Je le publie maintenant juste pour fêter les 10 ans de ce compte blblbl le confinement ça rend productif

Merci à Jeymay as always qui sacrifie sa lecture d'autre fanfic pour relire la mienne... thank u very much. Also thank you Thalilitwen for being there always, love youuu

Dans l'épisode précédent : Akaashi a fait un rituel chelou pour sacrifier une partie de son âme ! paraît-il. Bercé d'illusions par Oikawa depuis le début, il a enfin ouvert les yeux après avoir trouvé le journal intime d'absolument tous les anciens exorcistes sacrifiés ! Est-ce que ça va changer quelque chose à sa vie ? More at ten. Le compte a rebours a commencé car il ne reste qu'un an avant La Cérémonie ! Also il s'est fighté avec Kuroo et Kiyoko, not cool,


À travers les fenêtres, le paysage défilait à toute allure tandis qu'ils s'éloignaient du jardin. Des arbres, des montagnes, des cultures. Ils suivirent une rivière pendant un long moment, la quittèrent sans un adieu.

Je vais mourir, pensa Akaashi.

Juste des mots, légers comme les nuages qui naviguaient tranquillement dans le ciel. « Je vais mourir », ça n'avait pas sens. Pas pour lui. Pour personne, sans doute.

Il se revoyait dans la voiture d'Ukai, deux ans plutôt, le village encore loin sur l'horizon. Sa voix sourde, étouffée comme derrière une vitre, un peu distordue.

Si Oikawa n'est pas convaincu, nous sommes tous condamnés. Aucun de ceux qui ont un jour mis les pieds ici n'en ressortira vivant.

Ça sonnait comme un mensonge. Tout sonnait comme un mensonge, désormais. Des promesses d'Oikawa aux inquiétudes de Kuroo. Des avertissements d'Ukai aux vœux de réussite des exorcistes. Son nom, soufflé au cœur de ses cauchemars — même ça commençait à sonner faux. Il ne pouvait plus croire ce qui sortait de sa propre bouche. Aucun regard, aucun geste d'affection, plus rien, jamais.

Seule la nature demeurait, changeante mais inchangée, ni vraie ni malhonnête, une image fugace imprimée sur sa rétine, les nuages, les cours d'eau et les cultures.

Les murs de sa chambre non plus ne mentaient pas. Ils restaient lisses, simples, parfaitement muets. Ils n'espéraient rien de lui. Ne lui demandaient rien. Il aurait tout aussi bien pu disparaître. On enlèverait peut-être les meubles (on ne l'avait pas fait, dans la chambre de Yū, mais Yū était quelqu'un, il l'avait toujours été), on donnerait ses vêtements, on jetterait ses cours, on démonterait son lit, mais personne n'abattrait les murs. Il ne savait pas ce que deviendrait la pièce en elle-même. Un débarras, peut-être. Le genre d'endroit dont personne n'a envie de se souvenir, et où on n'entre que pour ressortir aussitôt.

Il termina ses devoirs, sur son bureau, rassurants parce qu'eux n'avaient jamais eu de sens. D'un geste, il fit tourner son stylo sur le bois clair. Les chardons, sur l'étang, avaient dansé de la même façon.

Quand il fut frappé du besoin irrépressible d'écrire son nom partout sur le papier peint, il partit prendre une douche tiède, se lava pendant ce qui lui parut des heures. Il le traça du bout du doigt sur le contour de sa baignoire, sur le miroir embué de la salle de bain. Il se souvenait l'avoir brisé, tout au fond d'un rêve lointain. Ses jointures picotaient légèrement, désireuses de réitérer l'expérience. Ça n'avait pas fait si mal, alors. Ça l'avait transporté dans un lieu sans lumière, sans peur, sans rien. Où cela le conduirait-il aujourd'hui ?

Il effaça les lettres de son nom. Akaashi Keiji. Ça non plus n'avait jamais eu de sens, et ça n'en aurait bientôt plus.

Il retourna dans sa chambre, recula un peu son lit. Sur le mur derrière, il n'écrivit que son prénom, juste assez bas pour que personne ne puisse le voit, tout ce qui restait de vrai en lui.

Dans ses rêves, l'entité l'appelait toujours, mais il ne l'écoutait plus. Il s'asseyait, les pieds dans le vide, l'amulette entre ses mains. Il regardait l'ombre longer les bords du gouffre comme un drôle d'équilibriste, entendait Iwaizumi prévoir un futur qui n'existait pas. Il lui arrivait d'apercevoir Oikawa, plus rarement Kuroo ou Kiyoko, une fois Reiko, même, et il ne suivait aucun d'entre eux. Ces voix n'étaient pas les leurs. Elles n'appartenaient qu'à lui, un vœu non formulé.

Parfois, il revoyait des scènes de son enfance, étrangement floues ; parfois de l'enfance d'Oikawa, trop familières. Souvent, il doutait de sa propre identité, s'arrêtait au milieu du rêve, hésitant, tentait par tous les moyens de se rappeler où il vivait, le nom de ses amis, ce qu'il aimait manger. C'était dans ces moments-là que se manifestaient les pires de ses souvenirs. Alors seulement il savait ce qu'il était.

Une poupée de chiffon noyée dans un bol de terre cuite. Un éclat d'âme égarée. On l'avait démontée morceau par morceau, disséminée dans les recoins les plus sombres, les greniers et les jardins, des feuilles de sauge, des bracelets aux perles brisées. Personne n'avait pris la peine de les ramasser. Personne n'avait essayé de les recoller, de trouver le sens du puzzle, de le remettre en forme, correctement ou pas. Ainsi, les pièces manquantes demeuraient invisibles. Personne n'avait besoin d'aller les chercher.

Il n'en avait pas besoin.

Le vide avait un petit quelque chose d'agréable, quand tout le reste devenait trop insensé.

Et puis, parfois, quand tout allait mal, que même les murs de sa chambre commençaient à vaciller, il fermait les yeux et rêvait d'un café loin de tout.

La neige assourdissait les bruits de l'extérieur. Elle s'entassait sur les vitres, cotonneuse, et Akaashi faisait mine d'y plonger le bout des doigts, un soupir au bord des lèvres. Il attendait longtemps. Kiyoko arrivait, suivie par Kuroo. Ses mains étaient froides.

— Keiji, Keiji, toujours à l'avance, disait Kuroo, un sourire flottant sur le visage.

— J'avais peur de me tromper de chemin.

Kiyoko s'assit en face de lui.

— Te tromper ? Où pensais-tu arriver ?

— Je ne sais pas. Ailleurs.

— Je suis sûr que tu aurais terminé ici, affirma Kuroo. Le dernier bastion de la Terre. Le seul à faire des glaces aussi bonnes, en tout cas.

Manger des glaces en hiver ne lui semblait pas être une si bonne idée.

— Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda Akaashi.

— Je t'ai entendu crier, dit Kiyoko.

— Je savais que tu viendrais ici, ajouta Kuroo. Tout est si morne, là dehors. Éteint. C'est normal de chercher un peu de lumière. À ta place, je serais devenu fou. Mais tu tiens bien le coup, hein ?

— J'aurais aimé que tu nous appelles.

Akaashi baissa les yeux, soudain embarrassé.

— Je ne saurais pas quoi dire.

— Alors ne dis rien, dit Kiyoko. Viens.

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— Il me faudrait juste une signature, dit le livreur alors qu'Akaashi posait le colis sur le côté.

Il signa puis le regarda disparaître dans l'allée.

— Qu'est-ce que c'était ? demanda son père de loin.

— Rien.

Il ouvrit le paquet. Une paire de chaussures de sport d'une blancheur éclatante se trouvait à l'intérieur.

— Ce n'est pas rien, le réprimanda sa mère en surgissant derrière lui. D'où ça vient ?

— D'internet.

— Quoi, tu ne les as même pas essayées ? Et puis, qu'est-ce que tu comptes en faire ?

— Courir.

— Courir ? Pour quoi faire ?

— Laisse-le, intervint son père. Il peut bien faire ce qu'il veut. Mais change-toi avant, Keiji. Et ne reviens pas trop tard.

Il hocha la tête.

— D'accord.

Il sortit vêtu de la tenue de sport de son lycée. Dehors, la chaleur de la fin de l'été était toujours bien présente, mais un vent humide le rafraîchit dès qu'il se mit à courir.

Il n'avait jamais beaucoup aimé ça. Il se débrouillait, à l'école, pour ne pas se laisser distancer, mais jamais il n'avait cherché à en faire plus que nécessaire. Il avait de bons résultats, sans plus. Rien qui ne change de l'ordinaire.

C'est pourquoi son souffle lui fit défaut bien plus rapidement que prévu. L'air, coulée de lave, lui brûla les poumons. Il sentit son cœur battre jusque dans ses oreilles, sa gorge réclamer l'eau qu'il n'avait pas emportée avec lui.

Mais il n'abandonna pas.

Il courut jusqu'à être incapable de respirer. Jusqu'à ce que ses jambes crient grâce, que tout son corps se mette à trembler. Il s'arrêta une minute, l'estomac au bord des lèvres, ferma les paupières pour ne pas voir la forêt autour de lui, Iwaizumi qui lui tendait la main, qui murmurait : Ils sont déjà à notre recherche. Cours.

Sa cheville le lançait douloureusement. Il courut.

Il ne croisa pas grand monde, sur la route. Une paire de collégiens concentrés sur un distributeur défectueux, quelques clients hésitants devant un magasin de petit électroménager, un ou deux villageois en colère. Il les ignora tous, balaya leurs regards et leurs conversations. Il se perdit dans un chemin immobile et silencieux. Lorsqu'il s'arrêta enfin, il ne distinguait plus rien d'autre que le rouge du crépuscule au-dessus de sa tête.

Son front se réchauffa. Ses joues aussi.

Ne t'en fais pas.

Il serra les poings, puis repartit sans attendre de reprendre son souffle. Et si ses jambes affaiblies ne le ramenaient pas chez lui, tant pis. Personne ne s'en soucierait.

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Il était couché sur le sol, au milieu de nulle part. Ses pas l'avaient mené plus loin qu'ils ne l'avaient jamais fait. Il ne se sentait pas vraiment mal. Pas bien non plus. Il était allé jusqu'ici aujourd'hui, il irait plus loin encore demain.

L'ombre, debout à côté de lui, l'observait sans bouger.

Qu'est-ce que tu veux ? pensa-t-il. M'empêcher de continuer ?

S'assurer qu'il revienne à bon port, peut-être, qu'il se rendrait là où il aurait toujours dû rester.

Laisse-moi.

Elle le regarda se relever lentement, puis disparut.

Il rentra trempé par les pluies d'octobre. Dans le couloir, sa mère le réprimanda un peu pour la forme. Il hocha la tête sans l'entendre.

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Les températures chutèrent au début du mois de novembre. Akaashi n'y fit guère attention. Il courait sans plus savoir pourquoi, son souffle formant devant lui un petit nuage de brume vite envolé. Ses chaussures s'usaient déjà. Il ne les avait pas payées très cher, et commençait à se demander si elles lui convenaient vraiment.

Il les avait choisies sans réfléchir.

Il avait emprunté un chemin au hasard, une fois de plus. Cette fois, celui-ci le conduisit à un abribus tout juste rénové, et il s'y arrêta, la respiration hachée.

Le bus se gara devant lui.

Qu'est-ce que tu attends ? Il faut y aller.

Il s'installa tout au fond, les bras croisés sur son ventre et les paupières alourdies par la fatigue. Il crut sentir une main sur sa nuque, quelqu'un qui disait :

N'abandonne pas maintenant. Ne t'en fais pas. N'aie pas peur.

Son cœur se calma un peu. Il s'endormit.

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Ne t'inquiète pas.

Ce n'est rien.

Ce n'est pas si grave. Toutes les bonnes choses ont une fin. C'est juste un mauvais moment à passer.

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Une adolescente à l'air timide le réveilla en lui touchant l'épaule. Il s'excusa, sortit du véhicule, et quand celui-ci repartit, il n'y distingua aucun passager.

Où est-ce que tu vas ?

