Thank u Thalilitwen


Il ne possédait même pas de quoi remplir un deuxième carton.

Le premier n'était pas bien grand. Sa profondeur se révéla juste assez suffisante pour contenir la lampe de chevet qu'il s'était achetée, des années plus tôt, pour pouvoir travailler le soir — c'était ce qu'il avait raconté à ses parents. Elle l'avait aidé à faire disparaître quelques cauchemars, des spectres tapis dans l'ombre, et écourté des nuits trop longues.

Le reste était tout aussi anecdotique. Quelques vêtements, ses baskets de course, un livre qu'il avait dû lire pour l'école et qui lui avait plu. Au fond gisaient des cadeaux d'anniversaires, les rares qui ne s'étaient pas perdus avec les années ou partis avec Yū ; l'écharpe que Kiyoko lui avait envoyée, l'année précédente, des jeux auxquels il n'avait jamais touché, une lettre que Kuroo lui avait écrite quelques années auparavant, quand ses messages ne trouvaient plus de réponse.

Il ferma les boîtes, les scella au papier collant épais, puis s'assit sur son lit.

Son père y entra sans frapper quelques heures plus tard. Il jeta aux cartons un bref coup d'œil, mais resta silencieux. Quand sa mère le vit traverser le salon, sa réaction ne fut pas plus éloquente. Elle fronça un peu les sourcils, lâcha : « Keiji, tu exagères » et soupira avec agacement. Aucun d'eux n'essaya de l'empêcher de partir. Lorsqu'il se tourna une dernière fois vers eux, par habitude plus que par nécessité, tous deux s'étaient déjà détournés de la voiture d'Ukai.

Akaashi ignora l'écho de douleur qui remonta de sa cage thoracique. Leur attitude n'avait plus d'impact sur lui. Ils avaient fait leur deuil. Avec les années, il l'avait fait aussi.

Ils n'avaient jamais aimé que Yū et Reiko. Eux seuls avaient eu de l'importance à leurs yeux. Aujourd'hui, ils comptaient sur Akaashi pour restaurer l'ordre naturel des choses autant qu'il était possible. Ils l'effaceraient de leurs pensées, s'occuperaient de leur petit-fils, parleraient longuement de la tragique disparition de leur aîné. Ils citeraient peut-être son nom à lui, par culpabilité, mais le sujet terminerait aux oubliettes et plus personne ne songerait à l'y récupérer.

Pendant le trajet, Keishin conserva un silence prudent. Il jetait à Akaashi des regards à la dérobée, quelques fois, peut-être par inquiétude ou pour se tranquilliser l'esprit. Akaashi s'endormit un moment, la tête posée contre la vitre de la voiture, et il ne se réveilla qu'arrivé à destination.

La maison de sa sœur, étroite et haute, ne ressemblait en rien à celle de leurs parents. Il l'aperçut à la fenêtre de l'étage, si lointaine, alors qu'elle serrait son mari dans ses bras. Elle ne défit son étreinte qu'à contrecœur, puis embrassa son fils sur les deux joues avant de leur tourner le dos.

Elle leur lança encore des signes de main tandis qu'elle grimpait dans le véhicule, mais garda son attention sur Keishin une fois assise. Elle se raidit quand celui-ci démarra. Ses yeux avaient gonflé sous l'émotion, et Akaashi comprit que, comme lui, elle n'espérait pas rentrer chez elle.

Il étouffa l'élan de compassion qui lui soufflait de se pencher vers elle, de la rassurer, lui dire qu'elle retrouverait sa famille, enfant unique, désormais.

Keishin et elle échangèrent quelques mots. Ils s'ignorèrent le reste du voyage.

Le grand maître les attendait à l'entrée du village, les bras croisés comme il en avait l'habitude, le regard voilé. Il les salua brièvement. Derrière lui, dans la vallée, le village était endormi.

— C'est une ruse, dit Ukai alors que Reiko le lui faisait remarquer. Une illusion. Je ne donne pas cher de votre peau si vous n'y prenez pas garde.

Il soupira longuement. L'âge l'avait rattrapé au cours des dernières semaines. Ses rides creusées lui donnaient l'air plus sévère qu'à l'ordinaire, et sous ses yeux s'étendaient deux flaques mauves qui présageaient des nuits sans repos pour eux tous.

Keishin désigna le village d'un geste du menton.

— On doit s'attendre à quoi ?

— Beaucoup d'agitation. Le village est en effervescence, et ça ne correspond à rien de ce que nous avons déjà rencontré. Les esprits essayeront de vous isoler. Ils veulent nous voir participer à la fête.

Il soupira à nouveau.

— Les autres font ce qu'ils peuvent, mais nous ne pourrons pas rester en petit comité aussi longtemps que nous l'avions prévu. Il va falloir en rappeler.

— Je m'en charge, assura Keishin.

— Bien. Reiko, je t'assignerai une partie du village. Les purifications doivent se faire deux fois par jour, le matin et le soir, mais les autres t'en diront plus. Quant à nous, poursuivit-il en se tournant vers Akaashi, nous devons...

Akaashi ne l'écoutait plus.

Plus bas sur la route, l'ombre l'observait. Il avança vers elle.

Quand il se réveilla, il faisait nuit noire. Une douleur lancinante battait contre son crâne. Il se releva lentement. Un coup d'œil autour de lui suffit à lui faire comprendre où il se trouvait.

La maison Utsui était vide. Plus personne ne devait y avoir séjourné depuis l'année précédente. Akaashi se traîna jusqu'à la fenêtre du salon. Malgré ses tentatives répétées, elle ne frémit pas.

Un tour de la propriété lui apprit qu'elle n'était pas l'exception. Certaines d'entre elles avaient été condamnées de l'extérieur ; d'autres ne possédaient plus de poignée, et celles qui en avaient encore ne bougeaient pas d'un pouce.

Il allait s'attaquer à la porte d'entrée quand un bruit sourd lui parvint de l'étage. Il se figea, le souffle coupé, et attendit.

Le parquet grinça. Akaashi recula doucement.

— Plus vite, mon garçon. Tu ne veux pas qu'ils t'attrapent si tôt.

Joignant le geste à la parole, Utsui lui fit signe de quitter le couloir, un sourire faussement compatissant campé sur les lèvres. Akaashi demeura immobile. À vrai dire, il doutait de pouvoir esquisser le moindre mouvement.

Utsui lui tapota la joue. La fraîcheur de sa main lui tira un frisson ; elle ne ressemblait pas à celles des autres esprits qu'il avait rencontrés.

— Les circonstances étaient différentes, répondit Utsui. Tu ferais bien d'oublier celui que tu étais. C'était il y a longtemps. Tu étais invisible, et tu n'étais personne.

Il s'approcha dangereusement de lui. De sa peau émergèrent des relents de vase et d'eau croupie. Akaashi eut un haut-le-cœur, mais ne bougea pas.

— Mais t'es quelqu'un, maintenant. Tu le sais, je le sais, et plus embêtant, ils le savent tous. Si j'étais toi, je ferais bien attention où je mettrais les pieds. Il serait dommage de les voir mener la danse. Ils sont de la vieille époque, tu vois. Chez eux, la coutume, c'est la loi. Et puis, entre toi et moi, j'ai jamais pu les piffer.

Quelqu'un descendait les escaliers. Chaque marche était marquée d'une pause, comme si la personne — la chose — savourait chaque pas qui la rapprocherait de lui.

Qu'est-ce que t'attends ?

— Je me demandais la même chose, soupira Utsui.

Alors qu'un long râle se faisait entendre du bout du couloir, Akaashi battit en retraite vers le petit salon.

C'était la pièce la plus animée de la maison, les années précédentes, toujours occupée par un exorciste ou l'autre, toujours ouverte pour échanger des récits d'ailleurs, pour se remémorer les contrats légers aux fins plus heureuses, pour oublier le village et les fantômes qui s'y trouvaient. Akaashi s'y était déjà installé, juste avant l'aube. Il y avait passé des soirées silencieuses avec Kiyoko ou Kuroo, à réfléchir à ce qui leur arriverait ensuite, à se rassurer d'un regard, d'un geste, d'un sourire. Akaashi pouvait presque les voir. Le souvenir de leur présence coulait le long des fauteuils, des murs mêmes. On aurait dit qu'ils étaient tout juste partis, qu'ils reviendraient au lever du jour.

Pour Akaashi, le jour ne se lèverait plus. Il se trouvait au-delà, désormais, dans l'obscurité profonde, au milieu de fantômes qui guettaient ses moindres mouvements.

Du couloir lui parvint un grincement appuyé. Akaashi se glissa derrière le canapé, conscient qu'il finirait par être découvert.

Quand la porte s'ouvrit, une odeur abjecte le contraint à se couvrir le bas du visage pour ne pas vomir. Elle l'assaillait de toute part, une vague déposant sur le rivage son lot d'algues pourries et de poissons morts. La chair de poule picotait ses bras, et sa respiration se fit plus saccadée, en rythme avec les pulsations démentes de son cœur.

Akaashi avait déjà eu peur, mais c'était la première fois qu'une telle terreur le frappait sans prévenir. Il connaissait les esprits. Il savait comment réagir. Pourtant, il ne parvenait pas à émerger de sa paralysie. Ses pensées elles-mêmes formaient un tourbillon monocorde, une seule idée régurgitée de plus en plus fort, de plus en plus vite.

Ils sont venus pour moi.

Il devait fuir. Il ne pouvait pas.

Le spectre glissa jusqu'au centre de la pièce. Elle leva son visage hâve vers le plafond. Une chevelure de jais cascada dans son dos. Ses yeux cadavériques parcoururent lentement le salon. De sa bouche ouverte jaillissaient de longs râles, pâle émulation de respiration, mais rien en elle ne pouvait la confondre avec le monde des vivants ; chacun de ses mouvements inspirait une répulsion proche de l'horreur, et son regard vide mais trop présent le glaçait jusqu'à l'os.

Il ne la voyait pas, pourtant aucun de ses gestes ne pouvait lui échapper. Il ne lui échapperait pas. Elle voyait à travers lui comme lui à travers elle. En un instant, il sut qu'il était l'un des leurs ; qu'il l'avait toujours été, que tout ce dont il pensait se souvenir n'avait été que l'abstraite chimère d'une existence hors d'une cellule de talismans usés et de bois pourri, de rites invraisemblables et de fausses promesses de liberté.

Se cacher était inutile.

On le retrouverait où qu'il aille et quoi qu'il advienne.

Il...

— Vous exagérez, dit Utsui en s'installant dans le canapé. Si j'étais lui, je serais parti depuis longtemps.

La femme ne bougea pas.

— Des accusations révoltantes. Je vous ai toujours laissé à vos affaires sans broncher, et c'est pas près de changer. Faites quelque chose d'utile, vous voulez ? Comme, je ne sais pas, préparer la cérémonie.

Elle se tourna vers lui. Il haussa les épaules.

— C'est ça, je vous tiendrai au courant. Bye-bye.

L'esprit subsista encore un moment, puis disparut.

Toujours immobile, Akaashi sentit la tension se relâcher sensiblement dans la pièce. Il expira.

— Tu ne risques pas d'aller bien loin avec ce genre d'attitude, conseilla Utsui.

Akaashi ne pouvait pas lui répondre. Il rampa jusqu'à un accoudoir, l'utilisa pour se relever et, chancelant, se traîna en direction du couloir.

— Ils reviendront, remarqua Utsui. Je t'aurai prévenu.

Akaashi ne l'écoutait plus.

xxxxx

Un silence désagréable régnait à l'étage. Le brouhaha des exorcistes affairés s'était tu depuis longtemps. Il tendit l'oreille pour le moindre indice de présence humaine, mais n'entendit rien de plus que sa respiration sifflante. Il posa la main contre un mur pour se maintenir debout. Une sensation d'humidité la lui fit retirer si vite qu'il manqua de perdre l'équilibre. L'identifiant comme sa propre sueur, il ferma ses doigts en un poing serré.

