Bête - 119 mots
Gilles s'était souvent demandé si insouciant pouvait être un synonyme de bête. Il ne doutait pas que son frère fût courageux, téméraire, héroïque, et, oui, très insouciant, mais parfois, il se disait qu'il était aussi complètement stupide. Avec un soupir excédé, le jeune voleur se pencha sur son aîné, étendu sur un tas de feuilles mortes.
"Robin, ne me dis quand même pas que tu croyais sérieusement que ce marchand allait te laisser toucher à sa marchandise, simplement parce que tu es une célébrité reconnue à des lieus à la ronde ?"
Son frère ne répondit pas, occupé à essuyer le sang qui coulait de son nez. Gilles soupira une nouvelle fois.
"Allez viens, je m'occuper de ton nez."
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Intrigué - 102 mots
Il avait décidé d'être un peu moins vindicatif, un peu moins sur la défensive, un peu moins agressif maintenant qu'il avait un frère pour s'occuper de lui. Ça l'avait rendu plus paisible, plus doux, plus heureux. Il était certain que ça contenterait tout le monde, et Robin le premier, qui n'aurait plus à essuyer ses coups de colère. Et pourtant, alors qu'il répondait calmement à son frère, pour la énième fois, que, oui, d'accord, il essaierait de mieux laver les plats durant son tour de vaisselle, il s'attira un regard intrigué et légèrement inquiet.
"Ben alors ? Tu ne râles pas ?"
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Rire - 126 mots
Il n'avait jamais vraiment eu matière à rire durant sa vie. Son héritage à la naissance était déjà une catastrophe, avec un père noble et inexistant, une mère paysanne qui l'élevait seule, du sang bâtard, les brimades et les ragots qui fleurissaient sur son chemin. Heureusement pour lui, Gilles l'Écarlate était une nature espiègle et enthousiaste dans l'âme, alors il avait toujours trouvé le moyen de rire un peu, même après la mort de sa mère, même dans le plus parfait dénuement. Mais avec Robin... rire avec Robin, c'était singulièrement différent. Ils n'arrivaient jamais à s'arrêter quand ils commençaient à glousser, et Gilles en avait mal aux muscles, après. Mais c'était bon. C'était doux. Comme à chaque fois qu'il était avec Robin, ça le rendait heureux.
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Contradiction - 150 mots
Il était lui-même une contradiction. En théorie, on naissait soit noble, soit paysan, et certainement pas les deux en même temps. Mais lui, il était bel et bien un peu des deux à la fois, et ce double héritage faisait qu'il détestait les nobles, tellement imbus d'eux-mêmes, tellement arrogants, mais qu'en même temps, il se sentait appartenir à cette population-là, au moins un tout petit peu. Mais Robin demeurait sa plus grosse contradiction. Il l'avait toujours détesté, cet homme qui les avait chassés, sa mère et lui.
Frère.
Il avait tout de suite su, en le rencontrant pour la première fois, à quel point il était prétentieux et narquois.
Frère.
Non, il ne l'aimait pas ! Mais... Mais c'était son frère, également. Une personne à chérir, admirer, une personne qui le faisait se sentir moins seul. Robin... jusqu'au bout, sa pire contradiction, son plus puissant mélange d'amour et de haine.
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Père - 120 mots
Gilles n'avait jamais su ce que c'était vraiment d'avoir un père. Disons que, dans le meilleur des cas, il l'imaginait. Et, peut-être instinct du sang et du coeur, il y parvenait assez bien. Un être fort, mais rassurant, sérieux et juste, qui lui apprendrait tout un tas de choses, qui le protègerait, qu'il pourrait admirer. Oui, même en ne l'ayant rencontré qu'une seule fois, il aimait ce père, cet homme qui lui avait donné la vie. Alors, lorsqu'il vit son cadavre suspendu au milieu des ruines du château familial auquel il n'avait jamais eu accès, ce fut comme si sa poitrine, son coeur, se déchiraient en deux. Sans pouvoir se retenir, il hurla :
"Non ! Père ! Père !"
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Mot - 125 mots
Il avait toujours été à l'aise avec les mots, les maniant avec adresse et espièglerie pour les transformer en comptines ou en moqueries. La verve, ce n'était pas quelque chose qui lui manquait, et pourtant, lorsqu'il s'agissait d'exprimer des sentiments qui le rendaient plus doux, presque vulnérable, ces mots lui échappaient subitement. De même, il y en avait dont le simple fait de les prononcer relevait du miracle. Toujours le même genre de mots, ceux qui dévoilaient une certaine faiblesse. Mais le plus dur à prononcer, celui qu'il n'avait jamais dit, c'était celui-là : frère. Un mot si bref et si intime, qu'il avait gardé dissimulé pendant si longtemps. Mais maintenant, il aimait ce mot, frère. C'était même celui qu'il aimait le plus à prononcer.
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Berceuse - 162 mots
C'est en entendant Fanny chantonner une berceuse pour endormir son plus jeune enfant que Robin se souvint. Lorsqu'il était petit, c'était également ce que faisait sa mère pour le consoler après un cauchemar. Brièvement, il se revit petit garçon, enveloppé dans les bras de sa maman, une image pleine de douceur et de tendresse.
Une douceur et une tendresse qu'il éprouvait désormais avec une force insoupçonnée pour quelqu'un avec qui il n'aurait jamais pensé s'entendre. De même, il n'aurait jamais imaginé tenir Gilles l'Écarlate dans son giron et lui chantonner des berceuses. A voix basse, parce qu'il ne chantait pas très bien, mais ça semblait contenter son frère. A partir du moment où Gilles posa sa tête sur les genoux de son aîné, il n'en bougea plus. Et pas seulement parce que Robin avait posé sa main sur sa tête. Pas seulement parce qu'il lui chantait une berceuse. Mais parce que, tout cela ensemble, lui montrait à quel point ils étaient frères.