N'importe où sera mieux qu'ici.

Loin, loin d'ici. Quelque part où on ne nous retrouvera jamais. Viens.

Laisse-moi tranquille.

Dehors, il faisait presque nuit. Il se dirigea vers un magasin de proximité sans aucun client, acheta une bouteille d'eau et la vida d'un trait. Puis il s'assit sur un banc et attendit.

N'importe où sera mieux qu'ici.

— Arrête, murmura-t-il.

Le vent le fit frissonner. Il se leva et déambula dans le quartier sans regarder où il allait.

N'importe où.

N'importe où.

Devant une maison abandonnée, les fenêtres béantes à la merci des éléments. Il songea : je pourrais m'arrêter ici un moment. Patienter jusqu'à l'automne prochain. Tout le monde aura oublié.

Puis il partit, marcha droit devant lui, loin, loin d'ici.

Un lac luisant dans la nuit. Une lune gibbeuse y ondulait, pâle et troublée. Akaashi l'étouffa de ses mains. La lumière disparut.

Il la relâcha, enjamba la barrière de bois qui séparait la route de l'eau et y plongea les pieds. Il ne se vit pas dans ses reflets glacials. Il sentit sa fraîcheur à travers tout son corps. C'est mieux comme ça, pensa-t-il. Personne ne me retrouvera ici.

Il s'accroupit. Son pantalon collait désagréablement à ses cuisses, soudain trop lourd pour sa peau trop fragile.

Ne t'en fais pas. N'aie pas peur. Ça ne fait pas mal.

Il pinça les lèvres.

Menteur.

Lorsqu'il rentra, ce soir-là, personne ne remarqua son arrivée.

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Il courut à n'en plus finir, encore et encore, jusqu'à ce que ses jambes se retrouvent incapables de le porter. Personne ne le poursuivait sur la route. Personne ne l'attendait au bout.

Il s'appuya sur un mur, pantelant.

Où est-ce que tu vas ?

Loin, loin d'ici.

Pour chercher quoi ?

Un peu de tranquillité.

— Voyons, c'est ridicule. Tu sais bien que tu ne seras tranquille nulle part.

Akaashi se retourna. Un homme le regardait, le sourire aux lèvres. Une odeur d'eau stagnante le prit aux narines.

— Utsui-san, murmura-t-il.

— T'en apprends, des choses. Allez, demi-tour. Tu ne pourras pas fuir éternellement.

Il essayerait quand même.

— Je ne crois pas, non. Tu sais, moi non plus, j'ai rien à faire là. J'avais pas envie d'y être mêlé, mais c'est comme ça.

Akaashi lui tourna le dos. Discuter avec les morts ne lui disait plus rien.

— Pourquoi ? Aux dernières nouvelles, ça ne te dérangeait pas tant que ça.

Akaashi expira longuement. Il but une gorgée d'eau.

— Vous m'avez prévenu pour mon frère, lâcha-t-il finalement, mais ça n'a servi à rien.

— Tu l'as mis en colère.

— Il était toujours en colère.

— On dirait que c'est de famille.

— Il ne fait pas partie de ma famille. Et je ne suis pas en colère.

L'homme rit aux éclats.

— Tu devrais peut-être essayer.

Peut-être. Il se laissa glisser au sol, un peu étourdi.

— Allez-vous-en, dit-il.

— Pas tout de suite, exorciste. Il ne te laissera pas abandonner si facilement, sais-tu ? Il faut bien que quelqu'un te remette sur le droit chemin, en l'absence de ton maître de cérémonie.

Son absence ?

— Il est mort, remarqua Akaashi.

— Oh, il l'est. C'est que le choix commence à être sacrément limité. Et puis, les vivants, tu sais. Ils ne comprennent pas grand-chose.

Akaashi fronça les sourcils.

— De qui vous parlez ?

— De qui parles-tu ?

Il ouvrit la bouche sans rien trouver à répondre. L'esprit s'effaça pour réapparaître à côté de lui. Son sourire lui disait qu'il ne tirerait rien de lui.

— En effet.

— Rentrez chez vous, ordonna Akaashi.

— Je suis chez moi. Tu pensais avoir fui le village ?

— Je ne compte pas m'enfuir.

— Alors à quoi est-ce que tu t'entraînes ?

Il mit la main dans sa poche, mais l'amulette était perdue. Il s'éclaircit la gorge. L'esprit appuya sur sa poitrine ; le contact lui glaça le cœur.

— Je croyais que tu avais fait ton choix, dit l'esprit d'une voix rauque.

— J'ai fait mon choix.

— Quelle chance. Alors ma tâche est terminée. Adieu, Keiji.

Akaashi se passa une main sur le visage, nauséeux, une fois de plus.

— Attendez, l'arrêta-t-il. Vous vous êtes fait passer pour l'oncle de mon ami, la dernière fois. Pourquoi ?

— Tu sais pourquoi.

Parce que les esprits mentent. C'est comme ça.

— La vérité ne plaît pas à tout le monde. Mais je ne peux pas rester ici plus longtemps. Une autre question, avant le grand voyage ?

Demande-lui.

Les mots restèrent coincés dans sa gorge. Il regarda ailleurs.

— Bien sûr qu'il est mort, répondit l'esprit. Quelle idée. Au revoir, Keiji. Ne t'en va pas trop loin.

Il disparut.

Akaashi se redressa. Il se remit à courir.

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N'aie pas peur. Tout va bien.

Il n'y a pas de choix à faire.

Tout ira bien.

C'est fait depuis longtemps.

— Je ne sais pas.

Dans la lumière du crépuscule, Oikawa lui tendit la main.

— Tu as déjà choisi, dit-il. Viens.

Ça ne fait pas mal.

Viens...

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L'ombre derrière l'abysse. Il était à genoux, et Oikawa tenait fermement son visage entre ses mains.

Parce que tu m'aimes. Je t'attendrai.

Mensonge, souffla sa propre voix au milieu des ténèbres. Les esprits mentent. Ils mentent tous, tous autant qu'ils sont. Les croire ne peut te conduire qu'à ta perte. Tout ce qu'ils veulent, c'est t'emporter avec eux.

Lui aussi a choisi. Tu n'es pas celui qu'il attend.

De l'autre côté du gouffre, l'ombre lui sourit. Il aurait voulu se mettre à pleurer, effacer tout ce qui restait de son âme, juste pour une nuit. Il s'approcha du vide. L'ombre se jeta dedans.

Au fond, tout au fond de l'abîme, les ténèbres s'emmêlaient dans un tourbillon sans fin. Des voix et des souvenirs.

Tu n'es pas obligé d'abandonner.

Tu as déjà choisi.

Il ferma les yeux. Son cœur battait dans ses oreilles, tranquille, un peu irrégulier. J'ai choisi, pensa-t-il. J'ai choisi, c'est vrai.

Tu dois persévérer. Nous t'offrons plus de temps qu'à quiconque avant toi.

Iwaizumi, qui agrippait son bras avec ferveur. Pas de liens, pas de regrets. L'isolation te rendra débile. Viendra un moment où tu ne penseras même plus à tenter de t'échapper. C'est ce qu'ils espèrent, en tout cas.

Iwa-chan, je ne veux pas mourir.

Je sais, et moi non plus. On ne se laissera pas faire. Ce n'est pas terminé.

Ce n'est pas terminé.

On a encore un an. Tu n'es pas obligé d'abandonner.

Réveille-toi, c'est ridicule. Tu ne vas quand même pas laisser faire ça.

Tu t'étais laissé faire, mais plus jamais.

Bien sûr qu'il est mort, quelle idée.

Une anémone chiffonnée au creux de sa paume. La voix d'Oikawa qui résonnait dans le noir, une main sur les ciseaux, la bougie presque éteinte.

Tu les écoutes, eux tous, mais pas moi. Pas moi. Ils t'ont menti encore et encore — mais tu les as écoutés. Ils nous veulent seuls et sans espoir. Ils ne nous laisseront jamais partir. Ils ne nous veulent que du mal, toujours. Jusqu'à ce qu'on disparaisse. Je n'ai rien fait. Je me suis laissé faire. Et toi ?

Et moi ?

Lui aussi a choisi, oui — il t'a menti, encore et encore — mais tu l'as écouté. Il te veut seul et sans espoir. Il ne te laissera jamais partir. Tu le savais et tu l'as laissé faire. Tu l'as laissé faire.

Mais tu n'es pas obligé d'abandonner. Tu as encore un an. Les esprits mentent.

Je sais, souffla Akaashi. Je sais.

Je ne suis pas celui qu'il attend.

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Le téléphone sonna deux fois dans le vide. Kuroo décrocha à la troisième sonnerie, la voix pâteuse.

« Keiji ? »

Il ne s'était pas vraiment attendu à ce qu'il réponde. Il chercha ses mots un moment.

« Je suis désolé, Kuroo-san. Je sais qu'il est tôt. Tard. Je ne sais pas.

— Attends une seconde. »

Il bâilla à se décrocher la mâchoire. Un peu nerveux, Akaashi tapota le bord de son lit. Ses yeux le picotaient dangereusement.

« Dis-moi », fit Kuroo. Il n'avait pas l'air en colère.

« Je voulais m'excuser, articula Akaashi. Pour la dernière fois. »

Kuroo soupira. « Écoute, ça va. N'en parlons plus. Mais il est vraiment tard, Keiji, alors il faut qu'on dorme. Qu'est-ce que tu fais réveillé à cette heure-ci, déjà ?

— Je réfléchissais. »

Il pouvait presque l'entendre sourire de l'autre côté du combiné.

« Et qu'est-ce que ça a donné ?

— Je ne pourrai sans doute pas convaincre Oikawa, déclara-t-il d'un ton prudent. Mais je sais qui le pourrait.

— Pitié, ne dis pas Iwaizumi.

— Je sais ce que tu en penses, mais s'il te plaît, attends une seconde. Tu as peut-être raison, peut-être qu'il est mort, mais il y a aussi une infime possibilité...

— Arrête, Keiji.

— Je te demande juste d'y penser. T'es bon, pour dénicher des informations comme ça, non ? S'il te plaît.

— Pas la peine de me prendre par les sentiments, soupira Kuroo. J'ai déjà cherché, figure-toi. Puisqu'on en avait parlé, tu sais... mais crois-moi, il n'y a rien sur lui nulle part. S'il n'est pas mort, il s'est envolé depuis longtemps. De toute façon, la malédiction l'a probablement rattrapé. Cette histoire, c'est juste une impasse. Mieux vaut laisser tomber.

— Et si on pouvait vérifier ? Si on était certain qu'il n'était pas mort ?

— Comment tu comptes vérifier, en partant en pèlerinage jusqu'aux enfers ?

— Il y a plus simple.

— Vas-y, je t'écoute. »

Il y avait réfléchi des heures durant. Ils n'avaient pas besoin de se rendre de l'autre côté. Ils pouvaient jeter un coup d'œil au-delà du voile, juste un instant, et voir ce qui se trouvait derrière.

« Ushijima-san possède une pièce, chez lui, qui permet de rentrer en contact avec l'autre côté. Il suffirait de l'appeler. S'il s'y trouve, il viendra.

— Kiyoko m'a parlé de ça. Elle m'a dit que tu l'avais déjà utilisée. Elle a aussi dit que c'était très dangereux.

— Je sais comment ça marche. Ça pourrait fonctionner. Kuroo-san, c'est notre dernière chance. Je ne veux pas la rejeter sans être absolument sûr...

— Attends, Keiji. Imaginons un instant qu'il soit vraiment mort. S'il a été sacrifié dans l'abysse, tu ne le retrouveras pas. Il n'est pas de l'autre côté.

— Il doit en rester une trace. Un écho, n'importe quoi. Quelqu'un qui puisse nous en parler, au moins. S'il te plaît, crois-moi. Je sais qu'il n'est pas complètement parti. Quoi qu'il lui soit arrivé, il est toujours là. Vivant ou mort. Conscient ou non. Caché. Laisse-moi essayer. Juste essayer.

— J'ai compris, j'ai compris. Écoute, il faut que j'y réfléchisse. Je suis à moitié endormi.