C'est fini pour moi.

Ses pensées flirtaient toujours un peu plus avec la frontière de la folie. Il ne pouvait pas perdre ses esprits, pas ici. Il devait trouver un moyen de sortir de cet enfer.

De retrouver les vivants.
Il s'accrocha désespérément à cette pensée.

Il s'adossa au mur en ignorant le t-shirt détrempé collé contre sa peau. D'étranges taches foncées s'étendaient sur le mur d'en face. Au-dessus de sa tête, une fissure laissait échapper des gouttes brunâtres qui éclataient sur le parquet du couloir.

Il s'écarta, ferma les yeux et serra les dents. Il n'avait que quelques mètres à parcourir pour atteindre sa chambre. Il s'efforça de se remémorer l'odeur des bougies parfumées que Kuroo y allumait ; la fenêtre étroite qui donnait sur la rue, où on l'entendrait sans doute ; le futon qu'il devait encore dépoussiérer, les conversations auxquelles il avait participé, les nuits, les rêves, tous les rêves, le jardin et l'abysse, le —

La migraine l'attaqua avec une telle violence qu'il ne put que s'effondrer.

Devant la chambre, l'esprit de la femme le regarda ramper piteusement sur le sol. Il ne l'atteignit même pas.

Quelqu'un lui attrapa les jambes et le traîna jusqu'au bout du couloir, au fond d'une pièce sombre qui, lorsqu'ils en verrouillèrent la porte, le plongea dans les ténèbres.

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— Keiji.

L'air lourd de l'été lui écrasait les poumons. Il se passa les mains sur le visage, conscient que cela n'améliorerait en rien son teint gris cendre et ses cernes violacés. Le soleil, semblait-il, était tout ce qui le séparait encore de l'évanouissement. Les onigiris préparés pour les exorcistes ce matin ne lui apportaient aucune énergie. Il les avait avalés, mais ils goûtaient la poussière et avaient la consistance de papier mouillé.

Il ne pourrait pas échapper au sommeil beaucoup plus longtemps.

— Akaashi-kun.

— Je suis là.

Ukai Keishin soupira.

— Il est toujours temps de repartir. À ce rythme, tu ne tiendras jamais jusqu'à...

Akaashi se releva. Ses jambes ne le lâchèrent pas ; il faisait encore illusion.

— Je tiendrai, promit-il d'une voix qu'il voulait assurée.

— Je parlerai au vieux. Regarde-toi, t'as l'air...

— Tout va bien, assura Akaashi. Je m'en sortirai. J'ai juste du mal à dormir.

Keishin se pencha vers lui. Il fit mine de lui attraper l'épaule, mais suspendit son geste.

— Écoute, Keiji. Tu peux te raconter tout ce que tu veux, tu sais que quelque chose ne va pas. Quelque chose ne va pas du tout. Tu dois...

— Je suis au courant. Je sais ce que je dois faire. Je fais tout ce qu'il faut. Je serai prêt le jour venu, comme je vous l'ai promis.

— Tu ne m'as rien promis, insista Keishin. Ne prends pas tout ce que dit mon grand-père au pied de la lettre. Actuellement, il n'en sait pas plus que toi. Mais une chose est sûre, et — non, écoute-moi, s'interrompit-il d'un ton autoritaire quand Akaashi ouvrit la bouche pour parler. Tu sais comme moi qu'on ne plaisante pas avec les esprits. Tu sais que le village est particulièrement dangereux, et tu sais aussi que tu en es la principale cible. Je vais te dire ce que je pense : Quelque chose s'est passé de travers au moment où tu es arrivé, et tu as décidé que c'était suffisant pour ignorer nos avertissements...

Encore une fois, Akaashi tenta de l'interrompre, mais Keishin leva la main pour le faire taire.

— Laisse-moi terminer. Tu es en train de te perdre, Keiji, j'espère que tu t'en rends compte. Si tu t'enfonces trop, tu ne pourras jamais remonter à la surface. On a besoin de toi ici. Rien n'est encore scellé.

Il n'en savait plus rien.

— Les esprits mentent. Tu sembles l'avoir oublié, et ce n'est pas la première fois. Je n'ose pas imaginer ce qu'ils peuvent bien te raconter, mais tu ne peux pas les croire. Tu ne peux pas. C'est trop dangereux, tant pour toi que pour nous tous.

— D'accord.

Keishin le jaugea du regard, puis émit un soupir défait.

— Réfléchis-y.

— Je dois y aller.

Il se leva. Keishin ne fit pas un geste pour l'arrêter.

— Prendre le soleil ne te ferait pas de mal, marmonna-t-il.

Akaashi haussa les épaules.

— J'ai besoin de faire mes purifications.

— Tu les prends trop au sérieux. Ne sois pas si dur envers toi-même. Et dors, par pitié. Un corps affaibli est un esprit affaibli. Ils s'en empareront d'autant plus facilement, alors...

— J'ai compris.

Il partit. Keishin ne le rappela pas.

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La chambre disposait d'une ouverture minuscule, un trou plus qu'une fenêtre, mais c'était suffisant pour discerner les objets présents autour de lui. Un guéridon vieilli sur lequel trônait un chandelier vide, un bureau surmonté de livres et de carnet vierges qu'il ne remplirait jamais, un petit coussin pour s'y installer. À l'intérieur d'une commode s'entassaient d'antiques pièces de vêtements mangés aux mites, quelques boîtes d'herbes séchées, des morceaux de vaisselle brisée.

Akaashi avait tenté plus d'une fois de forcer la porte, maintenue solidement fermée sans qu'il distingue de verrou. Il entendait du bruit, au-dehors, des pas glissant juste devant lui, des claquements sourds, des murmures et des chants lancinants.

Il y avait frappé jusqu'à s'écrouler, toujours sans obtenir de réponse. Il avait sangloté et hurlé, avait supplié, s'était tu des jours entiers. Occasionnellement, au réveil, le relent d'humidité infiltrée dans les murs était remplacé par celui de plats indéfinissables, du riz spongieux et gris, quelques légumes à la consistance de carton qu'il ne prenait plus la peine d'identifier. Il ignorait qui les lui apportait.

Plus rien ne le revigorait, désormais. Il mangeait sans que la faim s'apaise, et tout avait le même goût de vide, d'abysse, de mort. Il essayait de se rappeler ce qu'il aimait autrefois, mais ses souvenirs étaient éteints, des images en noir et blanc sans sensations aucunes, sans voix et sans musique — sans espoir.

C'était la faute de la maison, une partie de lui le savait encore, mais il y réfléchissait de moins en moins, contraint de s'engluer dans une routine morbide et insupportable, des habitudes insipides, du rien, du rien, du rien.

L'odeur toujours plus violente de cave renfermée le tourmentait sans cesse. Elle lui donnait envie de vomir, mais céder au dégoût le conduirait à la famine, la déshydratation, l'agonie ; une âme fragile dans un corps brisé, à la merci des ombres et de la nuit éternelle.

Il n'avait jamais eu peur du noir. Mais ce qui recouvrait le village n'était pas simplement l'obscurité pesante, presque palpable, de la colère et de la haine qui émanait de ses esprits enchaînés. C'était quelque chose d'incompréhensible, d'inconcevable, si accablant qu'il s'y perdait parfois, les yeux aveugles, persuadé qu'il en avait toujours été ainsi, qu'il en serait ainsi jusqu'à la fin sans que cette fin ne puisse exister. Le désespoir absorbait tout ce qu'il touchait. Il n'y avait rien d'autre.

Lui aussi se faisait digérer petit à petit.

Il grattait l'encadrement de la porte avec ses ongles pour tenter de s'en distraire. Il répétait des mots jusqu'à les vider de leur sens, la gorge sèche. Il fermait souvent les yeux en espérant apercevoir derrière ses paupières la silhouette de Kuroo, Kiyoko, Oikawa, même. À la place, il voyait une table de trop près, sa joue appuyée dessus, une main agrippant ses cheveux. Il écoutait ses parents murmurer dans un couloir, croyant qu'il ne les entendait pas. Il cherchait en vain une présence, n'importe laquelle, pour le tirer d'une solitude qui prenait de plus en plus d'espace ; la même qui l'accompagnait lors de ses sorties avec Yū, celle qui l'avait fait taire pendant des mois, tapie dans un coin de sa chambre, dans sa classe, dans la rue, entre chacun des mots qu'il avait échangés avec Reiko, Ukai, Iwaizumi, dans chacun de ses cauchemars, chacune de ses pensées. Il ne pouvait plus y échapper à présent. Il la subissait un peu plus chaque minute.

Il savait, au fond de lui, qu'il lui arrivait de quitter la maison. Il savait qu'il parlait avec d'autres et divaguait à travers le village. Il ignorait avec qui, où, quand, combien de temps — mais la certitude que ces moments existaient lui permettaient de ne pas se laisser dépérir, d'imaginer qu'il y avait un autre monde, ailleurs, où il n'était pas l'otage de ce cycle infernal.

Il rêvait, toutefois, quand il cédait malgré tout au sommeil. Il rêvait qu'il faisait craquer chacune de ses jointures. Il marmonnait sans s'arrêter comme on récitait une malédiction, serrait les dents, toussait, s'étranglait, poursuivait son discours frénétique et insensé, et ce jusqu'à ce que le réveil le rappelle à la mort.

Il marmonnait sans but.

Les fantômes ne se montrèrent plus.

xxxxxx

Il était éveillé.

Rien n'avait vraiment changé. Il était assis dans la chambre du fond, les bras enroulés autour de ses jambes, la joue écrasée contre son genou, et il fixait le mur sans rien y voir.

Il savait ce qu'il faisait là.

Les esprits l'avaient attiré dans la maison. Ils l'y avaient poursuivi, et l'avaient enfermé dans cette salle où, des années plus tôt, Yū les avait rencontrés.

À l'exception du bureau et de la commode, la pièce était presque nue. D'anciens cartons s'y trouvaient encore, comme si on ne l'avait jamais complètement vidée. D'autres déchets y gisaient, de vieilles tentures, un cadre tombé en morceau, une ou deux peintures déchirées, des tiges mortes, des feuilles aussi. Les exorcistes n'avaient jamais compté l'habiter. Ils avaient abandonné la chambre à ses démons, sans chercher à comprendre.

Il nota des marques de griffes sur les murs et autour de la porte. Des traces brunâtres et sèches qu'il retrouvait également entre ses doigts et sous ses ongles. Il avait mal partout. Il avait dû subir de longues nuits dans la chambre, incapable d'échapper à son emprise. Il avait perdu le contrôle. Il laissa un juron forcer le passage entre ses lèvres craquelées.

Trop loin, trop loin, trop loin.

Il n'avait pas eu d'autre choix qu'obéir. Le village l'avait traîné ici par la force, et c'était par la force qu'il devrait en sortir.

Il dut s'aider du bureau pour se relever. Par chance, ses jambes le portaient encore. La petite fenêtre, que la saleté avait rendue opaque, ne lui apporta aucune information concrète. Dehors, le soleil brillait toujours.

Il ne brillait plus.

La nuit partout. Avalés par l'obscurité, les coins de la pièce semblaient s'ouvrir sur l'infini. Des étincelles de lumières orangées flottaient au milieu de nulle part pour disparaître aussitôt. Il entendit le vent souffler derrière la porte. Il soufflait si fort que celle-ci se mit à trembler.

— Non, supplia Akaashi. Pas cette fois. Pas cette fois.

Quelqu'un — quelque chose — soupira non loin de lui. Il recula brusquement, percuta un objet sombre, et tomba.

Keiji.

