais vu. Tu connais tout le village, mais pas lui.
— J'ai sûrement oublié. Je n'étais pas très concentré, tu sais.
— Le folkloriste ne savait pas tout, tu l'as dit toi-même.
— Arrête, tu sais bien que je ne parlais pas de ça. Tu entends ce que tu dis ? Ce ne sont pas tes mots, ça, Keiji. S'il te plaît, laisse Oikawa où il est. On n'a pas besoin de lui ici.
Akaashi se passa une main sur le visage. Il se sentait un peu étourdi.
— C'était juste... une impression. Je ne sais plus...
— Ne le laisse pas faire.
— J'essaie.
Kuroo vint s'asseoir près de lui.
— Tu as tenu le coup jusqu'ici, dit-il doucement. Tu peux tenir encore un peu. Tu sais qu'on est là pour toi, hein ? Je suis là.
Je serai là jusqu'à la fin. Puis on s'en ira, rien que tous les deux.
Kuroo esquissa un sourire en coin, lui prit la main et la serra. Le temps d'un instant, le cœur d'Akaashi s'arrêta de battre. La scène lui parut étrangement familière ; elle l'emplit d'une vague de nostalgie tiède et lointaine, et il dut user de toute sa volonté pour ne pas se laisser emporter.
— Hé, fit Kuroo. Je crois en toi.
Akaashi ne trouva rien à répondre. Kuroo le regardait, patient. Quelque chose dans l'expression de son visage le ramena à la réalité. Sa sérénité, peut-être. Il expira doucement.
Dans ses yeux rendus gris par l'obscurité flottait un éclat qu'il n'y avait plus vu depuis des lustres. Il se rappela le miroir, dans sa chambre, la façon dont il l'avait recouvert de peinture comme s'il refusait d'être témoin de son propre déclin. Les esprits qui murmuraient à ses oreilles, les talismans racornis.
Peut-être un soupçon de tristesse persistait-il dans son sourire. Il laissa ses yeux s'y attarder un peu trop longtemps, rêveur. La main de Kuroo raffermit sa prise.
Il le voyait encore, le tout premier jour, tellement nerveux qu'il se retrouvait incapable de se taire. Il le voyait quelques mois plus tard, rieur, alors qu'ils se rencontraient dans ce café loin du monde, se penchant vers eux pour partager ses secrets. Il le voyait dans la maison Utsui, retirant doucement l'éponge de sa portée pour le protéger de lui-même. Il avait toujours été là, une bouée de sauvetage au milieu d'une tempête qui n'en finissait pas.
Il libéra ses mains, cueillit le visage de Kuroo et regarda son sourire s'évanouir. L'espace d'une seconde infinie, il ne se passa rien ; puis Akaashi murmura :
— Je suis content que tu sois revenu.
Il le voyait blême et inerte dans un lit de la maison Ushijima, au milieu des fleurs du jardin.
Il l'attira à lui. Posa son front contre le sien.
— Ne t'en va plus jamais, ajouta-t-il à voix basse.
Kuroo joignit ses mains aux siennes.
— Ce n'est pas dans mes projets.
Il lui sourit et s'éloigna. Quand il voulut retirer ses mains, Akaashi les rattrapa brusquement.
— Keiji, fit Kuroo.
Akaashi fut incapable de rencontrer son regard. Il le relâcha doucement, mais quelque chose en lui le pressa de raffermir son emprise, de le supplier, de lui faire promettre, jurer une fois pour toutes que...
La paume de Kuroo trouva sa nuque. Ses yeux s'embuèrent soudain. Il se sentait si faible, juste un pantin de papier abandonné par son créateur au bon vouloir du vent.
— Ne me fais pas ça, murmura Kuroo. Moi aussi, j'ai le cœur fragile.
Il dégagea une mèche de cheveux de son front.
— Il faut que tu te reposes.
Mais dormir ne ferait qu'empirer les choses. Il savait de quoi il rêverait.
Il acquiesça tout de même, et Kuroo lui offrit un léger sourire avant de retourner dans son propre lit.
Le silence les enveloppa à nouveau. Le vent siffla quelque part dans la maison.
Alors qu'il s'endormait enfin, une voix qu'Akaashi reconnut comme la sienne s'éleva dans la chambre, légèrement étouffée, un chuchotement ensommeillé.
— Ne t'en va plus jamais.
Si Kuroo lui avait répondu, il ne l'entendit pas.
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— Il m'appelle. Je ne veux pas y aller.
Akaashi caressait la surface de l'étang de sa paume.
— Aller où ? demanda Iwaizumi.
— Je ne sais pas.
— Mais tu sais qu'on t'appelle.
— J'entends mon nom. Il m'appelle, c'est sûr. J'en rêve toutes les nuits. Iwa-chan, allons-nous-en. Aujourd'hui, maintenant.
Iwaizumi soupira.
— Impossible, tu sais qu'ils ont des yeux partout. L'année prochaine, pendant les préparations...
— Ça me tuera avant. Tu verras.
Il suspendit tout mouvement et plongea les yeux vers l'eau. Ce n'était pas son visage qu'il vit dans le reflet, mais celui d'Oikawa. Les sourcils froncés, ce dernier le dévisageait en silence.
— Je n'aime pas ça, dit-il enfin. J'ai toujours l'impression d'être observé.
Arrête. Ce n'est pas toi.
Akaashi s'écarta de la scène à pas lent. Ni Oikawa ni Iwaizumi ne réagirent. Ils se remirent à discuter à voix basse, mais cette fois, Akaashi n'écouta pas.
Akaashi Keiji.
Il se plaqua une main sur les oreilles.
Je ne viendrai pas, pensa-t-il. Pas cette fois.
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Kuroo sommeillait encore lorsqu'il se réveilla. La bougie parfumée qu'il avait allumée quelques heures plus tôt devait s'être éteinte tout récemment, car elle laissait échapper une fine colonne de fumée. Akaashi hésita un moment à le laisser dormir. Mais le jour était levé, et Ukai n'appréciait guère de voir ses apprentis en retard.
— Kuroo-san, fit Akaashi.
Ce dernier grommela. Comme Akaashi lui tirait doucement une mèche de cheveux, il le chassa d'une main.
— Laisse-moi dormir.
— Tu rêves.
Il ouvrit la fenêtre. Une odeur de pluie estivale s'infiltra dans la pièce.
— Keiji...
— Debout.
Quelques exorcistes discutaient dans la cuisine, les yeux cernés par le travail qui les tenait occupés depuis un mois déjà. Les parents d'Akaashi, qui ne participaient d'ordinaire guère aux préparations, avaient été appelés deux semaines plus tôt afin de renforcer leurs rangs. L'état du village s'était détérioré, le temps passant ; la plupart des maisons demandaient de nouvelles purifications, et la demeure Iwaizumi était désormais strictement interdite à qui n'y était pas assigné.
La région n'était pas en reste. Les cultures, qui ne produisaient déjà pas grand-chose, étaient à présent laissées à l'abandon après une maladie dont elles ne récupéraient pas. Encore nus, une partie des arbres rechignaient à donner de nouvelles pousses, tandis que d'autres, leurs branches ballottées par des vents de plus en plus violents, mouraient dans un craquement sonore. On ne comptait plus le nombre d'exorcistes qui se plaignaient de maux de tête, de fatigue et d'insomnies. Pour Akaashi, cependant, rien n'avait changé.
Kiyoko, qui prenait son petit-déjeuner en écoutant distraitement les conversations, leur fit signe de la suivre alors qu'ils saluaient les exorcistes sans grand enthousiasme.
— J'ai réussi à trouver quelqu'un, déclara-t-elle d'un ton de conspirateur une fois qu'ils furent loin des oreilles indiscrètes. Enfin, Wakatoshi m'a trouvé quelqu'un. Il n'est pas prêtre, mais il est novice dans un petit sanctuaire. Il a déjà entendu parler du village.
— Tu penses que ça compte ? dit Kuroo.
— C'est mieux que rien. Je n'ai pas envie d'alerter tout le voisinage. Il est discret, lui, et je ne pense pas qu'il soit du genre à raconter tout ça sur les toits.
Akaashi n'aimait pas trop l'idée qu'un nouvel étranger mette les pieds au village. Il doutait toutefois d'avoir son mot à dire. Kiyoko et Kuroo semblaient déjà décidés ; son avis à lui n'aurait d'autre effet que de les décevoir.
— Comment il s'appelle ? demanda-t-il.
— Kita Shinsuke. Il sera là vendredi. Ushijima-san le conduira ici.
— Ushijima ? répéta Kuroo. Je croyais que tu voulais rester discrète.
— Il sait ce qui est en jeu. Et puis, il faut bien quelqu'un pour nous couvrir, non ? Kita ne peut décemment pas arriver ici sans prévenir. Ukai-sama le harponnerait au premier pied dehors.