— J'en parlerai à Shimizu-san.

— Laisse-moi faire. Je vais chez Ukai, demain, et je crois qu'Ushijima est censé se pointer aussi. Elle sera sans doute là. Maintenant, il faut que tu dormes. Moi aussi, d'ailleurs.

— D'accord.

— Bonne nuit, Keiji. Je te tiens au courant. »

Il raccrocha. Akaashi garda son téléphone en main un moment, les yeux rivés sur l'écran jusqu'à le voir disparaître dans le noir complet.

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Akaashi n'entendait pas la conversation d'Ushijima et sa femme d'ici, mais cette dernière ne paraissait pas convaincue. Il la vit jeter de frénétiques regards vers la maison, puis sur lui, et quand elle agita enfin la main pour signifier qu'elle abandonnait la partie, Ushijima la remercia en inclinant la tête.

Après avoir placé ses bagages dans le coffre de la voiture, elle se tourna vers eux, comme sur le point de dire quelque chose. Elle n'en fit rien. Ushijima la regarda partir, immobile.

Son visage n'affichait aucune émotion lorsqu'il revint vers eux.

— Mon épouse pense que c'est une très mauvaise idée, déclara-t-il. J'aurais tendance à approuver, mais à ce stade, il faut parfois faire preuve d'audace. Nous ne réglerons pas ce problème sans quelques sacrifices. Enfin, elle s'en remettra.

Kuroo se passa une main dans la nuque.

— Et Wakatoshi ? demanda-t-il.

— Par chance, il est en compétition à Tokyo. Je préfère autant le tenir éloigné.

Ils entrèrent dans la maison. Akaashi tendit l'oreille. Hormis un grincement lointain, il n'entendit pas un bruit.

— Comment te sens-tu ? demanda Ushijima.

— Ça va, répondit-il, un peu surpris par la question.

— Tant mieux. J'ai annulé quelques protections, au cas où elles vous empêcheraient de contacter l'autre côté, mais je craignais que celles qui restent ne t'affaiblissent encore. Cette histoire de promesse m'a fait réfléchir. Je ne savais pas si tu serais encore toi-même, en revenant.

— Je vais bien, fit Akaashi.

Et si ce n'était pas la pure vérité, ce n'était pas un mensonge non plus. Il n'allait ni bien ni mal. Il était concentré sur un seul objectif sans exister au-dehors.

— Bien. Avant toute chose, mangeons.

Ils prirent leur repas dans un silence tendu, chacun replié sur ses propres pensées. De temps à autre, Kuroo jetait à Akaashi un regard indéchiffrable. Ce dernier le soutenait quelques secondes, puis se remettait à manger.

Ushijima ramassa la vaisselle sale.

— Je suppose que vous êtes décidés, dit-il après un moment. Mais laissez-moi vous remettre en garde.

Il croisa les bras.

— Cette pièce doit être manipulée avec la plus grande prudence. Son utilisation requiert énormément de préparations, lesquelles ont été réalisées au cours des dernières heures par mes assistants.

— Reiko est au courant ? demanda Akaashi avec inquiétude.

— Je n'ai pas partagé les détails. Si elle avait été au courant de ton implication, elle n'en aurait probablement rien fait. Quoi qu'il en soit, je leur ai demandé de partir pour éviter d'éventuels incidents. Il faut que vous sachiez que contacter volontairement des esprits coincés entre deux eaux n'est pas un acte anodin. Le voile qui sépare le monde des vivants de celui des morts dans cette pièce est très fragile. Un faux pas, et il se déchirera complètement.

— On sera prudent, intervint Kuroo. On...

— Je sais. Mais vous êtes jeunes, et vous n'avez pas mon expérience, alors écoutez-moi encore un peu. Keiji, je sais que tu es déjà entré dans cette pièce, mais ce que tu as fait à ce moment-là et ce que vous comptez faire maintenant est tout à fait différent. La dernière fois, nous avons agi parce que la situation l'exigeait. En général, je préfère autant procéder autrement. Tu étais déjà en contact avec Oikawa, cependant, ce qui nous a grandement facilité la tâche. Mais l'esprit que tu cherches aujourd'hui n'est lié à personne. Il n'est pas dit qu'il répondra à ton appel — et surtout, il n'est pas dit qu'il y répondra seul. Quand vous serez à l'intérieur, soyez bien conscient de ce qui se produit autour de vous. Certains vous entendront quoi qu'il en soit. Ne les laissez pas traverser.

Ils acquiescèrent. Ushijima soupira.

— Comme je l'ai promis à Kiyoko, je ne parlerai pas de tout cela à Ukai. Il serait cependant judicieux de partager vos informations à un moment ou un autre. L'exorcisme ne se passera bien que si chacun a toutes les cartes en main.

Le couloir comme les pièces qu'ils traversèrent n'avaient pas changé depuis la dernière visite d'Akaashi. L'étroitesse des lieux lui donnait l'impression d'étouffer. Ushijima, muet, les mena jusqu'à la porte carrée de la chambre nord. Le nombre de talismans qui y étaient collés avait pratiquement doublé ; certains d'entre eux avaient jauni comme s'ils y étaient restés de longues années.

Ushijima ouvrit le tiroir du guéridon derrière lui.

— L'un d'entre vous doit diriger les opérations. Ton lien avec le village fait de toi l'option la plus sage, Keiji, mais ce n'est pas une obligation.

— Ça ira, dit Akaashi. Je vais le faire.

— Bien.

Il sortit deux masques inexpressifs et les distribua à Kiyoko et Kuroo.

— Pas un mot à l'intérieur, expliqua-t-il une fois de plus. Et restez calmes. N'oubliez pas que les esprits se nourrissent aussi de votre peur ; mieux vaut ne pas leur offrir de l'énergie facile.

Il attendit qu'ils signifient leur bonne compréhension avant de poursuivre :

— Il y a une grande bougie rouge à l'intérieur. Allumez-la quand vous voudrez commencer. Si vous veniez à traverser, c'est elle qui vous guidera jusqu'ici. Car certains tenteront de vous attirer dehors, que vous le vouliez ou non. Ne vous laissez pas manipuler. Je ne serai pas là pour vous ramener, cette fois.

— Vous ne nous accompagnez pas ? s'étonna Kiyoko.

— Je ne suis que trop mêlé aux affaires du village. Pour notre sécurité à tous, mieux vaut que je m'en tienne le plus possible éloigné.

Akaashi doutait qu'il puisse y échapper longtemps. Le village n'abandonnait pas facilement ses héritiers.

— Bonne chance, dit-il. Et n'oubliez pas : pas un mot. S'il se produit quoi que ce soit, ressortez immédiatement.

Kiyoko et Kuroo rabattirent les masques sur leur visage.

— Prêts ? demanda Kiyoko.

— Quand vous voulez.

Akaashi posa la main sur la porte. Elle s'ouvrit avec un doux chuintement.

Trois coussins rouges, disposés en triangle, les attendaient dans la pièce recouverte de miroirs. Les bougies rondes placées de chaque côté brillaient clair. Akaashi hésita un moment avant de s'installer sur le coussin le plus proche de la chandelle écarlate. Plus longue que dans ses souvenirs, elle était plantée dans un petit réceptacle de bronze, et à côté d'elle se trouvait une boîte d'allumettes entrouverte.

Il leva les yeux vers les écritures gravées sur le haut de chaque miroir. D'une certaine façon, elles semblaient flotter au milieu des airs, insensées.

Akaashi observa son image. Son regard l'atteignit à peine. Il eut la sensation de voir un étranger. Un garçon trop pâle, trop grand, un visage qui prenait peu à peu les angles d'un âge adulte qu'il n'aurait probablement jamais l'occasion de vivre. En cet instant, c'était lui, le mort, pour toujours bloqué dans une réalité chimérique. Il était aussi seul qu'il existait en une infinité d'exemplaires. Mille reflets, partout en même temps.

Ses yeux cernés cillèrent. Il se sentit sourire, sans savoir pourquoi, mais sa réflexion ne fit pas un mouvement. Il déglutit. Il avait soif, la bouche pâteuse.

Il avait envie de courir.

Kiyoko lui posa une main sur l'épaule. Il hocha la tête. Souffla doucement.

Iwaizumi Hajime, pensa-t-il.

Sa gorge se noua douloureusement. Il attendit, nerveux, que quelque chose se manifeste. Rien ne se produisit. Il jeta un regard vers Kuroo ; celui-ci haussa les épaules. Il revint au miroir, mal à l'aise.

Iwaizumi Hajime.

Un léger frisson lui parcourut l'échine. Dans le reflet, il ne trouva rien d'autre que sa propre image.

Aucun lien, se dit-il. Ce n'est pas comme la dernière fois. Il faut qu'il m'entende. Qu'il comprenne...

Iwaizumi Hajime.

Iwaizumi Hajime.

Il ouvrit la bouche.

— Iwaizumi Hajime, prononça-t-il à mi-voix.

Il fut enveloppé d'un courant d'air glacial. Une forme indistincte se dessina derrière lui, comme une tache de buée.

Ça y est. Ça y est. Il faut que je lui parle —

Il fit signe à Kiyoko. Celle-ci se leva, craqua une allumette et enflamma la chandelle.

Les contours de la chose se précisèrent soudain. Elle tendit vers son épaule des doigts squelettiques.

Ce n'était pas Iwaizumi.

Iwaizumi Hajime, prononça le villageois.

Akaashi se plaqua une main sur la bouche pour ne pas crier. L'esprit fit mine de lui toucher le visage. Alors qu'il parvenait à l'éviter de justesse, le spectre disparut.

Qu'est-ce que...

Un grincement sinistre se fit entendre à sa droite. Il vit une petite bougie s'éteindre avant de remarquer la silhouette instable qui s'était lentement baissée vers elle. Plus loin, une deuxième flamme s'étouffa, puis une troisième, à l'autre bout de la pièce.

Kuroo lui secoua l'épaule et montra le côté gauche d'un bras tremblant.

Ce n'était pas un villageois qui l'observait de là : c'en étaient des dizaines. Ils avancèrent vers lui, les mouvements raides d'un groupe de marionnettes rouillées. En un instant, toutes les bougies moururent.

Toutes à l'exception de la chandelle rouge, qui brûlait d'un feu vif, dernière source de lumière de la chambre.

On a échoué. Ils sont venus pour nous.

L'un des esprits appuya sur le miroir. Akaashi sentit son cœur s'arrêter de battre.

Iwaizumi Hajime...

Il entendit quelque chose tomber par terre, suivi d'une inspiration terrifiée. Les masques, proprement coupés en deux, gisaient au sol, inutiles. Quelque chose ricana, derrière lui. Quelque chose devant laissa échapper un long gémissement.

L'estomac d'Akaashi se tordit à lui en donner la nausée. À quatre pattes, il réduisit la distance qui le séparait de la sortie et posa la main sur la poignée.

Il se revit soudain, dans le salon des Oikawa. L'air lourd tout autour de lui. Ses doigts crispés sur une porte fermée. Il avait ri, alors, mais cette fois, il ne riait pas : il était terrifié.

Il y eut comme un sifflement, tout près de lui, un petit bruit aigu qui lui transperça les oreilles, et juste sous sa main, un éclat minuscule dans le miroir auparavant sans défaut.

Hajime ? dit une voix gutturale tout autour de lui. Hajime.

Non, suffoqua Akaashi.

L'éclat s'agrandit.

Hajime, gronda à nouveau la voix.

Comme un signal, l'éclat se changea en fissure accidentée qui partit à l'assaut des murs adjacents. Il la vit se séparer en dizaines de minces lézardes rampantes, leurs craquements sifflants emplissant la pièce jusqu'à réduire les villageois au silence. Ceux-ci reculèrent, visiblement paniqués. Ils se mêlèrent à l'obscurité.

Où est-il ?

Akaashi se figea.

Dans le miroir en face de lui, une femme vêtue d'habits de cérémonie se détacha de l'ombre. Il n'eut aucun mal à la reconnaître. Il avait lu son nom sur l'arbre généalogique, juste au-dessus de celui d'Hajime. Iwaizumi Kirie. Maître de cérémonie.

