Hey, it's been a while... apparemment je ne peux pas écrire et travailler en même temps donc merci les vacances,,,

Merci à Thalilitwen as always ily.

Dans l'épisode précédent : Iwaizumi-san n'est pas très content de voir débarquer trois inconnus bien décidés à réactiver ses PTSD. Après leur avoir donné toutes les infos dont il dispose, il décide promptement de leur souhaiter bon vent en insistant lourdement pour qu'ils se barrent très loin du village. Akaashi n'est guère convaincu.


Le vent soufflait depuis plusieurs heures déjà. Il agitait les arbres et les buissons, leur tirant de temps à autre des gémissements désespérés. L'odeur de terre humide qui s'élevait vers un ciel trop sombre pour l'après-midi achevait de brosser le portrait d'un jour d'automne maussade, glacial pour la saison.

Akaashi s'étreignit des deux bras dans l'espoir de conserver un peu de sa chaleur corporelle. Il leva le nez vers les nuages. La fragrance laissée par la pluie n'était pas la seule à parvenir jusqu'à lui. Il y avait autre chose, plus loin. Une fumée douceâtre, quelque chose de sucré. Elle venait par vagues, sitôt apparue, sitôt effacée, mais s'accentua lorsqu'ils s'approchèrent de la maison.

Une bourrasque les frappa de plein fouet, transportant avec elle l'écho de murmures désincarnés. Au loin, les lumières de la cour dansaient comme des feux follets.

C'était la première fois qu'Akaashi entrait dans le domaine Ukai. Il n'était pas sûr d'apprécier l'expérience.

— Keiji, l'appela sa mère dans son dos.

Elle lui tendit une boîte finement travaillée d'un geste impatient. Ses parents ne parvenaient déjà plus à cacher leur nervosité. Ils n'avaient pas prononcé un mot de tout le trajet, et si sa mère commençait désormais à trahir une certaine agitation, son père, lui, demeurait inhabituellement silencieux. Il ne réagit d'ailleurs pas lorsque sa femme lui fourra quelques paquets dans les bras en claquant la langue.

— Vous ne m'aidez pas, commenta-t-elle sèchement en fermant le coffre tant bien que mal, une caisse de vivres calée contre sa hanche.

Le vent les frappa à nouveau, si violent qu'Akaashi chancela. Il grinça des dents.

Tous trois remontèrent l'allée sans échanger un regard. De temps en temps, un mouvement dans le coin de son champ de vision attirait l'attention d'Akaashi, mais lorsqu'il tournait la tête, il ne voyait rien d'autre que quelques arbustes et statues de pierre polie au pied desquelles tournoyaient des ballets de feuilles mortes. Sa mère marmonnait, non loin de lui, et il n'en percevait qu'une poignée de mots épars. Le nom de sa sœur, mais pas seulement.

Il avait travaillé ici, autrefois ; il y avait passé des semaines et des mois entiers, à errer dans les couloirs, à étudier dans la bibliothèque, à...

— Te voilà, Akaashi-kun.

Il leva les yeux vers Ukai Keishin, lequel lui prit la boîte des mains en hochant la tête. Ses cernes, plus creusés qu'à l'ordinaire, l'avaient pratiquement vieilli d'une décennie. Visiblement, la fatigue n'épargnait personne. Rien d'étonnant à cela. Keishin était le petit-fils du Grand Maître : à un moment aussi crucial que celui-ci, Akaashi doutait qu'il assiste encore la maison Ushijima.

Keishin jeta un œil au contenu du coffret puis referma celui-ci. Son visage n'exprimait rien de spécial. Akaashi n'avait aucune idée de ce qu'on pouvait bien donner à la famille d'exorcistes la plus influente de la communauté. Pour tout dire, il n'en avait pas grand-chose à faire.

— Je ne sais pas pour qui c'est, expliqua-t-il tout de même, plus pour briser son propre silence que pour offrir une quelconque information.

Ukai haussa les épaules.

— Pour le vieux, qui d'autre ? Viens, c'est par là-bas.

Akaashi le suivit à l'intérieur de la maison. Keishin posa le coffret sur une table où s'amassaient présents de politesse et offrandes rituelles soigneusement alignées. À en croire leur nombre, la plupart des exorcistes étaient déjà arrivés. Il pensa à Kiyoko et Kuroo, qu'il n'avait plus revus depuis leur retour de Sendai, quelques semaines plus tôt. Ils l'attendaient sans doute.

Sans doute.

Keishin le conduisit à travers un couloir couvert de portraits anciens, puis ils ressortirent dans une petite cour carrée protégée du vent par les bâtiments adjacents. Il désigna une porte de sous laquelle transparaissait une bande de lumière jaune.

— C'est là-bas, dit Keishin. Je te laisse, faut que j'aille ranger tous ces trucs.

Il lui fit un signe de la main et fit demi-tour. Akaashi avança d'un pas hésitant vers la porte ; alors qu'il s'en approchait, toutefois, une sensation d'inconfort le saisit à la gorge, l'immobilisant tout à fait. Il recula.

Se noyer dans la foule d'exorcistes qui l'attendaient derrière ne lui disait plus rien. À la place, il s'installa sur le couloir extérieur, les yeux perdus parmi les arbustes bas qui frissonnaient sous le vent.

Il n'entendit pas la porte s'ouvrir. En fait, il ne remarqua Kuroo que lorsque celui-ci arriva à sa hauteur, un sourire tranquille sur les lèvres. Il était suivi de près par Kiyoko, et tous deux s'assirent à ses côtés.

— Keiji, Keiji, soupira Kuroo. En retard, une fois de plus.

Akaashi sourcilla.

— Je suis toujours à l'heure, lui rappela-t-il. Tu dois confondre avec quelqu'un d'autre.

Le sourire de Kuroo s'agrandit.

— Excuse-moi, dit-il d'un ton dénué de toute contrition. J'essaie juste de te trouver des défauts, tu vois.

Kiyoko leva les yeux au ciel, mais elle souriait, elle aussi. Akaashi préféra les ignorer.

— Bien habillé, à ce que je vois, poursuivit Kuroo.

Ses parents l'avaient obligé à revêtir un kimono loué pour l'occasion. La cérémonie était tout ce qu'il y avait de plus officielle — mieux valait marquer le coup. La famille Shimizu devait avoir pensé la même chose. Les cheveux élégamment relevés sur la tête, Kiyoko portait un kimono floral à l'air onéreux.

Kuroo, lui, n'avait pas fait tant de manières. Sa tenue, pourtant formelle, devait jurer au milieu des autres invités. L'un des boutons de sa chemise était détaché, et si elle était pour l'instant bien rentrée dans son pantalon, Akaashi doutait qu'elle y restât toute la soirée.

— Ce n'est pas le cas de tout le monde, nota-t-il.

Kuroo eut un léger rire.

— J'avais pas reçu le mémo. Mes parents ne sont même pas venus, ils s'en foutent. Franchement, vous auriez pu me prévenir. Si j'avais su, j'aurais fait un effort.

— Je pensais que ça coulait de source, répliqua Kiyoko d'un air amusé.

— Ukai-sama doit s'être dit la même chose. Mais j'ai jamais été invité à un truc pareil, moi.

— Moi non plus, souligna Kiyoko.

Kuroo soupira. Il replaça distraitement ses cheveux.

— Sérieusement, dit-il en baissant la voix, il exagère. Ça valait vraiment la peine de tous nous réunir ici ? J'espère ne pas doucher votre optimisme, mais cette soirée, c'est juste pour la forme. Même Ukai ne sait pas si son truc fonctionnera. Ce n'est pas comme si quelqu'un allait pouvoir en témoigner après coup.

Il jeta un regard vers la porte et eut une grimace de dépit.

— Je trouve ça plutôt avisé de sa part, commenta Kiyoko. Après tout, on ne sait jamais.

— C'est ridicule, ouais, soutint Kuroo. (Après s'être assuré que personne d'autre ne l'écoutait, il murmura :) Il y a des fois où je me demande s'il pense vraiment qu'on peut réussir l'exorcisme. À le voir aujourd'hui, j'ai des doutes. Si le Grand Maître en personne traîne des pieds, c'est que ça craint. C'est à se demander si la communauté y croit encore. Si vous voulez mon avis, vu les têtes qu'ils tirent, tout ce qu'ils m'inspirent, c'est de la résignation.

Kiyoko réfléchit.

— Ce n'est pas une question d'y croire ou non, dit-elle après un moment. Il est prudent, c'est tout. Qu'on le veuille ou non, l'issue du rituel restera incertaine jusqu'au moment crucial. Tout ce qu'il fait, c'est prendre ses précautions. Et puis, ça a l'avantage de rassurer les personnes impliquées. S'il y a une chance, même infime, pour que notre esprit ne s'ancre pas au village, c'est mieux que rien.

— Bah moi, ça me fout les boules.

— C'est juste une cérémonie, intervint Akaashi. Qu'est-ce que ça peut faire ?

Kuroo ouvrit des yeux ronds.

— Les « cérémonies » dont j'ai récemment entendu parler n'avaient rien d'amusant, au cas où. Et puis même, c'est pas ça. C'est pour le moral, tu vois ? Si tout le monde agit comme si on allait se foirer, on va se foirer. On récolte ce que l'on sème, ou je sais pas quoi.

— Ça n'a rien à voir avec..., commença Kiyoko, mais Kuroo la fit taire en agitant la main.

— Je sais, je sais. Je m'inquiète pour rien, et tout va aller pour le mieux.

— Kuroo-san, fit Akaashi.

Celui-ci soupira.

— D'accord, j'arrête. Je comprends où il veut en venir, OK ? Et oui, moi aussi je préférerais quitter paisiblement ce monde une bonne fois pour toutes plutôt qu'errer dans des villages maudits jusqu'à la fin des temps. Mais on aurait dû s'y prendre autrement. Choisir un autre moment, j'en sais rien. On est tous concentrés sur les préparations, vous savez. Ici, ça bosse sans arrêt. Depuis que Keishin est revenu, c'est travail, travail, travail — même eux n'en dorment plus la nuit. Des fois, je me réveille à 3 heures du mat', et ils sont là, à discuter dans le salon comme si c'était normal. Et je les comprends. J'ai épluché tout ce que je pouvais, moi aussi, mais à force de rien trouver, on a du mal à persévérer, vous voyez ? Alors cette réunion, c'est le coup de grâce. C'est comme s'il avouait qu'il n'y avait plus rien à faire. Et c'est vrai, d'un côté, mais il devrait pas...

Il émit un grognement de frustration et fit voler du gravier blanc du bout du pied.

— J'arrête pas d'y penser, depuis qu'on a vu... Enfin, depuis qu'on est allés le voir. J'essaie de ne pas compter les jours jusqu'à l'été prochain, mais c'est difficile. Ça passe tellement vite, merde. Je veux pas que mon âme soit « apaisée », d'accord ? Je veux qu'elle soit sauvée pour de bon. Vous comprenez, non ?

Kiyoko hocha docilement la tête.

— Je comprends, assura-t-elle.

Kuroo parut un peu rassuré.

— Ce que je veux dire, conclut-il, c'est que j'ai suffisamment les boules comme ça. J'ai pas besoin que la communauté en rajoute.

Akaashi déglutit. Le sentiment ne lui était pas étranger. Il posa une main sur son épaule et la pressa doucement.

— Ça te fait rien, à toi ? demanda Kuroo.

C'était difficile à dire. Il était venu sans rien attendre de la cérémonie, parce qu'il la savait déjà inutile. Les autres en auraient peut-être besoin. Lui...

— Le village a vu assez de fantômes comme ça, répondit-il. Il n'a pas besoin de ceux de la communauté.

— Tu ne réponds pas à la question.

— Je ne vois pas ce que je pourrais dire d'autre. Je comprends ce qu'Ukai cherche à faire.

— Et tu penses que ça marchera ? demanda Kiyoko.

— Je n'en sais rien.

Penser qu'ils échapperaient à l'emprise du village relevait d'une naïveté proche de la stupidité, mais prendre ses précautions n'avait jamais tué personne. Il ne savait pas si la cérémonie pouvait leur garantir un passage paisible de l'autre côté. Si elle en rassurait quelques-uns, toutefois, il ne pouvait pas la considérer comme complètement inutile.

— Je serais prêt à parier que non, déclara Kuroo avec assurance.

— Tu ne seras pas là pour récupérer tes gains, répliqua Akaashi.

— Pragmatique. Et toi ? ajouta-t-il en se tournant vers Kiyoko.

— Ukai-sama est un exorciste de renom. Il a beaucoup d'expérience, et sa famille en sait sûrement plus que nous sur ce genre de choses. S'il pense que ça peut marcher, alors je le crois.

Kuroo grimaça.

— Vous savez quoi ? J'ai la dalle. Si on allait chercher quelque chose à manger, hein ?

Akaashi et Kiyoko échangèrent un regard. Kuroo fit mine de les ignorer.

Ils se dirigèrent vers la porte. La sensation d'inconfort avait disparu, à présent. Devançant ses deux amis, Kuroo la tint ouverte et attendit qu'ils entrent pour la fermer derrière eux.

La plupart des invités ne les remarquèrent pas. Quelques-uns se tournèrent vers eux puis regardèrent ailleurs ; d'autres encore les suivirent des yeux, emplissant Akaashi d'un malaise qui, s'il n'était pas tout à fait inhabituel, n'en restait pas moins désagréable.

— Tes parents ne sont pas là ? s'étonna Kiyoko.

Akaashi analysa la foule. Il lui fallut un moment pour retrouver sa mère, en pleine discussion avec Ushijima Yae. Cette dernière racontait quelque chose d'un air sombre, tandis que sa mère, hochant la tête avec lenteur, multipliait les gestes de réconfort. Akaashi détourna le regard.

— Elles ont l'air proches, commenta Kuroo. Elles se connaissent si bien que ça ?

Ses parents étaient en contact avec de nombreuses familles d'exorcistes, mais il ne se souvenait pas les avoir entendus parler de Yae en particulier.

— Je ne crois pas, répondit Akaashi.

— Reiko et Ushijima s'entendaient bien, remarqua Kiyoko. C'est lui qui connaissait ta mère, non ? Il en a parlé, une fois ou l'autre.

— Peut-être, fit Akaashi.

— Un truc de « grandes familles », ça. Vous êtes tous potes entre vous, non ?

— Il faut bien, intervint Kiyoko. C'est comme ça qu'on crée une communauté solide.

Kuroo eut un sourire goguenard.

— Une communauté solide, voyez-vous ça. Pas de toute, je la sens bien, la communauté. Je suis comme un poisson dans l'eau.

Akaashi lui donna un léger coup dans le bras.

— Arrête de rire, le réprimanda-t-il. Tu te sentirais peut-être mieux si tu t'habillais correctement.

— Touché.

Il leur fit signe de le suivre et partit s'asseoir sur une table libre un peu à l'écart. Personne ne semblait faire attention à eux. De temps à autre, Akaashi croyait percevoir des figures informes tournées vers lui, des regards trop longtemps attardés sur sa nuque, son nom chuchoté entre deux conversations. Les invités vaquaient à leurs occupations à l'instant où il les regardait, cependant, et tous finissaient par disparaître dans la masse, impossibles à identifier. Leurs voix se fondaient en un son obsédant et discontinu. Il se glissait dans ses oreilles comme un insecte, vrombissait à l'intérieur de son crâne, et, soudain, il ne pouvait plus rien entendre d'autre — une vibration douloureuse, lancinante, l'écho du vide qui s'enfonçait au plus profond de la terre, et tout en bas, quelqu'un qui disait :

Tu reviendras vers...

Le pied de Kuroo rencontra le sien sous la table, le tirant brusquement vers la surface. Il riait, le menton légèrement relevé, d'un trait d'humour qui avait échappé à Akaashi. Lorsque ses yeux se posèrent sur lui, cependant, son sourire s'effaça. Akaashi regretta de l'avoir regardé. Il aurait préféré rester là-bas, tout au fond, à écouter le soupir de la terre.

— Keiji ?

Il cilla. Autour de lui, les voix s'étaient dénouées, et il n'entendait plus désormais que le chaotique mélange des conversations.

— Désolé, répondit Akaashi. Je réfléchissais.

— Tes réflexions ont-elles porté leurs fruits ?

Il souriait à nouveau. Kiyoko, elle, n'affichait aucune expression. Ses yeux naviguaient entre ses deux amis, et elle avait croisé les bras sur la table, patiente.

Akaashi balaya la salle du regard.

— Ils ont l'air plutôt sereins, commenta-t-il.

— C'est juste le calme avant la tempête. Ne te laisse pas avoir.

— Je sens une certaine tension dans l'air, ajouta Kiyoko. Pas vous ?

Kuroo acquiesça. Akaashi posa le menton sur le dos de sa main. Pour être honnête, il ne sentait plus grand-chose. La pièce semblait lentement se refermer sur la foule, toujours plus oppressante, mais personne ne s'en préoccupait. Certains échangeaient des sourires amusés. D'autres avaient les épaules agitées par un rire discret. Il avait croisé la majorité d'entre eux au village, et pourtant, c'était comme s'il ne connaissait plus personne.

