Péripéties

— Avez-vous entendu ce que je viens de vous dire ? fit le lieutenant, intrigué par la réaction de son interlocuteur.

Gelmir cligna des yeux rapidement plusieurs fois et réagit à peine. Hador attendit un moment puis reprit :

— Vous êtes libres. Vous pouvez retourner chez vous. Les charges retenues contre vous au sujet des pierres gravées ne tiennent plus. En revanche, vous êtes toujours suspendu. Vous êtes assigné à résidence. L'enquête concernant l'apparition de l'humaine n'est pas terminée.

Hador ouvrit la porte et appela un soldat qui entra sur ordre du lieutenant.

— Gereth va vous emmener dans vos quartiers récupérer vos affaires puis vous accompagner lors de votre retour chez vous, compléta l'interrogateur.

Gelmir hocha la tête en signe d'assentiment. Il connaissait Gereth et avait confiance en lui. Celui-ci avait été l'un des rares à le soutenir et le défendre lorsqu'il avait failli à son devoir, il y a longtemps. Guidé par ce dernier, il parcourut les couloirs comme dans un rêve, sa pensée embrumée, comme l'était le ciel de ce petit matin peinant à accueillir l'aube. Il avait l'impression que même sorti de prison, il y resterait en esprit. Cela faisait plus de six jours qu'il y était enfermé… pour des petites pierres gravées trouvées dans son secteur et qu'on avait pris pour des messages potentiellement destinés à d'éventuels ennemis. Ce n'était, selon Hador, qu'un malheureux concours de circonstances… Tu parles ! Sa détention aussi était un malheureux concours de circonstances ?

— L'as-tu vu ? fit soudain Gelmir tandis qu'ils débouchèrent dans leur casernement.

— Qui ça ? Gereth s'était tourné vers Gelmir tout en continuant de marcher mais à un rythme ralenti.

— L'humaine.

— Je l'ai aperçue, au loin. Grâce à Elbenil, fit Gereth, sans s'étendre.

— Elbenil est suspendu lui aussi ?

— Non, il est en permission. Par contre il s'est fait interroger par Ohtarion et il l'a envoyé promener.

— Ohtarion mène les interrogatoires ?

— Non, c'est Hador, mais le haut capitaine a demandé à notre seigneur de travailler en collaboration avec lui.

— Qu'est-ce que tu penses d'elle ?

Gereth savait que Gelmir évoquait de nouveau l'humaine.

— Rien de particulier. C'est une firieth1, une mortelle. J'en ai trop peu vu d'elle et de ses semblables pour avoir une opinion exacte et fondée.

— Est-ce qu'elle pourrait travailler pour l'Ennemi ?

Gereth entra dans les quartiers de repos, là où les soldats pouvaient se détendre, se distraire, ranger leurs affaires personnelles et même dormir. En ce moment, il n'y avait personne d'autre qu'eux. Gereth s'arrêta devant l'endroit personnel de Gelmir qui insistait.

— Prends tes affaires Gelmir, dit-il d'un ton où perçait le regret.

Il ne voulait pas contrarier son camarade mais il estimait que celui-ci ferait bien de cesser de creuser de ce côté. Il avait été enfermé injustement, soit ! Mais ça ne le servirait pas de se mettre à dos ses supérieurs, surtout avec la réputation qu'il traînait. On lui avait donné une seconde chance. Qu'il fasse profil bas, c'était ce qu'il y avait de mieux à faire pour l'instant. Gelmir s'exécuta en agrippant méchamment une de ses affaires. Bien qu'il sût que Gereth avait raison de ne pas l'encourager dans cette voie, il lui en voulait. Il prit ses paroles pour un manque de soutien, pour une rebuffade. Tout à coup il aspira à être seul, à ne plus voir personne. Il rassembla le peu qui lui appartenait et fourra le tout dans son sac. Il était prêt à partir d'un endroit qui lui était devenu détestable. Il savait où se rendre en sortant d'ici.

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Océane allait être en retard si elle ne se dépêchait pas. D'ordinaire, elle avait cours de sindarin, mais ce matin c'était cours d'épée avec Haldir. Ignorant où ce dernier l'emmènerait l'entraîner, elle devait le rejoindre aux grandes portes de la capitale. Elle ne savait pas pourquoi ce changement mais Orophin lui en avait parlé la veille. Elle avait été déçue de constater l'absence de celui-ci à son réveil. Elle avait pris l'habitude de prendre son petit-déjeuner avec lui et appréciait la complicité qui s'était installée entre eux. Surtout que cette nuit elle avait fait un cauchemar. Elle s'était réveillée angoissée et avait eu l'espoir de s'en ouvrir à son prince dès ce matin, même s'il n'aurait pas vraiment compris son récit. Elle voulait aussi partager un moment sympa avec lui, histoire de lui faire oublier l'incident d'hier où il avait découvert sa porte de chambre ouverte alors qu'il lui en avait interdit l'accès. S'il l'avait informé de son absence de ce matin, elle ne s'en souvenait pas vraiment. Il fallait qu'elle ne tarde plus sous peine d'être en retard. C'est juste avant de partir qu'elle s'aperçut de ce qui arrivait.