Kuroo lança un regard las à Akaashi et soupira.
— Si tu le dis.
— Merci pour le vote de confiance. J'ai un peu discuté avec lui. De cette histoire d'âme, vous savez.
— Et ça dit quoi ? fit Kuroo.
— Apparemment, ce n'est pas bien difficile. Il y a une croyance, dans la région, selon laquelle nous laisserions notre empreinte sur nos possessions les plus précieuses. Il suffirait donc de trouver quelque chose qui contienne un peu d'Oikawa. Quelque chose qui lui aura été cher, d'important à ses yeux.
Akaashi pinça les lèvres.
— Sa maison est quasiment vide, dit-il. Tout est parti.
— Et dans le jardin ?
— Ça m'étonnerait.
Kiyoko croisa les bras.
— De toute façon, nous n'avons pas le choix. Tu as quatre jours pour le faire parler. Tu peux sûrement lui soutirer une ou deux informations.
Tout le monde en était tellement certain. Ils ne connaissaient pas Oikawa comme il le connaissait, lui.
— Dis-lui que c'est une question de vie ou de mort, plaisanta Kuroo.
— Entre avec moi et dis-le-lui toi-même, répliqua Akaashi. Je suis sûr que ça le fera beaucoup rire.
— Mourir de rire.
— Ce qui est bien avec toi, Kuroo-san, c'est que même lorsque tu touches le fond, tu trouves encore le moyen de continuer à creuser.
Kuroo siffla, un sourire au coin des lèvres.
— Oulah, qu'est-ce que j'ai fait ? Je t'ai donné un coup de pied en dormant ?
— Vous me fatiguez, intervint Kiyoko, et il n'est même pas huit heures. Allez manger. Je crois qu'Ukai-sama s'attend encore à ce qu'on vérifie les maisons d'en bas.
Elle se détourna, puis lança par-dessus son épaule.
— Ah, et couvrez-vous bien. Ils annoncent une tempête, pour tout à l'heure. Le vent s'est déjà levé.
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Il n'y avait pas de vent, dans le jardin. Juste une brise tiède, une odeur d'été, et le parfum sucré des fleurs tout juste ouvertes.
Akaashi ne s'avança pas tout de suite. Il demeura quelque temps près de la porte, les yeux fermés. L'endroit, découvrit-il, lui avait manqué. Maintenant qu'il le retrouvait enfin, il ne savait plus quoi ressentir.
Il expira lorsqu'une main effleura la sienne. La sensation persista pendant quelques secondes. Quand il ouvrit les yeux, pourtant, il ne trouva personne.
— Oikawa-san, dit-il.
Oikawa apparut près de l'étang, les jambes repliées contre son torse. Il bascula la tête en arrière pour le regarder. Un moment, il resta complètement immobile ; puis un sourire étira ses lèvres, et il dit :
— Kei-chan. Ça fait un bail.
Akaashi le rejoignit.
— J'ai fait aussi vite que j'ai pu, répondit-il en s'asseyant à son tour.
— Oh, je sais. J'ai pensé à toi. Je sais quelle est ta fleur favorite.
— C'est perdu d'avance, dit Akaashi.
— Rien n'est jamais perdu d'avance. Regarde.
Il lui tendit une jonquille et l'agita devant ses yeux.
— Non, soupira Akaashi. Ce n'est même pas la saison.
— Pas de saisons dans ce genre d'endroit. Il ne neige jamais ici.
Il s'étira.
— On a du travail à faire. Eux aussi se fichent des saisons. Ils reviendraient dans la pire des sécheresses.
Akaashi se tourna vers le reste du jardin. Sur les parterres, le sol avait quasiment disparu sous des chardons parfois plus hauts que lui. Il ne les avait pas remarqués en entrant.
Oikawa posa le doigt sur l'un d'entre eux et pouffa.
— Ils sont un peu comme toi. Toujours au rendez-vous, et toujours honnêtes. Ils ne font pas semblant. Je sais pourquoi ils sont là.
Il ramassa une paire de gants par terre et les enfila.
— Tu m'aides ? Il faut qu'on en finisse une bonne fois pour toutes.
Akaashi se mit au travail sans rechigner. Quelque chose, dans la résistance que les chardons opposaient faiblement alors qu'il les arrachait du sol, le rendait plus serein. Leurs piquants ne rencontraient pas sa peau à travers l'épaisseur des gants. Il les déposait par terre, l'un au-dessus de l'autre, leurs fleurs violacées déjà presque mortes.
— J'aimerais que ça s'arrête, murmura Oikawa non loin de lui.
Il prit la masse de fleurs et partit les jeter dans l'étang. Celles-ci se mirent à tourner sur elles-mêmes. Oikawa les regarda faire sans réagir.
— Tu sais cuisiner ? demanda-t-il soudain.
Akaashi retira ses gants et s'essuya le front du dos de la main.
— Pourquoi ?
— Je suis à peine sorti de ma chambre, ces derniers mois. Ils ne m'ont même jamais laissé mettre un pied dans la cuisine avant ça. Ma mère passait son temps à me mettre à la porte — elle disait que ce n'étaient pas mes affaires. Je suppose qu'elle ne pensait pas que me l'apprendre aurait la moindre utilité. Mais toi, Kei-chan...
Ce dernier déterra une poignée de chardons et les posa près de lui.
— Je me débrouille, dit-il.
— Tant mieux. Tu m'apprendras, hein ? Ça ne doit pas être bien compliqué.
Ça ne l'était pas, quand on n'avait pas le choix. Ses parents s'étaient si souvent absentés, de corps ou d'esprit, depuis la mort de leur fils aîné, qu'ils avaient passé ce genre de besoin trivial au second plan. L'autel, lui, avait bénéficié de toutes les attentions pendant des mois. Encore aujourd'hui, sa mère le nettoyait tous les jours. Elle remplaçait la photo quand elle disparaissait au milieu de la nuit, rallumait les bougies éteintes, si bien qu'Akaashi avait fini par abandonner, lui aussi. C'était une guerre qu'il avait déjà gagnée. Il ne pouvait pas leur en vouloir plus qu'il leur en avait voulu avant ça.
— J'aurais voulu m'installer à la campagne, déclara Oikawa. C'est plus calme. On serait tranquilles, loin de tout. Il n'y aurait personne pour venir nous ennuyer. On pourrait même aller sur une île, qu'est-ce que t'en dis ? La dernière fois que j'ai vu la mer remonte à une éternité.
— Je ne sais pas, répondit Akaashi. Je n'y ai jamais vraiment réfléchi.
— Tu devrais. C'est important, de savoir où on va.
Il se baissa et ramassa un brin de lavande qu'il lui tendit.
— Sans façon.
— T'es trop difficile.
— Je t'avais prévenu.
— J'aurais dû t'écouter. Mais ce n'est pas grave. On a la vie devant nous.
Il reporta son attention sur les chardons qui tournaient sur l'eau.
— Je me demande s'ils me manqueront.
Puis il retourna à son travail, et Akaashi l'imita.
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De l'autre côté du gouffre, l'ombre lui tendait la main.
Non, dit-il. Je reste ici.
Akaashi Keiji.
Arrête. Laisse-moi tranquille.
L'ombre se jetait dedans, réapparaissait derrière lui. Une douleur aiguë dans son dos. Il revoyait Iwaizumi hurler son nom, loin de là, deux prêtres qui le maintenaient par les épaules. Il le voyait se relever, et puis...
Il est parti. Il m'a abandonné. Il...
Plus loin encore, un souffle sous son oreille, et dans le creux de son cou un sourire invisible.
Je sais où aller, chuchotait-il droit vers son cœur. Je sais.
Menteur.
Je ferai tout ce qu'il faut.
Je mourrai avant ça. Regarde, je ressemble déjà à un cadavre.
Iwaizumi rit. Il se redressa et lui fit face, solide comme une statue de pierre.
— Désolé de te l'annoncer, mais t'as toujours ressemblé à ça.
Oikawa grimaça.
— Je devrais te dénoncer.
— Et qui viendrait perturber ton sommeil au milieu de la nuit, hein ? Laisse-moi au moins jouer le mauvais rôle.
— Ça a l'air de beaucoup te plaire. Un peu trop.
— Si c'est ce qu'il faut, tu sais.
Puis il lui appuya un doigt sur le front.
— Ne meurs pas trop vite, ordonna-t-il. Pas avant d'avoir vu tout ce que j'ai prévu pour nous. Et puis, je te croyais plus patient que ça. Fais un petit effort.
Oikawa soupira.
— J'essaie, dit-il.
— Je sais. Oikawa, ça se passera bien.
— T'as l'air bien confiant.
— Il faut bien qu'un de nous deux le soit.
— Et s'il y a un problème ?
