Merci à Jeymay pour la relecture et les Discussions et merci à Thalilitwen pour le soutien et les reviews et tout ily

Dans l'épisode précédent : Akaashi, Kuroo et Kiyoko tentent de contacter Iwaizumi à travers la chambre des reflets. Ce n'est pas très concluant, car Ushijima "Utsui" Takashi en décède ! Persuadé qu'Iwa-chan est encore bien vivant, donc, Akaashi et la bande se rendent à Sendai en espérant tomber par hasard dessus. Ça marche pas mal parce qu'ils sont guidés par une ombre Mystérieuse. Ils le croisent donc dans un charmant petit restaurant. Cool !


Les yeux d'Iwaizumi étaient toujours les mêmes. Leur brun chaud le plongea dans un souvenir aux contours imprécis, un murmure dans la pénombre, une main sur son épaule, et dans son cœur le germe d'un espoir absurde. Il y lisait alors une détermination sans faille, et son regard ne le lâchait pas tandis qu'il disait :

C'est encore possible. S'il te plaît.

Il était accroupi devant lui, à présent, et dans ses prunelles flottait un éclat confus qui se muait lentement en réalisation — en colère, peut-être. Pour tout dire, Akaashi n'en savait rien ; il ne le connaissait pas, après tout, il ne l'avait même jamais rencontré.

Il se demanda vaguement ce qu'on pouvait bien ressentir, dans ces moments-là, quand le sol se dérobait sous nos pieds sans prévenir. Si on finissait écrasés par la chute, ou si on se contentait de se remettre debout.

Les mains d'Iwaizumi se fermèrent en deux poings lâches. Il détourna la tête, laissa échapper un discret soupir, puis se releva pour lui faire face. Il était plus petit que lui, juste un peu, les épaules plus carrées, aussi ; autour de ses yeux, sa peau gardait la trace d'innombrables sourires, et si la fatigue accumulée au fil des ans avait marqué ses traits, elle ne retirait rien à l'assurance qui émanait de lui. Un bandeau lui couvrait le front, dévoilant çà et là des cheveux indisciplinés. Une émotion étrange, douce-amère, traversa Akaashi. Iwaizumi Hajime avait vieilli. Pourtant, il n'avait pas changé.

L'homme fronça les sourcils. Akaashi ne dit rien. Ses yeux ne le lâchaient pas. Ils refusaient de se détacher de lui.

Iwaizumi le dévisagea un moment, en quête d'il ne savait quoi, et ce qu'il trouva ne sembla pas lui plaire. Akaashi comprit qu'il allait mentir avant même qu'il ouvre la bouche.

— Vous vous trompez de personne, dit-il avec un calme surprenant. Installez-vous. Je m'occupe de votre commande.

Il leur adressa un sourire poli et retourna dans la cuisine.

— Keiji, fit Kuroo. Assieds-toi.

— Il ment, accusa celui-ci sans quitter la porte de la cuisine des yeux.

Ses mains tremblaient légèrement. Il les plongea dans ses poches.

— Les gens font ça, oui. Assieds-toi, d'accord ?

Akaashi resta immobile un court instant, puis céda. Kiyoko tapotait nerveusement le bord de la table. Elle fut la première à parler.

— Tu es sûr que c'est lui ? demanda-t-elle.

Il acquiesça en silence. Il n'y avait aucun doute. Il l'aurait reconnu n'importe où.

— J'espère que ce n'est pas le désespoir qui parle, dit Kuroo. Il ne lui ressemble pas tant que ça.

— Il y a un air, convint Kiyoko.

— Un air, c'est pas suffisant. Keiji...

— J'en suis sûr. Je l'ai suffisamment vu.

Kuroo leva les mains en signe de reddition.

— D'accord. Ceci étant dit, il n'a pas tellement l'air au clair sur son identité.

— J'avais dit qu'il avait changé de nom, souligna Kiyoko.

— Et à sa place, j'aurais fait pareil, répondit Kuroo. Merde, ça va pas aider. Qu'est-ce qu'on fait ?

— Il faut qu'on lui parle, trancha Akaashi.

Il jetait de fréquents coups d'œil à la porte de la cuisine. Son cœur s'arrêtait chaque fois qu'elle s'ouvrait, mais Iwaizumi n'était nulle part en vue.

— Sans vouloir jeter un froid, il n'a pas exactement l'air du même avis. Je ne serais pas étonné qu'il ait, comment dire, pris congé. Il a peut-être déjà filé par la porte de derrière, qu'est-ce qu'on en sait ?

— J'en doute, dit Akaashi.

La porte pivota à nouveau. Cette fois, la serveuse se dirigea vers eux et posa les plats sur la table en évitant soigneusement de croiser leurs regards. Iwaizumi devait l'avoir mise en garde. Elle les salua de la tête et fit mine de s'éloigner, mais Akaashi l'arrêta :

— Une seconde.

— Excusez-moi, balbutia la jeune fille. Je dois...

— Le type de tout à l'heure, c'est le patron ? s'enquit Kuroo comme s'il ne l'avait pas entendue.

Elle confirma du bout des lèvres, agitée.

— Il s'appelle comment ?

Elle s'éclaircit la gorge et recula d'un pas.

— Il faut que j'y retourne. Bon appétit.

Elle s'éclipsa sans un mot de plus. Kiyoko replaça distraitement ses cheveux derrière ses oreilles.

— Bien, dit-elle. Quelqu'un a un plan ?

— On pourrait commencer par manger, proposa Kuroo. J'ai la dalle.

Ils prirent leur repas dans un silence concentré. La serveuse les débarrassa à peine leurs plats terminés, et ils la virent attendre avec un peu trop d'insistance qu'ils se décident à libérer la table.

— Il veut nous faire partir, nota Kiyoko.

— Évidemment qu'il veut nous faire partir, répliqua Kuroo. Je ne sais pas vous, mais je ne compte pas lui donner satisfaction. Keiji ?

— On reste ici. Il sera bien obligé de venir nous voir.

S'il n'est pas déjà parti, songea-t-il. Il ferma les yeux pour écarter cette pensée. Rien ne servait d'être pessimiste. Ils l'avaient retrouvé — ils savaient où il travaillait. Iwaizumi voudrait s'assurer de ne plus les revoir. Il devait leur parler.

— Patience et persistance sont mes maîtres mots, lâcha Kuroo. Rien de tel qu'une présence silencieuse pour mettre un bon coup de pression.

Le restaurant se vida petit à petit. Bientôt, le dernier client sortit, les laissant seuls face à la serveuse qui, mal à l'aise, s'approcha de leur table.

— On va fermer, les informa-t-elle d'une petite voix. Vous pouvez régler l'addition par ici...

— Il faut qu'on parle au patron, dit Akaashi d'un ton brusque.

Kuroo lui tapota l'épaule.

— Ce qu'il veut dire par-là, corrigea Kuroo, c'est qu'on n'a jamais aussi bien mangé de notre vie. On aimerait rencontrer le chef, vous savez, juste pour lui exprimer notre gratitude.

— Yoshino-san n'est pas disponible.

Kiyoko leur jeta un regard éloquent. Kuroo sourit.

— On ne demande que dix petites minutes. Rien de plus. Dix minutes, et on s'en ira. On vous serait vraiment reconnaissants si vous pouviez lui faire parvenir le message.

Elle pinça les lèvres.

— Je ne promets rien, soupira-t-elle. Il est très occupé.

— Merci, dit Akaashi.

Elle haussa les épaules et s'en alla. Des voix étouffées leur parvinrent de la cuisine. La discussion dura un moment ; incapable de se tenir tranquille, Akaashi fit craquer ses jointures avec nervosité.

— Croisons les doigts, dit Kiyoko.

La porte s'ouvrit.

Iwaizumi les évalua du regard. Après avoir vérifié que le reste de la salle était vide, il s'adossa contre le comptoir.

— Cinq minutes, trancha-t-il. Pas plus. C'est compris ?

Le ton était sans appel.

— C'est que..., fit Kuroo, mais Iwaizumi le coupa brusquement :

— Ne m'obligez pas à appeler les flics. Donc ? C'est compris ?

Ils acquiescèrent. Akaashi expira doucement.

— Iwaizumi-san..., commença-t-il.

Les traits d'Iwaizumi se durcirent soudain.

— Trois minutes. Appelle-moi par mon nom, et on en reparlera.

Akaashi ravala sa déception. Kuroo lui lança un regard d'avertissement qu'il réceptionna d'un hochement de tête. Il tâcha de ne pas afficher son désarroi — dans ses oreilles, son cœur battait si fort qu'il n'entendrait bientôt plus que lui.

— Excusez-moi, Yoshino-san, rectifia-t-il. Je ne voulais pas vous mettre mal à l'aise.

Iwaizumi plissa les yeux.

— Hmpf. Si c'était le cas, vous seriez déjà partis, pas vrai ? Je suppose que vous n'êtes pas venus ici pour la cuisine.

— On veut juste discuter, dit Kiyoko.

— Eh bien, pas moi. Mais j'ai des questions. Qui êtes-vous ? Qui vous envoie ?

Kuroo fit le tour des présentations, puis assura :

— Personne ne nous a envoyés. On est venus ici tout seuls.

— C'est ça.

Il s'approcha d'eux et les jaugea du regard.

— Vous êtes trop jeunes pour que je vous connaisse. C'est la famille qui vous envoie ? Les Utsui ? Ou bien...

Il s'interrompit, puis secoua légèrement la tête comme pour se débarrasser de pensées parasites. Ses yeux s'arrêtèrent sur Akaashi. Il répéta :

— Alors ?

— Ce n'est pas ça. Iwa... Yoshino-san, se reprit-il, personne ne sait que nous sommes ici.

— Mais vous venez de .

Il avait prononcé ce dernier mot avec une répulsion manifeste. Akaashi pouvait comprendre. Il ne devait pas avoir songé au village depuis longtemps.

— Nous ne venons pas du village, insista Kiyoko. On travaille là-bas.

Iwaizumi afficha une mine surprise.

— Vous y travaillez ? Aux dernières nouvelles, ce n'est pas vraiment la destination rêvée pour un job de vacances. Qu'est-ce que vous y faites ?

Ils échangèrent un regard. Comme Iwaizumi s'impatientait, Akaashi répondit :

— Exorcistes.

Iwaizumi resta un instant interdit, puis son visage se fendit d'un sourire amusé.

— Eh bah.

— Ce n'est pas une blague.

— Oh, je m'en doute. Ne le prenez pas mal, mais c'est que vous avez l'air un peu jeunes pour ce genre de boulot. Ceux du village étaient toujours vieux, et ils ne servaient à rien. Et vous me dites qu'ils ont engagé des exorcistes à peine sortis du berceau, et issus de l'extérieur, qui plus est ? Pardonnez-moi, mais j'ai du mal à le croire. Qui vous a engagés ?

Akaashi hésita.

— Ushijima Takashi, répondit-il sans entrer dans les détails.

Iwaizumi plissa des yeux circonspects.

— Ça ne me dit rien. Qu'est-ce qu'il veut exorciser, au juste ? Enfin, notez que ça ne doit sûrement pas manquer de fantômes malveillants, ajouta-t-il moins pour eux que pour lui-même.

Ils ne répondirent pas. Kiyoko et Kuroo jetèrent un regard interrogateur en direction d'Akaashi.

Ce dernier se sentait terriblement mal à l'aise. La communauté avait pour règle tacite de ne pas crier leurs activités sur tous les toits, et les mystères entourant le village lui donnaient des airs de secret qu'il ne pouvait trahir. Iwaizumi, cependant, ne semblait pas disposé à se contenter de demi-vérités. Un faux pas, et il les mettrait à la porte.

— Alors ? s'impatienta celui-ci.

Akaashi réfléchit un instant.

— Il y a... un esprit assez coriace. Nos familles essaient de s'en débarrasser depuis de nombreuses années.

Iwaizumi resta silencieux.

— Vous savez de quoi il parle, intervint Kuroo. L'entité, au fond de la...

— Taisez-vous.

Ils obéirent. Akaashi sentit son souffle se coincer dans sa gorge. Iwaizumi ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ses traits avaient perdu toute trace d'humour.

— Vous ne savez pas...

— Yoshino-san, l'interrompit Akaashi. Si nous sommes venus ici, c'est parce que nous avons besoin de votre aide. Il faut qu'on parle de la cérémonie.

Iwaizumi se passa une main sur le visage.

— La cérémonie, répéta-t-il. Non. Non — je ne veux rien entendre. Je n'ai rien à voir avec...

— Iwaizumi-san.

— J'ai quitté le village, déclara-t-il d'une voix dure en le regardant dans les yeux. Je ne compte pas y retourner, même en pensées. Mais je vais vous dire une chose : votre histoire ne tient pas debout. Elle n'a pas de sens. Même si vous vouliez exorciser cet « esprit », les gens... les villageois, ils ne vous laisseraient jamais faire. Vous ne les connaissez pas comme moi.