Il avait envie de prendre l'air.

— J'aimerais que ça se termine, dit-il moins pour eux que pour lui-même. Il y a trop de monde, ici.

Elle opina du chef.

— Je suis d'accord.

Soudain, Kuroo se redressa. Il jeta un regard autour de lui.

— Vous savez quoi ? dit-il. Moi aussi.

Akaashi sourcilla, mais avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit, Kuroo poursuivit :

— J'en ai marre, d'être constamment entouré. Vous n'imaginez pas le nombre de personnes qui passent par ici chaque jour. Ouais, ils travaillent, mais nous aussi, non ?

— J'ai du mal à voir où tu veux en venir, dit Kiyoko.

— Ce que je veux dire, c'est qu'on en a fait assez. On mérite des vacances, vous trouvez pas ?

Le visage de Kiyoko se fendit d'un sourire dubitatif. Akaashi, lui, ne put s'empêcher de hausser les sourcils.

— Tu rêves à haute voix ? demanda Kiyoko.

— Je suis très sérieux. Merde, ça fait combien de temps qu'on va au casse-pipe sans rien demander en retour ?

— Tu es en apprentissage chez le grand maître, rappela Akaashi.

Kuroo croisa les bras.

— Tu ne sais pas de quoi tu parles. Crois-moi, c'est pas un cadeau. Allez, quoi. Ça vous dirait pas, un petit week-end loin de tout, sans rituels bizarres et sans esprits ?

Akaashi soupira.

— Et sans surveillance ? Tu rêves. Ils ne nous laisseront jamais faire.

— Tu crois ? demanda Kuroo.

Il arborait un sourire tranquille, celui de quelqu'un qui en savait plus qu'il ne voulait bien l'avouer.

— Épargne-nous tes mystères, dit Kiyoko.

— Qu'est-ce qu'on rigole avec vous, dites donc ! Faites au moins semblant d'être intéressés, quoi !

Un peu curieux, Akaashi se laissa aller contre le dossier de sa chaise.

— Accouche.

Avec un air de conspirateur, Kuroo se pencha vers eux.

— En fait, commença-t-il, j'ai déjà...

Une cloche sonna dans la salle, ramenant le silence parmi l'assemblée. Akaashi lança un regard interrogateur à Kuroo, mais celui-ci secoua la tête.

La voix d'une femme s'éleva non loin d'eux.

— La cérémonie va débuter, annonça-t-elle. Veuillez vous diriger vers le grand hall.

La foule commença à se mouvoir lentement, s'écoulant par la porte comme un ruisseau paresseux. Kuroo se leva pour suivre les autres exorcistes ; Kiyoko et Akaashi l'imitèrent sans enthousiasme.

Devant eux se trouvait un couple de personnes âgées qu'Akaashi ne se souvenait pas avoir rencontré. La femme, penchée vers son partenaire, murmura quelque chose d'un air grave. Apparemment peu soucieux d'attirer les regards, celui-ci répondit sans faire l'effort de baisser la voix :

— Ce n'est pas nouveau. Il s'est toujours moqué de nous. Cette réunion n'est qu'une mascarade.

De dépit, la femme secoua la tête.

— Je ne sais pas si...

— C'est lui qui a insisté pour que tout le monde visite son foutu village. Et maintenant que tout le monde est dans la même merde que lui, il nous sort ce genre de connerie ? Il peut toujours apaiser mon esprit, ça ne m'empêchera pas de revenir hanter tous ses descen-

Des visages désapprobateurs se tournèrent vers lui. Il grommela la fin de sa phrase puis haussa les épaules.

— J'ai toujours su que c'était une mauvaise idée, siffla-t-il entre ses dents.

À côté d'Akaashi, Kiyoko leva les yeux au ciel. Loin de s'inspirer de sa retenue, Kuroo éclata de rire.

Les invités s'éloignèrent, et Akaashi eut la satisfaction de voir le visage du vieil homme rougir de honte alors qu'il accélérait le pas.

— Certains ont vraiment la mémoire sélective, commenta Kuroo tandis qu'ils entraient dans la salle déjà à moitié pleine.

— Je ne l'ai jamais vu au village, nota Kiyoko. Qui c'est ?

Kuroo haussa les épaules, l'air de dire qu'il n'en savait rien.

— Mais ce n'est pas la première fois que je le vois. Il passe souvent pour râler. Il doit avoir visité le village au début de toute cette merde.

— Pas de chance, dit Akaashi.

— Pas vrai ? Enfin, c'est pas ça, son problème. Il visait la place de Grand Maître, il paraît, il y a un bon paquet d'années. Elle lui est passée deux fois sous le nez, alors il digère pas trop.

— Pas de chance, dit Kiyoko.

— Je suis heureux d'être accompagné de deux personnes si éloquentes, répliqua Kuroo.

Kiyoko lui tira la langue. Tous trois s'installèrent dans un coin de la salle, à l'abri des regards curieux des autres exorcistes. Akaashi s'agenouilla sur un coussin de sol et, alors que les conversations s'éteignaient petit à petit, il aperçut au loin sa sœur le chercher des yeux. Lorsqu'elle le retrouva parmi les multiples visages connus ou inconnus, elle lui adressa un signe de la main. Il l'ignora.

Ukai s'avança face à la foule, vêtu d'une impressionnante tenue de cérémonie qui ne laissait planer aucun doute sur son importance dans la communauté. Akaashi lui-même se sentait intimidé. Il lui semblait découvrir un homme complètement différent ; il dégageait une telle assurance et autorité que nul n'aurait osé prononcer un seul mot devant lui.

— Eh bah, il le prend pas à la légère, chuchota Kuroo à côté de lui. Quand je pense qu'il râlait encore il n'y a pas deux heures de ça.

Kuroo était un cas à part. Loin de l'admirer avec le respect des autres exorcistes, il contenait un rire que trahissaient ses yeux pétillants.

Kiyoko lui tira l'oreille pour le rappeler à l'ordre. Kuroo grimaça, puis fit un clin d'œil à un Akaashi déconcerté. Ce dernier avait du mal à voir d'où lui venait cette humeur enjouée. La perspective d'entendre un nouveau discours sur l'importance de leur mission et sa conclusion prochaine ne l'enchantait guère.

— Merci d'être venus, dit simplement Ukai. Je ne vous retiendrai pas plus longtemps que nécessaire.

Il balaya la salle du regard.

— Notre plus gros contrat touche bientôt à sa fin, déclara-t-il. Cet été, nous nous rendrons au village pour la dernière fois pour réaliser l'exorcisme de l'entité qui le prend en otage. Quelle que soit l'issue de cette opération, nous devons nous y préparer au mieux. Je suis optimiste — nous avons mis tout ce que nous avions dans cet exorcisme, nous l'avons étudié avec soin, et je pense pouvoir assurer que nous sommes prêts à faire face à cet esprit, quelle que soit sa nature véritable. Chacun ici a dédié une partie de sa vie au village, et il est temps, enfin, de clôturer ce chapitre une bonne fois pour toutes.

Kuroo haussa un sourcil peu convaincu. Akaashi, lui, se sentait soudain l'envie d'être ailleurs.

— Malgré notre travail acharné, toutefois, nous ne pouvons écarter l'éventualité d'un échec. En nous mêlant des affaires du village, nous nous sommes liés à lui et à la malédiction qui l'anime. Il est trop tard pour les regrets, à présent. Tout ce que nous pouvons faire, c'est tâcher de nous en prémunir. Ushijima-san a longtemps travaillé sur ce problème. Elle a consenti aujourd'hui à partager ses connaissances avec vous.

Yae le rejoignit, le dos droit et le visage impassible.

— Nous serons peut-être incapables de lever la malédiction, mais quoi qu'il advienne, nous ne nous joindrons pas aux esprits errants de ce village. Afin de s'assurer que nous ne subsisterons pas, le moment venu, Ushijima-san va procéder à un rite de tranquillité qui allégera notre âme de ses maux et l'empêchera de rester involontairement ancrée dans le monde des vivants.

Il céda la place à Yae, qui s'installa à genoux face à la foule. Sans un mot, elle enflamma un grand bol noir avec une allumette, puis contempla le feu entamer sa danse insensée.

Après un temps infini, elle ramassa une longue flûte de bambou posée non loin d'elle et la porta à sa bouche. Elle prit une profonde inspiration.

Akaashi n'entendit pas la première note.

L'ombre le regardait, agenouillée face à lui comme un miroir tordu. Elle ne lui sourit pas — elle ne souriait plus depuis un moment. Il avait du mal à distinguer les traits de sa figure imprécise, mais il pouvait jurer qu'elle le fixait droit dans les yeux, plus loin encore, qu'elle savait exactement tout ce qu'il avait jamais pensé, alors que lui ne savait plus rien.

Elle tendit ses bras nébuleux jusqu'à son visage et lui couvrit les oreilles.

Les contours du grand hall se firent confus et, alors qu'il sentait sa vision s'assombrir, Akaashi tenta vainement de se dégager de son emprise.

Non.

Il ne savait pas qui de lui ou de l'ombre l'avait pensé.

La pièce disparut.

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La caverne était parfaitement silencieuse. Quelqu'un marchait, de l'autre côté du gouffre, mais le bruit de ses pas était si bien absorbé par la pierre autour d'eux qu'il n'en percevait qu'un écho lointain et étouffé.

C'est trop tôt, voulut dire Akaashi, mais sa voix resta coincée à l'intérieur de sa gorge. La silhouette s'immobilisa. Elle lui fit signe d'approcher. Il secoua la tête.

Alors elle pointa l'abysse du doigt, et il se pencha en avant à son corps défendant.

Il n'y avait rien, tout au fond, rien sinon des ténèbres épaisses et opaques, un trou immense et sans fin.

Non, pensa-t-il.

L'ombre tendit la main vers lui. Comme il ne réagissait pas, elle la referma brièvement avant de la rouvrir sur un talisman trop familier qu'elle fit balancer au-dessus du vide. Un court instant, son cœur rata un battement — puis il se rappela que l'amulette était perdue, qu'il l'avait abandonnée l'été précédent, et avec elle tout espoir de s'en sortir sans dommage.

L'ombre se remit à faire les cent pas. Akaashi se demanda s'il finirait comme elle. Son âme à lui ne serait jamais tranquille. Quand l'été viendrait, il n'en resterait plus rien.

L'ombre s'assit au bord du gouffre, et il l'imita. Le vent s'élevait d'en bas, lentes expirations d'un géant endormi. Il s'imagina tomber dans le vide comme tous les autres avant lui. Son estomac se révulsa, mais il fut incapable de détacher son regard du trou béant.

J'ai promis.

Il ferma les yeux.

Non.

Quand il les rouvrit, l'ombre était devant lui. Elle le relâcha.

Yae déposa la flûte.

Les exorcistes se mirent à bouger graduellement, comme éveillés d'un long rêve. Kuroo s'étira, puis murmura quelque chose contre son oreille, mais il n'en comprit pas un mot. L'ombre ne le lâchait pas des yeux. Elle ouvrit la bouche.

— Hé ho, fit Kuroo en lui secouant l'épaule.

Akaashi sursauta. La main de Kuroo demeura un moment, mais il ne la sentait qu'à peine.

— C'est terminé. Tu viens ?

Il le relâcha. Akaashi cilla, incapable de réagir. Quant à l'ombre, elle se dissipait déjà, doucement, un cauchemar chassé par les premiers rayons du soleil.

— Keiji ?

Son cœur se serra brusquement.

— J'ai besoin d'un moment, articula-t-il en détournant le regard. J'arrive.

Kuroo voulut répondre, puis, réceptionnant le léger signe de tête que lui adressait Kiyoko, il se ravisa.

— On t'attend dehors, lui fit savoir cette dernière.

Il acquiesça, soulagé. Petit à petit, les exorcistes quittèrent la salle, l'air un peu inquiet. Certains, remarqua Akaashi, ne semblaient tenir sur leurs jambes que par réflexe. D'autres observaient nerveusement leurs voisins, les coins sombres de la pièce, le plafond. D'autres encore étudiaient le sol avec apathie, perdus dans le labyrinthe de leurs pensées. Akaashi pouvait compatir. Ils ne pouvaient plus ignorer l'incertitude, à présent presque palpable, qui pesait sur les épaules de la communauté.

De loin, il vit Reiko se diriger résolument vers lui, mais Keishin l'intercepta sur le chemin et elle renonça avec un discret soupir. Bientôt, il n'y eut plus personne.

Akaashi se releva. Il examina les alentours, le cœur battant. Puis il ferma les yeux et songea : Reviens.

Il eut un frisson, mais personne ne lui répondit. Il fronça les sourcils.

— Qu'est-ce que tu veux ? lança-t-il au hasard. Mon frère est mort.

L'ombre se manifesta à l'autre bout de la pièce, le plus loin possible de lui, et elle se mit à longer le mur sans le regarder.

— Mon frère est mort, insista Akaashi. Je n'ai pas de maître de cérémonie. Qu'est-ce que tu attends de moi ?

Elle l'ignora.

— Je ne compte pas m'enfuir, assura-t-il. Laisse-moi tranquille.

L'ombre s'effaça. Elle réapparut juste en face de lui, si proche qu'il se perdit dans ses ténèbres, les yeux plongés dans une nuit immuable. Akaashi retint sa respiration ; puis, rassemblant son courage, il répéta :

— Laisse-moi.

Non.

Elle disparut.

Akaashi resta figé quelques secondes. Il n'y avait pas de doutes, cette fois. L'ombre avait parlé.

Cette découverte le laissa un instant désorienté. De toute son existence, il ne l'avait jamais vue communiquer autrement que par gestes lents et sourires inconfortables, pareille à une marionnette rouillée. L'été de la mort de son frère, elle avait semblé prendre vie ; et voilà qu'elle intervenait au milieu d'un rituel d'apparat, comme douée d'une volonté propre, pour l'empêcher de protéger ce qui lui restait d'âme.

Ça n'avait aucun sens. Son âme ne pouvait pas être protégée. Elle était déjà condamnée aux abysses et, très bientôt, elle cesserait tout à fait d'exister. Akaashi ne savait pas s'il fallait voir là une précaution de l'entité ; l'ombre ne semblait répondre de personne. Elle errait où elle voulait.

Il la revoyait gratter frénétiquement le sol, au fond de l'étang asséché. Dans la maison Iwaizumi, l'amulette entre les mains. Il ne savait pas quoi en penser.

— Akaashi-kun ?

À nouveau, il sursauta ; un homme de petite taille l'observait depuis l'embrasure de la porte, et Akaashi le reconnut comme le père de Kiyoko, celui qui était assigné à la maison Iwaizumi depuis quelques années.

Shimizu lui adressa un sourire d'excuse, puis s'approcha de lui. La porte était restée entrouverte. À l'extérieur, le vent ne décolérait pas.

— J'espère que je ne te dérange pas, dit l'homme.

Akaashi inclina la tête pour le saluer, puis répondit :

— J'allais m'en aller.

Shimizu désigna la porte d'un geste.

— Ce serait préférable. Viens.

Ils sortirent. Akaashi aperçut Kiyoko et Kuroo qui, au loin, riaient ensemble d'il ne savait quoi.

— Je n'ai pas vraiment eu l'occasion de te rencontrer, dit Shimizu alors qu'Akaashi s'arrachait douloureusement à sa contemplation, mais Kiyoko m'a beaucoup parlé de toi. Elle a visiblement beaucoup d'estime pour toi. Ce n'est pas la seule, d'ailleurs.

Akaashi n'avait pas idée de qui il pouvait bien parler. Il préféra ne pas trop se pencher sur la question. Ce que les exorcistes pensaient de lui n'avait plus grande importance. L'échéance était trop proche, les dés déjà lancés.

— Elle m'a dit que tu n'avais pas encore entamé d'apprentissage, ajouta Shimizu sans se soucier de son manque de réaction. Enfin, j'imagine que tu as autre chose en tête. Mais si jamais tu en avais besoin, il reste de la place au sein de ma famille.

Akaashi entrouvrit la bouche pour répondre, puis se ravisa. Accepter un apprentissage ne l'avancerait à rien. Il était incapable de tenir ce genre de promesse.

— Merci, dit-il, mais je...

Shimizu l'arrêta d'un geste.

— Nous en reparlerons une fois que tout sera terminé, si tu préfères. Je me suis spécialisé dans l'étude des lieux ayant une forte empreinte spirituelle, précisa-t-il avec un sourire. Je ne suis pas souvent confronté à des esprits malins. Le cas du village est tout à fait particulier. D'ordinaire, c'est plutôt tranquille.

— Oh, laisse-le un peu respirer, intervint une femme qui s'approchait d'eux. Il a suffisamment à faire.

Elle jeta à Akaashi un regard mi-hautain, mi-craintif.