« Oh non ! Pas maintenant ! » s'était dit Océane, affolée. Et elle qui n'avait rien pour ce genre de situation ! Elle n'y avait pas pensé une seule fois depuis son arrivée, comme si l'enchantement des lieux l'affranchirait de cette réalité. Il devait y avoir quelque chose ici ! Il fallait qu'elle trouve un moyen ! N'importe quoi, bien qu'elle ne fût pas sûre que les elfes ici fassent comme elle. Peut-être qu'Orophin y avait pensé et lui avait mis ce qu'il fallait dans sa chambre. L'espérance fiévreuse, elle eut beau chercher, elle ne trouva rien. Son désarroi augmentait à mesure que passait le temps et que cela lui devenait plus pénible. Il fallait que ça arrive maintenant !

Un quart d'heure après, elle n'avait toujours rien trouvé. Elle avait pourtant examiné tous les recoins et les objets de la pièce d'eau. Malgré ses précautions pour ne rien modifier de l'aspect impeccable du talain entretenu par Orophin, elle avait dérangé un peu le bel ordonnancement du logis dans presque toutes les pièces, hormis les deux qui lui étaient interdites. Vu le mécontentement de l'elfe, la veille, elle ne voulait pas risquer de le décevoir de nouveau. En attendant, elle avait utilisé un morceau de tissu, priant pour que cela suffise pour le moment. Elle se précipita hors de la salle de bain. Il restait d'autres pièces à explorer, comme celle servant de séjour. Un endroit des plus illogiques pour ce qu'elle cherchait, mais elle avait passé la limite de la rationalité. Elle ne trouva rien. Son regard tomba sur son sac ! C'était Orophin qui le lui avait préparé et l'avait mis dans le séjour. On ne sait jamais se disait-elle. Elle l'empoigna et le balança sur la table du séjour. Elle était en train de fureter fébrilement dedans lorsqu'elle entendit une voix forte derrière elle :

— Je vous attendais aux grandes portes, tôt ce matin ! Vous n'êtes jamais partie et êtes bien en retard ! Vous avez une bonne raison ? Pourquoi n'êtes-vous toujours pas prête ?

Océane se redressa, ahurie. Haldir se tenait là, à l'entrée du séjour, mécontent. Elle ne l'avait pas entendu passer la porte d'entrée du talain, ce qui l'étonna. Vu sa colère il avait certainement fait claquer la porte, non ? Ou l'ouvrir et fermer énergiquement, ce qui fait du bruit qu'elle n'aurait pu que remarquer… L'arrivée inopinée de l'elfe la contraria grandement. Si elle ne comprit pas ses paroles, elle sut qu'il lui reprochait son retard. De beaucoup, elle aurait préféré que ce soit Orophin qui se soit trouvé devant elle. Lui au moins ne l'aurait pas accusée injustement, estimait-elle.

— Où est Orophin ? demanda-t-elle tout de go. Elle espérait que ce dernier la sortirait de là. Il avait bien quelque chose ?

— Orophin est parti au petit matin au terrain d'entraînement. Comme prévu ! Ce qui ne l'était pas c'est que vous soyez incapable de vous débrouiller sans qu'il vous tienne la main ! Haldir ne prit pas la peine de simplifier ses phrases ou d'en ralentir le débit ; la conduite d'Océane ne l'incitait guère à faire des efforts. Il constatait qu'elle était en tenue c'était déjà ça.

— Que cherchez-vous ? fit-il, appuyant sa question d'un geste désignant le sac tandis qu'il avançait dans le séjour.

Océane se tendit elle devina qu'Haldir voulait des explications. Hors de question qu'il sache ce qui lui arrivait. Il continua :

— Votre sac n'est pas complet ? s'étonna-t-il en allant jusqu'à la table. Il tira le sac jusqu'à lui pour en vérifier l'intérieur. « Orophin n'avait-il pas veillé à ce qu'il soit fait correctement ? » se demandait-il. Océane contourna la table pour se rapprocher de l'entrée du séjour.

— Rien n'y manque ! lui dit-il après un rapide examen du contenu.

Alors qu'il attendait d'elle une quelconque réponse, il l'étudia attentivement : elle se tenait debout d'une curieuse façon : elle paraissait empêchée de se tenir toute droite. Elle serra sa mâchoire, la respiration haute, ne pouvant rien lui répondre. « Ça ne peut pas être pire », pensa-t-elle. Elle était incapable de lui dire quoi que ce soit, surtout dans la langue des elfes et elle ne voyait pas comment. De plus, elle refusait la mortification de lui avouer ce qui se passait. Il patienta un moment :

— Eh bien ? fit-il en croisant les bras, agacé qu'Océane ne lui donne pas ses raisons.

Mais celle-ci refusa de desserrer les dents. La façon dont Haldir la brusquait ne l'incitait pas à baisser sa garde. Il était la dernière personne à qui elle lui ferait ce genre de confidence. La pensée de lui exposer son besoin la remplissait de honte et d'effroi. Elle aurait voulu prendre les choses à la légère. « Punaise ! Il n'y a pourtant pas de quoi se cacher ! » pensait-elle, mécontente. Mais elle était incapable d'une autre réaction. L'attitude de cet elfe la mettait hors d'elle. Elle attendait, soutenant son regard sans pouvoir se résoudre à lui répondre.

— Puisque vous ne voulez pas travailler aujourd'hui, pour une raison qui vous regarde, finit-il par dire, je ne vais pas continuer de perdre mon temps avec vous ! Je suis dans l'obligation de vous punir pour votre retard mais aussi pour votre désobéissance, lui dit-il contrarié.