Il se plaqua les mains contre les oreilles, mais les bruits devinrent d'autant plus forts, la tempête, la porte, les pas sur le parquet grinçant, et tous les murmures ; son prénom prononcé sur tous les tons, avertissement, menace, affection, douleur, adieux. Des chants discordants s'élevèrent tout autour de lui, leur volume imposant son écoute attentive. Akaashi tenta de résister, mais sa voix ne lui répondait plus. Il perçut un sanglot au milieu du vacarme, puis le sentit compresser sans pitié sa cage thoracique. Il hoquetait dans le noir, tout le « rien » qui l'avait torturé dissipé en quelques minutes infinies, et son cœur condamné s'ouvrit à la seule émotion qu'il comprenait encore : la terreur.

Il faut que je sorte d'ici. Je ne peux pas rester.

Non.

Je dois m'en aller.

Va.

Il se libéra de son immobilisme, se redressa et, affrontant le chaos, rejoignit la porte. Elle pivota sur ses gonds sans qu'il touche à la poignée.

Au bout du couloir, l'ombre l'attendait.

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L'illusion se dissipa dès qu'il mit un pied dehors, mais la peur, elle, ne faiblit pas.

Il traversa le village à toute allure, poursuivi par le soleil de midi. Il aperçut, au bord de son champ de vision, quelques exorcistes impassibles. Il sentait tous les regards sur sa nuque, les exorcistes, les villageois, l'entité elle-même. Il les entendait au loin dans les bois, leurs cris trop proches pour espérer s'enfuir, et alors que l'idée de voir le matin le quittait peu à peu, sa cheville commença à le lancer atrocement...

L'ombre se retrouva juste devant lui.

Non !

Akaashi ralentit.

Il se trouvait dans la forêt, et il n'y avait personne à ses trousses. Il repoussa le souvenir d'Oikawa.

L'ombre patientait un peu plus loin. Après avoir repris sa respiration, Akaashi s'avança vers elle.

Elle le guida à travers les arbres sur un sentier à moitié mangé par les restes d'une végétation agonisante. Il marcha longtemps, obligé de marquer un arrêt dans les côtes les plus abruptes, puis atteignit la route.

Il la connaissait déjà. C'était celle qu'avait empruntée Iwaizumi. Le tunnel ne paraissait pas si sombre, aujourd'hui. Il s'attendait presque à voir la troisième ombre s'en détacher, mais la route semblait déserte.

Va.

Akaashi fit volte-face. À l'orée du bois, l'ombre s'était accroupie. Elle ne lui prêtait plus attention.

Son regard parcourut les lieux. Il s'assit par terre.

La journée suivit son cours. Il fallut que le crépuscule le trempe de sa lumière rougeoyante pour qu'il parvienne à ouvrir la bouche.

— Je ne peux pas, dit-il.

L'ombre apparut face à lui et le fixa droit dans les yeux.

Va.

Il serra les dents. Articula :

— Je ne peux pas.

Non ?

— J'ai promis. Je ne peux pas les abandonner. Je ne veux pas.

L'ombre resta figée. Quand il fit mine de se relever, cependant, elle leva lentement le bras vers lui.

Il savait ce que c'était. Il s'en souvenait.

Les coups sans douleur. Les mois d'apathie. Il n'était plus lui-même, plus personne, et personne n'en avait rien remarqué. Yū ne s'en était même pas aperçu, alors qu'il s'affairait à le détruire de toutes les façons possibles.

Ça lui avait sauvé la vie.

Prends.

Akaashi tendit la main à l'ombre.

À nouveau, il n'y avait plus rien. La route n'existait plus. Plus aucune chance de fuite. Il n'avait plus peur. Il n'avait plus mal, ne pensait plus à rien. Il n'était nulle part et il n'était personne.

Il n'y avait rien d'autre que le vide autour de lui, et l'obscurité. Il avançait sans but. Était tiré en arrière. La douleur ne vint pas. La pierre n'avait pas d'odeur. Il se relevait et avançait sans but. Se faisait traîner sur le sol encore et encore. Il se tenait au bord du précipice et chutait dedans. Il se tenait au bord du précipice et s'y laissait tomber. Il tentait de crier mais personne ne l'entendait, pas même lui. Il ne se relevait pas. Il se laissait traîner par terre. Il était seul. Il n'éprouvait plus rien. Des gens lui parlaient, lui tapaient sur l'épaule, il ne sentait plus rien. Il n'était nulle part et n'était plus personne, plus seul.

Il n'était rien mais il donnait tout. Il donnait et il donnait et il donnait encore. Il prenait tout. La peur et les regrets. La colère, l'amour, la haine, la déception, le désespoir. Il prenait tout, même la douleur, même le village et la mission. Il prenait et commençait à former son propre nom. Le dernier de sa famille, Akaash...

Mais tout repartait à nouveau et il rendait la famille, la mission, le village, les esprits, les exorcistes, la colère les regrets et la peur —

Akaashi s'arracha à l'ombre, le souffle court et le cœur battant.

Elle le regardait. Elle n'avait pas bougé, mais pendant un instant, juste une seconde, elle avait eu un visage — un visage émacié au teint cireux, des yeux sans vie, parfaite réplique du sien. Sa main était toujours tendue. Akaashi recula précipitamment.

— Qu'est-ce que tu veux ?

Prends.

Il prit peur.

— Laisse-moi, supplia-t-il.

Prends.

— Je ne veux pas. Non.

L'ombre disparut.

Ses forces l'abandonnèrent.

Te voilà. C'est trop tard. Tu ne peux pas t'enfuir.

Les hommes du village l'attrapèrent.

xxxxx

Idiot. À quoi tu pensais ? J'avais de l'espoir pour toi.

Il se réveilla dans le couloir de la maison Utsui. La porte de la chambre du fond était grande ouverte, mais personne ne le poussa à l'intérieur.

— J'ai eu tout le mal du monde à les convaincre, tu sais ? Je mise tout sur toi, gamin.

Akaashi s'assit contre le mur. Il avait mal partout.

— Ils ont dû te traîner de force. C'était pas joli à voir.

— Qu'est-ce que je...

— Keiji, Keiji. Tout le monde te connaît, ici, et personne n'aime te voir te promener si loin de la maison. Mais je les avais prévenus. Ils ont exagéré, voilà. Ils oublient que tu fais partie de la famille. Je leur ai rappelé que nous avions toujours suivi notre devoir, au contraire de certains. Après tout, tu es venu jusqu'ici. Ils disent que tu n'es pas prêt, mais je pense que si. Alors, ne me déçois pas. Je t'ai sauvé la peau, mon garçon — enfin, façon de parler.

Akaashi se passa une main sur le visage. Une croûte rugueuse s'était formée au-dessus de son arcade sourcilière. Il se sentait incapable de la dater ; il avait dû faire une chute, mais n'en avait aucun souvenir.

— Il serait grand temps de te remettre les yeux en face des trous. Qu'as-tu prévu ?

Il était exténué. Sa nuque était raide et douloureuse, et il commençait à percevoir, malgré sa confusion, un mal de crâne gagnant rapidement en puissance. Il laissa échapper un grognement de frustration. La présence des esprits s'était atténuée, et il n'avait même pas la force de partir.

— Partir où ? Keiji, on a déjà parlé de ça. Allez, debout.

— Ce que j'ai prévu..., marmonna Akaashi.

— Oui, ça. Alors ?

Akaashi jeta un coup d'œil nerveux vers la porte du fond.

— Elle est ouverte.

— J'ai plaidé en ta faveur, je croyais l'avoir déjà dit. La maison est à toi. Le village aussi, si tu y tiens.

— Je peux sortir ?

— C'est l'isolement qui t'a rendu sourd ? Si je t'avais su si fragile, j'aurais procédé autrement.

Akaashi l'ignora. Il descendit dans la cuisine, toujours sur ses gardes, mais personne d'autre ne fit son apparition. Des plats déjà préparés l'attendaient dans le petit frigo installé pour l'été. Il s'assit à table et étudia le riz avec attention.

Il ne goûtait rien.

Bien sûr que non. Tu n'es plus celui que tu étais.

Akaashi grimaça. Il mangea lentement, mécaniquement, sans penser à ce qu'il avait dans la bouche.

Quand son repas fut terminé, il rassembla son courage quelques minutes, puis sortit de la maison.

La porte ne lui avait opposé aucune résistance. Personne ne se cachait derrière. Dans le village régnait un silence étouffé, loin de l'activité incessante qui, normalement, aurait dû lui parvenir aux oreilles. Il avait espéré respirer, sentir le vent chaud dans ses poumons, mais autour de lui tout était immobile.

Le village semblait attendre.

— Où sont-ils ? demanda-t-il.

Le son de sa propre voix le surprit.

Partout.

— Je ne peux pas les voir.

Ils ne veulent pas te voir. Ça leur porterait malheur. Ça ruinerait la cérémonie.

Les exorcistes ?

Tu fais partie de la famille. Ils n'ont aucune raison de te déranger.

— Je suis aussi l'un des leurs. Je fais tout ça pour eux.

Pour eux ? Voyons.

— Ils voulaient que je revienne. Je le leur ai promis.

Je suis revenu. Pour qui ?

Il parcourut la route du regard. Là-bas, au-dessus, la maison Oikawa dominait le village. Il la reconnaissait malgré ses contours incertains. Il pouvait sentir son odeur florale jusqu'ici.

Ça ne sert à rien.

Il se dirigea vers elle, le menton relevé. Elle avait quelque chose d'imposant, de grandiose, presque, et nul ne pouvait douter de son importance. Elle était le centre du village, à ses yeux. Le reste n'avait jamais rien représenté pour lui.

Il ne pouvait rien voir du jardin. Les murs intacts se dressaient entre Akaashi et lui, citadelle imprenable. Il se demanda s'il pourrait y grimper, cette fois encore. S'y plonger pour de bon.

La porte d'entrée était verrouillée. Il joua avec la poignée, mais elle ne céda pas. C'était la première fois qu'il la trouvait fermée : d'ordinaire, les exorcistes n'y touchaient pas.

Un étrange chuintement lui parvint de l'intérieur. Il colla son oreille contre la porte.

— Pas la peine, dit Utsui en apparaissant à ses côtés. Elle ne t'ouvrira pas.

Akaashi fronça les sourcils.

— Elle ?

Un grincement. Il pouvait presque entendre un râle lugubre de l'autre côté. Son sang se glaça dans ses veines.

Iwaizumi Kirie. Elle était revenue. Elle...

— Tu fais erreur. Kirie veillait sur Tooru. Pour l'instant, toutefois, personne ne l'empêche de sortir.

C'était lui qu'on empêchait d'entrer.

— Qui veille sur moi ? demanda-t-il Yū est...

— Un remplaçant. Elle aussi. Vivante, ç'aurait été elle. Elle l'a bien compris.

— La sœur d'Oikawa ?

Utsui resta silencieux.

Tu leur appartiens. Tu le sais aussi. Tu es si proche, désormais. Ils n'ont pas d'autre choix que te regarder. Pas d'autre choix que t'attendre. Pas d'autre choix que t'aimer. Bientôt, tu ne connaîtras plus que ça. Ça l'a compris. C'est pour cette raison que ça vous a choisi.

Je ne suis pas un esprit, pensa Akaashi de toutes ses forces. Je ne suis pas comme vous.

Nous devons te garder auprès de nous. Tu es plus proche de nous que d'eux. Ils t'oublieront, mais pas nous.

Je ne suis pas un esprit. Je suis un exorciste.

Et ils t'ont laissé ici.

Je suis un exorciste, répéta Akaashi, sans trop y croire. Je n'ai besoin d'aucun de vous.

Ils n'ont pas besoin de toi. Tu n'as pas besoin d'eux. Viens, Keiji.