— C'est vrai, s'excusa Shimizu en se tournant vers lui. Mais rien ne t'empêche d'y réfléchir. Enfin, je vais te laisser. Bonne soirée.

Akaashi retourna la politesse et le regarda s'éloigner. Lorsqu'il parcourut le jardin des yeux à la recherche de ses deux amis, il constata que tous deux s'étaient envolés.

Ils avaient promis d'attendre, songea-t-il.

Il chassa l'image d'Oikawa qui s'imposait à lui avant qu'il n'ait à l'entendre miroiter à son tour de nouveaux mirages, proférer de nouveaux mensonges. Personne ne t'attend nulle part. Ce n'est pas grave. Ce n'est rien.

Kuroo le rejoignit une poignée de minutes plus tard, et il n'avait pas bougé.

— Kiyoko s'est fait harponner par Ukai-san, expliqua-t-il. J'aimerais pas être à sa place.

Les inquiétudes d'Akaashi se dissipèrent aussi vite qu'elles étaient arrivées. Il se sentit un peu plus léger.

— Et toi ? demanda-t-il.

Sa voix était plus assurée qu'il ne l'aurait cru.

— J'ai de l'expérience en la matière, se vanta Kuroo. Le temps qu'il arrive, j'ai déjà filé. Je n'ai pas pu la sauver, mais une victime, c'est toujours mieux que deux, hein ?

Akaashi haussa des sourcils désapprobateurs.

— Je le sens arriver, d'ailleurs, poursuivit Kuroo avec un sourire qui ne lui disait rien de bon. Mieux vaut qu'on s'échappe au plus vite. Une chance que je connaisse les lieux comme ma poche.

Il emmena Akaashi dans le jardin, jusqu'à une petite cabane isolée, et lui fit signe de s'asseoir sur les marches de bois qui menaient à la porte. Le bâtiment, de style ancien, paraissait pourtant presque neuf. Sa propreté jurait un peu avec le reste du domaine, usé par le temps et les éléments.

— Ukai l'a fait construire l'année dernière, l'informa Kuroo alors qu'Akaashi le lui faisait remarquer. Il l'utilise pour s'isoler un peu. L'utilisait. 'Fin, bon.

Ils s'installèrent.

— Il fait pas si chaud, commenta Kuroo. J'espère qu'il ne va pas pleuvoir.

— Tu parles comme un vieux.

Kuroo mima le choc.

— Enfin, j'ai bien pris 10 ans depuis la dernière fois qu'on s'est vus. Le grand maître doit déteindre sur moi.

Akaashi doutait que ce dernier soit du genre à parler de la pluie et du beau temps, mais ne releva pas.

— Qu'est-ce que Shimizu-san te voulait ? Je t'ai vu discuter avec lui.

Akaashi haussa les épaules.

— Il voulait me proposer un apprentissage.

— Et t'as accepté ?

Akaashi le considéra un moment, perplexe. Kuroo sembla se rendre compte de l'inanité de sa question ; il émit un rire nerveux, puis agita la main comme pour lui dire de l'oublier.

— Je me demande ce que ça donnerait, chez lui. C'est sûrement plus sympa qu'ici.

— Des regrets ? demanda Akaashi.

Kuroo le regarda sans comprendre.

— Qu'est-ce que je regretterais ? Ici, je suis au courant de tout en avant-première. J'aime me plaindre, c'est tout.

— J'avais cru comprendre.

Kuroo se pencha en avant.

— Tu veux connaître les plus sombres secrets de la communauté ? Les événements à venir ? Les mariages ? Je suis ton homme. Tu savais que Tachibana Ryokan visait le siège de grand maître, une fois qu'Ukai-sama l'aura quitté ?

— Qui ?

— Un type, il vit quasiment à l'autre bout du pays. Il attend la fin du grand exorcisme, il paraît. Inutile de dire qu'il n'a jamais mis les pieds au village. Le vieux le déteste.

— Très intéressant.

— N'est-ce pas ? Qu'est-ce que j'ai d'autre... Ah, une fille dont j'ai oublié le nom a essayé de quitter la région avant l'exorcisme, justement, parce qu'elle s'est trouvé un gars à quelques heures d'ici. Keishin a dû la ramener.

— Il aurait pu la laisser partir, signala Akaashi en fronçant les sourcils.

— Elle avait signé. Ils n'ont pas vraiment le choix. Imagine un peu. Si Ukai la laisse partir, d'autres la rejoindront. Plus personne n'a envie de participer à ce truc. T'as vu leurs têtes, aujourd'hui ?

Il avait vu. Il les comprenait, en un sens.

— Franchement, son job a l'air pourri. Je ne sais pas si j'en serais capable. Enfin, il faut bien quelqu'un pour gérer toute cette merde.

— Tu as l'air de beaucoup l'apprécier.

Kuroo plissa du nez.

— Je le respecte, c'est différent. Mais il faut avouer qu'il a une sacrée personnalité.

Akaashi ne put retenir un sourire.

— C'est vrai.

— Tu veux un dernier potin ? Et juteux, cette fois.

Akaashi lui fit signe de continuer. Kuroo s'approcha dangereusement de lui, et chuchota d'un air de conspirateur :

— Ushijima Yae est déjà en train de préparer sa future alliance avec les Shimizu. À en entendre les bruits qui courent, elle prévoit un certain mariage dans les deux ans à venir.

Akaashi fronça les sourcils.

— Kiyoko-san est au courant ?

— Plus ou moins. Ushijima n'est pas vraiment subtile. Franchement, je me demande si elle acceptera. Elle est assez discrète, à ce sujet-là, et je passe mon temps à essayer de lui tirer les vers du nez.

— Tu t'y prends sûrement mal.

— Je suis touché par tant de confiance. Enfin, t'as sûrement raison.

Parmi toutes les pensées d'Akaashi, un souvenir refit surface.

— Elle en avait parlé, dans le train, dit-il.

— Pour Sendai ? Je dormais.

Il le regardait, un sourire narquois aux lèvres.

— Ne fais pas le malin, rétorqua Akaashi. Tu ne faisais pas bien semblant.

— Qu'est-ce que t'en sais ?

— Je t'ai déjà vu dormir, tu sais.

— Ah oui ?

— Oui. Tu baves.

— T'as aucune preuve.

Il semblait fier de lui, pour une raison ou une autre — Akaashi décida de l'ignorer. En l'absence de réaction de sa part, le sourire de Kuroo s'agrandit. Incapable de le regarder plus longtemps, Akaashi le força à détourner la tête d'un doigt sur sa joue.

L'expression de Kuroo s'adoucit. Il posa le menton sur le dos de sa main. Kuroo n'avait plus l'air aussi apprêté qu'il l'avait été à son arrivée. Un bouton de sa chemise était négligemment ouvert, et sa cravate avait quitté le tour de son cou depuis un bon moment.

Et il ose se plaindre du froid, songea distraitement Akaashi.

— Quoi ? fit Kuroo, une lueur amusée dans le regard.

Akaashi comprit qu'il le dévisageait depuis trop longtemps. Il ne détourna pas les yeux.

— Tes cheveux sont vraiment en bordel, dit-il.

Le vent n'avait pas dû aider. Kuroo les raplatit sur sa tête, soudain embarrassé.

— Ils n'obéissent jamais, dit-il d'un ton léger. C'est la vie. Note, je devrais peut-être les lisser. Kiyoko doit bien avoir ce genre de trucs... enfin, avoue que ça me donne quand même un petit air sexy.

Akaashi l'étudia un instant.

— C'est vrai.

Kuroo ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Incapable de soutenir son regard plus longtemps, Akaashi se détourna.

— Arrête de me regarder comme ça, dit-il.

Il y eut un bref silence, puis Kuroo répondit :

— Crois-moi, j'ai déjà essayé.

Il n'y avait rien à ajouter. Il essaya de ravaler le sourire qu'il sentait prêt à éclore sur son visage, mais celui-ci mourut lorsqu'il aperçut un mouvement juste au bord de son champ de vision.

Reiko se dirigeait vers lui. Non loin derrière, Kiyoko arrivait pour les rejoindre, l'air mal à l'aise.

Kuroo se redressa.

— On devrait peut-être..., commença-t-il, mais Reiko ne lui laissa pas l'occasion de terminer sa phrase.

— Keiji, l'appela-t-elle dès qu'elle fut suffisamment proche pour qu'il ne puisse l'ignorer. Ne m'évite pas. Il faut qu'on discute.

Il leva la tête vers elle.

— Non, répondit-il simplement.

Le visage de sa sœur se crispa légèrement.

— S'il te plaît, arrête de faire l'enfant. Viens avec moi.

Il avait entendu ces mots de la bouche d'un autre.

— Reiko-san..., intervint Kiyoko.

Reiko soupira.

— Restez en dehors de ça, dit-elle avec douceur. J'ai besoin de parler à mon frère, seule à seul.

Kuroo les regardait l'un et l'autre, hésitant. Akaashi lui fit signe de ne pas bouger.

— Non, répéta Akaashi.

Reiko croisa les bras.

— Keiji, arrête. Ça suffit. Tu me manques, d'accord ? Je sais que j'ai fait des erreurs, mais ce qui est fait est fait. Ça fait plus d'un an. Il est temps qu'on passe à autre chose, tu ne crois pas ?

« Passer à autre chose » devait lui être si facile. Il en aurait ri, mais la colère lançait sa conquête, et il dut user de toute sa volonté pour ne pas serrer les poings. Reiko n'avait jamais rien voulu savoir. Elle n'allait pas commencer maintenant.

Consternée par son manque de réaction, elle reprit :

— Il faut que tu comprennes. Ce n'était facile pour personne. J'ai... (Après un regard anxieux vers ses deux amis, elle se reprit :) Juste cinq minutes, Keiji. Viens avec moi.

Cinq minutes ne pourraient pas excuser toutes les fois où elle l'avait abandonné à son sort. Un goût amer dans la bouche, il répéta pour la troisième fois :

— J'ai dit non. Je reste ici. Eux aussi.

Laisse-les entendre tes justifications stupides, voir si elles valent quelque chose. Lui était trop fatigué pour y croire.

Elle se pinça l'arête du nez et ferma les yeux, lasse.

— J'aurais préféré que ça reste entre nous, soupira-t-elle. Mais si tu veux me forcer la main...

Akaashi eut un sourire.

— C'est ce qu'il disait, commenta-t-il.

Ça commence mal.

— Ça n'a rien de drôle. Arrête.

— Je sais.

— J'ai essayé de te sortir de là.

Elle le regardait droit dans les yeux. Un menteur qui aurait voulu passer pour innocent ne s'y serait pas pris autrement. Il demeura silencieux.

Qu'elle parle du grenier ou de l'exorcisme, le résultat était le même. Ses prétendus efforts n'avaient mené à rien.

— Je te le jure, Keiji, insista-t-elle. J'ai fait tout ce que je pouvais. Crois-moi.

— Ne t'en fais pas, répondit-il. Je ne reviendrai pas te hanter. Tu peux partir l'esprit tranquille.

Il se releva, mais avant qu'il puisse avancer, elle l'arrêta.

— S'il te plaît, tu dois comprendre. J'ai vécu avec lui, moi aussi. Je savais de quoi il était capable. Quand t'étais petit, il...

— Laisse-moi passer, ordonna-t-il entre ses dents.
— Non.

Elle fronça les sourcils.

— C'est toi qui as voulu rester. Tu crois que je n'avais pas peur pour toi ? Je devais vous garder à l'œil vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et même comme ça, il profitait de la moindre occasion, tu le sais aussi bien que moi.

— Et c'est ma faute ? demanda Akaashi.

— Ce n'est pas ce que j'ai dit. Mais tu ne peux pas me blâmer pour ça, pas après toutes ces années à essayer de le tenir à distance, après toutes ces soirées à ramasser les pots cassés. Je sais que ce n'était pas tout rose, d'accord ? Mais je te promets, je te jure que c'était nettement moins pire que ce qui aurait pu arriver. Tu n'imagines pas le nombre de fois où j'ai dû le ramener à la raison.

Il se souvenait de toutes les fois où elle ne l'avait pas fait. Les fois où elle était arrivée trop tard, ou pas du tout. Elle l'avait laissé chez eux sans un regard en arrière.

— Je sais que tu avais peur, souffla-t-elle d'une voix douce qui lui donna envie de vomir. Je sais...

— Tant mieux, répliqua-t-il. Mais comme tu le sais, c'est terminé, et pas grâce à toi.

— Tu ne peux pas me blâmer pour ça. Je ne suis partie que parce que je savais qu'il était loin. Je pensais qu'il se calmerait si le grand maître le gardait à l'œil. Il m'avait promis qu'il ne reviendrait pas à la maison.

Akaashi faillit s'étouffer.

— Et tu l'as cru ?

— Tu sais qu'il pouvait se montrer convaincant. J'ai juste...

Il la fit taire d'un geste.

— T'as raison, concéda-t-il. Il lui arrivait d'être honnête. Il m'a emmené chez lui, une fois, mais je suppose que tu t'en doutais déjà. Il a parlé de toi, entre deux de ses leçons.

Elle pâlit.

— Keiji, non. Je sais comment il est. Quoi qu'il ait dit, ce n'était pas vrai.

— Je ne sais pas. Il disait que je te faisais pitié.

— Arrête.

Sa voix tremblait.

— Tu m'as laissé là-bas.

— J'avais peur pour toi. Je voulais juste...

Elle avança une main vers lui, mais il l'éloigna brusquement.

— Je t'ai vue, l'année dernière, dit-il d'un ton accusateur. Si tu l'avais connu aussi bien que tu le prétends, tu n'aurais pas versé une larme. Il te manque. (Comme elle s'apprêtait à répondre, il poursuivit d'un ton sec :) Ne me mens pas. C'était lui ou moi, mais c'est trop tard. Tu ne peux pas nous aimer tous les deux. Maintenant, laisse-moi tranquille.

Il s'en alla avant qu'elle ne puisse réagir. Reiko ne fit aucun geste pour le retenir. Il entendit Kiyoko parler sans savoir à qui elle s'adressait.

Il ne se remit à respirer normalement que lorsqu'il fut suffisamment loin pour ne plus sentir son regard dans son dos. À son grand étonnement, son cœur battait la chamade. Il se sentait pourtant calme. Libéré.

Il s'assit devant une mare dont il ne distinguait pas le fond. Quelques poissons nageaient nonchalamment près de la surface, leur bouche s'ouvrant parfois sur un silence pesant.

Il avait raison.

Elle était lâche. Elle ne l'avait jamais aimé. Elle n'avait pensé qu'à elle, sans jamais se soucier de lui plus que nécessaire. Yū l'avait compris.

Il l'aurait sans doute félicité aujourd'hui.
Il le revit dans son salon, la malédiction dévorant son cou, entendit sa voix résonner autour de lui, tu ne fais aucun effort, c'est ta faute, quand on joue avec le feu..., j'espère que ça te servira de leçon.

Personne ne viendra te sauver.

Il ferma les yeux. Arrête.

Face contre terre, juste devant l'étang, ses cheveux qui se confondaient avec l'herbe et la boue.

On récolte ce que l'on sème, songea Akaashi. Lui ne savait pas ce qu'il avait bien pu semer.

Des échecs à n'en plus finir. Un carnet enterré. Iwaizumi qui disait : Je ne peux pas. Je suis désolé.

Oikawa ne le laisserait pas le convaincre.

Il le regarderait partir comme l'avaient fait les autres, mais plus personne ne viendrait après ça.

On l'avait prévenu. Yū avait bien des défauts, mais il voyait clair. Il avait été trop naïf. Il l'avait mérité.

Reiko l'avait peut-être deviné, elle aussi. Elle devait l'avoir senti, après toutes ces années. Il était perdu depuis longtemps déjà. À quel moment avait-il atteint le point de non-retour ?

Dans le jardin, l'année précédente ? Lorsqu'il était revenu, après son passage dans la chambre des reflets, celui-là même où il n'avait pas pu trancher le lien qui les maintenait tous les deux attachés l'un à l'autre ? Le jour de leur première rencontre ?

Encore avant ça ?

— Keiji.

Il cilla. Les mains dans les poches, Kuroo regardait l'étang. Il avait perdu toute la bonne humeur qui l'avait animé lors de la soirée. Désormais flottait dans ses yeux un petit air blessé, mélancolique, celui de quelqu'un trop brusquement ramené à la réalité.

— Elle est repartie, l'informa-t-il.

— D'accord.

Akaashi se releva difficilement, soudain exténué.

— Tu penses que j'ai été trop dur avec elle, déclara-t-il sur le ton de la conversation.
Kuroo se tourna vers lui et sembla l'étudier un instant. Puis il haussa les épaules.

— Je ne suis pas à ta place, dit-il.

Akaashi se sentit un peu soulagé.

— Le vieil Ukai nous a appelés. Je voulais vous le dire tout à l'heure, mais j'ai réussi à négocier un peu avec lui. Il nous propose quelques jours de congés, loin d'ici. Qu'est-ce que t'en dis ?