Punir ! Voilà un mot qu'elle reconnaissait ! Elle ne se souvenait pas où elle l'avait entendu mais elle l'avait retenu. Et le reste de la phrase devait ressembler à cette sentence. Comme c'était injuste ! Elle n'avait rien fait de mal. Ce n'était pas sa faute si ça lui tombait dessus maintenant ! La promesse de punition, aggravée par la pénible douleur qui maintenant la lançait au ventre, mit le feu aux poudres :

J'ai mes règles et je n'ai aucune protection, voilà ! Vous êtes content ? explosa-t-elle dans sa langue maternelle. Dans sa colère, elle plongea sa main dans son sous-vêtement pour en retirer le petit linge intime qu'elle s'était fabriquée et le jeta aux pieds d'Haldir, s'assurant par là qu'il comprenne.

Le temps s'arrêta. Etait-ce bien ce qu'il croyait ? La légère tâche rouge sur le tissu, tombé juste devant lui, et l'endroit d'où elle l'avait retiré, ne laissaient aucun doute quant à son usage. « Alors ça, on ne me l'avait encore jamais fait ! » se dit-il, le visage neutre.

Ça ne vous est donc jamais arrivé ? continua Océane sans réfléchir. Elle lui en voulait d'avoir dû s'humilier et trouvait injuste qu'il la sanctionne. Elle cherchait à lui prouver que lui aussi était faillible, tout en oubliant qu'il était impossible qu'il ne se fût jamais retrouvé dans une situation similaire. Océane n'avait pas attendu sa réaction et avait fui dans la chambre d'Orophin. Tant pis pour cette pu… d'interdiction ! Haldir l'entendit fouiller et ouvrir des meubles sans aucune douceur. Qu'espérait-elle trouver ? Orophin ne possédait certainement pas le genre d'article qu'elle recherchait ! Il la rejoignit. Arrivé au seuil de la chambre de son frère, il la trouva jurant et refermant nerveusement les tiroirs qu'elle avait ouverts. Elle avait le rouge aux joues. Elle avait mis sens dessus-dessous quelques affaires à Orophin. Il parla d'une voix paisible :

— Ce n'est pas là que vous trouverez ce que vous cherchez, dit-il paisiblement. Aussi, vous allez vous rendre aux maisons de santé, dit-il insistant sur ce terme, vous savez où c'est et vous demanderez à Nestarwen ce dont vous avez besoin. Il attendit un moment. Océane avait cessé de fouiller.

— Océane ? appela-t-il. Celle-ci le regarda il en profita pour continuer :

— Nestarwen vous donnera aussi de quoi vous soulager si vous le désirez, ajouta-t-il en se posant une main sur le ventre en allusion à la douleur d'Océane.

Cela la gêna.

— Pendant ce temps, je vais aller vous attendre au terrain d'entraînement où vous me rejoindrez…. Voronwë vous y emmènera, dit-il en doublant ses paroles par des gestes explicatifs. Pour la… punition, oubliez-la ! Je vous fais grâce cette fois-ci. Avant de sortir, remettez soigneusement en place ce que vous avez dérangé, fit-il avec un geste circulaire : mon frère aime l'ordre…

Il ressortit tranquillement de la maison d'Orophin. Marcher jusqu'au lieu d'entraînement serait suffisant pour achever de le calmer. Il n'avait pas rappelé à Océane l'interdiction d'entrer dans la chambre d'Orophin car il tenait compte du fait qu'elle était en souffrance, ce qu'il ne trouvait pas très normal mais peut-être que cela se passait ainsi chez les femmes de l'espèce humaine. Ses connaissances à ce sujet étaient limitées. Il doutait que ce que lui avait appris Manthenie, un jour, s'applique à toutes les femmes… Il coupa court. Il était mieux d'éviter de penser à elle. Il revint à l'instant présent et à Océane. Nestarwen fera sûrement le nécessaire. Il était heureux qu'Océane sache se rendre aux maisons de santé sans qu'il ait besoin de l'accompagner. Il prévoyait que la guérisseuse ne manquerait pas de blâmer autant d'imprévision et il n'était pas pressé d'entendre un sermon sur les besoins féminins.

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Océane resta un moment telle que l'avait découverte Haldir, à genoux devant un des tiroirs qu'elle avait ouverts. Décidemment, il était difficile de lui cacher quoi que ce soit. Même sa douleur qui maintenant la lançait tout à fait au ventre ne lui avait pas échappé. Quant à sa dernière remarque, elle ne sut pourquoi, elle la prit mal. Peut-être parce qu'il venait de rappeler, en guise de conclusion, combien il connaissait son frère, contrairement à elle. C'est vrai qu'Orophin était particulièrement exigeant en matière de propreté et de rangement. Au début, ça s'était cantonné à sa chambre à elle et à la salle de bain, mais bientôt, Océane s'était aperçu que cette exigence s'étendait à quasiment tout ce qui se trouvait dans le talain.

Haldir ne s'était pas fâché comme elle l'avait présagé et au contraire venait de l'épargner. Elle était tellement sure qu'il se serait moqué de son état, du moins elle s'était préparée à répliquer méchamment s'il avait fallu. Qu'avait-elle espéré ? Une dispute ? A contrecœur, elle arrangea le désordre en prenant grand soin de tout remettre correctement à sa place. Elle était consciente d'avoir encore désobéi à l'ordre d'Orophin de ne pas entrer où cela lui était défendu. « Pourvu qu'Haldir n'en parle pas ! D'ailleurs il ne s'était pas fâché pour ça. Bizarre ! » se dit-elle en quittant la pièce. Cette fois-ci elle ferma doucement la porte en haussant les épaules. Elle verrait bien. Elle ne se voyait pas supplier Haldir de se taire. Elle préférait encore qu'Orophin soit mécontent… quoique… Le pire serait qu'elle supplie Haldir et qu'Orophin sache quand même. Ce scénario imaginaire la démoralisait.