Réveille-toi. Il n'y a plus rien pour toi ici.

Il n'y a plus rien pour toi là-bas. Réveille-toi.

Viens.

Akaashi Keiji. Exorciste. Viens. Réveille-toi.

xxxxx

Dans le village, l'ombre se tenait au milieu des exorcistes, slalomait entre les membres de la communauté, les dévisageait sans réagir. Eux ne s'en apercevaient pas. Ils regardaient ailleurs. Ils regardaient l'herbe brûlée, les insectes sur les arbres, les autres maisons. Ils regardaient la forêt, leurs mains, le ciel, ou quelque chose dans le lointain. Ils ne regardaient pas l'ombre, et ne le regardaient pas lui. Aucun d'eux ne fit un geste, aucun d'eux un son. Ils s'étaient figés comme des statues, espérant, sans doute, qu'il ne les verrait pas ; mais il était réveillé, à présent, et il voyait.

Ils avaient peur.

Aucun exorciste ne viendrait à sa rencontre. Aucun ne viendrait lui parler. Il était seul, comme le village l'avait escompté. Rien de nouveau sous le soleil.

Il s'assit contre le mur du jardin et attendit. Rien ne se produisit.

xxxxx

— ... n'est plus possible. Vous devez faire quelque...

La voix lui donna le tournis. C'était celle de Reiko, emplie d'il ne savait quoi, de l'inquiétude ou de la colère, de l'indignation. Quelqu'un lui intima le silence. Elle reprit, plus bas cette fois :

— Je ne peux même plus m'en approcher. Je n'y entrerai pas. Nous (elle insista sur le mot) sommes des étrangers, ici. Il n'avait pas à venir si tôt, pas si vite. Maintenant, il...

— Calme-toi, la somma Ukai. Ton frère sait ce qu'il fait.

— Le village lui aura lavé le cerveau. Il est complètement sous son emprise, vous le savez autant que moi. Vous l'avez vu rôder, non ? C'est à eux qu'il ressemble, pas à Keiji. Et cette maison l'a enfermé...

— Reiko.

— Vous ne m'écoutez pas, je vous dis que la situation est en train d'échapper à tout contrôle, et sévèrement.

— Reiko. Cette affaire n'est pas de ton ressort.

— C'est mon...

— Ton frère, l'interrompit Ukai, est venu ici de son plein gré. Il a fait un choix, et tu dois l'accepter. Nous en avons longuement discuté. Il sait ce qu'il fait, répéta-t-il, mais tu n'as pas besoin de le savoir. Il ne te doit rien et, jusqu'à ce que la semaine commence, ne répond qu'à moi.

— Vous allez le tuer.

— Et tu dois prendre du repos. Nous ne pouvons pas perdre d'autres maisons ni d'autres exorcistes. Fais ce que tu as à faire, et fais en sorte de t'y tenir jusqu'au bout. C'est là que ton frère aura besoin de toi.

Elle semblait sur le point de répondre quand son regard se porta sur la fenêtre de la chambre du fond. Elle se figea soudain, visiblement effrayée, puis s'éloigna d'un bon pas.

Ukai leva les yeux vers lui, le contempla un moment, puis la suivit.

Ils te voient comme tu es. Ils croient comprendre, mais les yeux ne mentent pas.

— Laissez-moi, marmonna Akaashi.

Il était seul.

xxxxx

Il était réveillé.

Il préférait dormir. L'amnésie, le noir, la léthargie. Il était seul et il ne savait plus quoi en faire. Le temps suivait son cours, ni trop lentement ni trop vite. Il percevait chaque seconde, ressentait chaque minute, subissait chaque heure. Il y en avait tant, dans une journée. Il n'y avait plus rien à faire.

Les esprits s'étaient tus. Pas ses émotions. Elles se rassemblaient au centre de son crâne, juste derrière ses yeux. Elles s'écoulaient dans ses muscles et sa salive amère. Son sang battait au rythme de son cœur. Son cœur le pompait sans relâche.

Il songeait à tout ce qui n'avait plus de sens, à ce qui n'en avait jamais eu, à ce qui n'en aurait bientôt plus. Il pensait à ses parents. Il s'imaginait face à eux, ailleurs. Il tendait la main.

J'ai donné, tu donnes.

Ils prenaient la voiture sur le parking de l'hôpital, transportant avec eux une boîte inerte. Ils l'attachaient soigneusement au siège passager, puis n'y prêtaient plus attention. Aucun mot n'atteignait ses oreilles. Aucun ne lui était adressé. Les regards et les sourires n'existaient pas dans ce monde-là. Il n'était que du vide dans une boîte. Il finirait dans une boîte, de toute façon. Ils le savaient. Ils l'avaient compris.

Il était étendu par terre, les yeux sur le plafond flou parce qu'il avait presque pleuré, mais il n'avait pas pleuré et à présent il était étendu par terre, immobile, un paillasson sur lequel on essuyait ses chaussures. Une semelle dure et sale appuyait contre ses côtes, mais il ne pouvait rien dire, surtout pas bouger. Et ses parents ne réagissaient pas ; ils souriaient ; quand ils posaient des questions, Yū répondait par tant de mensonge qu'Akaashi s'y serait noyé, à sa place, des jeux, des règles, des accords secrets, mais ses parents les buvaient à la source depuis si longtemps qu'ils ne cherchaient même plus à les retrouver. Parfois Reiko venait et l'aidait à se relever, les parents haussaient les épaules, c'était comme ça ici, c'est sa façon d'aimer, ne le prends pas trop à cœur.

Reiko qui n'était rien d'autre qu'une jolie statue qu'on installait sur un meuble de salon, présente mais muette, les yeux ouverts, les oreilles fermées. Elle était inquiète pour lui, elle était façonnée ainsi, inquiète pour lui, mais inutile. Un masque, sans doute, figé lui aussi, peint avec la plus grande minutie. Ça avait dû lui prendre un certain temps, des mois, des années. Elle l'avait porté et ne parvenait plus à le retirer — il était fait pour elle, comme une malédiction ; elle l'avait vu mais derrière le masque il ne distinguait aucune compassion, seulement la peur.

Il n'avait plus de famille, plus personne, nulle part — ils l'avaient laissé pour mort si tôt, si vite, sans lui offrir une chance de faire ses preuves — que s'était-il produit alors ? Qu'avaient-ils pensé, le jour où ils l'avaient envoyé au village ? En avaient-ils discuté avec le grand maître ? L'avaient-ils supplié de changer d'avis, ou, au contraire, de l'éloigner d'eux ? Peut-être n'avaient-ils tout simplement pas ouvert la bouche, comme ils n'avaient jamais ouvert les yeux. Et le grand maître avait pris leur silence pour ce qu'il était. Une approbation. Un soulagement.

C'était la raison qui avait dû pousser Ukai à jeter son dévolu sur lui. Lui non plus n'avait eu aucune pitié, aucune émotion, lorsqu'il l'avait fait venir au village pour la première fois, pour toutes les suivantes. Ukai était comme Yū, comme ses parents ; il ne l'avait jamais perçu comme l'enfant qu'il était, seulement comme un outil disponible, un sacrifice qui ne l'ébranlerait pas plus qu'il ne choquerait la communauté.

Mais il n'était qu'un enfant, un enfant isolé, froid et triste qui ne manquerait à personne. Il entendait son nom de la bouche de Keishin, et il était si seul, alors. Les mois de préparation, les semaines passées à déchiffrer les manuels d'exorcismes bien qu'il fût si loin d'en être un, le fait que ces lectures ne le menaient nulle part, parce qu'il connaissait les rites, qu'il les avait vécus avec Yū — Ukai avait travaillé avec lui, l'avait logé et nourri, avait partagé son savoir, il ne pouvait pas être ignorant, mais il n'avait rien dit. Il n'avait rien dit non plus quand Yū était mort, même pas de condoléances, et il ne dirait rien non plus le jour où Akaashi se présenterait devant la caverne, seul à nouveau.

Avait-il présagé cette fin, quand il était enfant ? Quel avenir s'était-il imaginé ? Tous ses espoirs et ses rêves s'étaient perdus dans l'obscurité de cauchemars qui le laissaient trempé au réveil. Qui était-il, alors ? Quel genre de dessin avait-il griffonné dans sa chambre sans pouvoir les offrir à personne ? S'était-il fait des amis à l'école ? Quelles questions avait-il posées, en avait-il obtenu les réponses ?

Avait-on fêté ses anniversaires ?

Que faisait-il, toute l'année durant ?

Le temps n'avait plus de sens, s'il en avait jamais eu ; dans son esprit, seul existait le mois de juillet. Fleurs déployées, fausses promesses, mensonges et manipulation. Il s'était extrait d'un enfer pour sauter à pieds joints dans le suivant, pire encore. Pire parce qu'Oikawa comprenait. Il comprenait la douleur et la solitude, le besoin de rencontrer une personne, une seule, qui lui donnerait ce qu'il ne trouvait pas ailleurs. Il comprenait mais en demandait toujours plus, arrachant le peu qu'il lui restait jusqu'à faire face à une coquille vide, prête à tout accepter.

Akaashi s'était laissé faire sans protester, parce que... quoi ? Parce qu'il cherchait désespérément cette attention qu'il n'avait pas au-dehors ? Parce qu'il rêvait d'avoir fait quelque chose, d'être quelqu'un d'important pour sa famille et la communauté ? Parce qu'il priait pour un peu de gratitude, quelques sourires, de l'admiration ?

Mais personne ne l'avait remercié. Personne ne lui parlait, personne ne le regardait, personne n'évoquait sa présence. Ils craignaient qu'il échoue, comme il l'avait toujours fait ; qu'il les condamne à la damnation éternelle. Ils n'avaient rien demandé de tout cela. Ils voulaient être sauvés, tout comme lui.

Il ne savait pas s'il le méritait.

Il ne savait pas s'ils le méritaient. Il cesserait d'exister pour leur rendre leur liberté, vivants et morts. Et, comme il y pensait, il s'interrogea pour la première fois :

Le jeu en vaut-il la chandelle ? Toute la peine, la souffrance, l'isolation et l'horreur ? La mort d'un innocent ?

Méritent-ils mon sacrifice ?

Voyons, dit Utsui. C'est la douleur qui parle.

Tu es toujours là. Tu as encore le temps. (Des secondes, des minutes, des heures, des jours et des jours à rester éveillé.)

Que feras-tu ?

Où iras-tu ?

Cette nuit-là, il rêva qu'il était enterré dans un champ de fleurs infini.

xxxxx

Il ne savait plus ce qu'il faisait. Il se tenait près de l'entrée de la grotte, l'ombre non loin de lui, sans avoir la moindre idée de ce qui l'avait mené là.

La caverne semblait l'observer en silence. Il recula d'un pas.

— Akaashi-kun.

Ukai, dans son dos, lui posa une main sur l'épaule. Il tressaillit.

— Nous avons une tâche à accomplir.

L'ombre les regardait.

— Viens.

L'ombre lui sourit. Akaashi s'arrêta, le souffle coupé. Elle n'avait plus souri depuis...

Elle disparut.

Ukai le conduisit dans la vallée, à travers les rues du village, jusqu'à la maison Utsui.

Ils entrèrent dans une pièce du rez-de-chaussée qu'Akaashi n'avait que très peu visitée. Elle avait dû servir de chambre à d'autres exorcistes, avant qu'il n'arrive. Aujourd'hui, elle était complètement vide, à l'exception de deux coussins face à face, ternis par la poussière.

Akaashi s'agenouilla sur l'un deux. Il vit Oikawa face à lui, le suppliant de conserver le lien nécrosé qui les condamnait l'un à l'autre.

Ukai s'installa à son tour.

Il plaça trois bols devant lui.

— Je sais, dit Akaashi. Je l'ai déjà fait. Beaucoup trop.

