Aaaaaaaands that's the last real chapter of this fanfic qui m'a pris chié long à écrire.
Thankkssss comme d'habitude à Thalilitwen pour sa lecture et ses reviews incroyables et à Jeymay pour la relecture :3
Iwaizumi parcourait le couloir des yeux, les mains dans les poches. Sa posture ne trahissait aucune crainte. L'homme soupira longuement.
— Alors ? demanda-t-il. Où sont les fantômes ?
En retrait, Akaashi s'efforça de rechercher leur présence. Il ne sentait rien.
— Je ne sais pas, avoua-t-il. Je crois qu'ils sont partis.
Qu'ils sont cachés. Ils n'osent pas venir jusqu'ici.
— C'est plus facile d'ignorer ses problèmes, hein ? Rien n'a changé.
Rien ne change jamais.
Iwaizumi passa une main sur les murs du couloir.
— Ici non plus, poursuivit-il. C'est toujours aussi merdique. Toujours aussi oppressant. J'ai jamais aimé me promener dans la maison, tu sais ? Toutes sortes de personnes y rôdaient le soir venu.
— Pourquoi ? demanda Akaashi.
— Rendre visite à ma mère. Se rencontrer. Se réunir. Qu'est-ce que j'en sais ? Ces trucs-là, mieux valait en rester le plus loin possible. C'est là qu'ils se lavaient mutuellement le cerveau.
Il avança jusqu'aux portes qui menaient aux deux ailes de la maison. L'accès à la partie ouest était désormais condamné. Partout dans le village, la communauté avait dû ainsi céder du terrain aux esprits.
C'était mieux comme ça.
Iwaizumi ne fit aucun commentaire.
— Viens, l'invita-t-il en ouvrant la porte de l'aile est. J'aimerais voir ce qu'il reste de ma chambre.
Les lieux étaient plus entretenus qu'il ne l'aurait cru. Dans quelques pièces s'amassaient des caisses de livres et d'objets rituels utilisés par l'un ou l'autre exorciste. Des futons étaient parfois déroulés dans les chambres, visiblement laissés à l'abandon. Une odeur de poussière et de solitude flottait dans l'air. Ils avaient dû s'installer ici quelques mois plus tôt seulement pour fuir une fois le domaine trop actif, comme ils l'avaient fait avec la maison Utsui.
— C'est ici, indiqua Iwaizumi après avoir grimpé une volée d'escaliers. Enfin, ça l'était.
Contrairement au reste de la bâtisse, la chambre était intacte, épargnée par les ans. Quelque chose à l'intérieur lui rappelait le jardin ; un sentiment grossier de sécurité, un havre, une belle illusion.
— Ça n'a vraiment pas changé, murmura Iwaizumi. Ça me rend dingue.
Il ouvrit les placards, en sortit des coussins d'assise et les plaça de part et d'autre d'une jolie table basse.
Iwaizumi s'agenouilla. Il passa un doigt sur la table.
— Même pas de poussière, remarqua-t-il. Comme si c'était hier. Mes parents aimaient l'ordre. J'avais peur qu'ils découvrent quelque chose sur mes plans, qu'ils lisent dans mes pensées. J'ai tout fait pour qu'ils n'aient jamais rien à me reprocher. Avant de partir, j'ai détruit tout ce que je pouvais — les itinéraires que j'avais prévus, les lettres, nos souvenirs d'enfance. Il fallait que je parte pour de bon. Qu'ils ne nous retrouvent jamais.
Il ferma les yeux un moment.
— Je travaillais de nuit, raconta-t-il. Et puis, je sortais en douce. Ma mère était tellement occupée. Je ne comptais plus pour le village, tu vois. Ils n'y regardaient pas de trop près. Il suffisait de connaître le bon chemin. Les rues, les maisons à éviter, les portes ouvertes. Certains d'entre eux savaient ce que je faisais, mais ils ne disaient rien. Leur façon à eux de tenir tête au village, j'imagine.
— Vous êtes revenus.
Iwaizumi haussa les épaules.
— On dirait, oui.
— Pourquoi ?
Iwaizumi le regarda longuement.
— J'ai vécu ma part d'expériences malheureuses, finit-il par expliquer. Le regret — je sais ce que c'est. J'ai vécu avec de longues, très longues années. Mais je suis fatigué. Je ne suis plus aussi fort. Je ne veux plus vivre avec ça. Plus jamais, tu comprends ?
— Ce n'est pas si facile.
— Je sais. Mais je te l'ai dit, c'est mon fardeau, pas le tien. Je n'aurais pas pu vivre avec ça sur la conscience.
— Vous risquez plus qu'une vie de regrets, rappela Akaashi. Vous risquez la mort. Vous ne pourrez pas revenir en arrière.
Iwaizumi eut un sourire.
— J'ai l'impression d'avoir déjà entendu ça quelque part, dit-il.
Il laissa son regard se perdre vers la fenêtre et ajouta d'une voix douce :
— Mais tu n'as pas tort. Je manque d'honnêteté. La vérité, c'est que je veux le revoir une dernière fois. Peu importe ce qu'il m'en coûte.
Il reporta son attention sur Akaashi.
— Dis-moi ce que je dois faire.
Après une brève hésitation, Akaashi acquiesça.
Il lui parla de l'état du village, des purifications d'usage. Il lui parla de la maison Oikawa et du jardin, de l'effet qu'il avait sur lui, qu'il avait eu sur Kuroo ainsi que sur tous les autres exorcistes qui y étaient entrés avant lui. Il lui parla du coucher du soleil.
— Nous avons pour règle de ne pas donner nos noms aux esprits, mais il connaît déjà le vôtre. Vous devrez vous montrer très prudent.
— Pourquoi ça ?
— Offrir son nom revient à céder une partie de soi. Les esprits profitent de cette faiblesse pour prendre le dessus.
— Toutes ces années et il ne connaît toujours pas le tien ?
Akaashi détourna les yeux.
— Je vois. Depuis quand ?
— Le premier jour.
Iwaizumi conserva un silence compréhensif.
— C'est tout ce que je dois savoir ? demanda-t-il.
Akaashi secoua la tête en signe de dénégation.
— Ne mentez pas, il le saura. Ne faites pas de promesses que vous ne pourrez pas tenir. Il tentera de vous offrir quelque chose, mais vous devrez refuser. J'insiste. Accepter un cadeau de sa part vous entraînerait directement de l'autre côté. Ce qui vient de là-bas n'a rien à faire ici.
— Tu penses qu'il le fera ?
Akaashi repensa aux dizaines de fleurs qu'il avait dû refuser jusqu'à présent.
— J'en suis sûr.
Iwaizumi hocha lentement la tête.
— Akaashi, dit-il. Tu le connais mieux que personne ici, n'est-ce pas ?
Il ne le connaissait pas.
— Comment penses-tu qu'il réagira ?
Akaashi soupira.
— Je ne sais pas, répondit-il. Je n'ai jamais su.
— Merci pour ta sincérité, dit Iwaizumi.
Il se releva.
— Je dormirai ici cette nuit.
— Je ne crois pas que...
— C'est ma maison, Keiji. Je ne la crains pas. À demain.
Il ne le regardait plus.
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— Pas de promesses inutiles, et ne lui mentez surtout pas. Rien ne dit qu'il vous accueillera à l'intérieur. Ah, et n'acceptez...
— On m'a déjà fait le topo, répondit Iwaizumi d'un ton poli, mais ferme. Je ne suis pas venu pour vous, alors laissez-nous gérer ça.
La confiance dont Iwaizumi faisait preuve à l'égard d'Akaashi formait des nœuds douloureux dans son estomac. Il ne se souvenait pas s'être déjà senti si anxieux à l'idée d'entrer dans le jardin. Il jeta un bref coup d'œil au grand maître, et quand il reçut son approbation, en ouvrit la porte.
Celle-ci se referma brusquement derrière eux.
Le jardin était mort. Il avait froid.
— Ça ne ressemble pas à ce que tu m'as décrit, nota Iwaizumi.
— Ce n'est pas normal.
Quelque chose ne va pas.
Il recula vers la porte et tenta d'actionner la poignée, sans succès.
— Où est-il ? demanda Iwaizumi.
— Je ne sais pas.
Ils étaient pris au piège. Un frisson glacial parcourut chacune de ses vertèbres.
— Oikawa-san, l'appela-t-il sans lever la voix.
— Keiji, articula Iwaizumi dans son dos, je ne me sens pas très b...
Iwaizumi se tut. Il ouvrait et fermait la bouche comme un poisson hors de l'eau, lentement étouffé par le manque d'oxygène. Il posa un genou à terre, puis les mains, et tentait d'inspirer un air qu'il ne trouvait plus.
— Oikawa-san ! s'écria Akaashi en s'avançant dans le jardin. Laisse-le !
Personne sauf toi.
— Ce n'est pas...
— Abandonne, exorciste, prévint Oikawa d'une voix grave, si différente de la sienne. Je t'avais prévenu. Tu savais ce qui allait arriver. Je t'ai dit de ne pas l'oublier.
Le teint d'Iwaizumi virait au bleu.
— Arrête. Arrête ! Il voulait te voir. Il est venu pour te rencontrer. S'il meurt, je ferai en sorte qu'il ne revienne jamais. Jamais, tu entends ?
— Et alors ?
— Regarde-le ! Regarde-le !
Oikawa apparut devant Iwaizumi. Il s'accroupit, le visage dénué de toute émotion, et regarda.
À bout de forces, Iwaizumi fit un geste vers lui. Oikawa pointa deux doigts sur lui et le força à poser la tête contre le sol.
Akaashi fit mine de s'avancer vers eux.
NE BOUGE PAS, EXORCISTE.
— Tu ne le vois pas, le pressa Akaashi.
— Je vois un vieil homme qui veut mourir, gronda Oikawa.
— Ses yeux, regarde ses yeux. Il est revenu pour toi.
Oikawa souleva une de ses paupières sans délicatesse. Il demeura silencieux quelques secondes.
Puis il eut un léger sourire.
— On ne t'a jamais appris à frapper avant d'entrer ? dit-il.
Soudain, ils furent dans le jardin, sous le soleil, au milieu des parterres de chardons et des quelques fleurs miraculées.
Iwaizumi prit une brusque inspiration. Quand il se mit à tousser, Oikawa le regarda faire sans réagir.
Enfin, Iwaizumi se redressa sur ses mains. Il tremblait, visiblement sous le choc. Il releva la tête. Oikawa sourcilla.
La voix d'Iwaizumi avait changé. Elle était sourde, chargée d'émotions prêtes à déborder. Il ne dit qu'un seul mot.
— Oikawa.
Ce dernier s'illumina. Il saisit le visage d'Iwaizumi entre ses paumes et le détailla longuement.
Ses traits aussi s'étaient transformés, vierges de toute trace des décennies, pour révéler une peau que n'avaient pas épargnée les soucis de l'adolescence. Ses deux yeux bruns chaud restaient concentrés sur Oikawa, comme envoûtés, et ses cheveux avaient retrouvé leur noir profond d'antan.
— Ah, fit Oikawa. Ah, Iwa-chan.
— Oikawa, souffla Iwaizumi d'une voix tremblante, presque inaudible.
— Je le savais. Tu n'as pas changé.
Iwaizumi ouvrit la bouche sans qu'aucun mot ne franchisse ses lèvres.
Oikawa lui tendit la main pour l'aider à se relever.
— Viens, murmura-t-il.
Stupéfait, Iwaizumi l'accepta. Aucun d'eux ne se retourna en partant.
Akaashi s'assit contre la porte, serra les jambes contre lui et ferma les yeux.
C'est une bonne nouvelle. C'est un soulagement. C'est la meilleure chose à faire. C'est bien. C'est bien.
Tout va bien.
Ça lui était égal. Il avait tout vécu. Il survivrait encore. Il ne ressentait rien.
Ça ne fait pas mal.
Il revint à lui. À l'Ouest, le soleil parait les rares nuages d'une teinte rouge sang. Il se leva péniblement. À ses côtés, l'ombre l'imita.
Les douleurs de son immobilité s'estompèrent au moment où il aperçut Iwaizumi au loin. Il riait. Akaashi n'avait jamais imaginé qu'il puisse rire de cette façon. Au village, personne ne riait plus.
Il s'approcha.
— Iwaizumi-san, l'appela-t-il, puis, voyant qu'il ne réagissait pas, il insista : Iwaizumi-san.
— Quoi ? répondit ce dernier.
— Il faut qu'on y aille.
— Qu'on aille où ?
— Dehors, dans le village. Chez nous.
Iwaizumi lui adressa un sourire effronté.
— T'es qui, ma mère ?
Oikawa eut un rire. Il passa un bras autour des épaules d'Iwaizumi et y posa la tête.
— Laisse-le, conseilla Oikawa en regardant Akaashi.
— Oikawa-san.
— Tu m'embêtes. Tu nous déranges. On a des choses à faire, lui et moi. Ça demande beaucoup de temps. D'organisation. Tu ne pourrais pas comprendre.
— Oikawa-san, laisse-le partir.
— Essaie de le convaincre. Il parait que c'est ton rayon.
Akaashi resta sans voix.
— Sois pas méchant avec lui, intervint Iwaizumi.
— Je ne suis pas méchant, répliqua Oikawa. Je dis la vérité. Ce n'est pas ma faute s'il n'aime pas ça.
— C'est ce que je dis.
Oikawa leva les yeux au ciel.
— Iwa-chan, geignit-il. J'essaie d'être diplomate, d'accord ?
— Et c'est un échec. Et puis, il a raison. Il se fait tard.
— Et alors ?
— On m'attend dehors. J'ai du travail.
— Et alors ?
— On en reparlera demain, d'accord ?
Oikawa l'ignora.
— D'accord ? insista Iwaizumi. Tooru.
Oikawa grinça des dents.
— Très bien. Si c'est ce que tu veux. Mais ne viens pas te plaindre si tu ne me trouves nulle part. Je pourrais disparaître. Je pourrais me faire kidnapper, ou pire. Tu pourrais me retrouver mort. Enfin, c'est toi qui vois.
— Mmh, fit Iwaizumi. Parfait, on verra demain.
— T'es un monstre.
— Pas autant que toi.
Oikawa le laissa se dégager à contrecœur. Il jeta à Akaashi un regard éteint.
— On reviendra demain, dit Akaashi.
— Je sais.
Il l'avait prononcé sans une once d'émotion. Akaashi en eut froid dans le dos.
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— Je suis désolé, s'excusa Iwaizumi.
Akaashi eut du mal à trouver la force de lui répondre.
— Ce n'est rien.
— Si, c'est quelque chose. Je me suis laissé aller. Je t'ai oublié, ce n'est pas rien.
Mais c'est normal. Tout le monde finira par t'oublier.
— C'est le jardin, dit Akaashi. C'est toujours comme ça. Je ne vous en veux pas.
Menteur.
Iwaizumi soupira.
— Ça n'arrivera plus.
Lui aussi.
Akaashi haussa les épaules.
Leurs purifications terminées, Iwaizumi s'adossa au mur du couloir, l'air las.
— Je suis épuisé, avoua-t-il. Ça aussi, c'est le jardin ?
— Non. C'est lui.
— Je vois.
Il se passa une main sur le visage en grimaçant.
— Ça a dû être difficile pour toi. Toutes ces années passées ici. C'est tellement... exigeant, à tous les niveaux.