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Haldir pressait le pas, autant pour rattraper le temps perdu que pour évacuer son énervement. Cette humaine ! Il voulait bien reconnaître cependant que c'était un peu de leur faute, bien que selon lui, ce n'était pas à eux d'y penser. Mais elle ! Comment se fait-il qu'elle l'ait aussi peu prévu ?! Peut-être qu'elle a essayé de le dire, ou bien qu'elle n'a pas osé aborder ce sujet avec Orophin. Ah mais ! C'est elle qui avait voulu vivre avec ! Qu'elle assume ses choix ! Il reconnaissait cependant qu'il pouvait être délicat pour une fille de parler de ce genre de chose avec une personne du sexe opposé, surtout dans une langue totalement étrangère. Quant à Nestarwen qu'il lui avait fait rencontrer...

Certes, elle était guérisseuse mais ses façons brusques avaient peut-être dissuadé Océane de lui confier son futur problème. Il se souvenait de l'air grognon de cette dernière lorsqu'elle était sortie de sa séance d'auscultation. Elle lui en avait voulu, à lui, et le lui avait ostensiblement montré. Il avait d'abord cru que Nestarwen l'avait recalée et que c'était la cause de son humeur massacrante, mais les conclusions de la guérisseuse l'avaient détrompé. Il évacuait aussi l'idée qu'Océane aurait demandé son aide à la guérisseuse sans l'obtenir. Il voyait mal cette dernière la priver de son assistance qu'elle donnait volontiers, parfois sans tenir compte du souhait de ses patients de la refuser.

Du reste, s'il avait bon souvenir sur ce qu'il avait appris sur les femmes et ce phénomène naturel, souvent elles avaient des changements d'humeur brusques quelques temps avant, puis pendant parfois à cause de la gêne, croyait-il savoir. Sans compter qu'Océane était à un âge où les variations et instabilités hormonales étaient fortes ce qui se traduisait par des sautes d'humeur difficilement contrôlables. « Il ne doit pas falloir grand-chose pour modifier son moral, jugeait-il. » Il n'était quand même pas normal qu'Océane ressente des douleurs pour ce genre de chose. Nestarwen ne s'était pas trompée au sujet de la mauvaise santé d'Océane. Cette souffrance en était sûrement un des symptômes, jugea-t-il. Il lui faudrait peut-être faire plus attention encore durant l'entraînement, si la séance était maintenue… La guérisseuse n'allait quand même pas lui faire une dispense pour cela, si ?

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Océane arriva près des maisons de santé. C'était un ensemble de bâtiments reliés entre eux par des allées couvertes dont elle reconnaissait l'architecture, mais c'était bien tout. Par où était-elle entrée la dernière fois avec Haldir ? Elle ignorait la direction à prendre. Elle avait pris avec elle, caché dans son sac d'entraînement, le linge qu'elle avait lancé à Haldir car elle comptait faire connaître son besoin en le montrant. Après tout, c'est un médecin qu'elle allait consulter. Elle n'avait pas prévu de devoir demander où elle devait aller pour ça… Elle hésitait, mais la douleur la relançait et l'incita à surmonter sa gêne. Elle se décida pour la première porte grande ouverte qu'elle voyait et entra dans une petite pièce. Contrairement à sa première visite, il y avait du monde. Des elfes, constatait Océane, qui réagirent à sa venue. L'un, assis au fond, la considéra avec curiosité, tandis que deux ellith qui étaient devant une sorte de comptoir se retournèrent puis chuchotèrent deux ou trois mots entre-elles. « Bon ! On dirait la salle d'attente », se dit Océane. Elle n'eut pas le temps de s'asseoir qu'une elfe en uniforme vint à elle après lui avoir jeté un œil inquisiteur. Celle-ci s'avança vers elle et lui adressa la parole fermement. Océane renonça à s'asseoir et écouta l'elfe dont le costume et les manières identiques à celles de Nestarwen lui donnait l'impression d'avoir affaire à la guérisseuse en chef en personne. Elle chercha à se faire comprendre de l'elfe qui eut l'air de changer de langage mais Océane ne comprenait toujours pas ce qu'on lui disait. Elle eut alors l'idée de réclamer Nestarwen. L'elfe arrêta de parler et battît des cils plusieurs fois et rapidement. Océane demanda en elfique, du mieux qu'elle put, à voir Nestarwen après avoir cité le nom d'Haldir et les termes elfiques « envoyer », « moi »et « rencontrer Nestarwen ». L'elfe lui intima de la suivre et sortit du bâtiment. Océane la suivit jusqu'à une bâtisse un peu à l'écart. Elle reconnut tout de suite le hall d'entrée. Il était désert comme la dernière fois. L'elfe lui fit signe de rester là. Océane comprit qu'elle allait lui chercher la guérisseuse.

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Mérylian rangea soigneusement sa dernière préparation, un onguent qui soulageait les brûlures et aidait à la cicatrisation. Elle l'avait réussi cette fois et avait donc le droit de mettre sa pommade parmi les autres, toutes déposées dans des petits pots de verre fumé, fermés hermétiquement. En levant la tête, par la fenêtre elle vit son amie Morniel, guérisseuse, suivie d'une inconnue portant un sac à l'épaule qu'elle reconnut immédiatement comme étant l'humaine dont elle avait entendu parler. Toutes les deux se dirigeaient vers le bâtiment annexe où se trouvait le bureau de Nestarwen, la guérisseuse en chef. Sauf qu'en ce moment, il était vide. Aujourd'hui leur supérieure officiait dans les divers celliers pour un inventaire complet des produits et fournitures diverses utilisés pour administrer les soins.