— Je le réglerai avant même que tu ne le remarques. Dans un an, on sera loin d'ici, tu verras. Dans notre propre chambre, avec un peu de chance.
Oikawa laissa son regard parcourir la sienne. Elle ne lui manquerait certainement pas. Il la haïssait plus qu'il ne haïssait quoi que ce soit.
— Tu sais cuisiner ? demanda-t-il.
— Juste un peu. J'aurai qu'à me faire engager quelque part, apprendre sur le tas. J'ouvrirai un restau minuscule en dessous de notre futur taudis.
— Belle touche de réalisme, mais j'ai du mal à t'imaginer aux fourneaux.
— Qu'est-ce que t'en sais ? Je me découvrirai peut-être des talents. Et puis, je prendrai ce qui passe. Il y a suffisamment de travail pour tout le monde. Si je dois nettoyer les rues, je le ferai. On s'en fout, non ?
— Je te vois bien pompier. À sortir les gens enfermés dans leurs maisons en flammes, tu sais.
Iwaizumi eut un rire.
— La tenue m'irait à ravir. Et toi, alors ?
— Qu'est-ce que j'en sais ?
— T'as tout le temps d'y penser. Pourquoi pas fleuriste, tiens ? Là-dedans, tu t'y connais.
— Je préfère encore me jeter dans le vide.
Iwaizumi soupira. Il lui pinça férocement le nez.
— Dis pas des trucs comme ça, ça va nous porter la poisse.
Oikawa regarda ailleurs. Iwaizumi lui posa une main sur la nuque. Il espéra qu'elle y reste un moment encore.
— N'abandonne pas maintenant, l'encouragea-t-il doucement. On y est presque. Tu n'es pas seul. Je suis toujours là.
Je ne partirai pas sans toi, alors ne pars pas sans moi. Attends encore un peu. Juste un peu. Je serai là, le moment venu.
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Ils riaient tous les deux, dans la chambre de Kiyoko, mais Akaashi, lui, nageait dans un océan de pensées qui se cherchaient entre elles comme les pièces d'un puzzle trop longtemps éparpillées.
Kuroo, une main dans les cheveux, fixait son jeu de cartes en se mâchonnant la lèvre inférieure. La partie n'avait pas démarré en sa faveur, et il n'avait que peu de chance de s'en sortir indemne. Il fit une grimace à laquelle Kiyoko répondit par un haussement de sourcils peu impressionné.
Kuroo laissa échapper un grognement et posa une carte sur la table.
— C'est tout ? demanda Kiyoko alors qu'il en repiochait une en claquant la langue.
Elle conservait un visage impassible, mais la lueur qui dansait dans ses pupilles traduisait son envie de rire. Akaashi lui-même sentit un sourire poindre depuis le fond de son palais.
— Je t'aurai au prochain tour, jura Kuroo.
— Si tu le dis. (Elle posa une carte sur la table, en récupéra une autre.) Je relance.
— T'es sans pitié.
— À ton tour.
— Keiji, aide-moi. Elle veut ma peau.
— Ne me mêle pas à ça, dit Akaashi. Bonne chance, Shimizu-san.
Elle lui adressa un sourire joyeux.
— Merci. Je relance.
— Arrête !
Akaashi la regarda compter ses points à voix basse.
— Dommage, Kuroo-san.
— Ah, la ramène pas. T'as qu'à jouer contre elle, toi, qu'on rigole.
Il leva la main.
— Sans façon, merci.
— On recommence ? demanda Kiyoko.
Kuroo émit un soupir appuyé.
— Si tu y tiens. Mais cette fois, pas d'entourloupe !
Elle rit.
— Jamais. Tu me connais.
Ils se remirent à jouer. Akaashi détailla leur visage un moment encore. Kiyoko, ses cheveux noirs qui retombaient devant ses yeux et qu'elle calait derrière ses oreilles en réfléchissant à son prochain coup. La lumière qui brillait à travers l'abat-jour se reflétait sur ses lunettes rectangulaires. D'ici, Akaashi pouvait presque apercevoir son jeu. Quelque chose lui disait qu'elle n'aurait aucun mal à prendre la main cette fois-ci non plus.
De son côté, Kuroo s'était détendu. Une main sur la bouche, il analysait le jeu de Kiyoko, les yeux plissés. Il regarda à nouveau ses cartes, en tira une qu'il posa sur la table, satisfait. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire en coin. Il se tourna vers Akaashi, lui adressa un clin d'œil. Akaashi sentit l'oxygène lui manquer.
Qu'est-ce qu'ils font encore là ? Ils auraient dû partir tant qu'il en était encore temps.
Il expira.
Ils vont mourir par ta faute.
— Trois rubans bleus, fit Kuroo. Qu'est-ce que tu dis de ça ?
— Tu t'arrêtes ?
— En si bon chemin ? Je relance.
Ils ne l'ont pas mérité. Ils sont comme toi, arrivés là par hasard. Avec un peu plus de hasard pour eux, sans doute. Alors qu'est-ce que tu fais ? Tu vas les laisser comme ça ?
Kiyoko ramassa une carte sur la table et la plaça de son côté. Retenant son souffle, elle posa une main sur la pioche.
C'est injuste.
Sa nouvelle carte en emporta une autre. Elle sourit.
— Et ça m'en fait dix. On dirait que tu as pris la mauvaise décision, dit-elle. J'arrête là.
— C'est de l'antijeu !
Elle lui tira la langue.
— C'est la règle. Il faut savoir se contenter de ce qu'on a, parfois.
Tu peux encore les sortir de là. Ils ont toute la vie devant eux.
— Akaashi ? Tout va bien ?
Tout va bien. Viens.
Viens.
Akaashi Keiji.
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Oikawa l'attendait au milieu du jardin, un bouquet de fleurs dans les mains. Il ne souriait pas. Ses yeux vides le voyaient à peine. Son visage, éclairé par la pâle lumière du matin, brillait d'un éclat diaphane, un voile transparent et plus rien derrière. Il entrouvrait les lèvres. Disait d'une voix qui venait de partout et de nulle part en même temps :
— Je n'en ai plus besoin.
Mais je n'ai rien accepté.
— Ce n'est pas la peine. Regarde-toi.
Il baissa la tête. Au sol, un miroir brisé reflétait son visage. Non, pas le sien — celui de l'ombre, qui riait à gorge déployée au bord du précipice, les yeux braqués sur lui.
— Kei-chan, j'ai mal.
Oikawa, une main dans le dos, se pencha en avant.
— Je ne comprends pas, sanglota-t-il. Ce n'est pas ma faute.
Une flaque de sang s'étalait sous lui. Comme s'il l'avait tout juste remarqué, il se mit à pleurer de plus belle. Horrifié, Akaashi resta immobile.
— Ne me fais pas de mal, supplia-t-il. Je ne veux pas mourir.
Moi non plus.
— S'il te plaît, Kei-chan. S'il te plaît, je ne voulais pas. Ne me laisse pas tout seul.
Tout va bien. Tout va bien. Ça ne fait pas mal.
Il lui tendit un bol en terre cuite. Oikawa y but sans broncher.
N'aie pas peur.
Une flaque d'eau par terre. Oikawa s'y contempla un moment. Puis il se mit à rire, lui aussi, à rire aux larmes, et Akaashi lentement, se sentit vaciller.
— Il m'appelle, fit Oikawa. Il m'appelle, il m'appelle toujours, je veux juste que ça s'arrête, je veux qu'on s'en aille, qu'on parte d'ici pour toujours, qu'on...
Il fut pris d'un hoquet. Ses mots se transformèrent en un torrent d'eau sale. Il riait toujours, et son rire persista après sa disparition, tout autour d'Akaashi, dans ses oreilles et dans sa tête et dans la tempête qui se levait derrière lui.
Ne me laisse pas tout seul.
Il se plaqua les mains sur le visage.
Ne me laisse pas tout seul. Je ne peux pas rester comme ça. J'ai besoin de toi.
Oikawa-san.
Kuroo-san.
Iwaizumi-san.
Yū le regardait depuis l'autre côté du gouffre. Lui fit un signe de la main, et soudain il était juste à côté de lui, appuyant doucement sur son dos.
Tu ne vas quand même pas t'arrêter en si bon chemin. Tu ne peux pas fuir, Akaashi Keiji. Après tout, tu nous appartiens déjà.
Il tomba dans le vide.
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— Keiji.
Il ouvrit les yeux. Il ne comprit qu'il avait rêvé que lorsqu'il vit le regard inquiet de Kuroo qui, accroupi à côté de lui, l'aida à se redresser.
— Mauvais rêve ? demanda-t-il.
Akaashi se passa une main dans le dos. Il était trempé de sueur, comme son futon et son oreiller. Il grinça des dents. Ce n'était pas la première fois, mais il ne s'y habituait pas pour autant.
— Quel jour on est ?