— Vous avez juste besoin de manger. Vous vous sentirez mieux.
— J'en doute. Enfin.
Ils mangèrent assis devant la maison Utsui. Akaashi mâchait de façon mécanique, sans réfléchir à ce qu'il avait dans la bouche. Il n'y regardait plus. C'était le dernier de ses soucis.
Il faisait nuit, mais les lanternes qui se multipliaient dans les rues les éclairaient en suffisance. La maison Utsui faisait exception à la règle. Elle demeurait plongée dans la pénombre, sourde à l'amorce des célébrations. Là-dedans, il n'y avait personne pour se réjouir.
— J'ai jamais aimé ça, fit Iwaizumi en levant les yeux. Qu'est-ce qu'ils fêtent, au juste ?
— Vous voyez ? demanda Akaashi, un peu surpris.
— Pourquoi ?
Il se mordit les lèvres. Il ne pouvait pas l'expliquer.
— Tout est exactement comme dans mon souvenir, soupira Iwaizumi. Ça donne toujours autant l'impression d'étouffer. Mais le public est différent, cette fois. Je pensais croiser plus d'exorcistes. Où sont-ils ?
— Ils ont tendance à éviter l'endroit.
— Pourquoi ?
— Parce que je vis dedans.
Iwaizumi fronça les sourcils, l'air songeur.
— Seul ?
— Tout le monde n'y est pas le bienvenu.
— Mais toi, oui. Alors tu viens d'ici ?
La nuque raide, Akaashi opina du chef.
— J'aurais dû m'en douter. La coïncidence était trop grosse.
Ce n'en était pas une. On l'avait emmené au village parce que le village l'avait demandé.
— Où sont tes amis ?
Akaashi ne répondit pas. Il préférait ne pas y penser du tout. Leur parler lui avait fait plus de mal que de bien. Il devait rester fort. Taire la douleur de leur absence jusqu'à y être insensible.
Comprenant qu'il s'avançait en terrain glissant, Iwaizumi n'insista pas.
— Tu sais, avoua Iwaizumi, j'ai un peu de mal à... revenir. Tout ici est tel que ça l'était avant. Les rues, les maisons. Le jardin. Lui. Ça m'a renvoyé des années en arrière. Je me sentais tellement...
Il laissa sa phrase en suspend. Après un soupir défait, il poursuivit :
— J'étais si heureux, tu comprends. Si heureux. Pendant quelques heures, j'ai cru qu'on aurait droit à un avenir meilleur. Que c'était possible. Mais c'est faux. J'étais désespéré, à l'époque, mort de trouille, je me raccrochais au moindre signe de sa part pour raviver une lueur d'espoir mourante. J'étais misérable et j'étais en colère. J'étais malheureux. Tout me retombe dessus, maintenant que je suis dehors. Je me sens si... triste. Pour nous. Pour lui. Pour toi. Lui non plus n'a pas changé, tu sais. Il a toujours aussi peur.
Il se sent toujours aussi seul.
— Et ça me brise le cœur, de savoir qu'il était là, à portée, pendant toutes ces années. Il a souffert autant que moi. Mais je suis passé à autre chose — j'ai essayé, et pas lui.
— Il vous l'aurait brisé plus tôt.
— J'en sais rien. J'aurais pu faire quelque chose pour lui, pour le soulager. J'espère pouvoir y parvenir au moins une fois. Ça n'a jamais été mon fort.
Rien ne pouvait soulager Oikawa. Comme Akaashi, il avait été conçu pour souffrir.
Iwaizumi resta un moment silencieux. Il se frotta discrètement les yeux. Akaashi regarda ailleurs. Il ne pouvait pas assister à ça. C'était au-dessus de ses forces.
Iwaizumi finit par s'éclaircir la gorge, et sa voix était stable quand il reprit :
— On était jeunes, à l'époque. Trop jeunes pour comprendre tout ce qui n'allait pas et qui n'irait jamais. Toutes ces années me rattrapent en même temps. Toutes celles que j'ai dû porter sur mes épaules, et toutes celles que le village lui a volées.
Il pressa l'épaule d'Akaashi d'une main.
— Mais je sais ce qui est juste. Je lui parlerai.
— Pourquoi ?
— Je ne peux pas le laisser comme ça. Mais je peux pas te laisser non plus. Tu me rappelles les pires années de mon existence. Il n'aura pas eu la fin heureuse qu'il méritait, mais toi...
Quoi qu'il arrive, tu n'en auras jamais.
Il ne se l'était jamais imaginé. Il n'y parviendrait probablement pas. Il avait trop à penser.
— Je le convaincrai, si c'est ce dont tu as besoin.
La communauté en avait besoin. Le village aussi, sans doute. Pas lui. Il acquiesça quand même, parce qu'il fallait bien faire quelque chose, mais ne le remercia pas. Iwaizumi avait connu l'Oikawa vivant. Celui-ci était mort et il avait changé. Il côtoyait l'abysse depuis quarante ans. Sa terreur ne s'en était qu'amplifiée. La présence d'Iwaizumi ne lui permettrait peut-être pas de l'affronter. S'il était tel qu'Akaashi le connaissait, il ne l'écouterait pas.
Et s'il l'écoutait ?
— Je t'avais conseillé de ne pas revenir, rappela soudain Iwaizumi.
— Oui, confirma Akaashi d'un ton égal.
S'il l'écoutait, qu'adviendrait-il d'Akaashi ? Il n'y aurait personne. Il ne saurait plus quoi faire. Les exorcistes. Les exorcistes ? Les exorcistes le ramèneraient chez lui. Chez eux. Tout serait terminé. Il n'aurait jamais rien accompli.
L'idée le rendait malade. Coupable, aussi.
— Pourquoi ?
— Il le fallait.
Il n'avait pas eu d'autre choix. Il était fait pour l'abysse. Modelé par le village. Il était trop tard pour lui. Il se l'était répété plus d'une fois.
Il s'était voilé la face.
Iwaizumi émit un grognement buté.
— Tu peux trouver mieux que ça. J'ai entendu dire que tu y étais depuis plusieurs mois. Y retourner était une chose, mais tu es resté. Et, ne le prends pas mal, mais à te voir, je devine que l'expérience était loin d'être agréable. Pourquoi, alors ?
— Je ne sais pas, répondit Akaashi.
— Tu ne sais pas, ou tu ne t'es jamais posé la question ?
Il n'obtint en réponse qu'un silence pesant. Akaashi ne pouvait pas lui mentir — c'était Iwaizumi, pas un exorciste, et quelque chose en lui voulait lui faire confiance, tout lui avouer, comme il lui avait si facilement parlé de son frère et sa sœur, l'été précédent.
Il ne pouvait pas dire la vérité.
Elle s'extirpa pourtant, toutes griffes dehors, et lui lacéra la gorge tandis qu'il disait :
— Ici, j'existe.
Iwaizumi parut consterné.
— Je ne suis personne, là dehors. Je n'ai jamais été personne. Je n'ai pas de nom.
Je suis juste le frère de mon frère, le frère de ma sœur. Le dernier enfant de mes parents. Un élève, un exorciste.
Un fantôme.
Une ombre.
— Pas de famille. Pas de maison. Je ne me suis jamais autant senti chez moi qu'ici. J'ai une utilité. Je sais quoi faire. Ils me connaissent. Ils croient en moi. Ils...
Il plongea le visage entre ses mains.
— Akaashi, l'appela doucement Iwaizumi.
Il lui toucha la nuque. Akaashi sursauta.
— Tu t'égares.
— Je sais. Je suis désolé. Je suis fatigué. Si fatigué.
Il essuya la sueur de son front avec son t-shirt. Iwaizumi lui administra une tape revigorante dans le dos.
— Je suis là, marmonna Akaashi.
Le contact l'avait rattaché à la réalité, au moins pour un moment.
— Et tes amis ? demanda Iwaizumi.
— Je n'ai pas d'amis ici.
— Voyons.
— Je ne peux pas penser à eux. Je ne peux pas. Je ne sais plus... je ne sais pas s'ils sont réels. Ils m'ont enfermé, et je me sentais si seul.
Ils se frotta brutalement les yeux.
— J'ai fait un rêve. Ils venaient me voir.
— Ils sont venus, Akaashi.
— Ils disaient qu'ils s'inquiétaient pour moi.
— Je t'assure qu'ils sont bien réels.
— Je ne sais pas. J'ai l'impression d'avoir toujours vécu ici.
— Je comprends.
— Personne ne comprend.
— Je connais cet endroit. Son potentiel destructeur. Je l'ai vécu, comme toi. Donc oui, je comprends. Et je sais qu'il est facile de se sentir isolé, et difficile de se convaincre qu'il y a encore des gens avec soi. Mais Tetsurō et Shimizu sont bien réels. Ils tiennent à toi. Ils t'aiment, tu sais.
— Vous n'en savez rien.
— J'en sais plus que toi. Ils sont plus obstinés que tu ne le penses. Et très insistants. Ne perds pas espoir, d'accord ? Rien ne bon ne pourrait en sortir.
— Je ne peux pas les revoir.
— Qu'est-ce qui t'en empêche ?
Il n'avait rien à dire. Il savait pourquoi. Garder courage. Rester fort. Il n'était qu'un homme de papier. Un souffle et il s'effondrerait.
C'était eux ou le village.
Eux ou la communauté. Eux ou le jardin, Oikawa, un avenir meilleur. Eux ou lui.
— Je la vois, moi aussi. L'ombre dont parlait Oikawa.
Iwaizumi émit un son mi-figue, mi-raisin.
— Ah, lâcha-t-il sans autre commentaire.
— Depuis toujours.
— Tu ne m'en avais pas parlé.
— Vous ne vouliez pas en entendre parler.
— Mh. Touché. Ce n'était pas le bon moment.
Akaashi jeta un coup d'œil dans les environs. L'ombre était là, prostrée dans un coin, et elle le dévisageait sans honte.
Iwaizumi aussi semblait songeur. Il observait le ciel en fronçant les sourcils.
— Qui accompagne-t-il ? demanda-t-il soudain. Ce « gardien ».
— Personne, dit Akaashi. Il suivait mon frère. Il l'a tué. Maintenant, il est seul.
— C'est... étrange.
— L'ombre d'Oikawa accompagnait votre mère. Son maître de cérémonie. Je ne sais pas s'il la voit encore.
— Mmh.
Il jeta à Akaashi un drôle de regard. Akaashi le soutint.
— J'en vois un, moi aussi, révéla Iwaizumi. Depuis peu.
Ce n'était pas une surprise. Akaashi acquiesça pour l'encourager.
— Il était là lors de notre première rencontre. Il était là lors de mon arrivée ici. Akaashi, il est lié à toi.
— Je suis désolé.
— Alors j'avais raison. Utsui, c'est ça ?
— Je ne vous ai pas menti. Je n'en savais rien.
— Et nous voilà.
Une culpabilité soudaine noua la gorge d'Akaashi.
— Je suis désolé, répéta-t-il.
— Mh. Ça ne change rien. Je serais venu de toute façon. Mais ça explique beaucoup de choses.
Il soupira.
— Ils voyaient ça comme un échange de bons procédés, pour impliquer tout le monde. Utsui pour les Iwaizumi. Iwaizumi pour les Oikawa. C'est pour ça qu'il suivait ma mère. Par ici, rien n'est jamais le fruit du hasard.
Vivante, ç'aurait été elle.
— Alors, Oikawa...
— Je t'ai dit que je lui parlerai. Ne t'en fais pas pour le reste. Ça ne te concerne pas.
Un coup de poignard. Il ne savait pas d'où, mais il saignait. Il avait la tête qui tourne. Il se leva.
— Akaashi.
— Quoi ? répondit-il.
Il se sentait un peu étourdi.
— Tout va bien ?
— Je ne sais plus.
— Ce village a vraiment le don de te foutre en l'air, hein ? Je me souviens de la première fois où j'ai respiré l'air de la ville — le vrai, tu sais. C'était incroyable. On aurait dit une paire de poumons neufs. Ici, ici c'est comme —
— Respirer de la boue.
— Des cendres. Des larmes. Rien n'a changé, tu sais. Tu l'as vu. C'est toujours pareil. Le village...
— Je sais. C'est leur faute.
— Comme ça l'a toujours été. Et la communauté ?
Akaashi fit nerveusement craquer ses jointures.
— Leur faute. Je ne peux plus...
— Tes parents. Ta sœur. Yū.
— Ils...
— Ukai.
— C'est leur... leur... je les...
Iwaizumi s'approcha de son oreille.
— Kiyoko et Kuroo. Kei-chan...
Akaashi le repoussa violemment, le souffle court.
— Akaashi ? Tout va bien ?
Il chercha une réponse, sans succès. Son cœur battait à tout rompre. Iwaizumi sourcilla.
— On devrait peut-être rentrer, suggéra ce dernier.
— Je... J'ai cru..., commença Akaashi.
Iwaizumi posa le dos de sa main contre son front pour prendre sa température.
— Tu as froid ? demanda-t-il.
En plein été ? Il secoua la tête.
— Tu devrais te reposer. T'as vraiment pas l'air bien. Je ne peux pas croire que tes amis aient laissé passer ça.
Akaashi acquiesça.
— Je m'en vais, dit Iwaizumi.
— Vous reviendrez demain ?
Iwaizumi lui offrit un sourire rassurant.
— Bien sûr.
Il lui adressa encore un salut au loin. Akaashi fixa la route jusqu'à ce que ses yeux s'irritent. Il avait en Iwaizumi une confiance aveugle. D'une certaine façon, lui aussi l'avait aimé. Il se sentait compris. En sécurité.
Il ne pouvait même pas avoir ça.
Le village, la communauté, la famille, Ukai, tous les autres.
Oikawa.
Oikawa.
Oikawa.
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Les exorcistes à ses côtés transpiraient déjà. Ils s'essuyaient le front, aéraient leur tenue, lorgnaient un coin d'ombre trop éloigné avec envie. Iwaizumi arrivait vers eux, le regard bordé de cernes violets, et Akaashi devinait qu'ils comptaient chacun de ses pas. Le soleil les consumait sans pitié.
Akaashi avait froid. Il en frémissait parfois, quand l'air se mettait brièvement en mouvement.
Iwaizumi ne prit pas la peine de saluer les exorcistes ; il les congédia d'un geste brusque, presque grossier, quoiqu'aucun d'eux n'eût l'indécence de s'en plaindre. Ils partirent soulager leur inconfort tandis qu'Akaashi tentait de se faire au sien.
— Allons-y, déclara Iwaizumi.
Ils entrèrent dans la maison, puis dans le jardin ; Iwaizumi disparut au profit d'Iwa-chan, et la transformation fut si abrupte qu'Akaashi en eut la nausée.
Oikawa, lui, restait égal à lui-même ; il l'emmenait avec une douceur cruelle au milieu des chardons ou au bord de la mare visqueuse, dans un décor de plus en plus sauvage et hors de contrôle. Il lui parlait à l'oreille, puis pouffait. Il lui pinçait la joue et se moquait de lui avec une affection si manifeste qu'elle lui donnait mal au cœur.