Mérylian sortit du cellier puis du bâtiment pour entrer dans l'annexe par une porte de service située à l'arrière. Elle traversa un couloir, en prit un autre sur sa droite pour bientôt croiser Morniel quelle avertit de l'absence de Nestarwen. L'elfe guérisseuse demanda où cette dernière se trouvait mais Mérylian ne put dire que ce qu'elle savait : il fallait chercher dans les divers lieux de stockage des fournitures médicales. Morniel paru ennuyée. Elle demanda à l'apprentie de bien vouloir rejoindre l'humaine dans l'entrée et de lui tenir compagnie pour la faire patienter, ce que Mérylian accepta avec enthousiasme. C'était pour l'aspirante une occasion d'apprendre quelque chose sur l'humanité et qu'elle ne retrouverait pas de sitôt.

Après avoir visité plusieurs celliers, Morniel trouva sa chef dans une dépendance où on venait de livrer des produits bruts servant de base à de nombreux remèdes. Elle informa Nestarwen de l'irruption d'Océane envoyée par Haldir.

— Il me l'a déjà abîmée ?! fit-elle sarcastique et indignée. Qu'a-t-il dit ?

— Rien… Il n'est pas venu. L'humaine est arrivée seule, sur ses recommandations je crois, et a insisté pour vous voir. Pourtant elle n'a pas l'air blessée. Il est difficile de savoir ce qu'elle veut car…

— J'ai compris ! J'y vais ! Gare à lui s'il y est pour quelque chose ! Veux-tu bien finir de ranger ces bocaux et dans le bon ordre ? ordonna Nestarwen.

Elle sortit aussitôt et se dirigea à grand pas vers l'entrée de l'annexe où elle avait fait installer son bureau. L'endroit était suffisamment isolé à son goût et elle s'y retirait volontiers maintenant pour y écrire à son aise. Il ne lui suffisait plus de diriger les équipes médicales. Elle souhaitait également transmettre le plus possible son savoir sous la forme pérenne de l'écriture et pas qu'à ses équipes. Elle aborda le vestibule et s'arrêta juste après y être entrée, notant la présence de Mérylian qui s'entretenait avec l'humaine. Elle vit que celle-ci, bien qu'essayant de communiquer avec l'apprentie, cherchait à échapper à la conversation. Nestarwen ne vit sur l'humaine aucune blessure visible au premier coup d'œil comme l'en avait informé Morniel.

Mérylian fut la première à noter sa présence en se retournant. Elle vit Océane se lever instinctivement, comme pour la fuir plutôt que pour la suivre, lui sembla-t-il. Après une hésitation et sous les encouragements de Mérylian, la guérisseuse laissa Océane venir à elle. Son allure était encore plus gauche que le jour où elle l'avait vu la première fois. Avait-elle encore une vertèbre non alignée ? se demanda-t-elle puis changea d'avis à peine cette pensée formulée. On aurait dit que la jeune fille était en souffrance… bien qu'elle cherchât à le cacher. Nestarwen observa ses jambes et sut qu'elle pouvait marcher jusqu'à son bureau sans dommage. Elle l'accueillit d'un bref sourire et l'invita à la suivre, tout en renvoyant Mérylian à son travail. Une fois dans son cabinet, elle invita celle-ci à s'asseoir et alla chercher l'image d'un corps humain. Depuis la dernière visite d'Océane elle avait eu le temps de s'en procurer une. Bien que la représentation graphique de l'anatomie humaine était, à quelques détails près, similaire à celle des elfes, elle jugeait préférable d'utiliser cette planche plutôt que celle réservée à ses semblables. Elle s'assit à son bureau en face d'Océane et lui montra l'image, lui demandant de désigner la partie du corps qui demandait son attention.

Océane tira de son sac un linge tâché et le déplia. Elle s'était fabriqué un autre dessous intime et espérait que l'elfe lui donnerait quelque chose de plus pratique, surtout pour suivre son entraînement. Océane ajouta le mot « mal » ou « souffrance » en elfique qu'elle avait appris et se tenait le ventre pour signifier de quel type de douleur elle parlait. La guérisseuse eut un éclat de voix, une sorte de « Ah ! de satisfaction ». Océane se demanda si c'était une bonne idée d'être venue ici. Surtout qu'ensuite, l'elfe prononça des paroles qui résonnaient comme une sentence, y mêlant le nom d'Haldir. « A-t-elle compris ? » se demanda Océane. Elle eut tout à coup une pensée qui la liquéfia. Elle espérait se tromper. La guérisseuse croyait-elle qu'elle était venue lui montrer la preuve de sa virginité tout juste enlevée, et par Haldir ?

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— Levez plus haut votre épée, fit Haldir tout en guidant la lame de celui à qui il s'adressait.

— Ensuite, je me tourne de ce côté ? demanda le guerrier conseillé.

— Oui, si l'ouverture est toujours possible. Sinon vous bloquez par là.

— Entendu.