— Tu le feras aujourd'hui, répondit Ukai.

— Trop fait. Vous n'y connaissez rien. Il utilisait les archives du village à votre insu. Mes parents les ont gardées.

— Tu me les as rendues.

— Je n'y ai pas touché. Je ne serais jamais entré là-dedans.

— Keiji, c'est important.

— Je ne peux pas.

— Il le faut.

Il y avait de l'eau dans les bols. Il n'avait vu personne les remplir.

Je deviens fou.

Il but une gorgée du premier. Le corps, songea-t-il. Ça goûtait la fumée.

— Mon maître de cérémonie devrait le faire.

— Continue.

Il trempa les doigts dans le deuxième bol pour les passer sur ses paupières.

— Il n'y aura plus rien à voir.

— Je ne sais pas, Keiji. Mais c'est nécessaire.

Akaashi versa l'eau sur son crâne.

Quand il ouvrit les yeux, la pièce était si profondément plongée dans les ténèbres qu'il se pensa aveugle. Ukai le fit relever, puis l'emmena vers l'étage.

— Nous avons ouvert la porte et préparé la chambre, déclara Ukai d'un ton égal. Suis-moi.

Le couloir se refermait sur eux sans qu'Ukai réagisse. Ils firent un arrêt. Ukai s'enfonça dans le noir.

— Attendez, l'appela Akaashi.

Une porte claqua derrière lui.

— Je ne veux pas être ici, poursuivit Akaashi.

— Je sais.

— S'il vous plaît.

— Je suis désolé, Keiji. C'est ce que tu m'as demandé de faire. Je veux que ça marche, comme toi. Je m'en tiens à ce dont nous avons discuté.

Sois sage, Keiji. Ce n'est qu'un mauvais moment à...

— Je l'ai arrangée comme j'ai pu. La barrière spirituelle devrait tenir un moment, sois rassuré.

Le silence à nouveau. La porte était tout à fait verrouillée, cette fois, et les esprits n'y étaient pas impliqués. Il ne sortirait plus, ni en pensée ni en rêve. C'était terminé.

— Il n'est pas vraiment désolé, dit Utsui.

— Je ne vois plus la fenêtre.

— Tu n'y verrais pas grand-chose. Ça reviendra.

— La barrière spirituelle...

— La quoi ? Voyons, nous n'en sommes plus à ce stade, toi et moi, si ? Et puis, réjouis-toi : il a réussi à déménager tes affaires. C'est comme à la maison.

Akaashi atteignit le bureau derrière lequel se tenait Utsui. En dessous des quelques livres d'exorcisme qu'il avait emportés avec lui se trouvait une photographie. Kiyoko, Kuroo et lui, sur la plage, souriant et riant sans raison. Il ne l'avait jamais vue. Quelqu'un devait l'avoir prise à leur insu.

— C'est de mauvais goût, signala Utsui en regardant par-dessus son épaule. À quoi pensent-ils ?

Akaashi l'ignorait, mais il conserva le cliché contre lui, comme Oikawa avait dû le faire, des décennies plus tôt, pour supporter ses nuits noires.

xxxxx

La barrière spirituelle ne tenait pas. Ils vinrent les uns après les autres, marmonnant, murmurant et hurlant. Ils parlaient près de son oreille. Ils sanglotaient dans un coin. Il y eut des rituels, des répétitions, des prières. Des souhaits non formulés. Le jour approchait. Ils n'avaient de cesse de le lui rappeler.

Akaashi les regardait passer.

Ukai lui rendit une poignée de visites.

La dernière fois, il était resté si longtemps qu'Akaashi s'était mis à discuter.

— Vous aviez dit que je serais protégé, l'accusa-t-il.

— Tu l'es.

— Ils continuent d'entrer. Ils n'arrêteront jamais. Je ne quitterai jamais cet endroit. Même si on s'en sort indemne.

Ukai n'eut rien à répondre. Il s'en alla sans demander son reste.

Utsui revint aussi, mais lui ne partait pas. Il s'enfonçait dans les murs. Tournait en rond pendant des heures. Souvent, il ne disait rien. Son regard était le même que celui des autres, sombre et absent, et il ne faisait pas attention à lui. Il s'éveillait parfois. Akaashi essayait de ne pas l'écouter. Il lui arrivait toutefois de réagir, voire de participer à la conversation. Difficile de l'éviter sans moyen de se distraire de l'interminable quotidien.

— Tu fais ce que tu as à faire. Voilà ce que tu fais. Parce que t'as tout compris, c'est ça. Mais tu es mal tombé. Comme moi, on est mal tombés.

Il peinait à se relever.

— Ça a toujours été la force de la famille. Notre credo. Laisser tout le monde tranquille pour ne pas faire d'histoires. Faire ce qu'on nous dit de faire, ni plus ni moins. Je n'ai rien fait du tout. C'était pas mon rôle. Mais ça n'a pas fonctionné, j'aurais dû suivre le credo.

— Ne pas faire d'histoires ?

— Porter des œillères. C'est la pitié, la compassion. J'ai été aveuglé par mes émotions. J'ai suivi à cause de souvenirs que j'aurais mieux fait d'oublier. L'amour. Je voulais faire une faveur au gamin, Hajime. À tous les deux. Je voulais un tas de choses, merde. Je m'en souviens, maintenant. Ça et le reste. Et ça va empirer tant qu'on approchera du jour J.

— Comment êtes-vous mort ?

Il ne réagit pas à la question, ne fit aucun geste pour signifier qu'il l'avait entendue.

— Il y a tellement de trucs qui auraient pu me garder ici. La tristesse, la déception, la culpabilité, la honte. Je ne voyais pas, à ce moment-là. Je ne voyais pas les choses comme elles étaient. Tu as entendu l'histoire. Trois familles sur le flanc d'une montagne, qui discutent avec un dieu invisible...

— On me l'a racontée.

— Évidemment. Alors tu sais. Tu sais tout. La raison pour laquelle nous avons été épargnés si longtemps. Celle qui nous a permis de tout regarder de loin, en restant inclus dans ces cérémonies « vitales ».

Il se rappelait l'histoire. Le troisième enfant s'avançant vers l'abysse comme il comptait lui-même le faire.

— Qu'est-ce que c'est ? De la gratitude ?

Les épaules d'Utsui se gondolèrent en un rire silencieux.

— Rien de ça. C'est un dieu, tu comprends, et les dieux ne sont pas humains. La gratitude, ça ne leur dit rien. Ils ne la ressentent pas comme nous. Ils ne sentent rien. Non, ce qui nous a sauvés, c'est une pénitence. Le repentir. Désirer plus, vouloir plus, exiger plus. Des offrandes et des prières par centaines. Et surtout, la résignation. Mais pas la nôtre, non — jamais la nôtre.

— Laquelle, alors ?

Il n'y comprenait rien.

— Oh si. Tu n'en as pas envie, mais tu comprends. Je vais t'aider : quand notre illustre ancêtre a emmené son fils vers la caverne, quand il l'a enfoncé dans la gueule du loup, qu'a-t-il obtenu ? Je vais te le dire : ni les richesses ni les cultures. Pas de sources d'eau claire ni de respect.

Mais un fils de moins.

— Un fils mort.

Et qu'avaient gagné les Iwaizumi et les Oikawa ?

Des oncles et tantes disparus. Des frères oubliés. Des cousins étouffés. Pas de fils mort, pas d'enfant sans repos, pas d'héritier manquant. Des amis éteints, oui. Des relations abrégées. Des amours envolées. Il pensa à Iwaizumi, il y pensait sans cesse.

Une offrande n'était jamais perdue. Un sacrifice pour le bien de tous. C'était si simple. Faire ce qu'il y avait à faire.

— Oh oui. Oui ! Et ça a parfaitement fonctionné, du moins pour un moment.

— Mais certains des vôtres...

— Des nôtres.

— Certains membres de... notre famille... ont été tués.

— Se sont offerts. Portés volontaires. Ils étaient idiots et inconscients, mais plus on nourrit le monstre, plus il est affamé. Oui, c'était nécessaire, à leur sens. C'était plus simple que ne rien faire du tout. Nous n'étions pas les élus. Nous sommes la solution.

Quelle était la solution, dans ce cas ? Les années étaient passées si vite. Rien n'était résolu.

— Tu la connais. Tu la connais, mon garçon. Tu la connais, exorciste. Tu l'as déjà apprise. Parfois seul, parfois pas. Tu l'as apprise subtilement, mais pas toujours. Elle t'a déjà fait mal.

Il n'avait rien appris.

Il avait appris que le monde était froid et inhospitalier. Il avait appris à être blessé.

— Alors tu n'as retenu que les mauvaises leçons.

Il n'y avait rien d'autre.

— Il y a toujours quelque chose. Mais je ne peux pas t'aider, Keiji. Tu le sais déjà. Tu l'as senti. Tu l'as vécu. Tu l'as entendu. Ils n'ont besoin que d'une chose —

Un seul mot.

— Le plus facile.

Un mot de ta part. Je ferai tout. Tout ce que tu veux, Kei-chan.

— Tu vois ? Tu vois ? Maintenant que tu comprends, il faut que je parte.

— Mais je ne...

— Ils ne sont pas très contents de moi. Je ne devrais pas parler de ça. Au revoir, Akaashi Keiji.

Je les effacerai de la surface de la Terre. Ils tomberont les uns après les autres dans les entrailles du monde.

Dans l'obscurité. Dans l'abysse.

Pour l'éternité.

xxxxx

Kuroo était là.

Il avait traversé la rue, s'était attardé devant la maison. Il ne l'avait pas vu à la fenêtre. Akaashi doutait que quiconque le vît.

Il avait mal. Une douleur sourde et inextinguible. Rien ne pouvait l'en distraire. Kuroo s'attardait, mais il ne le regardait pas.

C'est mieux comme ça.

C'est sans importance.

Il n'en vaut pas la peine. Oublie.

Qu'arriverait-il à Kuroo, après la cérémonie ?

Combien de temps lui faudrait-il pour l'oublier ?

Quelque chose en lui espérait que ça arriverait vite. Kuroo méritait de laisser le passé derrière lui. Il méritait une vie meilleure, loin du village et de la communauté. Il referait sa vie, comme l'avait fait Iwaizumi. Il repousserait son souvenir jusqu'à ce qu'il ne soit plus à sa portée. Iwaizumi en avait été incapable, mais Kuroo y parviendrait sans doute. Ils n'avaient pas partagé leur enfance. Akaashi n'était lié qu'au village — Kuroo n'aurait aucun mal à l'occulter tout à fait.

Il m'oubliera.

Il m'oubliera ici.

Il finira par s'en aller. M'abandonner pour toujours. Tout le monde part.

Il me laissera pourrir ici.

Il me laissera pourrir ici.

Il me laissera pourrir ici.

xxxxx

Keiji.

— Keiji. Keiji.

Des coups portés contre la porte. Akaashi ouvrit les yeux.

— Keiji, tu m'entends ?

— Akaashi-kun.

Son cœur s'arrêta de battre.

— Reiko nous a dit que tu étais ici. Tout va bien ?

C'est une illusion. Un rêve. Ne te laisse pas avoir.

Il s'approcha de la porte pour y coller l'oreille.

— Je ne crois pas qu'il t'ait entendue.

— Je fais mon possible. Ils ont dit qu'il avait changé.

— À ce point-là ?

— Je n'en sais rien. Le village a toujours exercé beaucoup d'influence sur lui, sur nous tous, et cette année...

— C'est bon, je sais. (Il frappa la porte, plus fort cette fois.) Keiji, par pitié, réponds !

Akaashi prit une inspiration.

Tu sais que ça ne sert à rien.

— Je suis là, dit-il.

Une exclamation.