— Yoshino-san, dit Kiyoko avec douceur. Je suis désolée, mais plus personne ne vit là-bas. Le village est désert.

— Désert ?

Il n'avait pas l'air de comprendre.

— Ses habitants sont morts, annonça Akaashi. Ils ont commencé à disparaître il y a près de quarante ans.

Iwaizumi s'appuya contre le comptoir. Ses lèvres bougèrent comme pour dire quelque chose, mais de sa bouche ne s'échappait pas un son.

— Morts, prononça-t-il doucement.

Puis sa mâchoire se contracta.

— Ce n'est pas une grosse perte. Ils auraient dû le voir venir.

— La région est corrompue, expliqua Kiyoko. La communauté essaie d'arranger ça depuis un moment, mais nous sommes à court de temps. Vous comprenez ? On nous a engagés pour nous débarrasser de cette entité, mais les informations, les témoins manquent. Et...

Elle jeta un bref regard en direction d'Akaashi puis se tut. Perdu dans ses pensées, Iwaizumi n'en perçut rien. Quand il releva la tête vers eux, ce fut pour dire d'une voix fatiguée :

— Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ? Ce n'est plus mon problème. Si le village doit s'éteindre, abandonnez-le à son sort.

— C'est plus compliqué que ça, dit Kuroo.

— Je ne veux pas le savoir.

— On a juste besoin de réponses. C'est tout. Si vous...

— Je n'ai pas été assez clair ? Je ne veux plus entendre parler de ça. Cette conversation est terminée. Le temps est écoulé, et je dois rentrer chez moi.

Akaashi fut le premier à se relever. Kiyoko fouilla son sac et tendit à Iwaizumi une carte de visite sur laquelle elle avait écrit son nom et numéro de téléphone. Iwaizumi la prit sans la regarder, Akaashi sut qu'il n'appellerait pas. Dès la porte du restaurant fermée, il jetterait leur souvenir là où il ne le dérangerait plus, et lorsque l'été viendrait, il les aurait depuis longtemps oubliés.

Le cœur d'Akaashi battait à tout rompre. La déception et l'anxiété lui faisaient tourner la tête. Il ramassa ses affaires.

— Attendez une seconde, fit Iwaizumi alors qu'ils s'apprêtaient à quitter les lieux.

Akaashi s'arrêta.

— S'ils sont tous morts, comment avez-vous fait pour retrouver ma trace ? Qui vous a dit où j'étais ?

Akaashi le regarda dans les yeux.

— Oikawa Tooru, dit-il.

Le visage d'Iwaizumi se décomposa.

— Oikawa est mort, murmura-t-il.

— Je sais, fit Akaashi.

Iwaizumi se laissa tomber sur une chaise. Il posa le front sur sa main.

— Allez-vous-en, ordonna-t-il d'une voix faible.

Kuroo et Kiyoko se dirigèrent vers la sortie, mais Akaashi ne les suivit pas. Il baissa les yeux vers Iwaizumi.

— Iwaizumi-san, dit-il. Vous avez peut-être oublié le village, mais lui ne vous a pas oublié. Vous ne pourrez pas fuir éternellement.

Puis il quitta la salle, et Iwaizumi ne le rappela pas.

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Il pleuvait à verse. Un frisson glacial parcourut l'échine d'Akaashi, et il n'était pas certain qu'il soit le fait de la météo.

— Mettons-nous à l'abri, dit Kuroo en analysant les environs.

Ils tenaient à peine ensemble sous son unique parapluie. Kiyoko extirpa son téléphone de son sac, l'air navré.

— Je suppose que c'est mort, pour le train, poursuivit Kuroo.

Il tapota du pied dans une flaque sombre. L'ombre ne s'y reflétait plus. Akaashi suivit ses ondulations concentriques d'un œil absent.

— Tout ça pour ça, soupira Kuroo. Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? Tu vois un hôtel pas loin ?

Kiyoko secoua la tête en signe de dénégation.

— La plupart sont au-dessus de nos moyens. Mais il y a des karaokés pas trop loin — avec un peu de chance, on peut les louer assez longtemps pour récupérer le train de demain.

— Ça ferme à quelle heure ?

— Quatre heures du matin. Le premier train est à six heures et demie. C'est passable. Akaashi ?

Il releva les yeux. Il les entendait à peine, avec la pluie. Il signifia son accord en silence ; Kiyoko lança un regard indéchiffrable à Kuroo, qui lui répondit par un haussement d'épaules incertain.

— Chantons, alors, décréta Kuroo. C'est loin ?

— Une dizaine de minutes à pieds.

Kuroo grimaça.

— Avec cette pluie ?

— Tu veux payer un taxi ?

— Non merci.

Ils se mirent lentement en route. Comme l'averse s'intensifiait, ils décidèrent de s'arrêter sous un abribus dans l'espoir de la voir se calmer. Pendant de longues minutes, personne ne prononça un mot. Kuroo chantonnait une comptine populaire, si bas qu'Akaashi la crut sortie d'un rêve. Lui-même regardait les gouttes tomber sans y prêter attention. Il pensait à Iwaizumi, peut-être toujours assis dans son restaurant, et à la façon dont il avait dit : Ils auraient dû le voir venir.

Si le village se meurt, c'est qu'il l'aura mérité.

Akaashi aussi aurait dû s'y attendre. Iwaizumi avait quitté le village dans des circonstances que n'importe qui aurait préféré oublier. L'idée qu'il puisse accepter d'y retourner était risible. Il avait naïvement imaginé que tout se passerait bien — que ce serait facile comme ça ne l'avait jamais été, que le ciel les prendrait en pitié, pour une fois, mais il n'en était rien. Il se noyait à nouveau dans un océan de doutes et d'espoirs déçus. Il exhala doucement.

— On trouvera autre chose, le rassura Kiyoko.

Mais il n'y avait plus rien d'autre.

— On sait où il se cache, maintenant, ajouta Kuroo. Il nous suffira de revenir. Je suis prêt à téléphoner tous les jours, si tu veux. Je lui enverrai des lettres. Au pire, on lui envoie Ukai. Personne ne peut lui dire non.

— Ça n'en vaut pas la peine, dit Akaashi.

Kuroo voulut répondre, mais Kiyoko l'en dissuada d'une main sur le bras.

La poche d'Akaashi vibra. Il sortit son téléphone et, voyant le nom de Reiko s'afficher sur l'écran fissuré, raccrocha aussitôt. Kuroo se pencha par-dessus son épaule.

— Eh bah, qu'est-ce qui lui est arrivé ?

Akaashi fit signe qu'il n'en savait rien. Dans l'obscurité, l'ombre n'y apparut pas. Quelque chose lui soufflait qu'elle ne reviendrait pas. Il l'avait conduite à destination, d'une façon ou d'une autre, elle s'y installerait maintenant sans plus se soucier de lui.

Son portable sonna à nouveau. Akaashi le rangea dans sa poche.

— Quelqu'un s'inquiète ? demanda Kuroo.

— Ma sœur.

— Reiko ? fit Kiyoko. J'ai cru comprendre que vous n'étiez pas en très bons termes.

C'était une façon de le dire. Depuis la mort de Yū, ils n'avaient pas dû échanger plus de dix mots. Reiko avait fait de son mieux pour ne pas en paraître affectée ; elle ne portait pas le deuil comme le faisaient ses parents, et évitait de le mentionner en présence d'Akaashi, mais il avait vu ses yeux briller, à l'enterrement, et ses mains essuyer des larmes invisibles. Akaashi avait préféré se taire. Elle ne pouvait pas les aimer tous les deux.

La pluie ne faiblissait pas. Kuroo tendit le bras au-dehors comme pour s'en assurer, puis il grogna quelque chose d'inintelligible.

— Tant pis, décida-t-il. On bouge.

Il s'immobilisa soudain, les sourcils froncés. Akaashi suivit son regard. Plus loin, sur le trottoir, un homme se dirigeait vers eux d'un pas vif.

— Yoshino-san, s'étonna Kiyoko.

— Qu'est-ce que vous faites encore là ? grommela Iwaizumi en se mettant à l'abri.

— On attend le bus, dit Kuroo.

— J'espère que vous vous moquez de moi.

— À moitié. Beau temps, hein ?

Akaashi lui lança un regard noir. Kuroo afficha un sourire d'excuse.

— Je pensais que vous deviez rentrer chez vous, fit remarquer Akaashi.

— C'est ce que j'étais en train de faire.

Il se passa une main à l'arrière de la nuque.

— Dites-moi que vous avez un endroit où passer la nuit, les pria Iwaizumi après un temps de réflexion.

— Cet abribus me paraît idéal, répondit Kuroo.

— Qu'est-ce que vous comptiez faire, au juste ? Attendre que le soleil se lève ?

— C'est l'idée...

Iwaizumi émit un profond soupir.

— Tous les mêmes. Ah, merde.

À nouveau, il soupira, puis il se pinça l'arête du nez.

— Je ne sais pas ce que j'ai fait pour mériter ça. Je suppose que j'étais trop optimiste. (Il fit une pause, puis céda.) Ma maison n'est pas très grande, alors vous devrez vous serrer. Demain, vous rentrez chez vous.

— Vous nous parlerez ? demanda Akaashi.

Iwaizumi lui lança un regard las.

— Si vous y tenez tant que ça... Mais mettons-nous d'accord : demain, c'est terminé. Je répondrai à vos questions, mais vous n'obtiendrez rien de plus de ma part. Quand vous serez partis, je ne veux plus entendre parler de vous. Jamais.

— Très bien.

Iwaizumi émit un grognement.

— Suivez-moi.

Il les conduisit jusqu'à sa voiture, garée dans un petit parking non loin de là. La pluie ne s'était pas calmée. Quand ils démarrèrent, elle sembla les frapper avec une ardeur renouvelée.

Iwaizumi ne leur accorda pas un mot du trajet. Des flashs de lumière éclairaient régulièrement son profil imperturbable, et son regard ne quittait jamais la route, mais Akaashi crut voir à travers ses lèvres pincées le signe d'une réflexion aussi intense que déplaisante. Quand Iwaizumi lâcha un faible soupir, il détourna les yeux. À l'arrière, Kuroo et Kiyoko ne faisaient pas un mouvement.

Son téléphone vibra dans sa poche. Il le contempla un moment sans rien faire.

— Je crois qu'on t'appelle, nota Iwaizumi.

Il raccrocha. Iwaizumi fronça légèrement les sourcils.

— Ce n'est pas important, commenta Akaashi sans trop savoir pourquoi.

— J'espère que ce ne sont pas des parents inquiets. Je ne veux pas qu'on vienne sonner chez moi pour une bêtise pareille. Vous avez fait une fugue ? Quel âge vous avez ?

— Personne ne viendra jusqu'ici, assura Akaashi.

— Une fugue, alors.

— Vous vous inquiétez pour rien.

Il éteignit l'appareil et le rangea pour l'oublier.

— Akaashi, murmura Kiyoko, et s'il était arrivé quelque chose de...

Une vague d'irritation le gagna. Il s'appuya contre la fenêtre, le visage reposant sur sa main.

— Keiji, tenta Kuroo, mais Akaashi le coupa avant qu'il n'aille plus loin :

— C'est ma sœur. Il n'est rien arrivé.

Elle avait dû rentrer chez eux pour une raison ou une autre pour découvrir sa chambre vide. Elle s'était sans doute inquiétée de son absence, et leurs parents n'avaient rien su lui dire. Elle l'appelait pour se rassurer, rien de plus. Pour s'acheter une bonne conscience.

Il n'avait plus de temps à perdre avec ça.

— J'espère que tu es sûr de toi, commenta Iwaizumi.

Akaashi ne répondit pas.

Ils arrivèrent dans un quartier résidentiel. Iwaizumi désigna d'un geste une étroite maison grise.

— C'est là, annonça-t-il sans enthousiasme.

L'entrée était étriquée, mais bien éclairée. Derrière la porte, quelques paires de chaussures étaient disposées à la va-vite, toutes usées à des degrés divers. L'attention d'Akaashi s'attarda un moment sur une large fougère en pot dont les feuilles commençaient visiblement à coloniser le couloir ; un petit arrosoir était posé sur le meuble, juste à côté, et une ampoule vissée au plafond s'y reflétait en ondulant doucement.

Iwaizumi leur fit signe de le suivre alors qu'il entrait dans la pièce directement à gauche, un salon au mobilier simple et incolore. Une poignée de plantes vertes constituait la majorité de la décoration — devant les livres et magazines désordonnés, toutefois, des souvenirs de voyage se multipliaient, statuettes, vaisselle et porte-clés aux origines diverses, et des cartes postales blanchies s'alignaient non loin d'eux.

Iwaizumi empila les verres sales qui traînaient sur la table et les posa dans l'évier. À l'évidence, le maître de maison était habitué à recevoir de la visite.