Akaashi hocha doucement la tête.

— D'accord, dit-il. Allons-y.

xxxxx

Quand ils débarquèrent du bateau fraîchement accosté, le soleil entamait sa descente vers l'horizon. Les visiteurs n'étaient pas nombreux sur l'île ; ils avaient voyagé en compagnie d'une dame âgée et d'un couple qui, bien que taciturne, s'échangeait de temps en temps des messes basses à l'abri du regard des autres passagers. Akaashi s'imaginait qu'ils se plaignaient de l'attitude un peu trop enthousiaste de Kuroo, même si, passée la première demi-heure, lui aussi s'était inexplicablement enfermé dans ses pensées. Le ciel grisâtre n'aidait pas à se mettre en condition. Les seules vacances qu'ils auraient avant leur retour au village accuseraient sans doute une météo plus que morose.

La nouvelle que Keishin les attendait au port n'arrangeait rien.

Akaashi n'était ni déçu ni emballé. En fait, il ne ressentait pratiquement rien. Il avait vu l'île se dégager de l'horizon brumeux et s'était dit : On y est.

Quelques jours de repos avant de les ramener droit d'où ils étaient venus.

— Vous le voyez quelque part ? fit Kuroo en regardant autour de lui.

Les quelques personnes présentes sur le quai leur étaient inconnues. La vieille dame se rendit vers la route sans un regard en arrière. Le couple, lui, rejoignit une femme plus âgée à l'air sévère. L'homme n'était manifestement pas à l'aise. Il la salua avec raideur.

— J'espère qu'on ne s'est pas trompés, dit Kiyoko.

Kuroo plissa du nez.

— J'espère que si.

À cet instant, une jeune femme d'une vingtaine d'années s'approcha d'eux à grandes enjambées. Elle avait les cheveux blonds coupés courts, un œil perçant, et sur ses lèvres naquit un grand sourire lorsqu'ils se tournèrent enfin dans sa direction.

— Vous êtes les amis de Keishin ? demanda-t-elle pour la forme — elle en avait déjà l'air plutôt convaincue.

Ils acquiescèrent.

— C'est rare, les nouvelles têtes, par ici. Venez, je vous conduis.

Elle les emmena vers un parking de fortune où les attendait une voiture grinçante. Un groupe de chats errants se frottaient contre leurs jambes pendant que leur guide tentait vainement de les éloigner.

— Une vraie catastrophe, commenta-t-elle en caressant la tête de l'un d'entre eux. On a essayé de les stériliser, l'été passé, mais il en arrive sans cesse de nouveaux. On ne dirait pas, mais ils ne sont pas si faciles à attraper.

Elle agita devant eux son bras couvert de petites cicatrices pour appuyer son propos.

Le trajet jusqu'à la ville — si tant était qu'on pût l'identifier comme telle, car elle tenait à vue d'œil plutôt du gros village — n'était pas très long. Ils suivirent la mer, s'engouffrèrent dans les terres et la forêt qui les recouvraient, puis retrouvèrent la côte moins grise qu'à leur point de départ, les quais de bétons vite remplacés par de larges plages de sable dévoilées par la marée basse. Saeko, leur conductrice, leur expliquait de temps en temps quelques anecdotes sur l'île qu'ils écoutaient avec politesse. Lorsqu'Akaashi posa une question sur le rôle qu'y jouait Keishin, toutefois, elle ne leur répondit que par un sourire évasif.

Elle les fit descendre sur une route calme et leur montra un petit bâtiment de bois débordant à moitié sur la plage.

— Il vous attend là-bas, dit-elle. Je dépose vos affaires à l'auberge. À ce soir, je suppose !

Ils la saluèrent.

— « Je suppose » ? fit Kuroo alors que tous les trois échangeaient un regard.

Akaashi haussa les épaules.

Ils découvrirent Keishin penché sur une carte, une main dans la nuque, l'autre balançant sa cigarette dans les airs comme un pendule. Elle s'était éteinte depuis un moment déjà, mais il ne semblait pas l'avoir remarqué.

— Ah, lâcha-t-il en les voyant arriver.

Il se redressa avec un soupir. Akaashi jeta un bref coup d'œil à la carte, en passant. Elle représentait une partie de l'île, probablement celle sur laquelle ils se trouvaient pour l'instant. Akaashi distingua une croix tracée au crayon que la gomme n'avait pas totalement pu effacer.

— Bon, fit Keishin en s'adossant à la table. Je suppose que le vieux ne vous a rien expliqué, pour changer.

Kiyoko ne lui répondit qu'avec un sourire poli.

— C'est bien ce que je pensais. Vous l'avez deviné, on a du travail pour vous.

Kuroo leva les yeux au ciel.

— Et voilà, commenta-t-il. J'en étais sûr, il ne perd pas le nord.

— Ne lui en tenez pas trop rigueur. C'est toujours mieux que rien. Ce job doit être fait à peu près tous les ans, la communauté a l'habitude.

Les envoyer sur l'île ne devait pas avoir soulevé de soupçons. Et puis, il n'était pas dans les habitudes d'Ukai d'offrir quoi que ce soit gratuitement.

— Très bien, fit Akaashi. Qu'est-ce qu'on doit faire ?

— Rien de bien compliqué, assura Keishin. Je ne sais pas si vous en avez déjà entendu parler, mais cette île organise chaque année un festival assez intéressant, quoique méconnu. Comme vous avez sans doute pu le remarquer, le public n'est pas exactement au rendez-vous.

— Un festival ? répéta Kiyoko. De quoi ?

Le moment n'était pas commun. On était début avril, et il n'y avait rien de particulier à célébrer.

— Des morts, répondit Keishin en soupirant. Vous comprenez qu'on ne les laisse pas faire ça tout seuls.

Il tapota la carte du bout du doigt.

— En soi, ce n'est rien de très dangereux. Quelques stands, rien de spécial en ville. La seule raison de notre présence ici, c'est la parade.

Il indiqua un point dans la forêt.

— Il y a une sorte de sanctuaire, par là-bas. La légende raconte que les tambours qui s'y trouvent peuvent attirer n'importe quel esprit à des centaines de kilomètres à la ronde. Plutôt que de le sceller comme le voudrait la logique, les insulaires ont préféré l'utiliser à bon escient. Chaque année, à cette période, ils appellent les esprits égarés pour les guider vers l'autre côté.

— Et ça marche ? demanda Kuroo en arquant un sourcil sceptique.

— Et comment. 'Pour ça qu'on est là. Ceux qui viendront sont ceux qui n'ont jamais pu trouver leur chemin. Ils sont perdus, désorientés, parfois en colère. Par chance, la parade apaise même les plus agités, mais on n'est jamais à l'abri d'un incident. On est juste là pour s'assurer que tout se passe bien.

Il porta sa cigarette à ses lèvres puis grimaça.

— Merde. Bref, on est quatre, cette fois, ce qui est largement mieux que d'habitude. On va se poster le long de la route. J'ai préparé quelques talismans et entraves pour les esprits récalcitrants, au cas où. Si quelque chose vous paraît anormal, n'hésitez pas à les utiliser. Vous vous installerez plus tard, si ça vous va — il est déjà tard, et on a encore deux ou trois trucs à régler.

Il sortit de la pièce et leur montra une rangée de poteaux de bois plantés sur la plage. En y regardant de plus près, Akaashi constata qu'il s'agissait de flambeaux. Sur chacun d'eux avaient été gravés des signes qu'il ne parvenait pas à identifier. Quand il s'en ouvrit à Keishin, celui-ci expliqua :

— Ce sont des sorts très anciens. Le responsable du temple se charge de les graver lui-même. Ils doivent servir de guide.

— Vers quoi ?

— La mer. C'est là que s'ouvre le passage.

— Je croyais qu'ils suivaient le tambour, dit Kuroo.

— Ouais, bah. Croyez-le ou non, certains arrivent quand même à se perdre. Et je ne vous ai pas encore parlé de la tête du cortège.

Avant qu'ils puissent lui poser la question, Keishin leur fit signe de le suivre. Il les mena à l'orée de la forêt, où un sentier de terre s'ouvrait sur la plage.

— On se postera tout le long du chemin, déclara-t-il. Pas d'inquiétude, j'ai déjà fait les plans. Shimizu, tu te rendras au temple pour le début du cortège. Tu vérifieras aussi les protections installées là-bas ; j'avais commencé, mais ce foutu chaman parle tellement...

Il soupira.

— Kuroo, tu te posteras au milieu du trajet pour t'assurer que tout est en ordre. Il faudra surveiller les alentours. Rien de bien méchant. Quant à toi, dit-il en se tournant vers Akaashi, tu t'installeras là-bas, sur la plage, avec moi.

Il ne développa pas plus.

— Je vais vous donner de quoi assurer votre sécurité et celle du cortège, puis je vous conseille d'aller prendre vos marques. La procession commence vers minuit, et elle se termine au lever du soleil.

— Et ensuite ? demanda Kuroo.

— Ensuite, vous ferez ce que bon vous semble. Plus de questions ?

Ils secouèrent la tête.

— Parfait. Au boulot.

xxxxx

Le soleil avait disparu de l'autre côté de l'île, les laissant seuls sur la plage muette. Même les oiseaux s'étaient tus. Le village aussi se faisait silencieux quand approchait le dernier jour, à croire que la nature elle-même préférait se mettre en retrait.

Ukai et lui allumèrent les flambeaux avant que la nuit tombe tout à fait. Leur crépitement se mêlait au bruit des vagues qui s'écrasaient non loin d'eux. Immobile, Akaashi scrutait l'orée du bois qui projetait sur eux une ombre de plus en plus allongée. Rien ne bougeait non plus, par là-bas. Il se demanda combien de temps il faudrait pour que le cortège arrive jusqu'à eux.

Les premières étoiles apparurent, puis des milliers. Bientôt, le feu fut leur seule source de lumière. Les heures défilaient sans que rien ne se produise.

Keishin finissait d'étudier les inscriptions gravées sur les flambeaux quand un son lointain leur parvint enfin du centre de l'île.

— Ils vont démarrer, commenta-t-il.

Il alluma une cigarette qui brilla dans la nuit.

— Ils sont nombreux ? demanda Akaashi.

— Le cortège ne doit pas dépasser les 40 participants. Les plus jeunes n'en ont pas grand-chose à faire, ces dernières années.

— Et les esprits ?

Keishin traça un arc de cercle du bout du pied dans le sable.

— Ça dépend, dit-il. Ils ne sont parfois qu'une poignée. Le plus souvent quelques dizaines. Mais il suffit d'une catastrophe ou d'un accident malheureux pour en attirer d'autres, alors qui sait. Ceci étant dit, c'est plutôt calme, en général.

Il s'assit dans le sable.

— Ils n'arriveront pas tout de suite, l'informa-t-il.

Akaashi l'imita. Il contempla la mer un moment. Elle semblait presque noire, désormais, seulement distincte du ciel par ses reflets éphémères. Keishin tira sur sa cigarette.

— Tu tiens le coup ? demanda-t-il soudain sans même le regarder.

Un peu surpris, Akaashi mit un temps à répondre.

— Je suppose, mentit-il.

— Mmh.

— Quoi ?

Keishin chercha ses mots.

— Mon grand-père semble, disons, inquiet à ton sujet.

Voilà qui était étonnant.

— Il n'a pas à s'inquiéter.

— Ouais, bon...

Akaashi s'attendait à ce qu'il commence à poser des questions, mais il ne dit rien. Comme la procession se faisait attendre, il demanda :

— Pourquoi Ukai-sama nous a-t-il envoyés ici ?

— C'est vous qui l'avez demandé, non ?

C'était surtout Kuroo.

Keishin haussa les épaules.

— Bah, il a un cœur, l'air de rien. Il ne pouvait pas vraiment refuser.

— Ça ne l'a pourtant jamais dérangé, nota Akaashi.

Avec un sourire connaisseur, Keishin acquiesça.

— C'est vrai, reconnut-il. Mais il a ses faiblesses. L'échéance est proche pour tout le monde.

On ne refusait pas le dernier repas à un condamné à mort. Akaashi ferma les yeux.

— Il n'est pas aussi fort qu'il le prétend, poursuivit Keishin. Et je suppose qu'il a des regrets, même s'il ne veut pas l'admettre. Enfin, je ne suis pas dans sa tête. 'Pas trop envie d'y être, d'ailleurs.

Il écrasa sa cigarette contre sa chaussure.

— Enfin, il y a une chose que je peux te dire quand même. Le vieux le montre pas trop, mais il sait que si c'est difficile pour tout le monde, ça l'est encore plus pour toi.

Akaashi prit une poignée de sable qu'il fit s'écouler lentement entre ses doigts.

— Bonne nouvelle, ironisa-t-il.

— Tu n'es pas obligé de me croire. Je vais juste te dire une chose : Il vous a permis de venir jusqu'ici. Demain, je prendrai le premier bateau pour rentrer chez moi. On vous attendra au port vendredi, pas avant. Fais-en ce que tu veux.

Il se releva et s'étira.

— Ils ne vont pas tarder.

Il montra la mer. Un filet de lumière rougeâtre caressait l'horizon à peine visible. Akaashi ne distinguait pas son origine. Il plissa les yeux, mais Ukai secoua la tête.

— Ne perds pas ton temps.

Il désigna la forêt d'un signe du menton. Dans le lointain, les tambours, frappés dans un rythme lent, résonnaient de plus en plus fort.

Ils durent attendre une petite heure encore pour que la première personne surgisse d'entre les arbres. Le bruit des cloches et tambours était net, à présent ; des chants s'élevaient d'entre les branches, quelques murmures, aussi, mais Akaashi ne parvint pas à comprendre ce qu'ils pouvaient bien raconter.

À l'avant du cortège se tenait un homme si vieux qu'il paraissait prêt à pousser son dernier soupir à tout instant. Assis dans une chaise à porteurs de bambou soutenue par deux hommes vêtus de blanc, il avait la tête penchée sur le côté et regardait devant lui, les yeux éteints.

Akaashi se tourna vers Keishin, lequel observait la scène avec intérêt.

— Ça a l'air calme, murmura-t-il plus pour lui-même que pour Akaashi.

— Qui est-ce ?

Ukai se gratta négligemment le front.

— Le doyen de l'île, dit-il. Cinq ans qu'il doit faire tout ça. Enfin, ça ne saurait pas durer.

Akaashi était du même avis. L'homme était à peine conscient.

— Les villageois pensent que les esprits coincés ici sont attirés par les vivants proches de la mort, expliqua-t-il. Le voile est plus fin autour d'eux. Ils sont supposés leur montrer le chemin vers l'autre côté, puisqu'ils ont eux-mêmes un pied dans la tombe.

— Et ça marche ?

— Regarde par toi-même.

À mesure que la procession se dégageait de l'étreinte des arbres, Akaashi aperçut, au milieu des insulaires, des silhouettes incertaines qui, le pas traînant, progressaient au rythme des tambours, leur visage résolument tourné vers la litière, comme des insectes attirés par une lumière dans la nuit noire. Quand Akaashi put un peu mieux discerner leurs traits, il remarqua que la plupart d'entre eux avaient la bouche ouverte. Il se sentit soudain mal à l'aise.

— Qu'est-ce qu'ils font ? demanda-t-il.

Keishin ne lui répondit pas. Il se dirigea vers le dernier flambeau avant d'arriver à la plage et indiqua à Akaashi de se placer face à lui.

Le cortège avançait lentement, s'arrêtait régulièrement et ne semblait pas pressé d'atteindre le rivage. Le nombre d'esprits présents autour des participants était difficile à évaluer. Certains paraissaient usés, comme délavés, à peine visibles parmi les ombres. D'autres se mêlaient si bien aux vivants qu'il n'était pas sûr de pouvoir les en distinguer. D'autres encore, silhouettes sombres et inhumaines, se traînaient de part et d'autre du défilé, parfois debout, parfois prostrés à terre ou rampant comme des vers.

Nul ne se souciait d'eux, et ils ne se souciaient de personne. De personne, sinon du vieillard qui, la bouche entrouverte, laissait son regard raser l'océan.

Le cortège s'arrêta. Sur l'eau, la lumière rougeoyante brillait plus que jamais.

Les deux porteurs déposèrent la chaise sur le sol et aidèrent le vieil homme à s'en extirper. Ils lui offrirent appui avec patience, puis commencèrent à avancer vers la mer. Le rythme des tambours ralentit. Lorsque le vieillard mit les pieds dans l'eau, ils se turent tout à fait.

Le silence s'abattit sur la plage. Quelqu'un décrocha un flambeau et le porta jusqu'à l'homme. Ses mains tremblantes ne pouvant maintenir leur prise, ses accompagnateurs l'assistèrent à nouveau. Il y eut un moment de flottement, puis l'un deux interrogea Keishin des yeux. Celui-ci, l'air soucieux, secoua légèrement la tête.