Et Iwaizumi pleurait parfois ; parfois il riait, se fâchait sans malice, mais il souriait, surtout, ses yeux souriaient comme ils ne l'avaient sans doute jamais fait depuis son départ. Il semblait si différent de la personne de ses souvenirs. Euphorique, désorienté, amoureux et libre. Lui aussi ornait jardin, à présent. Une fleur de plus dans la collection d'Oikawa, une fleur qu'il cultivait avec le plus grand soin, avec finesse, patience et fermeté, jusqu'à ce qu'il ne reste plus un indice de toutes celles qui avaient fleuri sur cette même tige, des années durant, celles qui s'étaient battues pour renaître et s'épanouir à nouveau.
Iwaizumi perdait le fil de la conversation. Il égarait ses mots à chaque répartie. Il riait sans savoir pourquoi. Oikawa racontait une de ses histoires, un avenir impossible, et il buvait ses paroles avec toute l'attention qu'il pouvait encore donner. Il ne cessa jamais de le regarder.
Oikawa avait une couronne de fleurs dans les mains. Les pétales chiffonnés se mêlaient aux feuilles rongées par les insectes. Il la considéra un moment, impassible, puis dit :
— Écoute.
Iwaizumi écouta.
— Tu entends ?
Akaashi entendait. Il entendait le silence qui s'était abattu sur le jardin, l'immobilité, le vide.
La mort.
— Il n'y a rien, répondit Iwaizumi.
— Parce qu'ils se sont tus. Ils se taisent tous.
Iwaizumi haussa les sourcils.
— Pourquoi ?
— En notre honneur. La nuit va tomber. La dernière nuit. La nuit du passage. Tu la connais, tu te souviens ? Toi aussi, tu t'es tu. Mais écoute bien. Écoute bien.
— Quoi ?
Oikawa entoura son oreille de ses mains comme pour lui dire un secret.
— Tu m'entends, cette fois.
Akaashi l'entendait comme si c'était à lui qu'il s'était adressé. Ses cheveux se dressèrent sur sa nuque, mais il ne réagit pas. C'était une provocation.
— Évidemment, rétorqua Iwaizumi.
— Et demain, poursuivit Oikawa. Demain, je partirai avec toi. Mais pas ce soir. Pas encore.
Oikawa jeta un œil au mur du jardin.
— Pas encore, murmura-t-il.
Il tendit la couronne à Iwaizumi.
Iwaizumi resta silencieux. Il se tourna vers Akaashi, assis contre la porte d'entrée.
Quand il revint à Oikawa, ce fut pour hocher doucement de la tête. Oikawa la posa sur son crâne, puis il lui prit la main.
Akaashi sentit le désespoir s'abattre sur lui. Il se replia sur lui-même. Il ne pleurait pas.
— Je reste ici ce soir, dit-il à Akaashi. On sera là demain.
Le jardin disparut, ses fantômes avec lui.
xxxxx
Il ne savait que faire du chagrin. La douleur lui était familière, mais pas le gouffre béant qu'elle avait ouvert dans un cœur qu'il n'entendait même plus. Il avait mal — il avait mal pour un homme qu'il ne connaissait qu'à peine, un adolescent qui ne le connaissait pas. Il avait conduit Iwaizumi dans le jardin. Il l'y avait invité, et maintenant, il était seul.
Le silence s'était répandu dans le village comme une maladie.
Il rentra sans Iwaizumi et sans les exorcistes, sans même ses yeux pour pleurer.
Le village, la communauté, Reiko, Yū, la famille, Ukai, Oikawa, moi.
Il ne panserait jamais cette blessure-là.
Quand il arriva devant la maison Utsui, il faisait déjà nuit. Il avança la main pour ouvrir la porte, mais fut arrêté dans son geste par un poids sur son épaule.
— Keiji, murmura la nuit.
Akaashi se dégagea et attrapa la poignée.
— Attends. Attends, d'accord ? Je veux juste...
— Tais-toi, marmonna Akaashi.
— Je me fous du village, et tu le sais. Keiji, regarde-moi.
Il ferma les yeux. Il ne pouvait pas l'accepter. S'il cédait maintenant, il ne reviendrait jamais sur le droit chemin.
— Laisse-moi tranquille, cracha-t-il. Laisse-moi seul. Laisse-moi seul. Laisse-moi seul, laisse-moi.
La douleur s'amplifiait chaque seconde. Il serra les dents. Il ne pleurait pas.
— Non, murmura Kuroo.
C'était pire que tout ce qu'il avait imaginé.
— Va-t'en.
— Non. Si tu ne veux pas me regarder, alors écoute-moi. Puis je te laisserai tranquille. Je te laisserai continuer ce que tu fais, même si ça me rend malade à en crever. D'accord ?
Il dut accepter son silence comme une approbation.
— Je sais que c'est difficile. Mais quand je t'ai dit que tu n'étais pas seul, je ne mentais pas. Je suis... on est toujours là. Tous les deux, pour toi. Je suis là, même s'ils te soutiennent le contraire.
Il resserra sa prise sur la poignée.
— Et si... s'il t'arrive... Je serai toujours là. Je serai là, et je partirai à ta recherche, je te chercherai même s'ils disent que c'est impossible. Je te chercherai sans relâche. Je ne te laisserai pas tomber. Alors cherche-moi, toi aussi, d'accord ? Ne m'oublie pas.
Akaashi ouvrit la porte.
— D'accord, soupira Kuroo. Et Keiji, je sais que ce n'est pas le bon moment, et que ça n'a peut-être pas de sens pour toi, mais je t'aime. Ce ne sera jamais un mensonge.
Sa voix s'était affaiblie. Il le relâcha.
— Iwaizumi est mort, dit Akaashi.
Il y eut un silence.
— Je suis désolé, dit enfin Kuroo.
— C'était sa décision.
La porte se ferma derrière Akaashi.
Il ne pleurait plus.
xxxxx
Il courait.
Il courait vite, comme si sa vie en dépendait. Ce qui le poursuivait le rattrapait presque. Il l'entendait souffler juste dans sa nuque, à sa gauche, à sa droite. Il percevait des exclamations, des chutes. Il sauta par-dessus une racine émergée. Ses poumons peinaient à suivre la cadence, mais pas ses jambes. Il filait comme le vent. Il était si rapide que personne ne pouvait rivaliser.
Il riait. D'autres aussi. Leur rire se répandait autour d'eux, en écho entre les arbres ; il voyageait, semblait disparaître, et comme quelqu'un poussait un cri strident, il lui revenait en pleine figure, douce torture.
Quelqu'un le dépassa. Il ne put distinguer son visage. Il ralentissait, il le savait. Un autre le bouscula, un autre encore passa devant lui. Il les voyait mal. Leur forme floue se confondit bientôt avec les bois, alors il décéléra puis s'arrêta.
Il n'y avait plus personne derrière lui.
Je n'irai pas plus loin, songea-t-il.
Il se sentait presque soulagé. L'épuisement l'empêchait de reprendre ses esprits. Il se frotta les yeux pour regarder autour de lui. Un sifflement retentit au loin. Il se retourna et aperçut un étroit chemin ; en s'en approchant, il constata qu'il était à moitié dévoré par les chardons et les ronces.
Au centre de celui-ci se tenait l'ombre, et elle lui tendit la main. Il traversa malgré les épines, les coupures et ses vêtements constamment tirés vers l'arrière. À mesure qu'il avançait, l'ombre s'éloignait, insensible à ses efforts.
Puis il fut hors du bois, loin de tout, et ne se dressa devant lui qu'un petit café en coin. Il en poussa la porte entrebâillée, s'installa sur une table bancale, tout au fond, et admira le paysage par la fenêtre.
L'ombre apparut face à lui, imitant sa position. Elle ne le regarda que lorsqu'il en fit de même.
— Pourquoi ici ? lui demanda Akaashi.
Elle cilla. Il connaissait la réponse. Personne ne les menaçait ici. Personne ne les entendait. Il neigeait, et rien ne se cachait dans le silence des flocons.
L'ombre lui tendit la main.
Prends, dit-elle.
— Pourquoi ?
Prends.
— C'est un piège.
L'ombre sourit.
Prends. Va.
— Pour moi ?
Non.
— Qu'est-ce qui m'arrivera ?
L'ombre le dévisagea sans un mot.
Il se souvenait du vide et du rien. S'il la laissait faire, il ne pourrait probablement plus revenir en arrière.
— Je ne peux pas, murmura-t-il.
Dois.
L'ombre lui saisit la main. Sa peau était pâle et tiède. Celle d'Akaashi, noire comme du charbon. Il releva les yeux et vit dans ceux de son propre visage un reflet sombre et mouvant.
PRENDS, dit l'ombre avec sa bouche.
Il se réveilla.
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Le silence, une fois de plus. Les exorcistes avaient déserté les rues depuis la veille au soir. Oikawa avait appelé cela la nuit du passage ; la communauté aussi devait en avoir été affectée.
Il s'éloigna de la fenêtre. Quelque chose l'aida à s'habiller d'un lourd kimono de cérémonie sur lequel étaient brodées de larges marguerites d'argent. Il se demanda s'il était réel, puis rejeta la question. À ce stade, cela n'avait plus la moindre espèce d'importance.
Il sortit. Le village était pleinement décoré, à présent. Les lanternes accrochées depuis la maison Utsui le suivirent jusqu'à la maison Oikawa, puis elles longeaient les ruelles vers la propriété Iwaizumi.
Il n'y avait pas que les lanternes. Les gens aussi s'étaient rassemblés, villageois ou exorcistes, désormais sans traits et les lèvres scellées. Il sentit leur regard dans son dos comme autant de mains le poussant en avant. Certains d'entre eux s'agitaient. D'autres avaient caché leur visage.
Malgré la peur que cela lui procurait, il poursuivit sa route sans s'arrêter. Une voix lointaine appela son nom, mais ça ressemblait à un vieux rêve, quelque chose qu'il n'avait plus le droit d'écouter.
La maison d'Oikawa était toujours vide, la porte du jardin inchangée. Il entra et ne trouva personne.
Il crut une seconde voir quelqu'un près du bord de l'étang, mais quand il s'y rendit pour l'examiner de plus près, il ne fut accueilli que par un épais buisson de chardons emmêlés.
— Oikawa-san ? appela-t-il.
— Shh.
Oikawa dormait.
Il était couché dans l'herbe mal entretenue, la tête reposant sur les cuisses d'Iwaizumi qui le surveillait avec une affection infinie. Ce dernier releva le menton vers Akaashi. Pendant un instant, il parut ne pas le reconnaître, puis il lui adressa un sourire en coin, inhabituel sur son jeune visage autrefois rongé par l'angoisse et la culpabilité.
Il fit signe à Akaashi d'approcher.
— Akaashi Keiji, dit-il.
Il détesta l'entendre de sa bouche. Il détourna les yeux.
— Merci d'avoir veillé sur lui pendant si longtemps.
Il n'avait rien fait.
— Je sais que tu ne l'as pas fait pour moi.
Il l'avait fait pour Oikawa. Pour lui-même. Pour personne.
— Tu l'as vu, comme moi. Il n'est pas aussi terrible qu'il le prétend. Il manquait d'espoir. Il manquait d'amour. Il manquait d'une connexion. Mais tu étais là. Merci d'avoir veillé sur lui.
Il tendit la main vers Akaashi.
— J'aimerais mieux te connaître.
Son geste resta en suspens. Akaashi le connaissait déjà trop. Il l'avait vécu dans sa chair — la douleur, la frustration, la colère, le désespoir, l'adoration au-delà de tout ce qu'il pourrait jamais éprouver.
Il avait donné tellement, au cours des dernières années, qu'il doutait qu'il lui reste quoi que ce fût à céder.
Iwaizumi replia le bras.
— Je comprends, dit-il.
Akaashi fut tenté de le croire.
Il s'assit non loin d'eux, le dos tourné. Il ne pouvait plus rien leur cacher. C'était aujourd'hui que l'histoire arrivait à son terme, et, quel qu'il fût, il ne pouvait rien en retirer.
Le village l'avait aussi bien accueilli qu'il l'avait abandonné. Les exorcistes n'avaient plus un mot pour lui. Deux jours dans le jardin avaient suffi à Iwaizumi pour faire son choix — si tant était qu'on pût l'appeler ainsi.
Tous les pièces du même piège destiné à les effacer comme un dessin dans le sable — dans la terre sèche, dans la vase d'un étang. Lui aussi en faisait partie, et il s'évanouirait comme tel. Avec un peu de chance, tout le reste avec lui.
Oikawa ne songeait pas à tout ça. Il rêvait. Le regard d'Akaashi l'avait trouvé sans qu'il s'en rende compte. Ses yeux roulaient derrière ses paupières fermées. Sur son visage paisible, une pointe de sourire avait soudain fait son apparition. Pour la première fois depuis qu'Akaashi l'avait rencontré, il était innocent.
Akaashi n'avait plus le loisir de s'émouvoir. Il voulait qu'il se réveille. Il voulait être à sa place, rêver aussi.
Iwaizumi fit mine de lui caresser les cheveux. Il ne le toucha pas.
— Il rêve de quelque chose qu'il n'aura jamais, murmura Iwaizumi.
Mais tu le peux encore.
Akaashi serra les dents.
— Ce n'est pas juste, marmonna-t-il de façon puérile.
Rien ne l'était jamais, ni ici ni ailleurs. Il se leva. La lumière du soleil s'était adoucie.
— Oikawa-san, appela-t-il.
Iwaizumi ne protestait pas, alors Akaashi le remua du bout du pied. Oikawa fronça les sourcils. Ses traits se tendirent sans qu'il ouvre les yeux.
— Debout.
Oikawa lui tourna le dos. Cela fit sourire Iwaizumi, mais Akaashi avait usé les siens des mois, des années avant lui. Il réitéra son action sans délicatesse. Il se rappelait s'être trouvé à sa place. Il ne méritait aucune sympathie.
— Lâche-moi, gronda Oikawa.
— Ne fuis pas tes responsabilités.
C'est trop facile. Trop facile.
Oikawa s'assit, prenant à moitié appui sur Iwaizumi. Cela ne semblait pas déranger ce dernier.
— Fais-le taire, se plaignit Oikawa à Iwaizumi.
— Il n'a pas tort.
Oikawa afficha une mine outrée.
— Quelles responsabilités ? Qu'est-ce que j'ai fait ? Et qu'est-ce que vous faites, hein ? Il sera bientôt trop tard. Ils ne vont pas tarder à venir nous chercher, mais vous traînez la patte. C'est l'heure, Iwa-chan, tu m'avais promis. Il faut qu'on s'en aille.
— Et lui ? demanda Iwaizumi.
Oikawa haussa les épaules.
— Kei-chan est grand, maintenant. Il sait se débrouiller tout seul. Il trouvera une issue. On se retrouvera dehors. On se retrouvera, hein, Kei-chan ?
Akaashi se sentait malade. Il voulait juste en finir. La couleur du ciel n'avait aucune importance. Oikawa non plus.
— Toujours aussi dramatique, commenta Oikawa, puis il se tourna vers Iwaizumi, impatient. Alors ?
Iwaizumi regardait Akaashi. Il le dévisageait sans ciller.
— N'y pense pas, lui conseilla Oikawa. Tu n'en finirais plus.
Akaashi voulut lui donner un coup de poing en plein visage. L'envie s'effaça aussi vite qu'elle était venue.
— Arrête ça, soupira Oikawa.
— Je ne fais rien, répliqua Akaashi.
— Regarde la vérité en face. Tu te mens à toi-même.
Tu ne me ferais jamais de mal. Tu le sais aussi bien que moi.