Kuroo et Kiyoko détaillaient une bibliothèque minuscule sans échanger un mot. Akaashi, de son côté, porta son attention sur le mur attenant à l'escalier.

Une douzaine de photographies y étaient accrochées, certaines récentes, d'autres abîmées par les ans. Un Iwaizumi d'une quarantaine d'années se tenait fièrement devant un restaurant flambant neuf, accompagné d'un homme a l'air réjoui et d'une femme en habits de cuisine. Une autre photographie le montrait, bien plus jeune, bras dessus bras dessous avec deux garçons d'une vingtaine d'années, tous trois sur les quais d'un port de pêche baigné d'un soleil éclatant. Ailleurs, on le voyait, un peu flou, en train de rire avec un groupe d'amis dans un bar mal éclairé. Au milieu d'un cliché plus récent, il posait à côté d'une grosse statue de monstre cauchemardesque, des lunettes de soleil sur le nez, et sur ses lèvres s'étirait un sourire goguenard.

Akaashi fut incapable d'en détourner les yeux.

Quelqu'un s'éclaircit la gorge derrière lui. Il cilla, le cœur flottant sur une mer étale, sans comprendre ce qu'il pouvait bien ressentir, de la peine, peut-être, de la trahison, du soulagement.

Assis à table, Iwaizumi le dévisageait, l'air un peu renfrogné, un peu las, sans doute, celui de quelqu'un qui espérait en finir au plus vite. Akaashi s'arracha à sa contemplation pour s'installer en face de lui. À sa droite, Kiyoko l'observait sans un mot. Kuroo poussa une tasse de thé fumant vers lui. Il constata que tous avaient déjà entamé la leur.

Iwaizumi but une gorgée et leva les yeux vers lui.

— Alors, dit-il. Expliquez-moi.

— Expliquer quoi ? demanda Kuroo.

Iwaizumi soupira.

— L'exorcisme, dit-il. Vous disiez que vous vouliez vous débarrasser de ce... truc. Pourquoi ? Qu'est-ce que votre communauté est venue faire là-dedans ? Comment vous comptez vous en sortir, au juste ? Excusez-moi, mais d'après mes souvenirs, le village n'a jamais été très ouvert au monde extérieur. J'ai du mal à croire que vous soyez tombés dessus par hasard.

Kuroo hésita. Tous trois se consultèrent du regard, et Kiyoko finit par répondre :

— Ce n'est pas un hasard. L'homme qui a commandé l'exorcisme...

— Ushijima... Takashi, c'est ça ?

— C'était son père, en fait... Quoi qu'il en soit, son nom était Utsui.

Iwaizumi parut méfiant.

— Je croyais que tous les habitants du village avaient disparu, souleva-t-il.

— C'est le cas, à notre connaissance. Mais il ne venait pas du village. Il a hérité d'une propriété là-bas. Elle devait appartenir à un cousin éloigné.

— Je vois.

Il n'était visiblement pas surpris. Kuroo se redressa.

— Donc, c'est possible ? demanda-t-il.

Iwaizumi croisa les bras.

— Qu'est-ce que j'en sais ? Je n'ai pas étudié la généalogie familiale, encore moins celle des autres. Les Utsui ont toujours fait ce qu'ils voulaient. Qu'ils aient quelques branches hors du village n'aurait rien d'étonnant.

Il s'arrêta un instant pour réfléchir, puis secoua la tête.

— Donc ? Ce type a décidé d'exorciser cette chose pour le plaisir ?

— Il était lui-même exorciste, précisa Kuroo. Il a dû voir le foutoir que c'était et a demandé l'aide de la communauté. Ils ne savaient pas dans quoi ils s'engageaient, c'est tout.

— J'imagine que ce n'était pas un franc succès, commenta Iwaizumi.

C'était le moins qu'on puisse dire.

— Toutes nos tentatives se sont soldées par des échecs, confessa Kiyoko. C'est pour cette raison que nous sommes venus aujourd'hui.

— Pour me voir. Parce que vous espérez que je m'y connaisse plus que vous. Mais je ne suis pas exorciste, vous savez. J'ai juste vécu là-bas, et c'était il y a très, très longtemps. Je ne vous serai pas d'un grand secours.

Akaashi leva les yeux vers lui.

— Iwaizumi-san, dit-il, et ce dernier grimaça. Quand les exorcistes sont arrivés là-bas, il ne restait rien d'autre que de la poussière. Les traces écrites sont très limitées, les témoins inexistants. Ils y sont allés à l'aveugle, parce qu'il n'y avait pas d'autre solution. Et c'est toujours pareil. Ils y travaillent depuis des décennies, et ils ne savent rien. On ne sait rien. Si vous pouviez nous aider à comprendre...

— Comprendre quoi ? Que les villageois étaient fous ? Qu'est-ce que vous voulez savoir d'autre ? Franchement, laissez tomber. Pourquoi perdre votre temps à essayer d'exorciser un truc qui...

Il se tut et se massa l'arête du nez du bout du doigt.

— Ce n'est pas si simple, insista Akaashi.

— Et pourquoi ? Ça le deviendrait peut-être si tout le monde s'arrêtait là.

Akaashi l'observa un moment. Iwaizumi paraissait agité, comme il l'avait été au restaurant, plus tôt.

— Vous aviez promis que vous nous parleriez, rappela-t-il lentement.

— Je viens de vous dire ce que je savais.

— Cette entité n'est plus un esprit comme un autre, intervint Kuroo d'un ton brusque. Vous le savez comme nous. Elle est bien installée, et elle est dangereuse. On ne se débarrasse pas de ce genre de chose si facilement.

— Je croyais que c'était votre boulot.

— On exorcise les esprits, pas ça.

Il y eut un bref silence. Iwaizumi ne les regardait plus. Les yeux fixés sur le contenu de sa tasse, il crispait la mâchoire, plongé dans ses pensées.

— Iwaizumi-san, dit Akaashi.

Celui-ci grinça des dents.

— Je sais que cette chose est dangereuse, dit-il. C'est vous qui n'y comprenez rien. Si vous avez essayé et échoué, pourquoi continuer d'insister ? Si vous savez que c'est impossible...

— L'entité règne sur toute la région.

— Et alors ?

— Les villageois sont morts. Certains avaient déjà fui, mais ça n'a servi à rien. Le village est maudit. On ne se libère pas si facilement de ce genre de malédiction.

— Ce qui veut dire ? s'impatienta Iwaizumi.

— Ça veut dire que quiconque met les pieds dans le village s'expose à la malédiction. La dernière catastrophe a coûté la vie à tous ses habitants. La communauté a tenu l'entité en respect jusqu'à maintenant, mais c'est notre dernière chance. Une nouvelle catastrophe se profile. À terme, aucun de nous ne sera épargné.

Iwaizumi resta silencieux. Après un moment, il se leva, hésita, puis s'adossa au mur derrière lui.

— C'est... commença-t-il, mais, incapable de trouver ses mots, il finit par un marmonnement indistinct.

— Yoshino-san ? fit Kiyoko.

— Quand comptez-vous réaliser l'exorcisme ? demanda-t-il d'une voix grave.

Akaashi répondit :

— Le vingt juillet.

— Le...

Le visage d'Iwaizumi s'assombrit.

— C'est l'anniversaire de la première catastrophe, rappela Akaashi d'un ton prudent.

Iwaizumi lui jeta un regard étrange.

— Je sais, dit-il. J'étais là.

Il croisa les bras.

— Et je suis toujours là, ajouta-t-il à voix basse, comme en pleine réflexion.

Comprenant où il voulait en venir, Kiyoko prit la parole.

— Les autres n'ont pas eu cette chance. Vous êtes le seul à vous en être sorti — pourquoi ?

Iwaizumi ne réagit pas. Il revint s'asseoir et se resservit une tasse de thé. Sa main tapota nerveusement la table.

— Je ne sais pas, répondit-il lentement.

Il mentait. Akaashi se sentit frappé d'une vague d'irritation.

— Vous aviez promis que vous répondriez à nos questions, reprocha Kiyoko avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche. Yoshino-san, je suis sûre que vous pouvez comprendre. Nos familles sont en danger. Pour nous, c'est une question de vie ou de mort. S'il existe un moyen de nous en sortir sans dommages, alors...

— Écoutez, je ne sais pas quoi vous dire. Je vivais peut-être là-bas, mais je n'ai plus songé au village depuis une éternité. Je ne comprenais déjà pas grand-chose à l'époque — comment voulez-vous que...

— Vous en saviez assez pour organiser votre fuite, nota sèchement Akaashi. Vous faisiez partie d'une des familles les plus influentes du village. Que vous le vouliez ou non, vous étiez impliqué. Je comprends que se remémorer ce genre d'événement soit compliqué, mais je doute que tout ça soit aussi simple à oublier.

— Tu comprends, dit Iwaizumi d'un ton sarcastique.

Akaashi cilla. Quelque chose se tordit douloureusement dans sa poitrine. Il comprenait parce qu'on l'avait obligé à comprendre. Son histoire était peut-être différente de celle d'Iwaizumi, mais s'imaginer à sa place n'avait rien de difficile.

— J'ai aussi des souvenirs que je préférerais oublier, dit-il.

Iwaizumi s'apprêta à répondre, puis il se ravisa. Un soupir s'échappa de la barrière de ses lèvres, discret, cette fois, fatigué peut-être.

— Je ne sais pas pourquoi j'ai été épargné. Mais tu as raison. Quand j'étais...

Il s'interrompit, déglutit et regarda ailleurs. Akaashi attendit un moment. Comme les yeux d'Iwaizumi se perdaient dans le lointain, il s'éclaircit la gorge pour le ramener vers eux.

— C'est vrai, je m'étais renseigné. Je ne voulais pas quitter le village sans être sûr que tout se passerait bien. J'ai épluché les bibliothèques de ma famille en espérant y trouver une solution miracle, mais il n'y avait rien. Il n'y a jamais rien, ajouta-t-il pour lui-même.

Puis il releva la tête vers eux.

— Qu'est-ce que vous voulez savoir ?

Kuroo et Kiyoko se tournèrent vers Akaashi. Celui-ci n'eut pas à réfléchir.

— Parlez-nous de la cérémonie.

Iwaizumi se rembrunit.

— Je ferai ce que je peux. J'imagine que vous ne partez pas de zéro. Qu'est-ce que vous savez déjà ?

— Elle est destinée à apaiser l'entité pour un certain temps, dit Akaashi. Elle était réalisée au village à peu près une fois par génération.

Il fit une pause. Iwaizumi ne le regardait pas.

— Au moment venu, poursuivit Akaashi, les benjamins des trois familles principales du village participent à un premier rituel au cours duquel l'un d'eux est choisi pour participer au sa... à la cérémonie, corrigea-t-il au dernier moment. L'enfant est préparé jusqu'au moment venu. Le jour de son dix-huitième anniversaire, il...

Iwaizumi secoua la tête.

— Ça suffira, dit-il. Vous avez fait vos devoirs, on dirait.

— Les esprits parlent, dit Kiyoko. Un rituel comme celui-là ne peut que laisser des traces.

— Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ?

— Le village a reçu la visite d'un ethnographe, avant la cérémonie, dit Akaashi. Il a laissé certaines informations derrière lui, mais je ne crois pas que vous... enfin, que les villageois lui aient tout dit. Il a tiré ses propres conclusions. J'aimerais juste les confirmer.

Iwaizumi croisa les bras.

— Très bien. Racontez-moi.

— Ce folkloriste a avancé que l'enfant choisi ne l'était pas par hasard. Que les villageois choisissaient systématiquement le dernier-né, à cause d'une « promesse faite aux dieux »...

— Les villageois ne choisissent pas, l'interrompit Iwaizumi.

— Qui, alors ? intervint Kuroo. L'entité ?

— C'est ce qu'ils disaient.

— Vous avez participé à cette cérémonie, dit Akaashi.

Iwaizumi fronça les sourcils.

— C'est vrai. Enfin, je ne m'en souviens pas très bien. J'étais très jeune, à l'époque.

— Mais plus âgé qu'Oikawa, poursuivit Akaashi.

Iwaizumi pinça les lèvres.

— Ne...

— Les esprits parlent, Iwaizumi-san. Oikawa aussi. Je ne peux pas ne pas l'évoquer.

Iwaizumi sembla se faire violence pour ne pas répliquer. Il ferma un instant les paupières, puis ses épaules s'affaissèrent et il murmura :

— Qu'est-ce qu'il a dit ?

— Il a parlé d'une ombre.

Iwaizumi le regarda dans les yeux.

— Il m'en avait parlé aussi.

Akaashi sentit un regain d'espoir l'envahir. Il se pencha un peu en avant.

— Elle semblait liée à, mh... son maître de cérémonie, dit-il. Il n'a pas dit à quoi elle servait. Je crois qu'elle l'observait beaucoup.