Haldir termina la conversation. Il avait aperçu Océane qui venait enfin d'entrer sur le terrain d'entraînement et semblait le chercher des yeux. Elle était accompagnée de Voronwë qu'il avait envoyé la chercher au sortir de sa consultation. Elle en avait mis du temps ! Lui, avait employé le sien à aider et conseiller ceux qui l'avaient voulu. Il avait connu Nestarwen plus rapide, mais nul doute que la guérisseuse n'avait pas manqué de prolonger le plaisir de s'occuper de sa nouvelle patiente… Voronwë repartit de son côté. Haldir vint à la rencontre d'Océane tandis qu'elle marchait également vers lui. Elle avait l'air d'aller mieux mais avait un drôle d'air sur la figure. S'il se fiait aux commentaires qu'il avait de temps à autre essuyé en ressortant d'une consultation avec Nestarwen, il dirait que c'était un point commun avec tous ceux qui avaient affaire à la guérisseuse. Il allait s'employer à en distraire Océane, car il fallait qu'elle se concentre sur son enseignement. Réviser ce qu'il lui avait appris serait un bon début. Voyons cela !

Contrairement à ce qu'il redoutait, les premières minutes étaient satisfaisantes. Océane se souvenait de la plupart des positions et mouvements qu'il lui avait enseignés, ainsi que des noms de ceux-ci appris également auprès de Belegind. Elle répétait ce qu'il lui demandait. Cependant, à mesure que la séance se déroulait, les difficultés apparurent. Si Océane se tenait droite maintenant, il avait conscience qu'elle souffrait ailleurs, comme lors de son premier cours avec lui. Elle avait du mal à exécuter les nouveaux mouvements qu'il lui montrait malgré leur simplicité. Elle avait un défaut de concentration, l'obligeant à se faire répéter les instructions. Elle commettait des fautes s'assimilant à de l'étourderie. Souvent, elle n'était pas avec lui elle était préoccupée par il ne savait quoi. Il ne désespérait pas qu'elle se ressaisisse. Il avait vu assez de l'humanité pour savoir qu'elle pouvait vous surprendre, malgré tout ce que vous croyiez connaître d'elle, et parfois agréablement.

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Morniel passa prudemment la tête après avoir entrebâillé la porte de la chambre de son frère. Elle avait frappé à la porte, attendu un moment puis en l'absence de réponse, avait ouvert. Depuis qu'il était rentré, Gelmir était assez silencieux. Il avait enfin pu revenir dans sa famille après sa détention qui s'était terminée tôt ce matin. Les charges qui avaient pesé sur lui avaient été levées mais il était toujours suspendu, comme la plupart de ses camarades. Morniel savait que cela avait un rapport direct avec l'humaine mais elle n'avait aucun détail.

Elle vit son frère qui était allongé sur le lit, visiblement endormi. Elle avait eu la joie et la surprise de le voir pousser la porte de chez elle, ce matin, avant qu'elle parte travailler aux maisons de santé. Il avait préféré se réfugier ici plutôt que rester seul comme il l'avait souhaité dans un premier mouvement. C'était mieux également que de se rendre chez leurs parents. Ceux-ci étaient fâchés contre lui depuis « son erreur » qui lui avait valu une mesure disciplinaire et qui avait compromis son avancement dans l'armée. Morniel avait bien essayé de réconcilier les deux parties mais Gelmir n'avait fait aucun geste de bonne entente de son côté. Ce matin il avait exprimé le souhait d'être tranquille et ne voulait voir personne, pas même Delyndil qui était pourtant un de ses meilleurs amis. Morniel était la seule qu'il tolérait sans mesure. Elle savait ce qu'elle dirait lorsque le jeune elfe viendrait leur payer une visite : il lui faudrait revenir plus tard, lorsque son frère sera « sorti de son antre ».

Elle referma la porte puis retourna à la cuisine, soupira et prépara de quoi réconforter Gelmir pour le repas de ce midi. Elle repensa à l'humaine qui était venue aujourd'hui demander l'aide de Nestarwen. Elle n'avait pas l'air dangereuse pourtant. Elle paraissait si insignifiante et faible. Comment pouvait-elle être à l'origine de tant d'ennuis ? Dans ce cas, comment se faisait-il qu'elle-même ait cherché à la renvoyer ? Dès qu'elle avait entendu l'humaine lui parler d'Haldir et de Nestarwen elle n'avait pas pu continuer d'essayer de s'en débarrasser. Du reste, l'amener à la guérisseuse en chef c'était, d'une certaine façon, l'abandonner, tout en la laissant entre de bonnes mains. Morniel ne voulait pas penser plus longtemps à ses motivations, totalement opposées à celles de Mérylian. Cette dernière avait été enthousiasmée par la visite de l'humaine. Morniel haussa les épaules. Mérylian se passionnait pour presque tout. Son très jeune âge favorisait les occasions de s'émerveiller des nouveautés qu'elle découvrait. Elle n'avait pas encore souffert. Bon nombre d'entre-eux aimaient Mérylian qui leur rappelait un temps de totale innocence et de fraîcheur dont ils étaient presque exilés, il y a longtemps.