— Tu l'as toujours su. Je ne suis pas la cible de ta colère ni de ta haine — je ne serai pas celle de ta violence. Ce n'est pas moi que tu rêves de frapper.
De détruire, de réduire en cendres une bonne fois pour toutes.
Il s'avança vers Akaashi et, avant que celui-ci ait le temps d'esquisser un mouvement, le serra brusquement contre lui.
— Ce n'est rien, Kei-chan. Ce n'est rien, tu sais. C'est...
Juste un mauvais moment à passer. Tu en as vu d'autres. Tu es plus fort que ça.
— Tu m'avais promis. Il est l'heure, Kei-chan. Il faut qu'on y aille. Il faut qu'on parte d'ici, tous les trois. Comme on l'avait promis.
Il baissa la voix et souffla contre son oreille :
— Viens avec moi.
Akaashi essaya en vain de le repousser.
— Arrête de prétendre en avoir quelque chose à faire, siffla-t-il.
— Bien sûr que j'en ai quelque chose à faire. Je tiens à toi. Je t'aime bien, Kei-chan. Je ne te laisserai pas derrière, pas comme ça.
Ce ne sont que des mots.
— Viens avec moi. Viens. Allons-nous-...
Puis il recula d'un pas chancelant, tiré en arrière par Iwaizumi. Ce dernier croisa les bras.
— Quoi ? se défendit Oikawa. Je n'ai...
— Arrête.
— Je ne fais rien.
— Oikawa, écoute-moi.
Oikawa leva les yeux au ciel. Il écouta.
— Je suis prêt, déclara Iwaizumi d'un ton ferme.
— Tant mieux. Alors, comment on fait ?
— Non, le corrigea Iwaizumi.
Son visage s'adoucit.
— Je suis prêt, et tu devrais l'être aussi.
Oikawa perdit toute trace de gaieté.
— Iwa-chan, l'avertit Oikawa, l'air sombre.
— Ne me regarde pas comme ça. Oikawa, il est temps. T'as raison, on ne peut pas rester ici.
— Alors, allons-nous-en.
— Tu sais que c'est impossible.
Oikawa pâlit. Un éclat redoutable traversa son regard. Iwaizumi l'attrapa par l'épaule et s'approcha de lui.
— Je n'ai jamais eu l'intention de te trahir, et je ne vais pas commencer maintenant. Mais ça a assez duré, Tooru. Je ne veux pas fuir plus longtemps.
— Tu m'as abandonné ici, lui reprocha Oikawa d'une voix dangereusement basse.
— Je suis revenu.
— Tu m'as laissé tout seul.
— Mais plus maintenant. Oikawa, j'aurais tout fait pour toi. J'y aurais été à ta place. Ils ne voulaient rien entendre, mais je comprends, maintenant. Je l'entends, comme toi.
— Tu mens.
— Je suis là. Je resterai quoi qu'il arrive.
— Menteur. Menteur. Tu m'as laissé ici.
— Je n'irai nulle part sans toi.
— Menteur !
Iwaizumi lui prit la main.
— Il faut qu'on en finisse, dit-il doucement.
— Non !
— Je ne fais pas ça pour le village, je le fais pour nous. Je ne veux plus être un lâche.
— Ne me laisse pas ici, supplia Oikawa.
— On l'affrontera ensemble.
— Iwa-chan-
Iwaizumi lui saisit le visage entre les mains.
— Tooru, tu ne peux pas rester comme ça.
— Je...
— Je ne te laisserai pas tomber. Je suis avec toi.
— Mais...
— Je suis avec toi. Viens, partons d'ici. Ensemble, on est plus forts qu'eux. On l'a toujours été.
— On ne peut pas les laisser s'en tirer comme ça.
— On le doit.
— Pourquoi ?
Iwaizumi le relâcha.
— Pour être libres.
Oikawa resta coi. Ses traits se figèrent, soudain inexpressifs. Enfin, il cilla avec lenteur.
— Être libre, répéta-t-il.
Il se tut, mais ses lèvres reformèrent plusieurs fois les mots, comme pour tester leur saveur. Il leva vers Iwaizumi un visage grave.
— C'est possible ? demanda-t-il.
Iwaizumi lui sourit.
— Bien sûr.
— Tu viendras avec moi ?
— C'est promis.
— Tu resteras ?
Il acquiesça.
Une brillante étincelle illumina le regard d'Oikawa.
Iwaizumi tendit la main vers lui. Oikawa la considéra un long moment.
Leurs paumes s'unirent. Ils disparurent.
Akaashi se rappela comment respirer. Il existait à nouveau.
Il resta là, pantelant, sans comprendre ce dont il venait d'être témoin. Le jardin n'était plus ; le soleil se couchait, à son habitude, trop vite, trop longtemps. L'abominable chaleur de l'été s'abattit sur lui. Il la sentait dans tous ses membres qui, enfermés dans une tenue trop lourde, s'étaient pourtant mis à trembler.
Où est-il allé ? pensa-t-il.
Tu le sais. Tu le sais.
Ses jambes lui semblaient si fragiles, des brindilles malmenées par le poids de son corps.
— Oikawa-san, murmura-t-il.
Personne ne lui répondit.
Puis, comme frappé par la foudre, il sortit de son inertie, recula d'un pas, puis d'un autre, et, enfin, se précipita vers la porte du jardin.
xxxxx
Il y avait tant de monde, dans le salon, une foule de visages informes, de questions imprononçables assourdies par le vacarme de ses pensées. Il ne pouvait rien entendre, rien comprendre, rien répondre. La réalité devenait impalpable, et il traversa la mer opaque des corps pressés avec une seule obsession : Oikawa.
Mais Oikawa brillait désormais par son absence et son silence étourdissant. Plus Akaashi tentait de s'extraire de la masse grouillante des spectateurs méconnaissables, plus il était tiré en arrière, les pieds englués dans une boue marécageuse qui semblait se solidifier un peu plus à chaque pas. Il s'arracha de toutes les mains qui le saisissaient, le caressaient, le frappaient sans relâche. Des mots déformés résonnaient dans ses oreilles comme autant de cris d'horreur — de surprise, de soulagement, de victoire.
L'air lui brûla les poumons. Le village lui apparut semblable à l'esquisse d'un peintre abstrait. Du paysage, il ne restait que des formes et des lumières, de l'or, du rouge, du blanc. Une litanie lancinante transperçait la densité du brouillard. Un chant guttural, une prière murmurée, une approbation.
Dehors, l'excitation était devenue presque palpable. Elle perlait sur chaque pore de sa peau, envahissait son cœur meurtri. La cérémonie ne tarderait plus, et l'atmosphère vibrait d'une étrange appréhension. Voilà que le temps de l'attente arrivait à son terme ; l'heure était désormais aux célébrations.
La foule fixait quelque chose, et ce n'était pas lui. Il écarta ses membres tentaculaires, s'avança de plus en plus, jusqu'à retrouver l'usage de ses yeux.
Sur la voie bordée de lanternes en papier, une procession masquée cheminait vers le lieu de cérémonie. Les bâtons que portaient les marcheurs frappaient le sol à un rythme régulier, des ondes de choc, tandis que retentissaient les clochettes qui y étaient accrochées. Les voix des villageois s'unissaient en une prière résolue, répétée ad nauseam, enfin libérée. Tous regardaient vers l'avant, mais là, au centre, deux silhouettes se détachaient du reste.
Main dans la main, elles n'avaient d'yeux que l'une pour l'autre, indifférente au cortège spectral qui les conduisait vers leur inévitable conclusion.
Oikawa semblait si pâle, parmi eux, sa présence semblable à la flamme d'une bougie presque entièrement consumée. Iwaizumi, homme à présent, conservait une aura de détermination et de sérénité. Elle enveloppait tout ce qu'elle entourait ; elle effleura Akaashi, et, enfin, il comprit.
Iwaizumi l'avait écouté. Au prix de son propre sacrifice, il l'avait convaincu.
Oikawa reproduirait le rituel.
Il se rendait à la caverne.
Akaashi sentit ses forces l'abandonner. Alors qu'il s'effondrait, quelqu'un le rattrapa. Il fut soulevé du sol, les bras calés autour des épaules de Kuroo et Kiyoko qui le soutenaient à nouveau.
— Keiji ! s'exclama Kuroo. Keiji, tu l'as fait !
Akaashi ouvrit la bouche sans qu'aucun son ne daigne s'en échapper.
C'est impossible, lui murmurèrent ses rares pensées cohérentes. Il ne peut pas être convaincu.
— Il faut qu'on bouge, dit Kiyoko en l'attirant en arrière.
Il se laissa faire sans résister.
J'ai fait tout ce que j'ai pu. Iwaizumi-san. C'est ma faute. Ça ne pouvait pas être moi, ça devait être lui. Il est le seul qu'Oikawa ait jamais écouté. Iwaizumi-san, c'est ma faute. Oikawa, Oikawa, je n'ai jamais pu le...
— On se casse d'ici, déclara Kuroo d'un ton ferme. Rien à foutre de l'exorcisme, ils pourront s'en sortir sans nous. Tirons-nous.
Il s'en va. Il est parti pour toujours. Il t'a menti, encore. Il t'a menti et tu le laisses faire.
Akaashi relâcha Kuroo.
Ils sont ensemble, désormais, c'est tout ce qui importe. C'était la bonne décision. Tout est comme il doit l'être.
— Il faut que j'y aille, balbutia-t-il.
Kuroo l'attrapa par le poignet. Akaashi sursauta, puis s'arracha à son emprise d'un geste brusque.
— Arrête, menaça Kuroo. C'est pas le moment.
— Je dois le voir. Le voir de mes yeux.
— S'il te plaît, tu...
— Restez ici.
Il se laissa porter par la foule qui s'amassait à la suite du cortège. En jouant des coudes, il parvint à s'approcher suffisamment pour être baigné dans la musique entêtante des esprits du village.
Je dois m'en assurer. Je dois...
— Comme si on pouvait rester là ! s'indigna la voix de Kuroo juste derrière lui.
— Akaashi, c'est fini, maintenant, ajouta Kiyoko. Tu as joué ton rôle. Viens, on sera plus en sécurité dehors.
— Il faut que je sache, répondit Akaashi sans les regarder.
— Où est Ukai quand on a besoin de lui ? Merde, allez, Keiji, s'il te plaît, j'en peux plus. Faisons une croix sur tout ça, d'accord ? Sans regarder en arrière. Viens avec nous, OK ? Viens —
Ne me laisse pas ici tout seul.
Akaashi s'immobilisa. Il se tourna vers Kuroo et Kiyoko.
— Je veux en finir, moi aussi.
— Alors, allons-nous-en, suggéra à nouveau Kiyoko.
— Il faut que j'y entre. Que je comprenne. Il faut que j'en sois témoin, ou ça ne terminera jamais.
— Keiji-
— Kuroo, ça fait six ans, maintenant.
— Je sais, mais...
— J'y vais.
— Alors nous aussi, dit Kiyoko.
Kuroo sembla sur le point de protester, mais elle le fit taire d'un regard.
— On reste ensemble, ajouta-t-elle.
Kuroo opina du chef. Les exorcistes amassés avançaient sans se préoccuper d'eux.
— Merci, murmura Akaashi.
Il poursuivit sa route, ses compagnons sur les talons.
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L'air de la caverne frémissait, parcouru d'une tension qui lui donnait la chair de poule. Akaashi avait déjà vu cette scène, mais jamais de ce point de vue. Les villageois, en demi-cercle, bloquaient l'entrée et toute perspective de fuite. Les bougies, plantées sur des monticules de cires, dansaient à l'unisson. Un courant d'air lourd et tranchant transperçait la foule, issu des profondeurs invisibles. Tout autour d'eux, l'écho des lamentations du village se répercutait sur les parois de la grotte, mais tous avaient les lèvres closes ; tous attendaient, le regard vide, la réponse du dieu qui les avait maudit.
La salle ne lui avait jamais paru si exiguë. Le plafond trop bas les écrasait de tout son poids. À mesure que les exorcistes se pressaient à l'intérieur, la montagne resserrait son étreinte mortelle, avalant elle aussi ceux qui avaient osé troubler sa tranquillité.
Dans la pénombre, hommes et esprits se fondaient en une masse indissociable et silencieuse. Elle s'était immobilisée. Elle attendait la suite, le cœur rempli d'appréhension, ou un signe de reconnaissance, un souffle, une ouverture.
Akaashi l'aperçut bien avant les autres.
Là où ne se trouvait encore qu'un plancher de pierre quelques instants plus tôt, le gouffre béait. Il eut un mouvement de recul. La présence d'une personne derrière lui l'arrêta net.
Les prêtres frappèrent le sol de leurs bâtons. Akaashi sentit un frisson lui parcourir l'échine.
Oikawa se tenait debout au milieu de la caverne, Iwaizumi à ses côtés. Personne ne les retenait, cette fois ; les villageois avaient pris leur distance, leur regard mort planté dans le sol, tandis qu'un spectre décharné déposait devant eux trois antiques coussins d'assise.
Ah, pensa Akaashi. J'ai échoué.
Le temps s'étirait à l'infini, chaque seconde qui passait plantée dans sa poitrine comme autant de couteaux tranchants. Un murmure anxieux parcourut l'assemblée. Les esprits, eux, s'étaient complètement figés.
Akaashi baissa les yeux.
Une marguerite blanche avait poussé entre ses deux pieds.
Keiji.
— Pardon, souffla-t-il.
Ukai réagit plus vite que Kiyoko et Kuroo. En dépit de leurs cris de protestation, il les maintint auprès de lui pendant qu'Akaashi s'éloignait.
Ce dernier se libéra de la foule, et enfin il retrouva la place qu'on lui avait promise dès sa conception.
Un grondement sourd résonna autour d'eux. L'entité s'impatientait, et elle avait faim.
Oikawa tendit la main devant lui, paume vers le bas, et quelques gouttes de sang s'en écoulèrent pour éclater sur la pierre. Iwaizumi en fit de même, et, après un instant d'immobilité, Akaashi les imita.
Il sentit sa peau s'ouvrir sans que rien ne la perfore. Il attendit la douleur. Elle l'ignora.
D'un même mouvement, ils s'agenouillèrent. Devant eux se trouvaient trois bols remplis d'eau.
Akaashi les détestait. Il eut soudain envie de pleurer.
Chht. Ce n'est rien.
Oikawa se leva, prit un bol et le fit boire à Akaashi.
On se tiendra compagnie.
La fraîcheur de l'eau le gela jusqu'aux os. Il tremblait de tous ses membres quand il se chargea du rituel d'Iwaizumi. Ce n'était que justice, après tout. C'était lui qui l'avait ramené au village, lui qui l'avait condamné, comme Kirie l'avait fait pour Oikawa, Yū pour Akaashi.
Iwaizumi referma la boucle en offrant l'eau à Oikawa.
Les maîtres de cérémonie n'avaient plus lieu d'être, songeait Akaashi alors qu'Oikawa faisait glisser le bout de ses doigts mouillés sur ses paupières. Il ne restait personne pour les préparer, personne pour s'assurer que tout se passerait bien, personne pour étouffer les doutes et les rébellions, leur rappeler que c'était l'ultime solution, le dernier acte de pitié envers ceux qui les avaient abandonnés longtemps avant ça.
Le cœur, souffla Oikawa. Regarde.
Des gouttes d'eau glacée coulaient le long de ses cheveux. Il leva les yeux.