Akaashi se tourna vers le cortège.

Les esprits s'étaient immobilisés. Leur attention n'était plus concentrée sur le vieillard, pas plus que sur l'océan devant eux.

Keishin resta figé quelques secondes, puis, sous le regard curieux des insulaires, il détacha un deuxième flambeau et le donna à Akaashi.

— Pardon, dit-il à mi-voix. J'aurais dû y penser.

Akaashi ne répondit rien. Il prit le flambeau et, imitant le vieillard avant lui, se dirigea vers la mer. L'eau glaciale vint lécher ses pieds avant de se retirer. À côté de lui, un enfant au teint hâve le dévisageait, la bouche ouverte sur le néant.

— Va-t'en, murmura-t-il. Allez-vous-en, tous.

L'enfant s'arracha lentement à sa contemplation. Au loin, la lumière rouge brillait, surnaturelle, plus vaste que jamais. Akaashi se mit à avancer dans sa direction. Quelques esprits le dépassèrent pour s'enfoncer dans l'eau. Bientôt, il fut entouré d'une foule d'inconnus qui le frôlaient sans plus le voir, marchant comme un seul homme vers l'horizon enflammé.

L'eau lui arrivait à la taille. Il ne l'avait même pas remarqué. Au-dessus de lui, le ciel s'était éclairci. L'aube ne tarderait pas.

Il plongea la torche dans la mer. L'horizon vira du rouge au bleu ; les esprits progressèrent encore, de plus en plus vaporeux, et, peu à peu, ils commencèrent à disparaître, comme effacés par les vagues. Akaashi les observa un moment. Puis il fit demi-tour et retourna vers la plage, où Keishin l'attendait, les bras croisés. La ressemblance avec son grand-père était frappante. Il avait la même posture sévère, les mêmes yeux soupçonneux et inquiets.

— J'ai cru que tu ne reviendrais pas, dit-il.

Akaashi évita de lui dire qu'il partageait le sentiment. Il jeta un coup d'œil vers la mer. L'envie de se joindre aux esprits et de découvrir ce qui se trouvait au-delà l'avait caressé, juste une seconde, toujours une de trop.

Quelque chose lui murmurait qu'il l'apprendrait bien assez tôt.

Un frisson le traversa brusquement, et il se recula pour voir un esprit longer la côte en poussant des gémissements plaintifs.

— Ne fais pas attention à eux, dit Keishin. Quand bien même ils le voudraient, ceux-là ne peuvent pas traverser.

— Pourquoi ?

Il fit une drôle de tête, l'air de dire qu'il n'en savait rien.

— J'imagine que ce qui les retient ici est trop fort.

Akaashi regarda autour de lui. Une dizaine d'esprits erraient encore devant les yeux ignorants des villageois.

— Qu'est-ce qui va leur arriver ? demanda-t-il.

— Ils retourneront d'où ils viennent. Et s'ils n'en ont pas envie, on les y renverra nous-mêmes.

Il désigna l'horizon du doigt.

— Le passage se referme, dit-il. Le soleil va se lever d'une minute à l'autre.

Quelques secondes plus tard, la lumière fut remplacée par un filet d'or sur le ciel orangé.

Autour d'Akaashi, les esprits avaient disparu.

Keishin laissa échapper un bâillement.

— Rien à signaler, dit-il. Je crois qu'on peut s'en aller.

En effet, le cortège se défaisait déjà, chacun reprenant lentement le chemin vers la maison. Le vieil homme était parti, constata Akaashi. Il ne l'avait même pas remarqué.

Sur la plage, à quelques dizaines de mètres de lui, un esprit subsistait encore. Il se tourna vers lui et lui adressa un signe exagéré de la main.

Akaashi ne s'en préoccupa pas. Si Utsui voulait lui parler, il ne s'en priverait pas.

Keishin le conduisit à l'auberge où tous trois séjourneraient. Kiyoko et Kuroo l'y attendaient ; à moitié endormi devant la façade, Kuroo se réveilla en sursaut en les entendant arriver.

— Reposez-vous, dit Keishin d'une voix éraillée. Le bateau du retour vous attendra vendredi à seize heures. D'ici là... enfin. À une prochaine.

Il partit. Les trois adolescents le suivirent des yeux en silence. Kiyoko n'ouvrit la bouche que quand il disparut de leur champ de vision.

— On a déjà tout installé, dit-elle à Akaashi. On t'attendait.

Kuroo bâilla à s'en décrocher la mâchoire.

— Une première soirée incroyable, marmonna-t-il. Allez, bonne nuit.

— Ne vous réveillez pas trop tard, conseilla Kiyoko.

Kuroo balaya ses mots d'un geste et conduisit Akaashi vers leur chambre.

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Le village était étonnamment silencieux. Akaashi présuma que la plupart de ses habitants se remettaient encore de la veille — ceux qui n'avaient pas participé au cortège avaient malgré tout veillé toute la nuit. C'était le cas de Kuroo, qu'il n'avait pu sortir du lit malgré tous ses efforts. Il se plaindrait sans doute d'avoir été abandonné à l'auberge, mais Akaashi n'y pensait pas. Lui et Kiyoko se promenaient dans les ruelles, comme ils l'avaient fait durant l'été où Kuroo s'était absenté.

— C'est plutôt joli, commenta Kiyoko en arrivant sur la digue.

— J'imagine que c'est mieux que rien, répondit Akaashi.

Elle eut une moue désapprobatrice, mais n'ajouta rien. Ils longeaient la digue à la recherche d'un accès à la plage quand une silhouette familière leur fit signe de loin.

— Je vous cherchais, dit Saeko en les rejoignant. Et je crois que votre pote vous cherche aussi.

Ils échangèrent un regard las.

— Vous inquiétez pas, c'est pas très grand, par ici, sourit-elle. Il finira bien par vous tomber dessus. Si vous voulez, on organise une petite fête, mes copains et moi. Pour célébrer la fin de tout ce truc. On doit se rejoindre chez moi, alors montrez-vous quand ça vous dit. Vous ne devriez pas avoir trop de mal à repérer l'endroit.

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Kuroo les retrouva peu de temps après. Il ne se plaignit pas autant qu'Akaashi l'avait imaginé ; ses yeux cernés de noir laissaient entendre qu'il avait passé une mauvaise nuit, mais Akaashi ne présentait certainement pas mieux, vu les circonstances.

La maison de Saeko n'était effectivement pas difficile à trouver. Quelques adolescents et jeunes adultes s'étaient installés autour du bâtiment et discutaient bruyamment. Akaashi eut tôt fait de comprendre ce qu'ils attendaient : quelques minutes plus tard, une petite voiture arriva en klaxonnant, ce qui eut pour effet de faire froncer quelques sourcils parmi les rares passants.

— Excusez-moi pour le retard, dit-elle en ouvrant son coffre. J'ai dû refaire le plein.

Tous l'aidèrent à décharger la nourriture et les bouteilles qu'elle avait dû ramener du port. Akaashi transporta une lourde caisse qu'il posa dans la cuisine sous les instructions d'un garçon d'à peu près son âge, puis Saeko entra dans la maison, l'air revigoré.

— Bon, dit-elle. Vous connaissez la chanson. Prenez ce que vous voulez, faites ce que vous voulez pendant que vos vieux sont occupés, mais on n'oublie pas de tout ranger après.

Elle fit signe à Akaashi de s'approcher, puis ajouta :

— La plupart des parents ont leur propre petite soirée, expliqua-t-elle, donc on en profite. Ça a toujours été comme ça. Servez-vous.

— Bon, fit Kuroo quand elle fut hors de vue. On ne va pas se priver.

Ils partirent s'installer sur la terrasse, puis Kuroo leur ramena de quoi boire et manger avant de s'asseoir avec un long soupir satisfait. Quelques adolescents se dirigeaient déjà vers la plage, leurs victuailles à la main.

— J'aurais dû prendre mon maillot, fit soudain Kuroo.

— Tu veux prendre un bain de minuit ? s'étonna Kiyoko.

— Pourquoi pas ?

— Il paraît que c'est plein de méduses, intervint Akaashi.

— Et de concombres de mer, renchérit Kiyoko.

— C'est dégueulasse. Vous avez vraiment le don pour doucher mon enthousiasme, vous le savez ?

— C'est pour ton bien, assura Akaashi.

— J'en suis sûr.

Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Des rires et conversations résonnaient dans la maison, désincarnés.

— Ils s'amusent bien, on dirait, commenta-t-il. Quelle chance. Je jure que toutes ces histoires d'exorcisme m'ont fait oublier comment rigoler. Rien que l'idée m'épuise.

— Tu veux faire une séance de spiritisme ? suggéra Kiyoko. Il paraît que ça fait fureur, en ce moment.

Ils rirent.

— Tu veux ma mort, en fait.

Il porta sa bouteille à sa bouche et admira le ciel crépusculaire.

— Je me demande à quoi ils pensent, marmonna-t-il.

— Moi aussi, dit Kiyoko.

Elle se tourna vers Akaashi, mais il ne la regardait pas ; ses yeux étaient fixés sur un homme qui, sur la plage, le fixait en retour, l'air étrangement heureux.

— Hé, fit Kuroo en posant une main sur sa nuque. Ça va ?

Il frissonna.

— Ça va, dit-il. Je crois que quelqu'un veut me parler.

— Un esprit ? s'inquiéta Kiyoko.

— Je croyais qu'ils étaient tous partis, dit Kuroo. Qu'est-ce qu'il fait encore là ?

— Je vais lui poser la question.

— Keiji...

— Je reviens.

Akaashi ignora leurs expressions soucieuses et se dirigea vers l'esprit d'un pas décidé. Celui-ci disparut dès qu'il fut assez près pour en distinguer les traits.

— Je ne suis pas d'humeur, fit Akaashi. Montre-toi.

Utsui réapparut plus loin sur la plage, protégé des regards indiscrets. Akaashi le suivit.

— Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda-t-il.

Utsui le toisa longuement, puis, avec un sourire qui dévoilait toutes ses dents, déclara :

— J'essayais quelque chose de nouveau.

Il porta son attention vers la mer. Akaashi sourcilla.

— Vous auriez dû en profiter pour partir, dit-il.

— Voyons. Tu sais bien qu'on ne peut pas s'en aller si facilement.

— Vous êtes venu jusqu'ici. Vous êtes déjà bien loin de la maison.

L'esprit eut un ricanement glacial.

— J'y suis encore, tout comme toi.

— Je ne viens pas du village, rappela Akaashi.

— N'espère pas le quitter. Tu lui appartiens, et depuis plus longtemps que tu ne veux bien l'admettre.

Akaashi n'avait aucune envie de résoudre ses devinettes. Il demanda :

— Longtemps comment ?

— Tu poses beaucoup de questions, nota Utsui. Les jeunes, vous êtes tous pareils.

Il eut un rire. Akaashi serra les dents.

— Qu'est-ce que vous me voulez ? fit-il.

— Oh, tu sais. Je suis curieux, c'est tout.

Akaashi fronça les sourcils.

— Non, dit-il. Vous me suivez depuis le début.

— Le village n'est plus si amusant, à la longue.

— Mais vous pouvez en sortir à votre guise.

— Ah ! J'aimerais bien.

Utsui disparut pour réapparaître dans son dos.

— J'ai toujours bénéficié d'une certaine tolérance, dit-il. Avantage de la famille.

— Pourquoi ?

— Nos ancêtres ont été bien sages.

Akaashi repensa aux arbres généalogiques, à tous les sacrifices organisés par le village et aux victimes qui en avaient suivi. Les Utsui n'avaient guère subi de pertes, au fil des générations.

— Seulement quand c'était nécessaire, précisa l'esprit. La solution de secours, dans les cas désespérés. Il ne fallait pas le faire attendre. Le sort du village en dépend, blablabla... Enfin, on ne va pas pleurer pour trois pauvres hères nés sous une mauvaise étoile.

— Vous ne vous en êtes pas si bien sorti, lança Akaashi d'un ton sec.

— Je m'en sors mieux que les autres. On s'en sort toujours mieux. Et puis, ça ne durera pas.

— Vous avez l'air sûr de vous.

— Et tu devrais être plus sûr de toi. Tout vient à point à qui sait attendre, comme tu le sais. Et nous avons attendu.

— Attendu quoi ?

Il eut un long rire.

— Toléré, pas autorisé, dit-il soudain. Au revoir, Keiji. Je te retrouverai à la maison.

Il s'évanouit dans les airs, comme emporté par le vent. Akaashi resta immobile. Il eut le sentiment désagréable que quelque chose lui échappait, mais ne parvenait pas à mettre le doigt dessus.

Quand il retrouva Kuroo et Kiyoko, tous deux discutaient avec Saeko. Une bouteille de bière à la main, elle hochait vivement la tête, apparemment passionnée par ce qu'elle entendait.

— Et qu'est-ce qu'ils vous racontent ? demandait-elle alors qu'il s'installait à côté de Kuroo.

— Bah, c'est qu'ils grognent, surtout.

Elle éclata de rire.

— Vous me faites marcher.

— C'est pire quand ils parlent, assura Kiyoko. Mais la plupart ne disent rien du tout.

— Franchement, je crois que je me pisserais dessus, dit Saeko. Vous avez du cran. Mais vous avez fini le lycée, non ? Qu'est-ce que vous faites comme études, après ça ?

Kuroo haussa les épaules.

— On ne se pose pas vraiment la question, dit-il.

Kuroo jeta un bref regard à Akaashi. Si d'autres avaient pu y aller, eux n'avaient pas à s'en inquiéter.

À vrai dire, ils ne devaient plus s'inquiéter de grand-chose.

— J'aurais bien aimé essayer, cela dit. Enfin bon.

— Tu devrais le leur demander, conseilla Saeko. T'as quand même le droit de faire ce que tu veux.

Il lui sourit, mais ne répondit rien. Elle partit quelques minutes plus tard, et Kuroo laissa échapper un long soupir.

— Ça craint, dit-il. Alors, t'as parlé à l'esprit ? Qu'est-ce qu'il te voulait ?

— Juste montrer qu'il était là. Il vient du village.

Kiyoko afficha une mine inquiète.

— Ils ne s'arrêtent jamais, dit-elle.

— C'est rien. Il vient de temps en temps, c'est tout.

— Ce n'est pas la première fois ?

— Non.

— Ça craint, répéta Kuroo.

Ils acquiescèrent en silence. Soudain, il se leva et leur saisit le bras.

— Venez, déclara-t-il. On va à la plage.

Ils retirèrent leurs chaussures et le suivirent. Kuroo n'avait pas l'air de savoir où il allait ; il flâna un moment, discutant de tout et de rien, puis, quand il commença à faire un peu trop sombre, tous trois s'installèrent près d'un gros rocher humide. Kuroo analysa le sol avant de s'asseoir précautionneusement.

— Attention aux concombres, lui murmura tout de même Akaashi.

Kuroo lui lança un regard noir. Kiyoko gloussa doucement.

— Si j'avais su que je venais pour me faire traiter comme ça, soupira Kuroo en se couchant par terre, les bras croisés derrière la tête.

— Ne fais pas comme si c'était une surprise, dit Kiyoko.

— J'avais de l'espoir, croyez-le ou non.

Il ferma les yeux et émit un soupir discret. Akaashi sourit.

— Drama queen, dit-il.

Il fit un petit tas de sable humide qu'il lissa du creux de la main. Kiyoko, elle, construisait un oreiller pour Kuroo, qui s'installa ensuite dessus d'un air satisfait.

Le ciel s'était considérablement assombri. Akaashi contempla un moment les lumières du village. Il ne percevait rien d'autre que le son des vagues qui se disloquaient sur la plage. Il se demanda si Oikawa les avait jamais entendues. Il frémit.

Kuroo ouvrit les yeux.

— Je ne sais pas quoi dire à Kenma, lâcha-t-il soudain.

Il ne recueillit qu'un silence indécis.

— Je ne sais pas quoi lui dire, continua-t-il. J'ai essayé.

— Qu'est-ce qu'il sait ? demanda Kiyoko.

— Plus grand-chose. J'ai arrêté de le tenir au courant. C'était trop compliqué.

Il s'éclaircit la gorge.

— On ne s'est pas beaucoup vus, cette année.

— Je suis désolée, dit Kiyoko avec douceur.

— C'est comme ça. J'aurais simplement voulu faire mieux. J'ai prévu de lui rendre visite en rentrant. Ce sera sûrement la dernière fois. Le vieux ne me lâchera plus, après ça.

Il se passa une main sur le visage. Elle y persista un instant, mais les tremblements de sa voix trahissaient ses émotions.

— Je ne sais pas comment lui dire au revoir. C'est mon meilleur ami. Il mérite mieux que ça.

Le cœur d'Akaashi se serra. Il aurait voulu lui apporter un semblant de réconfort, mais s'en sentait incapable. Il posa une main sur la sienne d'un geste hésitant. Kuroo le regarda sans rien dire, puis il se rassit.