— Vendredi, répondit Kuroo. Mais on peut retarder tout ça, si tu préfères.
— Il est déjà arrivé ?
— Il viendra ce soir.
Akaashi se leva. Il avait mal partout.
— Tu ferais mieux de rester couché.
Il fit non de la tête. La voix de Yū résonnait encore dans ses oreilles, presque tangible.
— Keiji...
— Il faut que je me lave.
— Attends, Keiji. Je peux te laisser mon lit, si tu veux. Je m'occuperai du reste. Tu pourrais prendre un jour de congé. Oikawa ne t'en voudra pas, hein ? Le temps qu'il s'énerve, tu seras déjà revenu. Sans vouloir t'offenser, t'as l'air au bout de ta vie. Si t'as de la fièvre...
— Je vais prendre une douche.
— Pas avant qu'on ait vérifié. Ne bouge pas.
Il s'empressa de sortir de la pièce et revint une minute plus tard avec un thermomètre. Il le lui mit dans les mains.
— Je te laisse faire.
Sa température n'était guère plus élevée que d'habitude. À vrai dire, il se sentait déjà mieux.
Il écouta la pluie taper contre les carreaux un moment. Dehors, le vent soufflait fort et sans relâche. La tempête, sans doute. Ils n'avaient pas menti.
— J'espère qu'il viendra quand même, fit Kuroo. Va prendre ta douche. Ne t'en fais pas pour le reste.
— Merci.
En sortant de la douche, il trouva une pile de vêtements propres et s'habilla rapidement. Seul Ukai Keishin se tenait dans la cuisine, plongé dans la lecture d'un article sur son téléphone.
— Ah, Keiji. Mange à ton aise. Les autres sont déjà partis.
Sans savoir pourquoi, il se sentit un peu déçu.
Dans le jardin, Oikawa lui offrit tant de fleurs qu'il finit par en oublier la moitié. Certaines étaient déjà fanées. Il reconnaissait même les moins communes, mais il fut incapable d'identifier une poignée d'entre elles, des plantes exotiques, sans doute, du genre qu'on ne voyait qu'à la télévision. Il lui présenta une épaisse glycine complètement inodore. Une belle-de-jour magnifique qu'il abandonna au milieu des chardons morts.
On était le 20 juillet. La cérémonie aurait lieu dans un an, jour pour jour. Peut-être Oikawa l'avait-il compris. Lui aussi se sentait désespéré à sa manière.
Akaashi partit un peu avant le coucher du soleil. Dans le salon, Kiyoko l'attendait, deux parapluies à la main.
— Il faut qu'on le fasse tout de suite. Ushijima retient Ukai et les autres dans sa maison. Ça devrait aller vite. Tu as trouvé...?
Akaashi acquiesça.
— J'espère que ça marchera. Viens.
Ils descendirent le chemin de la maison et tracèrent leur route à travers le village en prenant soin de ne pas être vus. Par chance, les exorcistes étaient peu nombreux à se promener à cette heure. La plupart d'entre eux devaient encore écrire leur compte-rendu de la journée. Ils n'avaient pas beaucoup de temps devant eux, mais c'était mieux que rien.
Kuroo, jusqu'alors assis sur un gros rocher rond, se releva en les voyant arriver. À ses côtés se tenait un jeune homme d'à peu près leur âge qui les salua respectueusement. Il ne souriait pas, mais Akaashi aimait bien son regard. Le genre de regard qui ne mentait pas.
Il n'en dévoilerait pas plus que nécessaire.
— Je m'appelle Kita Shinsuke, se présenta-t-il. Ravi de vous rencontrer.
Akaashi se présenta à son tour.
— Je suppose que nous sommes ici pour toi, dit Kita.
— En partie, répondit-il.
Kita observa un instant de silence.
— Je vois. Je suis prêt si tu l'es.
— Besoin d'assistance ? demanda Kuroo. On peut...
Kita jeta un bref coup d'œil à Akaashi, l'évalua du regard, puis secoua la tête en signe de dénégation.
— Pas la peine. Allons-y.
Kiyoko souleva les cordes qui barraient l'accès à la caverne. Akaashi entra le premier. Il alluma la lampe de poche que Kita lui avait donnée. Derrière lui, Kiyoko lui souhaita bonne chance ; il ne l'entendit qu'à peine.
Ils s'engouffrèrent à l'intérieur du tunnel dans un silence absolu. Kita avançait droit devant lui, l'air assuré, et lorsqu'ils atteignirent l'escalier de pierre, il marqua un arrêt.
— C'est ici ? demanda-t-il.
— Juste en bas.
Il frissonna, le dos glacé par un vent coulis. Alors qu'il faisait mine de poursuivre son chemin, Kita le retint d'une main sur l'épaule.
— Attends.
Il pointa le doigt sur deux larges marques en forme de disques au sol.
— Il y avait une porte, ici. La moindre des choses est d'annoncer notre arrivée.
Il inclina la tête. Un peu mal à l'aise, Akaashi l'imita.
Ils descendirent les marches. Akaashi crut sentir une légère secousse, sous ses pieds, mais Kita n'y réagit pas.
La seconde, en revanche, se révéla difficile à rater. Ils s'immobilisèrent, sur le qui-vive. Kita leva les yeux vers le plafond de la caverne. La poussière qui leur tombait dessus lui fit plisser le nez.
— J'espère qu'on ne finira pas enterrés vivants, dit-il d'un ton égal.
Cela aurait sans doute été préférable. Akaashi retint son souffle dans l'attente d'une nouvelle secousse.
Il s'éloigna du mur lorsqu'un tremblement plus prononcé que les autres agita le sol sous leurs pieds.
— Il s'impatiente, dit-il, le cœur battant.
— Dans ce cas, ne le faisons pas attendre plus longtemps.
L'abysse était ouvert.
Des cordes qui le délimitaient en temps normal, il ne restait rien. À son approche, l'air immobile devenait plus compact, presque solide.
De l'autre côté, l'ombre l'observait.
Akaashi recula d'un pas.
— Non, articula-t-il. C'est trop tôt.
— Ne t'inquiète pas. Il le sait aussi.
Akaashi se tourna vers Kita. Celui-ci examinait le gouffre, le visage inexpressif, mais dans ses yeux brillait un intérêt apparent. Il lui fallut un moment pour s'arracher à sa contemplation.
— Vous vous êtes fait un ennemi peu commun, déclara-t-il. Shimizu m'a dit que vous espériez l'exorciser.
— C'est ce qu'ils disent, fit Akaashi.
Il n'avait pas tellement envie de poursuivre la conversation. Il voulait retrouver l'air du dehors, aussi corrompu fût-il.
— Je ne sais pas s'il est possible d'exorciser un dieu, dit Kita, mais si j'avais une quelconque influence dans votre communauté, je vous dissuaderais de tenter.
— Un dieu ?
Kita pinça les lèvres.
— Eh bien, certaines choses deviennent simplement ce qu'on souhaite qu'elles soient. Il y a des dieux qui font les prières, et les prières qui font les dieux. Celui-ci n'était peut-être qu'un esprit au départ. Peut-être une entité protectrice, passée au rang de divinité par les villageois. C'est courant dans ce genre d'endroit. Il en a bien profité. L'exorciser sera pratiquement impossible.
— Tu as l'air de t'y connaître.
Kita cilla.
— Vous m'avez appelé ici. Je ne serais pas venu sans m'être renseigné au préalable.
— Tu penses que c'est voué à l'échec ?
— Je ne sais pas comment vos exorcistes comptent s'en sortir. Sceller une divinité n'est pas infaisable. C'est déjà arrivé. La bannir pourrait peut-être fonctionner. Vous pourriez aussi essayer de l'apaiser à vie. La libérer de toutes les affaires des hommes. Mmh.
Il chercha une gourde dans le petit sac qu'il avait emporté avec lui.
— Tes mains, demanda-t-il.
Il y versa un peu d'eau, en fit de même pour les siennes, puis se plaça face au trou. Il s'inclina deux fois, frappa dans ses mains, s'inclina à nouveau. Enfin, il ferma les yeux. Après avoir murmuré quelque chose qu'Akaashi n'entendit pas, il invita ce dernier à s'approcher.
— Qu'est-ce que tu as à offrir ?
Akaashi plongea la main dans sa poche. Alors que ses doigts frôlaient l'amulette, son cœur se serra.
Il la tendit à Kita, la gorge nouée.
— Je ne sais pas si ce sera suffisant, expliqua Akaashi.
Kita l'examina, le faisant rouler sur sa paume.
— Ça n'appartient pas à votre esprit fuyant, lâcha-t-il.
— Non.
— Tu es sûr de toi ?
Il n'était jamais sûr de rien. Il acquiesça.
— Pour répondre à ta question, oui, ça fera l'affaire.
Il la détailla à nouveau, le visage indéchiffrable, puis reporta son regard sur l'abysse.