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Océane mordit avec appétit dans sa part de rôti. La viande, arrosée de sauce et délicieusement parfumée aux épices contentait ses sens. Elle avait retrouvé sa verve et son énergie, qu'elle avait perdues ce matin. Le réconfort de ce déjeuner en compagnie d'Haldir, certes, mais d'Indis, surtout, la galvanisait. Elle était fan de la guerrière. Elle se demandait si celle-ci allait recommencer à claquer le dos d'Haldir, comme durant le pique-nique l'autre jour. Arf ! Pour l'instant, il n'en avait rien été, mais Océane guettait ce moment. Indis les avait rejoints sur l'heure de midi, dans une clairière qui se trouvait juste à côté du terrain d'entraînement. A cet endroit, il y avait de quoi se restaurer, façon grand barbecue, et bien des guerriers venaient déjeuner ici pour ne pas avoir à repartir dans la capitale. Océane aurait voulu se laver ou au moins se rafraîchir, vu comment elle avait transpiré, mais sa gêne disparut en présence de la guerrière qui était dans un état similaire au sien et dont les manières simples et le sourire franc l'avaient mise tout de suite à l'aise. Les elfes transpiraient vraiment ? Elle ne put que constater l'évidence qui était moins flagrante chez Haldir. Vu mon niveau, c'est pas avec moi qu'il va tremper sa chemise ! se disait Océane, reconnaissant le peu de challenge qu'il y avait à croiser le fer avec elle. Sauf s'énerver pour son niveau médiocre, peut-être ?

Elle piqua sa fourchette dans ses lamelles de pommes de terre dorées au beurre, fondantes à l'intérieur, croustillantes sur le dessus, parfumées aux herbes et salées juste ce qu'il fallait. Mmh ! Les elfes savaient cuisiner. Elle profitait pleinement de ce délice. Indis et Haldir n'étaient pas en reste et faisaient également honneur au plat. On passa au dessert, fait de petites crêpes moelleuses qu'on agrémentait, selon son goût, de miel, de purée de noisette ou d'amande, de beurre ou de compote de pommes.

Quand elle repensa à Nestarwen… Arf ! Elle avait eu peur, pendant un bref moment, que la guérisseuse fasse de fausses suppositions, sur elle et Haldir, mais rapidement elle s'était dit que c'était impossible. A sa première visite, la guérisseuse l'avait examinée d'une façon qui ne pouvait pas tromper cette dernière. Océane n'était plus vierge et la guérisseuse l'avait constaté. En fait, celle-ci avait compris sa demande et lui avait donné tout ce qu'il fallait. La douleur s'était estompée après qu'elle lui eut fait avaler, elle ne savait pas quoi, et lui avoir massé le bas-ventre. Elle lui avait même donné des sous-vêtements pour cette période de son cycle. Océane ignorait cependant ce que la guérisseuse avait dit sur Haldir. Peut-être un truc comme : l'imbécile, c'est de sa faute, pas le courage de venir ici, ou quelque chose de ce genre. Arf !

Océane sortit de ses pensées lorsqu'elle s'aperçut qu'Indis et Haldir la dévisageaient tous les deux sans rien dire. Qu'est-ce qu'ils voulaient ? Depuis combien de temps la regardaient-ils comme une bête curieuse ? Ils avaient l'air d'avoir fini leur repas. Océane espéra ne pas avoir dit « arf ! » tout haut. Pour détourner l'attention, elle prit une dernière crêpe qu'elle tartina généreusement de beurre et de compote de pommes. Haldir commença à ranger les assiettes vides dans le panier-repas, puis alla se dégourdir les jambes. Lorsqu'Océane déglutit sa dernière bouchée, Indis lui parla et sortit quelque chose de son vêtement. C'était une petite poche de cuir dont elle desserra le cordon qui la fermait. Elle en sortit un pendentif tenu par une chaînette qu'elle tendit à Océane.

— C'est beau ! admira-t-elle en découvrant le bijou et la chaîne en métal argenté. C'est pour moi ? s'étonna-t-elle, ravie. Elle prit la chaîne d'où se balança le pendentif qu'elle arrêta de la main pour mieux le contempler. Celui-ci avait la forme d'un oiseau aux ailes déployées faisant penser à une colombe, « le rameau d'olivier en moins », pensa Océane, mais les elfes utilisaient peut-être des symboles différents de ceux de sa culture. Elle ne pouvait pas le demander à Indis, car c'était trop compliqué à exprimer. Elle se résolut d'apprendre l'elfique aussi vite que possible. Indis lui fit signe d'approcher et lui mit la chaîne autour du cou.

Océane était heureuse de ce cadeau inattendu. Haldir revint vers elles et s'adressa à Indis. Celle-ci répondit quelque chose. Océane ne comprenait pas leur conversation mais cela ne la gênait pas. Elle jugeait leur conversation anodine, si elle en jugeait par le ton tranquille qu'ils utilisaient. Son attention d'ailleurs était accaparée par son joli présent.

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En fin d'après-midi, Océane entrouvrit avec précaution la porte du talain d'Orophin et s'y glissa silencieusement. Elle était fière d'avoir trouvé seule son chemin après le déjeuner pour rentrer dans le talain pour s'y laver et avoir pu se rendre ensuite à son cours de sindarin sans s'être trompé de chemin, ou si peu. Elle avait montré et parlé de son pendentif à son professeur et apprit que c'était un cugu. Voyant qu'elle ne comprenait pas quel oiseau était-ce, Belegind l'avait emmenée dans un jardin attenant au sien après avoir passé une barrière et là, il avait émis un sifflement aux longues et douces modulations. Bientôt, des oiseaux étaient apparus et s'étaient posés près d'eux. Des colombes ! avait-elle criée dans son enthousiasme de les reconnaître, provoquant une volée de battements d'ailes blanches affolées. Océane s'était mis les mains devant la bouche. Trop tard ! Les oiseaux s'étaient tous enfuis. Son professeur avait souri et l'avait invitée à revenir dans son jardin. Elle avait également appris que son pendentif et sa chaîne étaient en argent, ce métal se disant, celeben sindarin. Elle s'était hâtée de rentrer, pressée de partager tout cela avec Orophin lorsqu'elle s'est souvenue de ce qu'elle avait fait ce matin. Elle était entrée dans sa chambre ! Encore… Pire, elle avait fouillé dedans, comme une forcenée ! Et elle qui avait pris, dès son réveil, la résolution de retrouver leur bonne entente ! Elle avait fait tout le contraire !

