Verre - 126 mots

Gilles jeta un regard méfiant au liquide mordoré qui remplissait son verre. L'odeur en était riche et sucrée, presque trop parfumée pour être vrai.

"Qu'est-ce que tu regardes ? demanda Robin, perplexe. Y'a-t-il une araignée dans ton verre ?

-C'est ce liquide, ronchonna son frère. Je n'en ai jamais vu de pareil.

-C'est du jus de fruits, rétorqua Robin, amusé. Tu sais qu'on dirait un vrai sauvage, parfois ?

-On n'est pas tous nés avec une cuillère en argent dans la bouche !"

Agacé, le jeune homme vida son verre d'un trait. Puis, le trouvant très à son goût, il subtilisa celui de son frère et le but sans hésiter, sous le regard indigné de son aîné.

"Hé ! Tu n'as jamais appris à partager ?"

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Ronger - 122 mots

Robin et Gilles étaient attachés par les poignets avec des cordes et sous la surveillance étroite de plusieurs gardes qui patrouillaient. L'aîné réfléchissait à un moment de les sortir de là lorsque son frère attira son attention.

"Je sais comment nous débarrasser de ces cordes. Il faut les ramollir pour pouvoir les dénouer.

-Tu ne vas pas les ronger, c'est dégoûtant !

-Je t'en prie, ne sois pas aussi délicat. Couvre-moi plutôt pendant que je défais ces cordes."

Robin grommela et se déplaça plus près de son frère pour le dissimuler en partie aux gardes. Non pas qu'il ait envie de mordiller ces cordes rêches et sales, mais constater que son frère avait plus de cran que lui le vexait un peu.

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Bloquer - 132 mots

Il n'y avait qu'une chose à faire, que quelqu'un traverse la cour sous les tirs nourris des archers ennemis pour aller bloquer le passage aux troupes qui devaient arriver en renfort, en abaissant les grilles. Quand Robin avait demandé un volontaire, il s'était attendu à n'importe lequel de ces gens combattant à ses côtés, mais surtout pas à Gilles. Son frère restait d'ordinaire avec lui pendant les batailles.

"Gilles ! Reviens ici !"

Le coeur battant, l'archer suivit des yeux son frère qui traversa les quelques mètres le séparant du mécanisme sous une pluie de flèches, puis dans l'autre sens. Lorsqu'il revint près de lui, il l'attrapa par l'épaule pour le secouer et le serrer contre lui, le coeur encore au bord des lèvres :

"Tu m'as fait peur, espèce d'imbécile !"

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Bafouer - 171 mots

Gilles ne s'était jamais attendu à être traité avec respect par les autres nobles, de toute façon. Paysan il était, paysan il resterait, même si Robin, à force de combattre en Terre Sainte, avait cessé de se soucier de ces prétendues différences de classe. Oui, tenta de se persuader le jeune homme alors que les comtes des alentours avaient de nouveau bafoué ses droits et le respect qu'ils étaient censés lui porter. Ça ne prouvait rien... à part qu'il n'était pas digne de figurer parmi eux.

"Gilles ? Ça va ?

-Très bien !"

En apercevant ses yeux qui larmoyaient, Robin s'approcha et le prit dans ses bras. Gilles se laissa aller sans protester et enfouit son visage contre sa poitrine. Il en avait tellement assez de ne pas être assez bien pour eux.

"Dis-moi qui c'était, murmura Robin à son oreille. Je leur ferai regretter la façon dont ils t'ont parlé."

Ce demi-statut de noble avait bien un avantage, c'était de lui avoir donné un grand frère pour le protéger.

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Maladie - 162 mots

C'était une maladie épouvantable qui s'était abattue sur le campement. Azeem lui-même ignorait d'où l'infection était venue, il se doutait seulement qu'elle avait dû être apportée par ces marchands étrangers dont la plupart semblait mal en point. En tout cas, la moitié des hors-la-loi était infectée, et tous les rescapés s'efforçaient de les soulager, au péril de leur santé. Gilles, qui avait toujours été beaucoup plus fort que les autres, avait longtemps résisté à la maladie. Mais, un jour, Robin le trouva étendu au pied d'un arbre, la respiration sifflante.

"Tu es malade, toi aussi ? s'alarma-t-il, même s'il savait.

-Ahhh... désolé, Robin... On dirait que tu vas avoir un malade de plus à traiter..., répondit-il en essayant de plaisanter."

Robin essaya de sourire en retour et lui caressa le front.

"Tout ça pour te faire choyer !

-Tu me connais trop bien..."

Robin se pencha pour le soulever dans ses bras.

"Ne t'inquiète pas, Gilles. Je vais bien m'occuper de toi."

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Volet - 184 mots

Un claquement sec se fit entendre quelque part dans le château et réveilla Gilles en sursaut. Il mit un moment pour reconnaître le son d'un volet qui claque dans les bourrasques de vent. Il était vrai que depuis la masure qu'il avait habitée avec sa mère, il n'avait plus eu l'occasion d'entendre ce bruit. Le jeune homme savait qu'il aurait dû se rendormir, bien au chaud qu'il était sous les couvertures, mais ce volet qui claquait l'ennuyait. D'habitude, les domestiques prenaient bien garde à les fermer tous... Alors, il se leva et marcha pieds nus, une chandelle à la main, vers l'origine du bruit. Il parvint à une chambre inoccupée, ouvrit la porte, et se dirigea vers la fenêtre. C'était étrange... vraiment étrange... Il avait cru voir... Soudain, une main se posa sur son épaule, le faisant sursauter.

"Gilles ?"

Il se retourna. C'était Robin, qui le dévisageait, intrigué.

"Qu'est-ce que tu fais là ?

-Et toi ?

-J'ai entendu le volet claquer...

-Moi aussi. Ce n'était que le vent..."

Gilles referma le volet. C'était étrange... Il avait pourtant cru voir quelque chose là-dehors...

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Baguette - 185 mots

Ce n'était rien d'autre qu'une fine brandille qui devait servir à faire du feu. L'un des hors-la-loi s'était servi de cette baguette de fortune comme un magicien, en exécutant de grands gestes. Robin avait ri, amusé, mais lorsqu'il s'était tourné vers Gilles, il avait constaté qu'il était devenu livide. Les yeux écarquillés, il fixait le morceau de bois comme s'il allait tourner de l'oeil. Lorsqu'elle siffla dans sa direction, il eut même un geste instinctif pour lever les bras. Il se ravisa, mais Robin le vit, lui.

"Gilles ? Ça ne va pas ? s'inquiéta-t-il."

Son frère se tourna vers lui, les yeux écarquillés.

"Gilles ? insista Robin.

-Il y avait cet homme qui vivait parfois avec ma mère, murmura-t-il, comme perdu dans ses pensées. Il utilisait souvent ce genre de baguette.

-Quoi ?"

Robin le fixa, horrifié. Et comme Gilles semblait trop secoué pour en dire plus, il se rapprocha de lui et le prit dans ses bras. Quels autres tourments avait-il pu bien subir pendant son enfance ?

"Ne t'inquiète pas, Gilles, murmura-t-il dans ses cheveux. Ça n'arrivera plus jamais."

Lui vivant, jamais.