Elle avait le visage — ce qu'il en restait — tourné dans sa direction. En lieu et place de ses yeux ne se trouvait plus qu'un amas de chairs brûlées dont s'écoulait un sang noir et visqueux. Pendant un moment, elle demeura étrangement immobile ; puis Kuroo laissa échapper une exclamation étouffée et l'esprit redressa brusquement la tête.

Elle l'a entendu.

Le miroir se fissura à mesure qu'elle s'approchait d'eux. Chaque pas la rendait un peu plus cauchemardesque. Bientôt, elle fut juste derrière Akaashi. Elle émit un râle sinistre, relevant lentement les mains vers ses épaules. Paralysé, Akaashi ne réagit pas. Il suivit ses mouvements des yeux, le souffle coupé.

Une main bien réelle surgit soudain derrière lui et se plaqua contre sa bouche. Kuroo le tira hors de portée, silencieux comme une ombre. Ils restèrent là, statues de verre, tandis qu'Iwaizumi Kirie posait la paume sur le miroir comme s'il s'agissait d'une simple fenêtre entre elle et le reste du monde. Akaashi aperçut Kiyoko qui, de l'autre côté de la pièce, la fixait sans bouger, les jambes fermement repliées contre elle. Le talisman qu'elle conservait dans son poing s'était entièrement consumé.

L'esprit regarda à droite, puis à gauche. Son bras remonta, à la recherche d'une porte de sortie. Ignorant les battements frénétiques de son cœur, Akaashi attendit.

Hajime, répéta-t-elle d'une voix gutturale. Où est-il ?

Ils retinrent leur respiration. Elle se tourna vers la droite et suivit les parois du miroir, glissant d'un mur à l'autre, les fissurant sur son passage comme on marchait sur un étang gelé. Sa traversée était inévitable. La glace était trop fine et trop fragile. Elle entrerait, ne les laisserait jamais partir.

Elle ne tenta plus de les approcher, cependant. Elle continua à glisser sans but. Il fallut un moment à Akaashi pour comprendre qu'elle se dirigeait vers la bougie écarlate. Elle avançait à pas lents, sûrs, et l'écart entre la bougie et elle se réduisait de plus en plus.

Dans le noir, vous aussi.

Akaashi se détacha lentement de Kuroo. Si l'esprit atteignait la chandelle — s'il la faisait disparaître, ils perdraient leur unique point d'ancrage. Les brèches, dans le miroir, poursuivaient leur conquête sans faillir. Certaines craquelaient déjà le plafond. La pièce était encore protégée, mais elle ne le serait plus pour longtemps ; et s'ils ne pouvaient pas s'enfuir, où les emmènerait-elle sinon de l'autre côté, dans cet endroit vide et sans autre lumière qu'une flamme tremblante et vulnérable ?

Il avança petit à petit, aussi discrètement qu'il le put. La bougie était presque à portée. Quelques pas seulement, et il pourrait tendre le bras et la détacher de son socle, la conserver loin d'elle jusqu'à ce qu'ils trouvent un moyen de...

Iwaizumi Kirie disparut.

Une seconde interminable resta suspendue dans les airs. Elle réapparut.

Juste derrière la bougie.

— Non ! s'écria Akaashi, mais alors qu'il s'élançait en avant, la main de l'esprit traversa le miroir et s'enroula autour de la cire rouge.

De la cire bleue.

Akaashi se tourna vers Kuroo et Kiyoko. Il n'eut pas le temps de les rattraper. Une forte odeur d'humidité lui emplit les narines, et la pièce s'effaça.

xxxxx

Il courait dans le vide, poursuivant un minuscule point jaune flottant dans l'infini. Il ne savait pas s'il s'en rapprochait ou non. Kirie, elle, ne s'éloignait pas.

Qui t'a laissé sortir ?

Il continua à courir. L'atmosphère autour de lui, de plus en plus dense, commençait à peser sur ses épaules. Il appela Kiyoko, puis Kuroo, mais personne ne lui répondit.

Reviens. Ne fais pas l'enfant.

Au loin, la lumière se divisa en centaines de paillettes dorées. Il plissa les yeux, les vit danser dans la nuit. La présence de Kirie s'atténua enfin. Vint un moment où il ne sentit plus sa respiration râpeuse contre ses oreilles — juste le sifflement du vent et, dans le lointain, une litanie sourde, un souvenir familier.

Le sol invisible se fit soudain rugueux. De petits cailloux roulèrent sous ses semelles. Il ralentit la cadence.

Le long de la route de terre, les villageois formaient une haie d'honneur figée. Il entendit des clochettes sonner au loin ; la chanson gagna en intensité. Akaashi s'immobilisa.

Tu connais ton devoir.

Il avança prudemment. Le premier villageois qu'il croisa inclina profondément la tête. Les autres l'imitèrent dans le plus grand silence. Au-dessus d'eux, le vide avait été remplacé par un plafond de pierre. Quelques bougies au sol éclairaient le chemin.

Il descendit les escaliers au bout du tunnel, et lorsqu'il arriva enfin au cœur de la caverne, les chants se turent brusquement.

Il y avait quelqu'un, au centre de la salle, un mirage entouré de silhouettes à peine ébauchées et vêtu d'un kimono blanc. Une forme humaine renversa un bol de liquide noir sur ses cheveux. Le sacrifice se releva doucement, la tête penchée en avant, et le sang sombre qui coulait de sa main s'écrasa sur le sol en gouttes épaisses.

Oikawa, songea Akaashi, pendant qu'un prêtre grondait : C'est l'heure.

Quant à lui, plus personne ne le regardait.

On poussa le sacrifice vers la fosse et celui-ci s'en approcha, docile. Akaashi se détourna. Il connaissait cette scène ; il l'avait déjà vécue, la poussière qui tombait du plafond, les villageois inquiets, les gardes et l'ombre qui l'attendait derrière le gouffre.

Il fit demi-tour.

À l'opposé de la caverne, un garçon était maintenu par deux prêtres voilés, les épaules secouées de sanglots silencieux. Akaashi l'observa longuement. Le garçon se débattait parfois, ouvrant la bouche pour crier quelque chose, mais aucun son ne parvenait jusqu'à lui.

Iwaizumi-san, l'appela Akaashi.

Le garçon leva la tête vers lui. Ce n'était pas Iwaizumi.

Kuroo se tourna brusquement vers l'abysse, les yeux écarquillés. Il poussa un hurlement inaudible.

De l'autre côté, le sacrifice attendait, immobile, ses longs cheveux soulevés par le souffle glacial du gouffre.

— Shimizu-san, comprit Akaashi.

Il resta un moment pantois. Il ne s'élança qu'en voyant Kiyoko faire un pas vers l'abysse, le pied à moitié dans le vide.

Autour de lui éclata un rire, puis deux, un troisième, une marée incoercible toute prête à le noyer dans ses eaux troubles. Il ne les perçut qu'à peine. Le corps de Kiyoko se pencha vers la fosse, lentement, lentement, les bras tendus comme pour enlacer un ami perdu de vue. Le temps se déroula comme au ralenti. Ses épaules se détendirent. Ses talons se soulevèrent légèrement, juste assez pour lui offrir la poussée manquante. Elle bascula.

Akaashi se jeta en avant. Il crut un instant qu'il ne l'atteindrait pas, qu'elle s'enfoncerait dans le néant sans espoir de retour, errant avec le reste du village ou nulle part, jamais. Sa main, pourtant, entra par miracle en contact avec l'épais tissu de son kimono. Envahi par son instinct, Akaashi la tira brutalement vers l'arrière. Haletants, ils s'effondrèrent au sol. Les spectateurs s'étaient envolés, emportant leurs rires avec eux.

Kiyoko, les deux mains plaquées sur le visage, tremblait de tous ses membres. Akaashi tenta de la rassurer, mais son état n'était pas plus réjouissant. Il balbutia un « allons-nous-en » étouffé et l'aida à se relever. Elle ne lui jeta pas un regard.

— Ils m'ont dit qu'il m'attendait là-bas, souffla-t-elle. Qu'il était seul. C'est le dernier héritier du village. Ils finiront par venir le chercher.

Elle devait parler de Wakatoshi. Elle ne le mentionnait pas souvent.

— Où est Tetsurō ? demanda-t-elle d'une voix presque inaudible.

Étrangement, Kuroo n'avait pas bougé, pas plus que les deux prêtres autour de lui. Tous trois les fixaient sans ciller. Akaashi tressaillit.

— Kuroo-san ? l'appela-t-il.

Sa voix se réverbéra sur les parois de la caverne.

Alors Kuroo commença à se débattre férocement. Les prêtres le retinrent un moment ; puis ils le lâchèrent, disparurent, et Kuroo leur tourna le dos pour remonter les escaliers en trébuchant.

C'est son tour, gronda Kirie quelque part derrière lui. Ne le laissez pas s'enfuir.

Akaashi courut.

Les escaliers humides glissaient un peu. Il dut se rattraper au mur, s'y cogna plus d'une fois, éraflant ses bras sur la pierre brute. Ses pieds perdaient trop facilement leur appui. Il ne s'interrogea sur cet équilibre précaire qu'au moment où il manqua de dégringoler les marches derrière lui, heureusement arrêté dans son mouvement par Kiyoko. Ils échangèrent un regard, à bout de souffle.

Quand la secousse suivante les frappa, ils étaient préparés. Elle ne dura pas longtemps, une poignée de seconde tout au plus, mais il ne faisait aucun doute qu'il ne s'agissait pas d'un simple tremblement de terre. C'était un grondement de fureur, un coup de tonnerre, le roulement d'une vague d'obscurité toute prête à s'écraser sur le reste du village. La peur saisit Akaashi. Elle enfonça ses crocs dans sa gorge, affamée.

— Il va nous semer, articula-t-il pour en effacer la sensation.

Le tunnel était couvert de cordes tressées plantées sur les murs et de talismans de papier. Ces derniers frissonnaient sous le vent qui s'échappait de la caverne en hurlant une complainte sinistre. Un froid pénétrant s'infiltra dans les vêtements d'Akaashi. Il ne le quitta pas quand il mit enfin le pied dehors, alors que collait sur sa peau l'atmosphère lourde de l'été.

Il regarda autour de lui. Le village, décoré pour les festivités, était méconnaissable. Ses limites se mêlaient au vide de la chambre des reflets, un tableau abandonné par son peintre et laissé à moisir au fond d'un grenier humide. Il pouvait apercevoir la maison Oikawa, contre l'horizon, reliée à la caverne par un chemin de cordes et de lanternes rouges. Plus loin encore, l'orée engageante d'un bois tout juste esquissé.

— Il ne peut pas être allé bien loin. Il faut qu'on le récupère. L'abysse n'attendra pas. S'il s'échappe...

Akaashi acquiesça.

— Il est probablement parti vers la forêt.

Cela avait toujours été son plan, après tout. C'était là-bas qu'on l'avait retrouvé, jurant et gesticulant comme un animal furieux.

La forêt se précisa à mesure qu'ils s'en approchèrent, ses grands arbres aux troncs rugueux, et au sol un tapis d'aiguilles brunes. Des branches craquaient tout autour d'eux. L'oreille tendue, Akaashi ignora la symphonie tranquille de la nuit. Les pas rapides d'un homme en fuite parvinrent jusqu'à lui. Après un signe à Kiyoko, ils reprirent leur poursuite.

Les bois s'assombrirent tandis qu'ils s'y enfonçaient, toujours aux aguets. Ils couraient sans relâche en direction de la route, celle qui sinuait bien au-dessus du village et menait partout ailleurs, trop loin pour qu'ils puissent jamais espérer le retrouver. Des échardes transpercèrent ses paumes pendant qu'il s'accrochait à ce que lui offrait la nature pour gravir les flancs de la montagne. De temps à autre, il distinguait une forme noire dans le coin de son champ de vision, mais celle-ci disparaissait dès qu'il tentait d'y poser les yeux.