Trois ombres les dévisageaient en silence. Elles demeurèrent un instant immobiles, puis s'évaporèrent. Seule celle d'Akaashi persista quelques secondes de plus, juste assez pour lui permettre de remarquer son poing serré et l'amulette qu'il laissait entrevoir.
Il ne l'avait pas rêvée, cette fois.
Pourquoi ?
L'ombre réapparut du côté opposé de l'abysse, le long duquel ses semblables attendaient déjà. Ces dernières souriaient. Pas celle d'Akaashi.
Comme s'ils avaient été appelés, Oikawa et Iwaizumi avancèrent vers le bord du gouffre. Leurs ombres s'y laissèrent tomber comme des pierres.
Enfin, Iwaizumi prit la main d'Oikawa. Comme Oikawa tendait l'autre vers l'espace vide à côté de lui, Akaashi s'approcha.
— Jusqu'à ce qu'on s'en aille ensemble, rappela Oikawa sans le regarder.
Il n'avait pas oublié.
Il fit un pas en avant, quand soudain l'ombre se manifesta juste en face de lui, lui barrant la route. Akaashi hésita.
Laisse-moi passer, ordonna-t-il finalement.
L'ombre ouvrit le poing. Pendue à son doigt, l'amulette se balançait de droite à gauche, soulevée par les brusques coups de vent que rejetait le précipice. Akaashi la détacha précautionneusement. Il effleura du pouce les fissures des perles qu'il avait recollées pendant des heures. Il avait pris tant de temps à chercher les pièces manquantes, à tenter d'assembler des morceaux étrangers les uns aux autres, à penser à tous les minuscules éclats qui étaient restés chez Yū et qui y demeureraient sans doute à jamais. Kuroo avait offert de lui en fabriquer une nouvelle, mais il avait refusé. Elle avait été mise à l'épreuve plus d'une fois, détruite puis reconstruite, mais elle n'était pas perdue — elle avait fonctionné et elle fonctionnerait encore. Elle fonctionnait encore.
L'ombre l'avait sortie des profondeurs, ou peut-être même ne l'avait-elle jamais laissée entrer. Elle l'avait conservée loin d'Akaashi, en sécurité, pour qu'elle ne soit plus promise à personne.
L'amulette l'avait peut-être aidée, elle aussi.
— Ça ne me sauvera pas cette fois, dit doucement Akaashi.
L'ombre cilla.
Prends, dit-elle en tendant la main.
Akaashi soupesa l'amulette, puis leva les yeux vers l'ombre.
— D'accord.
Il n'y avait plus rien. Plus de caverne, plus de rituel. Il y avait une cérémonie, si lointaine qu'il ne restait personne pour s'en souvenir. Il y en avait d'autres, des prières assourdies, d'autres sacrifices, toujours plus. Il y avait le village, il y avait la montagne, il y avait les exorcistes. Il voyait Keiji, dans le grenier, voyait l'ombre l'observer d'un recoin sombre, la voyait sourire, le voyait hurler. Il ne savait plus qui il était ou ce qu'il était ou ce qu'il avait été. Il avait tant pris et tant donné, tant reçu et tant perdu, avait ressenti tant de douleur, de peine, de solitude et de colère. Il ne savait plus ce qui était à lui et ce qui ne l'était pas. Il se sentait si léger, si lourd en même temps. Il tenait une main sans savoir s'il s'agissait d'un homme ou d'une ombre. Il sentait l'amulette entre ses doigts puis ne la sentait plus.
Au prix d'un supplice inconcevable, il parvint à regarder à travers ses yeux. Il n'y avait plus d'ombre et plus de précipice.
Il voyait un Akaashi d'une pâleur à faire peur, si proche de la fin, déjà, mais pas encore perdu. Le visage de ce dernier se tordit d'une façon abjecte.
Il souriait.
— Va, prononça-t-il d'une voix grotesque en serrant le poing sur l'amulette.
Puis il perdit pied, et il ne resta que l'ombre, dos à l'abysse, ses pensées et souvenirs morcelés bataillant pour lui redonner un sens.
Elle se retourna. Oikawa tourna la tête vers elle.
— Kei-chan, dit-il. Je ne veux pas mourir.
Alors il lui prit la main, et tous les trois tombèrent en avant.
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La terre tremblait sans s'arrêter. Akaashi était aveugle. Il se sentait tracté vers l'arrière, lentement et par à-coups, dans un processus à la fois menaçant et étrangement familier. Quelque chose grondait derrière lui. Quelque chose de terrifiant, qu'il connaissait déjà.
Le gouffre. L'abysse.
L'entité.
En tendant l'oreille, il entendait une clameur lointaine, des cris et des gémissements d'un autre monde qui, d'ordinaire, n'auraient pas manqué de lui glacer le sang. Il comprit qu'il était perdu dans des profondeurs dont personne ne pouvait espérer remonter. Le grondement s'intensifia.
Un bruit de frottement non loin lui signala qu'il n'était pas le seul à être traîné ainsi. Il tourna la tête vers sa source. Malgré l'absence de lumière, il reconnut une large ombre à forme humaine, sa bouche ouverte avalant lentement ce qui ressemblait à une personne. Il lui fallut quelques secondes pour retrouver son identité.
Iwaizumi tentait vainement de s'enfuir, ses ongles enfoncés dans le sol, tandis que l'ombre prenait possession de ses membres sans la moindre pitié. Il semblait appeler au secours, mais rien autour de lui ne pouvait l'aider. Il hurlait. Akaashi voulut se redresser, mais à nouveau il fut tiré en arrière, et il retomba lourdement au sol à son tour.
Plus loin encore, une voix familière suppliait.
L'ombre d'Oikawa souriait toujours, riait, même, alors que, couchée de tout son long sur ce dernier, elle l'enserrait et s'accrochait somme une sangsue à sa proie. En l'étudiant plus attentivement, Akaashi comprit qu'elle fusionnait avec sa victime, laquelle ne résistait plus. Oikawa implorait sa pitié, mais elle n'en avait cure. De son corps saillait une liane noire et visqueuse qui poursuivait son chemin vers les profondeurs. Il constata la présence d'un appendice similaire chez Iwaizumi.
Frappé d'une vive répulsion, Akaashi eut un haut-le-cœur. Inquiet, il baissa les yeux. Ses membres étaient déjà englués dans les ténèbres, mais, contrairement aux autres, ils l'avaient toujours été, ce qui lui épargnait cette lente agonie. Comme on le tirait à nouveau en arrière, il dirigea son regard vers la source de la tension. La liane était là ; alors qu'il tentait de l'attraper, elle répliqua d'un brusque mouvement de traction.
L'entité les attirait à elle. Il sentait son impatience grandir à chaque nouvelle attaque.
De son côté, Iwaizumi avait abandonné la lutte.
Pris de panique, Akaashi chercha à se lever une fois de plus. Ses bras semblaient tenir bon ; il y transféra toute sa force pour s'appuyer sur les mains et parvint miraculeusement à se retourner et s'asseoir.
Profitant de son équilibre retrouvé, il se pencha en avant et écrasa la liane des deux mains. Elle vibrait d'un empressement et d'une avidité que, si près du but, la créature ne pouvait plus contenir. Akaashi frissonna de dégoût. Il tordit la liane de toutes ses forces ; elle le tira si fort qu'il s'écroula.
Une insupportable odeur d'humidité le saisit à la gorge. Il eut un hoquet et serra les dents.
Oikawa commença à sangloter, mais ses pleurs furent bien vite étouffés par l'ombre. Le monstre perdait patience. Il ne lui fallut qu'une poignée de secondes pour le réduire au silence.
Et le silence régnait, désormais. Akaashi le détesta immédiatement.
Ne pas faire d'histoires, avait dit Utsui.
Malgré tout, Akaashi se redressa.
L'entité avait fait taire Oikawa, elle avait fait taire Iwaizumi, mais lui était encore là.
Il était encore là.
Il avait tout accepté, tout avalé sans broncher. Il avait subi rituel après rituel, mensonge après mensonge, manipulation après manipulation pour en arriver là. La communauté, sa famille, le village, tout ce qui l'avait conduit ici — son sens du devoir, peut-être.
Ils nous veulent —
Seuls et sans espoir, dociles et silencieux, compréhensifs, vides et tristes à en mourir. Tant d'années perdues à supporter sur ses épaules la survie de tant d'ignorants, alors qu'eux n'avaient jamais défendu la sienne.
Je n'ai rien fait —
Je m'étais laissé —
Se sont offerts, portés volontaires, mais plus — plus on nourrit le monstre, plus il est affamé — silencieux, seuls, et sans espoir.
Elles n'ont besoin que d'une chose, un seul mot, le plus facile, tu le connais exorciste, mais tu n'as retenu que les mauvaises leçons.
Il avait passé tant d'années à essayer de convaincre un fantôme. Qui l'avait convaincu, lui ?
Pourquoi était-il descendu jusqu'ici ?
Par peur ?
Par apathie ?
Par amour ?
L'entité le tira en arrière. Il s'accrocha de toutes ses forces. Ses ongles finiraient par casser, il le savait. Il ne céda pas. Il pouvait supporter la douleur. Il n'avait plus rien à perdre, à présent.
Il ne retrouverait jamais la surface.
Rien ne serait jamais pire que ça.
... laissé faire. Mais plus jamais. Plus jamais. Pas cette fois.
Un seul mot.
Il essaya d'ouvrir la bouche, sans succès. Il attrapa la liane, la tordit autant qu'il le put, mais les grondements se firent plus durs, plus forts, et il bascula à nouveau. Il rampa loin de l'odeur, malgré ses progrès sans cesse réduits à néant.
Les souvenirs défilaient dans sa tête. Il pensa à Yū, à toutes ces séances dans le grenier — à toutes ses tentatives de rébellion, la violence à laquelle elles se heurtaient sans arrêt. Les mauvaises leçons.
Yū qui le passait à tabac dans son propre salon, parce qu'il avait refusé de lui offrir son aide. Les mois, les années de cauchemars et de terreur. Il avait continué d'avoir mal après la guérison de toutes ses blessures physiques, et c'était tout ce qu'il avait retenu.
Mais Yū s'était rendu seul dans le jardin. Yū était mort.
Il voulait hurler. Ses lèvres étaient collées l'une à l'autre, son corps toujours emporté vers la créature qui hantait le village depuis si longtemps, qui avait hanté sa famille — qui le hantait, lui.
Il avait refusé de croire à la mort d'Iwaizumi, et Ushijima en avait payé le prix fort — mais Iwaizumi était revenu, et il avait réussi là où lui avait échoué.
Il avait refusé d'abandonner son rôle quand Ukai l'en avait enfin tiré, mais les étés successifs et les années de tortures n'étaient rien à côté de la vie de Kuroo.
Les conséquences avaient été si terribles et disproportionnées qu'il n'avait retenu qu'elles, jamais le bien qui en était sorti.
Mais il n'y avait plus rien à craindre, dorénavant. Rien à perdre.
Il était déjà perdu.
L'entité l'attira encore plus à lui. L'odeur frôlait les limites du supportable, et il ne pensait pas pouvoir résister longtemps.
Bientôt, son corps plongea dans une léthargie contre laquelle il ne pouvait plus lutter.
Mais il n'était pas muet.
Je ne suis pas un sacrifice, pensa-t-il de toutes ses forces. Je suis un exorciste.
L'entité gronda.
Non, fit Akaashi.
Elle tira plus fort.
Non ! répliqua-t-il. Non, non, non, non, non...
Mais ses refus importaient peu. La créature ne l'écoutait pas.
C'est trop tard, se dit-il, puis il répéta : je n'ai jamais voulu être ici, je ne veux plus rien donner, laisse-moi —
Il continua de ramper comme il le pouvait, s'accrocha encore, puis, alors que l'entité l'attirait encore une fois en arrière, son bras entra en contact avec un objet froid et tranchant, étrangement familier.
Une paire de ciseaux d'argent qu'on balançait du bout des doigts avec un sourire joueur. Une promesse, faite un an plus tôt, qui avait finalement atteint son destinataire.
Akaashi s'en saisit. Il les leva vers son visage et planta les lames entre ses lèvres. La douleur était insupportable, pas seulement sur sa peau, mais partout dans son corps ; il découpa pourtant sans frémir, et, enfin, parvint à ouvrir la bouche.
— Stop, prononça-t-il d'une voix râpeuse.
Déjà, il sentait ses lèvres s'engluer dans les ténèbres ; alors il s'arma de la paire de ciseaux et s'exclama :
— J'ai dit non !
Puis il l'abattit sur la liane et l'arracha aussi sec.
Un cri strident lui vrilla les tympans. La liane explosa, laissant jaillir un torrent ininterrompu d'eau tiède et salée. Akaashi se libéra précipitamment de l'emprise de la créature.
L'épaisse couche noire qui l'avait recouvert jusqu'ici tomba en morceaux tout autour de lui. Il se releva sans difficulté, cette fois, et constata que la douleur avait disparu avec elle.
Le bruit de traction, lui, avait à peine diminué. La paire de ciseaux en main, Akaashi le suivit. Iwaizumi et Oikawa ne pourraient pas s'en sortir seuls.
REVIENS, gronda l'entité.
— Va te faire foutre, marmonna Akaashi.
Il retrouva Oikawa plus loin. L'ombre qui l'accompagnait avait presque entièrement absorbé son corps, mais Oikawa bougeait encore, quoique faiblement.
TU AS BESOIN DE MOI, VILLAGEOIS.
Akaashi s'accroupit près d'Oikawa.
— Oikawa-san, appela-t-il. Oikawa-san.
Sa main fut parcourue d'un léger mouvement.
— Je suis toujours là, dit Akaashi. Allez, debout. Je t'aiderai à te relever. Donne-moi la main.
Oikawa releva les doigts.
LAISSE-LE OÙ IL EST. IL EST À MOI.
— Tu vas te laisser faire ? demanda Akaashi.
Oikawa lutta. Il parvint à avancer le bras vers lui. Son index effleura Akaashi.
— Je vais prendre ça pour un non, dit-il.
Il le tira vers lui, tandis qu'Oikawa rampait laborieusement hors de son cocon démoniaque.
À MOI.
— La ferme, cracha Akaashi entre ses dents.
Il passa les bras sous les aisselles d'Oikawa et, enfin, l'arracha à son étreinte funeste. L'entité gronda. L'ombre, elle, se remit debout, mais avant qu'elle puisse faire un pas vers eux, Oikawa se jeta sur elle et l'écrasa contre le sol.
Akaashi lui offrit la paire de ciseaux. Il s'occupa de l'ombre, qui se défit immédiatement.
— Hajime, balbutia Oikawa.
Ils le trouvèrent non loin de là. De la bouche de la chose ne sortait plus qu'une touffe de cheveux noirs devant laquelle Oikawa tomba à genoux.
Akaashi se dirigea vers la liane et la tira du plus fort qu'il put.
TU FAIS UNE ERREUR.
Oikawa caressa doucement les cheveux d'Iwaizumi.
— Iwa-chan, murmura-t-il, Iwa-chan, tu m'avais promis. Ne me laisse pas ici. Viens, allons-nous-en.
L'ombre eut comme un haut-le-cœur. Akaashi fit signe à Oikawa de lui jeter les ciseaux.
ARRÊTE.
— Sors-le de là, dit Akaashi. Je m'occupe de lui.