Elle referma aussi silencieusement que possible la porte d'entrée puis se déchaussa. Le bruit qui venait de la cuisine et la délicieuse odeur du dîner qui en provenait lui indiquait qu'Orophin s'y trouvait. Elle n'eut pas le temps de mettre au point une stratégie de sioux pour éviter discrètement son hôte que celui-ci sortit de la cuisine, des plats en main.

— Océane, tu voudras bien dresser la table après t'être lavé les mains, s'il te plaît ? dit-il sans s'arrêter et en s'engouffrant dans le séjour.

L'intéressée n'eut pas le temps de réagir. Pour la discrétion c'était raté. De toute façon, il arrivera bien un moment où elle devra lui faire face. Il n'avait pas l'air de savoir quelque chose pour ce matin… ou bien il attendait le bon moment pour aborder le sujet… Elle prit ses affaires et les déposa dans sa chambre, passa dans la salle de bain pour se laver les mains puis vint dans le séjour. Orophin n'y était plus et la terrasse était vide de sa présence. Etait-il reparti dans la cuisine ? Elle dressa la table sur la terrasse. Il y faisait toujours bon et la lumière était meilleure qu'à l'intérieur à cette heure du jour.

Le dîner fut des plus tranquilles et Océane montra à l'elfe son pendentif offert par Indis. Il se montra intéressé. Il avait l'air plus enjoué et détendu que d'habitude, ce qui exacerba le sentiment de culpabilité d'Océane. Elle soupira et bientôt l'entendit poser la question qu'elle redoutait.

— Oui, Océane ? As-tu quelque chose à me dire, ou à me demander ?

Elle soupira de nouveau, l'air malheureux. A quoi bon essayer de cacher sa désobéissance ? Mentir à l'elfe qui lui accordait sa confiance l'empoisonnait. Avec ses mots à elle, elle lui avoua avoir récidivé : elle était entrée dans sa chambre, chose qu'il lui avait interdit, elle le savait bien, et elle avait fouillé dedans, sans trouver ce qu'elle voulait. Elle s'excusa mais se retint de se justifier. Elle se souvenait d'un truc qu'elle avait lu là-dessus, un jour. « Les meilleures excuses sont celles où vous vous ne justifiez pas. » Sur le moment elle avait trouvé que c'était un ramassis de conseils à deux balles. Mise en situation, cela lui semblât la meilleure solution. L'avantage est qu'elle n'avait pas à expliquer, péniblement, qu'elle était indisposée. Elle voulait bien partager des moments privilégiés avec lui, mais il y avait des limites…

— Je sais, Océane, fit tranquillement Orophin.

Océane se demanda si elle avait bien entendu.

— Ah ? s'étonna-t-elle.

— C'est… personne ne t'a donné ce dont tu avais besoin et peut-être l'as-tu demandé… Non ? fit-il lorsqu'Océane secoua la tête. Quand bien-même, tu as cherché chez moi ce qui pouvait t'aider… et tu avais mal.

— Comment vous le savez ? C'est Haldir qui vous l'a dit ? jeta-t-elle, mortifiée.

— Il est passé ici avant que tu arrives. J'étais… fâché d'avoir découvert que tu étais de nouveau entrée dans ma chambre, car malgré tes efforts de rangement, je l'ai vu. Il a plaidé en ta faveur et, en apprenant ce qui était arrivé, je lui ai donné raison. Je suis plutôt heureux que tu aies le courage de me dire ce que tu as fait. Tu n'as pas à entrer dans ces deux pièces de ma maison, surtout en mon absence. Moi, je n'entre pas dans ta chambre, sauf en cas de nécessité ou sur ton autorisation. Quant à l'étage, il n'est pas fini, il peut être dangereux pour toi et il n'y a rien dedans.

Océane s'apaisa. Elle n'avait pas tout compris de son discours mais, rien que dans les grandes lignes, elle sut que non seulement son prince ne lui en voulait pas mais qu'en plus il l'excusait. Elle lui sourit. Elle était contente de la façon dont ça se terminait. Elle n'aurait jamais cru qu'elle serait reconnaissante pour l'aide d'Haldir à maintenir la paix entre eux. Devrait-elle le remercier ?

Après avoir fini les corvées du soir, Océane essaya de parler de son cauchemar à Orophin, mais ce fut en vain. Comme celui-ci ne saisissait pas qu'elle parlait d'un mauvais rêve, elle finit par mimer quelqu'un dormant et se réveillant en criant. Puis elle voulut raconter le cauchemar mais les mots lui manquaient. Peut-être qu'en le dessinant... Elle le pouvait depuis qu'Orophin lui avait donné du papier. Elle parvint à faire passer une ou deux images mais le reste restait incompréhensible à l'elfe. Il lui proposa de garder ses écrits pour plus tard. Lorsqu'elle connaîtrait mieux leur langue elle pourrait parler de ce « terrible » qui la hantait et menaçait cette « mignonne ». Deux mots de sa langue dont la signification exacte lui restait mystérieuse.

1 Firieth : une mortelle (en sindarin)

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