La sensation d'être scruté s'accentua néanmoins alors qu'il aidait Kiyoko à se hisser sur un rocher couvert de mousse, et elle ne cessa d'empirer ensuite. Il discernait parfois la silhouette de Kuroo qui, au loin, courait sans se retourner. Il n'y avait plus personne sur la route elle-même, cependant. Ils s'immobilisèrent. À gauche, celle-ci s'engageait dans un tunnel sous la montagne, juste un trou noir et plus rien dedans. À droite, elle longeait une falaise de pierre, prisonnière de filets en mauvais état, pour se jeter dans la vallée.

— Où est-il... marmonna Kiyoko.

Elle vacilla un instant, puis se reprit.

— Les voitures sont-elles parties ?

— J'ai vu la fille Oikawa s'en aller avec son fils, lui apprit Akaashi.

Elle les quittait pour ne plus jamais revenir, mais elle reviendrait pourtant.

— C'est tout ?

— Utsui-san le ramènera s'il le croise en route. Il se rend au village d'à côté. Si Hajime cherche à quitter la région, il devra...

Il se tut. Quelque chose de chaud lui toucha la nuque, comme une respiration. Il cilla, étourdi. Ses jambes fléchirent brusquement.

— Qu'est-ce qui t'arrive ?

Un mouvement à sa gauche lui glaça le sang. Le tunnel paraissait beaucoup trop proche. Beaucoup trop large, une bouche béante ouverte sur le néant.

Un vent tiède s'en échappait, une lamentation. Peut-être un avertissement. Ou une prière, une demande, tu sais ce que tu as à faire, un rappel, tu reviendras vers moi. Akaashi sentit une céphalée éclore près de ses tempes. Il se mordit l'intérieur de la joue. Il cherchait quelqu'un. Il fallait qu'il fasse demi-tour. Qu'il trouve...

Une ombre se détacha lentement du tunnel, à peine visible dans les ténèbres ondulantes. Il frémit. Ce n'était pas la sienne. Pas celle d'Oikawa, qu'il avait vue dans un souvenir lointain, un secret chuchoté au creux de son oreille. Non, celle-là était différente, large et droite et bouillonnante, des pas pesants sûrs de leur destination, et une bouche fine qui souriait plus grand que l'abysse lui-même.

L'ombre le pointa du doigt. Il ne fit pas un mouvement.

Ce n'est pas la mienne, pensa-t-il. Elle ne peut pas être venue pour moi.

Kiyoko le tira par la manche, et tout à coup, l'ombre s'évanouit.

— Ne traînons pas ici plus longtemps, dit-elle.

Il la prit par les épaules. Son regard, vif d'ordinaire, se perdait à travers lui.

— Shimizu-san, dit-il doucement.

Elle sourcilla, puis releva la tête, et ses yeux parcoururent son visage comme si elle remarquait seulement sa présence.

— Akaashi-kun. Où...

Il la relâcha.

— On va trop loin. On ne peut pas continuer.

— Mais, Tetsurō... il est quelque part, il...

— On le retrouvera plus tard. Il faut qu'on s'en aille.

Pas encore.

Le décor se transforma. Ils n'étaient plus sur la route, désormais, mais dans un couloir étroit et sombre, étouffant. Il reconnut les lieux immédiatement. Kiyoko aussi, à en juger par son expression troublée.

La maison Iwaizumi semblait se refermer sur eux dans une étreinte mortelle. La moisissure s'étalait tant sur les murs que sur les panneaux des portes. Une odeur insupportable le frappa de plein fouet, lui tirant un haut-le-cœur.

— Elle essaye de nous coincer ici, dit précipitamment Kiyoko.

Je sais.

Il remonta le col de son t-shirt sur son nez. Il avançait d'un pas prudent quand un cri strident et inhumain retentit à quelques mètres de lui. Ses cheveux se dressèrent dans sa nuque.

— Qu'est-ce que c'était ? souffla Kiyoko.

L'apprendre ne lui disait rien. Il regarda autour de lui.

— Par ici, dit-il en montrant une porte plus loin à sa gauche.

La moisissure l'avait épargnée, ce qui était sans doute bon signe. Alors qu'il se dirigeait vers elle, cependant, la maison se mit à craquer de façon sinistre. Il leva la tête. Une inquiétante lézarde sillonnait le plafond qui commençait à se tasser sur lui-même, toujours plus étroit.

— Merde, murmura-t-il.

Kiyoko essaya d'ouvrir la porte, en vain.

— C'est fermé ! s'exclama-t-elle. Akaashi, on va...

Une des plaques du plafond se fendit en deux et s'écrasa au sol juste devant eux. Akaashi recula d'un bond.

— Ouvre ! la pressa-t-il.

— J'essaye, je te jure que...

La porte coulissa enfin. Kiyoko l'attira à l'intérieur et referma derrière eux.

Le silence s'abattit, brutal, si bien qu'ils n'entendirent plus que le bruit de leur respiration. La pièce n'était pas inconnue. Elle était tout à fait identique à celle où Akaashi avait vu la première cérémonie. Le grand miroir, fissuré de haut en bas, était sur le point de tomber en morceau. Ignorant les avertissements de Kiyoko, Akaashi s'en approcha. Son cœur battait dans son crâne, assourdissant.

Dans le reflet, Kuroo était couché au sol avec l'immobilité d'un gisant. Sa poitrine, terriblement figée, était déformée par une cassure dans le miroir. Akaashi exhala un « non » muet. Il fit craquer ses jointures. Il ne fallait pas qu'il panique. C'était une illusion, rien de plus. Kuroo allait bien.

— Tetsurō, souffla Kiyoko d'une voix tremblante.

— Il va bien, fit Akaashi.

— Il n'a pas l'air d'aller bien. Il n'a pas l'air bien du tout. Akaashi, on doit...

Elle esquissa un geste vers le miroir. Il l'arrêta d'une main sur le poignet.

— Non, fit-il.

— Mais il faut qu'on y aille ! Si on le laisse comme ça, il va...

La glace était trop fragile. Elle se briserait sans leur laisser l'occasion de partir ni l'espoir de le rejoindre. Il devait y avoir un autre moyen. Une issue, quelque part, une porte, n'importe quoi.

— Tetsurō, l'appela-t-elle. Réveille-toi. Tetsurō, s'il te plaît.

Réveille-toi.

Il serra les dents. Dans le miroir, Kuroo ne bougeait pas d'un pouce. Ses yeux demeuraient fermés, ses paupières scellées, et rien ne permettait de deviner qu'il respirait.

Ce n'est rien. Ne t'en fais pas. Ce n'est pas si grave. Il était déjà à moitié ici, de toute façon.

— Non ! s'écria-t-il. Vous êtes ici, vous êtes les seuls ici, et vous y resterez pour l'éternité si vous essayez encore de...

— Calme-toi, mon garçon. Tu veux qu'elle t'entende ? Pour ton information, elle n'est pas de très bonne humeur.

Il fit volte-face. Kiyoko le rejoignit, prête à se défendre. L'esprit d'Utsui darda sur eux un regard peu impressionné. Il se caressa le menton, visiblement en pleine réflexion.

— Où est Tetsurō ? demanda Kiyoko d'un ton sec.

— Où êtes-vous ? répliqua Utsui.

— Ne te moque pas de nous, esprit. Conduis-nous à lui tout de suite.

— À quoi bon ? Il n'en reste plus grand-chose. Ce gosse était perdu à la seconde où le gamin l'a balancé au milieu du village. Je l'aimais bien, moi, vous savez. Il...

Akaashi se jeta sur lui. Surpris, l'esprit s'éclipsa pour réapparaître derrière lui.

— Voyons, Keiji.

— Fermez-la, cracha-t-il.

— Ne le prends pas comme ça. Tu sais que c'est ta faute. Tu n'aurais pas dû insister. Ils ne font pas partie du village — les amener ici était une erreur, et tu le savais très bien.

Il lui offrit un sourire joyeux.

— Et puis, tu aurais dû courir plus vite.

Akaashi leva les yeux vers lui. Son sang se mit à bouillir dans ses veines. Jamais il n'avait eu à ce point envie de tuer quelqu'un — mais celui-là était déjà mort, et il s'en servait pour se moquer de lui.

— Je me fous de savoir qui vous êtes, articula Akaashi d'un ton glacial qui ne parvenait pas à masquer ses tremblements de rage. Je me fous de savoir ce que vous attendez de moi. Quoi qu'il soit arrivé au village, vous l'avez cherché. Vous n'avez qu'à errer jusqu'à la fin des temps. Personne ne viendra vous chercher. Je les en empêcherai tous, mort ou vif. Vous ne méritez ni notre compassion ni mon allégeance. Je n'ai aucun devoir envers vous. Aucun envers Oikawa, aucun envers la communauté, aucun envers qui que ce soit d'autre que moi. Kuroo est encore l'un des nôtres. Si vous le gardez ici, je ne vous laisserai jamais partir. C'est une promesse, et vous ne ferez pas de moi un menteur.

Un lourd silence s'installa dans la pièce. Kiyoko lui jeta un drôle de regard.

— Pas la peine de s'énerver, soupira Utsui. Je t'ai dit que je l'aimais bien, pas que je voulais l'adopter. Rejoignez-le si vous voulez. Ça ne le sauvera pas.

Et soudain, ils ne furent plus dans la maison Iwaizumi, mais à nouveau debout dans le vide, Kuroo étendu à leurs pieds.

— Tetsurō ! s'écria Kiyoko en s'agenouillant à ses côtés.

Elle lui prit la main, mais il ne réagit pas.

— Il est allé trop loin, dit Akaashi.

Encore une fois. Il connaissait le chemin. Il s'est laissé...

— Alors il faut qu'on le rappelle ici, déclara Kiyoko. Il n'est peut-être pas perdu.

— Le rappeler ?

— Le guider jusqu'ici.

Elle se pencha vers son oreille.

— Tetsurō. On est là. On attend, alors viens. Rentre avec nous.

Elle lui jeta un regard implorant. Akaashi ferma les yeux.

Kuroo-san, appela-t-il. Tu m'entends ?

Le silence se fit presque palpable. Il expira longuement.

Kuroo-san. Tout va bien. Tu n'es pas au village, cette fois. Ne les laisse pas te faire croire le contraire.

Il percevait distraitement la voix de Kiyoko, juste à côté de lui.

Tu ne leur appartiens pas.

Il le contempla un moment. Un souvenir lui revenait par vague, des voix mélangées entre elles, des menaces et des supplications, un seul mot, et la voix de Kuroo qui disait : Je ne vois rien. Aide-moi.

Je t'ai entendu crier. S'il te plaît, reviens. On ne peut pas y arriver sans toi.

Kuroo-san.

J'entends, fit une voix déliée, un écho, et Akaashi sourit.

— Il est encore là, dit-il.

— Akaashi, regarde.

Kiyoko fixait le poignet de Kuroo. À la place de la malédiction qui l'avait marqué quelques années plus tôt s'enroulait une fine tige d'un vert brillant. Elle rampait sur le sol, piquée de quelques feuilles timides ; plus loin, une fleur aux pétales rose et blanc s'épanouissait avec lenteur.

Une clématite. Akaashi la toucha du bout des doigts.

Qu'est-ce que tu fais là ?

— Il y en a d'autres, fit remarquer Kiyoko.

Tout le long de la liane qui s'allongeait sans cesse pour finir avalée par la nuit. Akaashi se redressa brusquement.

— Viens, dit-il en lui tendant la main.

Elle l'accepta sans rien dire. La tige s'entortillait parfois sur elle-même, formant de petits nœuds solides, tandis que des dizaines, des centaines de fleurs commençaient à éclore sur leur passage en leur montrant la voie.

— Kuroo-san ? appela Akaashi.

— Tetsurō !

Ils se mirent à trottiner. La plante grandissait si vite qu'Akaashi la crut un instant infinie. Quand une fleur s'ouvrait devant eux, une autre se refermait derrière. Ils appelèrent Kuroo, leurs voix absorbées par un mur de silence.

Puis le mur se brisa, et soudain, Kuroo les appelait aussi.