— Ma mère, dit Iwaizumi en grimaçant. Je sais. Je lui ai posé la question. Elle n'avait pas voulu me répondre, à ce moment-là, alors j'avais cherché moi-même.

— Vous avez découvert quelque chose ? demanda Kuroo.

Iwaizumi haussa les épaules, l'air incertain.

— J'ai juste tiré mes propres conclusions, moi aussi. Il la voyait depuis la première cérémonie. Elle accompagnait souvent ma mère. Je pensais... j'avais peur qu'elle finisse par lui faire du mal. Il en était terrifié.

Il fit tourner le thé dans sa tasse un moment.

— Mes parents les appelaient des gardiens, continua-t-il. Ils viennent des profondeurs pour s'assurer que le rituel sera mené à son terme. Ils pensaient qu'ils étaient là pour protéger l'élu, empêcher qu'il lui arrive malheur. Empêcher qu'il s'éloigne, aussi, le surveiller, et le rappeler à l'ordre si nécessaire. Je ne sais pas exactement de quoi il s'agit. Il ne me l'a pas vraiment décrite.

— Mais vous devez bien avoir une petite idée, dit Kuroo.

Iwaizumi lui lança un regard incertain.

— Ces ombres viennent des profondeurs. Il n'y a rien, dans ce trou infernal, rien d'autre que cette « entité » et tous ceux qui en ont déjà fait les frais.

Kiyoko se passa une main sur la joue, l'air de réfléchir.

— Ce sont peut-être d'anciennes victimes, suggéra-t-elle.

— C'est vous les spécialistes, répondit Iwaizumi. Je vous l'ai dit, je ne fais que répéter ce que j'ai entendu.

— Eh bien, ce genre de phénomène n'est pas exactement courant, dit Kuroo. Ce n'est pas comme si on pouvait se baser sur des cas similaires. Ce truc...

Il s'interrompit, un peu pâle, et expira longuement. Après un bref coup d'œil à Akaashi, il ajouta :

— On a rencontré pas mal d'esprits, c'est vrai, mais ce village... j'ai vu beaucoup d'esprits, là-bas, et la plupart d'entre eux sont enfermés dans une boucle sans fin — ce ne sont que des échos, rien de plus. Les seuls esprits qui pourraient nous en apprendre plus se cachent, mentent ou refusent de communiquer. Ils ne pensent qu'au rituel à venir. Ils veulent le voir se produire, et ils feront tout pour que ça arrive. Tant que nous n'y participons pas, nous sommes insignifiants à leurs yeux. Aucun d'eux n'a jamais mentionné cette ombre.

— Aucun d'eux ne l'aura vue, fit remarquer Iwaizumi. Vous ne cherchez pas les bons.

— Je pensais que vous n'étiez pas un spécialiste, rétorqua Kuroo. Pour info, on ne peut interroger personne d'autre. Il n'y a plus une trace des anciens participants à la cérémonie.

Iwaizumi plissa les yeux.

— Je pensais qu'il avait parlé, dit-il à voix basse.

Comprenant de qui il parlait, Akaashi décida d'intervenir.

— Oikawa-san n'est pas un esprit comme les autres. Il n'a pas participé à la cérémonie.

— C'est ce qu'il t'a dit ?

Sa voix manquait d'assurance. Il ne put soutenir le regard d'Akaashi bien longtemps.

— Non, répondit calmement ce dernier. (Comme Iwaizumi attendait qu'il poursuive, il ajouta :) Il évite de mentionner la cérémonie.

— Mais il y a participé, insista Iwaizumi. Je l'ai...

— La cérémonie n'a pas fonctionné, dit Akaashi. S'il avait accompli le rituel, il aurait disparu, lui aussi, comme les autres avant lui. Mais son esprit demeure. C'est lui qui empêche le reste du village de passer à autre chose.

Et le reste du village l'obligeait à se terrer au fond du jardin, là où personne ne pouvait l'atteindre, toujours seul.

— Est-ce qu'il..., commença Iwaizumi, mais sa voix se perdit, et il ne chercha pas à la retrouver.

Il déglutit douloureusement, puis ferma un instant les yeux, comme pour effacer des pensées trop inconfortables pour être prononcées à haute voix.

— Yoshino-san, l'appela prudemment Kiyoko.

Celui-ci revint lentement à lui. Malgré sa fatigue manifeste, il avait le regard clair.

— Nous savons en quoi consiste la cérémonie, poursuivit-elle avec douceur, mais il reste quelques zones d'ombre.

Il l'invita à continuer d'un geste détaché.

— Le folkloriste a laissé plusieurs mentions des familles importantes du village, exposa-t-elle. Nous savons qu'elles sont intimement liées au rituel, mais les détails sont encore flous. Qu'avaient-elles de particulier ? Pourquoi choisir un enfant parmi ces trois familles, et pas chez les autres villageois ?

Iwaizumi ne dit rien pendant une poignée de secondes.

— Ma mère disait que ça ne pouvait pas fonctionner sans nous.

— Pourquoi pas ? insista Kuroo.

— Ce sont de vieilles histoires. Ma famille est impliquée là-dedans depuis toujours, comme les autres. Ça remonte à un moment.

— C'est ce qu'on avait cru comprendre.

— Vous savez quand ça a commencé ? l'interrogea Kiyoko.

Iwaizumi secoua la tête.

— Mais je sais comment, précisa-t-il quand même. Enfin, c'est ce qu'on racontait là-bas.

Il semblait heureux d'avoir changé de sujet. Les années avaient passé, depuis la mort d'Oikawa, mais son ombre flottait au-dessus d'eux comme une bombe prête à exploser. En parler risquait de clore définitivement la conversation. De temps en temps, Akaashi pouvait voir un éclat douloureux au fond des yeux d'Iwaizumi, une blessure encore humide, jamais tout à fait refermée.

Oikawa et lui n'étaient pas si différents. Ils partageaient plus qu'Iwaizumi ne se l'imaginait.

— Qu'est-ce qu'on racontait ? demanda-t-il, bizarrement incapable de le regarder plus longtemps.

Iwaizumi prit une gorgée de thé, grimaça, et reposa sa tasse sur la table. Il chercha ses mots un instant.

— De vieilles histoires, murmura-t-il à nouveau. Une famine, il y a très longtemps. Trois amis, refusant de voir leur famille succomber à la faim ou à la maladie, décidèrent de fuir leur terre natale pour chercher fortune au loin. Ils gravirent la montagne, et après des jours de marche, s'arrêtèrent pour chercher un refuge pour la nuit. Les trois amis finirent par tomber sur une caverne apparemment vide et s'y installèrent immédiatement.

Il marqua un temps d'arrêt, puis soupira.

— Bien sûr, la caverne était en réalité le lieu de repos d'un dieu de la montagne, mais celui-ci ne s'en offensa pas. Alors qu'il écoutait les trois hommes s'inquiéter de la santé qui de leur femme, qui de leurs enfants, et des vivres de plus en plus rares, il décida d'intervenir et de leur proposer son aide. En échange de leur bien le plus précieux, le dieu leur offrirait santé, prospérité et protection pour l'année à venir. Mais les hommes ne possédaient plus rien. Ils n'avaient rien à offrir.

« Alors le dieu leur dit : « Les temps sont durs, et tout comme vous avez faim, je suis moi aussi affamé. Honorez-moi, et tous vos vœux seront réalisés. Donnez-moi tout ce que vous avez, et je vous donnerai tout ce que je possède. Mais n'oubliez pas que vous m'êtes redevables ; un jour, je viendrai réclamer mon dû. »

« Les trois familles offrirent tout ce qui leur appartenait, du plus petit morceau de tissu au bijou le plus abîmé. Ils déposaient dans la caverne une partie de leur repas, le fruit de leur chasse, de leurs cultures, du travail de leur bras. Pendant quelques années, le dieu respecta sa promesse. Et comme leur hameau prospérait lentement, de nouveaux enfants naquirent, un dans chaque famille.

Akaashi se doutait d'où les mènerait l'histoire.

— Le jour de leur naissance, poursuivit Iwaizumi, le dieu exigea de recevoir les enfants en sacrifice en preuve de gratitude. Les familles refusèrent, et la malchance s'abattit à nouveau.

« Ils décidèrent alors de discuter avec le dieu, et passèrent un marché : le dieu autoriserait les trois enfants à grandir parmi les leurs, après quoi tous trois seraient offerts en sacrifice. Ils firent comme il leur était demandé. Lorsqu'ils eurent atteint l'âge de dix-huit ans, les enfants furent menés à la caverne. »

Il s'arrêta un long moment, cette fois, l'air ailleurs, et Kiyoko s'éclaircit doucement la gorge pour le rappeler à l'ordre. Il cilla, puis se passa une main sur les yeux.

— Excusez-moi, dit-il d'une voix lasse. Ils furent menés à la caverne, et devant eux le dieu ouvrit la bouche et les invita à se jeter dedans.

— Belle métaphore, commenta Kuroo.

Iwaizumi haussa les épaules.

— Les histoires sont comme ça, dit-il.

— Et ensuite ? demanda Akaashi.

— La partie préférée de ma mère. Le premier adolescent refusa d'y entrer. Alors qu'il essayait de convaincre son père de l'épargner, le père du deuxième le poussa dans la bouche du dieu. Mais la désobéissance dont il avait fait preuve irrita le dieu : il refusa d'offrir au village les richesses qu'il avait promises, et ordonna que s'avance le deuxième sacrifice.

« Voyant cela, ce dernier chercha à s'enfuir, mais il fut vite rattrapé par le père du troisième. Par crainte d'une punition pire que la mort, il se jeta dans la bouche du dieu. Mais la lâcheté dont il avait fait preuve irrita le dieu : il refusa d'offrir au village sa protection et les remèdes qu'il avait promis, et ordonna que s'avance le troisième sacrifice.

« Contrairement aux deux autres, qui avaient vécu une existence tranquille et insouciante, le troisième adolescent avait depuis sa naissance été élevé dans le respect du dieu. Conscient du rôle qu'il jouerait dans l'avenir du village et sa prospérité future, il se jeta volontairement dans la bouche du dieu. Enfin satisfait, le dieu accepta d'offrir de bonnes récoltes et de l'eau toujours pure, et gratifia sa famille de sa bénédiction. Le sacrifice lui convint si bien... (il soupira discrètement, puis reprit :) Il lui convint si bien qu'il décida de laisser une seconde chance aux autres familles... Il respecterait toutes ses promesses envers le village en échange d'un enfant de chaque génération, à condition qu'il fût correctement préparé, et son esprit aussi fort que...

Sa voix mourut.

— Enfin, bref, marmonna-t-il. Des histoires.

— Et comment ça finit ? demanda Kuroo.

— Je croyais que vous le saviez déjà. Une cérémonie est menée à bien, et le village prospère. Une autre échoue, le village se meurt. C'est ce qu'on racontait aux gosses du village, pour leur faire peur. C'est ce qu'on nous a raconté, à nous, pour nous faire comprendre...

Il grinça des dents.

— Ce genre d'histoire sert aussi d'avertissement, réfléchit Kiyoko. Comme un code de conduite, je suppose.

Refuse, fuis, et tu apporteras le malheur sur le reste du village. Obtempère, et tu le protégeras pour une génération.

Akaashi se sentit mal à l'aise. Il jeta un regard vers Kuroo, qui dévisageait Iwaizumi en fronçant les sourcils.

— Les trois familles dont parle la légende sont les Utsui, les Iwaizumi et les Oikawa, c'est ça ? demanda ce dernier.

Iwaizumi acquiesça en silence.

— Alors c'est tout ce qu'ils ont trouvé pour justifier ce massacre ?

Contre toute attente, l'ombre d'un sourire étira les lèvres d'Iwaizumi.

— C'est ce que je lui ai dit. Mais tu sais, nos parents étaient persuadés que ce qu'ils faisaient était pour le bien de la famille. Ils ont suivi les étapes à la lettre. On ne pouvait pas les convaincre.

— Force est de constater que ce dieu, s'il en est un, est bien réel, remarqua Kiyoko.

— Je ne sais pas ce que c'est, dit Iwaizumi. Je ne l'ai jamais su et, franchement, je m'en fous. Vous avez raison : le village est maudit. Il l'était depuis le commencement. Je n'avais pas compris, à l'époque. Je croyais que si on partait, tout serait terminé.

Il grimaça.

— J'ai été trop naïf. On aurait dû...

... courir plus vite.

Akaashi chassa cette pensée de son esprit. Iwaizumi croisa les bras.

— Alors ? finit-il par demander après un moment. Je vous ai dit ce que je savais. Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? Ces histoires d'antan ont-elles éclairé votre lanterne ?

Il les regarda successivement, sourcils haussés, la mine circonspecte.

— Il faut qu'on y réfléchisse, répondit Akaashi.

— Bon courage, alors, parce que je ne vois pas en quoi ça vous avance beaucoup. Qu'est-ce que vous comptez faire, maintenant ? Rentrer chez vous, les raconter au coin du feu à vos collègues en espérant en sortir la solution miracle ?