— Attends, Kei-chan —
ATTENDS.
— J'en ai assez d'attendre.
REVIENS.
TU SERAS MIEUX ICI.
Oikawa ne bougea pas. Akaashi haussa les épaules. Il s'éloigna d'Iwaizumi en suivant la dernière liane.
PAS DE DOULEUR. PAS DE PEUR. PAS DE TRISTESSE.
Akaashi l'ignora. L'obscurité l'encercla de toute part.
TU SERAS EN PAIX.
HEUREUX.
Et seul.
— Tais-toi, esprit. Le village est mort. Personne n'a besoin de toi.
TU AS BESOIN DE MOI.
Il chercha autour de lui, mais l'entité n'était nulle part en vue.
— Les esprits mentent, chuchota-t-il comme pour s'en souvenir.
SANS MOI, QUI POURRAS-TU BLÂMER ?
— Je ne te blâme pas. J'en veux aux personnes suffisamment stupides pour s'en remettre à un esprit comme toi.
TU N'AURAS PLUS AUCUN BUT.
— Je n'en ai plus besoin.
JE SUIS UN DIEU. TU NE PEUX RIEN CONTRE MOI.
— Tu n'as jamais rien pu contre nous, répliqua Akaashi. Tu n'as fait que te nourrir de superstitions. Mais c'est terminé. Montre-toi.
JE SUIS PARTOUT.
— J'en doute.
TU ES COMME NOUS, À PRÉSENT. UN ESPRIT COMME UN AUTRE. TU NE PEUX PAS ME FAIRE DE MAL.
— Celui d'un exorciste, précisa Akaashi.
Son pied retrouva la liane. Il la suivit à l'aveuglette.
TU NE PEUX PAS SAUVER TON VILLAGE.
— Ce n'est pas mon village. Ils n'ont pas besoin d'être sauvés.
TU NE PEUX PAS SAUVER LES TIENS, EXORCISTE. ILS SONT MAUDITS, ILS LE SONT TOUS.
— Plus pour longtemps.
Il ralentit. Une odeur infecte lui parvint aux narines. Il était tout près.
ILS SERONT MAUDITS JUSQU'À LA FIN DES TEMPS.
MAUDITS.
MAUDITS.
MAUDITS.
Soudain, il était là. Akaashi s'immobilisa.
— Trouvé, souffla-t-il, mais il n'y retira aucune satisfaction.
L'esprit était recroquevillé sur lui-même, famélique, et si petit qu'il en eut presque pitié. Il fronça les sourcils. Les dommages qu'il avait subis ne pouvaient pas expliquer son état — ce yokai devait avoir été à peine plus puissant, avant leur arrivée.
MAUDITS, répéta l'esprit.
Akaashi se pencha vers lui. Comment une telle créature avait-elle pu avoir tant d'influence sur la région ? Comment pouvait-elle lui avoir offert tant de bénédictions au fil des siècles ?
— Ah, réalisa Akaashi. Tu leur as menti.
Ça n'avait rien d'un dieu. C'était un parasite. Il s'était nourri de la noirceur du village, de son désespoir, de toutes les horreurs qu'il avait engendrées. Il s'était gavé tant et si bien, au fil des années, qu'il en réclamait toujours plus, en provoquait toujours plus, assez de malheurs pour condamner des générations. Les bienfaits apportés par les sacrifices n'étaient qu'un hasard — le fruit du travail des familles qui s'étaient installées là. Pas étonnant qu'il ne puisse pas supporter la moindre rébellion. C'était lui qui dépendait des villageois, pas l'inverse.
Laisse-moi vivre, exorciste. Je m'en irai.
Akaashi pinça les lèvres.
Où avait-il trouvé la force de maudire un village entier ?
Aie pitié.
— Non, répondit Akaashi.
Il leva le pied et l'écrasa d'un coup sec. L'esprit se mit à geindre ; alors qu'il agonisait, un sceau qu'il reconnut comme une invention d'Ukai apparut sur lui, suivi par des dizaines d'autres, tous différents, certains si puissants qu'Akaashi lui-même commençait à s'affaiblir. Par prudence, il abandonna la créature à son sort et courut rejoindre Oikawa.
Celui-ci, assis par terre, semblait le chercher des yeux.
— Kei-chan, dit-il.
— Il est parti, annonça Akaashi. Il ne causera plus de problèmes à personne.
— Tu es sûr ?
Il avait l'air méfiant. Akaashi acquiesça.
— Les exorcistes s'en sont chargés. S'ils ne l'ont pas détruit, ils le scelleront quelque part.
Oikawa eut un regard indéchiffrable.
— Alors ça y est ? demanda-t-il. Je suis libre ?
Akaashi opina du chef. Il aida Oikawa à se relever. Au loin, Akaashi aperçut quelques chandelles bleues dont les flammes s'agitaient doucement.
— Où est Iwaizumi-san ? demanda Akaashi.
— Iwa-chan ? Il était là juste avant que tu arrives.
Akaashi soupira.
— Et maintenant ?
— Il faut qu'on y aille, nous aussi.
— Où ?
Oikawa lui sourit. Il pointa les bougies du doigt.
— Par là.
Akaashi scruta les environs. Il n'y voyait rien, et quelque chose dans la lumière diffuse le mettait mal à l'aise.
— Qu'est-ce qu'il y a, là-bas ?
— Je n'en sais rien. Quelque chose, ou rien du tout. Ça ne peut pas être pire qu'ici.
Ils marchèrent. Ils marchèrent un long moment. Les flammes, à l'horizon, ne se rapprochaient pas.
— Oikawa-san, je crois que...
Soudain, le bruit de ses pas se fit plus étouffé ; il baissa les yeux pour constater qu'il avançait sur un tatami délavé.
Déconcerté, il voulut se tourner vers Oikawa, mais celui-ci avait disparu. À présent, il se tenait assis sur un lit ancien, l'air pensif.
Akaashi regarda autour de lui. Il ne se trouvait plus dans la caverne. Il entrait dans la chambre d'Oikawa telle qu'elle était avant le passage des ans, à la différence près que la porte, pour une fois, était largement ouverte.
— Comment...
Oikawa lui sourit.
— Kei-chan, dit-il doucement. Ça y est.
— Quoi ?
— Tu as réussi. Je n'ai plus à attendre. Plus rien à craindre, et c'est grâce à toi. Je n'ai pas été juste, avec toi, je sais. Mais tu as réussi.
Il se pencha en avant comme pour partager un secret.
— Dis-moi ce que tu veux.
Akaashi était pris de court. Il s'éclaircit la gorge.
— Ce que je veux..., répéta-t-il. Je ne comprends pas.
— Tu dois bien souhaiter quelque chose. Le désirer si profondément que tu l'as longtemps confondu avec la peur. Mais tu n'as plus rien à craindre, cette fois. Dis-le-moi, Kei-chan. Après tout, je te dois bien ça. Alors, qu'est-ce que tu veux ?
Akaashi ouvrit la bouche sans rien dire. Un mouvement furtif, par la fenêtre, attira son regard. Le jardin n'était pas désert. Quelqu'un — quelque chose y tournait en rond.
— Kei-chan.
Tiré de ses pensées, Akaashi sursauta. Oikawa appuya le menton sur le dos de sa main avec un bref soupir.
— N'y fais pas attention. C'est pas grave, si tu ne peux pas me répondre tout de suite. Je sais ce que tu veux. Je peux te libérer à mon tour, mais ça doit venir de là.
Il pointa le doigt vers le cœur d'Akaashi.
— Je veux partir d'ici, dit Akaashi.
Oikawa lui adressa un sourire compréhensif.
— D'accord, dit-il. Alors, va.
Soudain, le vide. Akaashi perdit l'équilibre ; il allait tomber quand quelqu'un le rattrapa par le bras et le redressa.
Il se sentait si petit, dans ce salon inconnu. À côté de lui, deux enfants se tenaient bien droits, l'un fixant le sol, l'autre détaillant le plafond. Il était accompagné, pourtant il était seul. Jamais ils n'ouvrirent la bouche. Placides, ils attendaient l'heure de leur libération.
La grande porte coulissa sur un homme qui se dirigea vers lui à grands pas pressés. Il demanda :
— Keiji ?
Et Keiji déglutit difficilement avant de répondre :
— Un... et une sœur. Oui. Mon... travaille avec le grand maître. Ma sœur chez les Ushijima. Ils l'ont accueillie chez eux. Elle m'a oublié depuis.
— Je vois, dit l'homme. Alors tu ne manqueras à personne.
Keiji ne savait pas quoi ajouter. Il avait sans doute raison.
Le grand maître posa une lourde main sur son épaule.
— Assieds-toi, ordonna-t-il d'une voix dure.
Qu'avait-il dit, ensuite ?
— Ce sera toi, Keiji.
Les larmes lui montèrent aux yeux.
— Pourquoi moi ?
— Je croyais que tes parents te l'avaient dit. Tu es l'enfant de trop.
— J'ai peur, avoua Keiji.
Ukai sourit.
— Bien.
Keiji en fut paralysé. Quelqu'un, à côté de lui, lui caressa doucement le dos ; quelqu'un d'autre lui prit la main.
Puis, aussi brutalement qu'elle était venue, la sensation s'évapora. Il ouvrit les yeux.
Il distinguait une allée de garage désespérément vide, une absence funeste. D'autant plus qu'il percevait, au-dessus de lui, des craquements appuyés, presque grotesques, ceux des monstres qu'on ne croisait que dans les histoires d'enfants. Il connaissait ce monstre-là ; il l'avait maintes fois rencontré, trop souvent rêvé, une créature qui vivait dans les murs, les photographies, tous ses souvenirs, un autel farouchement gardé.
Il connaissait ses mains, paumes comme dos, il connaissait son regard instable, son sourire tordu, sa gentillesse de façade, chacun de ses masques et chacune de ses intonations, le danger qu'il semait sur son passage, et toutes les manières qu'il avait de prononcer son nom.
Et voilà que leurs parents étaient partis, le laissant encore une fois livré à lui-même, à la merci de ce qui résidait là-haut, bien trop proche de lui.
Ils l'avaient laissé là.
Et quand ils ne le laissaient pas, ils n'entendaient rien. Pas sa respiration saccadée, ses sanglots terrifiés péniblement contenus, la friction de l'éponge contre sa peau, si rapide et si forte que Keiji ne sentait qu'elle, oubliait tout le reste. L'eau de sa baignoire prenait une teinte rosée, si douce malgré la violence de ses gestes, malgré la chose qui attendait derrière la porte de la salle de bain, impatiente de s'en abreuver. Il lui arrivait de se perdre dans sa contemplation.
Mais pas cette fois.
Cette fois, il voulait se lever, courir, disparaître ; peut-être se liquéfier entièrement, définitivement débarrassé du corps qui le faisait tant souffrir.
Il ne voulait rien du tout. Il frotta jusqu'à ce que le supplice devienne insupportable.
Quelqu'un lui retira calmement l'éponge des mains et la posa hors de portée. Il fit un mouvement vers lui, comme pour le prendre dans ses bras ; Keiji releva la tête pour le regarder, puis —
Il lui maintenait la tête dans l'eau, détaché et imperturbable, insensible à ses signes de protestations. Keiji entendait les voix à nouveau, mais plus de supplications, aucune prière, non. Rien qu'un chuchotement douloureux.
Qui aime bien châtie bien, c'est ton frère, il veut seulement te protéger, je t'interdis d'ouvrir la bouche, tu vas payer, ne t'en fais pas, ça ne fait pas mal, ne t'en fais pas, tout va bien, c'est normal, regarde-toi, arrête de pleurer, ça ne fait pas mal.
Puis il le tira par les cheveux, et alors que Keiji étouffait sur le sol du grenier, hors d'haleine, ouvrit grand la bouche pour en laisser sortir une cascade d'eau glacée.
Keiji vit. Quelqu'un accroupi face à lui, quelqu'un dans son dos. Quelqu'un qui posait la tête entre ses omoplates et murmurait : Akaashi-kun.
Quelqu'un qui tendait les mains vers lui, disait : Keiji, mais il ne l'atteignit jamais.
Car loin de là, le crâne de Keiji rencontrait avec brutalité le bois dur de la table devant laquelle il était assis.
— Je suis revenu, disait-il, comme tu l'as demandé.
Il ne pouvait pas s'enfuir, il n'avait jamais pu. Il le suivait partout où il allait. Il le hanterait jusqu'à la fin des temps.
— Comme tu l'as demandé, répéta-t-il.
Keiji essaya de se relever. Il concentra toute sa force dans les muscles de ses bras, poussa sur la table, mais la main de l'autre continuait à appuyer comme s'il espérait le voir traverser la surface.
— Je n'ai rien demandé, articula Keiji.
Il le relâcha brusquement, perturbant l'équilibre de Keiji qui s'effondra.
Il leva le pied.
— Très bien. Comme tu voudras.
Puis il l'écrasa encore et encore, toujours plus lourd, toujours trop fort. Il volait en éclat. Il gisait comme une ruine entourée de ses propres débris.
— Kei-chan, murmura Oikawa. Qu'est-ce que tu veux ?
Hurler. Il ne disait rien. Il se débattait sans relâche. Il voulait que Yū disparaisse, il voulait le voir à sa place, pour une fois, il voulait être libre.
Yū riait avec sa sœur, juste derrière la porte, pendant que Keiji, le visage tuméfié et la peau violacée, attendait qu'on vienne le chercher.
Elle riait parce qu'elle le préférait à lui. Il était à l'agonie. Sa trahison lui portait le coup fatal.
— Shh. Qu'est-ce que tu veux ?
De l'aide. Quelqu'un.
Il se mit à pleurer.
Il hoquetait, aplati au sol, dans un salon poussiéreux. Il rampait avec l'énergie du désespoir, se traînait jusqu'à la porte du jardin. Une sensation glaciale parcourait ses membres un à un, mais il ne trouvait aucune source de chaleur pour la repousser. Yū était là. Il était partout. Dans ses cauchemars, dans ses pensées, dans les couloirs, chez lui, dans la maison Oikawa.
Dans le jardin.
Il s'accroupit devant Keiji, tendit les mains vers son visage, ses yeux. Il l'attrapa par les épaules, remonta vers sa gorge. Il riait. Il ne riait pas. Son regard ne communiquait plus une émotion et, pour cette raison, Keiji sut qu'il allait mourir à nouveau, mourir sans cesse, revenir pour mourir encore.
C'était une punition. Personne ne viendrait le sauver, comme personne ne l'avait fait toutes ces années durant.
— Qu'est-ce que tu veux ?
Le corps sans vie de Yū, l'étang, une bénédiction. De l'eau jaillissait de ses orbites, pourtant il souriait.
Quand il n'y eut plus rien, la porte du jardin grinça. Keiji crut apercevoir deux silhouettes dans son encadrement, mais avant qu'elles puissent le rejoindre, il fut bousculé par-derrière et les perdit de vue.
La foule était si dense qu'il ne parvenait plus à se mouvoir. Il était pressé contre des corps inconnus, l'air se raréfiant petit à petit, et personne ne le remarquait. Personne ne le regardait. Les exorcistes conversaient, hurlaient dans la salle ; certains riaient, d'autres murmuraient, aussi, et Keiji comprit qu'ils parlaient du village, d'Ukai, de l'exorcisme, de tout sauf de lui. Ils se préparaient au rite de tranquillité par crainte de l'échec. Ils ne se souciaient pas des conséquences d'une réussite.