Ils le trouvèrent allongé, l'autre extrémité de la clématite enroulée autour de son poignet, et ses yeux clignèrent plusieurs fois lorsqu'ils l'aidèrent à s'asseoir.

— Merde, marmonna-t-il. C'est vous ?

— Qui veux-tu que ce soit ? répondit Kiyoko.

— J'en sais rien. J'ai vu tellement de... j'étais perdu. Je ne savais pas si...

Il s'interrompit.

— Où est-ce qu'on est ?

— Dans la chambre des reflets, répondit Akaashi.

— De l'autre côté ?

Akaashi confirma d'un signe de tête. Kuroo le regarda un instant puis se pinça l'arête du nez.

— Je suis désolé, lâcha-t-il à mi-voix. Je vous ai perdu de vue.

— Tu n'as pas de raison de t'excuser.

— Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? demanda Kiyoko. La bougie s'est éteinte. On ne pourra pas traverser.

— On est trop loin, de toute façon, dit Kuroo. J'ai l'impression d'être en enfer. Comment tu t'en étais sorti, la dernière fois ?

— J'ai suivi Oikawa, répondit Akaashi.

Il avait suivi ses souvenirs. Des reflets. Quand il en fit part aux autres, Kiyoko réfléchit un moment.

— Briser un miroir, dit-elle.

Elle ôta ses lunettes, s'y regarda.

— Elles ne sont pas réelles, pas vrai ?

— Je ne pense pas que ce soit..., commença Kuroo, mais, sans attendre sa bénédiction, Kiyoko les écrasa sous son poing.

Le miroir de la chambre fut soudain devant eux. Il était fendu, en mauvais état, mais Akaashi se voyait au travers, visiblement évanoui.

— Comment passe-t-on..., demanda-t-il.

Il y eut comme un frottement dans l'air. Tous trois se retournèrent.

— Avec un peu de lumière, répondit Ushijima.

Il se tenait devant eux comme s'il avait toujours été là. Il avait dans la main une grande bougie bleue. Personne ne l'avait allumée.

— Elle l'avait prise, dit Kiyoko. Je suis désolée.

— Vous allez bien, c'est tout ce qui importe. Je suis heureux que vous soyez parvenus à revenir jusqu'ici. Je suppose qu'elle vous cherche encore. Mieux vaut ne pas traîner. On ne la retiendra pas longtemps.

Kuroo fit un geste pour prendre la bougie, mais Ushijima secoua la tête.

— Laisse-moi faire.

Il la plaça devant le miroir, juste en face de celle du reflet. Akaashi fut envahi par un drôle de malaise. Il dévisagea Ushijima sans rien lui trouver d'anormal. Celui-ci lui sourit.

— Keiji, dit-il. As-tu trouvé ce que tu cherchais ?

— Je pense.

— Alors tout n'est pas perdu. Allumez la bougie. Elle vous emmènera de l'autre côté.

— Et vous ? tiqua Kuroo.

— Comme tu le vois, la chambre a subi de lourds dégâts. Quelqu'un doit colmater la brèche. Elle a été faite de l'intérieur ; elle doit donc être réparée de l'intérieur. Mais ne vous en faites pas.

Tout va bien.

— Ce n'est pas la première fois. Je m'en sortirai. Maintenant, allez-y. Vous êtes des personnes intelligentes. Vous savez que cet endroit n'est pas fait pour vous.

Il fit signe à Kuroo d'allumer la bougie. Ce dernier craqua l'allumette posée au sol, hésita un moment.

— Au revoir, dit Ushijima, puis Kuroo enflamma la mèche.

xxxxx

Lorsqu'Akaashi revint à lui, il était allongé sous un miroir dont les fissures, pareilles aux fils d'une araignée, se liaient les unes aux autres au point de ne plus refléter que quelques fragments de lumière dorée. Il se redressa sur ses coudes, exténué. La chandelle rouge brilla quelques instants d'une flamme vive. Enfin, elle s'éteignit.

— Ushijima-san, prononça Kiyoko en se relevant.

Elle n'attendit pas qu'ils l'accompagnent. Elle ramassa le masque brisé, ouvrit la porte et sortit en chancelant.

Akaashi, lui, ne bougea pas. Il observait les petites bougies alignées au sol, toutes allumées, désormais, comme si rien ne s'était produit. À ses côtés, Kuroo refusait d'émerger du sommeil, le visage traversé de brèves crispations. Il s'était enfoncé plus loin qu'eux. On ne revenait sans doute pas d'une expérience pareille si facilement.

— Kuroo-san, dit Akaashi. Ce n'est pas le moment de partir.

Réveille-toi.

Kuroo prit une longue inspiration. Ses paupières papillonnèrent. Il s'assit, l'air perdu.

— On est rentrés ?

— On dirait.

Ils sortirent de la chambre avec prudence. Des débris de miroir gisaient au sol, étincelants, un trésor abandonné. Alors qu'il suivait Kuroo, Akaashi distingua un mouvement au bord de son champ de vision, une ombre évanescente déjà effacée.

De l'autre côté de la porte, les talismans s'étaient déchirés de haut en bas. Kuroo fit une grimace.

— Une brèche, répéta-t-il comme si on venait de le lui souffler à l'oreille. Ah...

La sécurité de la maison avait été compromise. Une culpabilité acide monta dans la gorge d'Akaashi. Ushijima les avait pourtant mis en garde.

— Ne restons pas là, dit Kuroo en le poussant en avant.

Ils traversèrent des couloirs d'un calme troublant, celui qui suivait un raz-de-marée, choqué et attentif. Ils croisèrent une paire de statuettes de protection, toutes deux faces contre terre, inutiles. Un miroir, dans la cuisine, s'était décroché du mur. Kuroo écarta les morceaux du passage.

Ushijima se trouvait dans un petit salon dégagé, éclairé par le soleil de l'après-midi. Kiyoko devait avoir ouvert les panneaux de la fenêtre. Quelques oiseaux sifflaient sans se préoccuper d'eux.

Kiyoko ne les regarda pas, mais Akaashi l'entendit étouffer un sanglot. Il s'assit auprès d'elle. Kuroo contourna le corps, prit son pouls un moment. Il ne dit rien.

Alors il défit le cercle de protection, rassembla les plantes, les bougies, les objets divers qui l'avaient formé, puis retira le petit miroir fêlé qu'Ushijima tenait encore fermement dans son poing.

— Les esprits mentent, murmura Kiyoko. J'aurais dû comprendre.

Akaashi resta silencieux, la voix perdue dans un abîme de culpabilité. Il résista à l'envie de soulager la brûlure dans sa gorge. Pleurer ne l'avancerait plus à rien.

Tu aurais dû courir plus vite.

Il leva les yeux vers Kuroo. Celui-ci sortit son téléphone de sa poche.

— Je vais appeler Ukai.

En quittant de la pièce, il posa une main sur son épaule et referma doucement la porte derrière lui.

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Il gardait le carnet ouvert sur son bureau. Les pages étaient si fines qu'elles laissaient deviner les mots écrits à l'arrière, des pensées qu'Akaashi connaissait déjà par cœur.

Cette cérémonie ne peut mener qu'à l'échec. J'irai, parce que c'est ce qu'on attend de moi, même si c'est sans espoir. Mon cœur appartient au village, et je l'ai cédé si vite, à croire que je n'y tenais pas tant que ça.

Ils avaient tous écrit quelque chose. Tous laissés une trace, et si ce n'était qu'un peu d'encre sur du papier, c'était déjà ça.

Son tour était venu, à présent. Oikawa le lui avait montré. Il avait caché le carnet pour qu'il le trouve. Pour qu'il comprenne, peut-être.

Son tour était venu, pourtant il ne pensait à rien. Son stylo demeura scellé. Il le tapota contre le bord du bureau sur un rythme de son invention.

Enfin, il retira le capuchon, inscrivit : J'ai commis une erreur, puis gribouilla sur ses mots jusqu'à les rendre méconnaissables. Il referma le cahier.

Il n'avait rien à laisser.

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Il contemplait le téléphone sur la table de la cuisine, son écran noir et muet. Quand il se mit enfin à vibrer, il le colla contre son oreille, les battements de son cœur résonnant dans le vide.

« La réunion est terminée, lui annonça Kiyoko. Ukai-sama veut que tout continue selon les plans. »

Une décision qui ne l'étonnait pas. Ukai n'accordait pas tant d'importance aux exorcistes qui formaient la communauté qu'en la communauté elle-même. Ushijima n'avait jamais joué qu'un rôle passif dans l'histoire. Sa disparition était terrible, mais elle ne gênerait pas les préparations.

« Yae-san s'est retirée de l'exorcisme. La femme d'Ushijima.

— Ah.

— C'est la bonne décision. Si elle était restée, Wakatoshi... »

Elle se tut. Akaashi attendit un moment, puis il dit : « Et nous ? »

Il entendit un soupir. « C'était compliqué. Yae-san nous a couverts, par respect pour son mari. Tetsurō a beaucoup discuté avec le grand maître, il y a quelques jours, et je pense que le ton est monté, mais il nous a soutenus, lui aussi. Mes parents ne sont pas aussi enthousiastes. Reiko-san a demandé à ce qu'on te retire, mais elle sait très bien que c'est impossible. La plupart de ceux qui demandaient des comptes n'ont pas assez de poids pour faire flancher Ukai-sama. Toute cette histoire finira par lui retomber dessus. Ils pensent que tu aurais dû être plus surveillé. Qu'on aurait dû t'isoler pour de bon. Keishin-san s'est énervé, Kuroo s'est énervé, bref. Compliqué.

— M'isoler pour de bon, répéta Akaashi.

— Le rituel les terrifie. Il n'y a rien qu'ils craignent plus qu'un échec. Les autres n'avaient pas autant de libertés, visiblement. Ceux d'avant. Ukai a fait le choix de nous laisser le champ libre. C'était quitte ou double. Mais tu sais, je pense qu'il a pris la bonne décision. »

Personne n'en saurait rien avant quelques mois. Akaashi fit craquer ses jointures. Il avait un drôle de goût dans la bouche.

Si seul, disait Oikawa dans son cahier. Si seul. Je ne pense à rien. Je veux juste m'en aller.

« Kiyoko-san, dit-il.

— Oui ? répondit-elle sans relever l'utilisation de son prénom.

— J'aimerais aller à Sendai. »

Il y eut un moment de silence, puis sa voix grésillante répéta : « Sendai ?

— Iwaizumi-san s'est enfui. »

Ils l'avaient vu faire, cette fois. Le doute n'était plus permis. Au fond, Oikawa l'avait toujours su. Il avait essayé de le lui dire, mais Akaashi n'avait pas compris.

« Ça fait quarante ans, Akaashi. Il faisait partie du village. Avec le temps, la malédiction...

— Il se serait retrouvé avec le reste du village. Mais il n'y était pas, tu l'as vu. Il n'est pas mort.

— Même si c'était le cas... et puis, pourquoi Sendai ? »

Il se laissa aller contre le dos de sa chaise. « Il en parlait dans une lettre. Oikawa a mentionné Miyagi, et tu sais que les esprits ne disent rien au hasard. Iwaizumi vient d'un petit village. Si j'étais lui, je m'en serais éloigné un maximum. Et Sendai est une grande ville. Elle est accessible, mais assez loin pour qu'on ne l'y retrouve pas. »

Et puis, pensa-t-il, c'est en bord de mer.

« C'est long, quarante ans, tu sais. En imaginant qu'il soit réellement allé là-bas, il aurait pu déménager dix fois.

— Ou pas du tout.

— Et puis, c'est vrai, c'est une grande ville. C'est combien d'habitants, une ville comme ça ? Un million ? Tu penses vraiment qu'on pourrait...

— Si tu as une meilleure idée, vas-y. Mais c'est notre seule piste.

— Ce n'est pas ce que j'appellerais une piste.

— Je sais qu'il y est. »

Elle ne répondit rien. Enfin, il l'entendit émettre un discret soupir. « Va pour Sendai, alors. »

xxxxx

Il ne rêvait plus seulement de l'abysse, désormais.