— Désolé, dit-il, l'air embarrassé mais à nouveau maître de lui-même. Je m'inquiète de trop. Ce n'est pas terminé, tout se passera très bien, tout ça.

— Arrête, fit Akaashi.

— C'est normal d'avoir peur, ajouta Kiyoko.

Il n'avait jamais parlé de ça. Akaashi s'apprêta à faire un commentaire, mais Kuroo acquiesça en silence, perdu dans ses pensées. Après un moment, sa voix s'éleva dans le noir :

— Je crève de peur, avoua-t-il en évitant leur regard. Pas seulement pour Kenma. J'ai peur pour nous. Depuis la fête chez Ukai, c'est... merde, ça nous pend au nez, vous voyez ? Les autres exorcistes s'inquiètent aussi, mais c'est pas pareil. Ils ne savent pas tout ce qu'on sait. Ils ne savent rien de l'entité, encore moins d'Oikawa, et Ukai continue d'agir comme si tout était sous contrôle alors qu'on y va tous à l'aveugle. Même si ça fonctionnait, rien ne dit qu'on puisse réussir l'exorcisme. Et si ça foire, on est tous dedans. J'en dors plus la nuit. Putain, ça m'angoisse à mort.

Il se tourna vers eux.

— Dites-moi que je ne suis pas le seul, demanda-t-il d'un air implorant. Ça vous fait rien, à vous ?

— J'ai peur, moi aussi, dit timidement Kiyoko. Mais...

— Ne me dis pas que tout se passera bien, par pitié.

— Je ne sais pas comment ça va se passer. Mais on a fait tout ce qu'on pouvait. Il reste peut-être une chance.

Ils contemplèrent cette possibilité un moment.

— Si ça se passe mal, on pourra au moins partir sans regret.

— C'est le souci. J'ai aucune envie de partir.

Elle ne répondit rien. Kuroo se tourna vers Akaashi en quête de soutien.

— Et toi ?

Akaashi baissa les yeux vers le sable. Il y avait dessiné une petite fleur anonyme, sans y réfléchir.

— Non, dit-il.

— Non quoi ?

— Je n'ai pas peur.

C'était différent. Il avait toujours su.

Menteur.

— Tu dois avoir un mental d'acier, commenta Kuroo.

Il faisait de son mieux pour masquer la déception qui transparaissait dans sa voix, mais Akaashi n'était pas dupe. Il décida de ne pas s'aventurer plus loin dans la conversation.

— On devrait rentrer, finit-il par dire.

— Mmh, fit Kiyoko.

Kuroo ne réagit pas.

Lorsqu'ils partirent enfin, quelques heures plus tard, la nuit était déjà bien entamée. Ils se repérèrent aux rares lumières de la ville toujours trop calme, les festivités sans doute terminées depuis un bon moment.

Kuroo aussi demeurait taciturne. Pas un mot ne sortit de sa bouche avant qu'ils arrivent à l'auberge, et Akaashi s'apprêtait à se coucher quand il remarqua que Kuroo l'observait depuis leur petit balcon, les bras nonchalamment posés sur le garde-fou. Il n'avait pas l'air en colère. Pas triste non plus. Juste embêté, comme un enfant devant un problème trop neuf pour lui, encore insoluble. Akaashi aurait rêvé de savoir ce qui pouvait bien se tramer dans sa tête.

Il n'était pas sûr de pouvoir l'encaisser.

Incapable de supporter ça plus longtemps, il brisa le silence.

— Tu devrais aller dormir, dit-il.

— Je réfléchis, répondit Kuroo.

— Ça ne t'avancera à rien.

Kuroo sembla retenir une réplique. Il l'effaça par un bref sourire.

— Tu veux savoir ?

Akaashi lui jeta un regard soupçonneux.

— Savoir quoi ?

— Ce à quoi je pense. Je peux te le dire.

— Je ne suis pas sûr d'avoir envie de le savoir.

— Mais j'ai envie que tu le saches, insista Kuroo. Alors je vais te le dire.

Son sourire s'évanouit comme on soufflait la flamme d'une bougie. Il entra dans la pièce et se plaça juste en face d'Akaashi, soudain sérieux.

— Je repensais à tout à l'heure, dévoila-t-il. Je pense que tu as menti.

Akaashi cilla.

— À quel propos ?

— Je crois que t'as aussi peur que nous, c'est tout. Peut-être pas de la même chose, ou pas de la même façon. Mais tu ne peux pas attendre le jour J le cœur en paix. Enfin, c'est mon avis.

Akaashi s'en serait bien passé. Il haussa les épaules.

— D'accord. Si tu le dis.

Kuroo hésita à nouveau. Puis il s'assit à côté de lui et, sans le quitter des yeux, déclara :

— J'ai pensé à autre chose.

Akaashi ne répondit rien. Il était incapable de se détourner de son visage. Ouvrir la bouche aurait demandé une force qu'il ne possédait pas. Ce qu'il allait dire n'allait sans doute pas lui plaire.

Peut-être que si.

Il dut se faire violence pour rester maître de lui-même. Il avait peur d'inspirer trop fort, d'expirer en tremblant.

Puis Kuroo eut un soupir.

— T'as raison. C'est l'heure de dormir.

Akaashi le regarda se relever en silence. Il aurait voulu qu'il reste un peu plus longtemps.

— Kuroo-san, dit-il.

Kuroo se passa une main dans la nuque.

— Je sais, désolé.

Alors qu'ils s'installaient pour la nuit, la voix de Kuroo résonna à nouveau dans le noir, quelque part dans son dos.

— Quand est-ce que tu retournes là-bas ?

Akaashi supposa qu'il parlait du village. Ukai était resté vague sur le sujet ; il savait simplement qu'il y reviendrait plus tôt qu'il ne l'aurait souhaité.

— Juin, je crois, répondit-il tout de même.

Kuroo émit un bruit mi-figue, mi-raisin. Le silence s'abattit sur la chambre, et à l'instant où il ferma les yeux, Akaashi s'endormit.

xxxxx

Akaashi se laissa tomber sur un gros rocher moussu, le souffle court. Loin derrière lui, Kuroo le rattrapait en trottinant.

— T'es pas humain, lâcha Akaashi entre deux inspirations douloureuses.

Il commençait à en être persuadé. Les étés qu'ils avaient passés ensemble devaient l'avoir vu plus stupide qu'il ne l'était désormais. Il avait suffi d'une ou deux journées sur l'île pour enfin voir clair.

— Je suis juste plus entraîné, répliqua Kuroo. Tu devrais essayer, tu sais. Se maintenir en forme ne peut pas faire de tort.

— Je me maintiens en forme, l'informa Akaashi.

— Ah oui ?

Le sourire de Kuroo n'avait rien de compréhensif.

— Je cours, fit-il.

Kuroo arqua un sourcil.

— Sur la route, précisa Akaashi, avec de bonnes chaussures. Pas sur des sentiers de forêts en montagne.

Kuroo regarda ostensiblement autour de lui.

— C'est juste une petite colline.

C'était trop haut et trop rocheux pour en être une. Ils grimpaient depuis plus d'une heure.

— Et c'est plein de sable, répliqua-t-il.

— Keiji, toujours dans l'exagération. Les filles ne se plaignent pas, elles.

Saeko et Kiyoko discutaient tranquillement quelques mètres plus bas, gravissant le sentier à leur aise.

— Je déteste marcher lentement, fit Akaashi.

— C'est ce qu'on entend, en général, quand on décide de se promener.

Il sortit une bouteille d'eau du sac d'Akaashi et y but quelques gorgées. Il désigna le sommet de la colline d'un signe de la main.

— On y est presque, dit-il. Il paraît qu'il y a un très beau point de vue, là-haut. Tu veux faire la course ?

Akaashi lui jeta un regard incrédule.

— Vas-y tout seul. T'auras qu'à nous raconter tes aventures.

— T'es pas très sympa, tu sais ? Et moi qui pensais qu'on allait passer un bon moment entre...

— Eh bah, Akaashi ! s'exclama Saeko qui arrivait à leur hauteur. T'as vu le diable, ou quoi ? Pas la peine de marcher si vite, reste zen.

— Tanaka-san me parlait de la faune locale, dit Kiyoko. Cette forêt est pleine de surprises.

— En bien, j'espère ? réagit Kuroo.

Saeko lui offrit son plus beau sourire.

— Certainement, si t'aimes les frelons et les fourmis rouges.

Kuroo eut un rire nerveux.

— Allons-y, Keiji, dit-il en lui attrapant le bras. Je sais pas toi, mais j'ai vraiment hâte d'atteindre le sommet.

Akaashi se laissa tirer sur quelques mètres, les sens aux aguets.

Ils ne croisèrent sur leur route ni frelons ni fourmis rouges, mais les quelques oiseaux cachés dans les arbres piaillaient à n'en plus finir au-dessus de leur tête, et les mouches, elles, ne se privaient pas de venir à leur rencontre. Kuroo fut le premier à atteindre le sommet. La côte escarpée qu'ils avaient dû gravir pour y accéder enfin l'avait à peine essoufflé. Il avait les joues rougies par l'effort, mais ne semblait pas en avoir conscience.

Il était assis en haut d'un large rocher en équilibre au-dessus des cimes et regardait au loin, veilleur immobile.

— Viens, dit-il en tapotant à côté de lui.

Il aida Akaashi à le rejoindre, puis Kiyoko. Saeko resta à l'écart, apparemment concentrée sur quelque chose, par terre, qu'elle remuait avec un bâton de bois.

Par-delà la forêt, l'océan miroitait un soleil argenté, ses vagues progressant paresseusement vers la côte. Ils le contemplèrent un long moment.

Akaashi se demanda ce qu'Iwaizumi avait bien pu ressentir, la première fois qu'il était allé sur le port. La première fois qu'il avait pris la mer, loin du village, là où personne ne pouvait le rattraper.

À côté de lui, Kuroo s'agita. Il avait les sourcils légèrement froncés, probablement en proie à des pensées peu réjouissantes. Quant à Kiyoko, son visage n'affichait rien. Elle se tenait droite, le regard porté si loin qu'elle semblait déjà en route vers les confins du monde.

— Ça donne vraiment envie de partir, hein ? dit-elle.

Kuroo hocha la tête.

— Qu'est-ce que je donnerais pas pour pouvoir dire merde à tout, là, tout de suite. Prendre un bateau et se barrer à l'autre bout de l'univers.

Personne ne nous retrouverait là-bas.

— Quand est-ce qu'il nous attend ? demanda Kiyoko.

— Ukai ? Vendredi.

Elle sourit.

— Alors il n'est pas trop tard, plaisanta-t-elle.

Ils lui sourirent en retour. Il était trop tard depuis bien longtemps déjà.

Ils redescendirent le rocher avec prudence quand le ciel commença à se couvrir. Saeko leur fit signe de venir d'un geste de la main. Elle agita le bâton devant les yeux de Kuroo, l'air très satisfaite d'elle-même.

— Vous voyez ? déclara-t-elle. Elles sont énormes.

Ils reculèrent d'un même mouvement alors qu'elle approchait les fourmis — noires, heureusement — de leur visage. Puis elle jeta le morceau de bois avec un éclat de rire, et ils prirent le chemin du retour avec légèreté.

xxxxx

Le restaurant que Saeko leur avait conseillé était minuscule. Akaashi n'y compta que trois tables, dont l'une était déjà occupée par un couple de vieillards dont l'accent était si prononcé qu'il ne parvenait pas à comprendre le quart de leur conversation.

Ça lui rappelait le café dans lequel ils se retrouvaient, quand tout commençait seulement, quand tout était encore possible. Il prit une bouchée de son assiette, ailleurs. Il pensait à la neige qui s'écrasait contre la fenêtre. À Kiyoko qui étalait devant eux leurs récentes découvertes et au sursaut d'espoir qui les avait animés alors qu'ils creusaient les secrets du village en croyant y trouver la solution miracle.

En fin de compte, tout ça n'avait servi à rien.

— Ah, fit Kuroo. J'ai jamais aussi bien mangé de toute ma vie. Le grand maître n'a pas été si radin que ça, finalement. Enfin, il n'aurait pas grand intérêt à garder son argent pour plus tard.

Le séjour étant aux frais de la maison Ukai, aucun d'eux ne ressentait le besoin de se restreindre sur les commandes. Kiyoko porta son verre à sa bouche.

— Le restaurant de Yoshino-san n'était pas mauvais non plus, nota-t-elle.

— J'en sais rien, répondit Kuroo. J'étais pas vraiment concentré là-dessus.

— J'ai l'impression que c'était il y a au moins cent ans, commenta Akaashi.

Un rêve fiévreux qu'ils auraient tôt fait d'oublier. Un cauchemar, peut-être. Inutile.

— J'ai beaucoup pensé à lui, après l'avoir rencontré, avoua Kuroo. Et à Oikawa. Il était encore vachement sensible, sur le sujet.

— À sa place, tu le serais aussi, dit Akaashi.

Kuroo fit une drôle de tête.

— Oui, bien sûr, accorda-t-il. Je ne dis pas que je ne comprends pas. Mais ça avait l'air de prendre tellement de place, que je me suis demandé... je veux dire, vous croyez qu'il a vraiment refait sa vie ? Genre... est-ce qu'il a eu des histoires, après ça ? Est-ce qu'il s'est déjà marié ?

— Intéressé ? demanda Kiyoko. Tu peux toujours aller lui poser la question.

Il grimaça.

— Très drôle. Je suis curieux, c'est tout. Vous pensez qu'ils étaient amoureux ?

Akaashi cilla. Comme personne ne lui répondait, Kuroo croisa les bras.

— C'est quand même pas impossible. Vous trouveriez ça bizarre ?

— Non, dit gentiment Kiyoko.

Akaashi baissa les yeux vers son assiette vide. Il ne s'était jamais posé la question. Dans le jardin, rien n'avait d'importance. Oikawa n'était plus le même qu'à l'époque. Il ne montrait que ce qu'il voulait bien.

Il revit Iwaizumi et ses mains sur ses joues, sur sa nuque, ses promesses insensées. La tristesse dans sa voix, des années plus tard. Il était tout pour moi. Je n'ai jamais cessé de penser à lui.

Oikawa non plus ne l'avait pas oublié.

— Ça a dû lui faire mal à crever, dit Kuroo. À sa place, je sais pas ce que j'aurais fait. Je ne sais même pas comment il a fait pour survivre jusqu'ici, ajouta-t-il. Je pense pas que j'aurais pu me relever après ça.

— J'imagine qu'on se découvre une force insoupçonnée, dans ce genre de cas, dit Kiyoko.

— Ouais, peut-être.

— Je ne crois pas qu'il se soit tout à fait relevé, murmura Akaashi.

Son sourire sonnait encore faux, lourd d'un deuil qu'il n'avait jamais achevé.

— Mmh.

Kuroo réfléchit un instant.

— Je ne comprends pas pourquoi il n'a pas réagi plus tôt, avoua-t-il soudain. OK, la situation était compliquée, mais...

— Éclaire-nous, demanda Akaashi. Qu'est-ce qu'il aurait pu faire de plus ?

Kuroo eut la décence de paraître gêné.

— J'en sais rien. J'en sais rien, merde. Il aurait pu le sortir de là plus tôt. L'assommer et l'emmener avec lui si nécessaire, je sais pas.

Il jeta un bref coup d'œil à Akaashi.

— Je veux dire, c'est une façon de parler.

— Je crois qu'il a fait ce qu'il pouvait, dit Akaashi.

— Ouais, je sais. Mais tu vois. Oikawa est mort, et il est toujours là. Si j'étais lui...

— Tu n'es pas lui.

Il haussa les épaules.

— Je ne sais pas si je pourrais vivre avec ça.

— Il faudra bien, répondit Akaashi sans y réfléchir.

Il regretta immédiatement d'avoir ouvert la bouche. Un étrange silence s'abattit sur eux. Kuroo le dévisageait, l'air impénétrable, mais Akaashi avait vu la douleur dans bien des regards, et elle ne pouvait pas se cacher de lui.

— Non, dit doucement Kuroo. C'est pas pareil.

Akaashi aurait pu le contredire. Mais il avait causé suffisamment de dommages, et préféra laisser tomber.

— D'accord, céda-t-il. Peut-être pas.

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Kuroo évita le sujet tout le reste de la journée. À vrai dire, nota Akaashi, il ne le regardait même plus.

Quand ils partirent se coucher, ce soir-là, Kuroo ne lui avait pas adressé plus d'une quinzaine de mots. Akaashi préférait ne pas le lui faire remarquer. Kuroo finirait par s'y faire. Il devait simplement remettre ses pensées en ordre, sans doute, ou regrettait tous ses choix de vie depuis leur première rencontre.

Akaashi avait le sentiment distant de devoir s'excuser, mais il n'avait pas menti, cette fois.

Kuroo s'allongea dans son lit, dos à lui. Akaashi chercha le sommeil sans le trouver. Kuroo ne dormait pas non plus. Sa respiration était trop calme.