— Sans doute, dit Akaashi avec froideur.

Il se sentait sur la défensive sans exactement savoir pourquoi. Iwaizumi le dévisagea, puis son regard se porta sur la fenêtre toujours frappée par la pluie incessante, et ses traits se crispèrent légèrement.

— Vous perdez votre temps, dit-il. Qu'est-ce que vous faites encore là ? À votre place, je quitterais le navire avant qu'il ne sombre tout à fait. Vous êtes jeunes. Vous n'avez pas autre chose à faire ?

— Iwaizumi-san, répliqua Akaashi, qu'on s'en aille ou non, la malédiction...

— La malédiction n'est pas venue me chercher, fit remarquer Iwaizumi.

— La différence, c'est qu'aucun d'entre nous ne s'appelle Iwaizumi, ni Oikawa, ni Utsui. Si l'esprit vous a laissé la vie sauve, ce n'est pas par hasard. Nous n'avons pas le choix.

— Tu parles comme eux.

Akaashi serra les poings.

— Iwaizumi-san, commença-t-il, c'est différent, cette fois-ci. Ce n'est pas...

Ce dernier leva la main pour le faire taire.

— Vous vous trouvez des excuses. Vous autres exorcistes n'auriez jamais dû mettre les pieds au village. Vous auriez dû le laisser mourir. Laisser cette entité ou je ne sais quoi crever de faim, comme on aurait tous dû le faire il y a bien longtemps. Je vous l'ai dit : le village récolte ce qu'il a semé. Laissez-le là où il est. Il ne peut pas être sauvé.

Les trois adolescents échangèrent un regard. Akaashi se redressa légèrement sur sa chaise, le cœur battant.

— À vrai dire, si, dit-il.

Iwaizumi leva les yeux vers lui. Prenant ça comme une invitation à continuer, Akaashi ajouta d'un ton prudent :

— On peut se débarrasser de cet esprit. C'est difficile, mais pas impossible.

— Je croyais que vous n'exorcisiez pas ce genre de truc, nota Iwaizumi.

— Pas comme ça. Mais il y a un moyen. On y travaille depuis longtemps, mais...

— Mais vous n'y êtes jamais parvenus, compléta Iwaizumi avec sarcasme.

— Parce que c'est compliqué, intervint Kiyoko. Cet esprit est trop puissant pour un exorcisme classique. Tout ce que nous avons à faire, c'est détourner son attention suffisamment longtemps pour permettre aux exorcistes de s'en débarrasser.

Iwaizumi sourcilla.

— Détourner son attention, répéta-t-il.

Kiyoko lança un regard à Akaashi. Il hocha légèrement la tête.

— L'entité a été nourrie à volonté pendant des générations, expliqua-t-elle. Aujourd'hui, elle est affamée. Si on lui donne ce qu'elle attend, elle sera assez occupée pour nous permettre de travailler.

Iwaizumi la fit taire d'un geste.

— J'espère que vous ne suggérez pas de continuer à faire ces rituels à la con ?

Kuroo s'éclaircit discrètement la gorge.

— Quoi ? s'impatienta Iwaizumi.

— C'est pas comme si on avait le choix, vous savez. De toute façon, ça ne fonctionne pas.

Iwaizumi retint un hoquet de stupeur.

— Vous avez déjà...

— Ne nous regardez pas comme ça, dit Kiyoko.

— Vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de dire ?

Kuroo secoua la tête.

— Écoutez, Yoshino, Iwaizumi ou qui que vous soyez, nous, on a rien à voir là-dedans. Je ne dis pas qu'on approuve les décisions de la communauté, mais ça a commencé bien avant notre naissance. Ce truc, là-bas, est plus dangereux que vous ne le pensez. Il nous tient en otage. De toute façon, je vous l'ai dit : ça n'a jamais fonctionné. Ça calme l'entité juste un temps, mais pas assez. Elle attend quelque chose, et elle perd patience de plus en plus vite.

— Qu'est-ce qu'elle attend ? demanda Iwaizumi.

Dans sa voix planait l'ombre d'une peur longtemps oubliée. Akaashi sentit son cœur se serrer, puis il se morigéna intérieurement. Le moment n'était pas à la compassion. Ils n'étaient pas venus pour ça.

— Elle veut finir ce qu'elle a commencé. Il reste une âme qu'elle n'a pas encore obtenue.

Iwaizumi ouvrit lentement la bouche, mais ne dit rien. Akaashil vit ses sourcils se froncer légèrement, ses traits se crisper, se détendre, ses yeux passer de sa tasse à la fenêtre puis à Akaashi. Il prit une inspiration, suivie d'un silence si lourd qu'Akaashi le sentait presque peser sur ses épaules.

— Oikawa-san n'a pas accompli le rituel jusqu'au bout, insista-t-il à voix basse. L'entité ne cessera jamais de l'attendre. Tant qu'il ne complétera pas la cérémonie, nous ne pourrons pas l'exorciser pour de bon.

— Il..., commença Iwaizumi, puis sa voix s'éteignit.

— Iwaizumi-san, ça fait des années que ça dure. Oikawa-san est toujours là-bas, et il...

— Non, fit Iwaizumi.

— Écoutez...

— Il n'est pas « toujours là-bas ». Il est mort. Je l'ai...

Akaashi expira longuement.

— Je sais que ça fait beaucoup d'informations, mais écoutez-moi. Il est toujours là-bas, et ce n'est pas un esprit facile à gérer. Il ne fera jamais le rituel de son plein gré. Il faut que quelqu'un parvienne à le convaincre, mais il est extrêmement têtu. De nombreux exorcistes s'y sont essayés, et aucun d'eux n'est encore ici pour en parler. On peut en finir, vous comprenez ? Mais pas sans lui. Il faut qu'il participe à la cérémonie, mais il a peur, et il n'écoutera personne. Malheureusement, c'est notre seule chance. Si vous...

Iwaizumi enfouit son visage entre ses mains. Il paraissait incroyablement las, à présent.

— Vous savez, dit-il sans relever la tête, j'ai vécu dans cet endroit pendant dix-huit longues années. J'ai vu ce qu'ils étaient capables de faire. Je les ai vus vénérer un dieu qui exigeait du sang, je les ai vus se féliciter de meurtres rituels et remercier des enfants — parce que c'est ce qu'ils étaient — pour leur sacrifice, comme si tout était normal. J'ai entendu des choses qui horrifieraient n'importe qui. Il n'y avait presque aucun étranger, là-bas. Personne n'entrait sans permission, personne ne sortait non plus. Ils s'attendaient à ce que je grandisse sans rien dire, à ce que j'ai des enfants, moi aussi, pour perpétuer la tradition, j'imagine. J'en aurais eu deux ou trois, assez pour pouvoir en perdre un, juste pour être sûr. Je ne pouvais pas sortir sans être remarqué, observé, d'abord parce qu'ils ne savaient pas qui de lui ou moi finirait sur le bûcher, puis parce qu'ils savaient qu'on était amis, qu'ils avaient peur que je lui donne de mauvaises idées, je suppose. Ce village n'a jamais été tranquille, il n'a jamais été innocent. Là-bas, c'était l'enfer. Mais j'en suis sorti.

Akaashi fronça les sourcils.

— C'est toujours l'enfer, dit-il, autant pour nous que pour les esprits qui en sont prisonniers. Des esprits, répéta-t-il en insistant sur le mot. Vous ne savez pas à quoi ça ressemble, aujourd'hui. On vous l'a dit, le village est vide. Il n'y a plus personne, là-bas. Parce qu'ils sont tous morts. Tous. Mais nos familles à nous sont toujours là.

Iwaizumi balaya son argument d'un geste.

— Ils l'avaient mérité, gronda-t-il. N'essayez pas de m'en faire porter la responsabilité.

— Ce n'est pas ce que je veux dire, répondit Akaashi sans conviction.

Iwaizumi dut l'entendre dans sa voix, car il le regarda droit dans les yeux, une colère vieille d'une quarantaine d'années brillant au fond de ses pupilles comme une flamme qu'on n'avait jamais éteinte. Akaashi soutint son regard. Son cœur cognait contre sa poitrine, douloureux, et il devina qu'elle brillait également dans ses yeux à lui.

Iwaizumi ne comprenait rien. Il ne comprendrait rien. Akaashi serra les dents, mais l'homme ne lui laissa pas le temps de parler. Il s'adressa à lui comme s'il n'existait personne d'autre dans la pièce, la voix dure, de celles qu'on n'interrompait pas.

— Ces esprits dont tu parles, ceux qui errent dans ce village désert, je les connaissais. Je les croisais dans la rue, je leur faisais la conversation. Il y avait ceux avec qui j'ai joué quand j'étais enfant, ceux qui me gardaient parfois, ceux qui souriaient, ceux qui m'offraient à manger, me proposaient de travailler pour eux, m'apprenaient à écrire ou à chasser des scarabées à la tombée de la nuit. J'en détestais certains, et j'en aimais d'autres. Quand le moment est venu de nous conduire à la première cérémonie, ils étaient là. Quand le moment est venu de le couvrir de cadeaux, de prier pour qu'il les libère de leurs malheurs, ils étaient là. Quand le moment est venu de l'enfermer, le séquestrer pour dépérir dans sa solitude, ils étaient là aussi. Quand ils nous ont rattrapés et emmenés jusqu'à la caverne, aucun d'entre eux n'a fait preuve de la moindre pitié. Ils priaient, chantaient, espéraient qu'il céderait vite, qu'il crèverait en silence, sans faire plus de grabuge. Ils l'ont regardé dans les yeux. Ils m'ont maintenu par terre pour m'empêcher de partir. Ils nous connaissaient, tu vois ? Mais ça n'a rien changé. Hommes, femmes, enfants, ils étaient tous là. Ce ne sont peut-être que des esprits, à tes yeux, des fantômes comme tu en vois partout, mais pour moi, c'étaient des personnes comme les autres. Alors, s'il te plaît, ne me fais pas la leçon. Les villageois méritaient tout ce qui leur est arrivé, et pire encore.

Il se tut un instant. Personne n'osa briser le silence.

— On avait dit qu'on partirait sans un regard en arrière. J'ai promis, j'ai juré de ne jamais revenir sur mes pas. Je n'y retournerai pas. Jamais. (Il laissa échapper un soupir fatigué.) Je suis désolé que vous ayez fait tout ce chemin pour rien. Vous devrez vous débrouiller autrement.

— Yoshino-san..., commença Kiyoko.

— Je ne peux pas vous aider.

Le ton était sans appel.

— Il est tard, dit Iwaizumi. Ma chambre est à l'étage. Installez-vous comme vous pouvez, je dormirai ici. Ah, et je pars à huit heures. Faites-en ce que vous voulez.

Il n'ajouta rien. Ses yeux se posèrent sur la fenêtre, et ils ne la quittèrent plus.

xxxxx

— Akaashi.

Ce dernier fit mine de ne pas avoir entendu. Il ne s'éloigna de la porte de la chambre que lorsque Kiyoko posa une main sur son épaule, et s'en dégagea en même temps.

— Je sais, marmonna-t-il.

Iwaizumi avait pris sa décision. Insister ne les mènerait à rien — ce serait même pire que mieux, s'il devait en croire la réaction d'Iwaizumi. Il avait quitté le village depuis longtemps. Il avait refait sa vie, désormais.

Il n'avait plus rien à voir avec ça.

Pourtant, Akaashi n'était pas satisfait. Dans sa tête, échec, colère et déception se mélangeaient dans un maelstrom d'émotions insupportables. Dormir là comme si tout allait bien serait au-dessus de ses forces.

Kuroo, adossé au mur, l'observait sans un mot. Lui et Kiyoko échangeaient parfois des regards indéchiffrables, ce qui eut le don de l'irriter encore plus. Il savait ce à quoi ils pensaient. Akaashi s'y était mal pris. Il avait commis une erreur.

Il aurait voulu s'excuser, mais le courage lui manqua.

— On devrait dormir, dit Kuroo après un moment.

Akaashi ne bougea pas. Il entendit un soupir quelque part derrière lui.

— Keiji, fit Kuroo, c'est fini. On ne peut rien faire de plus, pas aujourd'hui. On a fait ce qu'on a pu. On ne peut pas l'obliger à nous écouter, encore moins à retourner là-bas.

— Je sais, répéta Akaashi.

Il aurait dû le voir venir, mais l'espoir l'avait aveuglé. Ils avaient eu une chance.

— Essaie de te mettre à sa place.

— Non.

Il l'avait assez fait.

Kuroo haussa les sourcils.

— Il a vu son meilleur ami mourir là-bas, et dans des circonstances plus que traumatisantes, insista-t-il. C'est sans doute la pire partie de sa vie. Pas étonnant qu'il refuse de penser à y aller. Si j'étais à sa place, je refuserais d'y penser tout court. Et puis, tu l'as dit toi-même : ça fait beaucoup à avaler. Laisse-lui du temps. On pourra toujours... je sais pas, revenir plus tard.