Il rêvait du village, des rues illuminées par les lanternes. Il rêvait des chants et des villageois qui l'accueillaient en s'inclinant. Il rêvait des bougies, par terre, des gardes et de l'ombre. Il rêvait du maître de cérémonie, devant lui, qui tranchait dans la chair de sa main sans le regarder. Ce n'était pas Yū. Yū n'existait plus.

L'abysse ne parlait plus. Il se voyait, tout au fond, nageant dans un océan insondable. Ce genre de rêve le mettait mal à l'aise. Ils le rendaient plus nerveux qu'effrayé. Il y pensait toute la journée, quand il ne somnolait pas pour en faire un autre, pratiquement identique.

Il se sentit partir dès le train en route et lutta pour rester éveillé. Kuroo ne prit pas cette peine. Il avait démarré à l'aube pour les rejoindre, et dormait à présent le visage détendu.

— Tu peux dormir, tu sais, dit Kiyoko. Je ne vais pas mal le prendre.

— Je ne préfère pas.

Elle eut un hochement de tête compréhensif.

— Des cauchemars ?

— Pas vraiment. Je rêve du village. C'était plus effrayant avant ça.

— Ah. J'espère que ça passera.

Les cauchemars ne passent jamais, avait dit Oikawa. Ils s'oublient, c'est tout.

Les siens ne se laissaient pas oublier.

— Tu sais, dit-elle, je te trouve plus calme, depuis cet été. Kita a dit que la cérémonie s'était bien passée, mais parfois...

Elle chercha ses mots et revint bredouille. Akaashi regarda le paysage défiler par la fenêtre. Toutes les forêts paraissaient familières à leur façon.

— Je ne sais pas comment demander ça, reprit-elle. Est-ce que quelque chose a changé ?

Il songea au carnet.

— Je ne me sens pas toujours moi-même, dit-il.

— Oikawa ?

— Peut-être.

Mais pas seulement. Il revit l'amulette tomber de sa main. Il n'en avait rien pensé, alors, mais il n'avait jamais pensé grand-chose d'Akaashi Keiji. Quoi qu'il lui manque, c'était parti pour toujours.

— Il parle beaucoup. Quand je suis là-bas, précisa-t-il. Mais Kuroo avait raison. Il disait juste ce que j'avais envie d'entendre. J'ai fini par comprendre.

Trop tard.

— Tu sais, dit Kiyoko, les esprits... ils ne pensent pas comme nous. Ils sont coincés entre deux eaux. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est remâcher leur propre histoire. Je ne pense pas qu'Oikawa te veuille du mal. Et puis, ce n'est pas un esprit comme les autres.

— Il nous a aidés, dans... avec la clématite.

— Il t'a parlé ?

— Non, mais je ne suis pas idiot. Il a maudit Yū, et ce n'était pas une répétition.

— Il a aussi maudit Tetsurō, rappela-t-elle.

— Je sais.

Ils passèrent à côté d'une petite ville tranquille. Akaashi s'y perdit un moment.

— Il a dit qu'il m'aimait.

— Qu'est-ce que tu en penses ?

Il dessina une ligne invisible sur la vitre.

Il m'a menti. Il n'aime personne. Il a juste dit ce que j'avais besoin d'entendre.

— Je ne sais pas trop...

— Et toi ?

Comment aurait-il pu en être autrement ? Oikawa avait tout fait pour. Akaashi l'avait voulu, lui aussi. Il n'avait jamais aimé personne. Ses parents le traitaient avec une politesse teintée d'indifférence, une obligation qu'on espérait oublier. Sa sœur avait préféré fonder sa propre famille, loin d'eux tous, et il n'avait quasiment aucun contact avec son neveu. Quant à Yū, eh bien...

Au final, la communauté n'avait jamais eu besoin de l'isoler.

Il repensa aux mains d'Oikawa sur ses joues, à la façon dont il l'avait embrassé. Il s'était senti si réel. Libéré de tout le reste.

Il laissa échapper un bref soupir.

— D'accord, dit Kiyoko.

— Et toi ? Avec Wakatoshi.

Elle réfléchit un instant.

— C'est difficile, tu sais. Wakatoshi et moi, on se connaît depuis longtemps. C'est quelqu'un de bien. Il ne parle pas beaucoup, mais il est passionné à sa manière. Déterminé. Il sait ce qu'il veut. Je l'aime bien, tu vois. Je sais que lui aussi, même si ce n'est pas toujours évident. Mais cette situation...

Elle noua ses mains comme en prière.

— On ne sait pas ce qui va se produire à partir de maintenant. Qu'est-ce que je peux lui dire, sans savoir si je serai encore là l'été prochain ? Il vient de perdre son père. Pour lui, ce sera toujours de la responsabilité de la communauté. Je ne peux pas lui imposer ça aussi.

— Je ne crois pas qu'officialiser les choses changera quoi que ce soit, intervint Kuroo.

Il s'étira avec un grognement. Reposer la tête contre le siège l'avait rendu encore plus échevelé. Brillants d'une vive lueur, ses yeux semblaient ne jamais s'être endormis.

— Pourquoi ? dit Akaashi.

Kuroo se passa une main dans la nuque.

— Bah, tu sais. S'il est amoureux, il est amoureux. Ce n'est pas comme si on pouvait effacer ça d'un coup de baguette magique.

Kiyoko s'empourpra.

— Je ne sais pas ce qu'il ressent. De toute façon, c'est différent.

— Pas du tout.

— Un amour déçu, ça s'oublie. Quand c'est réciproque, en revanche...

Kuroo haussa un sourcil dubitatif.

— Parle pour toi ! Réciproque ou pas, j'oublierai rien du tout.

Kiyoko lui lança un regard lourd de sens. Akaashi eut la très nette impression d'assister à la suite d'une conversation déjà entamée. Il préféra ne pas s'y impliquer.

— Enfin, de toute façon, la question ne se posera plus si on meurt tous.

— Merci pour ce moment d'optimisme, Kuroo-san.

— Je rigole. On va trouver Iwaizumi et tout ira comme sur des roulettes. Ça ne m'empêchera pas de rédiger mon testament, cela dit. J'ai déjà refilé ma Nintendo à Kenma, vu que je suis jamais chez moi.

— Tu pouvais me la donner, sinon, le taquina Kiyoko. J'en aurais pris soin.

— Vous avez déjà le droit à mon temps, je ne vais pas en plus vous refiler mes jeux vidéos.

Akaashi, lui, ne possédait pas grand-chose. Il se demanda distraitement s'il y aurait quelqu'un pour récupérer ses affaires, à la fin de l'été.

Kiyoko dit quelque chose d'un ton réprobateur, ce à quoi Kuroo répondit joyeusement. Il voulut écouter, mais sa conscience lui échappait déjà. Une seconde plus tard, il était au village, et les villageois le saluaient avec déférence.

—... et il m'a fait la tronche pendant des jours. Des jours. Il est vraiment têtu, quand il s'y met.

— Tu t'es excusé, j'espère ?

— Bien sûr, pour qui tu me prends ? Mais c'était sa meilleure sauvegarde et j'avais quoi, douze ans ? On est con, à cet âge-là. Tiens, le revoilà. Keiji, t'es avec nous ?

Il bâilla.

— Je prends ça pour un non, sourit Kuroo.

Le train ralentissait l'allure. Kuroo se leva, prit leurs affaires et leur fit signe de le suivre. Ils descendirent sur le quai.

— Bien ! s'exclama Kuroo. Où est-ce qu'on va ?

— T'as l'air vachement heureux, remarqua Akaashi.

— J'ai l'impression de partir en voyage. Avec un peu de mystère en prime, c'est parfait. Il y a des trucs à visiter ?

— Le château d'Aoba, l'informa Kiyoko.

— Je doute qu'Iwaizumi-san soit en train de faire du tourisme, intervint Akaashi.

Il se sentait terriblement fatigué. Il se frotta les yeux en espérant rendre sa vision plus claire, mais ils picotaient toujours.

— Rabat-joie, le taquina Kuroo. Cela dit, vraie question : où est-ce qu'on commence à chercher ? Comment on s'y prend ? On a essayé d'en discuter entre nous, dans le train, mais tout ce que je sais de lui, c'est qu'il court vite. Et si on commence à demander à gauche et à droite pour un Iwaizumi Hajime, on en a pour un siècle.

— Il a sûrement changé de nom, avança Kiyoko.

— En plus. Ah, j'aimerais bien être médium. Pouvoir sentir les auras, ce genre de truc. On aurait qu'à suivre les relents de malédiction.

Akaashi observait les visages des voyageurs, sur le qui-vive. Kuroo claqua des doigts devant son nez.

— Tu nous écoutes ?

— Oui. Je ne sais pas comment faire. J'espérais qu'on finirait par tomber sur lui.

— Qu'on finirait par... Keiji, tu sais quoi ? Les certitudes sans fondement concret, c'est pas ce que j'appelle un plan. Ça fait partie de ton charme, pour sûr, mais parfois tu pourrais, je ne sais pas, te poser et réfléchir...

— Je fais ce que je peux, répliqua Akaashi.

Il se sentait sur la défensive. La ville lui laissait une drôle d'impression. Celle d'être entré sur un territoire interdit. On lui ordonnait de faire demi-tour et de prendre le premier train disponible.

— Je sais, excuse-moi. Tu sais quoi, on n'a qu'à aller faire un tour dans les endroits les plus populaires. Je ne sais pas si je serai capable de le reconnaître tout de suite, mais...

Akaashi ouvrit la poche de son sac et en sortit la photo d'Iwaizumi et Oikawa. Il la tendit à Kiyoko.

— Si ça peut vous aider.

Il le reconnaîtrait. Il n'avait aucun doute à ce sujet.

— Bon, allons-y, dit Kuroo. Au moins, il fait beau.

xxxxx

Il se mit à pleuvoir vers dix-neuf heures. Akaashi sentit l'odeur arriver avant même que la première goutte ne s'écrase sur son nez. Il l'essuya d'un geste.

— 'Manquait plus que ça, ronchonna Kuroo.

Assis sur un banc, il bataillait avec une canette de soda qu'Akaashi finit par ouvrir pour lui. Kiyoko, elle, sirotait son thé froid, le regard perdu sur les passants. Ils avaient examiné tellement de visages, aujourd'hui, qu'ils leur paraissaient à présent tous semblables. Cela faisait un moment qu'Akaashi avait cessé de leur trouver des points distinctifs. Il espérait juste que ses yeux s'arrêteraient sur le bon.

— Qu'est-ce qu'on fait, si on ne le trouve pas ? On rentre ?

Il avait refusé de se poser la question.

— Et puis, poursuivit Kuroo, il fait nuit. Je ne sais pas vous, mais je ne crois pas que je reconnaîtrais ma propre mère, si je la croisais.

— Le dernier train part vers vingt-et-une heures trente, annonça Kiyoko après une rapide recherche sur son téléphone.

— Ça fait court.

— On peut encore chercher une heure, proposa-t-elle.

Elle disait ça pour lui faire plaisir. Akaashi but une gorgée de soda.

— Dans le noir ? s'exclama Kuroo. Je commence vraiment à mélanger tout le monde.

Un homme d'une cinquantaine d'années passa devant eux, ses lunettes reflétant les lumières jaunes de la ville. Ils le suivirent attentivement du regard.

— Raté, fit Kuroo. Enfin, je crois.

Akaashi écrasa sa canette.

— C'est sans espoir, dit-il.

— Ah non, pas toi ! s'indigna Kuroo. Que j'abandonne, d'accord ; que Kiyoko lâche l'affaire, ça passe. Mais si tu laisses tomber, on est fichus.

— Je ne sais plus quoi faire.

Un silence embarrassé plana au-dessus de leur tête. Kuroo tendit la main pour sentir la pluie.

— Ça va pas aider, nota-t-il. Vous savez quoi ? On n'a qu'à faire une pause. Arrêter là pour aujourd'hui, et chercher une autre fois. Un garçon qui arrive de nulle part, ça doit laisser des traces, non ? Il y a peut-être des archives. On se renseignera. Ou on engagera un médium. Ça existe, d'ailleurs ?