— Keiji, dit-il.

Akaashi regardait le plafond.

— Je pensais à l'exorcisme, poursuivit Kuroo. J'ai peur qu'il échoue, mais pas seulement.

Il se tourna vers Akaashi.

— Quoi que tu en penses, je te connais. Je t'ai regardé pendant longtemps. J'ai vu ce que le jardin pouvait faire, et je sais ce qu'Oikawa attend de toi. Je ne m'immiscerai pas dans vos affaires, parce que j'ai confiance en toi, et que t'as survécu à pire que ça. Mais j'ai peur. J'ai peur que le rituel réussisse et que tu ne sois plus là pour le savoir.

Kuroo se passa les mains sur le visage.

— Je sais que je ne peux rien faire, mais j'essaierai quand même. Je ferai tout ce que je pourrai. Je ne veux pas vivre dans un monde où tu n'existes plus.

Que Kuroo puisse lui dire tout ça sans rougir de honte le rendait plus effrayant que tous les fantômes qu'Akaashi avait jamais dû croiser.

— Ne fais rien de stupide, répondit-il.

— Jamais, promit Kuroo.

Un faible sourire perçait à travers sa voix. Akaashi ferma les yeux. Cette fois, le sommeil ne le fuit pas.

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— Vous savez quoi ? déclara Kiyoko qui, couchée sur sa serviette et le nez rougi par le soleil, dégageait pour la centième fois son visage des mèches de cheveux qui y revenaient sans cesse à la charge. J'en ai marre d'avoir des cheveux dans les yeux.

— Coupe-les, alors, suggéra Kuroo.

Lui-même était épargné par le problème. Qu'il vente ou qu'il pleuve, ses cheveux restaient mystérieusement dressés vers le ciel.

Kiyoko rit.

— Un jour, peut-être. On verra quand tout sera fini.

— Pourquoi attendre si longtemps ? Je peux le faire pour toi, si tu veux. Et gratuitement.

Akaashi et elle évaluèrent sa coupe du regard.

— Non merci, répondit-elle avec un sourire.

— Je crois que tu as suffisamment à faire avec les tiens, Kuroo-san.

Kuroo fit mine de les aplatir sur son crâne.

— C'est un style, OK ? Et puis, tu peux parler. T'as développé une allergie aux coiffeurs, cette année ?

Akaashi prit une mèche de ses cheveux entre ses doigts. Ils étaient un peu plus longs qu'à l'ordinaire, mais rien de bien méchant. Pour tout dire, il n'y prêtait pas grande attention.

— J'avais autre chose à faire, prétexta-t-il.

— Mais t'as rien d'autre à faire maintenant, fit remarquer Kuroo.

Le regard qu'il échangea avec Kiyoko avait de quoi faire froid dans le dos.

— N'y pensez même pas, prévint Akaashi.

Quelque chose lui disait qu'il était déjà trop tard. Une lueur maligne s'était enflammée dans les yeux de Kuroo, et Kiyoko n'avait pas l'air décidée à l'éteindre.

— Allez, dit-il d'un ton implorant. Ça peut pas être bien difficile.

Akaashi lui fit signe de ne pas approcher, prudent.

— Vous allez me rendre chauve, accusa-t-il.

— Toujours mieux que ce que t'as maintenant, rétorqua Kuroo avec un sourire carnassier.

Il semblait très fier de lui, comme si Akaashi lui avait lui-même placé les ciseaux entre les mains.

— C'est hors de question. Attache-le, Shimizu-san, s'il te plaît.

Elle prit un air faussement surpris.

— Il faut bien qu'il s'entraîne.

— Allez, mec, insista Kuroo. J'ai toujours rêvé de faire ça.

— De devenir coiffeur ? répondit Akaashi, sceptique.

— J'ai pas de frères et sœurs, vous savez. J'ai jamais pu couper la frange de mes frangins dans leur sommeil comme les gens normaux.

— Moi non plus, enchérit Kiyoko.

— S'il te plaît, Keiji. Je te jure que je ferai ça bien. Prends ça comme la dernière volonté d'un condamné.

Possiblement condamné, corrigea Kiyoko.

— Ouais, ça. T'auras droit à une faveur aussi, je te le jure.

— Et si je choisis de rester le plus loin possible de vous deux jusqu'à la fin du séjour ? demanda Akaashi.

Kuroo prit un air peiné.

— Tu me briserais le cœur, mais je respecterais ton choix.

Akaashi en doutait. Il soupira.

— Très bien, dit-il. Mais comprenez bien qu'en cas de catastrophe, je reviendrai vous hanter jusqu'à la fin des temps.

Kuroo éclata de rire.

— La belle musique d'Ushijima-san ne t'a donc pas apaisé l'esprit ?

— Tais-toi avant que je ne change d'avis, le prévint Akaashi.

Kuroo mima un geste d'excuse. Ils ramassèrent leurs affaires et retournèrent dans le village en quête d'une paire de ciseaux.

Bien qu'elle ne semblât pas convaincue par le potentiel de réussite de leur projet, Saeko les accueillit dans son salon, visiblement aussi dubitative que curieuse de voir le résultat. Akaashi s'assit sur une chaise, le dos raide, guidé par les recommandations de Kiyoko. Derrière lui, Kuroo faisait claquer les ciseaux dans les airs.

— Alors, tes dernières volontés ? demanda Kuroo.

— Je pensais que t'étais sûr de toi, dit Akaashi d'un ton mal assuré.

Il commençait déjà à regretter.

— On n'est jamais trop prudent.

Akaashi jura entre ses dents.

— Voyons, le réprimanda Kiyoko.

Saeko, les bras croisés, regarda Kuroo armer ses ciseaux et les approcher dangereusement du crâne d'Akaashi d'un geste hasardeux.

— Quel âge vous avez, encore ? demanda-t-elle.

L'inquiétude qui perçait au travers de sa voix fit monter la nervosité d'Akaashi d'un cran.

— Dix-neuf ans, répondit Kuroo d'un ton dégagé.

Il attrapa une mèche au niveau de la nuque de son modèle. Akaashi entendit un « clac » sonore, puis une inspiration un peu trop appuyée de la part de Saeko. Kiyoko avait la main sur la bouche. Le tremblement qui l'agitait ne pouvait prêter à confusion. Elle riait. Akaashi voulut jeter un regard par-dessus son épaule, mais Kuroo remit sa tête droite.

— T'inquiète, tout va comme sur des roulettes.

Son ton heureux ne le rassurait pas le moins du monde. Les ciseaux claquèrent une fois, puis une deuxième, une troisième, et à la quatrième, alors que Saeko ne pouvait manifestement plus retenir une exclamation de stupeur, Akaashi se releva subitement.

Assise non loin de lui, Kiyoko n'était même plus capable de le regarder ; elle se tenait le ventre et son air hilare convainquit bien vite Akaashi qu'il avait fait le bon choix.

Il tendit la main vers Kuroo, lequel afficha une mine innocemment surprise. Akaashi baissa les yeux. À ses pieds gisaient une poignée de mèches noires d'une longueur alarmante. Il voulut tâter l'arrière de son crâne, mais Saeko interrompit son mouvement avec douceur.

— T'en fais pas, dit-elle. Il t'a pas si raté que ça.

Akaashi jeta à Kuroo un regard assassin.

— Quoi ? se défendit Kuroo. Moi, je te trouve très bien.

— C'est bien ce qui m'inquiète, répliqua-t-il. Reste loin de moi.

Kuroo afficha une moue déçue. Saeko lui tapota le dos.

— Allez, c'est rien. Je vais vous arranger ça en un rien de temps. Croyez-le ou non, il se trouve que je suis une spécialiste.

Akaashi n'était pas certain de pouvoir la croire, mais les options qui s'offraient à lui étaient trop limitées pour qu'il ose protester. Saeko lui fit signe de le suivre jusqu'à la salle de bain.

— Avant toute chose, dit-elle, on lave. Ensuite, on coupe.

Une vingtaine de minutes plus tard, elle reposa les ciseaux sur la table et admira son travail d'un air hautement satisfait. Kiyoko étudia Akaashi un moment. Kuroo, lui, s'était désintéressé de l'affaire depuis longtemps déjà. Assis dans un petit fauteuil, il lisait un livre en bâillant.

— Alors ? fit Akaashi d'un ton angoissé.

— C'est très bien, assura Kiyoko. Heureusement que Tanaka-san était là.

— Et heureusement que tu as arrêté Kuroo à temps, lança Akaashi.

Elle lui offrit son plus beau sourire.

— Il avait l'air aux anges, je ne pouvais pas intervenir. Le pauvre.

— Le pauvre ? Je le laisserai s'occuper de toi, la prochaine fois. Moi aussi, j'ai envie de rigoler.

— Ne le prends pas comme ça. Tout est bien qui finit bien.

Ce n'était pas grâce à elle. Akaashi jeta à Saeko un regard plein de reconnaissance.

— Merci, lui dit-il.

— Avec plaisir. Si quelqu'un d'autre veut y passer, j'ai du temps à perdre.

Kiyoko refusa poliment d'un signe de la tête. Kuroo, lui, ferma son livre et vint évaluer les dégâts en sifflotant. Il dévisagea Akaashi si longtemps que ce dernier sentit ses joues s'échauffer dangereusement.

Une fois satisfait, Kuroo sourit.

— Très mignon, conclut-il. Mais je sûr que j'aurais fait tout aussi bien.

Akaashi l'ignora.

Le soir venu, Kiyoko rejoignit les garçons dans leur chambre et sortit de sa poche un paquet de cartes qu'elle distribua entre eux. Ils se mirent à jouer distraitement. Akaashi n'avait aucune idée de ce qui pouvait bien se tramer dans la tête des deux autres, mais ses pensées à lui se mélangeaient tant et si bien qu'elles lui donnaient le tournis. Il pensait à la visite d'Utsui, qui ne s'était plus manifesté depuis. À Yū qui errait dans les couloirs de la maison familiale, sans doute à sa recherche pour Dieu savait quelle raison. Aux trois esprits qui le regardaient depuis la chambre du fond de la maison Utsui, et qui murmuraient : C'est ton tour, exorciste.

Il pensait au folkloriste hantant sa propre chambre, à Iwaizumi dans son salon, la tête entre les mains. Quelque chose n'allait pas. Il en était persuadé, mais il ne comprenait pas d'où venait le problème. C'était là, quelque part, tout juste assez proche pour l'agacer comme une mouche trop insistante, impossible à identifier.

Qu'avait dit Utsui, encore ?

— C'est ton tour, murmura Kiyoko à sa droite.

Un frisson lui parcourut l'échine. Il posa une carte sur le sol, et Kuroo grommela quelque chose d'incompréhensible.

Tu nous appartiens déjà.

— Elle a vraiment bien fait ça, lâcha soudain Kuroo en le regardant. Saeko, je veux dire.

— Lâche-le, soupira Kiyoko. Il en a assez vu, le pauvre.

Akaashi sourcilla. Les battements de son cœur s'étaient subitement accélérés sans qu'il en comprenne la cause. Si proche, murmuraient ses pensées, lancinantes. Si proche, si proche, si...

— T'aurais dû en profiter, dit Kuroo. Je croyais que tu voulais changer de tête.

Kiyoko réfléchit.

— Je ferai ça quand tout sera terminé.

Kuroo se gratta le nez d'un air absent.

— Bon plan, approuva-t-il. Quand on aura fini toutes ces merdes, je ne sais même pas ce que je ferai.

— Rien de prévu ? demanda Kiyoko en abattant une de ses cartes et en raflant la pioche.

— J'ai pas vraiment eu le temps de penser à tout ça.

Elle hocha doucement la tête. Elle se tourna vers Akaashi comme pour poser une question avant de faire marche arrière. Lui non plus n'y avait pas pensé.

Après, il n'y avait rien.

— Je devrais me trouver un genre de hobby, dit Kuroo, l'air songeur.

— Du sport ? demanda Kiyoko.

Kuroo eut un sourire abasourdi.

— En travaillant chez Ukai ? Tu rigoles. Non, je pensais à un truc plus tranquille. Faire des talismans et les vendre à prix d'or sur le net, par exemple. Je suis sûr que ça ferait malheur sur les forums paranormaux.

— C'est une idée.

— J'ai fabriqué quelques amulettes, alors pourquoi pas. Tout ce qu'il faut, c'est trouver une formule qui marche. Imagine si le vieil Ukai me faisait de la publicité. Je deviendrais célèbre.

Kiyoko eut un rire.

— Sûrement, dit-elle. J'ai toujours la mienne, je la garderai pour de futures enchères.

— Je suis très touché, répondit Kuroo. J'espère que tu te feras un paquet d'argent. Maintenant, il ne reste plus qu'à faire en sorte qu'elles fonctionnent correctement.

— Elles fonctionnent, dit Akaashi sans relever la tête de son jeu.

Kuroo le poussa légèrement du pied.

— Tu me l'avais dit. Tu crois qu'elle fonctionnerait encore maintenant ?

Akaashi fronça les sourcils. Il voyait l'ombre, derrière l'abysse, la tenant entre ses mains comme des gouffres béants.

— Je n'en sais rien, souffla-t-il.

Il ne leur avait jamais parlé de la promesse qu'il avait faite avec Kita. Il ne comptait pas s'y mettre aujourd'hui.

— Je l'ai perdue, ajouta-t-il. Désolé.

Une émotion indéfinissable traversa le visage de Kuroo. Il haussa les épaules avec un léger sourire.

— C'est rien, ça arrive. Si elle t'a été utile, c'est déjà mieux que ce que j'espérais. Enfin.

Il se passa une main dans la nuque. Akaashi regarda ailleurs.

— Et toi ? finit par demander Kuroo.

— Moi ? fit Akaashi.

— T'as des projets ?

Kiyoko émit un discret soupir. Kuroo lui jeta un regard interrogateur.

— Je ne sais pas, répondit Akaashi.

Il pensa à la mer, aux vagues qui caressaient la plage. Prendre un bateau et partir à l'autre bout de l'univers.

Loin, loin d'ici.

— Je pense que je partirais en voyage, dit-il.

Kiyoko sourit.

— Bon programme. Tu sais où tu iras ?

— Quelque part loin d'ici.

Là où personne ne le retrouverait jamais. Il reviendrait quand il en aurait envie.

Quand on l'appellerait à nouveau.

— Si tu t'en vas, je viendrai avec toi, décréta Kuroo. Vous savez quoi ? On devrait tous partir ensemble quelque part. Loin de toutes ces histoires de familles à la con et des malédictions centenaires. On aura qu'à s'installer dans un endroit paumé et lancer notre propre business. Un truc tranquille, vous voyez. Pas besoin d'avoir un grand nom sur la devanture. On aura qu'à prendre des clients au hasard. On pourrait même se spécialiser dans ce qu'on veut, sans avoir de comptes à rendre à personne.

— On dirait que t'y as déjà réfléchi, commenta Kiyoko.

— Bah. J'ai du mal à dormir, c'est tout. On a toujours bien bossé ensemble.

— C'est vrai.

— Tout ce qu'on a découvert, c'était du travail d'équipe. Et on n'arrête pas une équipe qui gagne.

— Ce serait dommage, dit Akaashi.

— Pas vrai ?

Son enthousiasme lui rappelait leurs premières rencontres illicites, dans le café discret qui les avait vus échanger leurs secrets loin des yeux de la communauté.

C'est juste là, murmura son instinct. Juste là, et partout ailleurs.

Dans les souvenirs de Yū et les trois esprits qui l'avaient accueilli. Dans le jardin, quand Oikawa avait dit : Alors c'est ta sœur qui a eu de la chance ; quand il lui avait offert une pâquerette chiffonnée, la toute première fois. Dans les sourires de l'ombre qui l'avait trouvé si tôt, avant même qu'Ukai ne le convoque, avant que sa vie ne bascule tout à fait. Les esprits ne l'avaient jamais appelé que par son prénom — Kuroo lui-même avait cessé de l'appeler Akaashi depuis qu'il était revenu à lui, après son passage dans le jardin. Ushijima avait eu un lien avec le village, et les vieilles familles n'étaient-elles pas toutes liées entre elles ?

Arrête. Tu cherches des connexions où il n'y en a pas.

Mais il avait vécu la première cérémonie avec Iwaizumi et Oikawa, dans la maison Iwaizumi. Il avait vu l'ombre dans le miroir. Utsui aussi y avait participé, du temps de son vivant ; et il s'était assis à sa place, exactement comme lui.

La solution de secours, dans les cas désespérés. On ne va pas pleurer pour trois pauvres hères nés sous une mauvaise étoile.

Je te retrouverai à la maison.

Il déglutit difficilement. Il les voyait encore étaler les arbres généalogiques sur la table, compter silencieusement les noms entourés, celui d'Oikawa en dernier.

— Vous vous souvenez des documents du folkloriste ? demanda-t-il.

Kiyoko prit un air surpris.

— Oui, dit-elle. Pourquoi ?