Mais Iwaizumi ne changerait pas d'avis. Il avait vu dans ses yeux la même détermination immuable qui flottait dans ceux d'Oikawa, le même entêtement.

Il se sentit pris d'une étrange nausée. S'il ne pouvait pas persuader Iwaizumi, comment pouvait-il espérer convaincre Oikawa ?

Ses yeux se déplacèrent vers la porte. Kuroo n'en manqua rien.

— Arrête, dit-il. Laisse-le tranquille. Allez, on dort.

Il le tira doucement par le poignet. Akaashi céda.

Il ne s'endormit pas.

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Le rez-de-chaussée était silencieux, pourtant la lumière y était encore allumée. Akaashi n'entendait plus le clapotement de la pluie par la fenêtre ; juste la respiration tranquille d'un homme pas encore endormi, un mouvement, un soupir de frustration.

Iwaizumi ne lui posa pas de question. L'air impassible, il le regardait, les lèvres peut-être légèrement pincées, et, soudain, Akaashi se sentit presque intimidé.

— Je ne peux pas dormir, se justifia-t-il.

Il détesta le son de sa voix dans la nuit. Il regrettait déjà d'être descendu.

— Et t'es venu jusqu'ici pour me l'apprendre ?

Il n'y avait rien à répondre à ça. Akaashi s'avança vers la chaise la plus proche et s'y assit. Iwaizumi le suivit des yeux.

Puis il esquissa un sourire à peine perceptible.

— Têtu, à ce que je vois.

Akaashi l'ignora. Le sourire d'Iwaizumi s'effaça. Il se leva lentement, puis vint s'asseoir face à lui, le menton reposant sur une de ses mains en coupe.

— Tu as dit que tu lui avais parlé, dit-il d'une voix grave.

— Oui, répondit Akaashi.

— Donc... tu travailles avec lui, c'est ça ?

— En quelque sorte.

Iwaizumi se redressa. Il jeta un coup d'œil derrière lui, grimaça légèrement. Quand il revint à Akaashi, l'expression de son visage avait changé. Son regard s'était adouci ; ses épaules un peu affaissées lui donnaient l'air plus vieux, sa silhouette auparavant droite et assurée ployant soudain sous le poids des années et des souvenirs nouvellement réveillés.

Il se passa une main à l'arrière de la nuque. Embarrassé sans savoir pourquoi, Akaashi se sentit contraint de regarder ailleurs, mais il n'en fit rien.

— Rappelle-moi ton nom ? fit Iwaizumi.

— Akaashi Keiji.

— Akaashi Keiji, répéta-t-il. Mh.

Iwaizumi resta silencieux. Quand il ouvrit à nouveau la bouche, ce fut pour demander d'une voix sourde :

— Tu le vois souvent ?

Akaashi n'avait pas besoin de demander de qui il parlait.

— Chaque année, répondit-il.

— Chaque année ? Et depuis quand ?

Akaashi réfléchit un moment. Leur première rencontre semblait remonter à une éternité.

— Quatre ans, dit-il enfin. À peu près.

Iwaizumi émit un faible sifflement.

— Tant que ça ? Tu n'as pas l'air si vieux. T'as quel âge, exactement ?

— J'aurai dix-huit ans cet hiver.

— Alors t'avais quel âge, la première fois ? Treize ?

Il confirma d'un signe de tête.

— Ils les prennent tôt, commenta Iwaizumi.

Akaashi ne manqua pas la désapprobation qui perçait à travers sa voix.

— Ils pensaient que ça fonctionnerait mieux comme ça.

— Et ? Ça a donné de bons résultats ?

— Non.

Mais rien n'en avait donné. Ils avaient simplement voulu essayer autre chose.

Iwaizumi le dévisagea un moment.

— Je parie qu'il ne s'arrête pas de parler, déclara-t-il enfin. Quand on était petits, il ne la fermait jamais. Il s'ennuyait vite. Moi aussi, j'imagine. Mais toi, t'as pas l'air du genre bavard, je me trompe ?

Tandis qu'Akaashi acquiesçait, Iwaizumi hocha la tête avec satisfaction.

— J'imagine que passer son temps à parler avec les morts n'aide pas, de ce côté-là. Alors, comment ça marche ? Tu les croises dans la rue et tu leur fais la conversation ?

— Ils ne sont pas si nombreux. J'essaie de les éviter.

— Et ils te laissent tranquille ?

— Ça dépend. Ceux qui errent sont inoffensifs. On apprend vite à les ignorer.

— De quoi ils ont l'air ?

Akaashi resta silencieux. Des années plus tôt, il était accroupi dans le jardin, les mains dans la terre, tandis qu'Oikawa poursuivait son interrogatoire, les questions se succédant les unes aux autres dans l'espoir qu'il ferait un faux pas.

— Il m'a posé la même question, la première fois, murmura-t-il.

Iwaizumi cilla, puis il sourit légèrement.

— Et qu'est-ce que tu lui as répondu ?

— Que tous ne se ressemblaient pas.

— Et lui ?

Il avait posé la question d'un ton dégagé, mais il ne le regardait plus.

— Il a l'air... normal.

Vivant, songea-t-il. Ses mains l'avaient toujours été.

— Il change, ajouta-t-il. Il avait l'air plus jeune quand je suis arrivé.

— Pourquoi ?

— Parce que j'étais plus jeune. Je ne sais pas.

— Et quand un autre exorciste vient lui parler ?

Akaashi haussa les épaules.

— Personne d'autre ne vient.

— Personne ? Je croyais que c'était une affaire importante.

— Il ne laisse pas entrer n'importe qui. Une seule personne, et seulement pour une semaine.

Iwaizumi fronça les sourcils.

— Et cette personne, c'est toi, résuma-t-il.

Akaashi fit oui de la tête.

— Ils ont dû choisir l'un d'entre nous, expliqua-t-il en jetant un œil vers l'escalier.

— Et ils t'ont choisi. Pourquoi ?

Il revit Keishin ouvrir la porte du salon, les interroger tous les trois après une réunion interminable. Il se demanda si ses parents avaient protesté, ou s'ils avaient approuvé la décision du grand maître avec gratitude.

Ils avaient dû verser une ou deux larmes avant de passer à autre chose. À quel moment l'avaient-ils laissé pour mort ? Quand Ukai avait prononcé son nom ?

L'ombre d'une main invisible se posa sur son épaule. Non, se dit-il. C'était bien avant ça.

Le jour de son anniversaire, presque huit ans plus tôt, et sa mère qui disait : Il t'attend dans le grenier. Il y a passé des heures, tu n'oublieras pas de lui dire merci.

Il avait mal à la tête. Avec un peu de chance, la douleur empirerait. Il n'aurait plus à penser à rien.

— Je ne sais pas, mentit-il.

Sa voix était trop faible. Il se mordit l'intérieur de la joue. Reprends-toi. C'est terminé.

— J'étais le plus jeune. J'avais une sœur et un frère, alors ce n'était pas une grosse perte.

Iwaizumi lui tapa doucement sur l'épaule.

— Certaines choses ne changent jamais, soupira-t-il. Mais toi, tu n'as pas encore l'air perdu.

— Ça finira par arriver.

Iwaizumi haussa les sourcils.

— Et tu penses que ça doit arriver maintenant ? T'as pas vingt ans, et t'as déjà fait une croix sur le reste de ta vie ?

Akaashi exhala.

— J'essaie d'être réaliste. On sait tous comment ça va finir. Même si l'exorcisme fonctionnait, je...

Iwaizumi secoua la tête.

— Ah, fit-il. Pas de doute, t'as parlé avec lui.

Comprenant où il voulait en venir, Akaashi protesta :

— Ce n'est pas la même chose.

— Ça y ressemble drôlement.

Mais Oikawa n'avait jamais eu le choix. Il n'avait pas conscience de la conséquence de ses actes. Si Akaashi échouait, tout le monde était condamné. Il avait épuisé toutes ses chances.

— Akaashi, qu'est-ce que tu fais encore là ?

Il n'en savait rien.

— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? C'est trop tard pour trouver une alternative. Je ne peux pas le convaincre, il me l'a suffisamment fait comprendre. Je ferais le rituel à sa place, si j'étais sûr que ça pouvait tout arranger.

— Voyons. De toute façon, ça ne fonctionnera pas sans les trois familles.

— Je sais.

— Alors laisse-moi répéter ma question : si tu sais que c'est voué à l'échec, qu'est-ce que tu fais encore là ?

Et où pouvait-il aller d'autre ?

— Je sais à quoi tu penses, dit Iwaizumi. Mais tu n'es pas responsable des erreurs des autres. Le sort du village ne te concerne pas. Il n'est pas trop tard, tu sais. Il est encore temps de foutre le camp.

— Je ne peux pas, murmura Akaashi.

— Qu'est-ce qui t'en empêche ? Votre « communauté » ? Ta famille ?

Une boule douloureuse grandissait dans sa gorge. Il tenta de la faire disparaître, mais déjà son souffle devenait inégal, et il préféra conserver le silence.

— Excuse-moi, insista Iwaizumi, mais d'après ce que j'ai compris, c'est eux qui vous ont embarqué là-dedans. Treize ans, soupira-t-il. Putain.

— Je ne le fais pas pour eux.

— Pour quoi, alors ? Pour tes amis ? Rien ne t'oblige à les laisser tomber. Prends-les avec toi, installez-vous loin d'ici. Oubliez tout ça.

— La malédiction...

— Cette prétendue malédiction ne peut pas vous suivre éternellement. Les villageois sont morts parce qu'ils en étaient terrifiés. Ils ont toujours été persuadés qu'un grand malheur leur tomberait sur la tête, alors c'est arrivé. Oubliez-la, et vous vous en porterez beaucoup mieux, crois-moi.

Akaashi baissa les yeux et retint un sourire.

— Vous aviez raison, dit-il. Vous n'êtes pas un spécialiste.

— Peut-être pas, concéda Iwaizumi. Mais c'est ce que je pense. Prends au moins le temps d'y réfléchir.

Il y avait suffisamment réfléchi.

— Tu as dit que tu avais un frère et une sœur, c'est ça ?

Son cœur chavira. Il hocha la tête.

— Ils ne peuvent pas t'aider ? Ta sœur avait l'air de s'inquiéter pour toi.

Akaashi passa inconsciemment une main sur la poche de son pantalon. Son téléphone ne s'y trouvait plus. Il avait dû le laisser à l'étage. Si elle l'avait rappelé, il n'aurait de toute façon pas répondu. C'était mieux comme ça.

— Ma sœur a autre chose à faire. Mon frère est mort l'année dernière.

L'expression d'Iwaizumi s'adoucit.

— Je suis désolé, dit-il.

Sa sincérité avait quelque chose de touchant. Un léger sourire étira les lèvres d'Akaashi, mais il le ravala immédiatement.

— Ce n'est pas la peine. (Pour faire bonne mesure, il ajouta :) C'est Oikawa qui l'a tué.

— Il...

— Ne vous en faites pas. Il l'avait mérité. Oikawa-san l'a fait pour moi.

Parce qu'il le fallait. Parce que je le lui avais demandé.

Il n'avait rien dit, alors. Oikawa avait juste pris les devants.

Iwaizumi ne posa pas de question.

— Tu sais, déclara-t-il après un silence, je ne connais pas ta famille, mais ta sœur —

— Si elle avait voulu m'aider, elle l'aurait fait il y a longtemps.

Il laissa ses doigts vagabonder sur la table.

— Mon frère l'utilisait souvent contre moi. Elle me défendait, quand elle était là, mais dès qu'elle tournait le dos, il reprenait de plus belle. Je crois qu'elle ne nous supportait plus. Elle est partie suffisamment loin pour ne pas avoir à régler nos problèmes. Elle devait tenir ça de mes parents. Mais c'est fini, maintenant. Je n'ai plus besoin de la rassurer.

Il ferma la main en un poing lâche.

— Je l'appelais souvent, dans mes rêves, murmura-t-il. J'attendais qu'elle vienne me sauver. Enfin, c'est trop tard.

La brume s'était levée, et il la voyait telle qu'elle était — telle qu'elle avait toujours été. Yū avait eu raison.

— D'accord, fit Iwaizumi avec douceur. Je ne vais pas te conseiller de t'associer avec les mauvaises personnes, mais... Akaashi-kun, tu ne devrais pas faire face à ça tout seul. Les dommages causés par l'isolation sont plus graves que tu ne te l'imagines. Je les ai vus. La solitude peut transformer quelqu'un. Elle le dépouille de toute volonté, de tout ce qui faisait de lui une personne à part entière, jusqu'à ce qu'il ne reste qu'une coquille à peine capable de marcher. C'est une menteuse habile. Elle te prend par la main et te mène vers des chemins que tu préférerais ne pas fouler. Ne te laisse pas avoir.