— Keiji ! Ça va ? Tu répondais plus à nos messages, j'ai cru que...

Il s'interrompit brusquement.

— Bonjour, dit Kiyoko. Tu nous as manqué.

Akaashi sentit son cœur se serrer. Il n'avait manqué à personne.

— Vous aussi, murmura-t-il.

Il ne savait pas s'ils l'avaient entendu.

— Le village est très animé, lui apprit Kiyoko. Les esprits ont pris possession de la plupart des habitations. Beaucoup se rassemblent dans le coin.

— Je sais, dit Akaashi.

— Akaashi, ça ne ressemble à rien de ce que j'ai déjà vu. Le grand maître n'a pas l'air à l'aise.

— Ils sont venus pour moi.

— Pour toi ? intervint Kuroo. Ça n'a pas de sens.

Il se mordit les lèvres à s'en faire mal.

— Ils pensent que je vais échouer, mentit-il.

Il y eut un long silence.

— Ukai a dit que tu lui avais demandé de t'enfermer ici, dit Kuroo. C'est vrai ?

Akaashi posa son front contre la porte.

— Je ne sais pas, avoua-t-il.

C'était possible. Probable, même. Il savait ce qu'il avait à faire. Il savait où tout cela le mènerait. Il fallait qu'il augmente ses chances. Que tout le monde soit satisfait.

Il le fallait.

— Il ne sait pas qu'on est venus ici, précisa Kiyoko d'une voix douce.

Ukai avait tenu parole.

— J'étais inquiète à ton propos.

— Je vais bien.

— On ne dirait pas, fit Kuroo. Merde, pourquoi tu ne nous as pas appelés ?

Il ne répondit pas. Ils finiraient par comprendre, mais pas tout de suite, pas maintenant.

Il s'en fiche. Il a eu ce qu'il voulait. Tu ne lui sers plus à rien.

Ils veulent que tout s'arrête. Ils ne sont là que pour faire bonne figure. Ils raconteront tout à Ukai, en partant. Ils n'ont même pas essayé d'ouvrir la porte. Ils te laisseront moisir ici.

— Keiji ?

Kuroo lui avait promis qu'il n'avait plus rien à craindre.

Il lui avait menti.

T'es trop dur avec lui, souffla Utsui contre son oreille. Il fait ce qu'il peut.

— Excuse-moi, dit Kuroo. Je sais que c'est compliqué.

— D'accord, répondit Akaashi.

— Tout le monde est tendu, en ce moment. (Kuroo s'éclaircit la gorge.) Je suis allé voir Kenma, avant de partir.

Il se tut un moment, puis reprit :

— Je me suis dit... Je crois que c'était la dernière fois. Quitter la maison, c'était pas le plus dur. Mes parents savaient à quoi s'en tenir. Le plus dur, c'était de lui dire au revoir. Il n'est pas au courant, mais il n'est pas stupide. Il l'a sûrement compris.

— Tetsurō, l'avertit doucement Kiyoko.

— Je sais. Putain, je déteste le voir triste. Je déteste ça. J'ai essayé d'arranger les choses, mais je pouvais pas le laisser de côté. Il voit tout. Et puis, il y a les regrets. Mais vous savez le pire dans tout ça ? C'est que je ne regrette pas d'être revenu ici. Même pas d'être devenu exorciste. J'aurais juste... J'aurais préféré ne jamais le rencontrer. Ç'aurait été tellement plus facile. Mais c'est trop tard, maintenant.

— Tu finiras par le revoir, dit Kiyoko.

— Ouais. Je pense pas. Keiji ?

— Quoi ? répondit-il d'une voix plate.

— On a croisé Reiko. Elle nous a dit que t'étais arrivé ici il y a plus de deux mois. C'est vrai ?

Il distingua une note d'appréhension dans sa voix.

— Je ne sais pas. Peut-être.

Le temps n'avait plus de sens.

— C'est..., commença Kuroo, mais Kiyoko l'interrompit en disant :

— Il paraît que tu as fait tes affaires.

— Mmh.

— Tu ne comptes pas... (Elle se tut.) Pourquoi ?

Il ne partirait jamais d'ici. Il n'en sortirait pas vivant.

— Je ne peux pas y retourner, lâcha-t-il à la place.

— Où iras-tu ?

— Je ne sais pas. Quelque part. N'importe où.

— Mon père t'accueillerait.

Elle soupira.

— Il est au village depuis quelques semaines, avec ma mère. Il me demandait de tes nouvelles, à la maison.

— Ils t'ont laissée comme ça ? s'indigna Kuroo.

— J'étais chez Yae-san. Elle m'a transmis ce qu'elle pouvait. Elle pense que je devrais choisir une spécialisation, une fois tout ça terminé. J'y ai pas mal réfléchi.

— Tu ne perds pas de temps, fit Kuroo.

— Il fallait bien penser à quelque chose. J'aimerais reconstruire une chambre des reflets. Je sais que ça a l'air d'une mauvaise idée, mais si l'esprit d'Ushijima s'y trouve toujours, s'il y est coincé, je dois pouvoir l'en sortir. Le libérer.

Ushijima ne pouvait pas être libre. Il était prisonnier avec le reste du village. Il errait dans les ténèbres, impatient. Lui aussi attendait. Après tout, il était de la famille.

— Ça a l'air dangereux, commenta Kuroo.

— Ce n'est pas pire qu'ici. J'étudierai les invocations, les passages vers l'autre côté. Je la construirai dans un lieu isolé.

— Et Wakatoshi ?

— J'ai préféré ne pas lui parler de tout ça. Il est parti étudier à Tokyo. Ça n'a pas été facile, cette année. Il a beaucoup à faire, de son côté. Il ne fait pas partie de la communauté, vous savez, et sa mère ne compte pas l'y introduire. C'est pour le mieux. Il me manquera, mais c'est la bonne décision.

— Oui, je suppose, dit Kuroo. Hé, Keiji. Toujours là ?

— J'essaye, répondit Akaashi.

— Toujours aussi drôle.

Il ne semblait pas avoir le cœur à rire.

— Tu n'es pas obligé de rester ici, ajouta Kiyoko. Le grand maître te laisserait sortir, tu sais. Ou Keishin.

— Ils ne peuvent pas.

Ça ne servirait à rien.

— Tu n'as pas à t'imposer tout ça, lui dit Kuroo avec douceur. Je sais que ça n'en a pas l'air, mais on n'a pas encore perdu. Il faut qu'on utilise le temps qu'il nous reste, tous les trois.

— Tous ensemble, insista Kiyoko.

— Non, dit Akaashi d'une voix sourde.

— On a toujours été là pour toi, rappela Kuroo. On est toujours là. Je sais que tu penses bien faire, mais... J'ai peur pour toi. J'ai l'impression de te perdre. Mais ce n'est pas fini, pas encore.

— On peut encore y arriver, le rassura Kiyoko. Mais on a besoin de toi.

— Tout le monde a besoin de moi, laissa échapper Akaashi.

Le village, les esprits, Oikawa, Ukai et la communauté. L'entité.

Yū avait eu besoin de lui pour lever sa malédiction.

Il avait échoué partout où c'était possible. Il ne restait que la cérémonie. Il ne devait pas sortir. Pas garder espoir. Kuroo avait tort. Pour lui, c'était déjà terminé.

— Akaashi...

— Je l'ai vue, révéla-t-il. Je la voyais avant que tout commence. Ça devait en arriver là.

— Vu quoi ? s'inquiéta Kuroo.

— Elle veut me dire quelque chose. Faire quelque chose. Je ne sais pas ce qu'elle veut. Elle essaye...

Il balaya la chambre des yeux. L'ombre, assise dans un coin, les genoux repliés contre elle, le dévisageait.

— Akaashi-kun, je ne comprends pas bien. Qu'est-ce que tu vois ?

— Je pensais que ce n'était qu'un esprit du village. Une part de l'entité. Mais elle m'a conduit dans les bois. Elle voulait que je m'en aille. Elle voulait que je lui donne quelque chose. Mais elle voulait en prendre trop.

Elle voulait tout.

— Prendre quoi ? Par pitié, Keiji, il faut que tu...

— Je ne sais pas. Je ne sais pas. Vous ne comprenez pas. Je ne savais plus qui j'étais. Je ne ressentais rien. J'étais ailleurs. Elle me ressemblait tellement. Avec Yū, elle a... mais ce n'est plus comme avant. Elle se rapproche. Elle sait ce qui va arriver.

— Et que va-t-il arriver ? demanda doucement Kiyoko.

— Je vais mourir, moi aussi.

Un silence pesant s'abattit sur eux. À l'autre bout de la pièce, l'ombre se balançait lentement de gauche à droite. Elle ne le regardait plus.

— Keiji, ce n'est pas vrai. Tu ne vas pas mourir. On ne le laissera pas arriver, d'accord ? On trouvera une solution.

Il aurait voulu y croire.

Le pauvre, toujours bercé par ses illusions. Il m'émouvrait presque.

Utsui se mit à faire les cent pas en sifflotant.

— Je serai parti. Vous serez libres.

— Ça ne se passera pas comme ça, répliqua Kuroo.

Il ne pouvait pas masquer la panique dans sa voix.

— Vous partirez d'ici sans regarder en arrière. Vous m'oublierez. Vous me laisserez ici. Vous me laisserez pour toujours... Mais j'attendrai. J'ai attendu si longtemps. Tellement, tellement d'années... J'ai attendu...

Il ne sut pas s'ils lui avaient répondu.

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La porte était ouverte. Ukai l'attendait, les bras derrière le dos.

— Akaashi, dit-il. C'est le moment.

Dehors, c'était encore l'aube. La pâle lumière du soleil se reflétait dans les vitres sombres des maisons. Certaines d'entre elles étaient joliment ornementées de lanternes de papier sur lesquelles étaient dessinées les armoiries des grandes familles du village. Les exorcistes ne pouvaient pas les avoir placées là.

La maison Oikawa aussi avait été décorée pour l'occasion. Un autel était dressé dans le salon, des fleurs et offrandes diverses rassemblées entre deux bâtons d'encens. Quelques bougies étaient allumées çà et là, comme si on avait interrompu quelqu'un en plein travail. Ukai n'en dit rien. Akaashi ferma les yeux un instant.

Ce n'est pas pour toi. C'est pour lui.

Il ne parvenait plus à s'en convaincre.

— J'enverrai quelqu'un te chercher à la tombée du jour.

Il acquiesça en silence.

— N'en fais pas trop. Tu es déjà très affaibli.

Akaashi entra.

Oikawa n'était nulle part. Il n'avait plus de raison d'attendre près de la mare, à présent recouverte par de larges nénuphars.

Le reste du jardin était envahi de chardons aux picots acérés. Akaashi en caressa une feuille du bout du doigt. Certains plants lui arrivaient à l'épaule. Il songea à s'y laisser tomber.

— J'éviterais, si j'étais toi.

Oikawa était adossé contre un mur. Il faisait rouler la tige d'une grande fleur orangée entre ses paumes, l'air absent. Il ne jeta pas un regard dans sa direction.

Akaashi se passa une main sur les yeux. Elle y persista un moment. Il ne savait plus quoi penser.

Il l'avait trahi et manipulé, mais le voir lui avait donné un sursaut d'espoir, de joie, presque, qu'il eut tôt fait d'étouffer.

— Kei-chan.

Son cœur se serra douloureusement. Il ravala la tristesse qui lui brûlait la gorge.

Oikawa déposa la fleur auprès d'autres semblables, un tas de couleurs et de feuilles vertes abandonnées sur un banc.

— C'est tout ce qu'il me reste, soupira Oikawa. Elles sont belles, tu ne trouves pas ?

Akaashi hocha la tête sans y croire.

— Tu aurais dû faire un peu de jardinage, articula-t-il malgré ses émotions en bataille.