Une promesse en l'air. Akaashi retira sa veste et s'en servit pour se protéger de l'averse. Il faisait étonnamment doux pour la saison, mais la pluie, elle, était glacée.

— Je ne crois pas, dit Kiyoko. Qu'est-ce qu'on fait, alors ? On s'en va ?

Un employé pressé courut pour se mettre à l'abri. Trop jeune.

— Il n'est pas si tard, déclara Kuroo. Je sais pas vous, mais j'ai la dalle. On est venus jusqu'ici, autant découvrir les spécialités locales.

Kiyoko lui accorda un sourire.

— Je ne dis pas non. Akaashi ?

— Vous croyez qu'ils se spécialisent dans les onigiris ?

— Malheureusement, j'en doute, rit Kuroo. C'est le soir, on va se trouver mieux que ça. J'invite, bien entendu.

— Après toi, dans ce cas.

Kuroo regarda autour de lui.

— Je ne sais même pas où on est, dit-il.

Akaashi sortit son portable et lança le GPS.

— Pas loin du centre commercial.

— Le Sun Mall ?

Akaashi opina du chef.

— C'est couvert, nota Kiyoko. Et on a vu quelques restaurants tout à l'heure, non ?

— Alors qu'est-ce qu'on attend ? C'est parti.

Suivant les indications du téléphone, ils traversèrent la rue en trottinant. Kiyoko acheta un parapluie dans un petit magasin et Kuroo l'ouvrit au-dessus d'eux. Les lumières de la métropole se reflétaient dans les flaques, blanches et tremblantes. Akaashi ne voyait qu'elles.

Il se demanda s'il avait plu, le jour où Iwaizumi avait atterri ici. S'il était resté là, ou s'il était parti se mettre à l'abri. Il avait dû se sentir si seul, perdu dans une ville inconnue. Il l'imaginait longer les murs, jetant de fréquents coups d'œil par-dessus son épaule, se figurant que sa mère le poursuivait encore. Il l'imaginait s'arrêter, le souffle court, la tête toujours dans la caverne, Oikawa qui tombait en boucle, la traînée de sang derrière lui alors qu'on le tirait jusqu'à l'abysse infernal.

Il se demanda si Iwaizumi était jamais parvenu à quitter le village comme il l'avait espéré.

Kuroo rit de quelque chose, mais il ne comprit pas de quoi. Il étudia les directions suggérées par son application. Le centre commercial n'était plus très loin. Alors qu'il levait la tête pour prévenir les autres, quelqu'un le bouscula violemment ; son portable vola par terre, juste à côté d'une flaque peu profonde.

— Fais gaffe, grommela l'homme en poursuivant sa route.

— T'excuse surtout pas ! lui cria Kuroo. Putain, je vous jure.

Le téléphone, par bonheur, était toujours intact. Alors qu'Akaashi vérifiait l'état de l'écran, un mouvement fugace attira son attention.

La flaque ondulait doucement. Elle lui inspirait un drôle de sentiment, à mi-chemin entre la perplexité et l'effroi. Il la contempla avec un malaise grandissant. Les lumières réapparurent ; il comprit enfin que c'était leur absence qui l'avait arrêté.

Une eau noire, comme si quelqu'un s'était penché au-dessus. Il se releva lentement. Quelque chose passa à sa droite. Quand il se retourna, il n'y avait rien. Rien d'autre qu'une fenêtre sale dans laquelle l'observait son reflet immobile.

— Rien de cassé ? demanda Kiyoko.

Il voulut se détourner de la fenêtre. Cette fois, l'ombre se manifesta clairement. Il l'avait vue, dans le tunnel. Elle l'avait vu aussi.

L'ombre glissa le long de la vitre et disparut dans la direction d'où ils étaient venus. Akaashi serra son téléphone. Il ne l'avait pas rêvée.

— Hé, fit Kuroo en lui posant une main sur l'épaule.

— Je me suis trompé de chemin, dit-il, les yeux fixés sur le reflet.

— T'es sûr ? On est passés par ici tout à l'heure, je reconnais le...

— Demi-tour.

Kuroo et Kiyoko échangèrent un regard.

— On te suit, alors, dit cette dernière.

Ils retournèrent sur leurs pas. La pluie s'était calmée, ne dispensant désormais plus que quelques gouttelettes éparses. Akaashi avait abandonné le GPS, inutile à présent, pour examiner les fenêtres de toutes les tailles qui parsemaient les bâtiments. L'ombre avançait, toute proche ou si éloignée qu'il ne la distinguait qu'à peine. Elle ne ralentissait jamais. Parfois, Akaashi la perdait de vue ; alors il changeait de direction, tournait à droite ou à gauche, dans des rues toujours différentes, certaines figées et silencieuses, d'autres enveloppées dans le bruit des moteurs et des conversations.

Puis il entra dans une allée étroite et, lorsqu'il regarda autour de lui, l'ombre ne se trouvait nulle part. Les vitres ne reflétaient rien d'autre que Kuroo, Kiyoko et lui. Il revint en arrière, mais elle ne l'attendait plus.

— Elle est partie, dit-il.

— Un esprit ? s'enquit Kuroo. C'est ça qu'on suivait ?

Il fit non de la tête. Il se sentait étrangement étourdi. Seul. Laissé derrière.
— Quelle heure il est ? demanda-t-il.

— Huit heures moins le quart. Si on veut se poser, c'est maintenant. Il y a quelque chose pas loin ?

Akaashi ressortit son téléphone, l'estomac noué. La déception lui donna envie de le jeter par terre. Il chercha dans les rues adjacentes, tomba sur un petit restaurant non loin de là.

La devanture de celui-ci contrastait avec l'uniformité grisâtre des bâtiments alentour. Les menus alléchants rivalisaient de couleurs et de points d'exclamation de toutes les tailles, bien maigres appâts pour ferrer les clients fatigués. Sa lumière chaleureuse éclaboussait la rue. Le restaurant offrait peu de places, et la majorité était déjà occupée. Ils entrèrent.

— Trois personnes, annonça Kuroo à la serveuse qui les comptait silencieusement.

Elle les mena jusqu'à une table en coin. Tout était si compact qu'Akaashi eut le plus grand mal à s'installer sur sa chaise. Ses genoux cognèrent la table. Il soupira.

— Ils devraient penser aux gens comme nous, se plaignit-il alors que Kiyoko lui tendait la carte.

— Comme nous ? railla Kuroo. Voyons, Keiji, t'es minuscule.

— Et toi inutilement grand.

Les plats proposés étaient plutôt classiques. La serveuse vint prendre leur commande, les joues rosies par la chaleur ambiante. Elle sourit timidement à Akaashi, le remercia d'une petite voix et fila vers les cuisines.

— Tombeur, commenta Kuroo. T'as pas honte ?

— Honte de ?

— Je me demande combien de cœurs il a déjà brisés sans s'en rendre compte, rit Kiyoko.

— Je ne lui ai pas brisé le cœur. Je n'ai rien dit du tout.

— Mais tu partiras, bel étranger, soupira Kuroo. Et jamais son cœur ne se libérera de ton charmant sourire.

Il ne souriait même pas.

— Ferme-la, dit-il sans conviction.

— Ah, enfin, déclara Kuroo d'un ton dramatique. Le jour est venu.

— Il dévoile ses faiblesses, enchérit Kiyoko. Nous voilà enfin dignes.

Il se renfrogna.

— Je n'ai pas de faiblesses, dit-il.

— Alors les compliments ne te font rien, joli garçon ?

Akaashi lui lança un regard atterré.

— Quelqu'un va finir par hanter les lieux, si ça continue.

— Il a raison, cela dit, dit Kiyoko avec amusement.

— Ne l'encourage pas, Kiyoko-san. Et toi..., commença-t-il à l'attention de Kuroo, mais celui-ci l'interrompit d'un geste.

— Allez Keiji, il serait temps que tu regardes la vérité en face. Vous deux, vous ressemblez à des dieux injustement arrachés du ciel. Je le remercie chaque jour de m'avoir laissé la chance de me tenir à vos côtés, même si mon ego doit en souffrir.

— Je suis très touchée, dit Kiyoko.

— N'importe quoi.

Kuroo secoua la tête de dépit.

— Tu sais, dit-il, je suis certain que quatre-vingts pour cent des filles de ton école en pincent pour toi, et quelques mecs, garanti. Personne n'est préparé à ça. Fais preuve d'un peu de pitié, s'il te plaît. Tu sous-estimes grandement l'effet que les êtres comme vous peuvent avoir sur nous autres simples mortels. Et en parlant de mortels, ajouta-t-il, en voilà une qui ne risque pas d'oublier l'expérience de sitôt.

En effet, la serveuse revenait chargée de deux assiettes fumantes. Leurs regards se croisèrent ; elle se mit à rougir furieusement, ouvrit la bouche sans rien dire, puis, alors qu'elle s'arrachait enfin à sa contemplation, elle trébucha.

Le plat qu'elle tenait dans sa main droite tangua dangereusement. L'autre s'envola pour éclater non loin d'elle, aux pieds d'un homme d'affaires aux traits tirés.

— Imbécile, cracha l'homme. Une serveuse incapable de transporter une assiette n'a rien à faire dans un restaurant. Tu fais honte à ton patron. Qu'est-ce que tu attends pour ramasser ça ? J'ai pas toute la nuit. Il y en a qui travaillent, ici.

Elle s'excusa d'une petite voix.

— Hé, fit Kuroo. Pas la peine de lui parler comme ça. Les accidents, ça arrive.

— Mêle-toi de ce qui te regarde, merdeux, rétorqua l'homme.

Kuroo siffla entre ses dents. Akaashi et Kiyoko se levèrent pour aider la jeune fille à ramasser les dégâts. Quand elle se mit à sangloter, Kiyoko lui passa une main dans le dos.

— Vous savez, dit Kuroo, si votre travail vous rend si malheureux, je connais un gars super qui pourrait vous aider. C'est un spécialiste des trous du cul, ça devrait vous aller comme un gant. Il est quelque part à l'autre bout de la ville. Je vous invite cordialement à l'y retrouver de ce pas, ça vous calmera pour sûr.

— Alors c'est ça, la population, ici ? Des gamines incompétentes et des fils de putes qui se croient tout permis ? Si j'avais su, je serais allé ailleurs. Cet endroit est à vomir.

— Libre à vous de vous en aller, dans ce cas, tonna une voix non loin d'eux. Je ne vous chargerai pas le repas. Bonne soirée.

Le patron, bras croisés sur son tablier, l'observait sans ciller. Sa carrure aurait intimidé n'importe qui. L'homme déglutit, vociféra quelque chose puis quitta les lieux d'un pas vif. Une fois le client hors de vue, le patron marmonna un « connard » à peine contenu. Il les dépassa et s'accroupit près d'eux.

— Laissez, dit-il d'une voix dont la fermeté ne parvenait pas à masquer la douceur qui se cachait dessous. Je m'en charge.

La fille balbutia un remerciement et partit. Akaashi se releva pour jeter à la poubelle les serviettes sales que lui tendait Kiyoko. Un craquement désagréable, dans sa poche, attira son attention. Il y plongea la main, intrigué.

Une fissure sillonnait l'écran de son portable et, coupée en deux, la troisième ombre souriait. Lorsqu'il voulut l'examiner de plus près, l'écran éclata tout à fait.

Il baissa les yeux.

L'homme, accroupi, ne le vit d'abord pas. Il fixait un point juste derrière Akaashi, la bouche entrouverte, paralysé. Puis son regard se déplaça lentement jusqu'à lui.

Akaashi serra la main sur son téléphone.

— Iwaizumi-san, dit-il dans un souffle.

Tu es revenu.


Lol

Imaginer Iwaizumi à 58 ans ça demande un peu de brain gym mais je suis sûre que vous en êtes capables. Je dirais bien prochain chapitre bientôt mais la réalité c'est que je dois faire plein de travaux pour les cours lol je procrastinais... Et puis les prochains trucs à sortir sur ce compte probablement c'est genre... une nouvelle fic... et also Celles qui restent car j'alterne. Au revoir my dudes