— Vous parlez de moi, ou de vous-même ?

Iwaizumi sourcilla.

— Je ne suis pas seul, assura Akaashi. Je vais bien.

— On croirait l'entendre.

Akaashi se tut. Il releva les yeux vers Iwaizumi. L'homme avait le menton posé sur le dos de sa main, et son regard lointain ne l'atteignait pas.

— Il le disait tout le temps, à la fin. Il lui arrivait de se mettre en colère, avant ça, de pleurer, même. Il me reprochait de ne rien faire pour lui. Il disait que s'il mourait, ce serait ma faute, parce que ma mère...

Sa voix s'éteignit. Il s'éclaircit la gorge.

— J'ai tout fait pour qu'on s'en sorte, dit-il doucement. J'ai fouillé toutes nos bibliothèques. J'ai échafaudé des plans impossibles. Mes parents me surveillaient sans cesse, comme le reste du village, mais je n'ai jamais arrêté. J'étais désespéré. J'aurais fait n'importe quoi, tu comprends, n'importe quoi pour qu'il soit enfin libéré. J'aurais pris sa place sans sourciller. Quand j'ai compris ce que tout ça signifiait, j'ai supplié ma mère — je me suis agenouillé devant elle, j'ai promis que je ferais changer les dieux d'avis. Je lui ai demandé de m'accompagner dans la caverne. Elle a refusé, mais j'ai demandé, encore, encore, je suis resté à genoux jusqu'à ce qu'elle cède.

Un fantôme de sourire étira ses lèvres. Akaashi ne se sentit pas l'envie de rire.

— On y est allés, et, évidemment, il n'y avait rien. Elle a dit que ce n'était pas mon tour. Qu'il fallait que je comprenne. Que c'était le destin, qu'on ne pouvait rien y changer, ce genre de conneries. Elle disait toujours ça : On n'a pas le choix, c'est ainsi, essaie de comprendre, arrête de discuter.

Une lueur violente traversa son regard.

— Alors j'ai cherché autre chose. J'ai organisé une fuite, parce que c'était la seule solution. Ils disaient que le village serait condamné, mais « le village », ça n'avait pas d'importance à mes yeux. Au début, quand je lui en parlais, il répondait avec le sourire. On s'imaginait ce qu'on ferait, hors du village, où on s'installerait, comment on vieillirait. Il disait que ça n'en valait pas la peine, mais je ne le croyais pas. Il lui arrivait souvent de vouloir tout laisser tomber. Je lui rappelais tout ce dont on avait rêvé ensemble. Je lui promettais qu'on finirait par s'en sortir.

Il soupira.

— Mais les années passant, il n'y réagissait plus qu'à peine. Une nuit, je suis venu le voir — il était isolé dans sa chambre, et personne n'avait le droit de lui rendre visite, mais j'y allais quand même. Je lui ai dit que l'heure était venue. J'avais tout préparé. Ma mère était occupée, ses parents aussi. J'avais testé un chemin, dans le noir, j'avais prévu qu'on s'arrête dans un endroit sûr. Je lui ai annoncé la nouvelle, et il m'a regardé sans un mot, complètement impassible, comme s'il n'avait même pas entendu. Il a dit que ce n'était pas le moment. Qu'il n'était pas prêt. Je lui ai demandé si tout allait bien.

Il eut un sourire triste.

— Il disait de ne pas m'inquiéter. Qu'il allait bien. Qu'il était fatigué. Qu'il fallait qu'il se repose, et qu'on partirait un autre jour. Il l'a dit une fois, deux fois, il l'a dit à chaque fois, ensuite, pendant des mois et des mois. Quelqu'un a fini par découvrir le chemin. Ils l'ont fermé, à l'approche de la cérémonie.

« Il disait toujours : ça ne va pas. Ce n'est pas le moment. Il me disait de le laisser tranquille. Il disait que je me fatiguais pour rien, que ça n'en valait pas la peine. Mais ça en valait la peine. Pour moi, ça valait toutes les peines du monde. J'ai tout fait. Je l'ai supplié, lui aussi. J'ai même pleuré, une fois. C'était la première fois que je me laissais aller comme ça devant lui. J'ai cru qu'il se moquerait de moi, mais il n'a rien dit. Il n'a rien fait du tout.

Il s'interrompit et ferma les yeux.

— J'aurais voulu l'insulter, le gifler, même, pour le réveiller une bonne fois pour toutes. Je voulais juste qu'il avoue que tout allait mal, pour une fois, mais il restait là, à répéter ses conneries... je ne comprenais rien. Je ne savais pas.

Il prit une inspiration. Sa voix, rendue tremblante par l'émotion, se stabilisa enfin.

— Tu vois, Akaashi — Oikawa était prisonnier dans plus que sa chambre. Il était prisonnier de sa famille. Prisonnier du village. Prisonnier de ses putains de cauchemars. Il était piégé dans sa propre tête, mais le temps que je m'en rende compte, c'était presque trop tard. On sait comment ça s'est terminé, hein ? Mais tu sais, j'étais pareil que lui. Je ne pensais qu'à ce qu'on ferait après, et pas à ce qui se passait devant mes yeux. Je ne l'ai pas vu céder au désespoir. Un jour, on parlait de notre future maison en ville. Le lendemain, il était résigné. Mais j'ai plus envie de voir ça. J'en ai assez vu.

— Iwaizumi-san.

Iwaizumi lui posa une main sur l'épaule et la serra.

— Tu as encore le temps, dit-il. Ne commets pas les mêmes erreurs.

— J'essaie, souffla Akaashi.

Mais quelles options avait-il ? Tout ce qu'il pouvait faire mènerait inévitablement au désastre. S'il fuyait, l'exorcisme n'aurait aucune chance d'aboutir. Il finirait par mourir, lui aussi. Le village sombrerait une deuxième fois, et qui savait ce qui se produirait après ça ?

Iwaizumi se leva. Il se dirigea vers le frigo, l'ouvrit, fit une grimace.

— J'irai chercher quelque chose pour vous, avant que vous ne partiez. J'ai plus rien, ici. Enfin, c'est pas comme si j'avais prévu de faire nuit blanche avec des inconnus.

Il sortit de l'eau fraîche et en servit deux verres. Il vida le sien d'un trait avant de se rasseoir, et en poussa un vers Akaashi. Celui-ci ne le toucha pas.

— Donc... de quoi il parle ?

Akaashi le regarda sans comprendre.

— Tu as dit qu'il t'avait parlé. Je suis curieux, c'est tout.

Akaashi hésita. Il ne parlait à personne de ses conversations avec Oikawa. Il transmettait les informations utiles à Kiyoko et Kuroo, sans plus ; Ukai n'obtenait de lui que de grossiers résumés, quand il obtenait seulement quelque chose.

Mais Iwaizumi n'était pas Ukai. Il n'était même pas exorciste.

— Il parle de vous, dit-il en évitant son regard.

Iwaizumi ne réagit pas tout de suite. Il se replaça sur sa chaise, fit tourner son verre du bout du doigt.

— De moi. Ah. Et qu'est-ce qu'il raconte ?

— Que vous l'avez abandonné là-bas.

La main d'Iwaizumi cessa tout mouvement.

Je l'ai abandonné ? Quelle blague. C'est vraiment la meilleure.

— C'est un esprit. Ne le prenez pas trop à cœur.

C'était sans doute plus facile à dire qu'à faire. Une partie de lui espérait qu'il le prendrait à cœur — que la culpabilité le ramènerait là-bas, ou la colère, s'il fallait en arriver là. Mais Iwaizumi se contenta de dessiner un cercle invisible sur la table, l'air ailleurs. Akaashi ne distingua pas une trace de colère dans ses traits tendus. Juste un peu d'amertume, et une pointe de douleur au fond ses yeux fatigués.

— C'est lui qui m'a laissé là, dit-il. Lui qui m'a laissé seul.

Ça sonnait comme une confession. Le cœur d'Akaashi se serra.

— Vous avez réussi à fuir, tenta-t-il. Que s'est-il passé ?

Iwaizumi lui lança un regard indéchiffrable.

— Il ne te l'a pas raconté ?

— Pas vraiment.

— Bois un peu d'eau. Tu n'y as même pas touché.

Akaashi s'exécuta docilement et attendit.

— C'était le jour de la cérémonie, raconta Iwaizumi. Je m'étais dit que ce serait plus facile. Tous les villageois préparaient les rues, les autels, les lanternes et les routes par lesquelles passerait le cortège. Ma mère aussi était très occupée. C'était le cas de la plupart des membres de nos familles, alors j'ai pensé que c'était le bon moment. Je me suis introduit chez lui sans qu'ils le remarquent. Quand je suis arrivé, il m'attendait déjà. J'ai cru que c'était la bonne. Qu'il avait compris, cette fois, et qu'on pourrait enfin foutre le camp pour de bon.

Iwaizumi se gratta la tempe.

— Comme tu le sais, ça ne s'est pas vraiment passé comme prévu. On est sortis par le jardin, parce que personne n'y allait plus depuis longtemps. Personne ne s'en occupait plus, d'ailleurs, vu les ronces et les mauvaises herbes qui traînaient là. Lui et moi, on y avait passé des heures, quand on était gamins. Il s'y est arrêté un moment. Il l'a regardé si longtemps que j'ai cru qu'il changeait d'avis. Mais on est partis, finalement. J'ai escaladé le mur, et il m'a suivi.

Akaashi connaissait la suite. Il se voyait tomber comme une pierre, la douleur dans sa cheville, une course dans les sous-bois, l'espoir, la panique, et l'abandon.

— Il est mal retombé, continua Iwaizumi. J'aurais dû faire attention. Il a dit qu'il pouvait marcher, et j'avais peur — alors on a couru. Ils nous ont rattrapés dans la forêt, bien avant qu'on atteigne la route. Ils nous ont séparés tout de suite après.

Il s'arrêta un instant.

— Ils m'ont enfermé chez moi, reprit-il d'une voix lasse. J'ai essayé de m'enfuir, mais ça n'a mené à rien. Ma mère était déjà partie s'occuper de lui — le préparer, le « purifier » ou juste s'assurer qu'il ne leur causerait plus de problèmes. Je pensais qu'ils m'abandonneraient là, qu'ils me puniraient ensuite, mais j'avais tort. Après un moment, Utsui-san est venu me voir. Je le connaissais bien. Il avait toujours été sympathique, avec nous ; il avait participé à la première cérémonie, lui aussi, parce qu'il était le seul héritier de la famille, mais tout le monde le savait trop vieux, alors il ne s'inquiétait de rien. Il m'a dit que s'il avait su qu'on prévoyait de partir, il nous aurait donné un coup de main. Ça le faisait rire, mais pas moi. Il a dit que la cérémonie commencerait bientôt, mais qu'il ne la regarderait pas, parce que voir ma tante finir comme ça lui avait donné suffisamment de cauchemars, lors de la cérémonie précédente. Je me souviens avoir pensé que si tout avait été différent, si c'est moi qui avais été choisi, alors il aurait sans doute été mon maître de cérémonie, et on aurait pu fuir sans se soucier de la surveillance de ma mère. Ce type se fichait de tout. Sa femme avait fait une poignée de fausses couches, et, bizarrement, il n'en paraissait pas vraiment touché. Il disait qu'il était le dernier de sa lignée, qu'on aurait qu'à nous débrouiller seuls, après ça, parce que les branches éloignées de la famille Utsui s'étaient perdues depuis belle lurette. Ma mère le détestait. Elle pensait qu'il refusait de leur dire où ils étaient. Enfin, bref. Il m'a tenu compagnie une heure ou deux. Il m'a demandé ce que je ferais, après tout ça, et je ne me souviens pas si j'ai su lui répondre — je ne pensais qu'à la caverne, aux gens dehors, à ma mère, à la nuit qui tombait par la fenêtre.

« Puis d'autres sont venus et m'ont emmené là-bas. Tout le village y était déjà. Ils m'ont maintenu immobile pendant que ma mère accompagnait mon meilleur ami jusqu'à ce putain de trou noir. J'ai remarqué qu'il boitait. Je me suis dit que c'était ma faute. Que si j'avais fait plus attention, si je l'avais rattrapé, si je l'avais attendu, on...

Il déglutit douloureusement. Akaashi aurait voulu lui offrir un geste de réconfort, mais il se rendit compte qu'il n'en connaissait aucun.

— Il a avancé jusqu'au bord, mais il n'a pas sauté, dit-il d'une voix sourde.

Il se passa une main sur les yeux. Sa poitrine se levait et s'abaissait rapidement, et Akaashi n'entendait plus que sa respiration sifflante, désordonnée, et son propre cœur qui, enfermé dans sa cage thoracique, cognait à lui en faire mal.

— Je ne savais pas quoi faire. Je ne savais même pas qu'ils avaient une arme. Il y avait des cris, des gens qui priaient, et moi, j'ai couru.