— Pourquoi ? Ça n'aurait servi à rien.

Il s'avança vers Akaashi.

— On pourrait s'y mettre tout de suite, dit ce dernier.

— À quoi bon ? C'est trop tard. Il y en a trop.

— Tu ne peux pas dire ça.

— Ce serait se fatiguer pour rien.

— Oikawa-san. Arrête.

— Ça n'a pas de sens. Ils sont partout. Ils sont trop grands. Ils ne feraient que nous blesser plus que nous ne le sommes déjà. C'est fini, tu comprends ? Le jardin va mourir. Tu as fait tout ça pour rien.

Oikawa lui sourit, puis se promena dans le jardin.

— Ce n'est pas si terrible, tu sais. Je trouve que ça apporte une certaine beauté. C'est presque poétique. C'est comme s'ils savaient que personne ne s'en occuperait plus. Une sorte d'appel à l'aide. Un grand besoin d'attention. Ne les ignore pas, tu te ferais mal.

Il arracha une des fleurs et la laissa tomber dans l'eau.

— Alors ? Tu as un plan ?

Akaashi ouvrit la bouche pour parler, mais ses mots restèrent bloqués au fond de sa gorge, tranchants comme des couteaux.

— Le jour approche dangereusement. Je pensais que tu aurais organisé ma fuite.

— Je... J'ai essayé.

— Menteur. Menteur. Tu n'as rien fait du tout. Tu aurais dû en faire plus.

— J'ai fait tout ce que je pouvais.

— Pas assez. Ah, Kei-chan.

Il revint vers lui et souleva son menton d'un doigt. Il sourcilla, puis soupira longuement.

— C'est décevant. Je te croyais plus fort que ça. Plus solide. Si j'appuyais plus fort, tu te réduirais en poussière. Je comptais sur toi, moi.

— Alors qu'est-ce qu'on fait ? demanda-t-il en essayant d'ignorer la culpabilité qui grandissait dans sa poitrine.

— On attend.

Il ne lui adressa plus la parole de la journée.

Akaashi attendit. Quand le soleil se coucha, il se releva lentement.

— Tu pars déjà ? demanda Oikawa.

— À demain, marmonna Akaashi.

Soudain, Oikawa fut juste dans son dos. Il posa le menton sur son épaule et fit la moue.

— Tu devrais rester plus longtemps, suggéra Oikawa.

Akaashi pinça les lèvres.

— L'année dernière, commença-t-il, puis il s'interrompit pour prendre une longue inspiration. L'année dernière, je t'ai vu, près de la mare.

— Ah ?

— Tu m'as montré le carnet. Je l'ai lu. Pourquoi t'as fait ça ? Pour me faire mal ?

Pour me faire comprendre ?

— Quel carnet ?

Akaashi expira. Son cœur battait trop vite, trop fort. Il ignorait si c'était la présence d'Oikawa derrière lui, la chaleur de son souffle sur sa mâchoire, ou le simple fait de la déception.

— Tu m'as embrassé, murmura-t-il.

Oikawa gloussa.

— Pourquoi j'aurais fait ça ? Ah, Kei-chan. Tu ne cesseras jamais de m'étonner.

Comme une lame brûlante enfoncée dans sa poitrine. C'était plus douloureux qu'il ne l'avait imaginé. Ça n'avait aucun droit de l'être. Il le savait. Il s'y était préparé.

Il aurait voulu se mettre à pleurer, tomber à genoux, laisser la tristesse et l'amertume nourrir la terre du jardin.

Seuls et sans espoir.

Oikawa aussi habitait le village, après tout.

Il se dégagea de son emprise et s'éloigna de lui. Il aurait préféré que ça ne l'affecte pas. Que tout se passe comme d'habitude.

Akaashi se tourna vers lui.

— Iwaizumi est parti, dit-il d'un ton égal.

— Je suis au courant.

— Il ne reviendra jamais. Il t'a abandonné. Il sait que tu es ici, Oikawa-san. Je l'ai vu, l'été passé. Je lui ai tout raconté, mais il s'en fiche. Il t'a oublié. Il a refait sa vie à Sendai, sans toi.

Oikawa resta un instant impassible.

— Ce sont des mots dangereux, exorciste. Après tout ce qui t'est arrivé, tu trouves encore le courage de me mentir ?

— Je ne mens pas.

Il éclata de rire.

— Iwaizumi est toujours au village. Il essaye de me tirer de là. Il essayera par tous les moyens, jusqu'à la fin des temps, même si ça ne sert à rien, même s'il n'y a plus d'espoir. Et il restera ici.

Le ciel s'était assombri.

— Tu dois partir, exorciste. Mais tu reviendras, toi aussi.

— Oikawa-san, dit Akaashi.

Il détestait le ton suppliant qu'avait pris sa voix.

— À demain, Kei-chan.

— Ne me laisse pas tout seul.

Oikawa lui sourit. Le jardin disparut.

Deux exorcistes l'attendaient à la porte, mais ce n'étaient ni Kuroo ni Kiyoko, alors ça n'avait aucune espèce d'importance.

Oikawa n'avait pas essayé de lui offrir une fleur, cette fois.

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— Tu as l'air fatigué. Ça ne te va pas du tout, Kei-chan. On dirait un fantôme.

Il était assis dans le jardin, les jambes croisées, et autour de lui étaient étalées les fleurs de la veille, précautionneusement cueillie par ses soins. Il s'affairait depuis plusieurs heures, les sourcils froncés par la concentration. Il n'avait pas fallu longtemps à Akaashi pour comprendre qu'il fabriquait une couronne.

Quand il l'eut terminée, il la déposa doucement près du bord de la mare.

— Qu'est-ce que t'en penses ? demanda Oikawa.

Akaashi ne s'attendait pas à devoir donner son opinion. Il haussa les épaules.

— Utile, commenta Oikawa.

— C'est pour qui ?

Oikawa ne lui offrit qu'un sourire mystérieux.

— Tu te souviens, Kei-chan ? La première fois que nous nous sommes rencontrés, tu m'as fait une promesse.

Il en avait trop fait. Il acquiesça.

— Je sais quelle est ta fleur favorite, mais je ne sais pas si tu mérites vraiment un cadeau de ma part.

Il lui fit un clin d'œil, puis ajouta :

— Les menteurs ne sont jamais récompensés.

— Je ne t'ai pas menti.

— C'est ce que tu crois. Mais j'ai menti, moi aussi, tu sais ? Je t'ai souvent menti. Parce que je sais quelle est ta fleur préférée. Je le sais depuis toujours. Je sais tout de toi.

Il se leva pour le rejoindre et prit doucement son visage entre ses mains en coupe.

— Tout.

Il avait su qu'il était un Utsui depuis qu'il avait mis les pieds au village. Il savait que, en tant que tel, il se sacrifierait à sa place. Il ne le ferait pas par amour, comme les autres.

Pas seulement.

— Tu devras l'accepter, murmura Oikawa en s'approchant dangereusement de lui. Mais tu n'es pas encore prêt.

Il sentait la rosée du matin. Il le relâcha.

Quand vint le crépuscule, il ne faisait plus attention à lui.

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— Comment est-il ? demanda Ukai.

— Horrible, répondit Akaashi.

La maison Oikawa n'était plus qu'autels disparates et lumières mouvantes.

— Tu penses avoir une chance ?

Akaashi contempla un instant l'idée. Puis il se détourna.

— Non, dit-il avant d'ouvrir la porte du jardin.

Ukai n'essaya pas de le retenir.

Comme les jours précédents, Oikawa ne prit pas la peine de l'accueillir.

Il le punissait de ne pas être Iwaizumi. Akaashi le savait. Il s'assit contre la porte, étrangement en colère.

— Je te hais, lâcha-t-il.

Oikawa fut juste à côté de lui. Son épaule vint effleurer la sienne. Akaashi n'eut pas la force de le repousser.

— Ce n'est pas vrai, dit Oikawa d'un ton léger.

— Je te déteste. J'aurais préféré ne jamais t'avoir rencontré. J'aurais dû te laisser pourrir ici, moi aussi.

— Tu ne le penses pas.

— Tout est ta faute.

Oikawa ne répondit rien. Il s'approcha de lui jusqu'à ce que leurs corps se touchent.

— Je sais que c'est plus difficile que tu ne le pensais, souffla-t-il. Mais ne t'inquiète pas. N'aie pas peur.

Je suis toujours là.

Oikawa connaissait chacune de ses faiblesses. Il s'en servait avec une facilité terrifiante, et Akaashi le suivait sans résister, parce que c'était plus simple, parce que ça lui faisait du bien.

Il n'était pas seul.

— T'es un monstre, dit-il entre ses dents.

— Tu crois ?

— Tu as profité de moi. Tu m'as manipulé.

— Et tu t'es laissé faire.

Il aurait préféré qu'il le nie.

— Pour quoi faire ? C'est la vérité. Et ça a fonctionné. Ça fonctionnera encore. Tu es toujours là.

Tu m'aimes encore.

— Tu n'as jamais essayé de t'enfuir, cracha Akaashi. T'es juste resté là à ne rien faire. Iwaizumi-san a tout fait pour toi, et tu ne l'as pas écouté. Tu aurais dû le laisser partir seul. Il aurait été plus heureux sans savoir. Il est plus heureux sans toi.

— Kei-chan.

— Pourquoi tu l'as suivi, hein ? Qu'est-ce que tu voulais ? Le faire tomber avec toi ? Pourquoi t'es parti si c'était pour te laisser avoir si facilement ?

— Il le fallait. Je devais essayer.

— Mais c'était déjà fini. Tu étais déjà mort.

Oikawa ne répondit rien. Il se déplaça pour faire face à Akaashi et le regarda longuement.

— Tu as peur de mourir ?

Akaashi sentit les larmes lui monter aux yeux. Oikawa prit ses mains dans les siennes et les caressa avec délicatesse.

— Chh. Ne pleure pas. Il n'y a pas de quoi avoir peur.

Il s'approcha de son oreille, y déposa un baiser, puis murmura :

— Il veut qu'on ait peur. Il aime ça. Il se sent puissant.

— Reste avec moi.

— Je suis avec toi.

- Ne me laisse pas ici. Ne me laisse pas tout seul.

Oikawa lui sourit.

- Jamais, promit-il.

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Les joues humides d'Iwaizumi brillaient joliment dans la lumière des lanternes. Il n'avait jamais été aussi beau qu'alors. Le visage soutenu par le creux de sa main, Oikawa l'admirait sans pouvoir s'en empêcher.

C'était la première fois qu'il le voyait pleurer. Auparavant, il ne s'était jamais laissé aller devant lui. Il restait fort, sûr de lui. Il était frustré, parfois jusqu'à la colère, mais il ne pleurait pas. Pleurer était réservé aux gens comme Oikawa. À ceux qui ne rêvaient pas, ceux qui manquaient d'ambition, ceux qui étaient trop faibles pour se battre contre un monde qui ne voulait pas d'eux.

Pas à Iwaizumi.

Il ne chercha pas à le consoler. Pas à compatir non plus. L'enfant qu'il avait été se serait rué sur lui. Il l'aurait pris dans ses bras, lui aurait essuyé les joues, aurait pleuré avec lui. Mais il n'était plus un enfant. Plus l'Oikawa qu'Iwaizumi avait connu et aimé.

C'est leur faute, pensa-t-il. Regarde ce qu'ils ont fait de nous. Leur faute à tous.

— On aurait dû partir avant, sanglota Iwaizumi. Je le savais. Je te l'avais demandé. Pourquoi tu m'as pas suivi ?

Il ne répondit pas. Iwaizumi le saisit par les épaules.

— Parle-moi, s'il te plaît. S'il te plaît. Je t'en supplie. Je ne comprends rien. Je ne te comprends pas.