— Tu dois beaucoup y tenir. Il n'acceptera pas de fausse promesse.
L'idée de s'en séparer le rendait malade. Mais la pire des menaces s'en était allée. Il n'avait plus rien à craindre.
Kita plaça correctement l'offrande entre ses mains en coupe, puis il se décala un peu.
— Tu dois promettre, rappela-t-il.
Akaashi déglutit. Il tendit les bras vers le gouffre.
— Je ne suis pas encore prêt, dit-il. C'est tout ce que j'ai à offrir. Je ne demande qu'un an de plus. Un an, et ce sera mon tour.
Un an encore, murmura Oikawa à ses côtés. Un an de plus.
Il tenait une paire de ciseaux d'argent qu'il faisait balancer devant lui, un léger sourire aux lèvres.
C'est tout ce que j'ai à offrir. Un an, et ce sera mon tour.
Il laissa tomber les ciseaux dans la fosse. Resta un instant là, à peine visible dans l'obscurité.
Puis il lui adressa un clin d'œil, celui de quelqu'un qui ne comptait pas tenir parole, qui reconnaissait un mensonge quand on les murmurait au fond des cavernes silencieuses.
— Je reviendrai, chuchota Akaashi.
Et, alors qu'il relâchait l'amulette, l'ombre lui saisit le poignet si fort qu'il ne put retenir une exclamation. Elle lutta un moment, la bouche s'ouvrant et se refermant sans qu'il en sorte un mot. Soudain traversé d'une bouffée d'irritation, il s'arracha à elle.
Elle disparut à l'instant où l'amulette quitta ses doigts. Il n'entendit pas cette dernière tomber.
— Allons-nous-en, dit Kita en rassemblant ses affaires.
— C'est tout ?
— C'est suffisant. Viens.
Ils quittèrent les lieux d'un pas rapide. Devant l'escalier, toutefois, Akaashi ne put s'empêcher de jeter un regard derrière lui.
Un courant d'air froid lui caressa la nuque. Au loin, le sol était lisse et plein, comme il l'était sans doute depuis leur arrivée.
— Un problème ? demanda Kita.
— Non, rien.
Il fut rassuré de retrouver Kiyoko et Kuroo à la sortie de la caverne. Dehors, il ne pleuvait plus.
— La tempête s'est calmée, leur apprit Kuroo alors qu'ils reconduisaient Kita à l'extérieur du village. Je suppose que c'est bon signe. Tout s'est bien passé ?
— Vous n'avez pas de soucis à vous faire, dit Kita. Jusqu'à l'année prochaine, en tout cas. Ça ne fonctionnera pas deux fois.
— Merci pour ton aide, dit Kiyoko.
Kita leur offrit un faible sourire.
— Je fais ce que je peux. Soyez prudents.
Akaashi ne le vit pas partir.
Ce soir-là, il rêva de la caverne et des dizaines de villageois qui, alignés devant l'abysse, chantaient doucement son nom. L'ombre, accroupie à ses côtés, se levait pour les rejoindre.
Alors ils disparaissaient tous, et il ne restait plus que lui, seul, une paire de ciseaux d'argent dans les mains.
Il refermait les doigts sur les lames. Personne ne venait les chercher.
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— Je n'ai jamais pris le bus. Le train non plus. Tu crois que ça coûte cher ? Est-ce qu'il faut réserver ? Je me demande...
Akaashi, qui venait de désherber le dernier parterre de fleurs de la partie principale du jardin, mit un instant à comprendre de quoi il parlait.
— Le train, répéta-t-il, hébété.
— C'est un moyen de transport qui roule sur des rails, ironisa Oikawa.
Il fronça les sourcils.
— Oui, je sais.
— Hé ho, on se réveille ! Le soleil t'a tapé sur la tête, ou quoi ?
Il se passa une main dans les cheveux. Pour tout dire, il n'en savait trop rien. Il se sentait perdu, depuis la veille. Quelque chose s'agitait dans sa poitrine, une sorte de nausée à peine perceptible qui lui donnait l'impression d'avoir oublié quelque chose d'important. Une goutte de sueur s'écoula dans sa nuque. Il l'essuya d'un geste.
— Kei-chan.
— Quoi ?
— Tu sais, je t'apprécie beaucoup, mais il faut avouer que t'es un peu bizarre.
Akaashi arqua un sourcil.
— Merci pour le compliment.
— C'est quoi, la fatigue ? Il faut le dire si tu te sens exploité. Je n'y changerai rien, mais c'est toujours bon à savoir.
— Ravi de voir que tu tiens à ma santé.
— Qu'est-ce que ça peut faire ? Quoi que je fasse, tu reviendras de toute façon. Autant en profiter un peu.
Akaashi lui lança un chardon au visage.
— N'abuse pas de ta chance.
— Pourquoi pas ?
— Tu vas vite arriver au bout.
Oikawa eut un rire joyeux.
— Ça, ça m'étonnerait. Alors, tu comptes me parler de tes problèmes ? Profites-en tant que tu as une oreille amicale à disposition.
— Merci pour la proposition, mais j'en ai des tonnes.
— Des problèmes ou des oreilles amicales ?
Il réfléchit un instant.
— Les deux.
Oikawa se leva, se plaça derrière lui et posa le menton sur sa tête.
— Je recevrai tout ce que tu voudras bien me donner, assura-t-il. Tiens, c'est pour toi.
Il sortit une primevère rouge et la lui mit sous le nez. Akaashi l'écarta d'un mouvement du poignet.
— Arrête un peu, dit-il. Je n'aime pas les fleurs, je te l'ai déjà dit.
Oikawa lâcha la fleur, fit glisser ses mains autour du visage d'Akaashi et tira lentement sa tête en arrière pour le regarder dans les yeux.
— Ça, sourit-il, c'est un mensonge. Un excellent mensonge, mais un mensonge quand même.
— Tu ne crois que ce que t'as envie de croire.
— Je sais quelle est ta fleur favorite.
Cette fois, pourtant, il ne lui offrit rien. Il se mit à faire les cent pas, les bras croisés dans le dos.
— Alors, tu penses qu'on doit réserver ?
— Je suppose, répondit Akaashi.
— Je n'ai pas d'argent. Tu devras le faire pour nous deux.
— Et où est-ce qu'on va ?
Oikawa s'immobilisa. Il s'assit en tailleur, l'air mortellement sérieux.
— N'importe où sera mieux qu'ici.
— J'ai besoin d'une destination.
— Choisis-la à ma place.
Akaashi pinça les lèvres.
— Non.
— Allez, fais un effort.
— J'en fais déjà beaucoup trop.
Oikawa fit la moue.
— Tu ne peux pas me demander de prendre des décisions. Je n'ai jamais mis les pieds hors d'ici. Je ne connais rien du reste du pays.
— Tu connais au moins Tokyo.
— Mmh. Mais c'est trop grand.
Il arracha quelques brins d'herbe et les aligna sur sa cuisse, pensif.
— J'aimerais visiter Miyagi, dit-il.
— Miyagi ? Qu'est-ce qu'il y a, là-bas ?
— Qu'est-ce que j'en sais ? Mais ça sonne bien, non ? Personne n'irait nous chercher là-bas. On n'aura qu'à s'installer n'importe où.
Akaashi soupira.
— S'il suffisait de ça.
— Je compte sur toi pour tout organiser. Moi, il faut que je renforce un peu mes jambes. À rester enfermé, on en oublie comment marcher. Alors courir, tu sais...
Akaashi eut un sourire.
— Ça ressemble à une mauvaise excuse.
— Mets-toi un peu à ma place ! Toi, au moins, tu as le droit de te promener où tu veux. Ils ne font vraiment pas attention, de ton côté.
— Ils me font confiance.
— Bah, tant mieux.
Soudain, Oikawa se raidit. Il fit signe à Akaashi d'approcher.
— Ils te font confiance, c'est vrai. Alors qu'est-ce qui te fait peur ?
Akaashi sourcilla.
— Je n'ai pas peur.
Oikawa planta un doigt sur sa poitrine. Akaashi sentit son pouls s'accélérer.
— Si ce n'est pas de la peur, qu'est-ce que c'est ?
C'en était peut-être. Mais tout lui semblait si fade, à côté de celle que Yū lui avait inspirée. Il pouvait encore bouger. Vivre, au moins pour l'instant.
— Tu n'as rien à craindre, dit Oikawa.
— Je sais.
— Tu n'es pas tout seul.
— Je sais. Je n'ai pas peur.
— Tu ne le seras plus jamais.
Je te suivrai où que tu ailles, si seulement tu t'en sors.
Akaashi ne répondit rien. Il laissa son regard voguer vers le jardin.
— Kei-chan.