Il haussa les épaules.

— Qu'est-ce que j'aurais dû faire d'autre ? Attendre qu'ils viennent me chercher à mon tour ? Me jeter dans ce trou comme si de rien n'était ?

— Il était déjà mort, murmura Akaashi. Ça n'aurait rien changé.

— Je sais. Je sais, merde, c'est ce que je me suis répété pendant... mais même comme ça, je...

Il serra les dents. Il lui fallut un moment pour reprendre sa respiration. Akaashi partit lui servir un nouveau verre d'eau, dans lequel il but avec gratitude.

— Excuse-moi, fit-il. C'est une vieille histoire. Ça ne devrait pas me mettre dans des états pareils.

Il fit tourner le liquide dans son verre et contempla le petit tourbillon.

— J'ai couru, répéta-t-il, j'ai couru aussi vite que je le pouvais. Par chance, c'était Utsui-san qui gardait l'entrée. Il m'a souhaité bonne chance. J'ai couru jusqu'à ne plus savoir respirer. Je suis arrivé à l'arrêt de bus de la ville d'à côté. Il était déjà là, en pause, peut-être. Je ne sais pas de quoi j'avais l'air, mais quand le chauffeur m'a vu, il a démarré tout de suite. Je devais lui faire pitié.

Il afficha un sourire sans joie, puis but une gorgée.

— C'est un peu flou, après ça. J'ai changé de ligne une ou deux fois, jusqu'à arriver près d'une gare de campagne. J'avais gardé un peu d'argent, en prévision, tu comprends. J'avais prévu d'aller à Sendai avec lui, mais j'y suis arrivé seul, un matin. J'ai passé quelques jours à chercher quoi faire. Je dormais où je pouvais, si seulement je dormais. Je ne connaissais personne, et j'avais jamais mis les pieds dans un endroit pareil. C'était tellement bruyant.

— Personne ne vous a aidé ?

— J'essayais d'éviter les gens, expliqua Iwaizumi. Savoir qu'on est recherché, ça rend parano. Je ne pouvais pas faire un pas dans la rue sans les entendre courir derrière moi. Je ne pouvais pas fermer les yeux sans les revoir, sans revoir...

Il soupira.

— Enfin, tu vois. J'ai réussi à me dégoter une place sur le port, en fin de compte, et j'ai fini par embarquer sur des navires de pêche. J'ai fait ça pendant quelques années. Je m'y suis fait des amis, à force, des gens qui ne parlaient pas sans arrêt de dieux et de malédictions, des personnes normales, en somme. J'avais du mal, au début, tu sais. J'étais peut-être avec eux de corps, mais je ne pensais qu'au village. Qu'à lui. Je repensais à tout ce qu'on aurait pu faire. Je revisitais mes souvenirs, pour savoir où ça avait merdé. Je pensais à lui. J'y pensais tout le temps. Je ne pensais à rien d'autre, et c'était pareil à chaque minute qui passait, je me disais : j'aurais dû l'y obliger. J'aurais dû rester avec lui. J'aurais dû essayer de comprendre. J'aurais dû le rattraper, me battre, y aller à sa place. Quand je voyais quelque chose de nouveau, je me disais : Il aurait détesté, ou ça l'aurait fait rire, où il se serait moqué de moi pour l'avoir remarqué. C'était sans fin. Il me manquait terriblement. Je voulais oublier tout ça, mais je ne savais pas comment faire. Et puis, après quelques semaines, quelques mois, ça a commencé à aller mieux. Ça me frappait de temps en temps, si fort que j'avais l'impression que je ne pourrais plus m'en relever, mais je me relevais, et la vie continuait. C'était comme ça plusieurs fois par jour, puis plusieurs fois par semaines, puis plusieurs fois par mois. Je me suis relevé de plus en plus vite. Un jour, la nuit est tombée, et je me suis rendu compte que je n'avais pas pensé à lui depuis le matin. Je m'en suis un peu voulu.

Il fit silence, comme pour se recueillir, puis poursuivit :

— Perdre quelqu'un qu'on aime n'est jamais facile. Ce n'était pas le seul, mais avec lui, c'était différent. Ça faisait mal à en mourir. J'en faisais des cauchemars. Je me réveillais au milieu de la nuit, et parfois, pendant une seconde, j'avais l'impression que ce n'était rien que ça — un cauchemar. Qu'il m'attendait encore, quelque part.

Il laissa ses yeux se poser sur la fenêtre. La pluie avait depuis longtemps cessé sa symphonie chaotique.

— Mais ça aussi, c'est passé. Après quelques années, j'ai quitté mon travail, et j'ai cherché de quoi faire en ville. J'ai été engagé dans un petit restaurant, avec un de mes amis. Quand le patron est parti, on est partis aussi. J'ai décidé d'ouvrir le mien, et il m'a accompagné. Maintenant, me voilà.

Akaashi repensa aux photographies, sur les murs, au sourire d'Iwaizumi, bras-dessus bras-dessous avec des inconnus de tous les âges, de tous les horizons. L'espace d'une seconde, il l'envia tellement qu'il en eut mal au ventre. La sensation disparut comme elle était arrivée. Elle lui laissa un drôle de frisson dans le cœur, une petite rayure sur une vitre transparente, invisible pour qui n'y prêtait pas attention.

Iwaizumi aussi regardait dans cette direction.

— Vous repensez parfois au village ? demanda Akaashi.

— Ça faisait un moment, avoua Iwaizumi. J'y suis resté suffisamment longtemps. Je ne voulais plus lui laisser avoir la moindre emprise sur moi. Ma vie ici me convient. Elle me rend heureux comme je pensais ne jamais pouvoir l'être. J'ai rencontré de nouvelles personnes, je me suis fait de nouveaux amis. J'ai trouvé une famille. Je n'ai commencé à respirer qu'en arrivant ici. Là-bas, on croyait vivre, mais on étouffait.

Il hocha doucement la tête.

— Cette histoire, c'est derrière moi. Tu comprends, pas vrai ?

Il ne savait pas s'il pourrait jamais comprendre. L'histoire n'était pas derrière lui. Il doutait de pouvoir la laisser là.

— Si j'y retournais, dit Iwaizumi, tu penses qu'ils me laisseraient partir ?

Akaashi pinça les lèvres. Iwaizumi lui accorda un sourire indulgent.

— C'est bien ce que je pensais. Allez, il est vraiment très tard. Je demanderai à Hanamaki de me remplacer, demain. J'ai plus l'âge pour ce genre de soirée.

Il se mit à ranger la table. Akaashi se leva.

Sur le mur, près des escaliers, les photographies attirèrent à nouveau son regard. Il plongea la main dans la poche de son pantalon. Ses doigts rencontrèrent une surface lisse, ancienne, presque poussiéreuse. Remarquant son immobilité, Iwaizumi s'approcha de lui.

— Tu devrais vraiment aller dormir, conseilla-t-il.

Akaashi ne bougea pas. La main sur le papier, il resta paralysé par le doute.

Ça ne t'appartient pas, se morigéna-t-il intérieurement. Abandonne.

— Écoute, je ne vais pas...

— Vous lui aviez écrit des lettres, dit-il enfin.

Il se tourna vers Iwaizumi. Il sortit la photo de sa poche, la maintint un moment près de lui. Il n'avait pas eu l'intention de la lui montrer. Pas de s'en séparer non plus.

Il l'avait emportée avec lui par hasard, parce qu'il avait pensé que c'était la meilleure chose à faire, qu'il ne pouvait pas l'abandonner chez lui, dans le silence et les ombres.

Iwaizumi baissa les yeux. À contrecœur, Akaashi lui tendit la photographie. Sur le papier usé, Iwaizumi riait comme si tout allait bien. Oikawa, à ses côtés, souriait doucement, figé pour toujours.

Iwaizumi la prit sans un mot. Il la regarda longuement, et Akaashi vit ses lèvres trembler, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

Akaashi tourna les talons.

— On aurait dû partir plus tôt, souffla Iwaizumi. Le temps qu'on comprenne, c'était déjà trop tard.

Il passa une main sur l'image.

— Tu devrais aussi, dit-il à nouveau. Prends tes amis et partez sans vous retourner. Commencez une nouvelle vie. Laissez le village. Il n'en vaut pas la peine.

— Non, répondit Akaashi.

Iwaizumi s'arracha douloureusement à sa contemplation.

— Qu'allez-vous faire, alors ?

Il se posait la question tous les jours.

— Je ne sais pas.

Iwaizumi replia la photo. Il parut sur le point de dire quelque chose, puis se ravisa. Quand il parla enfin, sa voix avait perdu de son assurance. Elle résonnait comme une fragile sculpture de verre, prête à voler en éclat.

— Je n'ai jamais cessé de penser à lui, murmura Iwaizumi. Je ne sais pas si quelqu'un peut comprendre. Il y a tellement de choses que je n'ai pas pu lui dire... tellement de temps perdu. Ce n'était pas seulement mon meilleur ami, tu sais. Il était tout pour moi.

Il aurait préféré ne pas comprendre.

— Vous êtes le seul à pouvoir le convaincre, dit-il.

— J'ai essayé.

Il lui tourna le dos et se passa une main sur le visage.

— Oikawa... il m'a manqué tous les jours. Il me manque encore.

C'était la première fois qu'il prononçait son nom. Il rangea la photo dans un tiroir.

— Mais il est mort, ajouta-t-il. Et toi pas. Tu devrais le laisser là où il est.

— Je ne peux pas.

Il avait fait une promesse. Les mensonges d'Oikawa n'y changeaient rien.

— Je sais, soupira Iwaizumi. Merci pour la photo. Si tu veux bien, j'ai besoin de rester seul un moment. Bonne nuit.

Akaashi le salua. Alors qu'il montait les escaliers, il mit la main dans sa poche et la trouva vide.

C'est mieux comme ça, songea-t-il. Qu'est-ce que tu comptais en faire ?

Qu'est-ce qu'il en fera, lui ?

L'afficherait-il au mur, à côté des autres, ou la laisserait-il moisir au fond de ce tiroir, là où personne n'aurait à y poser les yeux ?

Dans la chambre, Kuroo l'attendait. Il ne fit aucun commentaire lorsqu'Akaashi vint se coucher à même le sol, non loin de lui, et quand ce dernier le regarda à nouveau, il sembla plongé dans un profond sommeil.

Ce soir-là, Akaashi ne rêva de rien, rien sinon la nuit noire, la lune sur un lac immobile, ou peut-être l'océan.

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Iwaizumi les raccompagna à la gare en fin de matinée. Ses yeux cerclés de noir suggéraient une nuit perdue parmi ses souvenirs. Il n'en évoqua rien.

— J'espère que vos parents ne viendront pas m'engueuler, soupira-t-il alors qu'il regardait le tableau des horaires. Vous êtes sûrs que vous n'en avez parlé à personne ?

— Ils ne savent même pas que vous existez, promit Kiyoko.

— On ne compte pas en parler, confirma Kuroo. Ils ne sont pas très regardants.

— Je ne sais pas si c'est une bonne nouvelle, grogna Iwaizumi. Enfin, soit.

Kuroo eut un sourire.

— Merci de nous avoir accueillis, dit-il. Et nos excuses pour le dérangement.

— Je n'allais quand même pas vous laisser traîner dehors, rétorqua Iwaizumi. Allez, bon vent.

— Au revoir, Yoshino-san, fit Kiyoko.

Ils commencèrent à s'éloigner, mais Akaashi resta un peu en arrière. Iwaizumi lui posa une main mal assurée sur l'épaule.

— Je suis désolé, dit-il. J'espère que vous... (Il s'interrompit et haussa les épaules.) Enfin, bref. Si tu changes d'avis, fais-le-moi savoir, d'accord ? Vous connaissez mon adresse. Je ne bougerai pas d'ici.

— Adieu, Yoshino-san, fit Akaashi.

Une étrange tristesse traversa le visage d'Iwaizumi. Il hocha la tête.

— Adieu, répondit-il. Et bonne chance.

La chance n'avait rien à voir là-dedans.

Lorsque le train arriva, Iwaizumi était parti depuis longtemps. Kiyoko et Kuroo grimpèrent dans le wagon ; quant à Akaashi, il demeura un instant sur le quai, hésitant.

— T'en fais pas, le rassura Kuroo. On trouvera autre chose, d'accord ?

Il lui tendit la main.

— Viens.

Akaashi la considéra quelques secondes avant de l'accepter sans un mot. L'alarme de fermeture des portes retentit au-dessus d'eux ; Kuroo tira Akaashi à l'intérieur, et le train démarra, laissant Sendai loin derrière eux.


This chapter was a real bitch to write so... i'm sorry...

Anyway dans le prochain qui n'était point prévu au programme, la Dream Team prend un peu de temps pour elle. Stay tuned my friends !

Il y a également des chances que mon rythme de publication déjà pas bien rapide ralentisse bc work, on verra bien