Sa douleur manifeste lui faisait presque de la peine. Alors il restait quelque chose en lui ; quelque chose de vivant, quelque chose à sauver.

- Oikawa, s'il te plaît, dis quelque chose.

Mais Oikawa continua de le fixer en silence. Il n'y avait rien à dire. Plus rien à faire. Dans quelques heures, ils viendraient le chercher pour la cérémonie.

— Je ne sais plus quoi faire. J'ai tout essayé. J'ai besoin de toi.

Comme eux tous.

- Parle-moi. Viens avec moi. J'arrangerai tout. Je...

Iwaizumi le serra brusquement contre lui, si fort qu'il en eut le souffle coupé. Il s'accrochait à ses vêtements comme s'il craignait de le voir s'envoler. C'était sans doute la dernière fois. Bientôt, ils seraient séparés pour toujours.

Il le quitterait pour de bon.

Pleurer aurait été tellement plus simple. Il avait mal, maintenant.

La chaleur qui émanait d'Iwaizumi s'engouffra dans chacun des pores de sa peau. Il lui rendit son étreinte. Il serra aussi fort qu'il en était capable.

Aucun d'eux ne pouvait lâcher prise.

Iwaizumi ne pleurait plus. Oikawa sentait son cœur battre contre sa poitrine. Il soupira.

— D'accord, chuchota-t-il.

Iwaizumi se détacha de lui. Il le regarda droit dans les yeux, confus et plein d'espoir.

— D'accord quoi ?

— Je viens avec toi.

Iwaizumi eut un hoquet. Une lueur nouvelle illuminait son regard, un avenir, et c'était tout ce qu'il lui fallait.

— Je viens avec toi, souffla-t-il à nouveau. Je viens avec toi.

Il se rapprocha d'Iwaizumi, glissa les doigts sur sa nuque sans le quitter des yeux.

— J'irai.

Il était assez proche pour que leurs respirations se mélangent, assez pour fermer les paupières et réduire le vide qui subsistait entre eux.

— Je pars avec toi, promit-il en effleurant ses lèvres.

Il l'embrassa. Iwaizumi prit son visage entre ses mains, puis il l'embrassa à son tour, avec tout le désespoir qui bouillonnait en lui, toutes les années d'attentes et le désir de plus encore. Il l'embrassa jusqu'à en avoir mal, le souffle court, et il ne s'arrêta que lorsqu'Oikawa s'écarta pour lui dire :

— Hajime, regarde-toi. Tu ne ressembles à rien.

— Ferme-la, marmonna Iwaizumi.

Il l'embrassa encore. Et encore.

Ils étaient dans la caverne, et Oikawa était seul, seul contre tous, tous les regards braqués sur lui.

Il se retourna. Il voulait le voir une dernière fois. Emporter son souvenir pour se rassurer dans le noir.

Je ne peux pas, pensa-t-il.

Je ne peux pas.

Et si le village mourait, c'est qu'il l'aurait mérité.

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Il l'avait peut-être mérité. C'était un juste retour des choses. Un châtiment pour tous les esprits qu'il avait renvoyé de l'autre côté. Pour tous ceux qu'il n'avait pas pu aider.

J'ai abandonné Kuroo à la merci du village. J'ai laissé Ushijima mourir à ma place. J'ai réveillé les souvenirs d'Iwaizumi.

Je n'ai pas pu sauver Oikawa.

Je ne pouvais pas le sauver. J'ai essayé. J'ai fait tout ce que j'ai pu. Je suis désolé. Je ne voulais pas le laisser ici. Je ne voulais pas les laisser là-bas. Je suis désolé. Je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus.

— Tu peux toujours tout arranger. Tu peux libérer le village. Tu peux nous libérer.

— Oikawa ne sera jamais libre. Moi non plus.

Je ne pense pas que le village le mérite.
Je ne pense pas que la communauté le mérite.

— Il reste sûrement quelqu'un à sauver. Une personne, c'est tout ce qu'il faut.

Mais si je les sauve, qui me sauvera, moi ?

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— Tes amis sont revenus. Ils n'arrêtent pas. Je me serais découragé, à leur place, mais ils sont plus que persistants.

Akaashi ne releva pas la tête. Il fixait le sol sans le voir.

Il attendait.

— Ils sont venus ce matin, ils sont venus ce soir. Tu sais, si tu ne fais pas d'efforts, tu finiras par ne plus les voir du tout.

Il ne les avait pas entendus, ou n'avait pas voulu les entendre. Il ne pourrait pas retourner dans le jardin après ça. Il ne pourrait pas aller jusqu'au bout. C'était la meilleure chose à faire.

Ils lui manquaient terriblement.

— C'est aussi ce qu'il pense.

Akaashi regarda l'esprit. Utsui paraissait particulièrement grave, autant qu'un fantôme pouvait l'être.

— C'est ma dernière visite. Les belles paroles ne fonctionnent qu'un temps. J'ai peut-être trop profité de mon sursis. Mais j'ai fait ce que j'ai pu, tu sais — j'ai été élevé avec un fort sens du devoir, comme nous tous. C'est par nous que tout a commencé, hein ? Nous t'avons appelé, et tu as répondu. Tu le sais aussi. Mais il n'y a plus le temps pour une culpabilité séculaire ou la honte. Nous devons vivre avec les conséquences de nos actions, tout ça, tout ça. Tu l'as appris, non ? On t'a forcé à l'apprendre. Mais oui, le devoir. Arranger les choses. Je suggère que t'y réfléchisses, toi aussi, et que t'y réfléchisses bien.

Il soupira.

— Je t'apprécie, Keiji. Je répondrai à une dernière question.

Je ne peux pas.

Il songea à Oikawa et à l'abysse. À Ushijima, abandonné dans la chambre des reflets. À son frère, étendu sur le sol, le visage plongé dans l'herbe.

— C'est comment ? demanda-t-il.

— Mourir ? Ah...

Il s'enferma de longues minutes dans un silence immobile. Ses traits s'étaient figés. On aurait dit une statue sur le point de tomber en morceaux.

Soudain, il revint, l'air sombre, mais son regard lointain passait à travers lui.

Il offrit sa main à Akaashi. Ce dernier la saisit.

Le monde disparut.

Il ne ressentait rien — rien d'autre qu'une haine viscérale, et une colère si écrasante qu'il crut qu'il allait mourir à son tour. Il était incapable de prendre sa respiration.

Utsui le relâcha.

— Ne me donne rien. J'ai vu tout ce qu'il y avait à voir.

Puis il s'effaça, laissant Akaashi seul avec les ombres.

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Oikawa était là, cette fois.

Il l'attendait devant la porte, l'air absent. Il lui fallut quelques secondes pour se mettre à sourire, mais son sourire sonnait faux, vide, comme le jardin autour de lui. La cérémonie devait sans doute se rappeler à lui. Elle prenait de plus en plus de place dans l'esprit d'Akaashi.

Dans trois jours, elle l'emporterait définitivement.

— Kei-chan, dit Oikawa.

Il le prit par la main.

— Je vais mourir, souffla Akaashi.

Oikawa lui caressa la joue. Il laissa échapper un discret soupir.

— Oui.

— J'ai peur.

— Je sais.

Akaashi serra la main d'Oikawa.

— Et toi ?

Oikawa sourit.

— Je resterai avec toi quoi qu'il arrive, promit-il en le relâchant.
Il mentait.

Il resterait seul. Il n'y aurait rien après.

Ça n'avait plus d'importance.

Oikawa était là, et il disait ce qu'il avait envie d'entendre. Il le pensait peut-être.

C'était mieux que rien. Mieux que l'abysse, les rituels et la cérémonie. Il n'avait jamais été seul dans le jardin.

— Viens.

Il le suivit.

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Il était couché dans un parterre de gazon que les chardons avaient épargnée. Assis à ses côtés, Oikawa jouait distraitement avec ses cheveux. Il lui arrivait parfois de laisser vagabonder ses doigts légers sur le front d'Akaashi, son nez, sa bouche. Akaashi se sentait vulnérable. Il appréciait chacune de ses caresses, les imprimait dans sa mémoire comme un présent fragile, une sculpture de neige en été. Il les conserverait pour toujours, où qu'il aille, jusqu'à ce que l'univers le plonge dans l'oubli.

Oikawa parcourut son bras du bout du doigt. Il s'arrêta dans le creux de sa paume.

— Tu as de belles mains, dit-il.

Il remonta jusqu'à son visage.

— De beaux yeux. Ils sont si sombres. Si tristes. Ils brillent de toutes les horreurs du monde. Ah, Kei-chan. Je te regarde depuis si longtemps. Je pourrais continuer de longues années encore, mais tu ne seras jamais aussi beau que maintenant.

Il se pencha en avant.

— Tu veux entendre un secret ?

Akaashi acquiesça. Il s'assit tandis qu'Oikawa s'approchait de son oreille.

— Je t'aime, murmura-t-il.

Il sourit. Akaashi le sentait sourire. Il mentait.

— Je t'aime, Keiji. Je t'aime, exorciste.

Akaashi s'efforça de ne pas laisser les larmes lui monter aux yeux.

— C'est ce que tu leur as dit, se défendit-il en dernier recours. À tous les autres.

— Qui ?

— Ceux qui sont venus avant moi.

— Il n'y avait personne avant toi.

— Arrête, dit-il si bas que le vent l'emporta avec lui.

— Ils m'aimaient bien, c'est vrai. Ils m'aimaient, comme ceux d'avant, comme toujours. Mais je te connais, tu me connais. Tu comprends. Tu m'aimes. Tu m'aimes. Et moi aussi, Kei-chan. Je t'aime comme personne ne t'a jamais aimé, comme personne ne t'aimera jamais. Personne, personne ne t'aimera comme moi. On se ressemble, toi et moi. Je te comprends. Tout ce que tu as traversé, je l'ai traversé avant toi. Toutes tes peines, toutes tes peurs, je les ai vécues avec toi. Je sais qui tu es. Tu es loyal, patient et fort, persévérant et borné, et tu resteras toujours auprès de moi. Tu me comprends. Je t'ai attendu, pendant tout ce temps perdu dans les abysses, tout ce temps enfermé ici, et tu es venu. Je sais que tu reviendras toujours. Je le sais. Je le sais.

Il baissa la voix et se colla juste contre son oreille.

— J'ai menti, comme les autres, mais j'ai aussi dit la vérité. Pardonne-moi, d'accord ? Tu es tout ce que j'ai. Reste avec moi. Je t'aime, Kei-chan.

Je ne peux pas te laisser partir.

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Au sommet de la colline était garée une voiture inconnue. Keishin Ukai l'observait, les mains sur les hanches, puis il se décida à la rejoindre d'une démarche méfiante.

Akaashi s'immobilisa au milieu du chemin. L'un des deux exorcistes qui le raccompagnaient à la maison Utsui siffla pour attirer son attention, mais il ne l'écouta pas. Keishin atteignit le véhicule, se pencha vers la fenêtre. Il se redressa pour regarder Akaashi.

Le conducteur sortit de la voiture et descendit la pente sans se préoccuper ni du village ni des exorcistes, droit vers lui. Il s'arrêta à sa hauteur.

— T'as pas l'air bien, dit-il.

Akaashi cilla.

— Iwaizumi-san, lâcha-t-il sans le vouloir.

Sa voix paraissait irréelle. Un tour joué par son esprit, par le village tout entier.

Iwaizumi grimaça légèrement.

— Mmh, confirma-t-il à contrecœur. J'ai changé d'avis.

Akaashi ne trouva rien à lui répondre.

Iwaizumi posa une main sur son épaule et serra.

— Tu avais raison.

Il soupira, le relâcha.

— C'est mon fardeau, dit-il. Pas le tien. Laisse-moi faire.


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