Oikawa posa les mains sur ses joues. Ce n'était pas la première fois. Sans doute pas la dernière. Elles exerçaient sur son visage une pression légère, une invitation, et la chaleur de ses paumes s'étala sur sa peau jusqu'à devenir une partie de lui.
Il voulut parler, mais l'air lui manqua.
— Je te fais confiance, murmura Oikawa. Je sais que ça marchera.
Il lui sourit. L'espace d'un instant, Akaashi oublia où il se trouvait. Il oublia pourquoi il se trouvait là. Il laissa ses mains retomber sur ses cuisses, les referma en deux poings lâches, puis il embrassa Oikawa.
Ses lèvres étaient comme tout le reste. Réelles, comme les battements de son cœur contre sa poitrine, comme le sang qui pulsait dans ses poignets, comme les fleurs qui, tournées vers le soleil, ne s'intéressaient pas plus à eux qu'ils ne s'intéressaient à elles. Réelles, comme son nom prononcé au milieu d'un rêve sombre, son reflet qui riait dans le miroir de la salle de bain, un vœu de retour jamais exaucé. Réelles dans le jardin. Réelles, dans son monde à lui.
Oikawa le dévisagea longuement. Il ne souriait pas. Akaashi se demanda à quoi il pouvait bien penser, s'il pensait seulement.
Oikawa le relâcha. Il resta à genoux, bien droit. Au-dessus de lui, le ciel avait viré à l'or.
— Tu reviendras demain ?
Akaashi fit oui de la tête.
— C'est bien. À demain, Kei-chan.
Le jardin disparut.
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Il avait abandonné l'éponge quelque part à côté de lui. Il ne songeait à rien. À rien, sinon à la chaleur de la salle d'eau, et à son souffle qu'il pensait ne jamais pouvoir retrouver.
Kuroo lui jeta un regard interrogateur. Il soupira — essaya, du moins, mais l'humidité, partout dans ses poumons, lui donna l'impression de se noyer.
Il ramassa l'éponge et poursuivit ses purifications. Kuroo l'attendit avant de quitter la pièce, et il pouvait deviner ses pensées, trop visibles sur son visage franc, les souvenirs qui remontaient à la surface comme des bulles d'air prêtes à exploser.
— Ça va, dit-il pour répondre à sa question muette.
— Je n'ai rien dit.
Il n'en avait pas besoin.
Akaashi n'écouta pas les conversations, lors du dîner. Il crut entendre Kiyoko et Kuroo rire ensemble, alors qu'ils remontaient les escaliers, mais l'objet de leur bonne humeur lui resta inaccessible. Il se sentait pris au piège derrière deux portes hermétiques, la réalité seulement visible depuis un trou de serrure minuscule et tordu.
Ils étaient presque rentrés dans leurs chambres respectives quand il prit la parole.
— Je n'y arriverai pas, déclara-t-il.
Kuroo fronça les sourcils. Kiyoko, elle, afficha une mine surprise.
— Arriver à quoi ?
Les mots se mélangeaient dans sa tête. Il doutait de pouvoir formuler ses pensées de manière à leur donner du sens. Il aurait préféré qu'ils comprennent sans avoir à leur dire quoi que ce soit.
— Viens, dit précipitamment Kuroo alors que des bruits pas leur parvenaient depuis l'escalier.
Il les fit entrer dans leur chambre, s'assura que personne ne les écoutait de l'extérieur, puis fit signe à Akaashi de poursuivre.
— Je ne sais pas quoi dire, s'excusa Akaashi.
— Tu as pourtant bien commencé, remarqua Kuroo. T'as dit que tu n'y arriverais pas. Explique-toi.
— Je ne peux pas le laisser participer à la cérémonie.
Kuroo cilla.
— Excuse-moi ?
— Je ne peux pas. Il ne le mérite pas. Tu sais ce qui l'attend, tu me l'as dit toi-même.
— Tu...
Kuroo pinça les lèvres, sembla réfléchir un moment. Reprit :
— Dis-moi que tu n'es pas sérieux.
— Ça ne peut pas se terminer comme ça.
— Est-ce que t'es... attends. Ça ne peut pas se terminer comme ça ? Bien sûr que non. Ça doit se terminer comme ça. T'étais là, quand on nous a tout expliqué, hein ? T'as bien compris ce que Keishin t'a raconté, quand même ?
— Tetsurō, le prévint Kiyoko d'un ton prudent.
— Tu ne comprends pas, fit Akaashi. Ce n'est pas n'importe quel esprit. Tu ne sais pas comment il est. Mais moi, je le connais. Il...
— Merde, Keiji. J'aurais dû m'y attendre, mais...
Akaashi expira longuement.
— J'essaie juste de te faire comprendre. Je ne peux pas le laisser mourir.
Kuroo laissa échapper un hoquet de stupéfaction.
— Le laisser mourir ?
— Calme-toi, le pressa Kiyoko. Akaashi, je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mais tes paroles sont inconsidérées. Prends un moment pour réfléchir. Tu sais que ce que tu dis n'a pas de sens.
— Ça en a pour moi.
— Alors je suis désolé de te l'apprendre, asséna Kuroo, mais t'es complètement déconnecté de la réalité. Putain, mec. Tu t'es entendu ? Tu ne peux pas le laisser mourir ? Et puis quoi encore, qu'est-ce que tu veux faire ? Le ramener à la vie ?
Il lui posa une main sur l'épaule, un peu trop brutalement, et Akaashi se figea.
Voyons. Tu sais bien que ce n'est pas comme ça.
— Oikawa est déjà mort. Il est mort. On l'a abattu il y a quarante ans, et on a jeté son corps dans la fosse sans même y penser à deux fois. Il n'est plus nulle part. Ce qu'il reste de lui est juste...
Il lui relâcha l'épaule, comme s'il venait de se rendre compte de qu'il faisait.
— ... une erreur, continua-t-il à mi-voix. Excuse-moi.
Akaashi ignora l'engourdissement qui persistait dans son bras. Il prit une inspiration.
— Je sais ce qu'il est.
— T'en es sûr ? Parce que j'ai franchement du mal à y croire. Tu parles de lui comme si c'était un de tes amis, qu'il pouvait venir à n'importe quel moment frapper à ta porte pour prendre le thé. Mais au fond, tu sais que ce n'est pas réel. C'est juste une empreinte. Il ne peut pas rester là.
— Je sais ce qu'il est, insista Akaashi avec autant d'assurance qu'il fut capable d'en trouver.
— Akaashi, intervint Kiyoko, il a raison. Oikawa est un fantôme, rien de plus. Il est mort. Tu ne peux rien faire pour lui. Nous sommes exorcistes. On a été engagés pour ça. Tout le monde travaille là-dessus depuis des années. Ils ont été témoins de tellement d'échecs — mais cette fois-ci, la situation est différente. Je sais que tu as établi un lien avec lui. Tu as l'impression de le comprendre, et il t'a compris, lui aussi. Tu ne dois pas le laisser te manipuler. Tu as un devoir à accomplir, comme nous tous. Ce n'est pas facile, mais c'est comme ça.
— Parce qu'ils ne me manipulent pas ? Ils m'ont fait croire qu'ils me laissaient le choix.
— Tu l'as eu, lui rappela-t-elle. Tu as décidé de rester.
Mais la vie de Kuroo était en jeu. Qu'est-ce que j'aurais pu faire d'autre ?
Il ravala sa réponse. Il n'avait pas envie de continuer. Les voix se mêlaient dans sa tête, formant lentement un nœud inextricable ; bientôt, il se retrouverait tout à fait incapable de penser.
— Ça n'a aucune importance, lâcha-t-il, le souffle court. Je ne peux pas, c'est tout.
Kuroo laissa échapper un soupir.
— Aucune importance, bien sûr. Rien n'a d'importance pour toi, pas vrai ? Mais ça en a pour moi. Pour nous. Je t'en supplie, réfléchis un petit peu. Qu'est-ce que tu veux ? Qu'est-ce que tu cherches ? On a encore un an. Mais si tu ne fais rien, tu sais ce qui va se produire. Quelqu'un doit y passer, tu comprends ? Et je préfère encore que ce soit quelqu'un de déjà mort.
— Tu ne comprends pas. Tu n'es pas...
— Je ne suis pas quoi ? l'interrompit Kuroo. J'y ai été aussi, pour rappel. J'ai vu ton Oikawa, j'ai vu tous les autres, et je peux te dire qu'il n'est pas celui que tu penses qu'il est. Il te fait voir ce que tu as envie de voir. Tout ce qu'il veut, c'est que tu te sacrifies à sa place, comme tous ceux qui ont tenté le coup avant toi.
— Ce n'est pas vrai.
— Par pitié, réveille-toi. Oikawa ne t'aime pas. Même s'il le voulait, il en serait incapable. Il rentre dans ta tête pour essayer de te faire croire le contraire. Visiblement, ça fonctionne bien.