Il se sentait minuscule. Insignifiant. Invisible.
Ils l'avaient laissé mourir. Ils n'avaient jamais levé le petit doigt pour lui. Keiji n'était personne, à leurs yeux ; pour eux, il n'avait jamais fait partie des vivants. C'étaient eux qui l'avaient poussé vers le monde des esprits, eux qui avaient fait de lui un fantôme — eux, et pas lui.
Il croyait avoir abandonné. Avoir échoué partout où c'était possible.
Ce n'est pas ce que je voulais. Je ne veux pas mourir.
Je voulais juste que ça s'arrête. Je voulais cesser d'exister. Devenir quelqu'un d'autre, quelqu'un de meilleur, loin, très loin de la communauté, du village, de tout le reste.
— Ne pleure pas, souffla Oikawa au creux de son oreille.
Mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Il déversait les larmes qu'il avait toujours retenues, toutes celles qu'il avait ravalées, chacune plus douloureuse que la précédente, brûlante, destructrice.
— Pourquoi ? hoqueta-t-il.
— Shh. Tout va bien.
— Pourquoi ils m'ont laissé comme ça ? Pourquoi ? J'ai fait tout ce qu'ils voulaient. Tout. Ils m'ont laissé... ils m'ont laissé ici.
— Ils t'ont laissé ici.
— Ils auraient pu m'arrêter. Ils auraient pu dire quelque chose.
— Ils auraient pu.
— Mais ils m'ont abandonné.
— Kei-chan.
— Ils m'ont laissé entrer. Ils savaient ce qui m'attendait.
Oikawa lui caressa doucement la joue.
— Kei-chan... Qu'est-ce que tu veux ?
Il voulait que ça cesse. Retourner en arrière, leur faire comprendre. Leur faire voir ce qu'il avait vu.
Oikawa hocha la tête, l'air peiné. Il le serra contre lui, et Akaashi se laissa bercer.
— Et maintenant, ils sont sauvés, dit Oikawa. Ils vont partir. Vivre heureux le reste de leur vie. Vivre libre. C'est ce que tu voulais ?
Akaashi le serra plus fort. Il ne voulait pas le regarder. Il ne pouvait pas.
Il ne pleurait plus.
— Ils ne craindront plus rien, poursuivit Oikawa. Comme toi et moi. Tu crois qu'ils le méritent ? Ils ont souffert, eux aussi. Ils avaient peur, c'est vrai. Mais c'est toi qui les as sauvés. Tu t'es sacrifié pour eux — tu es mort pour eux. Tu penses qu'ils te remercieront ?
Oikawa le lâcha. Pas Akaashi.
— Regarde-les, Kei-chan. Regarde.
Les exorcistes conversaient de plus en plus fort. Certains riaient. Leurs regards passaient à travers lui.
— Ils sont tous pareils, souffla Oikawa quelque part dans la foule. Regarde-les. Je n'aurais besoin que d'un mot de ta part, tu le sais. Dis-moi, qu'est-ce que tu veux ?
Il chercha dans l'assemblée des silhouettes familières. Il chercha une jeune femme, une paire de lunettes, un air sérieux mais des yeux brillants. Il chercha un jeune homme, un peu plus grand que lui, un sourire détaché campé sur les lèvres. Les exorcistes étaient partout. Ils bougeaient sans cesse, tournaient, disparaissaient et réapparaissaient ailleurs.
Il cherchait en vain.
— Tous pareils, rappela Oikawa.
Le sang d'Akaashi commença à bouillir dans ses veines. Les exorcistes rirent, frappant son cœur d'effroi. C'était un piège. Ils savaient qu'il était là.
Il lui sembla percevoir son nom crié quelque part, trop loin de lui, et soudain, il était seul.
Terriblement seul.
Les murs de la chambre — de la cellule dans laquelle il était enfermé demeuraient invisibles, mais Akaashi les connaissait par cœur. Il y avait passé des nuits interminables, des journées grises et mortes. La maison Utsui n'avait plus de secret pour lui.
Il laissa échapper un long gémissement, puis un hurlement, mais il était seul, et il savait que personne ne lui répondrait parce que personne n'avait jamais voulu l'entendre.
Ils riaient encore, là dehors. Ils célébraient leur victoire — sa victoire — sans se soucier de lui. Lui, piégé dans un cauchemar sans fin, condamné à revivre tout le mal qu'ils lui avaient fait. Personne ne viendrait lui rendre visite. Personne n'essaierait de le rassurer, de le calmer, personne ne s'inquiéterait pour lui.
Personne ne le remercierait.
Ils ne l'avaient jamais fait. En fait, la plupart des exorcistes ne le connaissaient même pas. Ils connaissaient son nom, peut-être — son nom de famille, le nom de ses parents, de Yū et de Reiko ; ils connaissaient son visage, juste assez bien pour pouvoir murmurer sur son passage, l'éviter des yeux, murmurer encore.
Combien, parmi eux, lui avaient déjà adressé la parole ? Combien étaient venus vers lui, quand il attendait, terrifié, devant la porte du jardin ? Combien lui avaient demandé comment il se sentait, combien lui avaient offert leur aide ?
Tous ceux dont tu connais le nom sont morts ou t'ont trahi. Ils t'ont laissé mourir, tous autant qu'ils sont.
Ce n'est pas une surprise, si ? Ils ont toujours été comme ça — sans visage, sans cœur, sans pitié. Ils ont regardé partout sauf ici. Mais il n'est pas trop tard. Il est encore temps de les faire regarder.
De faire en sorte qu'ils ne t'oublient jamais.
Que la crainte leur fasse taire ton nom, plus l'indifférence. Qu'ils pensent à toi, rêvent de toi chaque nuit. Terrifie-les au point qu'ils ne songent à plus rien d'autre, et quand ils reviendront ici — car ils reviendront — apprends-leur une leçon dont le souvenir sera impérissable. Qu'ils sachent enfin.
Que tu n'as jamais été leur jouet. Que tu n'étais pas l'outil qu'ils voulaient faire de toi. Que tu as toujours été ici, et que bientôt, ils s'y retrouveront tous.
C'est pour ça qu'ils ont réalisé cette cérémonie, le « rite de tranquillité ». Pas par peur du village ou du rituel. Pas à cause de la malédiction. Ils n'avaient aucune raison de la craindre. Ils n'en ont jamais fait partie. Aucune raison de me craindre. Mais ils savaient d'où tomberait la sentence. Ils savaient que tu mourrais, ils t'ont assassiné, et ils craignaient ton retour.
Tu as toujours été plus fort qu'eux.
Et, au fond, ils l'ont toujours su.
Akaashi ferma les yeux pour ne plus les voir.
Tu avais raison, soupira Oikawa. Ils ne méritent pas ton pardon.
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Il rouvrit les yeux, et le paysage lui donna envie de pleurer.
Le jardin n'avait jamais été aussi beau, ses mille fleurs épanouies vers un ciel d'une douceur insensée. Les mauvaises herbes avaient disparu ; les parterres étaient entretenus, les rochers décoratifs dépourvus de la moindre imperfection, et aucun chardon ne venait défigurer le tableau.
Il avança jusqu'à apercevoir les reflets brillants de la mare. Un corps flottait dans l'eau, visage tourné vers le fond. Quelque chose dans cette vision le gêna ; il la chassa comme un insecte insignifiant.
Il m'avait laissé ici.
Le mélange des carnations végétales imprimait des taches sur sa rétine, mais il ne s'en soucia guère. Il prit un sentier délimité par des centaines de marguerites ondulant doucement au gré du vent.
Il était là, copie parfaite allongée sur l'herbe, sa peau opalescente détonnant avec les gerbes de fleurs qui lui tenaient lieu de globes oculaires. Akaashi s'arrêta pour les détailler. Elles y étaient toutes : pâquerettes timides et violettes fragiles, myosotis, sauge, renoncules éclatantes, jacinthes, camélias et chèvrefeuille ; quelques fleurs d'oranger accrochées à une branche, une anémone solitaire, des chrysanthèmes blancs, pensées, pivoines, pissenlits et gardénia mêlés les uns aux autres ; une jonquille tardive, des brins de lavande, des plantes étranges et exotiques, une glycine odorante, des belles-de-jour multicolores, une poignée de primevères rouges et de clématites violacées, et toutes celles qu'il n'avait jamais pu identifier.
Ses orbites avaient disparu dans la masse, et ses lèvres s'entrouvrirent, comme douées d'une volonté propre, pour laisser éclore les fleurs qui bataillaient pour faire surface. Il distinguait leurs tiges onduler dans sa gorge, juste sous sa peau. Sans y penser, il palpa la sienne du bout des doigts.
— Tu m'as promis, rappela Oikawa en arrivant à sa hauteur.
Il s'agenouilla auprès du corps et lui caressa la joue avec adoration.
— Je t'avais dit que tu serais magnifique.
Puis il lui prit la main et la porta à sa bouche pour y déposer un baiser.
— Kei-chan, dit-il, tu es en sécurité. Je te protégerai. Je les tiendrai éloignés. Il ne peut rien t'arriver ici.
Akaashi n'était pas certain qu'il s'adressait à lui. Comme pour le rassurer, Oikawa se redressa pour s'approcher de lui.
— Ce jardin, fit-il en l'embrassant du regard. C'est vraiment le plus bel endroit du monde.
Ça l'était.
— Il est à toi, Kei-chan. Il l'a toujours été.
Le jardin l'avait accueilli, le premier jour, sans jugement ni indifférence. Il lui avait fait une place, l'avait baigné de soleil et de vent frais au cœur de l'été. Akaashi s'y sentait vrai, plus authentique, dans sa colère ou dans ses peurs, dans sa joie, sa compassion. Il avait été heureux ici ; il y était vu et aimé, encouragé, rassuré et consolé ; il y était réel, il y était puissant, et, surtout, il y était compris.
Le jardin le prenait pour tout ce qu'il était. Il le connaissait par cœur.
— Et je te connais mieux que quiconque, dit Oikawa en lui passant une main sur l'épaule.
Je sais, pensa Akaashi. Je sais.
— Kei-chan.
Oikawa posa son front contre le sien.
— J'ai attendu si longtemps, murmura-t-il. Tant d'années à souffrir sans savoir que ce que je cherchais, c'était toi. Et te voilà, comme tu l'avais promis.
Ses lèvres effleurèrent sa joue tandis qu'il s'approchait pour lui souffler à l'oreille :
— On peut rester comme ça. Ensemble. Heureux. Mais j'ai besoin de toi, Keiji. Un mot de ta part.
Un mot que sa bouche refusait de prononcer.
— Ce n'est rien de plus, mais il le faut. Allez. Il est temps qu'ils rejoignent le village dans l'enfer qu'ils ont eux-mêmes créé.
Son cœur ployait sous l'émotion, prêt à exploser. Il voulait tant de choses. Il voulait...
Ne les laisse pas t'oublier.
Je les effacerai de la surface de la Terre.
Tu t'étais laissé faire, mais plus jamais — plus jamais... plus jamais...
Akaashi se mordit les lèvres à s'en faire mal. Il resta là, immobile, à apprécier la respiration d'Oikawa contre sa peau, trop familière, désormais. Il se sentait entier ; il se sentait serein ; il était là où il devait être, comme il devait l'être, avec qui il devait être, et, enfin, tout était parfait.
Mais il ne pouvait pas continuer à se voiler la face.
Il recula à contrecœur.
— Plus jamais, souffla-t-il pour lui-même.
Il baissa les yeux. Dans l'herbe, son corps avait disparu, maintenant remplacé par celui de deux jeunes exorcistes au teint gris et mort.
— Non, Kei-chan, conseilla doucement Oikawa.
Deux personnes qui l'avaient aimé, et qu'il avait aimées jusqu'au bout.
— Ça n'a rien à voir.
Il se rappelait s'être trouvé à cette place, des années plus tôt, après avoir supplié Oikawa de lui ramener Kuroo ; il se rappelait la peur, la terreur, la colère, il se rappelait les voyages dans l'autre monde à chercher désespérément un moyen de les sortir de l'enfer du village, il se rappelait la rage et l'angoisse, les discussions qui n'allaient nulle part, les sacrifices. Il devait convaincre Oikawa une fois de plus, une de trop. Il se souvenait de chaque jeu et chaque rire, de chaque mensonge, chaque manipulation, chaque secret, chaque trahison. Il se rappelait attendre que l'après-midi passe sans qu'Oikawa ne lui adresse un mot, il se voyait creuser la terre à mains nues pour trouver des bols en morceaux, la porte fermée, les buissons morts, son cœur dévasté.
Le jardin ne l'avait pas accueilli. Comme les autres, il l'avait torturé.
— Tu te trompes, dit Oikawa. Il est parfait.
Il prit la main d'Akaashi pour l'emmener ailleurs, mais ce dernier resta inflexible.
— Oublie-les, soupira Oikawa. Tout ça n'a plus d'importance. Tu es ici, c'est tout ce qui compte.
— Je n'ai rien à faire ici.
— Bien sûr que si. J'ai passé des années à façonner cet endroit pour que tu t'y sentes à ta place. C'est ce que tu voulais.
Akaashi secoua lentement la tête.
— Tu ne comprends pas, dit-il.
— Je te comprends mieux que toi-même. Reste avec moi.
— Arrête.
— Restons ensemble.
— Je ne peux pas.
— Tu peux avoir tout ce que tu désires, affirma Oikawa. Tu es chez toi, ici.
Akaashi rebroussa chemin.
— Kei-chan, l'appela Oikawa. Kei-chan, tu ne peux pas partir.
Akaashi s'arrêta près de l'étang. Le corps y flottait toujours. Il le reconnaissait, à présent. Son sang se glaça dans ses veines.
— Qu'est-ce que tu lui as fait ? demanda-t-il.
— Il m'avait abandonné, répondit Oikawa.
— Iwaizumi est revenu pour toi. Il s'est sacrifié pour toi.
Mais Oikawa était intraitable. Le pardon lui était étranger.
— La malédiction, réalisa Akaashi. Tu...
Oikawa secoua la tête, l'air las.
— C'est un juste retour des choses. Seuls les coupables devraient en avoir peur, et ils le sont tous.
— Tu les as maudits...
— Il fallait qu'ils comprennent. Ils l'avaient mérité.
— Mais c'est terminé, rappela Akaashi. L'esprit... l'entité a disparu.
— Et je suis libre.
Il sourit.
— Je suis libre, mais pas eux. Jamais eux.
Leur calvaire continuerait jusqu'à la fin des temps. Ils ne connaîtraient jamais la paix.
— Ils n'en ont aucun droit. Personne ne les aurait punis. Pourquoi devraient-ils couler des jours heureux, après tout ce qu'ils m'ont fait ? Pourquoi auraient-ils le droit de fuir et de tout oublier ? Je n'oublie pas. Je n'oublierai jamais. Et toi non plus, Kei-chan.
Les cauchemars ne passent jamais.
Tu sais qu'ils le méritent.
Les villageois, les exorcistes — c'est du pareil au même. Pense à tout ce qu'ils nous ont fait subir.
— Je sais, dit Akaashi.
J'y pense. J'y pense sans arrêt.
— Ils doivent payer. Il faut qu'ils payent. Ils ont une dette envers nous. Mais nous sommes libres, Keiji. Ils souffriront autant qu'ils nous ont fait souffrir et tu sais, tu sais que l'éternité ne suffira pas — qu'ils méritent dix fois, mille fois pire que ça.