— Je pensais à l'arbre des Utsui. Vous vous souvenez du nombre de noms entourés chez eux ?

Ils plongèrent dans leurs souvenirs.

— Je ne sais plus trop, dit Kuroo. Deux ou trois ?

— Deux ou trois ? insista Akaashi.

— Deux, je pense, dit Kiyoko.

— Tu penses ?

— C'était deux. Quel est le problème ?

Légèrement étourdi, Akaashi secoua la tête.

— Rien, assura-t-il. J'avais oublié, c'est tout.

— T'es sûr ? demanda Kuroo.

— Oui. Tout va bien.

Lorsque Kiyoko rangea le paquet et s'apprêta à retourner dans sa chambre, il n'essaya pas de se tenir debout, de peur de perdre l'équilibre. Dans sa poitrine, son cœur battait à tout rompre.

Utsui avait raison. Il appartenait au village depuis plus longtemps qu'il n'en avait eu conscience. C'était là que tout avait commencé, et c'était là que tout se terminerait pour lui. Qu'il convainque Oikawa ou non n'avait plus d'importance. L'entité ne l'attendait plus.

Akaashi mit un long moment à identifier l'émotion qui se distillait lentement dans ses veines, incontrôlable. Ni colère, ni affliction, ni désespoir.

C'était du soulagement.

xxxxx

La fatigue s'était abattue sur lui sans prévenir. Il la sentait peser sur ses épaules, deux lourdes mains le plaquant au sol sans plus jamais le laisser se relever. Au-delà du balcon, de la rue et de la plage, la mer scintillait dans la nuit, des paillettes de lumières éphémères qui disparaissaient sitôt qu'il y posait les yeux.

Tout cela serait encore là quand il serait parti. Il se demanda si Kuroo et Kiyoko reviendraient ici, peut-être en souvenir, dans les années qui suivraient. Ne pas le faire aurait été du gâchis.

Lui ne reviendrait pas, ni vivant ni mort. Il avait fait une promesse, et l'ombre s'était assurée qu'il pourrait la tenir. Cette pensée le rendait bizarrement calme. La brume qui l'avait rongé des années durant s'effaçait peu à peu pour laisser place à une unique certitude.

Il était un Utsui. L'entité l'attendait aussi bien qu'elle attendait Oikawa, mais elle devrait se contenter de lui seul. Il retiendrait son attention aussi longtemps qu'il le pourrait ; l'exorcisme aurait lieu, enfin, et...

Tout est bien qui finit bien.

Kuroo et Kiyoko s'en sortiraient.

Ils lui en voudraient sans doute un moment, mais ce n'était rien. Si Iwaizumi avait pu remonter la pente, ils le feraient aussi ; dans leur cas, le problème était autrement moins complexe.

Le vent se leva.

Il aurait été tellement plus facile de disparaître en silence. Sans témoin, sans personne pour se souvenir de rien. S'effacer pour de bon. Laisser derrière lui un monde où il ne subsisterait plus un seul indice de son existence —

Il ne resterait plus rien de lui, de toute façon.

Kuroo pouvait promettre tout ce qu'il voulait. Les années passant, il finirait par oublier. Akaashi l'espérait, du moins. Ça valait mieux pour tout le monde.

— Qui est ce bel homme sur mon balcon ? lâcha ce dernier derrière son dos.

Akaashi ne se retourna même pas. Que dirait Kuroo, s'il savait qui il était ?

Il sait qui tu es, se réprimanda-t-il intérieurement. Tu le sais aussi.

Lui en parler n'en valait pas la peine. Ce n'était rien d'autre qu'une histoire de nom, une histoire de famille — et Kuroo n'y connaissait rien. Akaashi préférait qu'il en reste ainsi.

Kuroo s'accouda sur le garde-fou pour le regarder.

— Et pourquoi a-t-il l'air si triste ? ajouta-t-il d'une voix douce.

— Je ne suis pas triste, répondit Akaashi.

Juste fatigué.

— Quelle chance, soupira Kuroo.

Ils étaient si proches que leurs bras se touchaient presque.

— J'ai pas très envie de rentrer, confia Kuroo.

— Moi non plus.

Kuroo s'appuya contre lui. Un début de sourire courbait le coin de ses lèvres, sans éclore tout à fait. Ses yeux, eux, brillaient d'une lueur mélancolique, mais elle disparut bien vite lorsqu'il les tourna vers lui.

— On n'a qu'à rester ici, proposa Kuroo. Tu crois que le vieux viendrait nous chercher ?

— Il lit dans les pensées. Il est certainement déjà en route.

Kuroo eut un rire.

— Plus qu'à profiter du temps qu'il nous reste, dans ce cas.

Le cœur d'Akaashi rata un battement. Il se morigéna intérieurement.

Arrête. Ça suffit.

— Comment ? demanda-t-il sans pouvoir s'en empêcher.

— À toi de me le dire.

Ce n'est pas réel. Tu ne le fais que parce que la fin est proche.

Il n'en savait plus rien. Peut-être était-il malhonnête.

Tu vas lui faire du mal.

Il en avait déjà trop fait. (Il n'en avait pas fait assez.) Il les avait suffisamment blessés. Il aurait dû obéir à Yū, des années plus tôt, et rester seul, seul...

Kuroo ne méritait pas ça. (Personne ne l'avait mérité. C'était trop tard, déjà. Il voulait savoir. Savoir, c'est tout.)

Kuroo ne le lâchait pas des yeux. S'il essaie de m'embrasser, pensa-t-il, je le laisserai faire. Je le laisserai faire ce qu'il veut.

Mais Kuroo était si fragile. (Il ne l'avait jamais été.)

— Tu me regardes encore comme ça, fit remarquer Akaashi.

Kuroo lui sourit. Ses iris brillèrent un peu plus. Akaashi s'efforça de ne pas détourner le regard.

— Je t'avais dit que je ne pouvais pas m'arrêter.

— Tu n'essaies même pas.

— Je n'en ai plus très envie.

— Pourquoi ?

— Quel intérêt ? J'ai plus rien à cacher.

Au contraire de toi.

Arrête.

Akaashi rentra dans la chambre. Adossé au balcon, Kuroo le suivit des yeux en silence. Akaashi jaugea un instant la chambre, puis poussa les lits l'un vers l'autre.

Kuroo étouffa un rire.

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il.

Akaashi s'assit sur les draps.

— À toi de me le dire.

— Très malin, commenta Kuroo.

Il s'avança vers lui et lui administra une chiquenaude sur le front.

— C'est cruel, poursuivit Kuroo. Ne joue pas avec moi.

— Je ne joue pas.

Mais c'est cruel, c'est vrai.

Kuroo s'accroupit devant lui, comme il l'avait fait la veille. Cette fois, il prit les mains d'Akaashi, lesquelles reposaient sur ses genoux, hésitantes.

— Moi non plus, dit-il.

Il se baissa lentement et déposa un baiser sur chacune de ses paumes. Puis il leva les yeux vers Akaashi qui, incapable de dire quoi que ce soit, retenait sa respiration. Kuroo devait avoir eu ce qu'il voulait, car il finit par sourire avec une telle douceur qu'il en eut envie de pleurer.

Kuroo se releva sans le lâcher, puis il se pencha vers lui. Après une brève inspiration, il l'embrassa.

C'était si léger, timide, presque — sincère. Akaashi ferma les yeux. Sa main vint trouver la nuque de Kuroo, encourageante, lui tirant un frisson.

Ils s'embrassèrent jusqu'à ce qu'Akaashi oublie le jardin, le village, le fantôme évanescent d'Utsui.

Il n'aurait pas su mesurer le temps écoulé lorsque leurs lèvres se séparèrent pour de bon ; il avait le souffle court, et ses pensées, que l'émotion avait réduites au silence, tentaient vainement de former des propos cohérents. Il sentait la peau brûlante de Kuroo sous ses doigts, son cœur assourdissant contre sa poitrine, et c'était suffisant.

Il était couché, désormais, et il n'était pas certain de pouvoir jamais se remettre debout. Kuroo posait sur lui un regard plein d'affection, aussi entêtant qu'il était douloureux. Il lui caressa les cheveux d'un geste lent. Une vague de culpabilité parvint à se frayer un chemin jusqu'à lui, et avant de pouvoir s'arrêter, il murmura :

— Pardon.

— De quoi ? souffla Kuroo.

Akaashi ne lui répondit pas. Kuroo approcha son visage du sien, si bien qu'il pouvait le sentir respirer contre sa peau, rassurant.

— Tu n'as aucune raison de me demander pardon, affirma-t-il.

Il en avait des centaines. Les lèvres de Kuroo vinrent se poser contre sa tempe. Elles poursuivirent leur course jusqu'à la courbe de sa mâchoire, son menton, le creux de son cou. Akaashi frissonna.

— J'ai peur.

Kuroo s'arrêta. Il l'étudia un moment. Akaashi regrettait déjà d'avoir ouvert la bouche, quand il dit enfin :

— Je sais. Moi aussi. Mais tu n'as rien à craindre. Tu n'es pas tout seul. Je suis là.

Akaashi sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Ne m'oublie pas, murmura-t-il.

— Ça ne risque pas, répondit Kuroo.

Akaashi vint poser la tête sur sa poitrine.

— On ne t'abandonnera pas, promit Kuroo à mi-voix. Quoi qu'il arrive, on sera là pour toi, d'accord ? Si tu te perds, je reviendrai te chercher.

Je t'ai attendu, et je t'attendrai encore.

J'attendrai jusqu'au bout.

Ne t'en va pas trop loin.

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— Il a l'air heureux, déclara Kiyoko alors que Kuroo, les pieds dans la mer, tentait de les attirer vers lui avec de grands signes de la main.

— Mmh, fit Akaashi.

Elle lui jeta un regard dubitatif.

— Ne dis rien si tu veux. Il me racontera tout plus tard.

— Il m'a embrassé, avoua-t-il. Je l'ai embrassé. Je ne sais pas.

Elle sourcilla.

— Mieux vaut tard que jamais.

— J'espère, souffla Akaashi.

Ils le rejoignirent au bord de l'eau. Kuroo lui adressa un sourire radieux.

— Allez, Keiji, dit-il en lui tendant la main. Elle n'est même pas froide.

Il accepta avec réticence. Elle était glaciale.

— Kiyoko ?

Elle avança lentement. Quand elle eut l'eau aux chevilles, elle s'arrêta brusquement. Elle jeta un bref regard à Akaashi, puis à Kuroo.

— Même pas froide, dit-elle.

— Je n'aime pas ton regard, fit Kuroo en mettant les bras devant lui pour la tenir éloignée. Aide-moi, Keiji.

— Tu m'as coupé les cheveux, rappela-t-il sans compassion.

— C'était une erreur, d'accord ? Une erreur de jeunesse, voil-

Avant qu'il n'ait pu terminer sa phrase, Kiyoko le contourna brusquement. Akaashi attendit qu'il l'ait quitté des yeux pour se jeter sur lui et le faire perdre l'équilibre.

Kuroo atterrit dans l'eau avec un cri outré.

— Vous êtes vraiment..., commença-t-il, mais Kiyoko se mit à lui envoyer de l'eau au visage.

Il répliqua immédiatement, la laissant trempée comme une soupe, mais elle riait, cette fois, et quand Akaashi se cacha derrière elle pour éviter la revanche de Kuroo, elle l'attrapa vivement par les jambes, le maintenant immobile.

— Désolé, fit Kuroo. Mais c'est chacun son tour.

Ils retournèrent sur la plage, ruisselant des pieds à la tête, un goût de sel dans la bouche, et Akaashi se laissa tomber dans le sable, abattu.

— Ma valise est fermée, dit-il.

— La mienne aussi, répondirent les deux autres en chœur.

— Ça aura le temps de sécher, d'ici une heure ?

— Aucune idée, répondit Kuroo.

Kiyoko se secoua les cheveux avec patience. Elle finit par jeter un œil vers la route déserte.

— Saeko ne va pas tarder, dit-elle. Je vais déjà monter mes affaires jusque chez elle. Ne vous sentez pas obligés de me suivre.

Elle partit. Kuroo se tourna vers Akaashi, estomaqué.

— Tu lui as dit quelque chose ? demanda-t-il.

— Elle était déjà au courant. Tu n'es pas très discret.

— C'est pas ma faute, répondit Kuroo avec un sourire. Je suis trop heureux.

La culpabilité lui retourna l'estomac. Pour l'oublier, il l'embrassa sur la joue.

— Arrête, fit Kuroo. Tu vas me faire pleurer.

— Tu exagères.

— J'ai un cœur, moi aussi, tu sais.

Akaashi cueillit son visage entre ses mains et l'embrassa doucement.

— Je sais, dit-il.

Il rangea les quelques affaires qu'il avait prises avec lui et tous deux retrouvèrent Saeko et Kiyoko plus loin dans le village.

La première les raccompagna jusqu'au port où quelques personnes patientaient déjà. Elle distribua quelques spécialités locales dans leurs sacs avant de s'en aller avec de grands gestes d'au revoir.

Le bateau arriva quelques minutes plus tard, accueillant les passagers silencieux.

Ils n'échangèrent pas un mot, durant la traversée, mais Kuroo prit discrètement la main d'Akaashi et la serra dans la sienne.

Ukai les attendait non loin des quais, les bras croisés derrière le dos, et il hocha la tête avec satisfaction en les voyant approcher.

— Vous voilà, dit-il. Je n'étais pas sûr de vous voir arriver.

Il posa la main sur l'épaule de Kuroo.

— Vous avez fait le bon choix.

Ils se séparèrent peu après, chacun prenant la route de la maison. Kuroo adressa à Akaashi un dernier regard avant de rentrer dans le train qui le ramènerait chez lui. Quand il quitta la gare, Ukai fit signe à Akaashi de le suivre.

Akaashi grimpa dans sa voiture, dans laquelle Keishin attendait déjà, les mains sur le volant. Il ne démarra pas.

— Je sais que tu n'as pas cette impression, Keiji, mais vous avez fait le bon choix, répéta Ukai.

Akaashi jeta un coup d'œil par la fenêtre. Il n'en savait plus rien.

— On vous a menti, dit-il à mi-voix.

Le grand maître haussa les sourcils.

— Ce n'est pas une surprise.

Akaashi se tourna vers lui.

— La cérémonie va fonctionner, assura-t-il. Même sans Oikawa.

— Qu'est-ce qui te fait croire ça ?

— J'ai fait tout ce que je pouvais avec lui. Il ne viendra pas à la caverne.

— Ça n'augure rien de bon. Continue.

— On a fait des recherches, avec les autres. L'entité ne veut pas n'importe qui. Elle veut le plus jeune héritier d'une des trois lignées principales du village. Oikawa est le dernier de sa famille, et les Iwaizumi sont tous morts, mais la troisième famille est toujours là.

— La famille Utsui, comprit Ukai. À qui penses-tu ? Ushijima Wakatoshi n'est pas un exorciste, et il a déjà dépassé l'âge requis, tu le sais. En outre, Yae ne nous le pardonnerait jamais. Ce n'est pas un plan viable.

Akaashi fronça les sourcils.

— Je suis le plus jeune, dit Akaashi.

Ukai plissa les yeux.

— Ta famille n'a aucune connexion avec les Ushijima, que je sache. Qui t'a mis cette idée en tête ?

— Un esprit.

— Les esprits mentent, rappela Keishin d'un ton inquiet.

— Pas à ce sujet. Je ne sais pas d'où ça vient.

Pas de son père. De sa mère, peut-être. Elle était relativement proche d'Ushijima Takashi. Peut-être étaient-ils seulement de lointains cousins, mais c'était tout ce qu'il fallait.

— Je n'ai aucune preuve, mais j'en suis sûr. L'entité m'a toujours attendu. Je suis allé à la caverne, et je l'ai entendue.

Il y eut un silence, puis Ukai commenta :

— C'était très imprudent.

— Laisse-le, intervint son petit-fils.

Ça n'avait aucune importance. Akaashi expira longuement.

— Mon frère m'avait déjà préparé pour ce jour-là, confessa-t-il. Il le savait aussi. J'irai, mais je voulais demander une faveur.

Ukai hocha la tête.

— Je t'écoute.

— Kuroo-san et Shimizu-san ne sont pas au courant. Ne leur dites rien, s'il vous plaît.

— C'est entendu. Autre chose ?

— Ils essaieront de m'en empêcher.

— Je n'en doute pas.

— Ne les laissez pas s'interposer.

Ukai soupira, l'air grave.

— Si tu es sûr de toi.

— J'en suis sûr.

Keishin démarra la voiture. Ukai se tourna vers Akaashi.

— Nous retournons au village dans trois semaines, le prévint-il. Si ce que tu dis est vrai, tu devras venir avec nous. Nous verrons ce qu'il est possible de faire à ce moment-là.

Akaashi acquiesça en silence.

Le village l'appelait déjà.


Writing is hard

Anyway, next : Le retour d'Oikawa ! yey

Merci d'avoir lu,, au revoir