— Arrête, souffla Akaashi.
— Je ne suis pas idiot, tu sais. Tu tiens à lui. Ça se voit à des kilomètres, mais ça va te conduire au désastre — nous y conduire tous. Il est mort, d'accord ? Il est mort, au contraire de toi, de Kiyoko, de ta sœur, ta famille, de tous les autres exorcistes, de moi aussi. On est encore là. On fait tout pour que ça se passe du mieux possible.
Akaashi se passa une main sur le visage. Il se sentait nauséeux.
— Tu ne comprends pas, répéta-t-il à nouveau.
— Et comment je pourrais comprendre ? Tu ne nous dis jamais rien. Tu nous parles à peine. Je passe la moitié de mon temps à essayer de deviner ce que tu penses. Tu nous caches tout un tas de choses, et on ne s'en est jamais plaint, parce que t'es comme ça, voilà, qu'on pensait que tu nous parlerais en temps voulu. Mais c'est difficile, merde. C'est presque impossible, parfois. J'aimerais juste que toi, tu comprennes. Cette histoire me fout la trouille, tout ce village me donne envie de vomir, et j'en fais tellement de cauchemars que je passe des nuits à garder les yeux ouverts, à attendre de pouvoir récupérer un peu. Je me dis que ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Que dans un an, tout sera fini, qu'on sera enfin tranquilles, qu'on pourra mener la vie qu'on a toujours voulu avoir. Je crève de peur, tout le temps, mais je reviens quand même, parce que c'est tout ce que je peux faire pour t'aider, toi. Parce qu'on tient à toi, d'accord ? C'est pour ça qu'on est là.
Akaashi ne répondit rien. Il ne savait plus quoi dire.
Ses pensées se rassemblèrent en quelques phrases cohérentes.
Il ment, tu sais. Il ne tient qu'à lui-même. Il fait ça pour se sauver, c'est tout. C'est pour ça qu'il est revenu.
Son cœur tambourinait contre ses tempes, insupportable. Kiyoko lui jeta un regard inquiet.
— Écoute, reprit finalement Kuroo d'un ton plus calme. Si tu tiens à lui plus que tu ne tiens à nous, ça me va. Ça fait un mal de chien, mais je peux l'accepter. Ce que je ne peux pas accepter, par contre, c'est que tu te fasses du mal pour rien. Tu n'es pas obligé d'abandonner. La situation a l'air désespérée, mais elle ne l'est pas. S'il te pousse à agir comme ça, c'est parce qu'il sait que tu as toutes les cartes en main. Il sait qu'il est en danger. Et je comprends que ça te fasse peur, parce que tu as l'impression que ses sentiments sont sincères, mais c'est juste un écho, rien de plus. Ici, on fait tout ce qu'on peut pour que ça marche. On travaillera nuit et jour, s'il le faut. Mais crois-moi, si je pouvais le faire à ta place, je le ferais. Parce que tu dois comprendre, Keiji, qu'on ne veut pas simplement que la cérémonie fonctionne. On veut qu'elle fonctionne avec toi vivant au bout.
Akaashi sentit son cœur chavirer. Il baissa les yeux.
— Je suis désolé, murmura-t-il.
Je ne peux pas.
Kuroo soupira.
— Très bien. Si tu refuses de m'écouter, ce n'est pas grave. Je sais que tu reprendras tes esprits à un moment ou à un autre, parce que je te connais, moi aussi. Je sais que tu n'es ni idiot, ni égoïste. Mais si tu persistais dans cette façon de penser — si tu te retrouvais incapable de voir la vérité en face, alors ne compte pas sur moi pour te laisser faire. Je ne te laisserai pas tout réduire à néant d'un claquement de doigts. Crois-moi sur parole. Quoi qu'il arrive, je ferai tout pour te sortir de là corps et âme, et en un seul morceau.
Il se releva et quitta la pièce sans un mot de plus. Kiyoko, elle, resta derrière.
— Je suis désolée, dit-elle. Il n'aurait pas dû s'énerver comme ça. Mais il a raison, tu sais. Tu n'es pas seul. On est toujours là.
Ses yeux s'embuèrent. Il détourna la tête.
— Je vais aller le calmer un peu. Tu devrais te reposer. Bonne nuit, Akaashi.
Seul le silence lui répondit.
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— Il est magnifique, comme ça. On en oublierait presque les petites coupures et les maux de dos.
Oikawa avait raison. Le jardin, enfin libéré des chardons qui le hantaient jusqu'ici, resplendissait sous le ciel d'été. Akaashi se laissa tomber dans l'herbe, harassé. Les fleurs qu'il avait arrachées et déposées sur la terre sèche s'étaient envolées pour de bon.
— Merci pour ton aide.
— Je ne pensais pas entendre un mot de reconnaissance de ta bouche, dit Akaashi.
Oikawa lui poussa gentiment l'épaule.
— J'ai mes secrets, moi aussi. Il m'arrive même d'être gentil, t'imagines ?
— Pas trop.
— Par contre, j'ai de gros doutes à ton sujet.
Oikawa se laissa aller en arrière et leva les yeux vers le ciel. Quelques nuages épars progressaient tranquillement vers la montagne au loin. Le ciel s'était déjà transformé. Le crépuscule n'épargnait personne.
— Le voilà qui s'en va, lâcha Oikawa d'un ton joyeux. Et bientôt, ce sera ton tour.
— De quoi tu parles ?
— Du soleil. Chaque soir il s'en va, et chaque matin, le revoilà exactement comme la veille. Toi non plus, tu ne changes pas. Tu le prendras avec toi jusqu'à l'année prochaine pour un nouveau matin.
— Ça n'a pas de sens.
— Bien sûr que si. Cette maison, c'est comme être plongé dans une nuit permanente. Un sommeil sans fin. Dès que tu t'en vas, c'est comme si tout s'évaporait dans les airs. Je n'ai plus qu'à attendre éternellement.
— Dramatique.
— Pas vrai ? Mais c'est comme ça.
— Mmh.
Il passa sa main dans l'herbe. Elle était un peu humide, juste assez pour laisser une sensation de fraîcheur sur les doigts.
— Et toi ? demanda-t-il enfin.
— Moi ? fit Oikawa.
— Si tout s'évapore, où est-ce que tu vas ?
— Ah. Qui sait. Ma chambre m'est tellement familière que c'est comme si je faisais partie du mobilier. Je suppose que si elle disparaissait, je disparaîtrais avec elle.
— Je ne veux pas que tu disparaisses.
Oikawa éclata d'un rire clair.
— Tu sais, Kei-chan, tu n'es pas très bavard, mais au fond, je t'ai toujours trouvé très honnête. Droit, aussi, et loyal. C'est dans tes yeux. Il suffit de les regarder une fois pour savoir que tu ne nous trahiras jamais. Sur ce point, tu ressembles un peu à Iwa-chan.
Il s'assombrit.
— Mais lui n'est jamais revenu.
Il secoua légèrement la tête, comme pour se débarrasser de ses pensées parasites, puis sourit à nouveau. Il se plaça face à lui, leurs visages si proches qu'Akaashi pouvait sentir son souffle contre sa peau.
— Ce n'est pas la même chose, avec toi. Je n'ai pas peur. Tu es toujours si sérieux. Tu ne prends pas tes promesses à la légère. Moi non plus, d'ailleurs. Je t'ai attendu chaque jour et chaque minute. Je t'attendrai encore, j'attendrai jusqu'au bout. Je sais que tu reviendras. Tu reviens toujours.
Et il reviendrait encore, quoi que Kuroo dise, quoi qu'Ukai ordonne. Il avait joué, et il avait perdu. Gagné. Les deux, sans doute. Il n'en savait plus rien.
Oikawa lui pressa une main sur la joue. Il la caressa doucement du pouce. Sa paume était chaude, désormais. Plus vivante que lui.
— Parce que tu m'aimes, souffla Oikawa contre ses lèvres.
Peut-être.
— Mais ne t'en fais pas. Moi aussi, Kei-chan. Ça ne changera pas. Jamais. C'est promis.
Il se pencha vers lui. Le monde vacilla un peu.
Il ferma les yeux lorsque leurs lèvres entrèrent en contact, et c'était infiniment plus doux que la veille, infiniment plus vrai. Akaashi n'était plus seulement un visiteur. Plus un être de passage, qui s'effaçait au coucher du soleil, disparaissait au milieu de l'été. Il faisait partie du jardin au même titre que les fleurs qui s'y déployaient, une myriade de couleurs sur un fond monochrome. Les chardons qui les étouffaient lentement ne pensaient pas à mal. Peut-être les protégeaient-elles simplement du reste du monde.
Oikawa le regarda dans les yeux. Le crépuscule parait ses cheveux d'un reflet cuivré. Akaashi n'était pas certain de pouvoir soutenir son regard plus longtemps. Il se sentait faible et sans énergie, son cœur prêt à se briser au plus petit souffle de vent.