Il lui saisit les mains et les serra.
— J'ai raison. Si on reste ensemble, personne ne pourra s'y opposer. Ni maintenant, ni jamais. Dis-le, Kei-chan, dis-le-moi.
Un mot. Le plus facile.
Akaashi ouvrit la bouche.
Un reflet dans l'eau attira son attention. Il voyait la mer comme à travers une vitre, un trait de soleil d'argent ondulant au gré des vagues.
— Vue sur mer, décida Kuroo. C'est le minimum.
Kiyoko reposa sa tasse de thé et lui adressa un regard sceptique.
— Quoi ? s'indigna Kuroo. Tu préfères la ville ? J'en peux plus, des villes. J'en peux plus des gens. La plage, il n'y a que ça de vrai.
— Une plage privée, dans ce cas ?
— Ça me parait évident.
— Dans un endroit isolé, sans personne autour ?
— Voilà !
— Et les clients ?
Kuroo fit mine de réfléchir.
— On n'aura qu'à ouvrir un service en ligne. « ».
Kiyoko eut un gloussement.
— Ça ne risque pas de payer le loyer.
— Et si on offrait une photo de Keiji en bonus ? Je suis sûr qu'il attirerait les foules. Tu sais quoi ? Il pourrait devenir notre mascotte ! Il fait la publicité, surviennent alors des centaines de jeunes filles en délire —
— Des jeunes filles ? ironisa Kiyoko. Allez.
— Écoute, je ne vais pas souhaiter la compétition.
— Logique.
— Et compréhensible, insista Kuroo. Bref, pendant qu'un stagiaire les prend en photo avec une copie carton du seul et unique, je leur vends deux trois gris-gris, et toi...
— Je réalise deux-trois exorcismes sur commande ?
— Par exemple. Et tu t'occupes de la com'.
— Et Akaashi ?
Kuroo afficha un sourire malicieux.
— Keiji est un cryptide. Il doit cultiver le mystère. Apparaître de temps en temps, puis faire ce qu'il veut. Ça me semble raisonnable, après tout. Il en a fait assez. Pas vrai, Keiji ?
Akaashi ne parvint pas à lui répondre. Une boule douloureuse s'était formée dans sa gorge, tant d'émotions qu'il ne savait plus quoi en faire.
Kiyoko tendit un bras par-dessus la table pour lui prendre la main. Après un coup d'œil vers elle, Kuroo l'imita.
— Hé, fit-il. Ne pleure pas.
Akaashi resserra sa prise. Il ne pouvait plus les lâcher. L'espoir, la culpabilité, le deuil créait des nœuds durs et inextricables dans son estomac. Plus que tout, il se sentait en sécurité, enfin.
— Ça donne vraiment envie de partir, hein ? dit Kiyoko en regardant par la fenêtre.
Akaashi acquiesça en silence.
— Il n'est pas trop tard, dit doucement Kuroo.
— Je ne sais plus, répondit Akaashi d'une voix brisée.
— Il reste toujours de l'espoir, affirma Kiyoko.
— Ne le perds pas de vue.
— J'essaie.
J'essaie, mais je me suis perdu.
Il avait trouvé un havre temporaire, mais la réalité finirait par se rappeler à lui. L'avenir qu'ils avaient imaginé paraissait si lointain, juste une poussière dans l'univers, mais quelque chose en lui brûlait de le voir, de le vivre, une heure seulement, une seconde, s'il le fallait.
— Alors, demanda Kuroo, qu'est-ce que tu veux ?
La vision d'Akaashi se brouilla. Il combattit les larmes avec toute la force qui lui restait. Il ne pouvait pas abandonner maintenant.
— Vous me manquez, articula-t-il. Mais je ne peux pas rester.
— Je sais, répondit Kiyoko en lui souriant. Tu nous manqueras toujours.
— J'aurais voulu... je suis désolé. Je...
Les mots lui manquaient. Kuroo laissa échapper un rire léger. Il se pencha vers lui.
— Tu n'as pas besoin de le dire. On le savait déjà.
— Je dois partir.
— Tu pourrais. C'est ta décision. Mais où que tu ailles, on continuera à chercher.
Il aurait voulu leur dire au revoir, mais il n'en trouva pas la force. Il ferma les yeux. Les rouvrit sur la mer.
Kiyoko et Kuroo avaient disparu.
Il se leva, quitta le café, et avança sur la plage de sable noir, guidé par le bruit des vagues s'écrasant sur la berge.
Oikawa se tenait au bord de l'eau, le regard perdu dans le lointain.
— Oikawa-san, dit Akaashi.
— Regarde ça. Regarde, Kei-chan. Il y en a tellement. C'est à perte de vue.
— Oikawa.
Il se retourna. Akaashi lui trouva l'air mélancolique. Il baissa les yeux.
— Je ne peux pas, dit-il.
Oikawa ferma les paupières et soupira longuement.
— Je ne sais pas ce que je veux, poursuivit-il. Mais je ne peux pas te laisser maudire la communauté.
Oikawa releva la tête vers lui.
— Pourquoi ? demanda-t-il d'une voix sombre.
— Parce que tu as tort. Ils ne sont pas tous pareils.
Certains méritent d'être sauvés.
Un rire sans joie résonna dans le vide.
— Certains, répéta Oikawa.
— Il suffit d'un seul.
— Il n'y a plus personne.
— Il y en a, pour moi. Il y en a pour toi aussi.
Oikawa se passa une main sur le visage.
— Ah, j'ai toujours su que tu étais du genre sentimental. Mais j'ai fermé les yeux. Je me disais que tu finirais par comprendre.
Akaashi s'avança vers lui. L'eau s'infiltra dans ses chaussures. Elle était tiède, éthérée.
— J'ai compris, dit Akaashi.
— Non, rétorqua Oikawa. Tu ne comprends rien.
Son regard se durcit, empreint d'une violence qu'il ne pouvait plus masquer.
— Ils m'ont fait du mal. Ils m'ont donné envie de mourir, puis m'ont tué quand j'avais envie de vivre. Regarde-moi. Regarde-moi, et dis-moi qu'ils méritent la paix. Dis-moi qu'ils méritent d'être sauvés.
Akaashi le regarda.
— Ils t'ont fait souffrir. Je sais.
— Tu ne sais rien. Tu crois savoir.
— Parle-moi.
Oikawa se retourna, inexpressif. Derrière eux, dans le noir, des centaines de personnes, hommes, femmes et enfants étaient apparues, immobiles et silencieuses, et toutes contemplaient la mer.
— Même maintenant, leurs regards passent à travers moi. Comme ce jour-là, comme tous les jours qui l'ont précédé. Ils n'ont jamais rien fait. Ils sont tous complices. Ils m'ont tourmenté nuit et jour, encore et encore et encore, et ils ne s'arrêteront jamais. Je les hais. Je hais chacun d'entre eux, chacun d'entre eux. Je les hais.
— Ils sont morts, souffla Akaashi.
— Et alors ? Et alors ? Ils m'ont fait si mal. Ils m'ont rendu si seul, si triste, et tellement, tellement vide. Ils ont arraché tout ce que j'avais, tout ce que j'aurais pu avoir, tous les instants de bonheur que j'aurais pu connaître, ils les ont arrachés et les ont brûlés, noyés, balancés dans l'abysse. Ils ont tout pris, même ce que je croyais qu'on ne pouvait pas me prendre. Je leur ai tout donné, je croyais que ça finirait plus vite, que je serais enfin... mais il est venu, et il m'a promis, alors j'ai essayé quand même, j'y ai cru rien qu'une seconde, et ils l'ont pris aussi. Ils sont damnés, et même comme ça... même comme ça...
— Tooru.
— Ils ont vécu dans le contentement. Ils doivent agoniser dans la souffrance. Ils l'ont mérité.
— Et toi ? demanda Akaashi.
Oikawa se tut. Il observait Iwaizumi, une silhouette parmi les autres, grise et triste.
— Moi... moi aussi, je...
Il détourna les yeux.
— Ça n'a aucune importance.
— Ça en a pour moi.
Oikawa lui jeta un regard meurtrier.
— Dis-le, cracha Oikawa. Dis-moi que c'est ma faute, que je l'ai mérité, moi aussi. Dis-le-moi, Kei-chan. Dis-le. Je l'ai mérité. Je suis damné, moi aussi. Tout est ma faute. J'aurais dû me débattre plus fort, crier plus fort, courir plus vite, j'aurais dû l'écouter, j'aurais dû me sacrifier pour eux. J'aurais dû, j'aurais pu, j'aurais...
Akaashi lui posa une main sur l'épaule.
— Arrête, souffla-t-il.
— Ah, bien sûr. C'est vrai, c'est si difficile à entendre.
— Ça l'est, confirma Akaashi. Parce que c'est faux.
Oikawa sembla vouloir répondre quelque chose, mais, curieusement, il s'abstint à son corps défendant.
— Je sais ce qu'ils ont fait, reprit Akaashi en cherchant soigneusement ses mots. Je comprends, non, arrête — je comprends. C'était épouvantable et abject. C'est impardonnable. Tu étais seul et en colère. Tu étais blessé d'une façon qu'ils n'auraient jamais pu concevoir. Tu avais peur. Mais le monstre est détruit, Oikawa-san. Il est parti pour de bon. Et eux ne pourront jamais rembourser leur dette envers toi. Ni aujourd'hui ni dans mille ans.
Oikawa ne répondit rien. Il se contenta d'écouter, son regard sombre et intense planté dans le sien.
— Mais ils n'ont pas tout pris, continua Akaashi. Tu peux encore être sauvé. Tu peux sauver Iwaizumi. Ils n'ont pas construit la prison dans laquelle tu es enfermé, tu l'as fait. Laisse-les partir et oublie-les. Tu mérites mieux que ça.
— Et toi ?
Akaashi prit une inspiration.
— Je ne sais pas, avoua-t-il. Je cherche encore.
— Viens avec moi.
Il se tourna vers la mer. Son cœur se serra.
C'est vrai, pensa-t-il. C'est toujours comme ça. J'ai donné, tu donnes. J'ai promis. Jusqu'à ce qu'on s'en aille ensemble.
Oikawa jeta un dernier regard vers les villageois. Ils attendaient.
— D'accord, céda-t-il.
Alors seulement ils se mirent en marche vers la mer, les yeux sur l'horizon d'où émanait une lumière bleue et vacillante. Ils les frôlaient sans les voir, sans un mot, sans même un soupir. Oikawa se contenta d'en faire abstraction. Il contemplait le lointain. L'autre côté.
Quand Iwaizumi arriva à sa hauteur, il caressa le dos d'Oikawa d'un geste lent, presque machinal, puis s'enfonça dans l'eau.
Oikawa le regarda partir. Cette fois, il le suivit.
Il avança d'un pas rétif, puis, soudain, s'immobilisa. Il tendit la main vers Akaashi.
Ce dernier ne le remarqua pas. Il y avait quelque chose, là, sous son pied, quelque chose de familier, des épines tranchantes comme des rasoirs.
Il se baissa et cueillit une fleur de chardon écrasée dans l'eau.
— Kei-chan, l'appela Oikawa.
Akaashi leva les yeux. Oikawa patientait, figé.
L'autre côté, pensa Akaashi. Non.
Il lui tourna le dos. Un deuxième chardon atteignait difficilement la surface, juste derrière ses talons. Un troisième, à peine discernable dans l'obscurité, l'attendait au-delà, suivi par une rangée d'autres, un chemin qui s'écartait progressivement du rivage et plongeait plus loin dans les ténèbres.
— Kei-chan.
Il ne l'écoutait pas. Mû par son instinct, il suivit la piste.
Dans le noir, Oikawa continuait à l'appeler, de plus en plus grave, de plus en plus sourd, de plus en plus sinistre.
La mer avait disparu depuis des heures, mais elle ne se tut qu'après un long moment encore, les derniers remous des vagues désireux de le ramener à elle. Les chardons, eux, s'étaient multipliés ; ils lui arrivaient maintenant à la taille et poursuivaient leur croissance plus avant, formant deux haies denses et protectrices tout le long du chemin.
Après ce qui lui sembla des kilomètres, les haies se rejoignirent au-dessus de sa tête, une arche comme une porte vers l'inconnu.
Il la traversa.
Le jardin en était peuplé. Akaashi n'y aperçut aucune autre plante, aucun autre signe de vie, mais les chardons s'y développaient sans faillir, laissant éclore leurs fleurs pourpres, bleues et violettes le long de leurs tiges inextricablement emmêlées. Ils avaient colonisé l'étang, désormais piqueté de fleurs et d'épines acérées. Ceux-là n'avaient rien à voir avec ceux qu'il avait combattus, toutes ces années durant ; pour une fois, ils se trouvaient à leur place, libres de grandir sans limites et sans rien étouffer.
Derrière Akaashi, l'arche s'était défaite. Il la regarda repousser plus loin, contre un mur invisible, pour former le cadran de la porte qu'il avait tant crainte et tant rêvée.
Akaashi s'en approcha. Les courbes de la poignée, ses imperfections, chaque morceau lui paraissaient familiers. Il n'avait aucune idée de ce qui se cachait derrière — la fin, peut-être, ou une nouvelle chance — mais à travers les tiges de plus en plus épaisses, le soleil l'éclaboussait d'un éclat doré, une lumière de crépuscule comme il en avait si souvent contemplé.
Il posa les doigts sur la poignée. Les battements de son cœur s'intensifièrent.
Ne le perds pas de vue.
— Où vas-tu, Akaashi Keiji ?
Il frémit.
— Tu n'as nulle part où aller.
— Je sais, admit-il.
— Il n'y a rien pour toi, là-bas.
Akaashi ne répondit pas. Il sentit comme un poids entre ses omoplates et ferma les yeux.
— Je sais.
— Personne ne t'attendra aussi longtemps que moi.
Mais ils lui avaient fait une promesse, eux aussi. Ils l'avaient peut-être oubliée, mais Akaashi ne l'oubliait pas.
— Kei-chan. Ne me laisse pas tout seul.
— Tu n'es pas seul.
Dans son dos, Oikawa l'étreignit et posa la tête contre sa nuque.
— Kei-chan, soupira-t-il en glissant la main jusqu'à son cœur. Est-ce que tu m'as aimé ?
Akaashi la recouvrit de sa propre main. Il aurait préféré mentir.
— Oui, murmura-t-il.
— Parce que je t'ai aimé, dit Oikawa. Je t'aime encore. Je t'aimerai jusqu'au bout. Jusqu'à la fin. J'ai promis.
Les doigts d'Akaashi se lièrent aux siens. Il demeura ainsi un moment.
Malgré la peine, il le croyait.
Moi aussi, Oikawa-san.
— C'est notre dernier au revoir, déclara Oikawa. Tu reviendras vers moi.
Akaashi le relâcha doucement.
— Oui, dit-il. Je reviendrai.
La présence d'Oikawa persista encore quelques secondes. Entre les chardons, le soleil terminait sa course. Akaashi baissa la poignée. Enfin, le battant s'ouvrit.
Ne t'en va pas trop loin.
Derrière lui, le jardin avait disparu.
— Au revoir, Oikawa-san, dit Akaashi.
Puis il passa la porte.
Personne ne lui répondit.
Oui il y a un (2) épilogues
kiss