— C'était notre dernier au revoir, dit Oikawa en dégageant une mèche de son front. Tu reviendras l'année prochaine ?
Il acquiesça, soudain muet.
— Alors j'attendrai.
Il lui offrit un dernier sourire. Le jardin disparut.
Akaashi, lui, resta là, les deux pieds fixés sur le sol de terre sèche, et dans la bouche une touche d'amertume, comme on venait de perdre un combat qu'on ne savait pas avoir mené.
C'est fini, songea-t-il rêveusement. Il n'y a plus rien après ça.
Il recula d'un pas, prit une inspiration et, comme un condamné, se dirigea vers la porte du jardin. Il y était presque quand un drôle de frisson lui parcourut l'échine. Un frottement dans l'air, juste derrière lui.
— Oikawa-san ?
Sa silhouette blême et imprécise contemplait l'étang, le visage tourné vers le sol. Il s'évanouit avant qu'Akaashi ait pu esquisser un seul mouvement.
Dans le fond de l'étang asséché, un chardon pointait la tête, plus vif que jamais. Il mourut à l'instant où Akaashi l'effleura du bout des doigts.
Juste en dessous, la terre, fraîchement retournée, semblait l'inviter à y plonger les mains. Il aurait pu partir. Laisser le jardin où il était, épargné par le temps pour une année encore. Il hésita d'ailleurs un moment.
Puis il se vit, accroupi par terre, grattant frénétiquement le sol, le visage dévoré par les ombres.
Va-t'en, songea-t-il, mais l'ombre se contenta de se tourner vers lui, affreusement raide, et ne disparut que lorsqu'il plongea lui-même la main dans la terre molle.
Il n'eut pas à creuser longtemps.
Ses doigts entrèrent en contact avec un objet plat et lisse. Il le dégagea des anciennes racines qui l'emprisonnaient et le sortit de terre, comprenant lentement de quoi il s'agissait.
Le carnet était étonnamment propre, sans une seule trace de boue ou de poussière, et ses pages d'une blancheur immaculée, si ce n'était par l'encre bleue qu'elle avait absorbée au fil des ans.
Akaashi l'ouvrit, l'estomac noué.
Pour mes pensées.
Elle est trop optimiste. Je ne pense à rien. Je n'ai rien à dire. C'est toujours les mêmes murs et les mêmes promenades entre les mêmes plantes immobiles. C'est toujours le même plafond et les mêmes draps et la même solitude. J'aimerais avoir une fenêtre plus large. Un étang plus profond, des couteaux plus aiguisés, des cordes plus solides. Je me sens tellement seul que je pourrais tomber en poussière, mais ce serait inutile, parce que quelqu'un serait toujours là pour me recomposer.
Si seul. Si seul. Elle ne me laissera pas l'oublier. Elle me surveille constamment. Dans mes rêves et partout ailleurs.
Je ne pense à rien.
Je veux juste m'en aller.
La calligraphie d'Oikawa était propre et soignée. Celle de la page suivante, plus ronde et plus pressée, de moins en moins claire à mesure que son auteur détaillait ses journées.
Je n'en ai jamais rencontré de pareils, écrivait-il. Il n'est pas difficile de voir qu'il s'agit d'un esprit, mais quelque chose dans son visage...
... me parle sans cesse, me pose des questions sur ma famille, sur mon frère aîné, ma maison. Il n'arrête pas de me demander de parler de mes derniers matchs. Quand je commence, je ne peux plus m'arrêter. Personne ne s'y était intéressé avant ça...
... il m'a supplié de l'aider, de le laisser partir, et si j'avais pu, ce serait fait depuis longtemps. Cette histoire est ridicule. Il n'a pas mérité ça. Quant à moi... quelqu'un doit le faire, au moins pour cette fois. Il n'y a personne d'autre.
Une autre disait :
Il est plutôt du genre espiègle. C'est pas dommage. Ça me change un peu. Ça fait des mois que je suis coincée avec les autres exorcistes pour ma préparation, et franchement, c'est pas les personnes les plus sympas ni les plus énergiques. Qu'est-ce qu'on s'ennuie...
Tous mes amis me manquent et j'espère que je les reverrai bientôt mais ça me paraît de plus en plus compromis...
En fait, je l'aime bien, je crois. Il me rappelle de bons souvenirs, des sorties avec les autres, ah, ça me manque, ça me manque tellement...
On joue à pas mal de trucs stupides, d'habitude, et ça me donne le cœur léger. Tout à l'heure, je pensais à ce qui se passera demain, quand on tentera la cérémonie, mais plus j'y pense, et plus je me dis que de toute façon, ça ne mène à rien. Mourir comme ça, c'est terrible. C'est comme si on le punissait pour le simple fait d'exister. Je sais qu'il est déjà mort, mais qu'est-ce que j'y peux ? Il a fui une fois. Le ramener là-bas, c'est injuste...
Mes amis s'en sortiront très bien tout seuls. Ils pleureront un jour ou deux, puis ce sera oublié.
Un autre encore n'avait écrit que quelques lignes, quelques phrases entourées de petits dessins du jardin, de l'étang, des poissons qui y nageaient.
Cet endroit est coupé de tout. Si je pouvais, j'y resterais toute l'année. Mon cœur appartient au village, et je l'ai cédé si vite, à croire que je n'y tenais pas tant que ça.
Les témoignages se succédaient, aussi tristes qu'ils étaient terrifiants. Tous se terminaient de la même façon.
Le tout dernier, cependant, différait un peu du reste. L'écriture était brouillonne, difficilement lisible, mais les mots, eux, portaient leur message avec une clarté réfléchie.
Cette cérémonie ne peut mener qu'à l'échec. Au sein de la communauté, plus personne n'y croit. Je ne sais pas pourquoi ils m'ont choisi. Keishin vient d'une meilleure famille (mais il est fils unique, et jamais le grand maître ne le laissera se jeter dans ce jeu perdu d'avance). Yū est plus doué que moi (il est plus utile à la communauté).
Je suis entré dans le jardin il y a cinq jours, maintenant. Demain, ils me demanderont de mener Tooru jusqu'au lieu de la cérémonie. C'est juste une question rhétorique. Ils savent que je m'y rendrai seul.
Une nouvelle défaite. Ils choisiront quelqu'un d'autre, après ça. J'espère que cette personne lira ces lignes avant d'aller plus loin. Qu'elle comprendra que l'entreprise est vaine. Elle l'a toujours été.
Ce rituel n'est pas le simple fruit du hasard. Tooru doit se sacrifier, mais il ne le fera pas. Personne ne peut convaincre un esprit à ce point plongé dans le désespoir et la peur. Il n'ira pas, parce qu'il est terrifié. Il ne fait confiance à personne. Mais il sait comment le laisser croire.
J'ai tout lu. Je sais ce qui arrivera après ça. C'est déjà arrivé. Il était exactement comme j'espérais qu'il soit. Il me montre ce que je veux voir. Dit ce que je veux entendre. Ukai m'avait prévenu. J'avais juré de ne pas me laisser charmer, mais comment rester de marbre quand il offre tout ce que j'ai toujours cherché, toujours voulu sans comprendre...
Les esprits mentent. Je le sais, je le sais, et j'essaie de ne pas y croire, mais c'est plus fort que moi. Il me fait pitié, dans un sens. Je me vois à sa place, enfermé dans un cycle sans fin, errant pour l'éternité. Il cherche sa liberté, et je ne peux pas la lui offrir. Si je pouvais le forcer à accomplir son rituel, je ne sais pas si je le ferais. Mais j'aimerais pouvoir l'apaiser au moins un peu. Juste un peu.
Mais il ne m'en laissera pas le temps. Je suis juste un remplacement. En tant que tel, je dois respecter mes promesses. Ma perte n'est pas énorme pour la communauté. Mon frère est toujours là. Ma famille peut perdurer.
Je suis fatigué des mensonges, de toute façon.
À la personne qui viendra après moi, tu dois comprendre : le dé est pipé. Tant qu'on continuera à faire les mêmes erreurs, rien ne changera jamais. Pars si tu en as encore l'occasion. Mais si tu restes, prépare-toi à faire face. Ne te laisse pas charmer.
Et si c'est trop tard... alors c'est déjà terminé.
J'irai à la caverne, demain, parce que c'est ce qu'on attend de moi. Même si c'est sans espoir.
Akaashi referma le carnet.
— C'est sans espoir, dit-il doucement.
Je vais mourir.
Alors il se releva sans un bruit et, cachant le carnet à l'abri des regards, sortit du jardin.
ptdr bah ouais déso
Sur ces bons mots ! Don't go out it's dangerous out there and also i just cant wait to show you the next chapters... im gonna LAUGH
